NARA
tête jusqu'à terre, et les instruments jouent un prélude mélanco lique. Les jeunes filles se lèvent, s'avancent en file et commencent une série de mouvements lents et cadencés, qu'elles exécutent avec une grâce et un ensemble parfaits, en maniant soit des éventails, soit des faisceaux de clochettes en métal, garnis de rubans multicolores. Les prêtres chantent en même temps une triste litanie qui accompagne en sons plaintifs les battements du tambourin, le claquement à contre-temps des planchettes, les gémissements de la rlùte et les gammes saccadées de la harpe.
Au milieu d'un décor austère, cette musique naïvement dissonante, ces mimes monotones laissent une impression étrange que la solitude des grands bois noirs empreint encore d'une vague mélancolie
De Nara à Ozaka le trajet en kuruma prend une journée quand on s'arrête en chemin à deux autres temples, Yakushiji et Horiu-ji. Dans le premier il ne faut pas manquer de voir une grande statue faite en entier de l'amalgame précieux de shakudo. Dans le second, un monastère aux vastes dimensions, de nombreux bâtiments se succèdent jusqu'à deux sanctuaires qui passent pour être les constructions de bois les plus anciennes du Japon. Leurs charpentes ont plus de douze siècles et demi. On y voit de fort curieuses idoles de provenance hindoue indiscutable et des fresques à demi effacées, les seules sans doute qui existent au Japon.
Dans une autre partie du monastère les bonzes montrent « la pupille de l'œil gauche de Bouddha ». Voilà qui vaut bien, certes, d'autres reliques moins asiatiques! Enfin, dans un bâtiment octogonal sont empilés intérieurement et extérieurement une telle quantité d'ex-voto que les murs disparaissent sous leur nombre. Miroirs, tablettes peintes, sabres rouillés, chevelures d'hommes, tout pend pêle-mêle dans un désordre bizarre ; et ces
OZAKA. ;î»5
chevelures sacrifiées avec leurs queues nouées de petites ficelles, couvertes de graisse et de poussière, font penser à autant de
tètes scalpées Brrr! cela sent l'expiation, la vengeance et
peut-être bien le meurtre !....
Nous sommes arrivés au Jutci Hôtel d'O/.aka le 14 au soir, après avoir suivi sans lanternes de grands faubourgs obscurs, parcouru des rues interminables, et passé sur une telle quantité de petits et de grands ponts, que nous croyions rctraverscr les mêmes à plusieurs reprises. Quand nous nous arrêtâmes enfin, nous circulions dans la ville depuis quarante-cinq minutes, et nos hommes en étaient au seul et même temps de trot depuis deux heures. Pour vous donner une idée de l'entraînement auquel ils étaient déjà parvenus au cours de notre tournée, je dirai que des coureurs supplémentaires, pris à rentrée de la ville, ne purent les suivre et nous quittèrent en route, tout essoufflés. Aussi l'ardeur de notre bataillon lui valut-il une récompense générale de saké.
Le Jutei Hôtel est une maison de même genre que le Ya-ami de Kioto, mais un peu mieux tenue. Elle est bâtie sur une petite île dans la rivière de Yodo-gawa, à proximité de la concession étrangère, un emplacement abandonné, où les négociants europiens et américains n'ont pas réalisé ce qu'ils espéraient en affaires.
Ozaka, dont la population s'élève à plus de 5oo 000 habitants, la plus considérable ville après Tokio, est cependant le grand centre de commerce des provinces du sud et de l'ouest, et a été choisie comme résidence par beaucoup des plus riches marchands de la contrée. On y remarque une impulsion toute particulière de vie et d'animation, et l'infinité de canaux qui la traversent, rejoignant les bras de la rivière, lui donnent un aspect très original. Ozaka a été baptisée d'ailleurs du nom de « Venise de
îtK» OZAKA
V Extrême-Orient », allusion qui avait encore plus d'à-propos avant l'invasion des jin-riki-sha et lorsque tout le trafic se faisait en barques et en bateaux.
Les curiosités principales sont la Monnaie, la citadelle et quelques temples. Au Nishi-Hongwan-ji, nous assistâmes à une lecture faite par un bonze dans une salle attenante au hondo, devant un nombreux auditoire masculin et féminin. Il s'inspirait du contenu d'un gros livre qu'on lui apporta sur un riche plateau laqué d'or. Au temple de Ten-jin-Sama, populaire entre tous, il y avait cérémonie et réjouissance en l'honneur du dieu de l'eau, Suitengu. Sur le seuil du sanctuaire, où brillait le miroir de Shinto, un prêtre frappait sur un tambour, et dans la cour une femme faisait des aspersions au moyen d'une brosse qu'elle trempait dans des chaudières en ébullition, rangées en ligne droite devant les gradins.
Une foule nombreuse se pressait aux alentours des bâtiments, faisant cercle surtout devant un acrobate escamoteur dont l'adresse nous fascina longtemps. Trapu, musclé, aux traits énergiques sous son front rasé, il exécutait une série de tours avec une agilité et une dextérité admirables. Tantôt il balançait sur son épaule une large perche de bambou, qui se courbait comme un jonc sous le poids d'un gamin, livré à une gymnastique effrayante-, tantôt il faisait danser des toupies inclinées à 4b degrés sur des cannes et des ficelles.
Nous nous sommes particulièrement divertis encore dans un recoin des dépendances du temple, que connaissent sans doute bien peu de ceux qui passent par ici : il y a là un réservoir habité par des centaines de tortues sacrées. Le jeu consiste à leur jeter de petits gâteaux soufflés roses et blancs, qu'on achète sur la place dans un débit de thé. Ces gâteaux, plus légers que l'eau, flottent à la surface comme des bouchons, et voilà aussitôt toute la troupe des tortues en chasse, nageant à l'envi et se bouscu-
OZAKA. Allant, grosses et petites, jeunes et vieilles, pour happer les gâteaux toujours poussés plus loin. La bataille dure quelquefois longtemps, à la grande joie des Japonais et des Européens, aussi enfants qu'eux pour le quart d'heure.
La citadelle d'Ozaka fut avant la guerre de 1 563 un imposant château fort. Ses bâtiments charpentés ont certainement été la perfection du genre. Taïko-Sama, le shogun fameux qui les fonda, y consacra des sommes fabuleuses, ainsi que le prouvent encore les monolithes énormes qui forment les murs de Tenirce principale. Ce sont des pierres de huit mètres de long sur cinq de haut. Mais pendant les Urnes civiles tout fut incendié, et il ne reste maintenant que des plates-formes, des murailles et des fossés d'enceinte. De la terrasse supérieure, celle qui portait le donjon, on découvre tout Ozaka, sa masse de maisons brunes sillonnée de filets d'eau, des horizons de montagnes et de mer, puis, au pied même des remparts, une vaste caserne neuve, où manœuvrent, au son du clairon français, des lignes d'infanterie.
Quant à la Monnaie, elle a été pendant plusieurs années conduite par un directeur et un personnel étranger, presque entièrement remplacé par des employés japonais. C'est ici que sont frappées toutes les pièces nouvelles, estampillées du dragon et du chrysanthème. Les petites pièces d'argent et celles de cuivre circulent beaucoup, mais les yen d'argent sont rares, et l'or est difficile à trouver, même à prime élevée.
A Ozaka, de même que nous l'avions fait dans d'autres villes, à Nagoya et Kioto principalement, nous avons chargé Ito d'organiser des soirées de chanteuses, ou guésha.
Les guésha sont des artistes et, entre toutes, les plus populaires du Japon. Ce sont elles qui, danseuses, musiciennes et chanteuses, conservent et perpétuent les mélodies et les chants du pays. Dès leur première jeunesse, on les livre à l'étude de
aW5 OZAKA.
leur art, fort difficile et compliqué, puisqu'il n'existe pas de musique notée, et que toutes les mélodies se transmettent par l'ouïe seulement. Enrôlées par compagnies, elles se rendent aux maisons de thé, où les commandent les voyageurs de passage ou les citadins de la localité qui offrent à leurs amis une fête commune que l'exiguïté de leur maison et leurs habitudes domestiques ne leur permettent pas d'organiser chez eux. Jusque dans les villes les plus petites, les guésha ont élu domicile.
11 faut se garder cependant de les confondre avec les courtisanes, autrement dit les joro. Quelle que puisse être leur conduite privée, les guésha mènent une existence tout à fait indépendante et bien différente de celle des malheureuses que de lourdes dettes lient indéfiniment aux maisons qui exploitent leurs personnes. Déjà par leurs costumes, ces deux catégories de femmes japonaises si distinctes diffèrent complètement. Autant les joro se parent de kimonos éclatants brodés d'or et rehaussés de rouge, se coiffent d'épingles volumineuses, etc., autant les guésha affectent une mise modeste et peu voyante, dont la simplicité s'accentue en raison directe de l'âge. Les toutes jeunes seules arborent des nuances claires et des ornements de fleurs ou de bijoux de clinquant.
Leurs représentations servent de prétexte à des repas complets, ou seulement à des collations composées de thé, de bonbons coquettement enveloppés, de fruits découpés dans des bols d'eau fraîche, d'œufs crus au sho-ju (sauce salée assez forte), etc. Quand on a pris place, ces demoiselles entrent, tenant en main les shamisen, leurs longues guitares, soigneusement enveloppées, et s'agenouillent sur les nattes. Échange de politesses, plaisanteries et jeux commencent alors, car, en dehors de l'obligation où elles sont de chercher à plaire par leurs danses et leur chant au « seigneur » qui les fait venir, les guésha ont aussi pour mission de l'amuser par leur esprit et leur entrain.
OZAKA. :0o
Elles présentent d'abord la petite coupe pleine de saké chaud, qu'on leur oflre en retour, puis elles allument sur les braises du tobako-bon les pipettes fraîchement bourrées, et les donnent à l'amphitryon, après les avoir essuyées sur le crêpe soyeux de leurs manches.
Les shamisen accordés, la partie musicale de la fête s'organise. En dehors de quelques exagérations faites pour satisfaire au goût étranger, les danses, aussi nombreuses que diverses, se distinguent toujours par beaucoup de grâce et de gentillesse. Elles simulent des scènes gaies ou mélancoliques, accentuées par des poses et des mouvements d'éventail, aussi difficiles à suivre ou à analyser qu'à dépeindre. Ce sont de préférence les petites guésha qui les exécutent, tandis que les autres chantent et accompagnent sur leurs shamisen.
Ces guitares tintent d'une façon particulièrement sèche et criarde, et produisent des sons de « ting, ting, ti-ting » légèrement énervants quand un instrument résonne seul, mais de meilleure harmonie quand plusieurs cordes se mettent à l'unisson. C'est en tout cas un spectacle des plus gracieux que celui d'une guésha promenant sur les cordes le petit grattoir maintenu par ses doigts délicats.
Souvent ravissantes de traits, ces aimables filles sont bien pour l'étranger, qui ne peut entrer en contact avec les femmes des classes supérieures, le type le plus agréable parmi les Japonaises. Mais que de coquetterie chez ces tourterelles ! Constamment préoccupées de leurs atours, elles ouvrent à tout instant des portefeuilles enfouis dans les plis de leurs vastes ceintures, pour se regarder dans de petits miroirs, teindre leurs lèvres sur des carnets dorés, ou lisser avec le peigne les bandeaux luisants de leurs belles chevelures d'ébenc. Chez elles le rire est si facile et si habituel que, bien que nous ne comprenions pas leur langage, ni elles le nôtre, la gaieté ne manque pas dans nos réunions. Ce
2ifO OZAKA.
sont des ieçons réciproques, des conversations monosyllabiques, des jeux à gages, etc., dont l'entrain serait encore bien plus complet si nous pouvions nous faire entendre.
Malheur à nous cependant si nous ne restions pas envers ces demoiselles dans les limites de la plus stricte politesse! Habituées à des égards publics très cérémonieux, elles nous feraient sentir notre manque de tact à la moindre infraction aux bonnes manières. C'est ainsi que les guésha d'Ozaka, avant de répondre à Tappel d'Ito, voulurent être assurées que nous étions des messieurs bien élevés, qui ne criaient pas trop fort et ne se permettaient aucune familiarité. Elles avaient donc été bien oft'ensées par d'autres idjin-san de passage 1 ?
D'Ozaka nous avons poussé une pointe jusqu'à Kobé, dans le but d'y chercher lettres, « espèces » et provisions fraîches, avant de nous mettre en route sur le Nakasendo.
Le 20, nous remontions en wagon direct pour Otsu (les Japonais disent Ots1), la station extrême de la ligne, placée au delà de Kioio; les trains partant de Kobé l'atteignent en trois heures. Elle a une situation ravissante au bord du lac de Biwa, dont la superficie égale celle du lac de Genève. La jolie tcha-ya que nous y avons occupée donnant directement sur les eaux, nous faisions nos ablutions à la nage, sous les yeux de pêcheurs à la ligne, qui croquaient des friandises en jetant leur hameçon.
Afin de gagner du temps, nous nous sommes embarqués avec toutes nos kuruma, venues ici nous attendre avec les bagages, sur le petit vapeur qui fait le service d'une extrémité du lac à l'autre, entre Otsu et iMaïbara. Le trajet dure quatre heures. Il
1 . IJjin-san signifie : monsieur étranger. La particule sait, qu'on entend à tout moment, est le terme de politesse qui repond à la fois à notre • monsieur, madame et mademoiselle», et qui s'attache à tous les noms comme à toutes les appcllaUons en gênerai.
Li: NAKASENDO. 291
est à recommander à cause du beau paysage des rives, sinon pour l'agrément du bateau, dont le salon, fait pour des voyageurs qui s'asseyent sur leurs talons, est si bas qu'on ne peut s'y tenir debout.
A Maïbara, nos hommes se partagèrent les bagages anciens et nouveaux d'une façon bien caractéristique. Au lieu de se les disputer, ils firent fort tranquillement des lots aussi égaux que possible, et tirèrent au sort avec une philosophie toute fataliste, non toutefois sans adresser quelques bonnes plaisanteries à ceux que le hasard avait le moins favorises. Puis nous reprimes nos véhicules pour rejoindre, non loin du rivage, le Nakasendo à Bamba.
Shimmachi, o octobre.
Le mois de septembre, qui jusque-là avait été beau, ne voulut point faillir à sa réputation japonaise. Pendant plusieurs jours nous eûmes des alternatives de pluie et de temps assez maussade, fort peu rassurantes pour notre voyage dans la montagne, qui devait nous mettre durant quinze fois vingt-quatre heures en face de la nature seule, loin des villes, des temples et des plaisirs. Par surcroît de désagrément, Ito se déclara souffrant dès la seconde étape, se plaignit de maux de tête et de fièvre.
A plusieurs reprises son état nous obligea même de faire halte dans des endroits peu agréables, et de nous tirer d'affaire avec l'aide de nos traîneurs attitrés. Ceux-ci furent exemplaires, guidés par l'intelligente initiative de l'un d'eux, nommé Kin, qui
292 LE NAKASENDO.
s'est mis à nous soigner comme un vieux serviteur. La course à peine faite, il prenait son bain, endossait son kimono de repos, et, poitrine, jambes et pieds nus, dans un demi-déshabillé auquel le sens le plus délicat n'eût rien trouvé à redire, il s'occupait de nos personnes et de nos repas avec une entente et une aisance bien surprenantes chez un homme du peuple.
Kin est, avec un autre coureur de notre bande, le seul homme tatoué que nous ayons autour de nous. Chacun sait que le tatouage décoratif a joué un grand rôle dans la classe populaire, et en particulier chez les betto (les sais du Japon) qui, courant en avant des chevaux avec le fundoshi pour unique vêtement, mettaient beaucoup d'orgueil à exhiber sur leur chair une espèce de maillot indélébile. Actuellement l'obligation du costume sur la voie publique, et la prohibition directe du gouvernement à l'égard du tatouage, ont à peu près tué cet art curieux, de sorte que, selon toute probabilité, le talent de dessinateur sur peau humaine sera de moins en moins transmis aux générations futures.
Les productions de ces artistes sont cependant originales au plus haut point, comme tout ce qu'a imaginé le « vieux Japon ». Les dessins de couleurs mates en bleu et rouge se marient admirablement avec la teinte hâlée des epidermes, qui sont remarquablement doux et lisses. Le coureur camarade de Kin est tout bonnement superbe : il a un véritable vêtement collant qui lui couvre tout le dos, les épaules, la moitié des bras, les côtes et les cuisses ; des dragons, des fleurs, des têtes de héros semblent y jouer à cache-cache. Quant à Kin lui-même, il n'est « pas encore terminé » \ ses moyens ne lui ont pas permis de faire exécuter plus que les contours bleus des arabesques qui l'envelopperont un jour, si le jeu, cette passion nationale, le traite mieux que par le passé.
Grâce à quelques rayons intermittents de soleil et aux pres-
LE NAKASENDO. 2q3
criptions d'un médecin japonais (ex-étudiant à l'université moderne de Tokio), la fortune nous sourit à nouveau après quelques mauvais jours. La pluie s'arrêta, Ito reprit son rire immense qui nous amuse tant, et nous avons pu jouir pleinement du charme varié qu'offre le pays accidenté traversé par le Nakascndo, la route des montagnes centrales.
Elle a une élévation moyenne de huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer, et franchit cinq passes ardues, échelonnées entre Kioto et Tokio, et variant de mille à seize cents mètres de hauteur. Les montées et les descentes, petites et grandes, se succèdent si rapidement, que l'usage des jin-riki-sha devient très souvent impossible, et que, la moitié du temps, le voyageur est obligé d'aller à pied. Au lieu de kuruma, on voit des kago, c'est-à-dire des litières de bambou portées par des hommes-, mais on rencontre surtout des piétons marchant allègrement, les mollets serrés dans des jambières bleues et leur kimono retroussé. Les koulis sont rares et remplacés par des taureaux et des chevaux chargés qui, au lieu de ferrure, ont les pieds enveloppés de chaussons de paille. Certains animaux portent de telles quantités d'herbe ou de foin qu'ils disparaissent complètement sous leurs fardeaux et qu'ils semblent être autant de masses ambulantes de verdure.
Le- Nakascndo passe d'abord par des plateaux sauvages qui dominent des cimes et des vallons solitaires; il rejoint ensuite des plaines encaissées, où les villages ont l'aspect animé de ceux du Tokaïdo. Plus loin il remonte vers des régions plus calmes, où les centres habités, beaucoup plus espacés entre eux, sont aussi plus primitifs; où les gens revêtent en quelque sorte le caractère de la nature agreste qui les entoure. Les maisons ont des toits plats et proéminents couverts de grosses pierres et de balcons de bois, comme les chalets de la Suisse et du Tyrol. La population robuste et hâlée, aux traits accusés, ne connaît
r9-{ LE NAKASENDO.
pas les innovations en usage dans les villes. Elle frappe, par une expression de confiante bonhomie chez les adultes, par une timidité presque farouche chez les enfants et les jeunes filles.
Comme peu d'étrangers fréquentent ces parages élevés, nous avons excité partout sur notre passage la plus vive curiosité. Le matin, quand, assis sur le seuil des auberges, nous nous mettions à lacer nos grandes chaussures, et l'après-midi lorsque nous prenions nos repas, il y avait toujours grand cercle de montagnards, rassemblés pour nous examiner et nous voir manœuvrer avec nos fourchettes et nos cuillers. Dans une des tcha-ya, la servante se montra si sauvage que rien ne put la décider à nous approcher. Dans une autre nous fûmes témoins un certain soir d'une telle effusion iïarigato (remerciements) que de notre vie nous n'en reverrons de semblable. La propriétaire de l'hôtellerie possédait une petite boîte à musique détraquée. Confiante en l'adresse de Louis, elle lui remit la boîte inerte, attendant, tout anxieuse, la fin de l'opération qui devait lui rendre le mouvement. Quand la brave femme vit rouler le cylindre, et qu'elle entendit l'air si longtemps endormi, sa reconnaissance ne connut plus de bornes : elle joignit les mains, toucha les nattes de son front, se courbant et se recourbant avec des démonstrations d'une gratitude et d'une joie tout à fait touchantes.
Nos plus beaux souvenirs se rattachent à la journée du 28 : ce fut une journée idéale, dorée au matin de chauds rayons et empourprée le soir de lueurs crépusculaires de toute beauté. Nous nous promenions comme dans un parc sans limites, quittant des vallées d'un vert éclatant pour monter sur des hauteurs boisées, d'où nous redescendions dans des gorges étroites ombragées de hêtres, d'érables, de châtaigniers, et au fond desquelles roulaient des torrents sur des lits rocailleux. De jolis villages étaient accrochés aux penchants des collines, et à nos pieds des ruisselets babillards, éclaboussant marmots et vo-
LE NAKASENDO. 29S
latiles nains, miroitaient au soleil le long du chemin, près des maisonnettes et dans les rizières. Le paysage était si riant et si frais, le ciel si pur, l'air si loger, que nous aurions marché ainsi jusqu'à l'autre bout du monde î —
Après une halte prolongée dans le joli bourg de Shimo-no- Suwa, au bord du lac du même nom, nous arrivâmes au delà de la passe de Wada-togé dans une contrée assez déserte, surtout aux environs du volcan Asama-yama. Plus loin, à Oïwaké, un des endroits les plus froids du Japon, la pluie recommença, et depuis lors nous n'avons cessé de cheminer à travers d'épais brouillards et sous de véritables déluges. Aussi est-ce avec peine que nos coureurs, barbotant dans une boue glissante, ont amené nos kuruma, enveloppées de toiles huilées par-dessus les capotes fermées, jusqu'à ce petit endroit appelé Shimmachi, où nous sommes bloqués depuis trois jours! Derrière et devant nous, les ponts sont enlevés, et les rivières roulent des flots si impétueux que la police ne permet même pas de les franchir en barque.
Nos provisions sont presque épuisées, et nous tirons au sort pour les derniers morceaux de pain et les fonds de bouteilles. Le temps ne m'a donc pas manqué pour écrire le jour, et pour me livrer le soir à des développements photographiques, au grand désespoir de l'hôtelier et de ses servantes, qui s'escriment à nettoyer les planchers de leurs couloirs, maltraités par mes produits chimiques.
Notre emprisonnement sert aussi à enrichir de quelques mots notre vocabulaire japonais, mais nous trouvons la langue fort difficile à apprendre et même assez malaisée à prononcer d'après la façon dont les mots sont écrits. Leur orthographe (je l'ai adoptée ici telle que les Japonais la reconnaissent officiellement) diffère en effet beaucoup de la prononciation française, en ce que les u se prononcent en général comme ow, les j comme dj\ les ch comme /c/i, les g comme etc. Certaines personnes préten-
0^6 LE NAKASENDO.
dent avoir une clef à toutes les conversations en abusant de Varimasu et de Yarimasen, le « il y a » et « il n'y a pas » japonais ; mais ces locutions ne conduisent guère loin, pas plus que le patois hache usité à Yokohama par les étrangers. Quant aux mots euphoniques tels que saïonara, tadatma, doso \ et d'autres, qui passent pour avoir quelque analogie avec l'italien, ils disparaissent parmi la quantité de ceux dont les ka et les tch donnent à la prononciation japonaise l'accent assez dur qui la caractérise....
Yokohama, 14 octobre.
Le 1 o octobre la police nous autorisa enfin à passer, et nous pûmes prendre quartier quelques ri plus loin, à Kumagaï, dans unetcha-ya encombrée, qui abritait 175 voyageurs!
La dernière journée fut rude entre toutes pour nos hommes. Cinq ou six d'entre eux, blessés au pied, étaient presque hors de combat. Cependant nous les ramenions tous, sauf un seul, laissé malade à Kioto des suites de « nopees et festins ». Sur les chemins, les pluies avaient fait partout des ravages; et une rivière, le Toda-gawa, avait à tel point inondé la campagne environnante, que pendant près d'une heure nous avons navigué en bac sur la route submergée. Toutes nos jin-riki-sha avaient été entièrement démontées pour la circonstance.
Le même soir, à la nuit tombée, nous entrions au grand trot dans les faubourgs interminables de Tokio. Malpropres, couverts de poussière, fatigués, après avoir traversé de longs espaces sombres de l'immense capitale, nous débouchions subitement sur un