‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 58 sur 73 · V= \)\: SAN FRANCISCO A CHICAGO · texte numérisé non relu

V= \)\: SAN FRANCISCO A CHICAGO

une même section un monsieur et une dame inconnus l'un à l'autre. Dans notre car, par exemple, un jeune Anglais logeant au-dessus de deux dames a paru terriblement embarrassé pour se hisser jusqu'à sa couche. Je crois que, tout en étant le propriétaire en titre du lit d'en bas, il a eu la galanterie d'épargner à ses voisines une ascension compromettante.

C'est un bien bizarre dortoir vraiment que cette grande chambre ambulante, avec son long couloir jonché de bottines éparses sous les rideaux épais, gravissant les pentes de la Sierra-Nevada, tandis que dehors brille un clair de lune magnifique.

Après une nuit excellente, passée dans un très bon lit large et chaud, le porter me réveille le lendemain au point du jour, comme je l'en avais prié, car je désire avoir au moins un rapide coup dVeil sur les montagnes. 11 est sept heures; le soleil dore les sapins, les torrents et les cimes blanches, qu'il est possible d'apercevoir; mais le froid est vif et n'encourage pas à stationner sur la plate-forme extérieure, en quête d'un paysage dont l'attrait diminue de seconde en seconde. Nous avons passé les beautés sauvages de la sierra au milieu de la nuit, déçus comme tous ceux qui suivent cette route dans un sens ou dans l'autre, et qui ne voient jamais les seuls sites vraiment beaux de tout le voyage.

A huit heures, on fait un arrêt de trente minutes à Rens pour déjeuner, au grand déplaisir des dormeurs, qui regrettent de se lever sitôt. Rens a un aspect tout frileux sur sa plaine dégarnie; mais ses maisons de bois n'ont pas mauvaise tournure; et le déjeuner est bon. Quant au menu, il est pareil au souper d'hier; le prix idem. Ici nous voyons les premiers Indiens : leurs visages aux larges traits, coupés droit, sont barbouillés de couleur rouge et jaune. Des feutres gris couvrent leurs longs cheveux, ombrageant leurs yeux rêveurs et farouches à la fois. Ils

DE SAN FRANCISCO A CHICAGO. .î?3

s'enveloppent du mieux qu'ils peuvent de vêtements modernes et de couvertures, cadeaux de leur « Iiijr Father », comme ils appellent le Président des États-Unis. Quelques femmes circulent parmi eux, portant un marmot tout peinturluré, ficelé dos contre dos comme une momie, dans une sorte de boîte-berceau. Par groupes, par petites compagnies, ils attendent ainsi le départ des trains, sur lesquels on les laisse monter gratis. Où vont-ils? que font-ils? ces anciens chefs de pays inexplorés, autrefois tiers de leurs armes et de leurs coursiers, maintenant admis par pitié sur les monstres de fer et de llamme destructeurs de leur liberté. La vue de ces gens, si proches de leur complet anéantissement, fait peine à voir. Les hommes ont dans le regard quelque chose de triste et d'hébété; seuls les jeunes d'entre eux, élevés dans le bruit des locomotives et sous la protection des couvertures présidentielles, montrent quelque gaieté.

Pendant toute la journée la route continue, monotone, à travers des landes de sable uniformément grises, qui s'étendent jusqu'au pied de hauteurs neigeuses. Les stations sont de pauvres petits hameaux sans végétation, sans arbres; souvent elles sont représentées par une triste et solitaire maison de planches, perdue dans le grand désert. Les Indiens descendent et montent à leur guise, se laissant contempler avec une certaine résignation dédaigneuse par les voyageurs cosmopolites qui à chaque petit arrêt cherchent à se donner un peu d'exercice. Mais gare au départ! 11 s'agit de ne pas s'éloigner et d'avoir les oreilles ouvertes, car le train se remet en mouvement sans autre signal que l'intimation de* « AU on board ! », souvent oubliée ou indistincte. •

Vers deux heures nous faisons halte à Humboldt-House pour jouir de notre dîner, dont le menu est pareil au souper de la veille et au déjeuner du matin. Cette hôtellerie soignée est placée là comme une petite oasis dans un désert, mais une oasis bien

Page 1