‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 49 sur 73 · NAGOYA · texte numérisé non relu

NAGOYA

ce village procure au bord de son beau lac encadré de pins gigantesques. Quelle délicieuse fin d'après-midi nous avons passée là, dans un air exquis, tandis que les derniers rayons du soleil disparaissaient derrière les sombres montagnes !

La passe qui monte vers Hakoné et redescend vers la mer est une des plus ardues qui existent au Japon. Aucune voiture ne peut la franchir, et même les kuruma doivent être démontées et transportées à dos de cheval. Le chemin, pavé de larges pierres, est un des plus pittoresques qui puissent se voir. Au delà, le Tokaïdo reprend un niveau plus uniforme, offrant souvent le spectacle ravissant d'un chemin resserré entre la mer et des pentes vertes couronnées de pins ombreux; que Ton se représente une étroite vallée des Vosges que baignerait l'Océan.

Quelques journées plus loin, nous avons trouvé dans une petite ville de 12000 habitants, Hammamatsu, une des plus jolies hôtelleries que nous ayons vues. Les panneaux de nos chambrettes étaient composés de parties de différentes nuances, laquées et polies. La patronne de la maison, son petit garçon et sa future belle-sœur nous tinrent compagnie pendant notre souper. Cette dernière, une jolie enfant aux yeux doux et timides, n'osait goûter de nos mets étrangers; l'autre était une gentille jeune femme aux dents blanches, une rareté parmi les femmes mariées qui, dès leurs épousailles, se noircissent les dents et s'arrachent les sourcils. Hélas! les mieux favorisées de la nature perdent vite leurs charmes après un traitement aussi barbare.

A Nagoya, la ville d'où je vous adressai ma dernière lettre, nous nous sommes reposés une journée et demie. C'est une cité industrielle et florissante, de plus de 3oo 000 âmes, ancienne résidence des princes d'Owari, maintenant préfecture du ken (département) d'Aïtchi. Toutes les constructions administratives y sont faites à l'européenne, et sont entourées de grillages de

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bois et de carrés de verdure. Notre hôtellerie, inférieure comme toutes celles des grandes villes aux auberges des bourgs et des villages, portait l'empreinte des nouvelles idées, car elle avait une salle à manger tendue de papier, des tables avec des nappes, des tapis ; autant de détails d'ameublement qui nous choquèrent non moins que la tenue et la gaucherie de certains messieurs japonais s'escrimant à singer nos usages et à manier nos ustensiles d'Europe.

A Nagoya on fabrique beaucoup de ces cloisonnés, vases, coupes et potiches aux couleurs heurtées, dont on nous inonde chez nous. Ces objets ont été tout spécialement créés pour notre goût moderne, et les Japonais n'en usent pas pour eux-mêmes. Mais la fabrication en est intéressante, et en particulier l'application minutieuse des petites parcelles de cuivre qui dessinent en relief, sur la surface des objets, les formes dans lesquelles se coule ensuite le mastic. Les couleurs s'appliquent en dernier lieu par quatre couches consécutives, suivies chacune d'une cuisson au four. Le polissage final est un travail fort long qui peut durer plusieurs semaines.

L'endroit le plus digne d'attention à Nagoya est sans contredit le château fort, un des plus beaux du pays. Construit en i<uo, il a gardé son aspect d'autrefois; ses fossés imposants, ainsi que ses pavillons d'angles aux toitures retroussées, sont restés intacts. Il sert actuellement de caserne aux troupes de la division militaire de Nagoya. Le faîte suprême de son donjon central, haut de cinq étages, supporte une paire de dauphins en or, l'une des célébrités artistiques du Japon! et dont on estime la valeur à 180 ooo yen, c'est-à-dire plus de 800 000 francs. L'un d'eux, ayant figuré à l'Exposition de Vienne en i8y3, fit naufrage au retour avec le A'iY, vapeur des Messageries -, mais on le repêcha fort heureusement, pour le replacer sur son siège aérien, à l'abri d'un élément qui avait failli lui devenir si funeste....

Depuis cinq jours nous sommes à Kioto, où Charles, remis de son accès de fièvre, nous a rejoints par voie de Kobé.

La cité sainte du Japon — appelée aussi autrefois Miyako — fut choisie comme capitale par l'empereur Kwanmu-Tcnno. Il y transporta sa résidence en 794, soit en l'an 1454 de Père japonaise, cette ère étonnante qui a pris son point de départ à Jimmu-Tenno, en <56o avant J.-C, et qui a continué jusqu'à nos jours sous le règne ininterrompu, sinon effectivement puissant, d'une même dynastie impériale. Chacun sait que tandis que les Mikado végétaient en souverains mystiques à Kioto, les Taïkun, ou Shogun généralissimes, usurpant le pouvoir, gouvernaient militairement à Yédo.

C'est le dernier des shogun, Yoshi-Nobu-Tokugawa, qui en t858 ouvrit le Japon au reste du monde en concédant, après de longues résistances, la fondation des ports internationaux de Nagasaki au sud, de Yokohama au centre, et de Hakodadé au nord, dans l'île de Yesso. Jusqu'alors le sol sacré de l'empire du Soleil-Levant avait été interdit à tout étranger, et même le Japonais qui s'expatriait restait banni à tout jamais de son pays natal.

Dix ans plus tard, de brusques événements révolutionnèrent l'empire. Une guerre intestine acharnée, résultat de longues luttes sourdes, alimentées encore par la venue des étrangers, éclata et se termina en 186S par la défaite complète du shogun et de son parti. Le mikado reprit le pouvoir abandonné par ses ancêtres depuis plusieurs siècles, et inaugura une monarchie régénérée, en bouleversant de fond en comble toutes les institutions précédemment en vigueur. I>e système féodal fut détruit-, les grands vassaux, les daïmio, rendirent spontanément leurs territoires et leurs sujets, en acceptant la conservation du dixième de leurs anciens revenus et l'obligation de résider à l'avenir dans la capitale nouvelle, le Tokio actuel.

En mime temps furent implantées toutes les réformes et les organisations qui, par un revirement sans précédent dans l'histoire, ont placé soudainement le Japon sur le même rang que les nations occidentales. Quelques années après, le gouvernement prit enfin la dernière mesure qui eût pu entraver cette marche progressive et sans laquelle la vie des étrangers fût restée en péril constant : il abolit à tout jamais le port des sabres, ces terribles sabres réservés aux membres de la classe militaire, c'est-à-dire à plusieurs millions de samurai.

Le Japon vient donc de sauter d'un bond des traditions du moyen âge aux progrès des temps modernes, tout comme si en France nous eussions passé sans transition du règne de Charles VII au lendemain de 1789.

C'est dire que Kioto, la ville mystérieuse, est tombée maintenant au niveau ordinaire des autres villes du Japon. Il y a seize ans à peine, un étranger n'eût pu s'y montrer, pas plus qu'il ne se fût aventuré dans l'intérieur du pays sans s'exposer à passer par la lame d'un fanatique samurai. Aujourd'hui le touriste visite, le Guide de Satow en main, le palais même des mikado, naguère demi-dieux, et prend quartier dans un des hôtels mi-européens des industriels indigènes, construits à côté des temples sacrés.

C'est dans une de ces maisons, le Y a-ami Hôtel, que nous sommes logés, sur la colline de Maru-Yama. Cependant notre demeure actuelle nous désenchante beaucoup, après nos jolies tcha-ya. C'est une baraque de poutres et de planches mal jointes, qui contient un mauvais mobilier européen dans des chambres fermées par des parois à la japonaise, plus basses encore que les vraies. Nos tailles élevées ne s'en accommodent guère, et nous pestons souvent en nous heurtant rudement la tete aux traverses anguleuses. On dirait que les Japonais, créateurs de cette maison hybride, n'ont pas trouvé qu'il valût la

peine de faire quelque chose de plus convenable pour ces étrangers qui tiennent à marcher partout en grosses chaussures, qui font des taches sur les tables et qui crachent par terre. D'ailleurs ils n'ont peut-être pas eu si grand tort, car la plupart des touristes qui viennent ici, fraîchement débarqués du Kobé voisin, ne savent encore comment se comporter dans une habitation strictement japonaise, et ruineraient en quelques semaines un de ces jolis décors pimpants et délicats.

Mais si la couleur locale nous manque au Ya-ami Hôtel, par contre la véranda de son unique étage commande une vue magnifique sur la ville entière. Aperçu de là-haut, Kioto s'étend dans un cercle de montagnes comme une plaine de toits plats, dans laquelle pointent çà et là les arêtes droites de ses temples célèbres, semblables à de petits châteaux de cartes.

Depuis le départ de la cour impériale, les longues et larges rues, toutes régulièrement tracées en angles droits, ont perdu de leur originalité première; mais l'ouverture du chemin de fer qui relie Kioto à Kobé,'ct le marché toujours achalandé des soieries, y ont entretenu le mouvement et l'animation. Kioto est aussi resté la cité privilégiée des plaisirs, des théâtres, des fêtes illuminées et des soirées chantantes.

Dans ses grandes artères nous retrouvons au centuple tous les aspects que nous avons rencontrés le long du Tokaïdo. Ici comme partout la nuance bleu foncé prédomine dans le costume, parce qu'elle est la couleur adoptée pour les vêtements du kouli, de l'ouvrier, de l'artisan : vêtements que ceux-ci portent assez courts et serrés, toujours chiffrés dans le dos de grands signes blancs indiquant leur métier. Hormis ce vêtement de travail, le costume des Japonais se résume, en somme, à cette robe appelée kimono, qui pour les hommes comme pour les femmes a le même principe et la même forme. C'est la longue houppelande déjà

mentionnée, à larges manches, sans boutons ni agrafes, croisant sur le devant et serrée à la taille par Y obi, la ceinture, très large chez les femmes, étroite chez les hommes, que lie toujours un noeud artistique et savant. Dans cette ceinture, au bas des reins, les hommes portent le petit attirail à fumer, la pipette et son étui, la poche à tabac, le tout suspendu par une ganse et un net\uké.

Au Japon, la mode, moins capricieuse que celle de notre civilisation, a consacré depuis de longues années ce vêtement, dont la coupe universelle ne change pas, et dont elle se permet de varier seulement le dessin, la couleur ou l'étoffe. On ne voit de couleurs vives et tranchantes que dans l'accoutrement des enfants, des toutes jeunes filles, et des demoiselles d'abord facile, que par cela même on devine à leur plumage. Quant aux vêtements des adultes, ils sont toujours d'une nuance sombre et discrète, variant dans les tons adoucis du gris, du bleu, du brun, du violet, sur des étoffes unies de crêpe de laine ou de soie, avec rayures ou dessins quadrillés et mouchetés. La seule ornementation usitée en dehors de la bordure noire qui fait le tour du cou est l'impression en blanc, sur les manches et la nuque, du nom ou de l'écusson de la famille.

Nous n'avons remarqué jusqu'ici qu'un nombre très restreint de Japonais vêtus strictement à l'européenne; encore ceux-là étaient-ils des employés du gouvernement, siégeant dans les bureaux de leurs administrations. Notre jeune Ito, cependant, se fait un malin plaisir de nous accompagner en petit complet de la dernière élégance !

J'ai donc la satisfaction de constater qu'en réalité on n'a adopté que nos chapeaux de paille ou de feutre, notre coiffure, nos dessous de tricot ou de flanelle et... nos parapluies! Le système de chaussure si particulier et si simple, nécessaire du reste tant que la natte ne sera pas remplacée par des planchers

de bois ou de pierre, règne toujours sans partage. Il se compose tout bonnement d'une semelle fixée au pied par deux bourrelets qui se croisent au point d'intersection des chaussettes. Que ce soient des waraji, sandales de paille, ou des guéta, hautes planchettes de bois, le système est le même pour les hommes, les femmes et les enfants. Toutefois l'adoption susdite de nos coiffures est tellement générale que, même dans les campagnes, elle a amené en partie l'abandon de cette mode si pittoresque, élégante et soignée qui laisse le dessus du front rasé et ramène sur le sommet de la tête la masse des cheveux, serrés en une petite queue mastiquée. Parmi les tètes hérissées et échevelées des Japonais d'aujourd'hui, nous ne la voyons plus guère en honneur que chez les pêcheurs ou les montagnards.

Quant aux femmes, soit dit pour clore cette longue digression, elles n'ont rien sacrifié encore de leur toilette originale.

Ici, à Kioto, nous venons nous-mêmes de compléter nos équipements japonais en achetant de ravissantes pipettes dont nous comptons bien nous servir dorénavant. D'autres achats plus considérables ont été faits chez divers marchands de soieries, de broderies et de curiosités. Ces messieurs nous ont paru très « carotteurs », car ils nous ont presque tous surfait leur marchandise d'un tiers et même d'une moitié du prix auquel ils nous l'ont ensuite abandonnée. Vu l'importance des achats, ils se sont engagés à nous les apporter eux-mêmes à Yokohama dans un mois.

Que ne pouvons-nous avec ces divers bibelots nous procurer quelques-uns des trésors artistiques qui font l'ornement des superbes temples de Kioto, les plus riches du Japon ! Ces temples abondent dans tous les quartiers de la ville et appartiennent à une infinité de sectes bouddhiques. Plusieurs d'entre eux, comme le monastère de Kurodani, le temple de Shinnio-do,

et d'autres encore, trop longs à énumérer. cachent leurs sanctuaires sculptés, leurs grandes urnes de bronze et leurs brûleparfums dans les hautes futaies de Maru-Yama; mais le plus important d'entre eux, le Nishi-Hongwan-ji, est situe dans Kioto même.

Ce temple, qui passe pour le plus vaste et le plus beau de l'empire, occupe avec ses dépendances un emplacement considérable : tel un village au centre d'une ville. Ses larges cours, ses portiques, ses sévères charpentes brunies, couvertes de toitures lourdement majestueuses, imposent dès l'abord. Pour qui n'aurait encore fait connaissance avec aucun édifice religieux du Japon, l'effet produit par celui-ci serait certainement impressionnant au plus haut degré, tant l'idée qu'on se fait d'un temple en général concorde peu avec ces sortes de granges sculptées et dorées, mélange de simplicité rustique et de somptuosité artistique.

Parmi les portails, celui réservé au mikado est admirablement travaillé. Les vantaux ne sont qu'un enchevêtrement de dragons et de gros chrysanthèmes (la Heur impériale), sculptés à jour dans toute l'épaisseur du bois. Ces mêmes motifs, ainsi que des fleurs de botan (pivoines), des oiseaux, etc., se répètent sur les panneaux, sur les colonnes [dorées, les parois mobiles, ornés d'anciennes peintures représentant des pruniers, des bambous et des pins, qui servent à séparer les sanctuaires du hondo. Ce hondo, c'est la nef du temple, mais une nef en largeur et non pas en profondeur. Klle représente une surface de près de 5oo tatami. Autant cette partie de l'édifice, réservée aux fidèles déchaussés, a une décoration austère et simple, autant les parties inaccessibles au delà des barrières fixes sont étineelantes de statues, de candélabres et d'ornements voyants.

Partout la tenue et la propreté sont parfaites, partout les prêtres sont accueillants et polis. Ici on se rappelle encore avec pitié les sanctuaires délabrés de Pékin et leurs bonzes sordides !

Avec une permission spéciale, nous avons parcouru les appartements de gala de la communauté. Leur création remonte, ainsi que le temple actuel, au seizième siècle. Comme ailleurs, ils se composent d'une suite de pièces séparées par des parois à coulisses; ils forment une dizaine de salles, dont la plus grande mesure environ 1 7 mètres sur 20 mètres, mais qui toutes, par leur peu d'élévation, paraissent bien plus vastes qu'elles ne le sont en réalité. L'harmonie générale des tons qui règne dans la décoration de ces pièces est difficile à traduire : tant sont belles et vraies les peintures sur les fonds d'or brunis par les années et qui représentent des bambous, des oies, des paons, des cerisiers, des grues blanches ou d'adorables petits moineaux, autant d'oeuvres ducs à l'école des Kano; tant paraissent sombres les sévères boiseries et les plafonds divisés en caissons carrés, où la patine du temps a fondu les nuances claires et voilé les couleurs et les dorures dans un ensemble d'une douceur infinie ! Dans la plus grande des pièces il v a un certain fond de scènes à personnages qui évoque toutes les brillantes cérémonies des assemblées d'autrefois.

Quand on a jugé du goût calme et riche de ces appartements, le palais du Mikado ne fait qu'un effet bien secondaire. Il est vrai que, rebâti après un incendie, il date seulement d'une vingtaine d'années, et que depuis la transmigration du souverain à Tokio il n'est pas habité; toujours est-il que nous croyions un mikado plus luxueusement logé!... Dans le labyrinthe de pièces que nous avons traversé, il n'y avait pas un seul objet, pas un coussin, pas même de nattes, tout ayant été remisé ailleurs. Nous avons bien vu de jolies pièces finement décorées de grillages élégants et de peintures sur bois; nous avons vu l'appartement même du mikado (où étaient naguère conservés les symboles de la souveraineté, une pierre, un glaive et un miroir), appartement dont les portes sont de lourdes parois

encadrées de massive laque noire;... mais l'ensemble enlève bien des illusions!

L'extérieur des bâtiments, très étendus par suite de l'absence complète d'escaliers et d'étages', revêt une simplicité exemplaire. A voir ces cours, ces murs nus, ces toits inclinés, on dirait plusieurs fermes-modèles juxtaposées.

L'autre soir nous sommes allés au théâtre. La rue était gaiement illuminée de lampions de couleur, et sur la façade de la maison s'étalaient de grandes peintures criardes destinées à préparer le spectateur aux scènes émouvantes de l'intérieur.

Mais quelle salle bizarrement aménagée ! Représentez-vous un parterre carré divisé en petits compartiments, dans lesquels s'asseyent sur des nattes les hommes, les femmes et les enfants ; sur les côtés, deux étages de petites loges ; puis, détail plus inattendu, une large rampe longeant la gauche du parterre et deux autres rampes se croisant au milieu de la salle, de niveau avec la scène, que ferment des rideaux d'étoffe. Ces rampes servent à l'action de la pièce comme la scène elle-même, car les acteurs y circulent pour venir et repartir, et s'y arrêtent pendant leurs dialogues. Au lieu d'acteurs, je devrais dire actrices, car à ce théâtre de Kioto tous les rôles sont joués par des femmes. Les plus petites et les plus fluettes représentent le sexe aimable, tandis que celles qui sont douées de forts organes figurent les héros. Au Japon d'ailleurs, en vertu de conventions très curieuses à noter, acteurs et actrices ne jouent jamais ensemble, et les troupes se composent toujours exclusivement d'hommes ou de femmes. En tout cas, les femmes jouent peu.

Voici l'intrigue du drame, un des plus connus parmi les pièces

1. Au Japon les constructions sont faites de préférence en rez-de-chaussée, surélevé de <»•"/*> environ.

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populaires. Il s'appelle Kiraré-Yosaburo, ou u l'Homme à la figure coupée ».

Un seigneur voué au jeu et à toutes sortes de vices protège une amie qui ne le chérit que modérément, à cause de ses défauts. Par contre, elle s'éprend follement d'un damoiseau dont elle fait la connaissance sur une plage. Le coup de foudre est très habilement joué, car la dame amoureuse s'éloigne graduellement le long de la rampe en poussant des soupirs et en lançant des regards passionnés au pauvre jeune homme, si profondément subjugué qu'il en laisse choir son manteau. Les déclarations et les confidences se font ensuite par correspondance. Mais l'ami du protecteur, un admirateur évincé lui-même, découvre l'intrigue et ourdit un complot. Il entraîne le jaloux et feint avec lui un voyage. C'est bien décidément le moyen employé dans tous les pays du monde. Pendant ce temps le damoiseau arrive nuitamment au rendez-vous de sa dulcinée ! Mais il y vient avec des hésitations et des craintes, comme s'il devinait déjà le sort qui l'attend ; un instant il est sur le point de fuir, comme Joseph de biblique mémoire, et il ne cède qu'aux menaces de la jeune femme, qui ne parle de rien moins que de se tuer; — bref, il disparaît avec elle derrière un grand paravent.

Les rires et les jubilations de toute la salle ont à peine salué cette sortie un peu crue, qu'aussitôt reparaissent le protecteur et l'ami. Leur fureur est tragique. La femme, poursuivie par son ennemi, se sauve à toutes jambes à travers la salle et court se jeter dans la mer. L'amoureux est garrotté, ficelé dans un panier ouvert, écorché vif à coups de sabre par une escouade de bourreaux. Cette scène est d'un réalisme effrayant; on croit voir palpiter les chairs et couler le sang. Par excès de vengeance et de cruauté, le seigneur trompé, tout en fumant sa pipette avec un calme féroce, fait lui-même une dernière entaille sur le corps de sa victime, et y lance de sa bouche le contenu brûlant d'une

coupe de saké!... Sur quoi, panier et damoiseau roulent à terre dans des convulsions tout à fait émouvantes.

La pièce n'est cependant pas terminée : des marins repêchent la noyée, et l'amoureux guérit de ses atroces blessures. Défiguré pour la vie, n'osant pas reparaître devant sa famille et ses amis, il devient vagabond et joueur, et retrouve un beau jour dans une maison de plaisir de Tokio son amante également dégradée par le vice. L'accablant de reproches, il lui réclame une somme égale à celle que ses parents ont payée pour la livraison de son corps mutilé. Mais l'infortunée ne roule pas sur l'or, sans quoi elle ne serait pas là; torturée par les exigences de celui qu'elle hait maintenant, elle se résout à se défaire de sa personne : elle l'empoisonne et se poignarde ensuite.

Et tout cela pour quelques secondes d'oubli derrière un paravent! Le théâtre japonais aiguise plus que le nôtre les flèches de Cupidon !...

Je dois à Ito les détails de cette dramatique histoire; mais elle était si parfaitement jouée qu'elle eût été compréhensible par elle-même. Décors, gestes et intonations des artistes avaient un cachet de vérité qui captivait bien autrement que les mouvements automatiques des mannequins des Indes et de la Chine. Les armes, les coiffures, les costumes de la scène reproduisaient dans les plus minutieux détails une époque historique déjà passée, et nous avions devant nous les tableaux les plus « japonais » qu'on puisse rêver, tels que les représentent, en général, les motifs de décoration, les sujets à personnages des livres, des éventails, des porcelaines, etc.

Toutefois ces tableaux de la scène contrastent vivement par certaines conventions, réputées belles et classiques, qui en règlent l'exécution, avec les réalités de la salle, de la rue et de la vie journalière. Il y a loin en effet de ces figures transformées, de ces yeux obliques, de ces sourcils invraisemblables, de ces minois

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maquilles et de ces bouches minuscules, aux visages que nous avions devant nous. Cette constatation vous fera, je pense, saisir ce qui m'a frappe si vivement moi-même, c'est-à-dire le fait qu'au théâtre seulement et dans l'imagination des dessinateurs il faut chercher le sens des scènes outrées d'après lesquelles le Japon passe généralement pour un pays si absolument baroque.

Pendant un entr'acte, et tandis que la salle retentissait des cris des marchands de friandises, nous avons été visiter la principale actrice dans sa petite loge nattée. Le maquillage de ses traits défigurés la rendait rien moins que jolie, vue d'aussi près! Pour nous remercier de nos compliments, elle nous offrit à chacun un hatchi-maki bleu et blanc imprimé à son nom : Nakamura-Kotoji. Nous répondîmes à sa gracieuseté en lui envoyant sous enveloppe la somme fabuleuse de « deux yen » ! Elle en fut enchantée...

Nakatsu-gawa, 37 septembre.

Nous quittâmes Kioto le i3 septembre pour aller à O/.aka avec nos kuruma en faisant le détour de Nara.

Nara, capitale impériale au huitième siècle, est un endroit de 20 000 habitants, célèbre par les grandes forêts sombres qui enclavent ses temples, et la statue colossale d'un Bouddha de 18 mètres d'élévation. Ce Daï-Iiutsu^ après plusieurs tentatives infructueuses, a été érigé en 749, sur le désir du mikado régnant alors. Il se trouve dans le temple bouddhique de Todaï-ji;

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