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si, d'après ce que je vous en dirai, vous pourrez vous la figurer dans le cadre original qui la renferme. En tout cas, je crains de ne pas trouver de coloris assez vif pour vous peindre le ravissement que m'inspire cette nouvelle existence.
Le Japon est bien décidément le pays des excursions par excellence, grâce au charme et à la variété de son paysage, à l'amabilité et à la gaieté de sa population, à la propreté coquette et raffinée de ses auberges.
Voilà huit jours que nous suivons le Tokaïdo et nous voyons à chaque pas un tableau nouveau. Ce sont des collines boisées, de vertes vallées semées de maisonnettes, des passes rocheuses, des forêts, des échappées sur la pleine mer ou des baies azurées, de larges rizières fermées au loin par des chaînes de montagnes et dominées par le cône imposant du vénérable Fuji. L atmosphère est presque notre atmosphère d'Europe; la végétation a presque l'apparence de la nôtre. Partout les pins, l'arbre symbolique du bonheur dans ce poétique pays, sont disséminés dans la plus grande variété d'espèces, et donnent au paysage une ressemblance avec l'Écosse, la Forêt-Noire et les Pyrénées.
Malgré une analogie frappante qu'offrent certains points de vue avec les aspects, les plaines et les maisons de Java, on se sent bien loin ici des rigides palmiers, des chaleurs lourdes, des beautés nonchalantes des pays tropicaux ! Et l'on revit dans cet air pur et sain, mélangé des senteurs forestières qui se dégagent d'une végétation moins exubérante, mais pourtant riche et luxuriante. Quel rêve que d'être ici aux deux plus belles époques de l'année : à l'automne, quand les arbres aux divers feuillages se colorent à l'infini, et tranchent sur la masse sombre des conifères; au printemps surtout, quand fleurissent ces cerisiers, ces pruniers, ces azalées dont nous ne voyons maintenant que les tiges et les buissons répandus de tous côtés dans les jardins, dans les bois, sur les pentes, et même sur les rochers.
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Si la beauté de la nature environnante influe sur le caractère et la physionomie d'un peuple, les Japonais ont certainement pris à leurs montagnes hardies, comme à leurs riantes vallées, leurs allures tout à la fois fières et indépendantes, douces et enjouées. Quand on se souvient des Chinois, de leurs mines goguenardes, de leurs manières souvent hostiles, on salue avec plaisir, à deux pas de leur empire, une population faite d'une pâte si différente, et dont les façons accueillantes, polies et agréables charment au premier abord.
Cependant nous autres étrangers, en général, nous profitons moins encore que nous ne devrions de cette urbanité naturelle, par la simple raison que les Japonais ont souvent lieu de croire leur politesse mal appréciée, sinon toialement perdue. Combien notre suffisance occidentale, nos airs dégagés et tant soit peu sceptiques ne doivent-ils pas froisser, dans leurs habitudes les plus chères, ces Asiatiques qui ont entre eux des rapports si cérémonieusement raffinés qu'ils en paraissent presque ridicules à première vue ! Songez donc que la plus vulgaire politesse exige ici qu'en s'adressant à quelqu'un on se déprécie soimême, en comblant d'éloges et de compliments la personne à laquelle on parle; que pour se saluer dans les habitations on s'agenouille en plaçant les mains sur les nattes, et en touchant à plusieurs reprises le sol de son front-, qu'en se rencontrant dans la rue on se courbe encore à plusieurs reprises en murmurant dans l'un et l'autre cas toutes sortes de félicitations et de remerciements; qu'hommes, femmes et enfants de toute classe et de toute catégorie, que tous enfin jusqu'aux simples koulis, jusqu'aux plus pauvres pèlerins ou mendiants, s'abordent et se quittent avec le cérémonial dont notre halte de Shimo-no-Séki nous donna le premier exemple.
Il va de soi que nous commettons à cet égard mille maladresses et balourdises ! Aussi semble-t-il tout naturel qu'Ito,
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notre petit guide, recueille cent fois plus de salutations et de politesses que nous, qui savons à peine les comprendre et encore moins y répondre. Mais nous nous entendons bien sur tout ce qui fournit matière à plaisanterie, avec ces rieurs qui s'amusent de tout et de rien, ébauchant des sourires quand nous esquissons de simples : « Ohaïo ! » (Bonjour !) et partent aux éclats pour la plus petite farce.
Leurs maisons, leurs auberges sont toutes des modèles de soins vigilants.
Je dis toutes, car.il faut y inclure jusqu'aux plus misérables cabanes, jusqu'aux tcha-ya de dernier rang. Là même, le plancher est recouvert de la natte traditionnelle, et les pieds de ceux qui la foulent ne sont ni chaussés ni souillés. Le respect de la natte s'élève à un degré tel, que même l'Européen le mieux éduque offense à chaque instant et inconsciemment cette sorte de culte domestique du Japonais. Chez lui, la natte est chose tenue en plus haute estime que ne sauraient l'être chez nous les tapis les plus précieux, de sorte qu'en refusant de déférer à ses idées on agirait à la façon de malotrus qui voudraient monter tout bottés et crottés sur nos meubles de soie et de velours.
Les habitations qui abritent ces jolies nattes sont faites de bois. Quand elles sont neuves, elles paraissent assez pimpantes du dehors, mais généralement les poutres et les planches brunies de leurs façades ont une couleur sombre et ne laissent soupçonner aucune des coquetteries de l'intérieur. Dans les tcha-ya en particulier il faut, avant d'arriver dans les appartements attribués aux voyageurs, traverser de larges espaces réservés aux fourneaux sur lesquels bout l'eau du tcha (le thé), et occupés par les servantes pour le lavage de la vaisselle.
Les chambres, assez basses et petites, sont toujours mesurées
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par le nombre de nattes, talami, qu'elles contiennent et qui ont une dimension uniforme de i'n,6o sur o"',8o environ. Des parois à coulisses pleines séparent les chambres les unes des autres, tandis que d'autres parois, d'une hauteur moyenne de im,75, divisées en carreaux de papier, laissent pénétrer la lumière. Ces parois, semblables à des feuilles de paravent, glissent dans les rainures des traverses, placées dans le plancher et dans les murs. Elles s'enlèvent à volonté, do telle sorte qu'on peut faire de plusieurs chambres une seule et vaste pièce, et qu'au besoin on pourrait convertir la maison entière en une charpente de poutres verticales et horizontales, protégée par un toit, mais ouverte à tous les vents comme à tous les regards.
En réalité il n'y a ni portes ni fenêtres, et en dehors des murs de refend, faits en terre, peu de pans qui soient solides et qui ne puissent se déplacer. Du reste, il n'y a ni greniers ni caves ; il n'y a ni loquets ni serrures, et pour la nuit on barricade les façades au moyen de parois en planches qui se glissent entre des supports extérieurs, et se ferment par de simples verrous de bois.
L'idée d'un mobilier n'existe pas. Entrez dans un de ces appartements, et vous n'y verrez que les tatami jaune-paille, bordées de ruban gros-bleu, les quatre parois et le plafond. Chaises, tables, commodes, toilettes sont autant d'objets inconnus et inutiles au Japon. Le vrai Japonais se met par terre sur un coussin carré apporté à cet effet et sur lequel il s'agenouille; il mange sur de petits plateaux à pieds, placés devant lui pour le repas seulement; il écrit sur quelque table volante à laquelle n'est assignée aucune place fixe -, il fait sa toilette principale dans un réduit affecté au bain. Pour la nuit, on lui apporte une lanterne de papier, de minces matelas superposés qui forment sa couche, un petit socle de bois sur lequel il repose sa nuque: objets qui pendant le jour sont rangés dans quelque fond d'ar-
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moire fixe, avec les vêtements et les autres ustensiles, tous également portatifs, tels que le tobaku-bon et le hibatchi, c'est-àdire la boîte à fumer et le brasero, etc.
Les besoins sont si modestes et si restreints, que la même pièce sert tour à tour à divers usages; aussi son luxe particulier consiste-t-il uniquement dans le genre d'ornementation de ses parois. Les traverses de bois, ornées aux jointures de petits cartouches de métal, sont polies et lissées comme du satin ; les impostes teintées de couleur unie, découpées et sculptées à jour; les panneaux pleins, couverts d'inscriptions calligraphiées ou de peintures de fleurs et de paysages; les baguettes des carreaux finement travaillées ; enfin, les parties solides des murs, toujours utilisées de manière à former de petites alcôves. Dans les unes sont fixées des étagères mignonnes; d'autres abritent un kakémono, une de ces peintures en hauteur tendues sur un rouleau de soie, qu'on suspend au-dessus de qutlque vase orné de fleurs fraîches ou de branches gracieusement courbées.
La chambre japonaise ainsi disposée donne généralement sur une petite cour intérieure, aussi décorée et remplie que l'appartement lui-même est vide. Que cette cour ait seulement quelques mètres carrés, elle sera toujours convertie en un jardinet très soigné, orné de groupes de pierres et de petits rochers, rempli de touffes de plantes vertes, de broussailles et de sapins nains. On y verra même des paravents de bambou placés adroitement pour simuler des perspectives dans ce parc en miniature...
Il va sans dire que le système décoratif ne peut être partout également perfectionné; mais là où il atteint son idéal, ii défie absolument toute description par ses mille détails ravissants. Certaines pièces comme certains petits jardins sont des bonbon nicres adorables, de petits chefs-d'oeuvre de patience et de goût que l'on voudrait pouvoir emporter et installer chez soi au delà des mers.
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N'est-il pas étonnant le rapprochement à faire encore en cette occasion entre ces épouvantables auberges chinoises et ces jolies maisons de thé ? En Chine, le plus grand mandarin en déplacement n'est pas aussi bien logé que l'est au Japon le plus pauvre pèlerin. Ce dernier est aussi mieux traité, car la nourriture japonaise, fort mangeable, a l'avantage d'être très proprement apprêtée, et non moins proprement servie. C'est un plaisir, vraiment, que de voir ces tablettes de laque brillante, ces fioles, ces petites coupes et ces tassettes de porcelaine ou de laque qui les garnissent, toutes remplies de potage bouillant, de poisson et de légumes salés. En dehors de certaines maisons de thé qui tiennent à la disposition des étrangers chaises et tables européennes, nous nous servons nous-mêmes toujours des ustensiles indigènes, malgré la peine que nous avons à nous asseoir sur nos talons, ou même à étendre pendant longtemps nos jambes sur les nattes. L'appétissante écuelle de riz a le privilège spécial de figurer à chacun de nos repas ; mais nos vivres principaux voyagent avec nous.
Aussi quel cortège ! Quatorze jin-riki-sha à deux coureurs chacune, soit avec Ito un ensemble de trente-deux hommes! tout un petit bataillon !... Je crois que jamais Européens n'ont envahi les hôtelleries du Tokaido avec une suite aussi nombreuse ! Et cependant nous n'avons aucune voiture de trop : cinq pour nousmêmes, cinq autres pour les bagages et mon appareil photographique, et quatre pour nos provisions de pain, de vin et de conserves diverses. Nous eussions certes pu simplifier ce train en nous mettant résolument au complet régime japonais ; seulement je crois que nos estomacs n'auraient pas supporté longtemps une alimentation aussi peu variée et à laquelle d'ailleurs peu de touristes se soumettent.
Mais que dites-vous de cette manière de voyager en cabriolet, traîne par des hommes au trot ? Screz-vous de ceux qui crient à
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la barbarie en apprenant qu'il est d'usage de se faire voiturcr ainsi pour des excursions de plusieurs semaines, comme celle qui va nous conduire par monts et par vaux d'une extrémité du Japon à l'autre, aller et retour? Ou bien admirerez-vous avec nous nos infatigables et gais coureurs qui nous ont déjà fait franchir jusqu'à soixante-cinq kilomètres en une journée ?
Attelés l'un devant l'autre, le premier tirant sur les brancards, le second sur une corde rattachée à nos fauteuils roulants, nos hommes nous entraînent dès sept heures du matin. En un seul temps de trot ils franchissent des distances moyennes de deux ri à deux ri et demi, c'est-à-dire de huit à dix kilomètres, faisant de courtes haltes d'heure en heure dans un village, à l'entrée d'un torii (portique de temple), ou à quelque point de vue renommé. Tandis qu'on nous présente la tassette habituelle, ils lavent au courant des fontaines leurs membres nus admirablement musclés, avalent quelques coupes de riz et quelques gorgées rafraîchissantes, puis repartent en avant plus dispos que jamais. Vêtus tout au plus d'une légère veste de coutil, les reins entourés du fundoshi, les pieds munis de sandales de paille, le front ceint d'un linge plié en bandeau ou couvert d'un vaste chapeau de bambou en forme de bouclier, ils tirent avec ardeur aux montées, retiennent prudemment aux descentes, toujours enjoués et satisfaits, plaisantant entre eux et riant avec nous sans jamais se départir de leur politesse naturelle, de leurs saluts et remerciements. Arrivés au but, dans l'hôtellerie de quelque bourg, ils s'arrêtent sans être cssoufHés, comme si la course achevée était sur le point de commencer, et tout prêts à nous rendre mille services avant de songer à se reposer. Pourquoi ne seraient-ils pas aussi heureux qu'ils le paraissent ?
Pendant qu'Ito, en cuisinier expérimenté, prépare nos repas mi-européens mi-japonais, nous nous prélassons sur la surface des nattes moelleuses, et jetons bas nos vêtements habituels pour
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endosser des kimono à ramages, et enfiler des tabi bleues ou blanches (chaussettes à deux compartiments, l'un pour le gros orteil, l'autre pour les quatre doigts\
Circulant ensuite par les couloirs de la tcha-ya encombrée, nous contemplons une foule de scènes curieuses à travers les panneaux entr'ouverts des pièces voisines. Nous entendons résonner des battements de mains retentissants (c'est ainsi qu'on sonne au Japon) et, comme réponse, des « hei\ hei! » répercutés dans tous les coins de la maison par des voix féminines. Nous apercevons des voyageurs attablés devant leurs plateaux, une servante accroupie leur présentant un mets, en attendant de nouveaux ordres -, des dormeurs courbatus se laissant frictionner par des aveugles, masseurs et masseuses de profession ; des fumeurs tirant doucement les trois ou quatre bouffées de leurs pipettes minuscules, et frappant sèchement la tige de bambou sur la petite boîte qui recueille la boulette de tabac à demi consumée. Nous voyons des baigneurs empilés dans la cuve tout enveloppée de vapeur que renferme un petit local spécial, et dans lequel défilent tour à tour et souvent ensemble les koulis, les voyageurs et les voyageuses de tous âges, la famille du propriétaire et le personnel de la maison...
C'est en elTet dans une cuve de bois dont l'eau est chauffée au charbon, que chaque Japonais prend régulièrement hiver ou été, dans sa maison, dans les tcha-ya ou dans les locaux publics exploités dans ce but, son bain quotidien du soir. Bain tellement chaud que nos épidermes européens pourraient à peine le supporter, quand même nous serions tentés de profiter de la première eau, toujours poliment offerte aux étrangers1. Tandis que nous préférons nous livrer à des ablutions en plein air, ou peu s'en faut, au milieu des rochers des petits jardins, ou sur
1. La même eau sert pendant toute une soirée pour un nombre illimité de baigneurs.
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les couloirs qui régnent le long des panneaux de papier, nos voyageurs japonais se prélassent un temps infini dans leur cuve quasi bouillante. Avant d'y entrer ils se frottent, se savonnent, nettoient leurs dents; puis, le bain pris, rouges comme des homards, ils se sèchent en un clin d'ctil avec le linge bleu carré, le hatchi-maki, qui est le compagnon inséparable de leur personne.
Au dehors, dans les bains publics et payants, le spectacle de cette toilette quotidienne du Japonais est plus curieux encore par le nombre de gens des deux sexes qui y prennent part ensemble, en se coudoyant le plus innocemment du monde. Quand on les contemple ià, à leur plus grand ébahissement, on se demande si c'est seulement pour satisfaire aux exigences nouvelles que, dans les grands centres, le gouvernement a imposé des grillages de séparation au milieu des locaux « ad hoc », et prohibé une promiscuité qui choque nos conceptions occidentales? Ou bien, s'il veut transformer peu à peu, comme tant d'autres choses, des mœurs primitives, telles cependant qu'aucun moraliste n'y saurait trouver à redire.
Mais tout cela n 'est-il pas affaire de convention ici-bas ? Si une femme japonaise ne trouve pas extraordinaire de se baigner en présence de compatriotes non vêtus, il n'en est pas moins certain qu'elle hésiterait beaucoup à s'habiller en « décolleté », et qu'elle resterait même bien stupéfaite devant toutes les exhibitions de ce genre admises chez nous, tant celles que l'on voit dans les salons que celles de nos féeries et de nos ballets. Le fait est, autant que j'ai pu m'en rendre compte jusqu'à présent, qu'elle ne comprend pas notre pruderie civilisée parce que ses idées sur la coquetterie sont très différentes de celles qui ont cours dans notre monde européen, et qu'en résumé elle ne cherche pas à plaire à la manière des lemmes d'Occident.
Le sujet serait intéressant à développer, mais il pourrait nous
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mener loin. Retournons donc aux tcha-ya et à nos installations de nuit, que nous faisons toujours d'assez bonne heure. Quand les matelas japonais sont étendus par terre, qu'à leur tête nous avons placé sur une autre couverture roulée nos oreillers personnels, ho nous entoure d'un rempart de Keating's insecticide powder, généralement nécessaire, et les servantes fixent aux quatre coins de la pièce un grand filet vert bordé de rouge.
C'est le rideau protecteur contre les moustiques, et on le nomme kaya. Il forme comme une seconde chambre assez étouffante dans la première. Les Japonais s'endorment là-dessous, au besoin avec leurs lanternes et leurs hibatchi. Mais Dieu sait ce qu'il leur faut de temps pour cela ! Quant à nous, nous ne savons parfois comment nous livrer à Morphéc sur ces couches nouvelles, tant est prolongé le bruit qui règne autour de nous une bonne partie de la nuit. Ce sont des bavardages, des rires et des plaisanteries incessantes, et le plus souvent les causeries du personnel féminin attardé dans sa besogne, qui parviennent à nos oreilles à travers les minces parois et par les espaces ouverts. Ce sont aussi des grincements de guitare dans les maisons voisines ; ce sont encore, à deux pas de nous, presque aussi confortablement logés que les danna-san leurs maîtres, nos koulis qui se livrent à des jeux de hasard avec un entrain incompréhensible après les fatigues de la journée.
Le lendemain, de bonne heure, le mouvement a déjà recommencé et nous réveille malgré nos triples fermetures de moustiquaires, de panneaux à coulisses et de barricades de planches. Ito et nos koulis font un repas de riz avant le branle-bas; le premier à notre compte, les autres au leur. D'après les tarifs usités, cette vie d'auberge leur revient, paraît-il, environ à 3o sen ou 3o sous par nuit, pour le souper, le bain, la lumière, le lit et le déjeuner du matin. Comme leur contrat leur assure à chacun à peu près cinq francs par jour, ils peuvent gagner en
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moyenne 2 francs nets quand ils ne se livrent pas à des libations de saké, l'cau-de-vie de ri/, qui est un extra toujours compté à part.
C'est Ito qui règle les belles notes calligraphiées des patrons d'auberge et donne, en partant, aux servantes des pourboires discrètement enveloppés dans de petits papiers blancs. Après des salutations générales, des vœux de bon voyage et de prompt retour, nous roulons de nouveau sur le Tokaldo, où nous trouvons partout la même animation pittoresque et joyeuse.
Naguère encore cette vieille route historique était régulièrement sillonnée par les fiers cortèges des vassaux qui allaient rendre hommage à leur suzerain. A présent elle est bordée par les poteaux du télégraphe, et envahie par une multitude plus démocratique de gens à pied ou en jin-riki-sha, pèlerins, touristes et commerçants, circulant pour l'un des trois motifs de dévotions, plaisirs ou affaires, qui font des Japonais les gens les plus voyageurs de la terre. On voit à peine quelques chevaux, sauf ceux qui traînent les voitures de poste-, tout le monde marche ou circule en fauteuil roulant, sur un chemin que ne fatiguent guère de si légers véhicules, et où les ornières sont chose inconnue en dehors des époques de pluies.
Inventée il y a une vingtaine d'années seulement, la jin-rikisha ou kuruma est devenue rapidement un moyen de locomotion si commode et si nécessaire que sa vulgarisation a créé un métier nouveau pour des milliers de Japonais des classes inférieures. Elle existe régulièrement dans toutes les villes, où elle remplace toute espèce de voiture ; mais on la voit stationner également à l'intérieur, et surtout le long du Tokaïdo, qui est la voie la plus fréquentée. Dans un voyage pareil au nôtre il serait donc aisé d'alterner la marche avec la kuruma, étant donnée la certitude de rencontrer en chemin de nouveaux véhicules et de nouveaux coureurs.
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Sur notre parcours, les centres habités se présentent sous un aspect uniforme de simplicité honnête et modeste. Les hameaux, les villages, les bourgs et les petites villes se succèdent avec leurs maisons couvertes de chaume, de paillettes de bois ou de tuiles grises. Les rues sont droites, propres et larges, bordées de constructions assez basses, ayant tout au plus un étage. Toutes faites de bois, elles se fondent dans une teinte brune générale sur laquelle tranchent les enseignes des auberges et les draperies bleuâtres des boutiques, qui flottent le long des façades comme des baldaquins ou des rideaux.
De loin en loin surgissent des bâtiments plus élevés, faits en matériaux incombustibles, et fermés par de lourdes portes laquées. Ce sont des coffres-forts géants, destinés à sauver les récoltes et les marchandises précieuses dans les cas si fréquents d'incendies, qui dévorent au Japon, d'un seul coup, des villages ou des quartiers entiers. Les maisons flambent avec une telle rapidité, que les habitants, certains de ne rien sauver en dehors de ce qu'abritent leurs coffres-forts, se contentent en général de quitter leurs demeures au plus vite et de les regarder brûler philosophiquement, sans se lamenter d'un malheur que leur travail leur permettra de réparer rapidement.
Dans les bourgs et les petites villes, la voie centrale abonde en magasins. Ce sont des étalages de toutes sortes purement japonais ou déjà mélangés d'objets étrangers, boutiques de victuailles, de vêtements et d'étoffes, de porcelaines usuelles aux teintes bleues et blanches, d'ustensiles de laque unie ou de bambou, de lampes, de chapeaux, de lanternes et de parasols de papier huilé, etc. Dans les rues même, et jusque sur la grande route, nous voyons quantité d'industriels ou de marchands ambulants, colportant à chaque extrémité de leur bâton de bambou des charges de poissons, de fleurs et de plantes, de paniers d'osier, voire même des boutiques entières et des petits débits
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volants qu'ils posent ici ou là pour offrir au passant sucreries, joujoux et thé, ou un léger repas de riz ou de macaroni.
La plupart des maisons sont grandes ouvertes sur la rue, de sorte que notre regard peut plonger jusqu'au fond des habitations, assister aux marchandages entre clients et vendeurs, assis sur le bord de plates-formes nattées, suivre des scènes de travail, de vie d'intérieur, comme aussi les jeux de nombreux marmots, qui mettent jusque dans leurs amusements la gravité d'un âge plus avancé. Nus comme des chérubins, ou perdus dans les plis de longues houppelandes et de vastes manches taillées comme celles de leurs parents, ils exhibent les coiffures les plus fantaisistes. Les uns ont les cheveux coupés tout courts \ les autres portent une tonsure au sommet de la tête, ou bien sur leur crâne rasé une frange unique descendant sur le front, et des mèches isolées qui pendent comme de petites queues au-dessus des oreilles et derrière la tête. Tout ce jeune monde trotte le long des maisons ou sur la voie, les aînés prenant soin des plus petits, en les traînant à la remorque ficelés sur le dos, comme des paquets de chiffons. Des bebés de quelques mois à peine chevauchent ainsi sur l'échine de gamins ou de fillettes de quatre à cinq ans au plus, qui courent et sautent en plein soleil sans se soucier de la petite tête endormie et ballottante dont ils ont la charge.
Quand nous passons devant les écoles, des bandes juvéniles se courbent en magnifiques saluts à notre intention; souvent aussi nous apercevons les enfants penchés sur des tables surélevées, dans des classes éclairées à l'européenne par des fenêtres vitrées.
Les bâtiments scolaires et les postes de police sont les seules constructions de ce genre que nous rencontrions; mais elles se trouvent jusque dans les plus petits villages. Là, comme dans les endroits les plus importants, où Ito doit exhiber tout de suite nos passeports, nous voyons les policemen du nouveau régime
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pontifiant devant leurs bureaux de bois blanc. Vêtus de pantalons et de jaquettes, chaussés de bottes prétentieuses, coiffés de képis ronds posés de travers sur leurs chevelures particulièrement désordonnées, ils nous croisent fréquemment aussi sur la route. Leur approche nous est toujours signalée par un petit cri de ralliement qu'adresse le premier de nos coureurs à toute la file ; et aussitôt chacun de remettre sur ses épaules un bout de la veste qu'il a enlevée pour être moins gêné dans sa course. Les agents, selon les dernières prescriptions gouvernementales, ont pour mission spéciale de veiller à la « bonne tenue » des indigènes; mais, le policeman disparu, nos hommes rejettent aussitôt le vêtement encombrant. Serait-ce là un exemple de l'impopularité de certaines mesures nouvelles:....
Kioto, 12 septembre.
Dans l'impossibilité où je suis de citer en détail toutes nos jolies étapes le long du Tokaîdo, je veux au moins en mentionner les principales. Tout d'abord Miya-no-shita et Hakoné, les premières après notre départ de Yokohama. Ces deux endroits se trouvent aux environs immédiats du Fuji, au centre d'un pays montagneux qui abonde en excursions charmantes. Beaucoup de résidents étrangers viennent ici en villégiature pendant les mois d'été, profitant à Miya-no-shita des sources minérales chaudes, et jouissant à Hakoné du calme romantique que