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Souvenirs de Paris et de Londres

Me voici pris de nouveau dans cet immense filet doré, où il faut toujours tomber, qu'on le veuille ou non. La première fois, j'y restai quatre mois, me débattant en désespéré, et je bénis le jour où j'en sortis. Mais je m'aperçois que c'était ma faute, maintenant que j'y reviens.... disposé à une noble tranquillité.

Car malheur à quiconque vient à Paris trop jeune, sans but arrêté, avec la tête en feu et les poches vides ! Maintenant je vois Paris avec sérénité, et je le vois avec un ami qui me fait ressentir plus vives et plus fraîches les impressions de la première fois.

Voici celles du premier jour, telles que les peuvent rendre une tète fatiguée et une plume empruntée à l'hôtel.

Avant d'être conduit à l'Exposition, il faut que

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le lecteur entre avec nous dans Paris; nous donnerons ensemble un coup d'œil à la salle avant de nous tourner vers la scène.

Nous descendîmes à la gare de Lyon, à huit heures du matin, par un temps superbe. Et tout de suite, nous nous trouvâmes embarrassés. Nous avions lu dans les journaux que les cochers parisiens poussaient leurs prétentions jusqu'à ne plus vouloir transporter les gens d'un certain embonpoint. Je fis observer à Giacosa que nous étions précisément faits pour provoquer et justifier un dédaigneux relus du plus courtois des cochers. Il devint soucieux, moi de même. Nous portions, par aventure, des pardessus qui nous grossissaient encore. Comment faire? Il n'y avait qu'à essayer de faire illusion en nous approchant d'un fiacre au pas de danse et en interpellant le cocher d'une voix de fausset. La tentative réussit : le cocher nous jeta un regard inquiet, mais il nous lai>si monter, et se dirigea rapidement vers les boule vards.

Nous devions aller au boulevard des Italiens, c'est-à-dire, droit au centre de Paris, en passant par ses plus belles rues.

La première impression est agréable. C'esf la grande place irrégulière de la Bastille, animée et tumultueuse, où débouchent quatre boulevards et dix rues, cl d\>ù l'on entend murmurer

sourdement le vaste faubourg Saint-Antoine. Mais nous sommes encore ahuris par le tapage de la grande gare lugubre où nous sommes descendus, brisés et somnolents; et ce vaste espace plein de lumière, ces mille couleurs, la grande colonne de Juillet, les arbres, le rapide va-et-vient des voitures et de la foule, passent devant nous, à peine eul revus. C'est le premier souffle, impétueux et sonore, de la vie de Paris, et on le reçoit en fermant à demi les yeux. Nous ne commençons à voir nettement que sur le boulevard Beaumarchais. Ici, Paris commence à apparaître. La large voie, la double rangée d'arbres, les maisons gaies, tout est clair et frais, et a l'air jeune. On reconnaît au premier coup d'œil mille petits raffinements de commodité et d'élégance, qui révèlent un peuple plein de besoins et de caprices, pour qui le superflu est plus indispensable que le nécessaire, et qui jouit de la vie avec un art ingénieux. La buvette montre ses verres et ses comptoirs resplendissants; le petit café est rempli de prétentions ; le petit traiteur singe les grands restaurants ; mille petites boutiques, propres et riantes, luttent ensemble de couleurs, d'étalages, d'inscriptions, de mannequins, d'ornements, de bijoux. Entre les deux rangées d'arbres, il y aune cohue de voilures, de camions, d'omnibus traînés par des machines à vapeur, d'autres omnibus très

hauts, chargés de voyageurs, qui roulent en cahotant sur le sol inégal avec un fracas assourdissant. Mais c'est un mouvement différent de celui de Londres. L'espace ouvert et verdoyant, les visages, les voix, les couleurs, donnent à cette confusion l'aspect d'un divertissement plus que celui d'un travail; et puis la population n'est pas nouvelle pour nous. Toutes les figures nous sont connues, el elles nous font sourire. C'est Gervaise qui parait sur le seuil de sa boutique, son fer à la main ; c'est monsieur Joyeuse qui s'en va à son bureau en rêvant une gratification: c'est Pipelet qui lit son journal ; c'est Frédéric qui passe sous la fenêtre de Bernerette; c'est la couturière de Murger, c'est la mercière de Paul de Kock, c'est le gamin de Victor Hugo, c'est le Prudhomme d'Henri Monnier, c'est l'homme d'affaires de Balzac, c'est l'ouvrier de Zola. Les voilà tous ! Comme on s'aperçoit que, même à distance, on vivait dans l'immense ville de Paris! Il est huit heures et demie, et la grande journée de la grande ville — journée pour Paris, qui vaut un mois pour le voyageur — est déjà commencée, chaude et bruyante comme une bataille. A travers le bruit de la rue, on entend confusément la voix profonde des immenses quartiers cachés, comme on entend le mugissement de la mer masquée par les dunes. On est à peine sorti du boulevard Beaumarchais,

on n'est pus encore arrivé tout à fait au boulevard des Filles-du-Cal\ aire, que déjà on devine, on sent, on respire, allais-je dire, l'immensité de Paris; et l'on pense avec stupeur à ces petites villes solitaires et silencieuses d'où l'on est parti, qui s'appellent Turin, Milan ou Florence, où chacun se tenait sur sa porte ou clans sa boutique, et où Ton vivait comme en famille. Hier nous voguions sur une mare, aujourd'hui nous naviguons sur un océan.

Nous avons fait un peu plus d'un mille, et nous voici sur le boulevard du Temple. Ici, la large voie s'élargit encore, les maisons s'élèvent, les rues latérales s'allongent. La majesté de Paris commence à paraître. À mesure qu'on avance, tou t s'embel lit et grandi t . Les théâtres commencent à défiler : le Cirque d'hiver, les Folies-Dramatiques, le théâtre de F Ambigu ; les cafés élégants, les grands magasins, les resiauranls princiers; et la foule prend un aspect plus strictement parisien. Le mouvement est beaucoup plus considérable qu'en temps ordinaire. Notre voiture est obligée de s'arrêter à chaque instant pour altendrc que la longue file qui la précède se mette en marche. Les omnibus de toutes formes, qui ont l'air de maisons ambulantes, semblent se poursuivre. Les gens se croisent en courant dans toutes les directions. comme s'ils jouaient à la balle d'un côté de la rue

à l'autre, et sur les deux trottoirs passent deux

processions non interrompues.

Nous voici sur le boulevard Saint-Martin. C'est un autre pas fait sur la route de l'élégance et de la grandeur. Les kiosques bariolés deviennent plus nombreux, les boutiques plus riches, les cafés plus pompeux. Les balcons des maisons se rouvrent d'inscriptions en grandes lettres dorées, qui donnent à chaque façade l'aspect du frontispice d'un livre gigantesque. Les frontons des théâtres, les arcades des passages, les restaurants qui s'ouvrent sur la rue, pareils à de petits temples on à des théâtres étincelants de ^laces, se succèdent sans intervalle, unis les uns aux autres comme une seule boutique sans fin. Mille réclames surprenantes, capricieuses, charlatanesques, surgissent, se balancent, s'élèvent de tous côtés, brillent à toutes les hauteurs, entrevues à travers les arbres qui étendent leurs rameaux sur les kiosques, sur les bancs des trottoirs et les petites stations des omnibus, sur les fontaines, sur les tables extérieures des cafés, sur les tentes des boutiques, sur les escaliers des théâtres.

Au. boulevard Saint-Martin succède le boulevard Saint-Denis. La grande rue s'abaisse, se relève, se resserre, reçoit des grandes artères des quartiers populeux un Ilot de chevaux el de £ens? ej ! étend

devant nous, à perte de vue, fourmillante de voitures et noire de foule, et divisée en trois parties par deux énormes bandes de verdure qui la remplissent d'ombre et de fraîcheur. 11 y a trois quarts d'heure que nous allons au pas, serpentant, côtoyant d'interminables files de voitures, qui donnent l'idée de fabuleux cortèges de noce qui s'étendraient d'un bout à l'autre de Paris.

Nous arrivons au boulevard Bonne-Nouvelle : là le fourmillement, le murmure, le fracas s'accroissent encore, et aussi la pompe des grands magasins, qui étalent sur la rue leurs vitrines énormes ; et aussi l'audace des réclames qui montent des premiers étages aux seconds, aux troisièmes, aux corniches, aux toits. Les magasins deviennent des salons, les marchandises précieuses s'amoncellent, les enseignes multicolores se multiplient, les murailles des maisons disparaissent sous une décoration émailiée, puérile et magnifique, qui séduit et fatigue le regard. Ce n'est pas une rue : c'est une succession déplaces, une seule immense place préparée pour une fête, où regorge une multitude qui a du vif-argent dans les veines. Tout est ouvert, transparent, exposé aux regards, comme un grand marché princier en plein vent. L'œil pénètre jusque dans les dernières salles des opulents magasins, jusqu'aux lointains comptoirs des longs uianeset doréseUians les enl resols des gi nnds

s SOUVENIRS Dl<] PARIS.

restaurants, el embrasse au moindre changement de direction mille beautés, mille surprises, mille pompeuses minuties, une variété infinie de trésors, de friandises, de joujoux, d'œuvres d'art, de bagatelles ruineuses, de tentations de tout genre, dont on ne se délivre que pour y retomber de l'autre côté de la rue, ou pour amuser son regard avec les deux interminables rangées de petits kiosques, quadrillés de toutes les couleurs d'Arlequin, couverts d'inscriptions et de dessins grotesques, tapissés de journaux de toute taille el de tout pays, qui donnent au vaste boulevard l'apparence d'un grand carnaval littéraire. Pendant ce temps-là, du boulevard Bonne-Nouvelle on passe sur le boulevard Poissonnière , et le spectacle devient de plus en plus varié, ample et riche. Nous avons déjà parcouru une longueur de quatre mille mètres, éprouvant de plus en plus vivement un sentiment nouveau. Ce n'est pas seulement 1 admiration, mais un mécontentement eonius, un regret mêlé de désirs, l'amertume du jeune homme qui se sent humilié à sa première entrée dans le monde ; une espèce de surprise de Pamourpropre, qui s'exprime par des regards piteux et faciles adressés à la mesquinerie de notre bagage, étalé sur la voiture, au milieu de ce luxe insolent.

Enfin nous arrivons sur le boulevard Mont-

maître, auquel font suite celui des Italiens, celui des Capucines et celui de la Madeleine.

Ah ! voici le cœur ardent de Paris, la grande route des triomphes mondains, le grand théâtre des ambitions et des débauches célèbres, où affluent l'or, le vice et la folie des quatre coins de la terre.

Ici est la pompe suprême; c'est la métropole des métropoles, le palais royal toujours ouvert de Paris à qui tout aspire. Ici, la rue devient place* le trottoir devient rue, la boutique devient musée ; le café, théâtre; l'élégance, faste; l'éclat, splendeur; la vie, fièvre. Les chevaux passent par bataillons, et la foule par torrents. Glaces, enseignes, portes, façades, tout grandit, s'élargit, s'argente, se dore, s'illumine. C'est une lutte de fasleet d'ostentation qui touche à la folie. On y trouve la propreté hollandaise, la gaieté d'un jardin, et toute la variété de couleurs d'un bazar oriental. On dirait une salle démesurée d'un musée énorme, où l'or, les perles, les découpures, les Heurs, les cristaux, les tableaux, tous les chefs-d'œuvre des industries, toutes les séductiuns des arts, toutes les fêtes de la richesse, tous les caprices de la mode, se pressent et se montrent avec une profusion qui étonne et une grâce de dispositions qui charme. Les gigantesques glaces, les miroirs innombrables, les revêtements de bois luisant qui montent jusqu'à la moitié des

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maisons, réfléchissent toute chose. Les grandes inscriptions d'or courent le long des reliefs des façades, comme les versets du Coran sur les parois des mosquées. L'œil ne trouve pas où se reposer. De toutes parts brillent des noms célèbres dans le royaume de la mode et des plaisirs ; des titres de restaurants, renommés de New-York à Pétersbourg ; les hôtels des princes et des Crésus ; les magasins dont on ouvre la porte d'une main tremblante. Partout un luxe aristocratique, provocant et effronté, qui dit : Dépense, donne et jouis î et qui en même temps suscite et humilie les désirs. Il n'y a là aucune beauté monumentale. C'est une espèce de magnificence théâtrale et féminine, une majeslé de parade, excessive et pleine de coquetterie et de vanité, qui abasourdit et éblouit comme un immense tremblement de points lumineux; et elle exprime précisément la nature de la grande ville opulente et voluptueuse, qui travaille pour la jouissance et pour la gloire. Ici on éprouve une certaine timidité. Il ne semble pas qu'on passe dans un lieu public : tout est clair, brillant et pompeux. La foule même y passe avec une certaine grâce contenue, comme dans un grand salon, volligeant sans bruit sur l'asphalte comme sur un tapis. Lis marchands se tiennent derrière leurs glaces colossales avec une dignité de grands seigneurs, connue s'ils n'attendaient que des aciie-

LE PREMIER JOUR A PARIS. Il

tcurs millionnaires. Même les marchands de journaux des kiosques ont quelque chose de littéraire. On dirait que tous comprennent la grandeur de la situation, et qu'ils s'étudient à ajouter, de leur propre personne, un coup de pinceau bien placé au grand tableau des boulevards. Grand tableau, en vérité ! On pourra, tant qu'on voudra, accumuler dans son esprit toutes les images éparses qui se trouvent dans nos villes les plus florissantes : on ne réussira jamais, si on ne l'a pas vu, à se représenter le spectacle de ce fleuve vivant qui coule sans s'arrêter entre ces deux interminables parois de cristal, au milieu de cette verdure et de cet or, à côlé de ce tourbillon bruyant de chevaux et de roues, dans cette large rue dont on ne voit pas la fin; et l'on ne réussira pas non plus à se faire une juste idée de la ligure que faisaient au milieu de tout cela nos misérables valises d'hommes de lettres.

A peine eûmes-nous repris haleine à l'hôtel que nous retournâmes sur les boulevards, devant lecafé Riche, attirés, sans nous en apercevoir, comme le papillon par la lumière. Chose étrange ! il me semblait être à Paiis depuis une semaine. La foule a pourtant un aspect un peu différent de celui des temps ordinaires. On voit en abondance des figures exotiques, des habits de voyage, des familles de province, fatiguées et ahuries; des figures brunes

du Midi et des barbes et des chevelures blondes du Nord. Sur le pont de Constantinople on voit défiler tout l'Orient : ici, tout l'Occident. De temps en temps on voit une figure japonaise, un nègre, un turban, une draperie orientale; mais ils sont tout de suite cachés par le flot noir des chapeaux cylindriques. J'ai remarqué de nombreux membres de cette innombrable famille des grands hommes déchus, qui se reconnaissent à première vue : figures étranges, à la mine défaite, avec des lunettes, de longs cheveux tombant sur les épaules, vêtus de noir, crasseux, avec un grand portefeuille sous le bras, rêveurs de tous les pays, venus à Paris, dans cette grande occasion, pour tenter la chance de la gloire et de la fortune avec une invention mécanique ou un chef-d'œuvre lil lérai re. Paris est le grand torrent où se noient toutes les gloires de moyenne taille. Célébrités de province et illustrations nationales, grands personnages galonnés et bl a sonnés, princes et richards, à dix pour un sou ! On ne voit ni faces orgueilleuses, ni sourires de vanité satisfaite. Tous sont autant de gouttes indistinctes de cette eau intarissable où ne surnagent que les géants. Et l'on comprend quels ressorts formidables il faut à l'ambition de la gloire pour s'élever audessus de ce pandannonium ; on comprend avec, quelle obstina! ion enragée les hommes se rou-

gent le cerveau pour trouver la parole, le cri, qui fera tourner les cent mille têtes de celte foule merveilleuse! On éprouve une jouissance à être là, sur ce pavé semé d'ambitions écrasées et de gloires mortes, au-dessus desquelles d'autres ambitions se lèvent et d'autres forces s'essayent, sans interruption ; on jouit de se trouver là, comme au milieu d'une grande usine vibrante et sonore; de se sentir agrégé un peu aussi, molécule vivante, au grand corps autour duquel tout gravite ; de respirer une bouffée d'air sur cette tour de Babel, et d'assister, d'un degré de cette échelle sans fin, à ce travail immense, réconforté par la douce pensée.... qu'on s'échappera delà dans quinze jours.

Ensuite nous faisons une course de deux heures, en voiture, en décrivant un grand zigzag sur la rive droite de la Seine, pour voir circuler la vie dans les petites artères de Paris. Je revois avec un vif plaisir ce verdoyant et splendide boulevard de Sébastopol et de Strasbourg, qui paraît fait pour le défilé triomphal d'une armée, et cette longue rue Lafayette, où les deux bandes noires de la foule se perdent dans un lointain vaporeux ; on dirait que là-bas commence une autre capitale. Je repasse par ces immenses voies qui se nomment le boulevard Haussmann, le boulevard Malesherbes, le boulevard Magenta, le boulevard du Prince-Eugène,

qu'on sonde du regard en frémissant, comme un abîme, en serrant le bras de son compagnon. Nous allons au rond-point de l'Etoile, pour voir fuir dans toutes les directions, comme des rayons, les grandes voies qui divisent en une rose de quatorze gais quartiers la dixième partie de Paris. Nous retournons au cœur de la ville: nous- parcourons le réseau inextricable des petites rues, pleines de rumeurs, émaillées de vitrines et débordant de souvenirs. Partout des biais et des détours malicieux, qui préparent aux grandes vues inattendues des carrefours pleins de lumière et des rues monumentales, au fond desquelles se dresse une masse superbe qui s'élève au-dessus de la ville comme une montagne de granit ciselé. On voit partout des files de voitures chargées de bagages, et des visages somnolents et poudreux de nouveaux arrivés qui se penchent aux portières pour interroger ce chaos ; et, aux environs des gares, des groupes de voyageurs à pied, qui se suivent, la valise à la main, comme si l'un l'eût volée à l'autre. Pas un moment de repos, ni pour l'oreille, ni pour l'œil, ni pour la pensée. Vous espérez boire votre bière en paix devant un café presque vide? Illusion î La réclame vous poursuit. Le premier passant vous glisse dans la main un poème qui commence par une invective contre l'Internationale et finit en vous invitant à acheter

un paletot chez M. Armangan, coupeur émérite; et un instant après, vous vous trouvez entre les mains un sonnet qui vous promet un billet pour l'Exposilion, si vous allez commander une paire de bottes dans la rue Rougemont. Pour vous en délivrer, vous levez les yeux. G Dieu ! il passe une voiture dorée, avec des domestiques en livrée, qui vous offre des chapeaux au rabais. Vous regardez au bout de la rue. Quoi ! A un demi-mille de dislance, il y a une réclame du Petit Journal, en caractères titaniques : « Six cent mille exemplaires par jour, trois millions détecteurs », qui vous fait l'effet d'un hurlement dans l'oreille. Vous levez les yeux au ciel, alors. Mais le ciel même n'est pas libre. Au-dessus du toit le plus haut du quartier, se dessine dans l'azur, en minces et hautes lettres de fer, le nom d'un artiste des nuages qui veut faire votre photographie. Il n'y a plus qu'à tenir ses regards cloués à la petite table. Ah bien oui î La petite table est divisée en je ne sais combien de petits carrés coloriés et imprimés, qui vous offrent des cosmétiques et des pommades. Dégoûté, vous détournez le visage... Ah ! malheureux ! Le dossier de votre banc vous recommande un gantier. 11 ne reste donc plus qu'à se regarder les pieds ! Non, pas môme cela. Sous vos pieds, sur l'asphalte, il y a un avis qui vous conseille une pension bourgeoise, rue de la Chaussée-d'Antin. En marchant

10 SOUVENIRS DE PAKIS.

nue heure, on lit sans le vouloir un demi-volume. C'est une interminable décoration graphique, bariolée et énorme, illustrée de grotesques images de diables et autres personnages hauts comme des maisons, qui vous assiège, qui vous opprime, qui vous fait maudire l'alphabet. Ce Petit Journal, par exemple, qui couvre la moitié de Paris! Il faut ou se tuer ou l'acheter. Tout ce qu'on vous met dans la main, depuis le billet du bateau jusqu'à ?la contremarque qu'on vous donne quand vous avez payé la chaise où vous reposez vos os dans un jardin public, tout cache l'embûche de la réclame. Même les parois des kiosques où l'on n'entre que par nécessité, parlent, offrent, recommandent. Il y a dans tous les coins mille bouches qui vous appellent et mille mains qui vous font signe. C'est un filet qui enveloppe tout Paris. Et tout cela est économique. Vous pouvez dépenser jusqu'à votre dernier centime, en croyant toujours faire des économies. Mais quelle variété d'objets et de spectacles î Dans l'espace de quinze pas, vous voyez un diadème de diamants, un énorme bouquet de camélias, un amas de tortues vivantes, un taMeau, une couple de poupées mécaniques qui nagent dans un bassin de fer-blanc, un vêtement complet, « à contenter l'homme le plus scrupuleusement élégant, » pour huit francs cinquante; un numéro du Journal des Abrutis avec

un article sur l'exposition des vaches, un cabinet pour les expériences du phonographe, et un marchand qui fait envoler un nuage de papillons de plume pour tenter les marmots qui passent. A chaqueinstantvous voyez, rangées côteàcôte, toutes les figures illustres de la France. 11 n'y a pas de ville qui égale Paris pour ce genre d'expositions. Victor Hugo, Emile Augier, Mme Judic, Littré, Coquelin, Dufaure, Daudet, sont dans tous les coins. Vous rencontrez de toutes parts des visages amis. Et aucune impression n'est vraiment nouvelle. On ne voit jamais Paris pour la première fois, on le revoit. Il ne rappelle aucune ville italienne ; pourtant il ne nous semble pas étranger, tant nous y retrouvons les réminiscences de noire vie intellectuelle. Un ami vous dit : « Voici la maison de Sardou, voici celle de Gambetta, voici les fenêtres de Dumas, voici les bureaux du Figaro, » et vous lui répondez tout naturellement :« Eh! jele savais!» Ainsi, reconnaissant mille choses et mille aspects, nous continuons à circuler rapidement parmi des entre-croisements de voitures dont nous ne savons comment sortir, à travers des foules serrées qui nous arrêtent à l'improviste, dans les ombres délicieuses du parc Monceaux, autour des grandes arcades légères des Halles, devant les immenses magasins de nouveautés gardés par une haie de voitures; entrevoyant de loin, tantôt un côté de

l'Opéra, tantôt la colonnade de la Bourse, tantôt un palais incendié par la Commune, tantôt le dôme doré des Invalides, et nous disant l'un à l'autre mille choses, et les mêmes choses, avec la plus vive expansion, sans prononcer une parole et sans échanger un regard.

J'avais ouï dire qu'un étranger à Paris ne s'aperçoit presque pas de l'Exposition. Erreur. Tout conduit la pensée à l'Exposition. Les tours du Trocadéro se voient représentées de toutes parts, comme si mille milliers de miroirs les réfléchissaient, et l'image du Champ de Mars se présente de mille manières et sous mille formes. Toute là population semhle et est réellement d'accord pour rendre la fête complète. Il y a un raffinement universel de courtoisie : chacun s'en mêle. Le dernier boutiquier a quelque chose de la dignité d'un hôte; on lit sur le visage de tout Parisien la satisfaction d'être comparse du théâtre où le grand spectacle s'offre au monde, et la conscience d'être un objet d'admiration. Cela les aide beaucoup à se rendre véritablement admirables. La grande ville fait la coquette, elle est empressée, elle veut contenter tout le monde. Et, en effet, elle a pourvu de mille manières, à tout prix et à chaque pas, à tous les besoins, à tous les désirs, à tous les caprices. Pour cette fêle du travail, c'est une fièvre. Le travail, la paix, la grande fraternité, la grande hospitalité frater-

nclle, sont des mots qui résonnent de toutes parts. Et peut-être, sûrement même, il se cache là-dessous un autre sentiment. C'est l'amour-propre, blessé dans une autre gloire, qui s'attache tout entier à la gloire présente, pour se dédommager du passé, et qui exalte de toutes ses forces la primauté qui lui reste, pour jeter un voile sur celle qu'il a perdue et qui lui reste plus chère au fond du cœur. Et il est prodigieux de voir cette ville, qui parut un jour abîmée sous le poids de toutes les malédictions de Dieu, redevenue au bout de sept ans si brillante, si superbe, si pleine de vie, d'or et de gloire ! On éprouve, en y arrivant, un sentiment inattendu. On était parti pour l'Exposition : c'était le but, l'affaire principale. A peine est-on arrivé que cela devient la moindre. Paris, qui l'a faite, l'écrase. On pense, à la vérité, qu'il y a là-bas, au bout de la grande ville, un immense palais improvisé qui contient d'innombrables merveilles; mais on y pense presque avec déplaisir, comme à un importun qui voudrait vous troubler la jouissance de Paris et vous y enlever. Le premier jour, l'image des tours du Troca'déro m'était odieuse. C'est ainsi qu'au Champ de Mars, quand vous êtes en extase devant une belle Anglaise qui travaille, vous daignez à peine accorder un regard à lingénieuse machine qui brille entre ses mains.

Mous arrivons enfin à la Seine. Quelle large ei

salutaire étendue ! Comme elle est toujours belle cette grande route azurée qui fuit, reflétant les gaies couleurs de ses mille maisons flottantes, entre les deux hautes rives couronnées de colosses de pierre ! Devant et derrière nous, les ponts immenses confondent leurs arches de toute forme, et les traînées noires de la foule qui s'agite derrière leurs parapets; au-dessous, les bateaux couverts de tètes se poursuivent ; des troupes de gens descendent continuellement les escaliers des quais et se pressent aux stations ; et la voix confuse de la multitude se mêle aux chants des laveuses dans leurs bateaux, au son des cornes et des cloches, au roulement des voitures sur les quais, à la plainte du fleuve et au murmure des arbres des deux rives, agités par un petit vent qui vous fait sentir la fraîcheur de la campagne et de la mer. La Seine travaille, elle aussi, pour la « grande fêle de la Paix » ; et on dirait qu'elle déploie avec plus de bienveillance qu'à l'ordinaire, entre les deux moitiés de Paris qui la regardent, sa majesté royale et maternelle.

Ici, mon compagnon ne put résister à la tentation de Notre-Dame, et nous montâmes sur une des deux tours pour voir « le monstre». Excellente chose, qui calme les pensées. Il faut au moins les dominer, ces monstrueuses cités, de la seule façon dont c'est possible : par le regard. Nous mon-

tâmes tout en haut de la tour de gauche, où Quasimodo délirait, à cheval sur la cloche, et nous nous tînmes à la balustrade de fer. Quelle immensité glorieuse! Taris remplit l'horizon, et il semble qu'il veuille couvrir toute la terre avec les énormes ondes grises et immobiles de ses toits et de ses murs. Le ciel était orageux. Les nuages jetaient çà et là des ombres noires qui couvraient des espaces grands comme Rome ; et en d'autres endroits apparaissaient des montagnes, des vallées, et les hauts étages des maisons dorées par le soleil. La Seine brillait comme une écharpe d'argent d'un bout à l'autre de Paris, rayée de noir par ses trente ponts, qui avaient l'air de fils tendus entre ses deux rives, et sillonnée par ses cent bateaux qui semblaient de petites feuilles surnageantes. En dessous de nous, la masse triste et délicate de la cathédrale, les deux îles, des places comme noires de fourmis, le squelette du futur Hôtel de Ville, semblable à une grande cage d'oiseaux, et la réclame démesurée et insolente d'un marchand d'habits tout faits, qui vous crève les yeux à douze cents mètres de disîance. Gà et là, les grandes taches vertes des cimetières, des jardins et des parcs, îles vertes de cet océan. Bien loin à l'horizon, à travers la légère brume violacée, les contours incertains de vastes faubourgs fumants, derrière lesquels on ne voit plus, mais

on devine encore Paris ; d'un autre côté, d'autres faubourgs énormes, entassés sur les hauteurs comme des armées prêtes à descendre, pleins de tristesses et de menaces ; et dans la vallée de la Seine, dans une clarté un peu voilée, comme dans une poussière lumineuse, à trois milles de vous, les architectures colossales et transparentes du Champ de Mars. Quels élans vertigineux du regard, deBelleville à Ivry, du bois de Boulogne à Pantin, de Courbevoie au bois de Vincennes, en sautant de dôme en dôme, de tour en tour, de colosse en colosse, de souvenir en souvenir, de siècle en siècle, accompagnés, comme par une musique, par l'immense respiration de Paris ! Cher et pauvienid de ma petite famille, où es-tu?

Enfin mon ami nie dit : « Retournons dans l'enfer, » et nous nous replongeâmes dans l'obscurité de l'interminable escalier en limaçon, où un coup inattendu de la grosse cloche de Louis XIV nous fit tressaillir comme un coup de canon.

Nous retournâmes sur les boulevards. C'était l'heure du dîner. A celte heure, le mouvement est tel, qu'on ne peut en donner idée. Les voitures passent, six de front, cinquante à la file, par groupes, par masses serrées, qui s'éparpillent ça et là par les rues latérales, et on dirait qu'elles sortent les unes des autres, comme des fusées, et

elles produisent un bruit sourd et monolone, comme celui d'un énorme train de chemin de fer qui passerait sans fin. Alors toute la vie gaie de Paris se déverse là de toutes les rues voisines, des passages, des places ; les cent omnibus du Trocadéro arrivent et se déchargent, ainsi que les voitures et la foule à pied qui vient des escaliers des quais. Des flols de gens traversent le boulevard, au risque d'y laisser leurs os, se pressent sur les trottoirs, assaillent les kiosques, d'où se répandent, des myriades de journaux, se disputent les chaises devant les cafés et regorgent à l'entrée des rues. Les premières lumières s'allument, le grand banquet commence. De toutes parts tintent et scintillent les cristaux et l'argenterie sur les nappes blanches, étendues à la vue du public. Des bouffées de parfums gastronomiques sortent des grands restaurants, dont les étages supérieurs s'illuminent, laissant voir des bouts de salles brillantes et des ombres de femmes glissant derrière les rideaux de dentelle. Une atmosphère chaude et molle comme celle d'un théâtre se répand, imprégnée des odeurs des cigares de la Havane, de l'absinthe qui verdoie dans dix mille verres, des parfums qui sortent des magasins de fleurs, du musc, des vêtements parfumés, des chevelures de femmes — une odeur particulière aux boulevards de Paris, mêlée d'auberge et d'alcôve, qui porte à

la tête. — Les voilures s'arrêtent ; les cocotte robes traînantes descendent entre deux rangées de curieux, et disparaissent comme des flèches dans les restaurants. A l'intérieur des cafés résonnent les rires argentins et forcés de celles qui y sont assises en cercle. Les couples fendent audacieusement la foule. Le public commence à se presser en doubles rangées, à la porte des théâtres. La circulation est interrompue à tout moment. 11 faut marcher en zigzag, repoussant doucement les coudes et les ventres, dans une forêt de chapeaux noirs, de pardessus, de jupes, de grands gilets ouverts et de chemises brodées, prenant garde sans cesse aux pieds et aux queues, au milieu d'un murmure sourd, diffus, doù se détachent les détonations des bouteilles qu'on débouche, et dans une fine poussière qui s'élève de ce terrible asphalte. Ce n'est plus un va-et-vient, c'est un bouillonnement, une agitation fébrile, comme si sous la rue brûlait une fournaise immense. C'est une fête fatigante, un repos qui a l'air d'un travail ; on dirait que tous ont la terreur de ne pas arriver à temps pour prendre place au grand festin. De minute en minute le spectacle se ravive. Le va-et-vient des voitures ressemble à la fuite désordonnée des équipages d'une armée en déroute; les calés sont bruyants comme des usines ; de tendres colloques s'engagent dans l'ombre; tout s'agite et

LE PREMIER JOUR A PARIS. 2o

frémit dans celte demi-obscurité que l'illumination nocturne n'a pas encore vaincue, et un je ne sais quoi de voluptueux plane dans l'air, pendant que la nuit parisienne, chargée de folies et de péchés, prépare ses embûches fameuses. C'est là vraiment le moment où la grande ville s'empare de vous et vous subjugue, fussiez-vous l'homme le plus austère de la terre. C'est le charme français, comme dit Gioberfi. Une main invisible vous caresse, une douce voix vous parle à l'oreille, une étincelle vous parcourt les veines, une envie impétueuse vous vient de vous plonger dans cet abîme, — et, celte envie passée, vous vous en allez faire un très bon dîner pour deux francs soixante-quinze.

Le dîner, lui aussi, est un spectacle pour qui se trouve, sans y avoir pensé, comme il nous arriva, dans un vaste restaurant, éclairé comme un théâtre, composé d'une salle unique entourée d'une large galerie, où se repaissent à la fois cinq cents personnes qui font du bruit comme une grande assemblée de bonne humeur. Et ensuite vient la dernière scène, de la merveilleuse représentation commencée à huit heures du matin sur la place de la Bastille : la nuit de Paris.

Retournons au cœur de la ville. Ici, on dirait qu'il fait jour de nouveau. Ce n'est pas une illumination, c'est un incendie. Les boulevards bru-

lent: tout le rez-de-chaussée des maisons semble en feu. En clignant les yeux, on croit voir à droite et à gauche deux rangées de fournaises enflammées. Les magasins envoient des faisceaux de vive lumière jusqu'au milieu de la rue, et enveloppent la foule d'une poudre d'or. De toutes parts pleuvent des rayons et des clartés diffuses qui font briller les lettres dorées et les revêtements luisants des façades, comme si tout cela était phosphorescent. Les kiosques, qui s'allongent sur deux rangées sans fin, éclairés à l'intérieur, avec leurs verres de couleur, semblables à d'énormes lanternes chinoises plantées en terre, ou à de petits théâtres transparents de marionnettes, donnent à la rue l'aspect enfantin et fantastique d'une ville orientale. Les reflets infinis des cristaux, les mille points lumineux qui apparaissent entre les branches des arbres, les inscriptions de feu qui resplendissent sur les frontons des théâtres, le mouvement rapide des innombrables lanternes des voitures, qui ressemblent à des myriades de lucioles emportées par le v nt, les lanternes rouges. des omnibus, les grandes salles éclatantes ouvertes sur la rue, les magasins qui ressemblent à des mines d'or et d'argent incandescent, les cent mille fenêtres éclairées, les arbres qui paraissent en feu: toutes ces splendeurs théâtrales, découpées par la ver-

dure qui tantôt cache et tantôt laisse voir les illuminations lointaines; toute cette lumière interrompue, reflétée, bariolée, remuante, réunie en (orrents, éparpillée en diamants et en étoiles, produit la première fois une impression dont on ne peut donner idée. 11 semble qu'on voie un seul immense feu d'artifice qui doive s'éteindre tout à coup, et laisser toute la ville ensevelie dans la fumée.

Sur les trottoirs, il n'y a pas trace d'ombre ; on y retrouverait une épingle. Tous les visages sont éclairés. On voit sa propre image réfléchie de tous côtés. On voit tout au fond des cafés, jusqu'aux derniers miroirs des cabinets particuliers, rayés par les diamants des belles pécheresses. Dans la foule abonde le beau sexe, qui le jour paraissait en minorité. Les regards languissanls et interrogateurs se croisent et luttent ensemble. Devant tout café est le parterre d'un théâtre dont le boulevard est la scène. Et ce qui est curieux, c'est que, sauf le roulement des voitures, on n'entend aucun grand bruit. On regarde beaucoup et on parle peu, ou à voix basse, comme par respect pour le lieu où l'on est, ou parce que la grande lumière impose une certaine réserve. Il règne comme un silence aristocratique. Vous marchez, vous marchez, toujours au milieu d'un incendie, entre une foule mobile cl une

foule assise, et il vous semble passer de salon en salon, dans un immense palais découvert, ou par une série de vastes patios espagnols, au milieu des pompes d'un bal où il y a un million d'invités, sans savoir quand vous arriverez à la sortie, ni même s'il y a une sortie.

Et, pas à pas, vous arrivez sur la place de l'Opéra.

ici, Paris nocturne vous offre un de ses plus beaux effets de scène. Vous avez devant vous la façade du théâtre, énorme et toute dorée, resplendissante avec ses lampadaires colossaux dans ses élégants entre-col onnements. Devant elle débouchent les rues Auber et Halévy; à droite la grande fournaise du boulevard des Italiens; à gauche le boulevard illuminé des Capucines, qui se prolonge entre les deux murs ardents du boulevard de la Madeleine; et, en vous retournant, vous voyez trois grandes rues divergentes qui vous éblouissent comme trois abîmes lumineux : la rue de la Paix, toute émaillée d'or et de joyaux, au Coud de laquelle se dresse, sur le ciel étoile, la masse noire de la colonne Vendôme; l'avenue de l'Opéra, inondée de lumière électrique, et la rue du Quatre-Septembre, brillante de mille feux. Sept files continues de voitures viennent des deux boulevards et des cinq rues, se croisant avec furie sur la place; une foule accourt, une autre

foule fuit sous une pluie de lumière rosée et de lumière blanche, répandue par de grands globes de cristal dépoli qui font l'effet de guirlandes de pleines lunes, et colorent les arbres, les hautes maisons, la multitude, des reflets bizarres et mystérieux de la scène finale d'un ballet fantastique. On éprouve ici, pour quelques instants, une sensation qui ressemble à celle du haschisch. Cette rosace de rues étincelantes, qui conduisent au Théâtre-Français, aux Tuileries, à la place de la Concorde, auxChamps-Élysées, qui vous apportent chacune une voix de la grande fête de Paris, qui vous appellent et qui vous attirent de sept côtés comme les entrées majestueuses de sept palais enchantés, vous allument, dans la tète et dans les os la fureur des plaisirs. Vous voudriez voir tout et être parlout en môme temps; entendre de la bouche du grand Got Y « efface » sublime des Fourchambault, vous divertir à Mabille, nager dans la Seine, souper à la Maison-Dorée ; vous voudriez voler de scène en scène, de bal en bal, de jardin en jardin, de splendeur en splendeur, prodiguer l'or, le Champagne et les bons mois, et vivre dix ans en une nuit.

Et pourtant ce n'est pas là le plus beau spectacle de la nuit. On va jusqu'à la Madeleine, on tourne dans la rue Royale, on débouche sur la place de la Concorde, et là on laisse échapper la plus vive

exclamation d'admiration que Paris puisse arracher aux lèvres d'un étranger. Il n'y a sûrement dans aucune ville d'Europe une autre place où la grâce, la lumière, l'art, la nature, s'unissent aussi merveilleusement pour former un spectacle à ravir l'imagination. A première vue on ne se rend compte de rien, ni des limites de la place, ni du lieu où l'on est, ni de ce qu'on voit, (l'est un immense théâtre ouvert, au milieu d'un immense jardin en feu. qui fait penser au campement illuminé d'une armée de trente mille hommes. On arrive au centre de la place, au pied de l'obélisque, entre les deux fontaines monumentales; on voit à droite, entre les deux grands édiiices à colonnes de Gabriel, la splendide rue Royale, fermée au fond par la superbe façade de la Madeleine ; à gauche le pont de la Concorde qui débouche en face du palais du Corps législatif, tout blanchi par un torrent de lumière électrique. De l'autre coté, on voit la vaste tache brune des jardins impériaux, enguirlandés de lumières, derrière lesquels se dressent les noires ruines des Tuileries ; et du coté opposé, l'avenue majestueuse des Champs- Elysées, fermée par l'arc de l'Étoile, mouchetée de feu par les lanternes de dix mille voitures et bordée par deux bois semés de cafés et de théâtres éblouissants. Quand on voit tout cela, quand on embrasse d'un regard les rives illuminées de

la Seine, les jardins, les monuments; la foule immense qui vient des ponts, des boulevards, des bosquets, des quais, des théâtres, et qui murmure eonfusément de tous les côlés de la place, dans celte lumière étrange, entre les jets d'eau et les cascades argentées, au milieu des statues et des gigantesques candélabres, des colonnes roslrales, de la verdure, de l'air limpide et parfumé d'une belle nuit d'été ; alors on sent toute la beauté de ce lieu unique au monde, et on ne peut s'empêcher de s'écrier : « Ah ! Paris ! ville chère et maudite ! sirène effrontée! Est-ce donc une vérité, qu'il faut te fuir comme une furie, ou t'adorer comme une déesse ? »

De là, nous poussâmes jusque dans les Champs- Elysées, circulant, entre les théâtres en plein vent, les kiosques, les Alcazars, les cirques, les concerts, les chevaux de bois, suivant d'interminables allées pleines de foule, d'où Ton entendait les sons bruyants des orchestres, les applaudissements et les rires des vastes parterres de buveurs, et les voix aigres des chanteuses de chansonnettes, dont on voyait à travers le feuillage les épaules opulentes et les vêtements de bohémiennes, au milieu de l'éclat des scènes encadrées parles arbres, Nous voulions aller jusqu'au bout. Mais plus nous avancions, plus ce bacchanaî nocturne s'élargissait el s'allongeait, derrière chaque groupe d'ar-

52 SOUVENIRS DE l'AlilS.

bres surgissait un nouveau théâtre et de nouvelles lumières, et à chaque tournant d'allée nous nous trouvions devant un nouveau feu de joie; et, d'un autre côté, mon hon Giacosa me demandait grâce avec une voix lamentable, me disant que ses yeux se fermaient et que sa tête ne se tenait plus sur ses épaules. Nous retournâmes donc sur la place de la Concorde; nous restâmes un moment en contemplation devant cette merveille, la rue de Rivoli, éclairée sur une longueur de deux milles comme une salle de bal, et nous rentrâmes à minuit sonné sur les boulevards, encore resplendissants, pleins défoule, bruyants, gais comme au commencement de la soirée, comme si l'ardente journée de Paris ne faisait que commencer, comme si la grande ville avait tué le sommeil pour toujours, et était condamnée par Dieu au supplice d'un fête éternelle. Et de là nous transportâmes nos dépouilles à l'hôtel.

Et voilà comment se passa notre premier jour à Paris.

La première fois que j'entrai dans l'enceinte de l'Exposition, du côté du Trocadéro, je m'arrêtai quelques minutes au milieu du pont d'Iéna pour chercher une comparaison qui offrit à mes lecteurs une image fidèle de ce spectacle. Et il me vint à l'esprit de comparer la sensation qu'on éprouve en entrant là dedans à celle qu'on éprouverait en arrivant sur une grande place où joueraient, d'un côté, les orchestres du nouvel Opéra et de l'Opôra-Comique, de l'autre, les musiques de dix régiments, et, au milieu, tous les instruments de la terre, depuis le piano le plus moderne jusqu'au cornet et au tambourin des sauvages, accompagnés par les trilles aigus de mille soprani de cafés chantants, par l'explosion d'une grêle de pétards et par le bruit lointain du canon. Ce n'est pas une comparaison digne de l'Anthologie, mais elle donne une idée de la chose.

En effet, quand on arrive sur le pont d'Iéna, on

sent le besoin de fermer les yeux pour quelques instants, comme, en arrivant sur la place que je suppose, on sentirait le besoin de se boucher les oreilles.

On reste à la fois émerveillé, agacé, confondu et égayé: que sais-jc? On se demande si l'on doit applaudir ou hausser les épaules, admirer ou se trouver déçu ; on est dans une de ces incertitudes, enfin, où d'habitude, après avoir longuement médité, on se résout à allumer un cigare.

Figurez-vous d'un coté, sur une hauteur, cet énorme paradoxe architectural du palais du Trocadéro, avec un dôme plus haut que celui de Saint-Pierre, flanqué de deux tours qui ressemblent à des clochers, à des minarets ou à des phares ; avec ce ventre énorme et ces deux longues ailes gracieuses ; avec ces cent colonnes grecques, ces pavillons moresques et ces arceaux byzantins, coloré et décoré comme un palais indien, d'où se précipite un torrent d'eau, au milieu d'un cercle de statues dorées, — un arc d'amphithéâtre immense qui couronne l'horizon et écrase toutes les hauteurs environnantes.

Du coté opposé, à une grande distance, représentez-vous cet autre édifice démesuré, en verre et en fer, peint, armorié, doré, pavoisé, étincelant, avec ses trois grands pavillons transparents, ses statues colossales, ses soixante portes, majestueux

comme un palais royal et léger comme une immense tente laite pour un peuple nomade. Entre ces deux énormes édifices théâtraux, représentez-vous le grand fleuve et le grand pont, et, à droite el à gauche du fleuve, un labyrinthe indescriptible de jardins, de rochers, de lacs, de montées, de descentes, de grottes, d'aquariums, de fontaines, d'escaliers, d'allées bordées de statues. C'est une miniature du monde; une plaine et une colline sur lesquelles chaque peuple de la terre est venu déposer son joujou; un bazar international, peuplé de boutiques et de cafés africains et asiatiques, de petites villas, de musées, de fabriques, entre lesquels une petite ville barbaresque élève ses minarets blancs et ses coupoles vertes. Et les toits chinois, les kiosques de Siam, les terrasses persanes, les bazars de l'Egypte et du Maroc, et d'innombrables édifices en pierre, en marbre, en bois, en verre, en fer, de tous pays, de toutes formes et de toutes couleurs, surgissent l'un près de l'autre et l'un sur l'autre, formant comme un petit modèle de ville cosmopolite, bâtie à titre d'essai dans un jardin botanique pour être ensuite exécutée en grand. Représentez-vous ce spectacle et l'étrange population de marchands et de gardiens qui l'anime : tous ces visages ambigus, tous ces Arabes parisiens, cet orientalisme faux teint, cette Afrique de comparses, cette Asie de cham-

-c SOU VI. M IIS DE PARIS.

bre noire, toute cette barbarie nettoyée, vernie et mise en montre avec un ruban rouge au cou ; et cette insatiable foule de curieux qui errent lentement, avec une allure fatiguée et des yeux languissants, regardant de tous côtés sans savoir où donnerdelatête.... Eh bien î qu'en dites- vous? Il n'y manque que le théâtre de Guignol. C'est un grand Broeck, beaucoup plus beau, sans doute, et plus varié que celui de Hollande ; une belle encyclopédie en action pour les écoliers studieux, dont on se demande si c'est à vendre avant que 1879 jette tout sens dessus dessous d'un grand coup de balai; un spectacle unique au inonde, en vérité, immense, mêlé de beau et de laid, et qui vous enchante.

On éprouve tout d'abord un vif sentiment d'admiration en entrant dans le vestibule du palais du Champ de Mars. Il semble qu'on entre dans une immense nef de cathédrale, toute scintillante d'or et inondée de lumière. Ce vestibule est plus long d'un tiers que la grande nef de Saint-Pierre, et l'arc de triomphe de l'Etoile pourrait s'abriter sous les voûtes de ses pavillons sans s'y heurter la tête. Ici, on commence à entendre le murmure profond de la foule intérieure, qui ressemble à celui d'une ville en fête. Le public se presse autour de la statue équestre de Charlemagne, devant le petit temple classique de la porcelaine de Sèvres,

ciu pied du haut trophée du Canada, qui s'élève à l'extrémité du vestibule comme une antique tour de siège; et une double procession monte et descend les escaliers de ce bizarre palais hindou, soutenu par cent petites colonnes et couronné de dix coupoles, où il faut absolument pénétrer pour s'assurer qu'il ne s'y trouve pas une nichée de petites princesses de l'iïindoustan à enlever. Un groupe de curieux fascinés entoure la vitrine des diamants de la couronne d'Angleterre, entre lesquels scintille sur un diadème le fameux Katidevassy, de la valeur de trois millions, éblouissant et perfide comme la pupille fixe d'une fée, qui vous brûle le cœur en môme temps qu'elle damne votre âme. Mais tout est éclipsé par les trésors fabuleux des Indes, par cette montagne d'armures, de coupes, de vases, de selles, de tapis, de narghilés, étincelants d'or, d'argent et de pierres précieuses, qui font penser aux richesses d'une de ces reines insensées des contes arabes, dont les caprices insatiables fatiguent les baguettes toutespuissantes des génies. Et vraiment, quand on pense que ce sont là des dons spontanés de princes et de peuples.... on y^croit, sans aucun doute; mais on regarde involontairement autour de soi, avec une vague idée de trouver là, aux pieds de la statue équestre du prince de Galles, tous les donateurs dépouillés et enchaînés ; et on ^e demande

aussi parfois si, dans toute cette partie pleine de trésors du vestibule, comprise entre le palais indien et la statue du prince, on pourrait, en les entassant bien du pavé à la voûte, sans laisser entre eux le plus petit vide, faire tenir la moitié des squelettes des gens morts de faim aux Indes pendant, la dernière famine.

Après avoir donné un coup d'œil au vestibule, je regardai tout de suite avec une vive curiosité à la porte qui donne sur la rue des Nations.

Oui, c'est un peu une décoration de théâtre, mais elle est belle ; c'est un gracieux badinage combiné ingénieusement par vingt peuples ; c'est un petit monde vu en raccourci ; c'est la rue d'une grande ville de l'avenir, dans un temps de fraternité universelle, quand l'idée de patrie aura disparu. Au premier coup d'œil, elle ne vous semble qu'une splendide bizarrerie, et on pense que le monde a eu un quart d'heure de gaieté. Toute cette ligne si follement brisée de toits aigus, détours gothiques, de kiosques et de clochers, d'aiguilles et de pyramides, cette fuite de façades aux vives couleurs, brillantes de mosaïques et de dorures, ornées d'armoiries, décorées de statues, couronnées de drapeaux, qui s'ouvrent eu colonnades et en petits portiques, et s'avaneent en terrasses à baluslres, en balcons vitrés, en galeries aériennes, eu escaliers extérieurs, en gradinu .

entre les parterres fleuris et les fontaines jaillissantes; cette rangée de petites villas, de palais, de cloîtres, de résidences royales, dont on ne reconnaît, pas tout de suite la nationalité ni le style, n'éveillent d'abord qu'une sensation de confusion agréable, comme le gai tumulte d'une fête. Mais ensuite, quand on a pris connaissance des édifices, le spectacle change de signification. Alors, de chaque façade surgit une idée, l'expression d'un sentiment différent de la vie, et comme un souffle d'air d'un autre ciel et d'un autre siècle, qui murmure des noms de souverains et de poètes, et vous apporte le son d'harmonies lointaines, pleines de pensées et de souvenirs. Ces beaux édifices muets et sans vie font une impression étrange. On dirait que quelque chose se prépare à l'intérieur, et qu'au premier coup de midi on devra voir paraître tout à coup, à toutes mètres et à toutes ces portes, et courir le long de ces balustrades, comme s'ils sortaient d'une horloge, châtelains anglais et bourgmestres flamands, hiéronymites portugais et bonzes de l'Éléphant blanc, mandarins et sultanes, Athéniens du temps de Périclès et dames italiennes du quatorzième siècle ; et qu'après qu'ils auront fait leurs révérences automatiques, on les verra rentrer au douzième coup.

La rue est fort longue. En se tenant au milieu,

on voit à peine an bout, vaguement, la façade rouge et blanche des Pays-Bas et le riche portail d'église du Portugal, près duquel les petits États africains et asiatiques groupent leurs bizarres architectures bariolées, écrasées par l'édifice élégant et altier de l'Amérique du Sud. Plus loin domine le palais belge, sévère et magnifique, avec ses belles colonnes de marbre sombre, aux chapiteaux dorés ; et entre la Belgique aristocratique et le Danemark pensif se glisse timidement, comme une prisonnière, la petite Grèce blanche et gracieuse. Quelques façades semblent avoir un sens politique. La Suisse élève brusquement, avec une espèce d'insolence démocratique, son énorme toit bernois près de la masse jaunâtre de la sainte Russie, qui affecte l'orgueil menaçant d'un château impérial. Entre le long portique autrichien et la façade noire et fantastique de la Chine, s'élève l'Espagne dorée et couverte d'arabesques des < a- ' lifes; et, après les deux petites maisons simple! et presque mélancoliques de la Scandinavie, les arcades théâtrales de l'Italie, mises en relief par des tentes couleur de pourpre, font un effet étrange. Derrière elles se présente à l'improviste la façade rustique du Japon, avec ses grandes cartes géographiques, pleines de prétentions pédante:. !:t enfin, plus près de l'entrée, voici les Etats-Unio dédaigneux, qui n'ont pac^oulu pren-

tire part au concours, et se sont, contentés d'exposer fièrement leurs cinquante écussons républicains sur une petite maison blanche et vitrée, près de laquelle se dressent les cinq gracieux édifices de l'Angleterre. Une foule d'étrangers qui vont et viennent, tous le visage tourné du même côté, cherchant curieusement l'image de leur patrie, et la saluant d'un sourire, donnent à cette étrange rue un aspect de gaieté aimable, et comme un air de paix et de courtoisie qui vous inspire le désir de distribuer des poignées de main de tous les côtés, et de fonder un journal hebdomadaire pour prêcher le désarmement universel.

Tout d'abord, j'entrai dans l'immense palais couvert des sections étrangères, et je me trouvai au milieu du magnifique désordre de l'exposition d'Angleterre. Ici, la première idée qui vous passe par la tête est de tourner le dos et de vous en aller chez vous. Le premier jour, on passe entre toutes ces merveilles anglaises avec une indifférence de crétin. On erre quelque temps au milieu de ces purs cristaux, de cette céramique, de cette orfèvrerie, de ces meubles, de ces objets d'art dus aux inspirations de tous les temps et de tous les peuples, fruits du talent et de la patience ; qui réunissent la beauté à l'utilité, et dénotent le luxe sévère d'une aristocratie opulente et fidèle à ses traditions, et les observations d'un peuple

répandu par toute la terre. Ici, on sent l'gjf fies grandes usines de Manchester; là, on vit un Instant dans un château des rives de la Tamise ; plus loin, on respire la poésie intime et paisible du home modeste qui attend le navigateur lointain. On passe entre les grandes algues marines du cap de Bonne-Espérance, entre les kangourous et les eucalyptus de Victoria et de la Nouvelle- Galles, les minéraux de Queensland, les bizarres joyaux de l'Australie du Sud, au milieu d'une exposition interminable de flore, de faune, d'industrie et de mœurs de toutes les colonies de l'immense royaume, et l'on n'est pas encore arrivé au bout, que l'on a déjà fait cent fois par la îe le tour du globe, et qu'on s'en est rassasié. Mais chaque changement de section vous rafraîchit la tète. Cent pas plus loin, il y a un autre monde. Vous vous trouvez tout à coup devant un spectacle tout nouveau. Ile tous côtés vous voyez des lits chirurgicaux qui s'élèvent et qui s'a sent; des chaises qui semblent vivantes, tant elles s'élargissent et se resserrent , et qui servent pour les opérations des yeux ; des tables anatomiques, des dentiers, un arsenal d'instruments menaçants et féroces, des craquements el des scintillements qui vous font froid dans les os. Il n'y a pas besoin de demander où l'on se trouve. L'orfèvrerie massive, les énormes vases d'argent,

COUP U'ŒiL SUR L'EXPOSITION. 45

les montres des mineurs de la Californie, les trophées de haches de Boston, le papier-monnaie, les appareils électriques, les vitrines hérissées de fer et les mitrailleuses formidables ; un certain orgueil rude et puissant des choses utiles annonce l'exposition des Étals-Unis. Elle est, dois-je dire, égayée ou attristée par une bruyante musique d'orgues, d'harmoniums et de pianos? Cette musique seconde admirablement les divagations de l'imagination, au milieu des milliers d'objets qui rappellent les luttes et les travaux infinis des colons dans les solitudes du nouveau inonde.

Mais un nouveau spectacle efface bientôt ceite impression violente. La richesse des boiseries sculptées annonce le pays des grandes forets, et mille images rappellent la douce tristesse des beaux lacs couronnés de montagnes .hérissées de pins et blanches de neige. Au milieu des produits des mines de Falun et des blocs de nickel s'élèvent des trophées de pelleteries, entourés de têtes d'ours, de loutres et de castors ; des poêles monumentaux, de noires pyramides de bouteilles à large panse, des patins, des cordages, de grands amas d'allumettes suédoises, auxquels succèdent des céramiques où brille comme un paie reflet des mers boréales, et les mille objets sculptés par les paysans Rorwégiens, dans les veilles intermi-

nables des nuits d'hiver. Ces images et ces couleurs présentent toutes ensemble un grand tableau mélancolique qu'égayé à peine d'un sourire la blancheur argentée des filigranes de Christiania, comme une éclaircie d'azur dans un ciel couvert de nuages.

L'éclaircic s'élargit tout à coup, à la sortie des salles Scandinaves, et aux brumes boréales succède en un clin d'œil la vaste sérénité immaculée d'un uiel de printemps. Devant ce peuple de blanches statues, cel étincellement de cristaux, ce miroitement de soieries et de mosaïques, cette gaieté de couleurs et de formes, tous les cœurs s'épanouissent , et toutes les bouches disent : Italie! avant que les yeux n'aient lu le nom. C'est un vrai coup de théâtre, auquel il en succède immédiatement un autre non moins merveilleux. Passez le seuil de cette porte : vous avez voyagé sur mer pendant deux mois; vous êtes tdans un autre hémisphère. Vous vous trouvez devant un idéal artistique tout nouveau, qui heurte et bouleverse violemment toutes les images qui se sont entassées jusque-là dans votre esprit; vous êtes au milieu de visages exotiques, d'objets étranges, de combinaisons inattendues de couleurs, de produits bizarres d'industries énigmatiques, qui exhalent des parfums inconnus, et éveillent peu à peu, outre la curiosité, une admiration accrue de je ne

sais quelle sympathie intime et comme naturelle. C'est le Japon, la France de l'Asie, qui expose ses vases colossaux peints sur fond d'or, ses meubles en porcelaine, ses tableaux de soie brodés d'oiseaux et de fleurs, ses ivoires sculptés, ses laques et ses bronzes, et mille petites merveilles sans nom. Et tout cela est empreint de cette netteté, de cette perfection désespérante dans les détails, de cette finesse aristocratique de coloris, de cette gracieuse ingénuité d'imagination féminine, qui est le cachet particulier de l'art japonais.

Le Japon prépare la Chine, mais, de toute façon, il y a une grande différence. A l'harmonie des couleurs succède le tumulte ; au gracieux, le grotesque; au fini, le tourmenté; à la variété, la confusion ; au caprice, la folie. Le premier regard vous offense les yeux. Au milieu de meubles de mille formes inconnues, meubles de bois de rose et de bois de fer, incrustés d'ivoire et de nacre, ciselés avec une patience prodigieuse, se dressent des baldaquins de pourpre, des paravents où sont peints des jardins mystérieux, des écrans brodés de papillons d'argent et d'oiseaux d'or, des pagodes à sept étages, couvertes de chimères et de monstres, et des kiosques élancés, aux toits découpés et recourbés, à la voûte desquels pendent d'énormes lanternes fantastiques, semblables à de petits temples aériens d'or et de corail. Leurs

parois sont recouvertes de grands étendards de soie jaune ornés de caractères cabalistiques en velours noir; et, en regardant en bas, on retrouve les chaises à porteurs des dames, les boutons de cristal des mandarins, les pantoufles recourbées, les pipes à opium, les baguettes pour manger le riz, les bizarres instruments de musique, et des images de la vie chinoise, de tout temps et de toute classe, qui contentent cent curiosités, en en éveillant mille, et vous mettent la tête à l'envers.

Ah ! comme on se repose l'œil et l'esprit en passant la porte rouge de Pékin î 11 semble qu'on retourne dans son propre pays, au milieu de ses frères. Sévillc chante, Grenade sourit, Barcelone travaille. Au premier coup d'ceil, je reconnais mes amours de vingt-cinq ans. Voici la guitare de Figaro, voici les poignards de Tolède ; voici les mantilles séduisantes, les pantoufles pleines de périls, les éventails qui parlent, les étoffes pittoresques de la Catalogne et de l'Andalousie ; et les vases mauresques, et les broderies de soie des anciens couvents, et les sveltes fantassins d'Espartero et de Prim, qui dressent leurs gracieuses coiffures à la Ros, au milieu des canons qui foudroyèrent la troisième armée de don Carlos.

Mais c'est une vision fugitive. Les Pyrénées passent, les Alpes passent; un scintillement confus de cristaux, qui vous envoient les reflets de tous

les métaux et de toutes les perles, annonce la Bohème, où brille de toutes parts le vidrecome vert, armorié et couronné. On avance, entre l'exposition splendide de l'horlogerie viennoise et les riches meubles empruntés au goût du moyen âge et au goût moderne gracieusement alliés ; à travers un musée de pipes magnifiques, au milieu de monceaux de savons du Danube en forme de fromages et de fruits, entre le verre filé et les produits des mines de Hongrie, qui montrent la nouveauté précieuse de leurs opales; et puis..., où arrive-t-on? Sommes-nous à l'extrême Nord, ou dans l'extrême Orient? On peut croire l'un ou l'autre. Nous voyons deux spectacles en un. Ici, les pierres précieuses de la Sibérie, les grands blocs de malachite de l'Oural, les ours blancs et les renards bleus, les poêles énormes, les étoffes rouges de Moscou, mille tableaux de la vie russe, intime et grave, et des essais ingénieux de nouvelles méthodes d'enseignement qui révèlent une civilisation florissante ; là , les costumes splendides des brigands du Caucase, les poignards et les bijoux barbares, un reflet du ciel de Tartarie, un rayon du soleil de Perse ; et puis l'orfèvrerie et la céramique en style byzantin, où brillent les grands plats de mosaïque à fond d'or, nouvelle gloire de Moscou : une exposition variée et tumultueuse qui conduit la pensée, par sauts, d'objets

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en objets, des rives de la Yislule à la muraille de la Chine, et vous laisse presque consternés devant l'image de cet empire informe et démesuré. Tout à coup, un souffle d'air de la montagne vous apporte un vague parfum d'Italie, et vous vous retrouvez au milieu de mille choses et de mille couleurs familières à votre regard. La Suisse est là tout entière, verte, fraîche, neigeuse, vigoureuse, riche et satisfailc. Genève a envoyé ses montres, Neuchâtel ses bijoux, Glaris ses indiennes, Zurich ses soies, Interlaken ses sculptures, Vevey ses cigares, «et Saint-Gall et Appenzell ont rempli une vaste salle de leurs broderies incomparables, devant lesquelles se presse une foule émerveillée. Mais d'ici l'on entrevoit déjà, dans les salles voisines, l'art et la richesse d'un peuple plus cultivé et plus opulent. Là se trouvent des décorations d'appartement princiers, des chaires et des stalles d'église prodigieusement Sculptées, qui se mirent clans les parquets en marqueterie et dans les glaces colossales, au milieu des bronzes et des pianos, et une céramique superbe qui reproduit les grands chefs-d'œuvre de la peinture nationale. Les dentelles de Malines remplissent de leur grâce aérienne et aristocratique une salle pleine de clames dont les yeux lancent des éclairs. Aux parois pendent les tapisseries historiques d'ingelmunter, les belles armes de Liège, non loin des

sculptures de Spa et des produits métallurgiques de la Vieille-Montagne, à la suite desquels on peut respirer dans un cabinet du roi Léopold, en chêne sculpté, qui vous fait sincèrement désirer, pour une petite heure par jour, la couronne de Belgique. Ensuite voici un curieux contraste : les expositions de deux pays profondément différents, qui semblent se regarder avec stupéfaction. Figurez- vous, d'un côté, les peaux des ours blancs tués par le« navigateurs danois au milieu des glaces polaires, de l'autre les tapis faits à la main par de belles filles brunes, dans les villages inondés de soleil du Péloponnèse ; ici, le bois de la forêt de Dodone, là les sabots des grosses paysannes de Fionie ; à droite les marbres des mines du Laurium, qui rappellent la gloire du ciseau antique, à gauche les filets des pêcheurs de la mer Baltique, dont la vue éveille de vagues souvenirs de chants pieux et mélancoliques; et, en face des objets trouvés dans les fouilles des terres célèbres, vis-à-vis la poésie des ruines immortelles et des cendres glorifiées, les simples mœurs, les fêtes patriarcales d'un peuple grave et patient, industrieux et économe, qui inspirent l'amour du travail tranquille et de la vie obscure et recueillie. Au delà du Danemark s'ouvre un nouvel horizon sans bornes, devant lequel le visiteur s'arrête. A sa mémoire s'offrent les pampas sans limite, les

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tourbillons de sable, les hordes de chevaux, les troupeaux innombrables, les routes désertes bordées de titaniques monuments de pierre, les immenses forêts et les immenses vallées solitaires sur lesquelles se lève à peine l'aurore de la vie humaine, et çà et là, derrière un voile de brouillard, les laces monstrueuses et stupéfaites des Incas, qui prêtent l'oreille aux cris de victoire de la civilisation qui s'avance. H y a là un labyrinthe de salles et de galeries, qui vous conduisent du Pérou à l'Uruguay, de l'Uruguay à Venezuela, à Nicaragua, à Mexico, à San-Salvador, à Haïti, dans la Bolivie, entre les meubles de Buénos-Ayres et les costumes des dames de Lima, les chapeaux de paille, les étoffes de poil d'alpaga et les tapis de lama, au milieu des cannes à sucre, des bambous, des lianes, des écailles de crocodile, des idoles informes, des souvenirs des premiers conquérants; jusqu'à ce que le tableau sauvage et grandiose qui vous remplit l'esprit de pensées solennelles s'interrompe brusquement pour faire place aux mille couleurs riantes et aux mille bagatelles enfantines d'un bazar musulman, d'où l'on entrevoit, entre deux lourdes portières, les parois mystérieuses d'un harem. Vous voilà à Tunis; et désormais vous ne sortirez pas de sitôt des pays privilégiés du soleil. Voici les gracieuses décorations mauresques de J'empire fleg ohérifs , pies

duquel la Perse montre ses tapis royaux et ses riches armes damasquinées. Puis un petit groupe de pays quasi fabuleux et une confusion de choses indescriptibles qu'il me semble avoir vues en rêve : Annam avec ses meubles grotesques et ses éventails incroyables ; Bankok avec ses instruments d'une musique de l'autre monde et les masques monstrueux de ses auteurs dramatiques. Le Cambodge. . . Ah! heureux qui se souvient du Cambodge! Et après la fable vient la bouffonnerie, les États bambins, les nains de la fête, qui se grimpent mutuellement sur les épaules dans la rue des Nations, pour paraître de taille honnête : Monaco qui offre une table, Luxembourg qui montre des bancs d'école, Andorre qui présente ses lois, Saint- Marin qui fait voir une petite machine. Ici l'exposition tourne un peu à l'anodin. Mais elle se relève immédiatement, riche et sévère, avec les arcades du cloître de Belem et les murs de l'abbaye de Batalha, avec les modèles de l'antique architecture portugaise qui a survécu au fameux tremblement de terre, avec les splendides vases mauresques, les bois sculptés, les belles nattes de Lisbonne et les innombrables figures d'argile peinte, qui révèlent des types, des modes et des mœurs, et vous font vivre une heure dans la ville de Camoens, dans la rue de Chiado, sur la promenade Don Pedro iïAlcantqrq, nu milieu des fidalgos, des matelots,

des toreros, des coupe-jarrets armés jusqu'aux dents et des belles jeunes filles brunes du Bairroalto. Et enfin la scène change pour la dernière fois. On rentre dans le brouillard du Nord, au milieu d'un peuple bien vêtu et bien repu, qui trinque, fume et travaille , le corps et l'âme en paix; ici l'on retrouve ses digues et ses canaux, ses petites chambres confortables, ses ménagères bien nourries, ses tables dressées, ses marchés et ses écoles, ses ponts et ses traîneaux ; toute la Hollande, humide et grise, où finit le monde et où la vision s'évanouit.

Quand on est sorti de là, on fait bien de s'échapper pour aller, si on le peut, prendre une douche dans la plus proche maison de bains ; ensuite on revient voir la « section française ». Tout compte fait, c'est une promenade de huit mille pas. Il y a environ deux cents salles, variées de couleur et de gradation de lumière, mais éclairées presque toutes par une lumière suave dans laquelle l'œil se repose. Tantôt il vous semble être dans un palais, tantôt dans un musée, tantôt dans une église, tantôt dans une académie. En fait d'espace, la France s'est fait la part du lion ; mais elle a su g' en montrer digne. L'une des plus belles expositions est celle des cristaux, dans une vaste salle blanche et azurée, qui attire les regards de tous côtés. C'est une forêt de cristal, inondée de lumière j

un palais de glace niellée et travaillée à jour, luut transparent et léger, où brillent les couleurs de toutes les fleurs et de tous les coquillages, où l'or et l'argent scintillent dans un éblouissement confus d'étincelles de diamants et un entre-croisement de rayons qui vous force à fermer à demi les yeux. Je laisse à d'autres la description des grands lampadaires avec leurs myriades de prismes, des candélabres et des vases ciselés, des flacons, des tasses élégantes, couleur de ciel, de sang ou de neige, des imitations de Murano, de Baccarat, et des fameux verres émaillés de Broccard. Je me borne à exprimer une folle admiration pour la légèreté miraculeuse des services de table deClichy, qui semblent faits pour un banquet de reines de dix-huit ans, blondes et frêles comme des apparitions. Ah! je déteste le gros banquier qui mettra ces choses gracieuses devant ses gros amis de la Bourse, sur sa table du jour de Noël ! Les trésors les plus précieux de l'Exposition sont presque tous réunis là. Vous faites quelques pas, et vous arrivez dans le compartiment des bijoux, qui est un seul énorme écrin contenant pour huit millions de francs en perles et en diamants, plein de raretés bizarres et de travaux d'une délicatesse merveilleuse, à faire désirer à un observateur honnête d'avoir les mains liées. Puis vous passez dans les salles de l'orfèvrerie, au milieu de vases et de sta-

tuettes dignes de salons royaux, de couverts d'or, d'autels éblouissants, et de mille petits chefsd'œuvre faits pour les grosses bourses, mais qui donneraient ia passion du luxe de l'habitation même à un Arabe du désert.

Arrivé là, on est appelé d'un autre côté par une musique étrange. C'est un grand nombre d'oiseaux mécaniques, qui sifflent, qui font des roulades et des trilles, en ouvrant le bec et en balançant gracieusement la tête et la queue, pour annoncer l'exposition de l'horlogerie, où son! réunis les plus beaux travaux des quarante mille ouvriers de Besançon, depuis les montres microscopiques qu'on peut expédier à sa fiancée dans le cachet d'une lettre, jusqu'aux grandes machines qui sonnent joyeusement l'heure des doux entretiens avec le bruit d'une cloche de cathédrale. Presque tous les compartiments sont annoncés par quelque chose. Arrivés à un certain endroit, vous entendez un fracas endiablé d'orgues, de clairons, de violoncelles, de trompettes, qui fait penser à un orchestre de fous : c'est l'exposition des instruments de musique. Vous passez par les salles des tapisseries et des tapis, décorées en noir; tout à coup, un air enflammé vous souffle au visage, la décoration devient couleur de feu, et vous vous trouvez au milieu des fours, des fourneaux, des cheminées, des cuisines à gaz, des lampes photo-électri-

ques, des calorifères et des poêles qui allongent dans toutes les directions leurs gigantesques bras noirs, et donnent à la salle l'aspect sombre d'une usine. Mais ici vous vous sentez déjà monter à la tête un mélange de parfums féminins qui vous mettent l'imagination en ébullition :un pas déplus, vous êtes dans la séduisante exposition de la parfumerie, brillante de mille couleurs, et on, en fermant les yeux, vous rêvez en une minute tous les péchés mortels de Paris. Les contrastes sont fréquents. Circulez, par exemple, dans le compartiment des articles de Paris, plein de petits coffrets, de peignes, de petites corbeilles, de petits écrins, d'une infinité de bagatelles gracieuses et précieuses, qui expriment toutes les mollesses les plus raffinées de la vie luxueuse : déjà vous vous sentez possédé de mille désirs de petit maître ou de femme frivole : mais voici que tout à coup, une brusque rafale de vent de l'Océan et un chœur de voix rudes et sinistres vous ébranlent toutes les fibres. Vous êtes entré dans une vaste salle, décorée de 'filets et de cordages énormes, au milieu des produits des colonies françaises, entre les lances et les flèches, les oiseaux étranges, les bambous de la Martinique et les pieds d'éléphants de la Cochinchine, les végétaux du Sénégal et les travaux des déportés de la Nouvelle-Calédonie, mille choses qui vous racontent des histoires de fatigues, de

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douleurs et de périls, d'où vous sortez pensifs et fortifiés.

De là vous retournez à la civilisation, parmi les merveilles delà céramique, dans une salle qui présente l'aspect d'une galerie de tableaux; on y voit les amateurs sans argent, avec des mines désespérées. 11 y a là la variété et la richesse d'une industrie florissante, pleine d'espérances et de hardiesses, à qui la fortune sourit : imitations de l'antique, traditions rajeunies, \ictoires nouvelles de l'art, comme l'émail à fond d'or, et le rouge merveilleusement réussi; bustes et statues, paysages, figurines, fleurs, portraits, d'un coloris frais et puissant, qui ont l'air de peintures à l'huile. Les parois sont couvertes de terres cuites, de porcelaines, de laves -émaillées, de hautes cheminées et de toutes sortes de décorations colossales, qui promettent à la nouvelle céramique un splendide avenir de conquêtes sur l'architecture, déjà commencées, du reste, dans le palais même de l'Exposition.

Ensuite viennent des régions qu'on traverse au pas de course ; des forêts de lames dégainées et hérissées, et des séries de salles où l'on ne voit que des fils et des tissus, et où, grâce à la solitude, vous pouvez prendre l'allure d'un passant qui a les os rompus. Tout à coup, vous vous arrêtez devant la magnificence des soieries; soieries de

toutes couleurs et de tous dessins, anciennes el nouvelles, entre lesquelles resplendissent ces étoffes brodées d'or et d'argent qui prendront le chemin de l'Orient, pour être taillées en cafetans et en pantalons pour les beautés des barems. Ici, pour les dames, commence la région des tentations. Les plus réservées ne réussissent pas à dissimuler. Il est fort amusant de voir leurs regards languissants, d'entendre leurs soupirs d'amour et leurs exclamations d'admiration irrésistible devant ces vitrines. On entre dans le salon des dentelles, où il y a le travail de cinq cent mille mains de femmes ; des voiles et des fichus dignes d'impératrices, qu'on enverrait en l'air en soufflant dessus, des ombrelles et des éventails qui semblent de toile d'araignée ; et des broderies de fées, vraies peintures à l'aiguille qui feraient demander, comme un roi des Mille et une nuits, la main de la brodeuse inconnue, au risque de se lier à une maritorne. Puis on arrive dans un jardin d'Andalousie, aux premiers jours de mai, au milieu des plumes et des fleurs ; et, au delà, parmi des vêtements des deux sexes, de chasseur et d'amazone, de bal, de bain, de nuit, de mort, pour les ministres, pour les comédiens et pour les enfants : merveilles d'élégance et de goût, devant lesquelles on voit des tailleurs de province immobiles avec un air de profond découragement. Ici, il y a une

alcôve mystérieuse toute blanche, rose et bleue, éclairée par une vague lumière, où vous vous disloqueriez les bras à force d'embrasser, tant sont gracieux et provocants les corsets de jeunes filles, de matrones, d'opulentes femmes de trente ans, qui vous révèlent les plus précieux secrets de la beauté féminine de tout âge et de toute complexion.

De là on passe entre des éventails peints par des artistes célèbres, qui vous rafraichisseni la vue et la pensée avec de délicieux paysages des Alpes et du Rhin ; puis, dans un bazar de chaussures qui vaut celui de Stamboul, et où l'on peut passer une heure agréable à chausser de petits pieds imaginaires de princesses circassiennes et de marquises espagnoles ; puis, parmi les châles dorés de la Compagnie des Indes; puis, dans les salles des objets de voyage et de campement, qui exaltent l'imagination des touristes ; puis, à l'exposition des joujoux, où tout remue, grince, saute, chante, sonne, à désespérer tous les bébés de l'univers. Mais c'est la profusion des objets qui épouvante. Entrez dans le compartiment des bretelles : il y en a de quoi fournir à tous les pantalons d'Italie ; dans celui des jarretières : il y en a de quoi approvisionner tous les amoureux de la Frise pour leurs cadeaux de noces. On passe dans la longue galerie des arts libéraux, décorée avec une siin-

plicité sévère, dans la salle des missions , entre les bibliothèques et les grandes mappemondes, entre les instruments de chirurgie et les modèles anatoniiques, devant lesquels s'arrêtent de rares visiteurs silencieux, qui méditent et prennent des notes.

Voici la splendide exposition de librairie de la France, la première entre toutes. Les éditeurs exposent le long des parois, comme des titres de noblesse, les listes interminables des auteurs illustres qu'ils ont publiés : une collection de joyaux • de Pion, de Didot, de Jouvet, de Hachette, qui annonce au monde l'union désirée et glorieuse du génie de l'Àrioste et de l'inspiration de Doré ; et les reliures délicates et magnifiques de Rossigneux, devant lesquelles voire main se porte vivement à votre bourse, et s'en va ensuite caresser votre barbe avec résignation. On poursuit son chemin, à travers la brillante exposition des armes, et dans les salles de la ciselure, vaste musée de monumentales horloges de bronze, de statues d'argent de grandeur naturelle , de candélabres, de lampadaires et de lanternes dignes d'un vestibule de palais ; puis vient, dans une double rangée de salons ouverts comme au théâtre, la merveilleuse exposition du mobilier, où les bizarreries gracieuses de la mode alternent avec les formes correctement élégantes delà Renaissance :

après quoi il ne reste que la galerie des produits. Vous y avez pourtant un quart d'heure de chemin à faire au milieu des travaux cyclopéens de l'industrie métallurgique, entre des milliers de tuyaux énormes qui présentent l'aspect d'une grotte de basalte, à travers des forêts de fer et de cuivre, parmi les œuvres innombrables de la galvanoplastie, au milieu desquelles s'élève comme une tour le vase de Doré. Ensuite, le musée de statues de Christophle, une montagne de fourrures, une forêt de plumes, un palais de corail, et les produits chimiques, et les peaux, et que sais -je? Vers la fin, la fatigue elle-même vous met des ailes aux talons, les salles fuient, les objets se confondent; s'il y avait là un chemin de fer, vous prendriez le train; et quand vous arrivez au bout, vous donneriez votre tête pour un écu, avec la complète certitude de faire une bonne affaire.

Faisons un petit somme sur un des mille divans du Champ de Mars, et puis retournons dans la grande mer. J'exprime mes impressions du premier jour, tout simplement. Eh bien, ce qui m'émerveille le plus, ce ne sont pas les objets exposés : c'est l'art de l'exposition. Ici, il faut vraiment admirer l'inépuisable fécondité de l'imagination humaine. L'exposition des moyens d'exposition serait à elle seule une chose étonnante. Figurezvous de grands kiosques de bois sculpté, si légers

qu'on les dirait de papier ou de paille; des vitrines pour l'exposition des fils d'Ecosse qui coûtent mille livres sterling pièce; des maisons de verre, des arcs de triomphe, d'énormes surtouts de table chargés d'objets qui feraient bien au milieu d'une place. Le coton est disposé en forme de tabernacles et de chapelles commémoratives ; les épingles, par millions, en trophées ; les allumettes, en murailles ; la cire à cacheter, en tours hautes comme des maisons ; les tapis, en pyramides qui atteignent la voûte. La glycérine est modelée en bustes d'hommes célèbres; le savon, fondu en colonnes monumentales, d'apparence marmoréenne; les tubes de fer, unis en façon de tuyaux d'orgues titaniques ou de colonnes d'église gothique, les marmites, en obélisques égyptiens, les cylindres de cuivre, en colonnades babyloniennes, les fils télégraphiques, en clochers. Cette lutte de bizarreries architecturales est poussée à un point qui fait rire. Un marchand d'étoffes construit-il un château de matelas : l'horloger voisin élève une pyramide de deux mille boites de montres. Un Hollandais expose-t-il un temple de stéarine qui peut contenir vingt personnes, avec des statues et des degrés : un Français bâtit un temple de cristal, soutenu par six colonnes et entouré d'une balustrade, qui coûte vingt-cinq mille napoléons. Un parfumeur anglais consacre-t-il un petit palais à ses cosmétiques el :i

ses flacons : voici un cloutier parisien qui, rien qu'avec ses clous à tète dorée, représente le palais duTrocadéro avec sa coupole, ses galeries et sa cascade. Un liquoriste d'Amsterdam fait-il avec ses bouteilles un autel de cathédrale : il y a un parfumeur de Rotterdam qui fait jaillir au-devant une fontaine d'eau de Cologne. Tout cela, pour attirer les regards et les écus. Ajoutez-y une infinité de médailles d'honneur et de documents de toute sorte exposés par les vendeurs, dont bon nombre exposent jusqu'aux letlres de compliments et aux photographies de leurs clients.

D'autres s'aident de moyens mécaniques. Les gibus se haussent et s'aplatissent d'eux-mêmes; de petites mains de cire cachettent les lettres; les trophées tournent, les automates vous appellent, les boites à musique vous égaient, les exposants vous apostrophent pour vous donner des explications. 11 y a aussi des colosses, mis là pour vous attirer : dans toute exposition on trouve un certain nombre de ces grands enfantillages. Ici, c'est une bouteille de vin de Champagne, qui griserait un bataillon de bersaglieri ; là, un tire-bouchon monstrueux qui semble fait pour enlever les toits. Dans l'exposition française de la coutellerie, il y a un couteau damasquiné devant lequel les plus grandes navajas de l'Espagne ne paraissent que des canifs. ïl y a un tonneau français qui contient

quatre cents hectolitres, un hongrois qui en contient mille, et celui de la fabrique de Champagne qui peut lenir soixante- quinze mille bouteilles. Il y a des miroirs de vingt-sept mètres carrés de superficie, de grandes roues d'une seule pièce de cinquante mètres, et des fils métalliques longs de vingt-cinq kilomètres. Ajoutez encore le marteau démesuré du Creusot qui pèse quatre-vingt mille kilogrammes, et le tourne-broche gigantesque de la maison Baudon, qui rùiit vingt moutons à la fois. Puis, voici les merveilles de la patience humaine : les couteaux microscopiques avec leur jolie gaîne, qui tiennent cent quatre dans un noyau de cerise ; les tapis orientaux faits de six mille pièces ; la grande cassette espagnole composée de trois millions et demi de petits morceaux de bois; les étoffes de cinq cenls francs le mètre, dont on fait cinq centimètres par jour ; le service de table des États-Unis, auquel dix mille ouvriers ont travaillé pendant dix-huit mois ; la fontaine sculptée en sept ans par un paysan écossais. Et, enfin, les étrangetés, les boutades de l'esprit humain, dans le genre de l'aiguille de fil d'Emilio Praga. Il aurait pu faire à sa maîtresse bien d'autres offres. Veux-tu une pendule qui t'évente? une horloge faite avec un tournesol, d'où sort une araignée qui guette une mouche; un meuble qui se transforme sous tes mains, à ta volonté, enbil*

lard, en table à écrire, en échiquier, en table à manger? une vraie barque, avec des rames et un gouvernail, qu'on peut porter sous son bras au lac de Corne? un porte-monnaie qui tire des coups de pistolet? la carte de l'Europe sur un mouchoir? des bottines de peau de poisson? un lit en laque? une chaise longue en cristal? un violon de majolique? un vélocipède à vapeur? Tout cela est ici : les horloges magiques, les toupies miraculeuses, les poupées qui parlent français, les Espagnoles de .bois qui vous enseignent le maniement de l'éventail Il n'y manque justement que l'aiguille

d'Emilio Praga.

Et les belles choses, donc! Elles sont sans nombre, mais un peu chères. Il n'y a pas moyen de se meubler une maison à son goût, par l'imagination, sans dépenser un petit million en un quart d'heure. A chaque pas vous trouvez un meuble qui vous charme, et vous seriez presque tenté de commettre une sottise; mais, en vous approchant de l'étiquette qui indique son prix, vous voyez, à la suite d'un 1 qui vous donnait une petite espérance, quatre maudits zéros, qui paraissent quatre bouches ouvertes pour vous faire la grimace. C'est un continuel supplice de Tantale. Vous n'avez qu'une seule consolation : c'est que beaucoup de choses sont déjà achetées. Vous avez jeté les yeux sur un merveilleux service de table

de la maison Christophle, qui vaut quatre cent mille francs; mais le duc de Santona vous l'a enlevé. La duchesse vous a aussi délivré de la tentation d'emporter chez vous une magnifique robe de Colbert et d'Alençon, qui aurait dévoré net votre petit patrimoine. Le grand vase de malachite, orné d'or, de la section russe, haut de trois mètres, vous a été enlevé par le prince Demidoff. La plus jolie paire de bottines brodées de toute l'Exposition appartient à la princesse de iMetternich; les deux plus beaux manchons de renard noir, à la princesse de Galles, et l'empereur d'Autriche a mis son auguste sceau sur un incomparable petit coffret d'argent ciselé qui aurait fait vos délices.

Il reste pourtant encore différentes choses. Je me permettrai de signaler aux dames qui se contentent de peu un gracieux voile de dentelle de l'exposition belge, fait avec un fil qui eoûle cinq mille écus le kilogramme; et, aux époux qui ont du jugement, un lit chinois en bois de rose incrusté d'ivoire, qui coûte un peu plus qu'une petite villa sur les rives du lac de Corne. A la porte de la chambre, on pourrait mettre les deux portières de soie brodées d'or et d'argent qui sont en vente à l'exposition autrichienne pour douze cents napoléons. C'est une grande commodité de pouvoir acheter des salles entières, et

même des appartements entiers, de tout style et de tous pays, là, tout d'un coup, avec une grande économie de temps et de peine. 11 y a aussi d'admirables choses pour les bourses modestes. Par exemple, on peut avoir le saphir de Rouvenat, entouré de diamants, pour un million et demi ; et, en marchandant un peu, on pourrait aussi obtenir à un prix raisonnable un curieux diamant taillé en forme de lanterne à gaz, et enchâssé dans un candélabre d'or microscopique, qui est une vraie merveille. Tout cela, au premier abord, vous tourne un peu la lête; mais, ensuite, on se secoue les épaules, et on s'en va sans plus y prendre garde, en disant: Bagatelles! niaiseries! —

avec l'indifférence d'un franc imposteur.

Et l'on s'en va visiter l'exposition des produits alimentaires, moins périlleuse pour la fantaisie : une promenade d'un mille, ou guère moins. Fermez les yeux, prenez-vous la tête à deux mains, et tachez de vous représenter tout ce qu'un homme peut se mettre dans le corps de plus rare et de plus étrange sans risquer sa vie : tout y est. Vous pouvez boire, pour quinze centimes, un verre des quatorze sources d'eaux minérales de la France, ou un verre d'eau des Thermopyles, dans la section grecque: ou de la bière du Danemark, qui a fait le tour du monde. Si vous prêterez les vins, il y a du vin de Champagne qui se fait sous vos yeux,

tous les vins d'Espagne, en jolies petites bouteilles d'un demi-litre, que vous vend une belle jeune fille de Xérès ; et des vins de Porto et de Madère, mis en bouteille en 1 792, à cent francs la bouteille, y compris les documents historiques, « dûment légalisés. » Et si le vin de quatre-vingt-six ans vous paraît trop jeune, vous trouverez, dans la section française, au milieu d'un cercle de sœurs nonagénaires, une bouteille de vin du Jura de 1774, couronnée d'immortelles, dont le prix est à discuter. Vous trouverez le kiosque des vins de Sicile ; tous les vins d'Australie, dans la cabane de mineur élevée par le gouvernement de Melbourne ; et, dans la section des colonies anglaises, le mystérieux vin de Constance, du cap de Bonne- Espérance, et l'énigmatique vin de l'Ermitage de la Nouvelle-Galles, fait avec du raisin sec. Vous avez le vin de Schiraz dans la section de Perse, le vin de Corinthe auprès de l'eau des Thermopyles, et vous pouvez goûter un Tokai exquis dans le restaurant rustique de la Hongrie, au son d'une musique de zingari. Quant à ce qui est de manger, il n'y a qu'à demander. Dans les pavillons des colonies françaises, une créole vous sert de l'ananas, un mulâtre des bananes, un nègre de la vanille. Vous pouvez manger de la marmelade du Canada, et tremper dans un verre du fameux Saint-Hubert de Vittoria des biscuits qui ont tra-

versé l'Atlantique. Vous pouvez choisir entre les poissons renommés de la Norwège et les porcs célèbres de Chicago. Vous pouvez faire mieux encore : prendre un morceau de viande crue venue de l'Uruguay, si fraîche et si saignante, qu'elle parait tuée du matin, et aller la faire cuire vousmême au miroir ardent de l'université de Tours, dans la galerie des arts libéraux de France. Puis il y a les restaurants hollandais, américains, anglais et espagnols. Vous avez à votre service cent belles filles vêtues de noir et de blanc, dans un monumental bouillon Durai qui ressemble à un temple des Indes. Si vous avez un faible pour la Russie, vous pouvez aller au restaurant russe, où de petites mains polonaises, moscovites, arméniennes, caucasiennes, vous servent le vrai kumysy venu des steppes de l'Oural, ou l'eau hygiénique de la Neva, ou la colebiaka d'herbages et de poisson, ou quelque autre pâtisserie turcorusse, assaisonnée avec le vin de Chypre. Pour dessert, la France vous offre le palais de Fontainebleau et des cathédrales gothiques en sucre, et des bouquets de roses et de violettes qui semblent fraîches cueillies. Après le dîner, vous recevez le café gratis de la république de Guatemala, à moins que vous ne préfériez celui qui a été choisi et trié par les négresses de Venezuela. Et puis, comme rincette, vous pouvez déguster un bitter

de nouvelle invention, que vous présente une Suissesse en costume bernois, à l'ombre d'un petit kiosque élégant, ou aller dans le kiosque hollandais, où trois belles Frisonnes au teint rosé, coiffées du casque doré, vous servent le curaçao et le schiedam. Vous pouvez encore vous risquer à goûter de la liqueur de figues dans le pavillon du Maroc, égayé par les grincements de trois musiciens, don! l'un pèse cent neuf kilogrammes quand il a l'estomac vide; ou vous mettre entre les lèvres un cigare d'un nouveau genre, qui, au lieu de fumée, vous envoie dans la bouche un petit verre de cognac. N'en avez-vous pas assez? Mais vous voulez fumer. Eh bien , voici les cigares détestables de la république d'Andorre, et la magnifique exposition des cigares de Cuba, de loute grandeur et de toute forme, dorés, armoriés, parfumés — vrais petits objets d'art — répandus à profusion, devant lesquels le fumeur italien, exténué, passe en soupirant et en frémissant. Toute cette double galerie des produits alimentaires est admirable de variété et de richesse. C'ebt une architecture sans fin de boutiques qui s'élèvent en tours, en escaliers à limaçon, en gradins multicolores et scintillants; une multitude de petits temples brillants d'or et de cristaux, qui pourraient couvrir des statues de dieux, et qui couvrent du lard salé : une magnificence de

petits théâtres, d'autels, de trônes, de bibliothèques, pleins de friandises si gracieusement disposées et décorées, que le grand peintre des Halles de Paris pourrait en tirer un tableau merveilleux pour un de ses romans à venir.

Le spectacle le plus beau est celui que présente le public. A certaines heures, l'enceinte de l'exposition est plus peuplée que beaucoup de grandes villes. Les visiteurs entrent par vingt portes. Les allées, les. vestibules, les galeries, les passages transversaux, et le labyrinthe infini des salles du Champ de Mars, ressemblent à une fourmilière; et on a de la peine à ne pas s'y perdre, dans les « seclions étrangères » en particulier, où les vendeurs forment à eux seuls une espèce d'exposition anthropologique très amusante. On y voit un grand nombre de belles jeunes Anglaises qui travaillent, attentives et impassibles, au milieu de ce va-el-vient, comme si elles étaient chez elles. Les Japonais, vêtus à l'européenne, bavardent et jouent, assis autour de leurs petites tables, gais, peut-être avec un peu d'ostentation, pour se donner l'air de gens qui se trouvent très bien à leur place au cœur de la civilisation occidentale ; et, de fait, ils ont déjà pris tellement l'air de la maison, que presque personne ne les regarde. Les Chinois, au contraire, ont toujours autour d'eux un cercle de curieux, auxquels ils jettent de temps

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en temps un regard méprisant, qui révèle, comme un éclair, l'orgueil de leur race ; puis ils reprennent leur impassibilité d'idole, d'où les tire seulement la voix des acheteurs. On voit des marchands orientaux, en turban, qui traînent leurs savates au milieu de toutes ces merveilles, regardant paresseusement autour d'eux avec la même stupide et irritante indifférence qu'ils montreraient dans leurs vieilles baraques de bazars. De temps en temps on en trouve trois ou quatre en extase devant une caricature ou une marionnette qui étend les bras. Il y a là beaucoup d'Algériens : des Arabes et des Maures, des nègres. On rencontre des groupes de spahis, enveloppés dans leurs grands manteaux blancs : ce ne sont plus les figures hardies de 1859 ; l'orgueil de la vieille armée d'Afrique ne brille plus dans leurs grands yeux noirs. Comme une guerre malheureuse change les visages !

Çà et là, on voit aussi quelque face couleur de cuivre, et quelque vêtement arlequinesque des pays limitrophes de la Chine. En outre, il y a une multitude immobile et muette de gens de tous pays, qui produit, une étrange illusion. A chaque instant, vous heuitez du coude quelqu'un qui vous parait une personne vivante, et c'est un gros mannequin peint et habillé de la tête aux pieds, qui vous fait rester bouche béante. 11 y a

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des sauvages du Pérou, des indigènes d'Australie avec leurs grandes chevelures laineuses, des guerriers du moyen âge, des dames en grande toilette, des soldats italiens, des paysannes danoises, des laveuses malaises, des gardes nationaux d'Espagne, des Annamites, des Indiens, des Caftes et des Hottentots, qui vous apparaissent à l'improviste et fixent sur vous leurs yeux immobiles, comme des fantômes.

Le spectacle est encore varié et égayé par un grand nombre de dames qui circulent dans des fauteuils à roues en forme de voitures d'enfants, traînées par un conducteur, poussées par leur mari, entourées de leurs enfants ; matrones puissantes, dont les rotondités débordent de toutes parts hors du petit véhicule ; longues demoiselles anglaises, qui s'y tiennent toutes recroquevillées avec les genoux au menton ; vieillards décrépits, qui probablement jouissent là du dernier plaisir de leur vie ; vieilles patriciennes paralytiques, enfants merveilleusement blonds et roses des pays du Nord, qui forment tous ensemble, dans ce labyrinthe de voies bordées de maisons de verre, une espèce de carnaval burlesque digne du crayon de Cham. Dans la rue des Nations, à l'ombre des ravaudeuses d'osier, beaucoup de gens font collation sur leurs genoux, comme en voyage, et les enfants vont chercher de l'eau aux

fontaines du Japon ou de l'Italie; d'autres grignotent en marchant du pain et du jambon ; des couples conjugaux dorment à poings fermés sur les bancs au milieu de la foule ; et d'autres couples, qui ont apporté leurs amours à l'Exposition, se servent de deux ravaudeuses mises en face l'une de l'autre pour se faire quelque caresse de contrebande.

Dans les salles, c'est aussi un divertissement d'étudier les divers types de visiteurs. Il y a les chevaux échappés, qui parcourent tout sans rien voir, pris d'une sorte d'exaltation fébrile, et les visiteurs patients, qui se sont fait un programme, qui avancent d'un pas par quart d'heure, qui méditent sur les catalogues, qui regardent, tàtent et discutent le moindre petit objet : ils emploieront probablement six mois à faire le tour du Champ de Mars. Entre les exposants, on remarque les visages radieux des heureux qui ont trouvé là gloire et fortune, et qui trônent sur leurs sièges au milieu de la foule des curieux et des acheteurs ; et les pauvres diables dédaignés, assis dans leurs coins solitaires, la tête basse et le visage mélancolique, méditant sur la perte de leurs espérances. Dans les dernières salles, les divans sont tous occupés par des visiteurs exténués. On y voit des familles entières de bons provinciaux, épuisés, abasourdis, hébétés; les papas

tout en eau, les mamans essoufflées, les demoiselles affaissées, les enfants morts de sommeil; si

bien qu'on est tenté de leur dire : Mais, malheureux, qui vous a conseillé de venir à l'Exposition4?

La plus grande foule se trouve sous les grandes arcades des Beaux-Arts et autour du pavillon de la Ville de Paris, qui dresse ses frontons pavoises au milieu du Champ de Mars. C'est là le lieu de réunion de l'état-major de l'Exposition. Là. se groupent les artistes et les commissaires de tous les pays ; là les ouvriers se réunissent et se partagent, là les critiques font de grands gestes en l'air, les journalistes prennent des notes, les dessinateurs font des croquis ; là les discussions s'échauffent, les curieux cherchent des visages illustres, les nouveaux arrivés se retrouvent, les célébrités de l'Exposition passent entre les saluts et les coups de chapeaux. Voici M. Hardy, par exemple, l'architecte du palais du Champ de Mars; voici M. Duval, le directeur des travaux hydrauliques, et MM. Bourdais et Davioud, les architectes du palais du Trocadéro. Et, pour peu que vous ayez une face un peu extraordinaire et deux amis à vos côtés qui vous parlent respectueusement, vous pouvez très facilement passer pour un prince ou pour un roi qui visite l'Exposition sous un strict incognito et entendre, autour de

vous çà et là, un sourd murmure de vestibule de cour.

Il y a là de quoi satisfaire tous les goûts et tous les besoins, et parer à tous les accidents. Vous pouvez envoyer un télégramme chez vous, écrire vos lettres, prendre un bain, vous faire donner de temps en temps une secousse électrique, vous faire peser, porter, photographier, parfumer, nettoyer ; vous voyez des stations de pompier-, des corps de garde, des pharmaciens, des infirmeries; il n'y manque qu'un cimetière. Il y a des heures de conférences et d'expériences scientifiques, où les visiteurs accourent avec empressement. Ici, dans la section française, on communique au public les œuvres de la bibliothèque du corps enseignant ; plus loin, un professeur explique des modèles d'anatomie ; clans la section russe, on fait les expériences du passage de l'air à travers les murs ; un médecin américain fait fonctionner des appareils chirurgicaux; un dentiste opère l'extraction des dents cariées avec un instrument à vapeur. On peut aller assister à la fabrication des cigarettes de Fiance, voir faire le papier de la fabrique Darblay, voir les expériences de la lumière électrique dans le pavillon russe, ou celles du chauffage et de l'éclairage dans le parc du Champ de Mars. D'autres vont éprouver le téléphone Bell, ou l'appareil télégraphique qui

transmet, avec un seul fil, deux cent cinquante dépêches à l'heure, ou le sémaphore de notre Pellegrino ; ou bien encore lire les anciens procès de sorcellerie, exposés dans le pavillon du ministre de l'intérieur de France. En même temps, des maîtres expliquent les nouvelles méthodes d'enseignement, tous les inventeurs ont leur cercle d'auditeurs, toutes les nouvelles machines sont en mouvement, les grands albums s'ouvrent, les cartes géographiques se déploient, les sphères tournent, mille instruments jouent ; il y a de tous les côtés speclacle, école ou conférence ; l'Exposition est devenue un immense Athénée inlernational qui vous offre pour vingt sous toute la science humaine.

Ce qui attire le plus de monde à toute heure, c'est l'exposition des beaux-arts. Mais c'est à peine si j'ai le courage d'y entrer. La seule chose qui me réconforte, c'est la pensée que je n'aurai à rendre que l'impression confuse de la première visite. Il y a dix-sept pinacothèques, en une succession de pavillons qui s'étendent d'un bout à l'autre du Champ de Mars — le monde entier, on peut le dire — le passé et le présent, les visions de l'avenir, les batailles, les fêtes, les martyres, les cris d'angoisse et les folles risées : toute la grande comédie humaine, avec l'intinie variété des scènes à travers lesquelles elle se déroule, du palais à la

chaumière, des déserts de glace aux déserts de sable, desplus sublimes hauteurs aux plus secrètes profondeurs de la terre. C'est la partie de l'Exposition où l'on reçoit les impressions les plus vives. Combien j'ai vu de regards émus, d'expressions de pitié, de douleur, d'horreur, et combien de sourires sur de beaux visages, qui me restèrent dans la mémoire comme un reflet des tableaux ! L'énorme musée s'ouvre avec l'exposition de la sculpture française, que suivent les salles de l'Angleterre. Ici, à dire vrai, de toute celte peinture correcte, pâle, diaphane, de couleurs limpides, je me rappelle seulement cette splendicle glorification de la vieillesse guerrière, de Hcrkomer, les Invalides de Chelsea, devant lesquels on inclinerait le front en signe de vénération ; les Pauvres de Londres , de Luke Fildes, qui m'ont fait sentir le froid d'une nuit de janvier et l'angoisse de la misère sans abri; et le Daniel dans la fosse aux lions, de Briton Rivière, où la tranquillité sublime de l'homme devant ce groupe de bêtes affamées, mais fascinées, subjuguées, écrasées par une force surhumaine et invisible, est rendue avec une puissance qui vous met au cœur l'épouvante mystérieuse du prodige. Devant cent autres tableaux, je passe à la hàle, poussé par l'impatience d'arriver à l'Italie, où je trouve une foule souriante qui semble amoureuse des statues. J'en-

tends quelqu'un qui gromellc : « Et dire que toutes ces petites choses nous viennent de la patrie de Michel-Ange! » — Mais tous les visages qui m'entourent expriment un sentiment d'admiration tendre et sereine. Devant les tableaux de De Nittis, le peintre hardi et fin de Paris et de Londres, il y a un groupe de curieux qui se disputent la place ; et l'on devine au mouvement des visages, à la vivacité des gestes et. des dialogues, ces chocs de jugements contraires d'où jaillissent les étincelles qui finissent par former une auréole. Quelqu'un dit : «Jolies pages de journal illustré! » Mais on respire l'air des boulevards, on sent l'humidité de la Tamise, on devine l'heure, on reconnaît les visages, on vit de toute cette vie. Dans l'autre salle, je regarde autour de moi, cherchant si Pasini y est, pour lui crier : « Salut, ô frère du soleil! » Son fort et splendide Orient est là, qui fait rêver cent regards pensifs. Et je voudraisvoir Michetti, pour lui ci ier que j'adore les jambes de ses baigneuses et l'azur fabuleux de ses marines. Voici enfin Jenner. Ici, j'observe une chose singulière. Les gens qui entrent avec un sourire sur les lèvres s'arrêtent, et leur front se plisse. Tous les visages réfléchissent un instant le visage attentif et résolu de Jenner, comme si tous, pour un moment, se sentaient dans les mains la lancette bienfaisante du docteur et le bras récalcitrant de l'enfant ; et

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tous pensent, et personne ne parle, et ceux qui se sont déjà éloignés s'arrêtent ou se retournent, comme tirés en arrière par la chaîne tenace d'une pensée. Quelle joie! Et j'en éprouve une autre dans la salle voisine, en rencontrant l'honnête et bienveillant visage de Monteverde, qui m'accompagne jusqu'à la frontière d'Italie.

De là, je m'avance dans les salles de la peinture étrangère, où le ciel se couvre et où l'air se refroidit. La Suède et la Norwège ont peint leurs crépuscules mélancoliques : matinées grises d'automne, étranges clairs de lune sur des mers étranges, pêcheurs et naufrages, où se montre, plus encore que l'art, l'amour profond et doux de la patrie, coloré d'une tristesse virile : cinq cents tableaux, dominés tous par les « soldats suédois portant le cadavre de Charles XII », sur la pente d'une route solitaire, clans la neige : sanglants, tristes, superbes, beau tableau simple et solennel de Cederstrom, conçu par une àme de poète et senti par une âme de soldat.

Les États-Unis viennent ensuite. Le colosse aux cent têtes a encore sa grosse main de travailleur un peu rebelle au pinceau. Je ne me rappelle que le rire de la belle femme d'Hamilton, et les figures bouffonnes des danseurs de Brown . La plupart des autres tableaux trahissent des peintres échappés de la maison, qui ont étudié à Paris, à Dusseldorf,

80 SOUVENIRS DU PARIS

à Monaco, à Rome, et pris la couleur, mais lavée, affaiblie, de leur nouvelle patrie. El. tout de suite après, la France — qui a mis le inonde sens dessus dessous. L'histoire, la légende, la mythologie, le christianisme, l'épopée napoléonienne et la vie mondaine, le portrait, la miniature et le tableau démesuré, l'audace folle et la pédanterie, tout y est; mais par-dessus tout, une grande richesse d'invention et de pensée, qui révèle le secours puissant d'une littérature populaire et imagée, d'un sentiment dramatique vif et large, et de la vie variée, pleine, passionnée, tumultueuse d'une métropole énorme. Dans les premières salles, j'entrevois les tableaux sentimentaux, léchés, de Bouguereau. Doré y a mis une de ses mille visions d'un monde mystérieux, où l'on reconnaît à peine quelques formes vagues de choses et de créatures terrestres. Puis vient l'œuvre savante et sévère d'Albert Maignan, et celle d'Isabey, pleine d'imagination, confuse, vue comme à travers le voile d'un songe, dans le lointain de l'espace et du temps. Dans une autre salle, le fantôme épouvantable de saint Sébastien, de Boulanger, se dresse devant Maximien-IIerculc, et Moreau vous fatigue et vous tourmente l'esprit avec des songes bibliques et mythologiques pleins de terreurs, d'illusions et d'énigmes, qui restent en conflit dans votre mémoire comme les for-

mules mystérieuses et sinistres d'une incantation. Puis se succèdent les portraits, pleins de vie et de force. Dubufe présente Emile Augier, Gounod, Dumas; Carolus Duran, Emile de Girardin ; Perrin expose Daudet ; et Thiers revit glorieusement sur la toile de Bonnat, devant laquelle se presse la foule. Une autre foule, silencieuse et immobile, annonce dans la même salle les merveilleuses miniatures de Meissonnier. Plus loin sourient les patriciennes élégantes de Cabanel, et Laurens vous arrache un soupir, en montrant ensemble dans son noble Marceau, la beauté, l'héroïsme et la mort. J'avance, et je me trouve devant cette rangée merveilleuse d'échinés courbées qui a fait sourire le monde entier : VÊminence grise , de Gérùme. Puis vient le formidable bourreau du pauvre Henri Regnault, tableau splendide^ et triste, qui sert de couvercle à un sépulcre. Et enfin les gigantesques et tragiques toiles de Becker et de Benjamin Constant : Respha repoussant le vautour loin du gibet des fils de Saûl, et Mahomet II entrant dans Constanlinople au .milieu des ruines et des morts, dans la même salle où l'esclave empoisonné de Sylvestre agonise sous les yeux de Néron impassible, et où le David de Fcrricr soulève la tète monstrueuse du créant. Au fond s'agite et rit la grande bacchanale de Du va!.

82 SOUVENIRS DE PAlîls.

On sort de là fatigué et la tète brouillée, comme de la représentation d'une tragédie de Shakespeare, et on enlre parmi les grands tableaux historiques de l'Autriche -Hongrie, resplendissants d'armes, d'or et de soie, et au milieu des grands porlraits à la Yelasquez et à la Van Dyck, qui donnent à ce lieu l'aspect grave et magnifique d'un palais de roi. Ici, je voudrais baiser au front Munkacsy, qui peignit cette divine tète de Milton, et crier un vivat sonore devant l'énorme, splendide, tumultueuse, téméraire toile de Makart, tout éclairée par le visage blanc de Charles-Quint, sur lequel brille une pensée vaste comme son règne et une expression impossible à oublier de grâce, de jeunesseetde majesté sereine, qui nous fait ajouter un applaudissement aux clameurs de son triomphe. Et voici Don Quichotte, les manolas, les majos, les portraits gracieux de Madrazo et la Lucrèce romaine de Plasencia, sur laquelle glisse un reflet des hardiesses de Goya. Mais il y a une paroi devant laquelle le cœur se serre. Pauvre cher Fortuny, belle fleur de Séville épanouie au soleil de Rome! Ses chefs-d'œuvre sont là, chauds, lumineux, pleins de gaieté et de vie, une foule émue les dévoie des yeux, et lui, il est couché sous la terre. Et le pauvre Zamacoïs, lui aussi, ne peut plus venir jouir du triomphe de belli cènes de moines et de fous ; et dans

les salles autrichiennes, Czermak ne peut plus venir voir les yeux briller et se mouiller de larmes devant son glorieux Monténégrin blessé. Combien de chers et nobles artistes manquent à la fête! Le regard les cherche encore dans la foule, pendant que la pensée s'élance vers les cimetières lointains, et leurs tableaux répandent aux alentours la tristesse du dernier adieu.

Je ne garde des salles suivantes qu'une vague réminiscence de mers orageuses, de steppes illuminées par la lune, de solennels couchers de soleil sur d'immenses solitudes de neige, de paysages tristes de Finlande et d'Ukraine, dans lesquels réapparaissent confusément les faces menaçantes d'Ivan le Terrible et de Pierre le Grand, et les cadavres ensanglantés des martyrs bulgares. Ici, l'art semble se reposer un peu pour se relever plus vigoureux et plus hardi. Et il se relève en effet en Belgique, riche, inspiré, empreint d'un caractère propre, nourri de fortes études et de traditions glorieuses. A. Stevens et Willems exposent leurs scènes de mœurs, admirables de grâce et de coloris, et J. Stevens ses chiens inimitables ; Wauters et Cloyscnaar dominent triomphalement l'es hautes difficultés du tableau d'histoire et les difficultés délicates du portrait ; et cent autres artistes luttent avec une variété merveilleuse de paysages pleins de poésie, de marines mélanco-

liques, d'adorables têtes d'enfants, de badinages subtils, de gracieuses fantaisies qui élèvent l'esprit et épanouissent le cœur. Puis viennent le Portugal et la Grèce : grands noms, petites choses. Et pourtant, il y a là de petits tableaux délaissés et dédaignés, qui laissent une impression ineffaçable, comme la Mère de Mégare, de Ralli, cette pauvre femme de pêcheur assise dans sa pauvre chambre, qui tient ses mains croisées et ses yeux attachés sur un berceau vide, fait de quatre planches grossières, et qui semble dire : « Il n'y est plus ! » pendant que les draps encore froissés font comprendre qu'on vient de l'emporter, et que, sur cette désolation, descend par la fenêtre ouverte le gai rayon de l'aube qui l'éveillait chaque jour : expression rendue peut-être avec inexpérience, mais d'un sentiment sublime, qui vous met au cœur le frémissement d'un sanglot.

Après la Grèce vient la peinture fraîche et facile de la Suisse, de cent styles variés; vraie image d'un pays fait de pièces et de morceaux et d'une famille d'artistes errant à la recherche d'un idéal, d'une école, d'un centre de sentiments et d'idées . Ils mêlent à leur patrie aux flancs agrestes, aux cascades, aux gorges, aux glaciers, aux ouragans, les. Alpes, les rives riantes de Sorrenle, l'architecture à arabesques du Caire, les ardentes solitudes de la Syrie, la campagne désolée de Rome, et des

souvenirs de toutes sortes de leur vie variée et aventureuse, semblable à celle de leurs aïeux, qui portèrent l'uniforme de tous les rois et versèrent leur sang pour toutes les bannières.

Après la Suisse vient le Danemark, qui rappelle au monde ses gloires guerrières, avec la bataille d'Isted, de Sonne, et les batailles navales de Lemern, de Marstrand. Mais il est beau, il est émouvant de voir passer tous ces peuples, dont chacun montre avec amour et fierté ses soldats, ses rois, ses belles femmes, ses enfants, ses cathédrales, ses montagnes. L'élan de sympathie qu'on n'éprouverait pas pour chacun pris à part, on l'éprouve pour tous, en les voyant ensemble ; et le cœur répond à toutes ces manifestations de l'amour de la patrie avec une expansion de tendresse qui embrasse l'univers. Les autres tableaux danois sont des paysages qui rendent de pâles effets de soleil sur des campagnes neigeuses, sur des parcs et des châteaux seigneuriaux, sur de grands bois; et des scènes intimes de mœurs, ingénieusement senties et rendues avec une fidélité scrupuleuse, qui laissent dans la mémoire mille images de figures, d'attitudes, d'objets, de scènes de mœurs, comme ferait un mois de séjour en Danemark. Et de là j'arrive, presque sans m'en apercevoir, dans les salles de la Hollande, devant une peinture qui semble voilée par les vapeurs des grandes plaines

submergées; et je vois vaguement devant moi, comme à travers un voile, les pauvres et les malades d'Jsraëls, le peintre du malheur; les belles marines de Sfesdag, les polders de Gabriel, les chats d'Henriette Ronmr, et cent autres tableaux gris, noirs, humides, de mauvaise humeur, où je cherche inutilement un rayon de la lumiôre miraculeuse de Rembrandt ou un reflet du grand rire irrésistible de van Steen.

La dernière salle est la vaste salle de l'Allemagne, magnifique et triste, où l'on s'aperçoit, dès l'entrée, du vide énorme laissé par Kaulbach. Mais c'est une peinture puissante, rajeunie à toutes les sources vives, fortifiée par de larges études, variée, hardie, virile, pleine de sentiment, d'une grande finesse d'observation et d'intentions, qui éveille une admiration pensive et secoue le cœur jusque dans ses fibres les plus secrètes. Je n'oublierai, jamais plus, certes, ni les tètes vives et parlantes de Knaus, ni l'usine ardente de Menzel, ni les superbes Cosaques de Brandt, ni la profonde tristesse du Baptême de Hoff, ni le rire comique des soldats et des nourrices de AYerner, ni la mère et le père admirables de Hildebrand, qui interrogent le visage pâle de l'enfant malade, effrayés par un pressentiment terrible. Et c'est avec cette tristesse dans le cœur que je sortis de l'Exposition des beaux-arts.

Mais à peine fus-je dehors qu'il me vint une autre pensée. Mon esprit se représenta les mille artistes dont j'avais vu les œuvres, inconnus et fameux, jeunes gens qui envoyèrent là leur première inspiration et vieillards qui y laissèrent leur dernière; je les vis répandus par le monde, dans leurs ateliers pleins de lumière, ouverts sur les campagnes solitaires, sur les jardins, sur la mer et sur les rues bruyantes ; et je pensai à tout ce qu'ils avaient versé de vie à eux tous dans ces cent salles que j'avais traversées au pas de course, quelle part de leur âme ils avaient mise dans ces toiles et dans ces marbres; combien d'inspirations d'amants et d'époux, combien de veilles , de méditations, combien de pinceaux brisés, de cœurs blessés, de souvenirs d'aventures et de voyages lointains, quelle vaste épopée d'amour, de douleurs, de triomphes et de misères ces œuvres représentaient. Je songeais à ceux qui étaient déjà descendus au tombeau, consumés par la terrible fièvre de l'art, et à ceux qui y descendraient, encore jeunes et pleins d'espérances; je songeais à L'immense trésor d'images, de sentiments et d'idées qu'emporteraient de ce lieu les millions de visiteurs de toute la terre ; et, en pensant à toutes ces choses, en regardant cette longue rangée de pavillons, je me sentis pris tout à coup d'un tel sentiment de tendresse et de gratitude,

88 SOUVENIRS I>E PARIS

que s'il lut passé en ce moment-là un peintre, n'importe lequel, je lui aurais sauté au cou, aussi vrai que le soleil brille.

La dernière salle des Beaux-Arts débouche dans la galerie du Travail. Impossible d'imaginer un plus étrange changement de scène. Ici, tout est mouvement et bruit. On voit les petites industries à l'œuvre. Il y a un grand nombre de comptoirs, circulaires ou carrés, qui servent à la fois de fabrique et de boutique, où travaillent sans cesse des hommes, des femmes et des enfants, au milieu d'une foule de curieux, qui forment une chaîne non interrompue de grands anneaux noirs mobiles, d'un bout à l'autre de l'immense salle. Ici on travaille l'or, l'écaillé, l'ivoire, la nacre; on fabrique des objets de filigrane; on fait des éventails, des brosses, des porte-monnaie, des montres. Il y a entre autres un groupe d'ouvrières qui font des poupées avec une rapidité prestigieuse, et d'autres qui font des fleurs d'étoffe, d'émail, de plumes, avec une légèreté et une grâce telles, qu'il semble les voir s'épanouir entre leurs doigts. Ailleurs on tisse la soie, on peint sur porcelaine, on travaille le cuivre, on fait de la gutta-percha, on fabrique des pipes d'écume. Dans un coin, on voit les patientes petites mains normandes travailler la dentelle. Au milieu de la salle, on taille le diamant. Ici pieu vent les cartes de visite, là les

épingles, plus loin les boutons; d'un coté se font les tresses et les chignons, de l'autre les petils paniers et les boites de paille. Un groupe d'Indiens, coiffés d'énormes turbans bariolés, travaillent à des châles. Il y a une longue rangée de petits fourneaux, de petites machines vibrantes, de petites flammes de gaz, de têtes penchées, de mains en mouvement, de gens qui interrogent et de gens qui expliquent; un murmure de voix, un mouvement aftairé, un travail vif, gai et sonore, qui vous donne envie de faire quelque chose. Et la voûte élevée répercute bruyamment les sifflement aigus qui semblent des cris de joie enfantine, le battement cadencé de cent marteaux, le grincement des limes et des scies, mille tintements cristallins et métalliques, et le murmure sourd de la foule qui passe en processions, en troupes, en groupes, comme une armée débandée, pour se répandre de nouveau dans les jardins ou dans les galeries des Machines.

Ici, le spectacle est digne d'une ode de Victor Hugo. Au premier moment, il semble qu'on soit sous une des immenses toitures voûtées des gares de Londres. Il y a deux galeries, longues comme le Champ de Mars, larges à tenir quatre-vingt-dix hommes de front, et remplies de lumière, dans lesquelles mille machines énormes, une armée de cyclopes de métal, menaçants et splendides, lèvent

Jcurs têtes, leurs bras, leurs maillets, leurs ajustements de fines lames, jusqu'aux hautes voûtes, et produisent le fracas d'une bataille. Une immense transformation de choses s'accomplit de tous côtés. Une feuille de papier se change en enveloppes de lettres, la ficelle en cordes, le bronze en médailles, le fil de laiton en épingles, la laine en chaussettes, la pièce de bois en parties de meubles; la brodeuse suisse brode avec cent aiguilles ; le papyrographe anglais reproduit trois cents exemplaires d'un manuscrit; la machine des savons les taille en cubes, les enveloppe et les pèse; la machine de Marinoni imprime des journaux; les gigantesques fileuses de Birmingham et de Manchester travaillent à côté des machines à extraction des minières ; la grande machine à glace jette son furieux souffle gelé au milieu des haleines de feu des machines à gaz ; d'autres travaillent les diamants, d'autres déchirent et tordent le métal comme une pâte, d'autres lavent, raffinent, transvasent, dessinent, peignent, écrivent; de tous côtés frémit la vie merveilleuse et horrible de monstres à cent bouches et à cent mains, qui irrite les nerfs, étourdit les oreilles et confond l'imagination. Çà et là, on voit la matière informe disparaître dans le ventre ténébreux de ces colosses, réapparaître en haut après quelques instants, déjà à demi travaillée et comme portée en triomphe, et puis se cacher

de nouveau, rejetée dédaigneusement en bas pour v subir les dernières transformations.... Ici travaillent des bras de géants, là des doigts de fées. D'un côté, le travail se présente sous l'aspect d'une desfruction furieuse, entre d'énormes dents de fer et des griffes d'acier, qui broient et déchirent avec un fracas d'enfer, où l'on entend comme un son confus de plaintes humaines, au milieu d'un mouvement de roues embrouillé, vertigineux, féroce, qui écraserait un Titan comme un fétu de paille. D'un autre côté, le monstre adouci caresse la matière prisonnière, la pelote, la lèche, la lisse délicatement, lentement, silencieusement, comme s'il le faisait pour jouer. D'autres machines colossales font des mouvements étranges et mystérieux, d'apparence presque humaine, avec une certaine grâce languissante d'ondulations féminines : celles-là inspirent une répugnance inexplicable, comme si elles étaient des êtres vivants dont on ne pourrait parvenir à saisir la forme. Entre les longs membres de tous ces travailleurs démesurés, s'agite comme une âme secrète un indescriptible chaos de petites roues qui semblent immobiles, de scies qui ont l'air de brins de fil, d'engins délicats, presque invisibles, qui vibrent, tremblent, trépident, et font paraître plus gigantesques encore, par le contraste de leur humble petitesse, les roues énormes, les charnières colossales, les chaudières titani-

qucs, les courroies sans fin, les grues, les pistons, les tubes monstrueux, qui s'élancent en haut comme des colonnes monumentales, et se succèdent en une file sans terme, présentant l'aspect de je ne sais quelle bizarre et informe ville de métal, où se débat dans les chaînes une légion de damnés et de fous. Mais l'homme travaille, lui aussi; un grand nombre de femmes font marcher des machines à coudre; autour des grandes machines veillent des ouvriers, des mécaniciens et des artisans de tous les pays, vêtus de couleurs sombres, qui observent, notent, se glissent partout, entre les pistons et les roues, au péril de leur vie. Parmi eux on voit souvent çà et là des figures pâles et creuses, mais pleines dévie, qu'anime une volonté de fer et une ambition implacable. Qui sait! ouvriers obscurs aujourd'hui, peut-être inventeurs glorieux demain. Toute l'énorme galerie est pleine de l'immense agitation du travail. Et tout d'abord cette agitation fatigue et attriste. Mais peu à peu, en v habituant son oreille et en y arrêtant sa pensée, on entend, dans ce fracas effrayant de sifflements, de coups, de grincements, de gémissements et de hurlements, la voix profonde de la multitude, les cris excitants de la lutte et le hourrah formidable de la victoire de l'homme. L'homme, qui en entrant s'était senti écrasé, reprend conscience de son être, et contemple cette immense force, sus-

citée et disciplinée par la pensée, avec un frémissement d'orgueil qui l'élève et le fortifie. Et cet immense arsenal d'armes pacifiques, ces drapeaux qui pendent à la voûle, grands comme des voiles de navire, que gonfle l'air agité par les roues innombrables/ces monuments sauvages de cordages et de filets, ces pyramides des pioches qui servirent à défricher la terre du nouvel hémisphère, ces trophées d'instruments pour la pêche des grands cétacés des mers polaires, ces troncs gigantesques des forêts vierges, ces armatures colossales des plongeurs, ces tours de marchandises, ces phares tournants, parmi les nuages de fumée, les jets d'eau et les pluies de vapeur des machines, tout ce majestueux et terrible spectacle, salué par les détonations des machines à gaz, par le son des trompettes et par les accords solennels des orgues lointaines, qui portent dans cet enfer la poésie de l'espérance et de la prière, s'empare peu à peu de vous, fait vibrer toutes les puissances de votre âme, allume dans votre cœur la fièvre du combat, et vous fait sortir de là , l'esprit plein de desseins audacieux et de résolutions glorieuses.

De la galerie des machines françaises, on passe dans une longue allée toute vermeille de roses, et de là... Mais il n'y a pas un lecteur raisonnable qui attende de moi la description des « annexes » du palais du Champ de Mars, qui forment à elles

seules une seconde Exposition universelle. 11 y a là deux milles de jardins, de loits, de pavillons, de maisons rustiques, où recommence la série des musées et des fabriques; il y a de quoi s'y promener un mois. Ici se tiennent surtout les spécialistes. La majorité des visiteurs n'y va que pour se rafraîchir la tête au grand air. Mais il faut penser à ce qu'a coûté la construction de cette ville éphémère, et à ce qu'elle coûte encore chaque jour. C'est une chose qui effraie, en vérité. Il faut considérer d'abord le travail de nivellement, dans lequel on a remué ou transporté cinq cent mille mètres cubes de terre ; se représenter l'énorme tranchée qui serpente sous le palais du Champ de Mars, et distribue en seize grands courants l'air condensé par les ventilateurs ; embrasser avec la pensée l'action puissante des grands générateurs qui procurent la vapeur aux machines motrices ; le travail titanique des trente machines motrices qui transmettent la vie à toutes les machines de l'Exposition ; le mouvement continu des formidables pompes aspirantes qui prennent des torrents d'eau dans la Seine et les distribuent, par un labyrinthe de canaux et de réservoirs souterrains, dans les conduits du Champ de Mars, aux bassins, aux fontaines, aux aquariums, aux ascenseurs des tours, à la cascade du Trocadéro. Il faut se représenter le réseau infini de voies ferrées qui couvrait

cet espace pendant les travaux de construction, et les machines innombrables qui aidèrent les bras de l'homme pour élever ces masses énormes; puis il faut rappeler à sa mémoire le travail immense et fébrile du dernier mois, une armée d'ouvriers de tous pays, fourmillant sur le bord des toits, sur le sommet des dômes, dans les profondeurs de la terre, suspendus à des cordes, debout sur des échafaudages vertigineux, en groupes, en chaînes, en essaims, le jour, la nuit, à la clarté des torches, à l'ôblouissement de la lumière électrique, au milieu de nuages de poussière et de vapeurs, pendant que le monde frémissait d'impatience — et enfin se rappeler qu'il sortit de là ce merveilleux caravansérail décent peuples, plein de trésors, de végétation et de vie, et que vingtquatre mois auparavant il ne s'y trouvait qu'un désert; alors, on ne contient plus cette admiration qui, au premier abord, avait été troublée par une apparence désagréable.

Il faut voir ce grand spectacle, le soir, des hautes galeries du Trocadéro. De là-haut, embrassant d'un seul regard, comme si on était à la cime d'un mont, cette vaste esplanade pleine de souvenirs, qui vit les fêtes symboliques de la Révolution, et qui entendit les hourrahs des armées de Marengo et de Waterloo ; ce palais énorme et magnifique, au-dessus duquel flottent tous les dra-

peaux de la terre ; le grand fleuve, les vastes parcs, les mille toils, les cent torrenls humains qui serpentent dans l'enceinte immense, inondée de la lumière chaude et dorée du couchant, l'esprit s'ouvre à mille nouvelles pensées. On songe aux millions de créatures humaines qui travaillèrent pour remplir ce musée énorme, depuis les artistes célèbres jusqu'aux ouvriers solitaires et inconnus; on pense aux mille choses réunies là, sur lesquelles ont coulé les larmes de l'ouvrière et la sueur du forçat; aux trésors conquis au prix de vies innombrables ; aux victoires obtenues par le travail accumulé de dix générations; aux richesses des rois, aux cahiers des enfants, aux sculptures informes des esclaves, confondus tous sous ces voûtes dans une sainte égalité devant l'univers. On pense aux voyages fabuleux que firent ces travaux et ces produits, traînés sur les schlittes des montagnes , portés par les caravanes à travers les forêts et les déserts, lires du fond de la mer et des entrailles de la terre, transportés sur les fleuves immenses et sur l'Océan orageux, comme pour se rendre à un pèlerinage sacré; on pense aux espérances et aux ambitions qui les accompagnèrent, aux idées sans nombre qui jaillirent des rapprochements, aux nouvelles hardiesses qui naîtront des trioinplies, aux récits fabuleux nui se rediront jucwpir« dans les cabanes des

colonies les plus éloignées. On se dit qu'enfin, grâce à tout cela, mille mains se sont serrées, qui ne se seraient jamais rencontrées ; que, comme en vertu d'une trêve de Dieu, beaucoup de haines se sont apaisées pour un temps ; que des millions d'hommes, accourus ici, se répandront par toute la terre, emportant un trésor de noms aimés, inconnus d'eux autrefois, de nouvelles admirations, de nouvelles sympathies, de nouvelles espérances, et un sentiment plus grand et plus puissant de l'amour de la patrie. On pense toutes ces choses, et, en les pensant, l'on applaudit sans doute avec plus d'enthousiasme à l'Exposition; mais plus encore que l'Exposition, on bénit cette auguste loi, cette immortelle et sainte nécessité : le Travail. Et on voudrait le voir, comme un dieu, symbolisé dans une statue démesurée et splendide, qui eût les pieds dans les entrailles de la terre, et la tête audessus des montagnes, et lui dire : Gloire à toi, second créateur de la terre, maître formidable et doux ! Nous le consacrons la vigueur de la jeunesse, la fermeté de l'âge viril, la sagesse de la vieillesse, notre enthousiasme, nos espérances, notre sang. Toi, apaise les douleurs, fortifie les cœurs, rassérène les âmes, prodigue les saintes fiertés, dispense les repos féconds, rends fous les hommes frères et pacifie le monde, sublime ami et divin consolateur !

Il y a en France un écrivain parvenu en ces dernières années à un tel degré de gloire et de puissance, qu'aucune ambition littéraire ne peut jamais avoir rêvé d'arriver plus haut. Il est, du consentement presque universel, le premier poète vivant de l'Europe. Il approche de quatre-vingts ans : il est né la seconde année du siècle. ( Ce siècle avait deux ans. ) Il était déjà célèbre il y a cinquante ans, quand Alexandre Dumas disait à ses amis, en parlant de lui : « Nous sommes tous flambés; » et il ne connaissait que Marion Détonne. Son nom et ses œuvres sont connus par toule la terre. Cent mille exemplaires d'un de ses livres disparaissent en peu de jours. Les travaux de sa jeunesse sont encore recherchés aujourd'hui comme quand ils annoncèrent pour la première fois son nom à l'Europe. Tous ses cinquante vo-

lu mes sont pleins de jeunesse et de vie, comme s'ils étaient nés tous ensemble depuis peu. La vie de cet homme a été une guerre continuelle: une guerre littéraire, d'abord, proclamée du haut du théâtre, une guerre politique, ensuite, commencée dans les assemblées et poursuivie dans l'exil; l'une contre les classiques, l'autre contre un empereur: dans toutes les deux il a triomphé. Nul autre écrivain de son temps ne fut combattu plus que lui, et nul autre ne s'assit dans sa vieillesse sur un plus haut piédestal de dépouilles ennemies. Des phalanges d'adversaires furieux se jetèrent en travers de sa route : il passa, et ils disparurent. Ses grands rivaux descendirent l'un après l'autre dans le tombeau, sous ses yeux. Une série d'aventures tragiques dispersa sa famille; tous les rameaux de ce chêne tombèrent l'un après l'autre, frappés delà foudre: le vieux tronc demeura, sain et immobile. Il passa par toutes les épreuves : il fut pauvre, persécuté, proscrit, seul, vagabond, honni, raillé; mais il continua impassible, avec une obstinalion merveilleuse, son énorme travail. À des moments où on le croyait épuisé, il se relevait tout à coup transfiguré, avec des œuvres pleines de nouvelles forces et de nouvelles promesses.

Sur toutes les roules de la littérature il mit l'empreinte de ses pas gigantesques. Il ne se con-

tcnla pas d'essayer, il assaillit tous les camps de l'art, et y pénétra comme la tempête, renversant, brisant, laissant partout les traces d'une bataille. A la tribune, au théâtre, au tribunal, dans sa patrie, en exil, dans la poésie et dans la critique, jeune homme et septuagénaire, il fut toujours le même, audacieux, obstiné, sans frein, provocant, rude, furieux, sauvage. 11 se fît des armées d'ennemis, mais il entraîna des foules à sa suite. Une légion d'écrivains fanatiques et dévots se serra et se serre encore autour de lui, combattant pour sa défense et pour sa gloire. Mille esprits d'élite, à diverses époques, ne brillèrent que du reflet de son génie ; d'autres, attirés dans son orbite, y disparurent; d'aulres travaillèrent en vain toute leur vie à effacer de leur front la marque qu'il y avait imprimée. La peinture, la sculpture et la musique s'emparèrent des créations de son génie, et le rendirent populaire une seconde fois dans tous les pays civilisés. Un immense trésor d'images, de sentences, de métaphores, de formes nouvelles de l'art créé par lui, circule, vit et fructifie dans toutes les littératures de l'Europe. Il est depuis un demi-siècle un sujet perpétuel de discussions ardentes et fécondes. Fresque toutes les nouvelles questions littéraires ont leurs racines dans ses œuvres ou y ont rapport forcément, et il préside, invisible et sans être

nommé, à toutes les discussion*. Mais aujourd'hui les discussions, pour ce qui le regarde, ont presque complètement cessé, au moins en France. Son âge, ses malheurs, son immense renommée, la vitalité puissante de ses œuvres, fortifiée par de récents triomphes, la grande popularité de son nom, ravivée continuellement par sa parole et par sa présence, l'ont mis presque en dehors et au-dessus de la critique. Ses ennemis les plus acharnés d'autrefois se taisent ; ses adversaires politiques les plus enragés attaquent le républicain, mais respectent le poète comme une gloire de la France. Qui ne le reconnaît pas comme poète dramatique, l'admet comme romancier, l'adore comme poêle lyrique; d'autres, qui délestent son goût littéraire, acceptent ses idées ; ceux qui combattent ses idées sont enthousiastes de son style; et certains, qui n'admirent aucune de ses œuvres en particulier, admirent et exaltent la grandeur de l'édifice qu'elles forment toutes ensemble. Personne ne conteste son génie ; personne, en parlant de lui avec les étrangers, ne se montre incrédule ou hostile à l'hommage qui lui est rendu, et ceux mômes qui le haïssent sont fiers de lui. En outre, le courant politique du moment lui est favorable. C'est un poète populaire et un tribun victorieux, et il porte sur sa couronne de laurier comme une auréole sacrée

102 SOI fENIRS DE PARIS.

de génie tutélairc de la patrie. Il est arrivé à ce point culminant de la gloire, qu'on ne peut plus dépasser qu'en mourant. Sa maison est comme un palais. Écrivains et artistes de tous pays, princes et ouvriers, femmes et jeunes gens, enthousiastes ardents, vont la visiter. Chacune de ses apparitions en public est un triomphe. Son image est partout, son nom s'entend à propos de tout. On parle déjà de lui comme d'une gloire consacrée par les sièc'es, et on lui prodigue ces louanges démesurées et solennelles qu'on n'accorde qu'aux morts. Et il est encore plein de vie, de force, d'idées, de projets, et il annonce à chaque inslant la publication d'une œuvre nouvelle. Voilà l'homme dont je veux parler aujourd'hui. Après l'Exposition universelle, Victor Hugo : un sujet vaut l'autre, ce me semble.

Je crois, en disant ce que je pense de Victor Hugo, exprimer à peu près ce qu'en pensent tous les jeunes gens de mon temps. 11 n'est aucun de nous, certainement, qui ne se rappelle les jours où, tout jeune, il dévora les premiers volumes de Victor Hugo qui lui tombèrent enlre les mains. C'a été sans doute pour tous une émotion nou-

VICTOR HUCO. 103

velle, profonde, confuse, impossible à oublier. Nous nous sommes tous demandé bien des fois, eu interrompant la lecture : Quel homme esl celui-ci? En môme lemps doux et terrible, fantastique et profond, insensé et sublime, il nous fait sentir avec la même puissance la douceur du baiser de deux amants et l'horreur d'un crime. Il est naïf comme un enfant, et féroce comme un assassin, tendre comme une femme, mystique comme un prophète, violent comme un orateur de la Convention, triste comme un homme sans affections et sans espérances. En cent pages il montre cent visages. Il sait tout exprimer: les vagues sensations de l'enfance, sur lesquelles notre pensée s'est mille fois tourmentée en vain; les premiers et inexplicables troubles amoureux de l'adolescence, les luttes les plus intimes du cœur de la jeune fille et de la conscience de l'assassin : profondeurs secrètes de l'âme, que nous sentons en nous, mais où l'œil de notre esprit n'avait jamais pénétré, ombres de sentiments que nous croyions rebelles au langage humain. Son esprit embrasse tout l'univers. Il a, si l'on peut parler ainsi, deux âmes qui vivent en même temps dans deux mondes, et chacune de ses œuvres porte l'empreinte de sa double nature. Qui n'a fait mille fois cette observation? En haut, il y a son éternel ciel bleu qui reparaît à chaque page, le firmament mille fois

parcouru, les astres continuellement invoqués, les anges, les aurores, les océans de lumière, mille songes et mille visions de la vie future, un monde tout idéal où il se plonge comme un extatique, emportant avec lui le lecteur ébloui et étourdi; et au-dessous, des mers sombres et tempétueuses, des ténèbres sur des ténèbres, son ombre éternelle, ses abîmes, ses gouffres, le bagne, le cloaque, la Cour des Miracles, le bourreau, le crapaud, la pourriture, la difformité, la misère, tout ce qu'il y a de plus horrible et de plus immonde sur la terre. m

Le champ de ses créations n'a pas de limites. Rapprochez Cosette et Lucrèce Borgia, Roland de la Légende des siècles et Quasimodo, Déa et Marie Tudor, Gavroche et Charles-Quint, ses vierges mortes à quinze ans, ses galériens, ses sultans, ses gardes impériales, 'ses mendiants, ses moines, et vous croirez avoir devant vous L'œuvre non d'un seul, mais d'une légion de poètes. Repassez rapidement toutes ses créations : elles laissent l'impression des fragments d'une énorme épopée qui va de Caïn à Napoléon le Grand, et des souvenirs confus de divines amours, de luttes litaniques, de misères inouïes, de morts horribles, vues comme au travers d'une brume incertaine, interrompue çà et là par des torrents de lumière, où fourmille une myriade de personnages, moitié

fanlùmes et moitié êtres réels, qui bouleversent l'imagination. Toutes ses oeuvres sont comme colorées par le reflet d'une vie antérieure et d'un monde mystérieux, auxquels il fait de vagues allusions à chaque page, et où il tente sans cesse de retourner, impatient qu'il est des limites qui lui sont assignées sur la terre. Une fantasmagorie immense de choses inconnues à l'humanité semble le tourmenter continuellement comme une vision fébrile. Tout ce qu'il y a de plus étrange et de plus obscur sur la lhni(e qui sépare le monde réel du monde des rêves, il le cherche, l'étudié et le fait sien : les rois fabuleux de l'Asie, les superstitions de tous les siècles, les légendes les plus bizarres de tous les pays, les paysages les plus lugubres de la terre, les monstres les plus horribles de la mer, les phénomènes les plus effrayants de la nature, les agonies les plus tragiques, toutes les sorcelleries, tous les délires, toutes les hallucinations de l'esprit humain ont passé par sa plume. Il voit tout à travers je ne sais quel prisme merveilleux ; et, par contre, à travers ce prisme, le lecteur ne voit que lui.

Au fond de toutes ses scènes et derrière tous ses personnages se dresse sa tête grandiose et superbe. Presque toutes ses créations portent l'empreinte colossale de son sceau, et parlent le langage du génie; ses personnages sont, comme lui,

lût; SOU YEN lUS DE l'AlUS.

grands poêles ou grands penseurs ; statues à qui il a imprimé son nom sur le visage ; fantômes aux contours plus qu'humains, qu'on voit agrandis, comme si ou les regardait à travers le brouillard des mers polaires, ou illuminés par la lumière d'une apothéose de théâtre qui les transfigure. Tels sont Javert, Gwynplaine, Trihoulet, Cimourdain, Gilliatt, Josiane, Ursus, Quasimodo, Jean Valjean : tel est Napoléon III, représenté comme un vulgaire malfaiteur, tout d'une pièce, lyriquemenl. Il a peu de personnages de chair et d'os, qui aient notre stature et notre voix. Ainsi, la cathédrale de Notre-Dame a été convertie par lui en un monument énorme et formidable comme une montagne des Alpes. Toutes ses créations sont, comme il dit des vagues d'un océan en courroux, mélangées de montagne et de songe. Dans le premier moment de la conception, il est observateur tranquille et fidèle ; mais sa nature invinciblement lyrique prend bientôt le dessus; il saisit sa créature dans sa main puissante, et la transporte audessus de la terre. De la première à la dernière page, il est toujours présent, despote, violent et orgueilleux, et nous fait de la lecture une lutte. Il nous pousse en avant, par bonds, il nous soulève, il nous écrase, il nous relève, il nous secoue, il nous humilie, il nous renverse dans sa lui te précipitée, sans paraître s'apercevoir de notre

existence. Nous passons rapidement parles sentiments les plus opposés que puisse susciter la lecture, de l'ennui irrité à l'enthousiasme ardent, comme si nous étions un jouet dans sa main.

D'éternelles pages se succèdent où Victor Hugo n'est plus lui. 11 s'égare, il erre à tâtons dans les ténèbres, et délire. Nous n'entendons plus la parole de l'homme, mais le hurlement ou le balbutiement du forcené. Et les longues périodes tombent par-dessus les longues périodes, en avalanches, obscures et pesantes, ou par petits incidents successifs, serrés et impatientants comme la grêle; et c'est un amas confus d'absurdités, de paroles vides, d'hyperboles insensées et de phrases pédantes....

Victor Hugo pédant ! Eh bien, oui; quand il nous répète cent fois l'idée que nous avions comprise tout d'abord, quand il nous montre lentement, avec obstination, les mille facettes d'une pierre qu'il prend pour un trésor et qui n'est qu'un diamant faux. Et, pendant que nous sommeillons ou que nous frémissons d'impatience, les analyses sans pitié des critiques, les colères des classiques, les anathèmes des pédants, les railleries de ses nombreux adversaires s'offrent à notre esprit, et nous sommes sur le point de dire : Ils ont raison! Mais quoi! Arrivés au bas de la page, nous y trouvons une pensée qui nous force

à nous écrier : « Non ! par Dieu ! ils ont tort 1 » une phrase qui se fixe pour la vie dans la tête et dans le cœur ; une parole subHme, qui nous dédommage de tout. Et Hugo est de nouveau là, géant debout sur le piédestal qui branlait. C'est là sa grande puissance, le coup imprévu, le mot inattendu qui vous bouleverse, l'éclair subit qui illumine une vaste région inconnue, la porte brusquement ouverte et refermée par laquelle nous entrevoyons le prodige, un grand coup dans la poitrine, comme dirait Zola, qui nous coupe la respiralion pour un moment et nous laisse brisés et épouvantés. Ce n'est pas l'aigle qui se balance en l'air sur ses ailes ; c'est le rocher lancé par le volcan, qui va jusqu'aux nues et retombe. Un long travail patient qui prépare un effet inattendu, voilà tout son art. Il ne s'inquiète pas de nous pendant qu'il prépare son effet : il nous dédaigne et nous provoque, c'est un travailleur méprisant et brutal; il ne fait attention ni à nos impatiences ni à nos censures. Ses défauts sont grands comme son génie; ce ne sont pas de petites verrues, mais d'énormes bosses, qui nous font détourner la tête. Le plan de la plupart de ses romans est difforme. Il s'y trouve des épisodes démesurés, des expédients brutaux, des invraisemblances effrontément accumulées, où le fil du récit est follement brisé et renoué; des divagations, ou plutôt des courses

furieuses dont on ne voit pas le but, et qui font à chaque pas craindre un précipice. Mais il veut vous conduire là où il l'a décidé, et il vous entraîne, récalcitrants, vacillants, haletants, en foulant aux pieds la raison, le bon goût, le bon sens, la vérité. Il y a un moment où vous vous échappez de ses liens en criant : Non, Hugo, je ne te suis pas, et où vous le laissez s'enfuir seul. Où est-il allé? Estil tombé ? Ah ! le voilà, sur la hauteur, et le soleil dore son front. Il a vaincu, il a raison.

Il a tout pour combattre et pour vaincre : il a l'audace, la force et les armes ; il a le génie et la patience; il est né et s'est fait poète. Il a creusé au dedans de lui-même, d'une main opiniâtre, le filon le plus profond de ses trésors ; chacune de ses œuvres est un immense travail de fouilles, auquel on assiste; en lisant, on sent la formidable fatigue de sa respiration. Son art est vraiment étrange. Il ne nous présente pas le travail accompli, le résultat net de ses efforts, la dernière idée à laquelle il est arrivé par une succession d'idées; mais il nous fait suivre toute la marche intime de sa pensée, il nous fait compter et toucher d'abord toules les pieires avec lesquelles il bâtira l'édifice, il nous fait assister à toutes ses vaines tentatives, à tous les écroulements des parties mal construites, et nous voyons enfin l'édifice achevé, mais entouré et encombré de débris qu'il dédaigne d'enlever.

Son travail est un étrange accouplement de la patience d'un mosaïste et de l'impétuosité d'un peintre inspiré. Il écrit comme Goya peignait. Parfois il polit, lisse, caresse son œuvre, lent, presque somnolent, minutieux, scrupuleux ; il s'amuse à dresser des catalogues exacts de noms et de choses, à vous expliquer son idée par des comparaisons interminables; il procède par compas et mesure, il cherche la symétrie, il dit, il corrige, il ajoute, il modifie, il rectifie, ilestompe, il cisèle, il polit. Tout à coup, le souffle de la grande inspiration l'envahit, et alors, il jette au loin son petit pinceau, et, comme faisait Goya, il peint avec ardeur, se servant de tout ce qui se trouve sous la main, il répand ses couleurs avec l'éponge, jette les grandes masses avec le torchon et le balai, donne les touches de vigueur à furieux coups de pouce qui s'enfoncent dans la toile. Son style est tout reliefs aigus, saillies de granit, pointes de fer et veines d'or; il est plein d'àpretés et de profondeurs obscures, rompu çà et là par de grandes tranchées, par où Ton voit des aspects confus et lointains ; tantôt simple jusqu'à la naïveté, tantôt édifié avec l'art savant d'un penseur; eau limpide ou mer orageuse, au-dessus de laquelle errent des nuages rosés qui réfléchissent le soleil, ou des nuages noirs qui emprisonnent son éclat.

Les images neuves et puissantes pullulent sous

sa plume, et les idées s'élancent de son cerveau armées, empanachées, éblouissanles et sonores, parfois éclipsées et écrasées par la richesse et le poids de l'armure. Il ne dépense pas, il prodigue à pleines mains, il disperse les trésors inépuisables de sa puissance d'expression avec la fureur d'un joueur forcené. Sa langue ne lui suffit pas. Il emprunte le jargon de la populace, l'argot du bagne, le parler informe et illogique des enfants; il émaille sa prose de mots étrangers et de métaphores de toutes les littératures, et il se compose superbement un langage à lui, tout couleur et scintillement, plein d'énigmes et de licences, de laconismes puissants et de délicatesses inimitables. Selon le cas, il est trivial, technique, académique, vaporeux, brûla!, solennel; si bien que, quand on a lu ses œuvres, il ne semble pas qu'on ait entendu parler la langue d'un seul peuple et d'un seul siècle, mais une langue vaste et confuse d'un temps à venir, à laquelle rien n'est étranger et qui peut tout exprimer.

Il abuse de cette puissance d'expression, comme de l'audace de son génie, et alors il s'embarrasse et s'empêtre dans sa propre pensée, et y tourne comme dans un labyrinthe, sans pouvoir en trouver l'issue. Mais ses égarements mêmes sont grands. Dans ces pages fatiguées, tourmentées, obscures, où, voulant exprimer l'inexprimable, il

attaque son sujet de tous les côtés, accumule métaphores sur métaphores, comparaisons sur comparaisons, et recourt inutilement à son mystérieux langage de ténèbres et de lumière, d'om- Lies et d'abîmes, d'inconnu et d'insondable, sans que toute sa forte et riche langue suffise à donner une pâle idée de ce je ne sais quoi d'immense et de monstrueux qu'il a dans l'esprit; dans ces pages, les froids pédants trouvent avec joie une proie facile pour la critique qui détruit et qui raille; mais l'âme de l'artiste y sent le souffle du Titan qui lutte avec une puissance surhumaine, et assiste à ces efforts avec stupeur et respect, comme à un de ces spectacles où un homme risque sa vie. Et pourtant, en lisant ses œuvres, on est quelquefois fatigué par le manque d'équilibre de ses facultés, par la prédominance continuelle de la fantaisie effrénée sur la raison, par la fréquence excessive des aberrations et des chutes. Les éclairs de génie ne suffisent plus à vous dédommager des sacrifices continuels que doit faire votre bon sens; vous êtes las, indignés, quelquefois écœurés; vous sentez le besoin de vous reposer de cette torture; vous retournez avec plaisir à vos écrivains raisonnables, corrects, toujours bien équilibrés; vous respirez, vous vous retrouvez dans le monde réel, vous bénissez la logique, vous recouvrez votre dignité d'hommes

et de lecteurs. Vous laissez Hugo dans un coin pour des mois, quelquefois pour des années, et vous croyez vous en être détachés pour toujours. Mais quoi ! 11 vous attend. Un jour arrive enfin où, tout à coup, un enthousiasme auquel vous cherchez un écho, une douleur qui demande du réconfort, un besoin instinctif d'étrange ou de terrible vous pousse de nouveau vers ses livres. Alors tous les enthousiasmes assoupis se réveillent en tumulte. Il vous saisit, vous subjugue; vous êtes siens, vous revivez en lui pendant une autre période de votre vie; et cela, parce que les grandes lignes de ses œuvres sont vraiment d'un homme de génie. L'abus qu'il fait d'un sujet sublime vous offense à la lecture; mais, quand vous avez oublié les détails faux ou excessifs, le plan de l'œuvre vous reste dans la mémoire, ineffaçable, et plus le temps le purifie, plus il semble grandir, et il grandit réellement.

Ses idées et ses sentiments sont si grands, en effet, qu'ils dominent ses nombreux défauts, comme les colonnes d'un temple antique dominent les décombres amoncelés à leurs pieds. De là naît ce fait étrange, qu'il a plus d'admirateurs ardents de ses créations que de lecteurs fidèles de ses ouvrages, et que beaucoup de ses admirateurs ne le connaissent que par des fragments de ses œuvres, ou par les inspirations que les

m SOUVENIRS DE PARIS.

autres arts y ont puisées. Qui effacera jamais de la mémoire humaine Bernani, Triboulet, les tours de Notre-Dame, l'amour de Ruy-Blas, le désespoir de Fantine? Et qui peut oublier les frissons de terreur qu'il a fait courir dans nos veines, et les larmes qu'il a fait jaillir de nos yeux? Car il peut tout, et il est grand dans la tragédie et incomparable dans l'idylle. Nous avons tous entendu craquer les os d'Esméralda sur le lit de la torture, et nous avons vu la mort face à face, quand il nous la montre horrible, comme dans Claude Frollo suspendu à la corniche de la cathédrale, ou furieuse comme sur la barricade delà rue Saint- Denis, ou épique comme sur le champ de bataille de Waterloo, ou d'une tristesse infinie comme dans les neiges de la Pnissie, ou solennellement lugubre comme dans le naufrage des Comprachicos.

C'est le même homme qui fait vibrer les cordes les plus délicates de l'âme ; il est l'auteur du Revenant, qui a fait sangloter des millions de mères; de cette céleste Idylle de la rue Plumet, de cette sainte agonie de Jean Yaljean, qui déchire l'àme^ et de ces vers merveilleux où Triboulet répand en pleurant l'immense et humble tendresse de son amour paternel. Non, jamais paroles plus douces, prières plus suaves, cris d'amour plus passionnés, élans de tendresse et de générosité plus nobles et

plus puissants, ne sont sortis d'un cœur de poète. Et alors Victor Hugo est grand, bon, vénérable, auguste, et il n'est pas d'âme humaine qui ne l'ait béni et aimé dans ces pages. Dans les moments solennels de la vie, auprès du lit d'un moribond, pendant un grand combat de la conscience, ses vers vous traversent l'esprit comme des éclairs, et retentissent à votre oreille comme les conseils d'un ami affectueux et sévère qui vous dit : « Sois homme! »

Car il a tout senti, tout compris et tout dit; il a les désespoirs affreux et les résignations sublimes; il n'y a nulle douleur humaine à laquelle il n'ail dit une parole consolante; il n'y a pas de malheur sur lequel il n'ait fait verser des larmes. Il est l'avocat tendre et terrible de toutes les misères, des déshérités de la nature et des abandonnés du monde, de ceux qui n'ont pas de pain, de ceux qui n'ont pas de patrie, de ceux qui n'ont pas d'espérance, de ceux qui n'ont pas de liberté, de ceux qui n'ont pas de lumière. C'est là sa grandeur, vraie et incontestable. Il n'y a nul autre écrivain moderne qui ait exercé, avec une plus grande quantité d'oeuvres et avec une plus grande obstination, ce glorieux apostolat; qui ait manié un pinceau plus puissant pour dépeindre les misères, un scalpel plus affilé pour ouvrir les cœurs déchirés, un ciseau plus magistral pour

sculpter les héros du malheur, un fer plus rouge pour marquer le front de celui qui fait souffrir, une main plus délicate pour caresser le front de celui qui souffre. 11 est le grand assaillant et le grand défenseur; il a combattu sur toutes les arènes; il a gravi tous les sommets et est descendu dans toutes les profondeurs. Et ce qui est admirable en lui, c'est que, si bas qu'il soit descendu, il ne s'est jamais abaissé. Sa main est restée pure au milieu de toutes les souillures qu'a traversées sa plume. Il n'a jamais prostitué son art. Il est austère et superbe. Il ne fléchit pas, il ne rit pas. Son rire n'est qu'un masque derrière lequel s'entrevoit toujours son visage pâle au sourcil froncé. Une sorte de tristesse fatale pèse sur toutes ses œuvres. Même dans sa grande et constante aspiration à la vertu, à la concorde, à la paix, à la rédemption des opprimés et des malheureux, il y a quelque chose de mélancolique et de sombre, comme s'il y manquait l'espérance. Tous ses livres sont terminés par un cri déchirant ; tous les sons qui sortent de ses œuvres forment, réunis, une lamentation solennelle, mêlée de prière et de menace. Même sa croyance en Dieu, qu'il appelle la suprême certitude de sa raison, est plutôt, peut-être, une puissante aspiration de son cœur, un aliment pour son imagination, qu'une foi ferme où son âme se repose : la foi

lui est une source nécessaire de torrents de poésie, et Dieu est un personnage de ses romans et de ses chants. De quelque côté qu'on le regarde, on voit apparaître en lui quelque chose d'étrange et d'inexplicable. L'homme n'émerge pas nettement de l'écrivain. On étend la main pour le toucher, et, au lieu de la chair humaine, on sent une substance inconnue qui nous fait rester perplexes. Sa figure, voilée, s'élève, s'abaisse, s'approche, s'éloigne, et ne présente jamais assez longtemps de suite des contours fermes et précis pour qu'on puisse s'en faire une opinion immuable. C'est ainsi que vous vous fatiguez pendant des années sur ses œuvres, sans réussir jamais à former sur elles un jugement que vous n'ayez pas à modifier de temps en temps. Elles offrent mille parties accessibles à la critique d'un enfant, et mille aspects qui appellent irrésistiblement l'admiration de l'homme. Il y a peu de chose à répondre à qui les déchire sans rémission : on ne sait qu'opposer à celui qui en est enthousiaste passionné. Détruisez-les par le raisonnement : elles se relèvent d'elles-mêmes, peu à peu, dans votre esprit, plus majestueuses et plus durables. Disposez-vous, au contraire, à les adorer aveuglément, et vous serez à chaque instant obligé d'étouffer mille protestations qui s'élèveront de votre cœur et de votre raison.

llx SOUVENIRS DE PARIS.

Une seule chose est hors de doule, c'est qu'on ne peut refuser à cet homme le titre auguste et solennel de génie. Son adversaire le plus obstiné sent au fond de lui-même que la qualification de « talent », de quelque adjectif qu'elle soit accompagnée, ne sutfit pas pour lui. Vous pouvez lui préférer une légion d'autres talents vivants; mais vous êtes forcé de reconnaître que sa tête domine les mille têtes de cette légion. Vous pouvez lui tourner le dos, mais vous ne pouvez faire un pas sans mettre le pied sur son ombre. Et il est difficile de croire que la différence des caractères, des goûts et des idées, ou la haine de parti, puissent agir sur un homme au point de lui faire nier la grandeur que présentent ensemble les créations, les luttes, les triomphes, les erreurs et les hardiesses de ce vieillard formidable. Pour moi, je pense à ses cinquante volumes, pleins d'inspirations et de travaux, où se révèlent avec le génie tout-puissant une volonté indomptable et un tempérament d'acier; je pense aux torrents de vie qui sortirent de sa poitrine, à l'immense amour qu'il a prodigué, aux colères sauvages et aux haines implacables qu'il provoqua et qui bouillonnèrent dans son àme ; je parcours sa vie, depuis ses jeux d'enfant, sous les yeux de sa mère, dans le jardin des Feuillantines; je le vois, à seize ans, quand il écrivait en quinze jours, pour gagner un pari, les

pages ardentes de Bug-Jargal; je pense à lui, quand il acheta le premier châle de sa femme avec le prix de Han d'Islande; je me le représente, fier et impassible, au milieu des tempêtes des assemblées déchaînées par sa parole téméraire; je le vois servir humblement quarante enfants pauvres assis à sa table à Hauteville-House; je me le figure grave et triste, au milieu delà foule, devant les cent tombes illustres sur lesquelles il fit entendre sa parole pleine de majesté et de douceur; je le vois dans les rues de Paris, au milieu de la multitude respectueuse, consterné et vieilli, suivant les funérailles de ses enfants; je le vois dans ses veilles fébriles qu'il a décrites avec tant de puissance, quand de loin, dans le silence de la nuit, il entendait retentir le cor de Silva et le cri de Gennaro ; je le vois au Théâtre-Français, assistant, un demi-siècle après la première représentation, au bruyant triomphe d'Hernani, salué par les premiers écrivains et les premiers artistes de la France comme leur chef élu et sacré de nouveau ; je pense à son Orient splendide, à son moyen âge effrayant, à la Prière pour tous, à l'infante qui perd la rose en même temps que Philippe II perd l'Armada, à la charge des cuirassiers de la garde contre les carrés de Wellington, au petit soulier d'Esméralda, àl'agoriie d'Éponine, à toutes les créatures de ce monde mystérieux, éblouissant, immense, qui sortit de

son cerveau; à son exil, à ses malheurs, à ses soixante-dix-sept ans — et je sens une main qui me fait courber le front.

Victor Hugo est certainement un de ces écrivains qui inspirent le plus ardent désir de les voir; car ses cent aspects différenls d'écrivain font qu'on se demande par moments auquel d'entre eux correspond son aspect d'homme. A-t-il le visage du Victor Hugo qui fait frémir, ou du Victor Hugo qui fait pleurer? Il nous est également difficile de nous le représenter doux et de nous le représenter féroce. Je me souviens d'avoir passé bien des heures de ma jeunesse, à l'ombre d'un jardin, un de ses livres entre les mains, cherchant à me le figurer par l'imagination, et composant et recomposant cent fois son visage et sa personne, sans trouver jamais une image qui me satisfit. Son spectre aux formes incertaines était toujours devant moi. Cet homme était une énigme pour moi. Je ne savais pas bien me rendre compte du sentiment qu'il m'inspirait. Parfois il me semblait qu'en le voyant j'aurais couru audevant de lui avec l'expansion d'un fils et que j'aurais pressé ses mains contre mon cœur; d'au-

très fois il me semblait que si je le rencontrais lout à coup, je m'écarterais avec défiance et crainte et que je dirais tout bas à mes voisins : « Arrière Hugo passe! » Que sais-je? C'était l'homme qui m'avait cent fois poussé, le cœur plein de tendresse dans les bras de ma mère; mais c'était aussi l'homme qui m'avait fait sauter hors de mon lit, plusieurs fois, au cœur de la nuit, épouvanté par l'apparition imprévue des cinq cercueils de Lucrèce Borgia. Je sentais pour lui une affection mêlée de tremblement et de défiance. Mais mon désir de le voir était ardent, et il alla croissant avec les années.

Telle est la puissance du génie! Vous arrivez dans une grande ville, vous courez de divertissement en divertissement, d'émotion en émotion, au milieu d'un peuple immense et tumultueux, parmi des gens de tout pays, des chefs-d'œuvre de l'art et de l'industrie de toute la terre, au milieu de mille speclacles, de mille pompes et de mille séductions. Eh bien, tout cela n'est que secondaire pour vous. Entre vous et cet immense spectacle se dresse le fantôme d'un homme que vous n'avez jamais vu, que vous ne verrez peut-être jamais, qui ne sait même pas que vous êtes au monde; et ce fantôme occupe tout votre esprit et lout votre cœur. Dans cet océan de têtes, vous ne cherchez que la sienne. A chaque vieillard qui passe, et qui

vous rappelle de loin ses portraits, une voix intérieure vous dit : c'est lui! et il vous vient un battement de cœur. Toute cette énorme ville ne vous parle que de cet homme. Les tours de la cathédrale sont peuplées des fantômes de son cerveau, à chaque tournant de rue, une des créatures de son imagination se présente à vous, les frontons desthéâtres vous rappellent ses triomphes, les arbres des jardins vous répètent ses vers et les eaux de la Seine vous murmurent son nom. Et alors vous prenez une résolution héroïque, et vous adressez à un ami une question méditôe depuis longtemps. Et nul ne peut dire l'effet que vous font ces cinq simples mots : « Rue de Glichy, numéro vingt. »

Il y a pourtant une considération qui fait hésiter beaucoup d'admirateurs qui désirent visiter Victor Hugo : c'est qu'on l'accuse d'avoir un immense orgueil. Certes, il s'estime très haut, et ne le cache pas. Tout le monde sait ce qu'il dit, encore jeune, à Mlle Mars, qui se permettait, aux répétitions ù'Hernani, de critiquer ses vers : « Mademoiselle, vous oubliez à qui vous avez affaire. Tous avez un grand talent, je ne le nie pas; mais j'ai un grand

îalcnl, moi aussi, et je mérite quelques égards. » Je laisse à d'autres le soin de résoudre cette question : si, dans quelques cas, une estime démesurée de soi-même n'est pas un élément "du génie, celui qui donne l'impulsion aux grandes audaces ; et si, étant donné le tempérament artistique de Victor Hugo, il est possible de concevoir un Victor Hugo modeste. Je me borne à considérer le fait. Oui, Victor Hugo doit être souverainement orgueilleux. Par exemple — c'est chose reconnue — il n'admet pas la critique. « Le génie, dit-il, est tout d'une pièce. Il faut l'accepter entier ou le repousser entier. L'œuvre du génie est un temple où l'on doit entrer tête nue et en silence. On ne chicane pas le génie. Admirez, rendez grâces et taisez-vous. Le génie n'a pas de défauts : ses défauts sont l'envers de ses qualités, voilà tout. » Il l'a dit clairement dans son livre sur Shakespeare, où il s'est servi du tragique anglais pour dire au monde ce qu'il pense de lui-même. Le portrait qu'il trace de Shakespeare est son portrait; cette déification qu'il fait de son génie, et qui pour un homme qui croit en Dieu est presque sacrilège, est, en somme, son apothéose ; dans cet océan auquel il compare les grands poètes, on voit sa grandeur réfléchie avant toute autre; cette montagne qui a tous les climats et toutes les végétations, c'est Victor Hugo. Dans ces listes qu'il donne à chaque

page des génies de tous les temps et de tous les pays, de Job à Voltaire, on jurerait qu'arrivé au dernier nom, il s'est arrêté, sur le point d'y ajouter le sien, et que s'il ne l'a pas fait, ce n'est pas par modestie, mais pour sauver, comme on dit, les convenances. Il traite avec tous ces grands hommes d'égal à égal. D'autre part, tous les génies, — c'est une de ses idées — sont égaux. La région des génies est celle de l'égalité. Il parle de Dante comme d'un frère.

Il y a encore mille autres manifestations de la conscience qu'il a de sa grandeur : la hardiesse superbe avec laquelle il met la main dans la science, et affronte en passant les plus hauts problèmes de la philosophie ; l'audace avec laquelle il étale ses licences littéraires, comme s'il était certain que, marquées à son coin, elles seront monnaie courante et richesse commune ; le ton solennel de ses préfaces, qui annoncent l'œuvre comme un événement social ; le soin scrupuleux avec lequel il recueille ou fait recueillir toutes ses moindres paroles et les actes les plus insignifiants de sa vie. Quand il veut faire le modeste, il arrive souvent à l'effet opposé, tant il est inexpérimenté dans cet art, et tant il est habitué à passer la mesure en toute chose. Ainsi, il commence une lettre par : « Un obscur travailleur. » Ainsi, sous la douceur forcée avec laquelle il répond aux

observations de Lamartine sur les Misérables, on sent le rugissement étouffé du lion blessé; même sa prodigalité dans la louange trahit l'homme qui croit la jeter de si haut, qu'il ne craint pas l'orgueil qui en pourra naître, quelque grand qu'il soit. Et puis il révèle son âme avec candeur. Dans une certaine occasion, il ne voulut pas laisser représenter un de ses drames, parce qu'un autre avait traité le même sujet ; et il dit : « Je neveux pas de comparaison. » A un éditeur qui lui proposait de publier un choix de ses poésies, il répondit : « Tous me faites l'effet d'un homme qui, montrant dans sa main des pierres ramassées sur le Mont-Blanc, croirait pouvoir dire aux gens : « Voilà le Mont-Blanc. »

11 se considère comme au-dessus de toute comparaison possible avec quelque écrivain contemporain que ce soit. Il ne prend aucune part à cette guerre continuelle que se font les écrivains français, avec des traits, d'esprit vifs et malins, qui piquent sans faire crier, et qui font le tour de Paris. Il se tient à l'écart, muet. Et d'ailleurs, il ne serait pas apte à cette sorte de guerre. On dit que c'est parce qu'il manque « d'esprit». Il a répondu acerbernent à cette critique : « Dire d'un homme de génie qu'il n'a pas d'esprit, est une grande consolation pour les nombreux hommes d'esprit qui n'ont pas de génie.» Mais la critique est

peut-être juste, quoiqu'il se trouve dans ses discours parlementaires d'admirables exemples de ripostes improvisées aussi piquantes qu'inattendues. Sa raillerie est souvent marquée au coin du plus grand esprit, mais elle ne provoque pas le rire salé et poivré de la vraie plaisanterie française. Le mince stylet de l'ironie échappe à sa main de colosse : il ne sait que donner de grands coups de massue qui fracassent le casque et la tête. Et puis, il se considère désormais comme au-dessus de la littérature. Il se regarde presque comme un prêtre de toutes les nations, qui a survécu, par décret de la Providence, à mille épreuves et à mille malheurs, pour veiller sur l'humanité. Cela ressort clairement de ses apostrophes aux peuples, de ses sommations aux monarchies, du ton de prophétie qu'il donne à ses pressentiments, de la forme de sentence qu'il donne à ses réponses, du caractère de menace qu'il donne à ses reproches, de tout son langage déchiqueté en affirmations altières et en jugements absolus, comme si chacune de ses propositions était un décret à graver sur le bronze ou sur le marbre pour les générations à venir.

Toutes ces choses, qu'il les sût d'avance ou qu'il les entende dire, font hésiter longuement l'étranger qui veut aller frapper à sa porte. Il est vrai qu'après la première hésitation, on fait des

réflexions encourageantes. On pense, par exemple, que le sentiment qui nous empêche de nous présenter à un homme orgueilleux que nous admirons n'est au fond qu'un sentiment d'orgueil. Puis, on pense à tant d'écrivassiers, méprisables d'esprit et de cœur, à tant de pédants ennuyeux et impuissants, à tant de barbouilleurs de papier inconnus, qui s'estiment autant que Victor Hugo. Et enfin, on se dit que c'est de notre part une folle présomption, de croire qu'à sa place la gloire d'être le premier poète de l'Europe ne nous monterait pas à la tête. Et alors on reprend courage. Mais pourtant, c'est une chose effrayante d'aller se présenter là, inconnu, sans autre excuse que l'impulsion du cœur, devant un homme célèbre, dans la grande ville qui lui fait fête, dans sa maison, au milieu d'une foule d'admirateurs, pour lui dire quoi? Je veux vous voir !

Et cependant, un matin, je me trouvai sans m'en apercevoir dans la cour de la maison n° 20 de la rue de Clichy, en face de la loge du portier ; et j'entendis avec une certaine stupeur, comme si c'était un autre qui parlât, ma voix qui disait : « Victor Hugo demeure-t-il ici ? »

J'étais bien sûr qu'il y demeurait ; pourtant je restai un peu surpris de m'entendre répondre : « Oui, monsieur, au second étage, » avec la plus froide indifférence. Il me parut fort étrange que ce portier trouvât tout naturel que Victor Hugo demeurât là. Puis, tout à coup, je me trouvai absurde d'aller me présenter à cet homme de cette manière. Je me dis à moi-même : Mais tu es foui et je restai profondément absorbé, pendant quelques minutes, dans la contemplation d'un chat qui dormait sur une fenêtre du rez-de-chaussée. Et, dois-je le dire ? Je sentais un léger tremblement dans les genoux, comme si l'heure du déjeuner eût déjà été passée depuis longtemps. Ensuite je ne me rappelle plus bien. Je sais que

je m'aperçus tout à coup que je montais l'escalier, mais avec la certitude profonde qu'arrivé à la porte, je redescendrais sans sonner. Je montais lentement ; sur une marche, je me sentais un courage de lion ; sur la marche suivante, il me prenait la tentation de faire volte-face et de me sauver comme un voleur. Je m'arrêtai deux ou trois fois pour essuyer mon front, qui ruisselait. Jamais, j'en suis sûr, aucun membre du Club alpin n'a fait une ascension plus fatigante que cellelà. J'aurais voulu m'en aller, et je ne pouvais pas. Que sais-je ? Il y avait cinq cents De Amicis, de toutes tailles, qui encombraient l'escalier derrière

moi, pressés et serrés comme des anchois, entre le mur de la rampe, qui me disaient tous ensemble à voix basse : En avant !

Tout à coup, comme si jusque-là j'avais pensé à tout autre chose, je me trouvai au pied de la dernière marche de l'escalier, en face de la porte. Alors, subitement, je ne sais commenl, toutes mes peurs disparurent. Je sentis un élan puissant que me donnèrent ensemble mille souvenirs de l'adolescence et de la jeunesse; Coselte me murmura : Courage! Hernani me dit: Monte! Gennaro me cria : Sonne ! Et je sonnai. Dieu éternel ! Il me sembla entendre résonner au loin, pendant un quart d'heure, la grande cloche de Notre-Dame, et je demeurai là, tremblant, comme si ce son avait dû mettre la moitié de Paris sens dessus dessous. Enfin, en môme temps je sentis comme un coup dans la poitrine, et je vis la porte s'entr'ouvrir. Je vis devant moi une gouvernante, une belle femme, vêtue avec élégance. Dansun coin de l'antichambre deux domestiques fourbissaient des chandeliers d'argent. Par une porte ouverte on voyait dans une autre chambre une table à demi dressée, avec un journal au milieu : choses insignifiantes, et impossibles à oublier. Je demandai à la gouvernante, avec une voix de ténor enroué, si Victor Hugo était là. Elle me répondit que oui, avec indifférence, elle aussi, ce qui m 'étonna

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beaucoup. Je demandai s'il pouvait me recevoir.

Elle me répondit qu'il était encore au lit.

Je restai là, muet, la tête perdue. L'idée d'avoir à faire une autre fois l'ascension de cette montagne m'épouvantait. Mais la gouvernante devait être habituée à voir des jeunes gens se présenter ainsi, le visage altéré, à la porte de son maître, et à deviner leurs sentiments d'après leur visage ; car elle me jeta un regard demi souriant, demi pitoyable, comme si elle eût voulu dire : « J'ai compris ! J'en ai vu bien d'autres comme vous î » Et elle reprit avec un accent bienveillant : « Je crois pourtant qu'il est éveillé je peux lui demander quand il pourra vous recevoir. » Et, sans me donner le temps de lui répondre, elle disparut.

Je ne savais si je rêvais, ou si j'étais ivre. J'avais perdu le sens de la réalité. Je me demandais si le Yictor Hugo qui était dans la chambre voisine était vraiment ce Victor Hugo que je cherchais, et cela ne me paraissait pas possible : j'aurais même souhaité, je crois, que cela ne fût pas possible. Il me semblait que j'avais commis un acte insensé, a Qu'as-tu fait? me disais-je. Il faut que la tête t'ait tourné. Qu'arrivera-t-il à présent? » Et, pensant que peut-être il ne voudrait pas me recevoir, je sentais le sang me monter à la tète par bouffées. Tout à coup la gouvernante revint et me

VrCTOR HUGO, 131

dit gracieusement : « M. Victor Hugo vous recevra avec plaisir ce soir à neuf heures et demie. » Ah ! gouvernante adorée ! Il faut que je remonte à vingt ans, au jour où, quand j'avais attendu trois heures, immobile devant une porte, la parole qui devait me donner {rois mois de liberté et de plaisir, ou trois mois d'esclavage et d'humiliation, le secrétaire de la Commission sortait enfin et me disait solennellement : « Promu ! » 11 faut que je remonte à un de ces jours, pour pouvoir dire que j'ai senti à un autre moment une dilatation de poumons aussi délicieuse, une satisfaction aussi pleine, une envie aussi folle de descendre l'escalier par cinq marches à la fois, comme cela m'est arrivé là, en entendant sortir de la bouche ces quatorze mots bénis, ô gouvernante de mon âme l

De neuf heures et demie du matin à neuf heures et demie du soir, je fus roi de France. Ah ! Victor Hugo orgueilleux, Victor Hugo communard, Victor Hugo énergumène, Victor Hugo fou, quelles plaisanteries ! Tous ces Victor Hugo de la critique et de la calomnie, avec le bonnet phrygien ou avec les cornes de l'orgueil satanique, avaient

disparu de ma mémoire. Il n'y avait plus pour moi qu'un seul Hugo, le grand poêle tendre et indigné, plein de conseils courageux et de saintes consolations; l'homme qui m'avait fait délirer d'amour dès mon adolescence ; qui, plus tard, m'avait fait penser et lutter ; le poète dont les strophes tonnantes m'avaient retenti dans le cœur sur le champ de bataille, comme les cris d'encouragement d'un général lointain; l'écrivain qui avait mille fois écrasé mon misérable orgueil de griffonneur, en me faisant éprouver je ne sais quelle volupté acre et salutaire dans l'humiliation qui me calmait l'esprit ; l'auteur qui, à toutes les fois que j'avais parlé de lui, avait fait jaillir de mon cœur des paroles chaudes et faciles qui m'avaient valu des sympathies ; l'artiste qui m'avait aidé à exprimer mille sentiments et à rendre l'image de mille choses qui sans lui seraient peutêtre restées ensevelies pour toujours au fond de mon âme; l'écrivain dont le génie m'avait suivi partout, en Espagne, en Grèce, sur le Rhin, sur le Bosphore, sur la mer, et dont à chaque instant une pensée ou une image s'offrait à ma mémoire, éclairant, formulant et commentant mon émotion ; le poète des enfants, le consolateur des mères désolées", le chantre des morts glorieuses, le grand peintre des eieux et des mers. C'était lui, que j'avais étudié vingt ans, lui l'objet

tic tant de curiosités et de discussions, mille fois abandonné, repris, défendu ; l'inspirateur d'amours gracieuses et d'ardentes amitiés, le compagnon de mes veilles fébriles ; lui qui m'avait tant de fois arraché des pleurs de désespoir ; l'homme enfin, en qui j'avais vécu une grande partie de la plus belle partie de ma vie, qui m'avait transfusé son sang et qui m'avait nourri de sa substance. C'était là le Victor Hugo que j'allais voir; et à chaque heure qui s'écoulait, il me semblait que sa ligure grandissait d'un pied, et que mon cœur rajeunissait d'une année.

Et pourtant, voici un problème pour les scrutateurs du cœur humain. Vers le soir, une heure avant d'y aller, il se fit tout à coup au dedans de moi comme un silence mortel. Je me sentis subitement vide, sec et froid. Il me sembla que, comparaissant devant Victor Hugo, je n'éprouverais aucune émotion et ne trouverais pas un mot à dire ; et je demeurai attéré. Car, enfin, ce n'est qu'une émotion profonde et visible qui peut justifier l'audace d'une telle visite ; quand l'émotion manque, on a l'air de venir par pure curiosité, et la pure curiosité, en pareil cas, est de l'effronté-

rie. Que signifient ces silences subits du cœur ? Peut-être qu'il s'endort, las de ses émotions, pour reprendre de nouvelles forces ? Je ne sais. Je sais seulement que j'avais beau m'exciter, et rappeler à mon esprit toutes les pensées et tous les sentiments du matin ; tous mes efforts étaient inutiles, j'avais beau souffler, je ne réussissais pas à raviver une étincelle ; et je montai l'escalier avec une indifférence qui me consternait. Suis-je hébété, me demandais-je, ou suis-je malade? Et à présent que dirai-je? Le dépit me dévorait ; je me serais mordu les mains et donné des coups de poing dans la tète. Et je me rappelle que j'étais encore dans cet état quand la porte s'ouvrit, et que je me trouvai dans l'antichambre, éclairée par une lanterne suspendue au plafond. Mais, grâce au ciel, ce fut mon dernier moment d'embarras. La gouvernante me demanda mon nom pour m'annoncer. Le son de mon nom, prononcé par moi et répété par elle, dans cette chambre, m'éveilla comme si quelqu'un m'eût appelé ; mon esprit s'éclaira, et un torrent de vie afflua à mon cœur.

La femme ouvrit une porte et disparut. Parla porte entr'ouverte, il m'arriva un bruit confus de voix gaies et fortes, d'où je compris qu'on achevait de dîner. Au milieu de ces voix je saisis ces paroles: «La philosophie indienne.... » J'eus à

\ ICI oll HUGO. 135

peine le temps de me dire : 0 dieux! que répondrai-je si Ton m'entreprend sur la philosophie

indienne? La porte se referma. Il nie sembla qu'il se faisait un profond silenee : la gouvernante s'acquittait de sa commission. Les secondes me paraissaient des quarts d'heure, et ce silence m'effrayait. Enfin la femme reparut, me fit signe de la suivre, en me regardant avec curiosité, comme si mon visage avait quelque chose d'étrange ; elle me fit passer par un corridor, poussa légèrement le battant d'une porte et me dit à demi- voix. « Entrez, monsieur. M. Victor Hugo est là. »

Je restai un instant immobile. Je me sentais... assez mal. Si la gouvernante m'eût regardé, elle m'aurait offert un verre d'eau.

« Courage ! » me dis-je à moi-même; je soulevai une portière, je fis un pas en avant et je me trouvai en face de Victor Hugo. Il était debout, seul, immobile.

Que lui dis-je ? A dix-huit ans, dans ces occasions-là, on pleure : les larmes sont la grande et douce éloquence de la première jeunesse. Mais à trente ans, on ne pleure plus. A trente ans, on domine son émotion sans l'étouffer, et on parle. L'enthousiasme se répand, fier de lui-même, en paroles hardies et viriles ; le front se dresse, l'œil brille, la voix vibre, l'àmc se dilate. Ce que j'ai dit, je l'ignore. Quelqu'un nie suggérait à l'oreille .*

rapidement, des paroles ardentes, que je répétais d'une- voix tremblante et sonore; j'éprouvais dans le cœur une douceur immense, et je voyais devant moi, confusément, une tête blanche qui me paraissait énorme, et deux prunelles fixées sur les miennes, qui prenaient peu à peu une expression de curiosité et de bienveillance. Tout à coup, je me tus, comme si une main m'eût saisi à la gorge, et je restai muet, la respiration suspendue.

Alors, mon affectueuse admiration de vingt ans, la constance de mon ardent désir, mon tremblement de ce jour, mes inquiétudes des jours précédents, mes terreurs d'enfant, mes veilles d'adolescent, mes fièvres d'homme fait, mes humiliations d'écrivain, eurent un grand dédommagement.

La main qui a écrit Notre-Dame et la Légende ries siècles serra la mienne.

Et, tout de suite après, j'éprouvai une seconde sensation, peut-être plus douce que la première.

La main gauche du grand poète rejoignit la main droite, et ma main brûlante et tremblante resta quelques moments dans les siennes.

Un bref silence suivit, pendant lequel j'entendais le bruit de ma respiration, comme si je venais de courir.

Puis j'entendis sa voix; une voix grave, mais douce, où je crus entendre mille voix , et qui

m'é tonna, comme si je voyais paraître Viclor Hugo pour la seconde fois.

« Vous êtes le bienvenu dans ma maison, monsieur, me dit-il. Vous avez du cœur. Vous êtes un ami. Vous avez bien fait de vous présenter ainsi. Je vous remercie de toute mon âme. Vous ne voulez pas me quitter tout de suite, n'est-ce pas ? Vous resterez toute la soirée avec moi. »

Puis il me demanda :

« De quel pays êtes-vous? »

Quand il sut que j'étais Italien, il me regarda fixement. Puis il me prit de nouveau la main, me lit asseoir et s'assit.

Que lui dire, bonDreu ! A un tel homme, quand vous lui avez exprimé, de toute votre âme, dans un premier élan d'enthousiasme, ce que vous sentez pour lui, vous lui avez tout dit. Il ne reste plus qu'à lui adresser des questions. Mais que peut-on lui faire dire, qu'il n'ait déjà écrit? Vous connaissez depuis tant d'années ses plus intimes pensées, que toute question parait oiseuse; et puis, quand on a à peine la hardiesse de répondre, on ne peut pas en avoir assez pour interroger. C'est pourquoi je demeurai muet. Et d'autre part, que pouvait-il me dire, lui? Pourtant, pour me tirer d'embarras, il me fit plusieurs questions sur mes impressions de Paris, de l'Exposition, sur l'Italie; questions qui au lieu de me tirer d'em-

barras, m'y auraient mis jusque par-dessus la tète, si je ne m'élais pas aperçu qu'en sagace observateur des hommes, il était beaucoup plus attentif à l'émotion que trahissaient ma voix tremblante, mes réponses monosyllabiques et mon regard qui le dévorait, qu'au sens de ce que je disais. Il me regardait avec un certain air affectueux, abaissant les sourcils, fermant à demi les yeux pour aiguiser son regard, et souriant légèrement, comme s'il se complaisait dans l'effet qu'il me produisait, et comme s'il se disait dans son cœur : « Ya, regarde-moi; passe-t'en l'envie, pauvre jeune homme, car je la lis sur ton visage, et lu m'as l'air d'un bon diable sincère. »

Et je le regardai, en effet, pendant ce peu de minutes, très attentivement; mais je ne pus le bien voir que plus tard, parce que la lumière ne donnait pas sur son visage. Il est de taille moyenne légèrement courbé, robuste. 11 a la tète grosse, mais bien faile : vaste front, cou de taureau, épaules larges, mains courtes et grosses, teint coloré qui marque la santé et la force. Toute sa personne a quelque chose de puissant et d'athlétique, comme son génie. Il a les cheveux en brosse, épais, la barbe entière et courte, très blanche; les yeux longs et peu ouverts, un peu obliques, comme les fouines, ce qui donne à son visage un eis[»t'Ct un peu étrange. S'ils son! noirs ou bleus,

je ne m'en souviens pas. Ce sont des yeux très vifs et très mobiles, à demi fermés, et qui ne paraissent que comme deux points brillants ; mais lorsqu'ils se fixent sur vous, ils vous pénètrent jusqu'au fond de l'àme. Il avait une jaquette d'orléans noir et son gilet noir habituel, boutonné jusque sous le menton. La première impression qu'il me fit fut d'un homme ordinairement triste.

« Nous allons rester un peu ensemble », me dit-il après m'avoir fait quelques questions; « et puis vous viendrez avec moi là, dans le salon, où vous verrez quelques-uns des hommes les plus illustres de la France. Dans quelle ville demeurez-vous, en Italie ? »

Je lui répondis à la hâte : en même temps je fus pris d'une grande frayeur. « S'il me demandait ma profession, » me dis-je ; et je me sentis rougir jusqu'à la racine des cheveux.

Heureusement pour moi, comme il ouvrait la bouche, il entra du monde.

J'assistai alors à une scène, ou plutôt à une série de scènes douces et émouvantes, qui me donnèrent une idée de ce que pouvait être la journée de Victor Hugo, et me dédommagèrent de n'avoir pu continuer la conversation entre quatre yeux.

Il vint un monsieur, et après lui, à des intervalles de quelques minutes, beaucoup d'autres,

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d'âges différents, qui voyaient tous Victor Hugo pour la première fois, et avaient demandé par écrit, ce jour-]à même, à ce qu'il me sembla, d'être reçus par lui. L'un venait pour demander la permission de réimprimer je ne sais quelle poésie, un autre demandait des explications à propos des variantes d'une scène d'un drame ; un troisième désirait obtenir la permission de lui dédier une œuvre ; un quatrième, un beau jeune Belge au visage balafré d'une longue cicatrice, se trouvait dans le même cas que moi ; il venait, par admiration, seulement pourvoir Victor Hugo. Je ne me souviens pas des autres. Eb bien, j'eus la consolation de voir que jeunes et vieux, Français et étrangers, se présentaient tous dans le même état où je me trouvais au moment de franchir le seuil. Leurs visages exprimaient tous une vive émotion, et tous, plus ou moins, articulaient péniblement leurs paroles. J'admirai la douceur des manières de Victor Hugo. Il allait au-devant de chacun, et lui tendait la main d'une façon simple et cordiale. Mais, naturellement, il ne se rappelait le nom d'aucun d'eux. Il feignait pourtant de s'en souvenir. «Je me rappelle très bien, disait-il: sans doute. Vous êtes bien aimable pour moi, monsieur. » Il les faisait tous asseoir, et écoutait l'un après l'autre leurs discours embrouillés et balbutiés, approuvant de la fête, de temps en temps.

Je ne le vis jamais sourire. Il paraissait fatigué. « Certainement, disait-il enfin d'une voix douce, vous aurez ce que vous désirez. Puis-je vous être utile en quelque autre chose ? »

En parlant avec celui de la variante, il m'émerveilla, Il s'agissait, si je ne me trompe, d'une scène du Roi s'amuse. Il se la rappelait vers par vers, et il enrécila sans s'arrêter une tirade, pour retrouver un vers qui d'abord ne lui était pas venu dans la mémoire. Du reste, sa mémoire prodigieuse se révèle dans la grande richesse de sa langue et dans les citations dont ses œuvres abondent.

Le dernier qui se présenta fut le jeune Belge; il vint timidement, tourmentant son chapeau avec ses deux mains, et il dit d'une voix émue, en levant vers le visage de Victor Hugo deux yeux bleus humides : « Monsieur, je suis venu à Paris pour vous voir. Je suis de Bruges. Je n'osais pas me présenter. Mon père m'a écrit: «Va, Victor Hugo est grand et « bon, il ne refusera pas de te recevoir. » Et alors je vous ai écrit. Je vous remercie. Je me serais contenté de vous voir passer dans la rue. Je vous dois un des plus beaux jours de ma vie, monsieur. » Il dit cela avec une simplicité et une grâce à donner envie de l'embrasser. Victor Hugo lui répondit je ne sais quoi, affectueusement, en lui mettant une main sur l'épaule. Son visage rayonna.

Tous les autres, restant à l'écart, se taisaient. Puis Victor Hugo nous regarda tous, l'un après l'autre, avec bienveillance ; tous le regardaient, personne ne bougeait ; il parut un peu embarrassé et sourit. Ce fut pendant un instant une scène muette, mais pleine de vie et de poésie, dont je garderai le souvenir et dont je sentirai la douceur pour toujours.

Ensuite quelques-uns prirent congé, et Victor Hugo fit entrer les autres dans le salon voisin, serrant la main à tous, à mesure qu'ils passaient devant lui.

Ce second salon était plein de gens dont la plupart étaient des amis de la maison. C'était un salon de moyenne grandeur, plutôt bas qu'élevé, tapissé de rouge et meublé confortablement, mais sans luxe. D'un côté, il y avait quatre canapés disposés en demi-cercle, autour d'une cheminée de marbre ; sur la cheminée, une glace antique ; point de tableaux le long des parois. Tout bien considéré, la maison ne me parut pas une maison de poète millionnaire. H y avait pourtant dans la décoration une prédominance de rouge foncé et de rouge de sang, qui s'harmonisait avec le génie du maître. Les personnes répandues dans la salle formaient un tableau curieux. Le premier qui frappa mon regard, par la tache étrange qu'il formait dans ce tableau (comme certaines paroles

VICK Ul HUGO. 143

bizarres dans une belle page de Viclor Hugo) fut un mulâtre de formes colossales, en gilet blanc et cravate blanche, qui feuilletait un album. Et, je lui demande pardon, mais je veux dire la vérité. A première vue il me fit penser à cet Homère- J logu, nègre, qui fait un effet si pittoresque dans la bande de Patron-Minet le, des Misérables. On me dit ensuite que c'était un collaborateur de la Petite Presse, plein de talent et fort estimé. Dans un coin, il y avait un groupe de jeunes gens qui discouraient en riant discrètement : beaux fronts, yeux vifs, chevelures poétiques, mises d'acteurs correctes ; d'où je conclus que c'étaient des Parnassiens, poètes de l'art pour l'art, ou plutôt du vers pour le vers, qui ont pour chef Lecomte de Lisle, et qui forment un groupe de pages dans la cour de Victor Hugo. On me montra parmi eux un poète de cette famille, Catulle Mendès, dont j'avais déjà remarqué le visage expressif et les longs cheveux à la nazaréenne. D'un autre côté, il y avait un groupe d'hommes d'âge mûr, presque tous de haute taille, entre lesquels il y avait quelques belles tètes grises aux profils fiers, où il me sembla reconnaître cette empreinte particulière d'austérité et de tristesse que laissent les traverses de la vie politique, et qui rappelle un peu la fierté pensive des vieux capitaines de vaisseau. Il n'y avait que doux dames, assises près de

la cheminée; Tune s'est tout à fait effacée de ma mémoire, l'autre y est restée profondément imprimée. C'était une daine de forte stature, aux cheveux hlancs, au visage ouvert, éclairé par deux yeux profonds à l'air triste ; une dame de Velasquez sans la grande collerette. C'était Mlle Drouet , grande actrice, qui joua la première fois Lucrèce Borgia en 1855, au théâtre de la Porle-Saint-Martin, où, comme on sait, ce terrible drame écrit en six semaines remporta un triomphe éclatant. Je vis d'autres personnages, qui me parurent étrangers, et qui avaient l'air un peu embarrassé de gens qui se trouvent pour la première fois dans une maison illustre.

Presque tous parlaient. Quand Victor Hugo entra, tous se turent.

Il s'assit près de la cheminée, sur un canapé, et les autres formèrent autour de lui un grand demi-cercle.

Alors je pus le voir et l'entendre bien.

Je ne sais comment la conversation tomba sur le congrès littéraire. Victor Hugo, interrogé, exposa quelques idées qu'il comptait développer dans son discours d'inauguration. Eh bien, je reconnus avec surprise la vérité de ce qu'on m'avait dit sur sa manière de parler dans la vie privée. Je m'attendais à entendre les grandes antithèses, les grandes métaphores, la forme sentencieuse et

paradoxale el le ton impératiï qu'on trouve danj écrits, surtout dans ceux des dernières années Rien de tout cela. Il est difficile d'imaginer un langage plus simple, un ton plus modeste, une manière de parler plus naturelle que celle qu'il avait dans cette conversation. Pour ne pas avoir l'air de parler en chaire, il discourait en regardant une seule personne, et il parlait presque bas. « Voici, disait-il, ce que je dirai - ce que je crois pouvoir dire — dites-moi si cela vous semble à propos. » Il ne gesticulait pas ; il tenait ses deux mains sur ses genoux. Seulement, de temps en temps, il se grattait le front avec un doigt : geste qui lui est habituel. Et l'on dit que même en discutant sur la littérature, en très petit comité, et en traitant les questions les plus ardentes, il parle avec la même simplicité. D'où il faut conclure qu'en écrivant dans l'exaltation de son imagination, il change pour ainsi dire, de nature, ou bien qu'il parle&de propos délibéré cet autre langage parce qu'il le croit plus élevé et plus efficace.

Pendant qu'il parlait, tous restaient attentifs Je fus frappé du ton plus que respectueux, presque (.mule, avec lequel lui répondaient ceux-là mêmes qui paraissaient être ses familiers Personne ne l'interrogeait sans dire : Mon maître ~ Mon cher maître- L'un dit môme : Grand Maître Je ne vis jamais un écrivain célèbre entouré d'une

foule d'admirateurs qui ressemblât autant au cortège d'un monarque. Il est de mon devoir, pourtant, d'ajouter que je ne vis jamais sur son visage, même l'espace d'un éclair, rien qui exprimât une vaniteuse complaisance pour l'admiration qui l'entourait. Il est vrai, d'autre part, qu'il y est habitué depuis cinquante ans.

Une vive lumière éclairait en plein son visage, et je ne pouvais me rassasier de le regarder, tant il me paraissait singulier.

Le visage de Victor Hugo, en effet, est encore pour moi un problème. C'est un visage qui a deux physionomies. Quand il est sérieux, il est très sérieux, presque sombre ; on dirait un visage qui non seulement n'a jamais ri, mais qui n'est pas capable de rire ; et ses yeux regardent les gens avec une expression inquiétante. On lui dirait volontiers : Hugo, faites-moi la grâce de regarder autre part. Ce sont les yeux d'un juge glacial ou d'un duelliste plus fort que vous, qui veut vous fasciner du regard. Dans ces moments-là, mettezlui par la pensée, un turban blanc sur la tète; c'est un vieux cheik ; mettez-lui un casque : c'est un vieux soldat; niellez-lui une couronne : c'est un vieux roi vindicatif et inexorable. Il a je ne sais quoi de l'austérité d'un prêtre et de la majesté sombre d'un mage. 11 a une face de lion. Quand il ouvre la bouche, il semble qu'un rugissement doive en

sortir; et quand il lève son poing robuste, on dirait qu'il ne l'abaissera que pour écraser quelque chose. Dans ces moments-là, on lit sur son visage l'histoire de toutes ses luttes et de toutes ses douleurs, la ténacité de fer de sa nature, les noirs fantômes de son imagination, ses forçats, ses cercueils, ses spectres, ses colères, ses haines ; toute l'ombre comme il dirait, tout le côté noir de ses œuvres. Mais tout à coup, comme il m'arriva de le voir ce soir-là, pendant que quelqu'un lui racontait une anecdote comique sur un cocher de Paris, il jeta un éclat de rire frais et gai, en montrant toutes ses dents unies, petites et blanches ; et dans ce rire, ses yeux et sa bouche prennent une expression si juvénile et si ingénue, qu'on ne reconnaît plus l'homme de tout à l'heure, et qu'on reste stupéfait, comme s'il lui était tombé un masque du visage et qu'on vit pour la première fois le véritable Hugo. Et, à ces moments-là, vous voyez, comme par un soupirail, derrière lui, Déruchette, Guillormand, Mlle Lise, don César de Bazan, Gavroche, ses anges, son ciel bleu, et tout son monde lumineux et suave. Mais cène sont que des éclairs, rares sur son visage comme dans ses livres ; il reprend bientôt son aspect pensif et sombre, comme s'il méditait la catastrophe d'un de ses drames sanglants. Et plus on regarde, moins on peut croire que ce soit ce môme Hugo

d'il y a un demi-siècle, maigre, blond, gracieux, à qui les éditeurs et les directeurs de théâtre qui allaient voir chez lui l'auteur d'Hernani, disaient : « Faites-nous le plaisir d'appeler votre père. »

Pendant que Victor Hugo parlait tout bas avec un de ses voisins, je m'adressai à un monsieur placé près de moi, un homme d'environ cinquante ans, d'une belle physionomie d'artiste ; au bout d'un instant, il me dit qu'il était ami de Victor Hugo, et que quelquefois il écrivait des lettres en son nom.

Entre autres choses, je lui dis l'émotion que j'avais éprouvée le matin en montant l'escalier.

a Et pourquoi? me demanda-t-il gracieusement. Victor Hugo est si doux, si affable avec tout le monde ! Il a le cœur d'une jeune fille et les manières d'un enfant. Tout ce qu'il y a d'âpre et de terrible dans ses livres est sorti de sa grande imagination, et non pas de son cœur. Ne voyez-vous pas que son visage exprime la douceur? Regardez-le. »

Je le regardai. Précisément en ce moment il était si contracté et si sombre, que je n'aurais pas osé soutenir son regard,

« C'est vrai, » répondis-je.

Puis il me parla de ses habitudes.

« Il a les habitudes les plus simples du monde, dit-il. Ne Pavez-vous jamais rencontré sur Fini-

péri aie de l'omnibus de la rue de Clichy? De temps en temps il va faire un tour dans Paris sur l'omnibus qui passe par sa rue, particulièrement quand il a besoin d'écrire. Cela l'inspire, de se trouver ainsi au milieu du peuple, de revoir tant de lieux pleins de souvenirs pour lui, de contempler Paris, d'en haut, à la fraîcheur du matin. »

En ce moment, je cueillis au vol une phrase de Victor Hugo, qui me resta dans la mémoire. « L Académie, disait-il, qui est pleine de bonté pour moi. » Et je me rappelai ce que j'avais entendu dire, qu'en je ne sais quelle occasion, au moment où il entra à l'Académie, tous les académiciens se levèrent.

Et mon voisin continua : .

« Il travaille chaque jour, il travaille toujours. Depuis l'heure de son lever jusqu'à quatre heures après-midi, il est à sa table. Son cerveau est toujours en activité. La création, pour lui, est un besoin. Même quand il ne se sent pas inspiré, il travaille, comme il dit, pour se faire la main. La journée ne lui suffit pas pour mettre sur le papier tout ce qui lui bouillonne dans la tête et dans le cœur. Mais Dieu lui donnera une longue vie, et il nous écrira encore \ingt volumes. »

En entendant ces paroles, je ne pouvais ra'erapêcher de regarder ce vieillard merveilleux comme une créature d'un autre monde; et, pen-

150 SOUVENIRS HE PARIS

sant qu'il travaillait encore, à cet âge, a\ec une vigueur que je n'avais jamais eue, et qu'il travaillait déjà de cette manière vingt-cinq ans avant que je fusse né, je me sentis réduit à rien.

Pendant ce temps-là, Victor Hugo parlait de beaucoup de petites occupations qui souvent lui dévoraient sa journée sans qu'il s'en aperçût, et il disait d'une voix fatiguée, mais avec bonhomie :

« Je n'ai pas une minute à moi, vous le voyez bien. »

Et tous répondirent d'une voix : C'est vrai.

Puis ils recommencèrent, tantôt l'un, tantôt l'autre, à raconter des balivernes, dans l'intention expresse de l'égayer, je crois ; mais ils y réussissaient rarement. De temps en temps il regardait autour de lui, et son regard s'arrêtait sur le jeune Belge ou sur moi, comme s'il se fût seulement aperçu à ce moment que nous étions là ; et, pour nous enlever ce soupçon, il nous saluait par un sourire bienveillant et rapide, qui voulait dire : je ne vous oublie pas ! Puis sa tristesse redescendait comme une ombre sur son visage.

Pendant ce temps-là, j'épiais l'occasion de pouvoir lui dire dans un coin quelque chose que personne n'entendit. Ah! je ne manquais pas de choses à lui dire, à ce moment-là. Le courage m'était venu, mille questions se pressaient dans mon esprit. J'aurais donné un an de ma vie pour

pouvoir être seul une heure avec lui, le saisir par les mains, et lui dire effrontément, en le regardant en face : « Je veux enfin lire en toi, Hu"o! Que sens-tu lorsque tu écris? Que vois-tu autour toi, dans l'air; quelle voix entends-tu, qui leparle à l'oreille lorsque tu crées? Que fais-tu dans ta chambre, quand une de ces grandes pensées qui font le tour de la terre resplendit dans ton esprit, et quand il sort de ta plume un de ces vers qui vont au cœur comme un coup de poignard ou comme le cri d'un ange? Où l'as-tu connue, ta Rose de la Vieille chanson du printemps, qui m'a fait soupirer toute une année? D'où as-tu tiré cet effrayant Mazeppa, dont je vois toujours la fuite? Comment as-tu rêvé la fiancée du Timbalier? Où as-tu trouvé Quasimodo ? Révèle-moi donc un de tes mille secrets. Parle-moi de Fantine, parle-moi du petit roi de Galice, dis-moi quelque chose du marquis de Lantenac; explique-moi comment t'est apparu le spectre qui t'inspira l'idée de cette impitoyable pluie de sang qui tombe sur la tête du parricide Kanut, et de cet horrible œil de feu qui poursuit Caïn; dis-moi dans quelle partie de l'enfer tu as découvert l'amour du prêtre Claude, et dans quelle partie du ciel tu as vu le blanc visage de Déa ! Parle-moi de ton enfance, des premières révélations de ton génie, du temps où Chateaubriand t'appela enfant sublime ; raconte-moi

tes veilles orageuses; dis-moi si tu cries quand f apparaissent les images qui nous épouvantent, dis-moi si tu pleures quand tu écris les paroles qui nous arrachent des sanglots, décris-moi tes tortures, tes ivresses et tes colères, dis-moi ce que tu penses et ce que tu es, vieillard mystérieux et terrible !

Et, en pensant tout cela, je cherchais une phrase très significative pour commencer mon discours, dans le cas où l'occasion se présenterait. * La fortune me favorisa. Victor Hugo sortit pour un instant, puis revint près de la cheminée et s'assit à côté de moi. La conversation s'était divisée en de nombreuses conversations particulières. Le moment ne pouvait être plus opportun. Cent questions se pressèrent à la fois sur mes lèvres, et je commençai hardiment : «Monsieur! »

Victor Hugo se tourna poliment, posa sa main sur mon genou et me regarda avec l'air de quelqu'un qui attend.

Que voulez-vous ! Il y a des mésaventures qui peuvent arriver à tout le monde. Vous rappelezvous le tailleur lettré des Promessi sposi, qui, après avoir préparé mille belles choses à dire au cardinal Frédéric, ne sait, quand le moment est venu, trouver autre chose que : « Figurez-vous ! » et en reste honteux pour la vie? Eh bien, je suis désolé de le dire, et je le dis pour faire pénitence,

je fis la même figure que ce tailleur, sinon une figure encore plus triste. Le regard de Victor Hugo me troubla, tontes mes belles idées s'envolèrent, et je ne lui dis autre chose que —

En somme, il faut bien que je le dise. — Je lui demandai s'il était allé voir l'Exposition ! Et je restai là, foudroyé par ma demande.

Je ne me rappelle plus ce que Victor Hugo me répondit. Je sais seulement que, quelques instants après, parlant de l'Exposition, il dit : « C'est an beau joujou. »

— Mais c'est immense, savez- vous, mon maître, lui lit observer quelqu'un.

Et il reprit en souriant : « C'est un immense joujou. »

Ces paroles, il me sembla les entendre peu à peu, de la sombre profondeur de mon humiliation. Et je n'osai plus ouvrir la bouche. Peu après, Victor Hugo changea de place, les conversations partielles se confondirent dans la conversation générale : l'occasion était perdue. Mais je me consolai vile. Victor Hugo recommença à parler ; et moi, fermant à demi les yeux et regardant en l'air pour être un peu seul avec moi-môme, je commençai à rechercher toutes les belles émotions que je devais à cet homme en accompagnant ma pensée avec le son doux et grave de sa voix; et je pensais aux lectures de Noire-Dame, faites en cachette

m SOUVENIRS DE PARIS,

derrière les bancs de l'école, à tous les baisers que j'avais donnés aux volumes des Contemplations, sous un berceau de jasmin, dans le jardin de la maison paternelle ; à ses vers que j'aimais à déclamer sous la tente, la nuit, au milieu du silence du campement ; au battement de cœur que j'avais éprouvé, la première fois qu'il m'était tombé sous les yeux une informe lithographie qui le représentait; à l'immense distance que je sentais entre lui et mon désir de le connaître, dans la petite ville de province où j'avais lu son premier livre ; à un jour où, encore enfant, j'avais fait rire mon père en lui demandant : « Si Victor Hugo paraissait tout à coup, pendant que nous sommes à table, que ferais-tu? » Tous ces souvenirs, évoqués là auprès de lui, me remuaient profondément, et je me répétais : « Maintenant je l'ai connu, je le connais, je suis dans sa maison, cet(e voix que j'entends est la sienne ; il est ici, à un pas de moi. Mais est-ce bien vrai? «J'ouvrais alors les yeux el je me disais : « Le voilà, mon cher et terrible Hugo ; ce n'est point un songe, par Dieu ! »

Pendant que je m'abandonnais à ces pensées, j'entendis tout à coup que tout le monde se levait et saluait. Je m'approchai aussi de Victor Hugo,

je pris sa main droite dans mes deux mains et

je ne pus dire un mot.

Mais il me regarda et me comprit ; et il me dit

en me serrant la main, avec un regard souriant et un peu triste :

« Adieu, cher monsieur. »

Puis il ajouta : « Non, pas d'adieu. Au revoir, n'est-ce pas? »

Et je sortis de là ému, heureux, avec un peu de mélancolie, et si bouleversé, que je me heurtai rudement contre un fauteuil.

Telle est l'impression que me fit Victor Hugo chez lui. Mais je ne l'aurais pas vu tout entier, si je ne l'eusse pas vu en public, dans une de ces solennités, quelles qu'elles soient, où sa présence est le spectacle le plus curieusement désiré. Je le vis au théâtre du Châtelet quand il prononça son discours de président pour l'inauguration du congrès littéraire. Une heure avant qu'il arrivât, ce vaste théâtre était déjà plein. Le parterre était rempli d'écrivains et d'artistes de tous pays, entre lesquels se croisaient les regards curieux, les signes et les questions, chacun , dans cette foule, connaissant beaucoup de noms et peu de visages , et tous désirant compléter leurs connaissances en cette belle occasion. On voyait un grand mouvement de têtes blanches et de

jeunes têtes, de beaux yeux pleins de pensées, de visages qui s'avançaient et se souriaient, de chevelures noires qui s'inclinaient devant les cheveux blancs, de mains qui se cherchaient et se serraient ; l'on entendait parler toutes les langues, et l'on sentait courir de toutes parts un frémissement de vie qui vous mettait en joie.

Sur la vaste scène éclairée, se tenaient les délégués de toutes les nations, de la Suisse à l'Itatalie, et de la république de San Salvador à la Russie : un grand état-major de poètes, de romanciers, de savants, d'hommes d'État, depublicistes et d'éditeurs, parmi lesquels ressortaient le visage iin et souriant de Tourguenieff, la belle tête fière d'Edmond Àbout et la figure sympathique de Jules Simon, points de mire de mille regards. Mais la grande curiosité était de voir VictorHugo.il y avait là des centaines d'étrangers quinel'avaient jamais vu ; son nom était sur toutes les lèvres ; presque tous les regards étaient tournés du côté où il devait paraître. A chaque mouvement qui se faisait sur la scène, il y avait une grande agitation dans toule la salle. C'était beau' de voir une curiosité •si ardente dans cette grande foule si variée de races, et de penser que celui qui la provoquait était un vieux poète.

Tout à coup tous les délégués se levèrent ; entre toutes ces têtes blanches et grises on vit apparaître

une tctc plus blanche que toutes les autres, el une explosion formidable d'applaudissements — un de ces applaudissements qui doivent presque intimider celui qui les reçoit, et qui, retentissant à l'oreille de ceux qui applaudissent, y exaltent le sentiment qui les fait applaudir — un seul immense applaudissement, orageux, obstiné, interminable, fit trembler le théâtre. Un éclair passa sur le visage de Victor Hugo — un seul éclair — qui révéla toute son âme. Immédiatement il reprit sa gravité habituelle. Ils'approcha près delà rampe à pas un peu incertains, entouré de son illustre cortège ; il se plaça près d'une petite table, et commença à lire son discours, écrit en gros caractères sur de très grandes feuilles. Ce ne fut pas un de ses meilleurs discours; mais ce n'est pas ici le lieu de le juger. Il lut lentement à haute voix, détachant avec un art parfait chaque phrase, chaque mot, chaque syllabe. Sa voix est encore forte et sonore, quoique dans les longues périodes elle faiblisse un peu, et s'échappe quelquefois en notes aiguës et stridentes. Il eut des moments superbes. Quand il dit : « Vous êtes les ambassadeurs de l'esprit humain dans ce grand Paris; soyez les bienvenus; la France vous salue! » il prononça les derniers mots avec un accent plein de noblesse et un geste ample et vigoureux qui remua toute la salle. Quand il dit : « Hommes du

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passé, prenez-en votre parti, nous ne vous craignons pas, » et qu'en parlant ainsi il secoua et redressa, comme un lion, sa tête puissante, qu'il fixa ses regards étincelants sur le fond de la salle avec un air de défi et de menace, et qu'il resta ainsi un instant immobile, le visage en feu, au milieu d'un profond silence, il fut vraiment beau et terrible comme un chant de ses Châtiments, et un frisson courut dans le parterre. Puis son discours, pleinjusque-làdecoléres sourdes, seradoucitquand il parla de l'amnistie, et alors sa voix changea de ton et parut tout autre. Il dit ces nobles paroles : « Toutes les fêtes sont fraternelles ; une fète n'est pas une fête, s'il n'est pardonné à personne, » avec un accent d'une inexprimable suavité de pitié et de prière, qui suscita dans la foule un violent frémissement d'approbation, cent fois plus éloquent que des applaudissements. Et enfin, en disant cetle phrase : « Il y a une chose plus grande que n'imporle quel triomphe, c'est le spectacle de la patrie qui ouvre ses bras et du proscrit qui apparaît à l'horizon, » il appuya sa pensée par un geste solennel de la main et un regard triste et doux, qui provoqua un ouragan d'applaudissements et de cris. Après lui, beaucoup d'autres parlèrent, terminant tous leurs discours par un salut respectueux au grand maître; mais il ne donna aucun signe d'émotion. Seulement de temps en temps

Victor nuno. i:,o

son front s'éclairait ; mais il s'assombrissait

presque aussitôt, comme si la pensée obstinée et implacable qui l'avait laissé libre un moment se fût de nouveau emparée de lui. A la fin du dernier discours, il se leva pour sortir. Et alors éclata comme le tonnerre un dernier applaudissement, plus chaud, plus bruyant et plus persistant que le premier, accompagné de cris d'enthousiasme qui le contraignirent à s'arrêter. Ce n'était pas un applaudissement au discours ; c'était un applaudissement aux Orientales et à la Légende, c'était un tribut de reconnaissance au poète des grandes tendresses, un salut à l'antique lutteur, un souhait de bonheur au septuagénaire, un adieu à l'homme que beaucoup n'auront plus jamais revu. Il répondit par un long regard et disparut.

Voilà Victor Hugo comme je le vis, au comble de sa gloiie. Les générations à venir le verrontelles aussi grand? La plupart en doutent. Mais le temps ne pourra le détruire; son ossature colossale restera debout, comme un énorme arbre dépouillé, sur l'horizon littéraire du siècle, et des légions d'esprits voleront avec les plumes tombées de ses ailes. Hugo est un de ces écrivains puissants

qui se présentent à la postérité ensanglantés, échcvelés et haletants, portant sur leur blason les titres de leurs œuvres comme des noms de batailles gagnées, de désastres glorieux ou de sublimes folies, et que la postérité salue avec respect comme de grands athlètes blessés. Il sera certainement admiré comme un des plus étranges phénomènes littéraires de son temps, et un des plus merveilleux exemples de la force et de la hardiesse de l'esprit humain. // est bon, comme il l'a dit lui-même, que Von trouve sur les sommets ces grands exemples d'audace* Il a montré les hauteurs où le génie peut monter, et éclairé les précipices où il peut rouler. Il a fait penser et palpiter pendant un demi-siècle des millions de créatures humaines. Quand il ne resterait rien autre de lui, il resterait toujours comme un fait historique son immense popularité chez tous les peuples, exemple consolant de l'écho que peut trouver dans l'humanité la parole d'un homme qui n'a d'autre force que la parole. Mais il restera sauf et superbe sur son sommet littéraire, et plus la littérature, dans son pays et dans toute l'Europe, s'effondrera dans le scepticisme, dans la sensualité et dans la pourriture, plus sa figure paraîtra haute et noble. Et la journée du grand travailleur n'est pas encore finie. Il semble qu'il traverse une fâcheuse période. Dieu veuille qu'il en sorte, et que nous entendions

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encore pendant de longues années sa voix puissante, qui émut autrefois la jeunesse de nos pères. Elle nous dira jusqu'au dernier moment quelque chose de grand et de beau. Nous l'avons entendue dès l'enfance; nous voudrions l'entendre encore, « quand l'arbre commencera à rendre à la terre ses feuilles mortes. » C'est le souhait que nous lui adressons. Nous espérons que le grand poète, né à l'aube du dix-neuvième siècle, accompagnera ce siècle jusqu'à son coucher ; que son génie resplendira tant que battra son cœur, et que l'Europe recevra en même temps le dernier souffle de sa vie mortelle et le dernier chant, de son épopée immortelle.

Une fois, en wagon, je vis un Français qui lisait un livre avec beaucoup d'attention, en faisant de temps en temps un signe de stupeur. Tout à coup, comme je cherchais à lire le titre sur la couverture, il s'écria : «Ah ! c'est dégoûtant î » et il jeta le livre dans sa valise avec un air d'indignation et de mépris. Il resta quelques instants dans ces idées, puis il rouvrit sa valise, reprit le livre et recommença à lire. Il pouvait avoir lu deux pages, quand il éclata de rire, et, se tournant vers un de ses voisins, il lui dit : « Ah ! mon cher, il y a là une description de repas de noce qui est une vraie merveille ! » Puis il continua sa lecture, en montrant de mille façons qu'il y trouvait un plaisir infini.

Ce livre était F Assommoir. Ce qui arriva à ce Français en lisant l'Assommoir, arrive à presque

tout le monde à la première lecture des romans de Zola. Il faut vaincre le premier sentiment de répugnance, puis, quel que soit le dernier jugement qu'on porte sur l'auteur, on est content de l'avoir lu, et on conclut qu'on devait le lire. Le premier effet qu'il produit, surtout après la lecture d'autres romans, ressemble à celui qu'on éprouve au sortir d'un théâtre chaud et parfumé, quand on reçoit au visage le souffle frais du grand air, qui vous donne une vive sensation de plaisir, même quand il vous apporte une mauvaise odeur. Quand on a lu ses romans, il vous semble que dans tous les autres, même les plus vrais, il y ait un voile entre le lecteur et les choses ; on trouve entre les uns et les autres la même différence qu'entre des visages humains, les uns relracés sur une toile et les autres réfléchis dans un miroir. On croit voir et toucher la Vérité pour la première fois. Assurément, on a beau avoir l'estomac robuste et le nez solide, comme Gervaise à l'hôpital, on est quelquefois obligé de faire un saut en arrière, comme à une bouffée subite d'air empesté. Mais, même à ces moments-là, comme presque à chaque page, en même temps que nous protestons furieusement, nous écriant : C'est trop fort ! il y a au dedans de vous un diable qui rit, qui crie et qui s'amuse follement, malgré nous. On éprouve le même plaisir qu'à entendre un homme très sincère, qui parle

brutalement; un homme qui exprime, comme dit Othello, sa pire pensée avec sa pire parole, qui décrit ce qu'il voit, qui répète ce qu'il entend, qui dit ce qu'il pense, qui raconte ce qui est, sans aucune restriction, comme s'il se parlait à lui-môme. A la bonne heure. Dès les premières lignes, on sait à qui l'on a affaire. Que les délicats se retirent. C'est chose convenue : il ne taira rien', il n'embellira rien, il ne voilera rien, ni sentiments, ni pensées, ni discours, ni actions. Ce sera un romancier juge, chirurgien, casuiste, physiologiste, un expert qui soulèvera tous les voiles, mettra la main dans toutes les hontes, et appellera chaque chose par son nom, froidement, sans y prendre garde, et en s'étonnant très fort de votre étonnement. Et c'est ce qui arrive en effet. Dans l'ordre moral, il dévoile chez ses personnages jusqu'à ces sentiments profondément cachés, qui restent ordinairement des secrets éternels, quand on ne les murmure pas en tremblant au guichet d'un confessionnal. Dans l'ordre matériel, il nous fait sentir toutes les odeurs, tous les goûts et tous les contacts; et, en fait de langue, c'est à peine s'il nous fait grâce de ces mots absolument impossibles à prononcer, que les enfants vicieux cherchent en cachette dans les dictionnaires. Personne n'est jamais allé plus loin sur cette voie, et on ne sait ce qu'on doit admirer le plus de son talent ou

de son courage. Parmi ces myriades de personnages de romans que nous avons dans la mémoire, les siens restent groupés à part, et sont les plus visibles et les plus palpables de tous. Non seulement nous les avons vus passer, nous les avons entendus discourir, mais encore nous nous sommes frottés à eux, nous avons senti leur souffle, l'odeur de leur chair et de leurs vêtements ; nous avons vu circuler le sang sous leur peau, nous savons dans quelle attitude ils dorment, ce qu'ils mangent, comment ils s'habillent et se déshabillent ; nous connaissons leur tempérament tout aussi bien que le nôtre, nous savons les prédilections les plus secrètes de leurs sens, les emportements les plus honteux de leur langage, leurs gestes, leurs grimaces, les boutons de leur peau et la saleté de leurs ongles. Et il nous imprime dans la mémoire les lieux comme les personnages ; car il contemple toutes chosesd'un même regard, qui embrassetoul, et il les reproduit avec le même art, auquel rien n'échappe. Dans une chambre déjà décrite et dépeinte, on déplace la lumière : il interrompt son récit pour nous dire sur quoi son rayon glisse et sur quoi il se brise dans sa nouvelle direction, et comment luisent dans un angle obscur les pieds d'une chaise et les gonds d'une porte. Par la description d'une boutique, il nous fait comprendre que midi vient de sonner, ou que le soleil se couchera dans

une heure. Il note toutes les ombres, toutes les plaques de lumière, tous les changements de couleur qui se succèdent d'heure en heure sur les parois, et il rend chaque chose avec une évidence si frappante, que cinq ans après la lecture, nous nous rappellerons l'apparence d'unetapisserie, vers cinq heures du soir, quand les stores de la fenêtre étaient baissés, et l'effet que produisait cette apparence sur l'esprit d'un personnage qui était assis dans un coin de cette chambre. Il n'oublie rien, et il anime toute chose; son pinceau tout-puissant ne recule devant rien, ni devant les tas de linge sale, ni devant les vomissements des ivrognes, ni devant la viande gâtée, ni devant les cadavres décomposés. Il nous fait sortir avec un mal de tête de l'alcôve parfumée de Renée, et il nous fait rester une heure dans une boutique de salaisons, en compagnie de la belle Lise, dont le sein ferme et immobile a Vair d'un ventre, au milieu des têtes de porc nageant dans la gelée, des boîtes de sar^ dines qui suintent l'huile, des jambons sanguinolents, du veau piqué et des pâtés de lièvre, qu'il dépeint, ou plutôt qu'il nous donne si bien à toucher et à sentir que, quand on a terminé sa lecture, on laisse son livre sans y prendre garde, pour chercher sa cuvette. La bonne odeur des épaules de Nana, l'odeur de pêcherie des jupes de la belle Normande, la puanteur de l'haleine de Bôit-sans-

soif, celle de la malle de Lantier, il nous fait tout sentir, sans pitié, nous ouvrant les narines à force de les chatouiller avec sa plume. 11 décrit le parc du Paradou fleur par fleur, le marché de Saint-Eustache poisson par poisson, la boutique de Mme Lecœur fromage par fromage, le dîner de Gervaisc bouchée par bouchée. Il procède de la même manière relativement aux occupations de ses personnages, auxquelles il nous fait assister en nous les expliquant en détail, quelles qu'elles soient: si bien qu'on apprend dans ses romans, comme dans des Guides pratiques des arts et métiers, à travailler le fer, à repasser les chemises, à découper la volaille, à souder les gouttières, à servir la messe, à conduire une contredanse.

Entre toutes ces choses, dans tous ces lieux dont on respire l'air, où tout se voit et se touche, se meut une foule très variée, de dames corrompues jusqu'à la moelle, d'ouvriers crapuleux, de boutiquières mal embouchées, de banquiers voleurs, de prêtres vicieux, de coureuses, de jeunes beaux, de bandits, de canailles de toutes sortes et de toutes couleurs, entre lesquelles apparaît çà cl là, raraavis, quelque figure de galant homme. A eux tous ils font un peu de tout, depuis le vol jusqu'à l'inceste, errant du code pénal à l'hôpital, du mont-de-piété à la taverne, à travers toutes les pas-ions, tous les abrutissements, plongés dans la

fange jusqu'au menton, dans un air épais et lourd, à peine avivé de temps en temps par le souffle d'un sentiment tendre, où vibrent tour à tour de gros rires plébéiens et des cris déchirants d'affamés et de moribonds.

Et malgré tout cela, c'est un écrivain moral. On peut l'affirmer résolument. Emile Zola est un des romanciers les plus moraux de la France, et il est vraiment bien étonnant qu'on puisse en douter. Il vous fait sentir la puanteur du vice et non son parfum ; ses nudités sont des nudités anatomiques, qui n'inspirent pas la moindre pensée sensuelle ; il n'y a aucun de ses livres, même le plus cru, qui ne laisse dans l'âme, fermes et immuables, l'aversion et le mépris pour les passions basses qui y sont traitées. Il n'est pas, comme Dumas, lié par une sympathie invincible à ces monstres féminins, à qui il dit tout haut : « Infâmes ! » et « Chères ! » à voix basse. Il met le vice nu au pilori, brutalement, sans hypocrisie et sans pitié, et il s'en tient si éloigné, qu'il ne l'effleure pas même de ses vêtements. C'est le vice lui-même qui est forcé par lui de nous dire: « Crachez-moi au visage et passez. » Ses romans, comme il dit, sont vraiment de la morale en action. Le scandale qui en sort n'est que pour les yeux et pour les orcilles.El, s'il se tient en dehors, comme homme, de la vase qu'il remue avec sa plume, il se tient

aussi complètement en dehors, comme écrivain, des personnages qu'il crée. Il n'y a peut-être pas un autre romancier moderne qui se révèle aussi peu dans ses œuvres. Quand on a lu tous ses romans, on ne le connaît pas. On voit que c'est un observateur profond, un peintre puissant, un écrivain merveilleux, fort, sans respect humain, brusque, résolu, hardi, un peu malveillant et de mauvaise humeur; mais on ne sait rien de plus. Seulement, quoiqu'on ne voie jamais son visage entier à travers les pages de ses livres, on entrevoit pourtant son front marqué d'une ride droite et profonde, et on devine qu'il doit avoir vu de près une grande partie des misères qu'il décrit. On dirait un homme qui, ayant été- blessé par le monde, s'en venge en lui arrachant le masque et en le montrant pour la première fois tel qu'il est : odieux et honteux. Une persuasion profonde le guide et lait sa force : il croit qu'on doit dire et décrire le vrai à tout propos, à tout prix, quel qu'il soit, tout entier, toujours sans transactions, effrontément. En cela, il a lui aussi, comme dit Victor Hugo de Shakespeare, une sorte de parti pris gigantesque. 11 adaplc si bien son talent à ce « parti pris, » qu'il finit par n'être plus qu'une production, plutôt qu'une création. C'est en réalité un talent tranquille, patient, méthodique, qui ne lance pas de vifs éclairs, mais qui jette sur toutes

choses, de tous côtés, une lumière égale; il est hardi, mais circonspect dans ses hardiesses, toujours maître de lui-même, s'élevant peu, mais ne tombant jamais, et s'avançant à pas lents, par la voie la plus directe, vers un but qu'il voit clairement.

Ses romans ne sont guère des romans. Ils n'ont pas de squelette, à peine une colonne vertébrale. Essayez d'en raconter un : c'est impossible. Ils sont composés d'une énorme quantité de détails, qu'on oublie en grande partie après la lecture, comme les mille petits tableaux sans sujet d'un musée hollandais. C'est pour cela qu'on les relit avec plaisir. On attend de page en page un événement important, qui fait devant vous, et qu'on n'atteint jamais. Jamais on n'y rencontre un choc violent de sentiments, d'intérêts, de personnages, qui tienne l'âme en suspens et d'où dépende tout le roman. Il ne s'y trouve pas de points culminants d'où l'on domine du regard un grand espace; c'est une plaine continue, où l'on chemine la tête baissée, déviant de la route à chaque instant, et s'arrêtant à chaque pas pour observer une pierre, un insecte, une trace, un brin d'herbe. Ses personnages n'agissent presque pas. La plupart ne sont pas nécessaires à cette apparence d'action qui se déroule dans le roman. Ce ne sont pas des acteurs qui récitent leur rôle; ce ^oni des gens occupés

de leurs affaires, et photographiés instantanément, sans qu'ils s'en aperçoivent. Il y a dans le roman quelques mois ou quelques années de la vie de chacun. Vous les voyez vivre, chacun pour son compte, et chacun vous intéresse principalement par lui-même, peu ou point pour le rapport qu'il a avec les autres. De là naît la grande force de Zola. Autant la composition manque à ses romans, autant la vérité y abonde. On n'y voit pas la main du romancier qui choisit les faits, qui les accommode pour les relier les uns aux autres, qui les cache les uns derrière les autres pour nous surprendre, et qui prépare un grand effet par mille petits sacrifices de la vraisemblance et de la raison. Le récit va tout seul, et il semble qu'il ne pourrait pas se passer autrement ; on dirait une simple exposition du vrai, non seulement pour les caractères, mais encore par la nature des faits et par l'ordre où ils se succèdent. On lit, et on croirait assister de sa fenêtre aux mille petits incidents de la rue. C'est pour cela que tous les romanciers, comparés à lui, ont un peu l'air de joueurs de dés. N'ayant pas la préoccupation ordinaire des faiseurs de romans, de nouer des intrigues et de faire converger tous les événements vers un seul point, il est libre de tourner toutes ses facultés vers son but particulier, qui est de retracer le vrai, et il peut ainsi atteindre un haul

172 SOUVENIRS LE TARIS

degré de puissance dans cet art. Du reste, ses facultés ne sont pas très variées, et il le sent; aussi il aiguise et fortifie merveilleusement celles qu'il possède, pour suppléer au manque des autres. Et l'on peut mettre en doute si ce manque est à déplorer ; car peut-être une plus vaste imagination aurait amoindri sa puissance, en distrayant de la description et de l'analyse une partie de ses forces. Doué comme il l'est, il conçoit son roman de façon que son plan et son but ne gênent pas le moins du monde la liberté de son travail. Attentif à une scène et à un dialogue, il semble oublier son roman, il est là tout entier, il creuse et travaille avec toute son âme. Le dialogue marche sans but, la scène se développe sans entraves, et c'est pour cela que l'un et l'autre sont toujours vrais. Il cueille au vol mille riens, la voiture qui passe, la nuée qui cache le soleil, le vent qui agite le rideau, le retlet d'un miroir, un bruit lointain; et le lecteur lui-même, oubliant tout le reste, vit avec l'écrivain dans ce moment et dans ce lieu, et y éprouve une illusion pleine de charme, qui ne lui laisse rien à désirer. Avec cette faculté de donner du relief à la plus petite chose, et en travaillant, comme il fait, avec ordre et patience, il est supérieur dans l'art des gradations, et il expose admirablement, par une série de transitions imperceptibles, la transformation lente et complète

d'un caractère ou d'un état de choses, si bien que le lecteur va en avant avec lui, sans s'en apercevoir, à petits pas, et éprouve ensuite un profond étonnement, quand il arrive à la fin, et qu'il reconnaît, en se retournant, qu'il a fait un immense chemin. Le grand mérite de plusieurs de ses romans consiste presque entièrement dans cet art. Ses romans sont un tissu de inailles , mailles serrées de petits épisodes, de dialogues rompus et de descriptions répétées, où chaque mot a sa couleur et sa saveur, où tout l'écrivain est, pour ainsi dire, dans chaque période. 11 est rare qu'on éprouve une émotion forte et subite. Elle est peut-être unique dans ses œuvres, la scène désolante et sublime de « Monsieur, écoutez donc, » de Gervaise, quand elle s'offre aux passants, mourante de faim, et quand elle se rassasie, en pleurant, sous les yeux de Goujet. Presque toujours, en lisant, on éprouve une suite d'acres sensations de plaisir, de petites secousses et de surprises qui laissent l'esprit incertain : ici un éclat de rire, là un frisson de dégoût, un peu d'impatience, une grande admiration pour une description prodigieusement vive, un serrement de cœur pour une plaie humaine mise à nu sans pitié, et une légère stupeur, depuis la première page jusqu'à la dernière, comme si l'on voyait se dérouler une série de perspectives d'un pays nouveau. Ce sont des

17 i SOUVENIRS DE PARIS.

romans qui se hument, qui se savourent goutte à goutle, comme des verres de liqueur, et qui vous laissent l'haleine forte et le palais insensible aux sucreries.

Ce qui contribue beaucoup à ce résultat, c'est son style, solide, étroitement uni à sa pensée, plein d'artifices ingénieux adroitement cachés sous une certaine allure uniforme, toujours docile à l'écrivain, imitant étonnamment les mouvements et les sons, résolu, harmonieux; qui semble accompagné par les chocs cadencés d'un poing de fer sur la table, et où l'on sent la respiration large et tranquille d'un homme jeune et puissant. Le force, en effet, e>t le don principal de Zola, et quiconque veut le définir commence par dire : il est puissant. Chacun de ses romans est un grand tour de force, un poids énorme qu'il soulève lentement et remet lentement par terre, en faisant tout son possible pour dissimuler l'effort. Quand on a lu la dernière page, on a envie de dire : « Hein ! quelle poigne! » comme ces trois ivrognes de l'Assommoir, à propos du marquis qui avait jeté par terre trois portefaix à coups de tète dans le ventre. Elle est étrange, vraiment, l'apparition de ce romancier en manches de chemise, à la poitrine velue et à la voix rude, qui dit tout à tous, en pleine place, impudemment ; son apparition subite au milieu d'une foule de romanciers en habit

noir, bien élevés et souriants, qui disent mille obscénités d'une manière décente, dans de petits romans couleur de rose, faits pour l'alcôve et le théâtre. C'est là son plus grand mérite. Il a jeté en l'air d'un coup de pied tous les petits flacons de la toilette littéraire, et il a lavé avec un torchon de toile bise la ligure fardée de la Vérité. Il a fait le premier roman populaire qui ait vraiment « l'odeur du peuple ». Il a attaqué presque toutes les classes sociales, flagellant jusqu'au sang la mesquinerie maligne des petites villes de province, la fourberie des agioteurs de haute volée, la corruption dorée, l'intrigue politique, les luttes du prêtre ambitieux, la froideur cruelle de l'égoïsmc mercantile, l'oisiveté, la gloutonnerie, la luxure, avec une telle puissance, que bien qu'il ait été précédé dans cette voie par d'autres historiens admirables, il semble y être entré le premier; et même, les gens flagellés sentent leurs anciennes plaies se rouvrir plus cuisantes que jamais. Dans son ardeur, il a parfois dépassé les limites de l'art; mais il a ouvert à l'art de nouvelles éclaircies, par où l'on voit de nouveaux horizons, et il a enseigné à ses rivaux des couleurs, des coups de ciseau, des jeux d'ombres, des formes, des moyens de toute nature, dont mille autres esprits pourront tirer un avantage immense, bien qu'ils marchent par une autre voie à un but absolument différent.

Et il n'y a pas lieu de craindre qu'une école excessive et funeste dérive de lui, car la faculté descriptive, qui est sa faculté dominante, ne peut aller plus avant sur le chemin qu'il parcourt, et le culte de la Vérité nue ne peut avoir un prêtre plus intrépide et plus fidèle. Ses imitateurs tomberont misérablement, exténués, en suivant ses traces, et il restera seul là où il est arrivé, sur les derniers contins de son art, debout au bord d'un précipice où tombera quiconque voudra le dépasser. Mais on ne peut encore prononcer sur lui un jugement définitif. Il n'a que trente-sept ans, il est encore dans la fleur de sa jeunesse d'écrivain, et il est possible qu'il grandisse et se transforme. Il est vrai que la route où il s'est engagé est si raide et si profondément encaissée, qu'on ne comprend pas comment il pourrait en sortir. Mais il est certain qu'il essayera; et, s'il ne réussit pas, au moins nous fera-t-il assister à un de ces efforts puissants, et nous donnera-t-il une de ces œuvres étonnantes, qui sont aussi dignes d'admiration que les grands triomphes.

Son histoire littéraire est une des plus curieuses de notre époque. Ses premiers travaux furent les

Contes à Ninon, cents à vingt-deux ans et publiés longtemps après. On y trouve encore un Zola imberbe, avec une larme dans les yeux et un sou lire sur les lèvres, à peine troublé par une légère expression de tristesse. 11 ne se soucie pas beaucoup de ces contes, et entre en fureur contre les critiques qui, sincèrement ou malignement, les préfèrent à ses romans. A l'un d'eux qui lui exprimait cette opinion il n'y a pas longtemps, il répondit : « Je vous remercie, mais si vous venez chez moi, je vous ferai voir certains de mes devoirs d'écolier qui vous plairont encore mieux. »

Il publia d'abord quatre romans très hardis, entre lesquels on remarque Thérèse Raquin, qu'on a un peu oubliés depuis, et qu'un critique qualifia de « littérature putride ». Le Zola homme y était déjà, mais seulement de la ceinture en haut. Les grandes facultés artistiques qu'il avait déjà déployées, mais qui manquaient encore d'assurance, sentaient le besoin de se développer dans des sujets monstrueux, qui attirassent l'attention par eux-mêmes. On voyait pourtant déjà dans ces romans un écrivain hardi, qui était résolu à se faire place à coups de coudes, et qui possédait des coudes de bronze. Un de ces romans, Madeleine Férat, roule sur un fait observé par l'auteur: une jeune fille, abandonnée par son amant, se marie avec un autre, et a, plusieurs années après,

un fils qui ressemble au premier homme qu'elle a aimé. Ce roman lui suggéra l'idée d'écrire cette série de romans physiologiques qu'il intitula Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire; et, dès le premier jour, tout le plan se présenta à son esprit, et il traça l'arbre généalogique qu'il publia depuis dans Une page d'amour. Je croyais que c'était là une de ces vaines annonces d'un « dessein vaste et antique », par lesquelles les auteurs cherchent à grandir dans le public le plan de leurs œuvres ; mais les manuscrits que j'ai eu l'honneur de voir me détrompèrent. Dès le commencement, il dressa la liste des principaux personnages de la famille Rougon-Macquart, el assigna à chacun sa carrière, se proposant de montrer chez tous les effets de l'origine, de l'éducation, de la position sociale, des lieux, des circonstances, de l'époque.

Les premiers romans de ce nouveau « cycle » n'eurent pas beaucoup de succès. Les linguistes, les stylistes, tous ceux qui dégustent les livres avec un palais de lettré, y sentirent de la force, y trouvèrent des beautés et y pressentirent plus encore; mais ils ne devinèrent pas qu'il y eût làdessous un romancier de premier ordre. Zola s'en fâcha, et jeta alors un défi à Paris, en publiant cette fameuse Curée, où l'on voit clairement la résolution de faire du bruit à tout prix; cette brillante

et horrible saturnale de coquins en gants blancs, où le moins honteux des amours est celui d'un beau-fils pour sa belle-mère, et où la femme la plus honnête est une entremetteuse. Le roman, en effet, fit du fracas, on cria au scandale, comme on crie à Paris, par genre; mais on lut avidement le livre, et ce nom exotique de Zola retentit de tous côtés pendant quelque temps. Mais ce ne fut cependant pas un succès tel qu'il l'attendait ou le désirait. Et celui des romans suivants fut encore moindre. Ils se vendaient peu, le cercle de leurs lecteurs était restreint, et Zola, qui sentait en lui l'originalité et la force d'un romancier populaire, s'en dépitait. Mais il ne perdait pas courage. « Je ne suis pas habitué, écrivait-il, à attendre une récompense immédiate de mes travaux. Depuis dix ans je publie des romans sans prêter l'oreille au bruit qu'ils font en tombant dans la foule. Quand il y en aura un monceau, les gens qui passent seront bien obligés de s'arrêter. »

Cependant sa réputation allait en grandissant, quoique ce fût lentement. En Russie, où l'on accueille avec sympathie toutes les nouveautés les plus hardies de la littérature française, il était déjà très connu et tenu en grande estime. Mais cela ne lui suffisait pas. 11 avait besoin d'un succès bruyant et durable, qui l'ôlevàtd'un bond, et pour toujours, au-dessus de la foule des « écrivains de

talent », qui se saluent confidentiellement de la main. Et il arriva enfin à son but avec V Assommoir. On commença par le publier en feuilleton dans le Bien public; mais on dut le laisser à moitié, tant les abonnés lancèrent de protestations contre cette « horreur ».U fut alors publié en entier dans un journal littéraire, et, avant qu'il fût fini, commença cette chaude polémique qui devint ardente après la publication du volume, et qu'on se rappellera toujours comme une des plus furieuses batailles littéraires du temps présent. Cette polémique donna une impulsion puissante au succès du roman. Ce fut un succès bruyant, énorme, incroyable. Il y avait des années qu'on n'avait vu un tapage pareil à propos d'un livre. Pendant longtemps, tout Paris ne parla que de V Assommoir: on l'entendait discuter à haute voix dans les cafés, dans les théâtres, dans les clubs, dans les cabinets de lecture, jusque dans les bouliques; il avait des admirateurs fanatiques, mais encore plus d'adversaires acharnés. La brutalité inouïe de ce roman parut une provocation, un soufflet à Paris, une calomnie contre le peuple français; et on appelait le livre « une saleté à prendre avec des pincettes », un « avortement monstrueux » ; une action qui « méritait les galères. » Toutes les litanies d'injures se déchaînèrent contre l'auteur, depuis celle d'ennemi de la patrie jusqu'à celle

d' « égoutier littéraire » et de porc, tout craché, sans périphrase. Les revues théâtrales de fin d'année le représentèrent sous la figure d'un chiffonnier qui ramassait des ordures avec son crochet dans les rues de Paris. « Ce 11 était plus delà critique, dit Zola, c était du massacre. » Ils lui refusaient le talent, l'originalité, le style, jusqu'à la grammaire; beaucoup ne voulaient môme pas le discuter, et peu s'en fallut qu'ils ne lui adressassent dans la rue des provocations personnelles. On répandait sur lui les dires les plus extravagants : il était un sac de vices, une demi-brute, un homme sans cœur comme Lantier,un ivrogne comme Coupeau, un être malpropre comme Bec-Salé, une laide figure comme le père Bezougue le croque-mort . Mais, en môme temps, les éditions se succédaient ; les juges impartiaux disaient tout bas que le roman était un chef-d'œuvre; le peuple de Paris le lisait avec passion, parce qu'il y trouvait son boulevard, sa buvette, sa boutique, sa vie dépeinte à merveille, avec des couleurs nouvelles et des coups de pinceau auprès desquels tous les autres semblaient pâles; et les critiques les plus enragés furent contraints de reconnaître que dans ces pages tant déchirées il y avait quelque chose contre quoi les pointes de leurs flèches s'émousseraient éternellement. Le grand succès de l'Assommoir fit rechercher les autres romans, et on

peut dire qu'alors Zola devint célèbre. Cette célébrité ne date que de trois ans. Il écrivait lui-même, il y a peu de temps, à un de ses admirateurs d'Italie : « On ne ma pas gâté en France. Il n'y a pas longtemps qu'on m y salue. » Et c'est pourtant une singulière célébrité que la sienne. Un public immense l'admire, mais d'une admiration où il y a un peu de colère et un peu de défiance, et le regarde de loin comme un ours mal apprivoisé. Il a un grand talent, c'est certain : il faut donc se résigner à le dire et à le laisser dire. Il est encore à Paris le lion du jour; il n'a qu'un rival, Daudet, qui n'est pourtant pas de sa force; mais ils se traitent réciproquement avec politesse, pour ne pas éveiller les soupçons. Zola pourtant ne se prévaut pas de sa célébrité, et il paraît qu'il ne s'en occupe guère : il vit caché, dans son coin, avec sa femme, sa mère et ses enfants. Peu de gens le connaissent de vue, et il est rare de trouver un de ses portraits. Il ne fréquente pas la société, si ce n'est quand il doit y aller pour l'étudier, et il s'y ennuie quand il n'y va pas dans ce but. Il ne va que chez l'éditeur Charpentier, qui a une maison splendide et qui donne des fêtes magnifiques, où vient aussi Gambetta. Il n'appartient à aucune société. Il ne demeure à Paris que l'hiver; l'été, il habite la campagne pour y travailler plus tranquillement. Autrefois il demeurait au

bout de l'avenue de Clichy, excellent endroit pour étudier le peuple de V Assommoir, à présent il demeure rue de Boulogne, où était Ruifini, non loin de la maison de Sardou.

Grâce à mon ami Parodi, j'eus l'honneur de faire la connaissance de Zola, et de passer plusieurs heures dans sa maison, avec lui.

C'est un homme jeune, bien planté, solidement bâti, ressemblant un peu, par la structure de ses membres, à Victor Hugo ; plutôt gras que maigre, pas gros, droit comme une colonne et très pâle ; et sa pâleur ressort d'autant plus que sa barbe est très noire ainsi que ses cheveux, qui se tiennent droits sur son front comme les poils d'une brosse. Une chose curieuse, c'est que presque tous ceux qui voient le portrait de Zola disent : « Je connais cette figure-là. » Il a le visage rond, le nez plein d'audace, les yeux foncés et vifs, avec un regard fier et scrutateur, — la tête d'un penseur et le corps d'un athlète — les mains bien faites et saines, de ces mains dont on reçoit l'étreinte avec plaisir. Il me fit tout d'abord penser à son Gueule-d'Or, et il me sembla qu'il eût été capable de faire les mômes prouesses sur l'enclume. Sa stature vigoureuse

était mise en relief par son costume. Il était en pantoufles, sans col et sans cravate, avec une jaquette ample, déboutonnée, qui laissait voir un thorax large et saillant, fait pour fendre les vagues des haines et des colères littéraires. Tout le temps que je restai avec lui, je ne le vis pas rire.

11 me reçut poliment, avec une certaine franchise soldatesque, en supprimant les formules habituelles de compliments. A peine fûmes-nous assis, qu'il prit dans sa main un couteau à papier en forme de poignard avec sa gaine, et il le garda pendant toute la conversation, le dégainant et le rengainant continuellement avec vivacité.

Nous entrâmes dans son cabinet, une belle chambre remplie de lumière, ornée de nombreux tableaux; on y devinait l'homme qui aime sa maison et qui vit beaucoup seul. En effet, certaines descriptions de chambres chaudes et confortables, qui se trouvent dans ses romans, n'ont pu être faites que par un homme qui reste volontiers dans son nid, au milieu de tous les raffinements d'une bonne vie casanière. Il avait devant lui un grand guéridon, couvert de papiers et de livres rangés avec ordre, et parsemé de petits objets brillants de forme gracieuse, comme le couteau à papier, et révélant un goût artistique remarquable. Toute la pièce révélait l'aisance élégante de l'écrivain

parisien en vogue. Sur un des murs on voyait un grand portrait de lui, fait à l'âge de vingtsix ans.

11 parla d'abord de la langue italienne. « Je regrette, me dit-il, de ne pas pouvoir lire de livres italiens. Nous autres Français, nous sommes à plaindre, nous ne savons aucune langue. Mais moi, je devrais savoir l'italien, étant fils d'un Italien. » Et il nous montra l'étude critique de notre Emma sur la Page d'amour, publiée dans l'Anthologie, en nous disant qu'il était obligé de se la faire traduire; qu'il avait bien essayé de la lire, mais qu'il en perdait la moitié.

Que nos courageux traducteurs de VAssommoir se résignent donc : Zola n'est pas en état de récompenser leurs sueurs par une louange sincère.

Puis il fit à Parodi deux réponses monosyllabiques, où se révéla toute sa franchise.

Parodi avait entendu parler d'une discussion sur Chateaubriand, qui avait eu lieu à table entre Tourguenieff, Zola, Flaubert et un des frères de Goncourt. On lui avait dit que cette discussion avait duré six heures, et que deux des commensaux avaient défendu l'auteur du Génie du christianisme contre les deux autres, qui niaient qu'il fût un grand écrivain. Il croyait que Zola avait été un des deux défenseurs, et il l'interrogea pour

s'en assurer : ce qui donna lieu à ce curieux dialogue :

« Vous aimez beaucoup Chateaubriand?

— Non.

— Vous avez beaucoup lu Chateaubriand?

— Non.

— Alors ce n'est pas vous qui l'avez défendu dans votre discussion avec M. Tourguenieff ?

— Jamais! »

Les défenseurs de Chateaubriand avaient été Tourguenieff et Flaubert ; Zola et Goncourt l'avaient obstinément combattu. Tous les quatre ont coutume de déjeuner ensemble une fois par mois, et à chaque fois il s'élève entre eux une discussion de ce genre, qui les tient cloués à lab!e pendant la moitié de la journée.

Après cette introduction, Zola fut obligé de parler exclusivement de Zola. Mon ami lui avait dit la veille, en lui annonçant ma visite : « Préparez-vous à subir un interrogatoire dans toutes les règles, » et il avait répondu gracieusement : « Je suis prêt. »

L'interrogatoire commença donc. Mais ce ne fut pas moi qui m'en chargeai : je n'aurais jamais osé! Mon ami y procéda avec une politesse exquise, et Zola commença à parler de lui sans préambule, naturellement, comme s'il s'agissait d'un autre. 11 n'y a pas besoin de dire que j'étais de toute

mon àme attentif à ses paroles. Et pourtant, à l'instant où il entama son histoire, je fus saisi par une distraction qui me mit à la torture. Je ne sais comment, il me revint à l'esprit cette comique scène de la Faute de Vabbé Mouret, où le vieil athée Jeanbernat donne une volée de bois vert au frère Archangias, au clair de la lune, et je fus pris d'une si formidable envie de rire, que je dus me mordre les lèvres jusqu'au sang pour ne pas éclater.

11 parla d'abord de sa famille. La mère de son père était Candiote, et son père, Francesco Zola, était deTrévise. Après la publication de V Assommoir, il reçut de la Vénétie plusieurs lettres de parents éloignés qu'il ne connaissait pas. Il parla avec tendresse de son père. 11 était ingénieur militaire dans l'armée autrichienne ; il était très instruit, savait l'espagnol, l'anglais, le français, l'allemand ; il publia différents écrits scientifiques, que Zola conserve : il nous en monlra un avec orgueil. Je ne me rappelle pas en quelle année, mais il était encore jeune, il laissa le service militaire et se fit ingénieur civil. Il alla en Allemagne, où il travailla à la construction d'un des premiers chemins de fer ; puis en Angleterre, puis à Marseille, d'où il fit plusieurs excursions en Algérie, toujours travaillant. De Marseille, il fut appelé à Paris pour les fortifications. Là il se

maria; là naquit Emile Zola, qui demeura à Paris jusqu'à l'âge de trois ans. Puis la famille alla s'établir à Aix, où Francesco Zola travailla à la construction d'un grand canal, qui fut baptisé de son nom et qui le garde encore. Le père de Zola possédait une grande partie des actions de ce canal, environ pour cent cinquante mille francs. Mais, quand il mourut, la Société liquida, et, au règlement des comptes, il ne resta à la veuve, une fois les créanciers payés, qu'un fort petit capital. Son fils Emile connut donc la pauvreté dès l'enfance, et il eut une jeunesse peu gaie. A dix-huit ans, il vint à Paris chercher fortune, et là commença pour lui une série de dures épreuves. Il fut pendant quelque temps employé à la librairie Hachette, d'abord à cent francs par mois, puis à cent cinquante, puis à deux cents. Ensuite il fut collaborateur du Figaro. Au bout de peu de temps, il perdit cette place, et demeura sur le pavé.

Arrivé là, Zola passa rapidement sur cette période, mais je compris qu'elle avait dû être terrible, à certains éclairs qui passaient dans ses yeux et à certains frissons qui agitaient ses lèvres. Il essaya de vivre en écri vaillant çà et là, mais il en tirait à peine le nécessaire, et pas tous les jours, encore ! C'est dans ce temps-là qu'il fit ces études tristes et profondes sur le peuple parisien, qu'on remarque principalement dans VAssom-

moir et dans le Ventre de Paris. Il vécut parmi les pauvres gens, il habita plusieurs de ces maisons d'ouvriers qu'il a depuis magistralement décrites dans l'Assommoir, — dans une en particulier, où vivaient trois cents ouvriers des plus misérables. — Il étudia le vice et la faim, il connut des Nana; il souffrit, jeûna, pleura, perdit la tête, lutta avec courage, mais son caractère se fortifia dans cette vie, et il en sortit armé et préparé aux batailles qui l'attendaient dans la grande arène de l'art. A l'âge de la conscription, pourtant, il n'était encore ni Français ni Italien, et il pouvait choisir entre les deux nationalités. «Mais j'étais né ici, me dit-il, j'avais ici beaucoup de souvenirs et beaucoup de liens; je commençais à m'y ouvrir une route; j'aimais le lieu où j'avais souffert, et je choisis la France pour patrie. »

C'est là sa première vie d'homme. Sa première vie littéraire n'est pas moins singulière, et il me la raconta avec la même sincérité, en continuant à jouer avec son petit poignard.

Il commença tard ses études, parce qu'il avait peu de santé. « Je travaillai peu, me dit-il ; j'avais des prix, mais j'étais un mauvais écolier. » Ce fut vers quatorze ans qu'il lui vint l'idée d'écrire. Entre autres choses, il composa un roman sur les croisades, qu'il conserve encore, et il mit en vers de longs fragments de prose de Château-

briand, ce qui doit fort déconcerter les critiques qui veulent à tout prix trouver les indices du génie d'un écrivain dans les premières manifestations d'un talent d'adolescent. Ses premières lectures furent Walter Scott et Victor Hugo. « Je lus les deux auteurs ensemble, dit-il, mais sans bien sentir en quoi ils diffèrent, parce que je ne pouvais comprendre le style et la langue de Victor Hugo. » Puis il commença à lire Balzac. Ce qui est étrange, c'est que Balzac l'ennuya; il lui paraissait long, lourd, peu intéressant; il ne le comprit point, et il ne l'adopta que longtemps après. Jusque-là, aucune lecture ne lui avait laissé une profonde impression. Plus tard, quand il commença à lire en pensant, ses trois écrivains de prédilection furent Musset, Flaubert et Taine. On ne voit pas clairement ce qu'il a tiré de Musset, si ce n'est le sentiment de certaines finesses voluptueuses de la vie du grand monde, qu'il exprime partout sans s'y complaire, en artiste profond, mais froid. Ce qu'il a pris de Flaubert, il n'y a pas besoin de le dire : c'est le même art, poussé plus loin, plus minutieux, plus cru, plus vivement coloré, plus fatigant aussi. Il a de Taine surtout dans l'analyse. Sa méthode est celle qu'a suivie Taine dans son étude sur Balzac ; il procède comme lui avec ordre et mesure, d'une manière serrée, à pas égaux et pesants; de là vient, selon quelques-

uns, certain manque de légèrefé dans son style, qui se marque surtout dans ses derniers ouvrages. Il a un peu, comme on dit en France, le pas de l'éléphant.

L'action que Balzac exerça plus tard sur lui est visible dans toutes ses œuvres. Il l'adore, il est son fils, il s'en glorifie. A l'apparition de ses premiers romans, tous prononcèrent le nom de Balzac. Charpentier le présentait à ses amis en leur disant : Voici un nouveau Balzac. Pourtant il nous parla à peine de celte descendance littéraire, comme si la chose devait être sous-entendue. Il ne nous dit pas aulre chose de ses études. Il ne doit pas avoir une instruction classique, car il nous avoua qu'il s'était trouvé embarrassé pour lire certains livres en latin ordinaire; et en cela, il va de pair avec un grand nombre des plus illustres écrivains français de l'époque actuelle. Mais il fit son éducation lui-même; il étudia en combattant, comme les généraux de la Révolution; il étudie, à mesure qu'il écrit un roman, toulcs les questions qui s'y rattachent, comme faisait George Sand ; il lit continuellement, contraint par les exigences impérieuses delà polémique ; il sait sur le bout du doigt tous les romans de ce siècle, il connaît Paris à fond, il possède la langue d'une façon incomparable, et c'est un penseur.

Il vint ensuite au sujet le plus important.

Parodi lui demanda ex abrupto comment il s'y prenait pour faire un roman. C'était le toucher au vif. Il dégaina presque tout son poignard, le renfonça violemment dans son fourreau, et commença à parler avec vivacité, en s'animant peu à peu.

« Yoici, dit-il, comment je fais un roman. Je ne le fais pas précisément, je le laisse se faire de lui-même. Je ne sais pas inventer des faits : ce genre d'imagination me manque absolument. Si je me mets à ma table pour chercher une intrigue, un canevas quelconque de roman, j'y reste trois jours à me creuser la cervelle, la tête dans les mains, j'y perds mon latin et je n'arrive à rien. C'est pourquoi j'ai pris le parti de ne jamais m'occuper du sujet . Je commence à travailler à mon roman sans savoir ni quels événements s'y dérouleront, ni quels personnages y prendront part, ni quels en seront le commencement et la fin. Je connais seulement mon personnage principal, mon Rougon ou mon Macquart, homme ou femme, et c'est une vieille connaissance. Je m'occupe seulement de lui, je médite sur son tempérament, sur la famille où il est né, sur ses premières impressions et sur la classe où j'ai résolu de le faire vivre. C'est là mon occupation la plus imporlanle : étudier les gens avec qui ce personnage aura affaire, les lieux où il devra vivre, l'air qu'il devra

respirer, sa profession, ses habitudes, jusqu'aux plus insignifiantes occupations auxquelles il consacrera ses moments perdus. En me mettant à étudier, il me vient tout de suite à l'esprit une série de descriptions qui peuvent trouver place dans le roman, et qui seront comme les pierres milliaires de la route que je dois parcourir. Par exemple, en ce moment, j'écris Nana : une cocotte. Je ne sais pas encore bien ce qui lui arrivera. Mais je sais déjà quelles sont les descriptions que je mettrai dans mon roman. Je me suis demandé avant tout : où va une cocotte? Elle va aux théâtres, aux premières représentations. Bien ! voilà le roman commencé. Le premier chapitre sera la description d'une première représentation dans un de nos théâtres élégants. Pour la faire, il faut que j'étudie. Je vais à plusieurs premières représentations : ainsi, demain soir je vais à la Gaîlé. J'étudie le parterre, les coulisses, la scène; j'observe les plus petits détails de la vie du théâtre ; j'assiste à la toilette d'une actrice, et, de retour chez moi, je fais un croquis de ma description. Une cocotte va aux courses, à un grand prix. Voilà une autre description que je mettrai dans le roman, à une distance convenable delà première. Je vais étudier un grand prix. Une cocotte fréquente les grands restaurants : je me mets à étudier les grands restaurants. Je fréquente ces en-

droits pendant quelque temps ; j'observe, j'interroge, je note, je devine. Et je continue ainsi, jusqu'à ce que j'aie étudié tous les aspects de cette partie du monde où se meut habituellement la vie d'une femme de cette sorte. Après deux ou trois mois de cette élude, je me suis rendu maître de ce genre de vie ; je le vois, je le sens, j'y vis en imagination, et je suis sûr de donner à mon roman la couleur et le parfum spécial de ce monde-là. En outre, en vivant quelque temps, comme je l'ai fait, dans celte couche sociale, j'ai connu des personnes qui lui appartiennent, j'ai entendu raconter des faits réels, je sais ce qui s'y passe ordinairement, j'ai appris le langage qui s'y parle, j'ai en tête une quantité de types, de scènes, de fragments de dialogues, d'épisodes, d'événements, qui forment comme un roman confus de mille morceaux détachés et informes. Alors il me reste à faire ce qui est le plus difficile pour moi : rattacher avec un seul fil, de mon mieux, toutes ces réminiscences et toutes ces impressions éparses. C'est presque toujours un long travail. Mais je m'y mets flegmatiquement, et au lieu d'y employer rimaginalion, j'y emploie la logique. Je raisonne avec moi-même, et j'écris mes soliloques, parole par parole, tels qu'ils me viennent, de façon que, lus par un autre, ils paraîtraient étranges. Un tel fait cela. Qu'est-ce qui arrive ordinairement d'un

fait de ce genre? cet autre fait. Ëst-il capable d'intéresser cette autre personne? Certainement. 11 est donc logique que cette autre personne réagisse de cette autre manière. Et alors, un nouveau personnage peut intervenir; un tel, par exemple, que j'ai connu en tel lieu, tel soir. Je cherche les conséquences immédiates du plus petit événement; ce qui dérive logiquement, naturellement, inévitablement du caractère et de la situation de mes personnages. Je fais le travail d'un commissaire de police qui veut, sur un léger indice, découvrir les auteurs d'un crime mystérieux. Je rencontre cependant souvent beaucoup de difficultés. Parfois, il n'y a plus que deux fils à nouer, une conséquence des plus simples à déduire, et je n'en viens pas à bout, et je me fatigue et m'inquiète inutilement. Alors je cesse d'y penser, parce que je sais que c'est du temps perdu. Il se passe deux, trois, quatre jours. Un beau matin, à la fin, pendant que je déjeune et que je pense à autre chose, tout à coup les deux fils se nouent, la conséquence est trouvée, toutes les difficultés sont tranchées. Alors un flot de lumière coule sur tout le roman. Je vois tout, et tout est fait. Je reprends ma sérénité, je suis sûr de mon affaire, il ne me reste plus à accomplir que la partie agréable de mon travail. Et je m'y mets tranquillement, méthodiquement, montre en main, comme un ma-

çon. J'écris chaque jour un peu, trois pages d'impression, pas une ligoe de plus, et le matin seulement. J'écris presque sans ratures, parce qu'il y a des mois que je rumine tout, et dès que j'ai écrit, je mets les pages de côté et je ne les revois plus qu'imprimées. Je puis calculer infailliblement le jour où j'aurai fini. J'ai employé six mois à écrire Une page d'amour, et un an à écrire l'Assommoir.

« L Assommoir, ajouta-t-il en donnant un coup de sa main ouverte sur le manche de son petit poignard, a été mon supplice. C'est celui qui m'a donné le plus de peine, pour grouper ensemble les faits, peu nombreux, sur lesquels il estbàti. J'avais en tête de faire un roman sur l'alcoolisme. Je ne savais rien de plus. J'avais pris un monceau de notes sur les effets de l'abus des liqueurs, et j'avais résolu de faire mourir un ivrogne de la manière dont meurt Coupeau. Mais je ne savais pas ce que serait la victime, et, avant de la chercher, j'allai étudier la maladie et la mort, comme un médecin, à l'hôpital Sainte-Anne. Puis j'assignai à Gervaise le métier de blanchisseuse, et je pensai aussitôt à cette description du lavoir cyie j'ai mise dans le roman ; c'est la description d'un vrai lavoir, où j'ai passé de longues heures. Puis, sans rien savoir de Goujet, que j'imaginai par la suite, je songeai à me servir de mes sou-

vcnirs d'une boutique de maréchal-ferrant , où j'avais été souvent dans mon enfance, et dont j'ai parlé dans mes Contes à Ninon. Avant d'avoir fait le canevas du roman, j'avais déjà conçu la description d'un repas dans la boutique de Gervaise, et celle de la visite au musée du Louvre. J'avais déjà étudié mes cabarets, l'Assommoir du père Colombe, les boutiques, l'hôtel Boncœur, tout mon cadre. Quand tout fut prêt, je commençai à m'occuper de ce qui devait arriver, et je fis ce raisonnement, tout en écrivant. Gervaise vient à Paris avecLantier, son amant. Que se passera-t-il ? Lantier est un mauvais sujet, il l'abandonnera. Et puis? Croiriez-vous que je suis resté accroché là, et que pendant plusieurs jours je n'ai pas pu avancer? Plusieurs jours après, je fis un autre pas. Gervaise est jeune, il est naturel qu'elle se remarie; elle se remarie, elle épouse un ouvrier Coupeau. Voilà celui qui mourra à Sainte-Anne! Mais ici je restai court. Pour mettre en place les personnages et les scènes que j'avais en tête, pour donner un plan au roman, il me fallait encore un fait, un seul, qui formât un nœud avec les précédents. Ces trois seuls faits me suffisaient; le reste était tout trouvé, tout prêt, et pour ainsi dire déjà écrit dans mon esprit. Mais ce troisième fait, je ne réussissais pas à le trouver. Je passai bien des jours dans l'agitation et le mécontentement, Un

matin, tout à coup, il me vint une idée. Lantier retrouve Gervaise ; il lie amitié avec Coupeau,

s'installe dans sa maison et alors il s'établit

un ménage à trois, comme j'en ai vu plusieurs; et la ruine s'ensuit. Je respirai : le roman était fait. »

Quand il eut dit cela, il ouvrit un casier, prit une liasse de manuscrits et les mit sous mes yeux. C'étaient les premières éludes de l'Assommoir, sur une quantité de feuilles volantes.

Sur les premières feuilles, il y avait une esquisse des personnages : des données sur la personne, sur le tempérament, sur le caractère. J'y trouvai le plan du caractère de Gervaise, de Coupeau, de maman Coupeau, des Lorilleux, des Boche, de Goujet, de Mme Lérat; ils y étaient tous. On eût dit des notes d'un registre de questure, écrites en langage laconique et très libre, comme celui du roman, et entremêlées de raisonnements brefs, comme : — Né ainsi, élevé de telle façon ; il agira de telle manière. — Dans un endroit, je lus : Et que pourrait faire d'autre une canaille de cette espèce? — Je me souviens, entre autres, de l'esquisse de Lantier, qui était une liste d'adjectifs, lesquels formaient une gradation croissante d'injures : grossier, sensuel, brutal, égoïste, polisson. Dans quelques endroits, on lisait : se servir d'un tel (une 'personne connue de l'auteur). Tout

cela écrit avec ordre, d'une écriture grosse et claire.

Puis, les croquis des lieux me passèrent sous les yeux, croquis faits à la plume, exactement, comme des dessins d'ingénieur. 11 y en avait un amas; tout F Assommoir dessiné : les rues du quartier où se déroule le roman, avec les coins et l'indication des boutiques; les zigzags que faisait Gervaise pour éviter ses créanciers ; les escapades dominicales de Nana; les pérégrinations de la compagnie des buveurs, de bastringue en bastringue et de bousingot en bousingoît; l'hôpital et la boucherie, entre lesquels allait et venait, dans cette terrible soirée, la pauvre repasseuse déchirée par la faim. La grande maison de Marescot était dessinée en détail ; tout le dernier étage, les paliers, les fenêtres, l'antre du croque-mort, le trou du père Bru, tous ces corridors lugubres où l'on sentait un souffle de crevaison, ces murs qui résonnaient comme des ventres vides, ces portes d'où sortait une perpétuelle musique de coups de bâton et de cris de mioches affamés. Il y avait aussi le plan de la boutique de Gervaise, chambre par chambre, avec l'indication des lits et des tables, et des corrections en plusieurs endroits. On voyait que Zola s'y était amusé pendant des neutres, oubliant peut-être jusqu'à son roman, et

plongé dans sa fiction comme dans un souvenir personnel.

Sur d'autres feuilles, il y avait des notes d'un autre genre. J'en remarquai deux en particulier: « vingt pages de description de telle chose, » — « douze pages de description de telle scène, à diviser en trois parties. » On comprend qu'il avait entête sa description, formulée avant d'être écrite, et qu'il l'entendait résonner, mesurée et cadencée, comme un air auquel il ne manque plus que les paroles. Elle est moins rare qu'on ne pense, cette manière de travailler au compas, même dans les choses d'imagination. Zola est un grand mécanicien. On voit comment ses descriptions procèdent symétriquement, en reprises séparées quelquefois par une espèce de remplissage placé là pour que le lecteur reprenne haleine, et divisées en parties presque égales ; comme celle des fleurs du parc, dans la Faute de Vabbê Mouret, celle de l'orage dans Une page d'amour, celle de la mort de Coupeau dans V Assommoir. On dirait que son esprit, pour travailler ensuite tranquille et débarrassé des minuties, a besoin de se tracer d'abord les limites précises de son travail, de savoir exactement sur quels points il pourra se reposer, et quelle étendue et quelle forme prendra son travail à l'imprimerie. Quand il a trop de matière, il la rogne pour la faire

rentrer dans ces limites, et quand elle lui manque, il fait un effort pour l'agrandir jusquelà. 11 a un amour invincible pour les proportions, qui peut quelquefois engendrer la prolixité, mais qui souvent, en forçant la pensée à insister sur son sujet, rend l'œuvre plus profonde et plus complète.

Outre ces notes, il y en avait d'autres, extraites de la Réforme sociale en France, de Le Play, de l'Hérédité naturelle du docteur Lucas, et d'autres œuvres dont il s'est servi pour écrire son roman ; le Sublime, enlre autres, qui depuis la publication de r Assommoir a été réimprimé et relu. Car c'est un privilège des chefs-d'œuvre de mettre en honneur même les œuvres médiocres dont ils sont sortis.

Nous l'interrogeâmes sur ses éludes de langue. Il en parla avec une certaine complaisance. On croit généralement qu'il a étudié l'argot dans la populace ; oui, en partie ; mais il l'a étudié surtout dans les dictionnaires spéciaux. (Il y en a plusieurs, très bien faits.) Il a appris aussi dans les dictionnaires d'arts et métiers cette riche terminologie de fabriques et de boutiques qu'on trouve dans ses romans populaires. Mais pour écrire l'argot, il ne suffisait pas de consulter le dictionnaire; il fallait le posséder, ou se le refaire. Pour cela, il se fît un dictionnaire divisé par

sujets, et il y enregistra peu à peu les mots et les phrases qu'il trouvait dans les livres et qu'il recueillait sur la rue. Quand il écrivait V Assommoir, avant de traiter un sujet, il parcourait la partie correspondante de son dictionnaire ; puis il écrivait en l'ayant sous les yeux, et effaçait chaque phrase avec un crayon rouge à mesure qu'il la mettait dans le livre, pour éviter de la répéter. « Je suis un homme patient, voyez-vous, dit-il ensuite ; je travaille avec la placidité d'un vieux compilateur ; je prends plaisir même aux occupations les plus matérielles ; je m'attache à mes notes et à mes paperasses ; je me berce dans mon travail, et je m'y trouve bien comme un paresseux dans son fauteuil. »

Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'il disait toutes ces choses sans sourire, non, sans la moindre apparence de sourire. Son visage blême n'eut pas un instant une de ces mille expressions usuelles d'amabilité et de gaieté, dont les personnes les plus froides colorent leur conversation. Je ne me souviens pas, en vérité, d'avoir jamais vu un visage plus « indépendant. » Il faisait de temps en temps un seul mouvement : il dilatait les narines et serrait les dents, en montrant ses mâchoires, ce qui lui donnait une expression plus marquée de résolution et de fierté.

Il parla du succès de V Assommoir. Il dit que

pendant qu'il écrivail ce roman, il était à mille lieues de prévoir le bruit qu'il fit. Une maladie de sa femme l'avait forcé de l'interrompre, et il s'y était ensuite remis de mauvaise volonté : le cœur n'y était pas. De plus, un ami de qui il faisait grand cas, ayant lu son manuscrit, lui avait prédit un demi-fiasco. Lui-même ne trouvait pas le sujet « intéressant ». ïl me laissa deviner, en somme, que même après son grand succès, ce n'était pas celui de ses romans auquel il tenait le plus.

« Lequel est-ce donc ? » lui demandai-je.

Sa réponse me causa une grande satisfaction.

« Le Ventre de Paris, » répondit-il.

Et, en effet, l'histoire de cet énorme et injuste commérage populaire, qui finit par perdre un pauvre homme, et qui se développe de la première à la dernière page sur ce singulier théâtre des Halles, plein de couleur, de saveur et d'odeur, entre ces marchandes de poisson aux rotondités énormes et impudentes, entre ces amours nichés dans les légumes et dans la plume de poulet, au milieu de cet étrange tissu de rivalités mercantiles et de conspirations républicaines, m'a toujours paru une des inventions les plus originales et les plus heureuses de l'esprit français.

11 vint à parler des critiques qu'on a faites de V Assommoir. Même en parlant, il choisit toujours

la phrase la plus dure et la plus courte pour exprimer sa pensée. En parlant d'une école qui ne lui plaît pas, il dit : « Vous verrez quel fameux coup de balai nous donnerons là-dedans ! » Dans chacune de ses paroles, on sent un caractère fortement trempé, non seulement pour les résistances obstinées, mais pour les assauts téméraires. Dans ses articles de critique, en effet, il tombe sur tout le monde. lien a recueilli plusieurs dans un volume qu'il intitula : Mes haines. On comprend ce que cela peut être. Il ne doit rien qu'à lui-même, il a passé par toutes les épreuves, il est couvert de cicatrices ; la bataille est sa vie ; il veut la gloire, mais il la veut conquise par force, et accompagnée du fracas de la tempête. Les critiques les plus impitoyables ne font qu'irriter son courage. On cria pour les crudités de la Curée ; il alla deux fois plus loin dans l'Assommoir. Il éprouve une volupté féroce à provoquer le public. Les insuccès lui effleurent à peine l'épidémie. « En avant ! » dit-il après une de ses plus profondes chutes ; « je suis à terre, mais l'art est debout ! La bataille est-elle perdue parce que le soldat est blessé? A l'ouvrage, et recommençons!» Et il dit son fait à la critique, à sa manière. « La critique française manque d'intelligence. » Rien que cela. « Il n'y a dans toute la France que trois ou quatre hommes capables de juger un livre.

Les autres, ou jugent aveetous les préjugés littéraires des sots, ou ne sont que des imposteurs. » Zola a ce grand défaut, comme le lui disait un ami. que quand il cause avec un imbécile, il lui fait comprendre immédiatement qu'il est un imbécile; défaut, dit-il, qui lui fermera toujours toutes les portes. Mais peu lui importe d'être aimé. Il considère le public comme son ennemi naturel. A quoi bon le flatter ? C'est une bête féroce qui répond aux caresses par des morsures. Il vaut mieux lui montrer les dents, et lui faire voir qu'on en a d'aussi fortes que les siennes. Et pourtant ceux-là se trompent qui concluent de cette âpreté de caractère qu'il n'a pas de cœur. Chez lui, dans sa famille, c'est un autre Zola ; il a peu d'amis, mais il les aime fortement ; il n'est pas expansif, mais il est serviable. Il écrit des lettres pleines de sentiment. Il a un cœur affectueux, sous une cuirasse d'acier.

Il expliqua mieux ensuite l'opinion qu'il a du public, en parlant de la vente des livres à Paris.

« Ici, on ne fait rien » dit-il, en lâchant pour la première fois son poignard, qu'il ressaisit aussitôt ; « on ne fait rien, si on ne fait pas de bruit. Il faut être discuté, maltraité, soulevé par le bouillonnement des colères ennemies. Le Parisien ne comprend presque jamais spontanément un livre,

par un sentiment de curiosité ; il ne le comprend que quand on le lui a corné aux oreilles, quand il est devenu comme un événement de chronique, dont il faut savoir dire quelque chose dans la conversation. Pourvu qu'on parle d'un livre, de quelque façon qu'on en parle, sa fortune [est faite. La critique vivifie tout: il n'y a que le silence qui lue. Paris est un océan, mais un océan où le calme vous perd et où la tempête vous sauve. Comment pourrait-on secouer autrement l'indifférence de cette énorme ville, tout occupée de ses affaires et de ses plaisirs, tout attentive à amasser de l'argent et à le dépenser ? Elle n'entend que les rugissements et la canonnade. Malheur à qui manque de courage! »

C'est ce que me disait Parodi : «Ici, on n'estime pas ceux qui n'ont pas l'air de s'estimer eux-mêmes. Il faut commencer par affirmer résolument son droit à la gloire. Quiconque s'humilie est perdu. Malheur aux gens modestes ! »

Zola n'est ni modeste ni orgueilleux: il est sincère. Il reconnaît les côtés faibles de son talent avec la même sincérité qu'il en vante les côtés brillants. En parlant de ses études réalistes, il dit : « Je n'ai pas besoin de tout voir ; un aspect me suffit, je devine les autres : c'est là qu'est le talent.» Quand il écrivait Une page d'amour, il disait : « Je ferai pleurer tout Paris.» Il a dit, en dé-

tendant une de ses comédies, tombée: « Pourquoi est-elle tombée? Parce que le public attendait de l'auteur des Rougon-Macquart une comédie extraordinaire, de premier ordre, quelque chose de merveilleux.» Mais il dit cela avec une telle tranquillité et une telle simplicité, qu'il ne vient à l'idée de personne de l'accuser de présomption. Et c'est en cela que se révèle sa nature italienne, moins fardée que la française ; comme elle se révèle aussi dans ses critiques, où il dit les choses les plus dures sans circonlocutions et sans épithètes adoucissantes, et où il administre les pilules sans les dorer, ce qui répugne au caractère de la critique parisienne. Il est Italien aussi en ce qu'il a notre causticité naturelle, consistant plus dans la chose que dans le mot, et non pas le véritable esprit français. Il le reconnaît, et il s'en vante. « Je n'ai pas cet entortillement d'esprit.— Je ne sais pas parler le papotage à la mode. — Je déteste les bons mots, et le public les adore; c'est la grande raison pour laquelle nous ne pouvons pas nous entendre. »

Il toucha quelque peu, en passant, à la grande question du réalisme et de l'idéalisme. Sur ce sujet, je respecte profondément les opinions d'un écrivain comme Zola. Mais je crois peu à ces professions de foi inflexibles et à ces bannières déployées avec tant de fureur. Un écrivain se trouve

écrire d'une certaine manière, parce que son caractère, son éducation, les conditions de sa vie l'ont mené de ce côté~là. Quand il a marché longtemps dans cette voie-là, quand il a dépensé dans cette forme d'art un trésor de forces, et qu'il y a remporté des triomphes, il se persuade qu'il n'ira jamais aussi loin dans une direction différente; alors il dresse sa bannière et dit : In hoc signo vinces. Mais que deviendrait l'art, si tout le monde le suivait? 11 me revient toujours à l'esprit celte pensée de Renan : Le monde est un spectacle que Dieu se donne à lui-même. De grâce, ne le faisons pas tous de la même couleur, si nous ne voulons pas ennuyer jusqu'à nous-mêmes. Il a été fait pour tous, comme disait Silvio Pellico, et personne ne veut le croire. Je ne comprends pas comment il se trouve des gens d'esprit qui déchirent une partie de l'humanité, uniquement parce qu'elle sent et exprime la vie autrement qu'ils ne la sentent et l'expriment. C'est comme si les gens maigres voulaient mettre les gens gras au ban de l'humanité, et les lymphatiques, les nerveux. Au fond, qui ne voit clairement que c'est une guerre faite par certaines facultés de l'esprit à d'autres facultés? Emile Zola, tout comme les autres, ne fait qu'attirer l'eau à son moulin. Il dira, par exemple, que la tragédie grecque est réaliste, et qu'on ne doit décrire que ce qu'on voit ou ce qu'on a vu ; que

quand on met un arbre sur le théâtre, ce doit être un arbre véritable ; et peut-être sourira-t-il intérieurement de ces affirmations. Et quand quelqu'un le prendra en flagrant délit de contradiction, il répondra ingénument : « Que voulez-vous! il faut bien avoir un drapeau. » D'accord : mais on a presque toujours le drapeau non de sa croyance, mais de son talent. Et Zola lui-même est-il toujours réaliste quand il donne un cœur et un esprit aux arbres et aux fleurs? A un homme comme lui, on peut bien dire sa façon de penser.

Il parla aussi du théâtre. Il dit qu'il était faux qu'il eût chargé deux faiseurs de comédies, dont je ne me rappelle pas le nom, de faire un drame avec l' 'Assommoir, comme les journaux l'avaient annoncé. On avait parlé aussi, à ce propos, de la Curée, dont la célèbre actrice Sarah Bernhardt aimait beaucoup l'héroïne, Renée. Mais jusqu'à présent un seul de ses romans, Thérèse Raquin, a été converti par lui en un drame, où l'on trouve une scène très forte, cette terrible nuit de noces de Thérèse et de Laurent, entre lesquels se dresse le fantôme ruisselant du mari noyé. Le théâtre exerce pourtant une attraction irrésistible et enivrante sur Zola, comme sur tous les écrivains modernes, auxquels nulle gloire littéraire ne parait suffisante, si elle n'est couronnée par un triomphe scénique. C'est qu'à Paris, la ville la plus théâtrale

du monde, une victoire dramatique donned'un seul coup la gloire et la fortune que ne donnerait pas le succès de dix volumes. Zola dirige presque tous ses efforts vers ce but. Sa grande ambition est de faire un Assommoir dramatique. Jusque-là, on peut dire qu'il ne travaille que pour se préparer à cette grande épreuve. Il n'a pas eu de succès notables ; il est tombé plusieurs fois ; mais il persiste avec ténacité. Et il s'épuise à s'ouvrir un passage à l'aide de la critique, en battant en brèche la comédie à la mode, la comédie d'intrigue, ce joujou donné au public, ce jeu de patience, qu'il voudrait ramener à sa forme antique, au comique de bonaloi, qui consiste entièrement dans les types et dans les situations, et non dans cet esprit fouetté en neige, relevé d'une pointe de musc, qui ne plaît que par la nouveauté, et qui ne signifiera plus rien dans cinq ans ; aux caractères largement développés dans une action simple et logique, aux analyses libres et profondes, et aux dialogues dégagés de toute convention; à une forme, en somme, où ses puissantes facultés de romancier pourraient se déployer et triompher. En combattant pour ces théories, il défend obstinément ses travaux dramatiques. Un ami alla le voir après la chute de son Bouton de rose au Palais-Royal, et le trouva à sa table devant un monceau de feuilles écrites. « Que faites-vous? lui de-

manda- t-il. — Vous comprenez, répondit Zola, je ne veux pas lâcher ma pièce. » Il écrivait une défense du Bouton de rose, défense 1res curieuse, où son caractère se révèle mieux que dans cinq volumes de lettres. Il commence par exposer le sujet de la comédie, tiré en partie des Contes drolatiques de Balzac ; il explique comment il l'a développé, et il donne la raison d'être de chaque personnage et de chaque scène. Il dit ensuite (je rapporte à peu près ses paroles) : « Le drame est tombé : j'accepte hautement toutes les responsabilités. Ce drame m'est devenu cher, à cause delà brutalité odieuse avec laquelle on l'a traité. Le déchaînement féroce de la foule l'a relevé et agrandi à mes yeux. Plus tard, j'en appellerai : les arrêts littéraires sont susceptibles d'être cassés. Le public n'a pas voulu comprendre mon travail, parce qu'il n'y a pas trouvé cette espèce de vis comica qu'il y cherchait, et qui est une fleur toute parisienne éclose sur les trottoirs des boulevards. Il a trouvé mon esprit grossier. Diable ! Comment fait-on pour supporter la franchise d'un homme qui parle en style direct et qui appelle les choses par leur nom? Déjà on ne sent plus la saveur de l'antique récit français ; on ne comprend plus ses types. J'aurais dû ineitre un avis imprimé sur le dos de mes personnages. Et puis, une bonne moitié du théâtre faisait des vœux ardents pour la

chute de mon Bouton de rose. Les gens étaient allés là comme on va dans la baraque d'un dompteur de la foire, avec le désir secret de me voir dévorer. Je me suis fait beaucoup d'ennemis par mes critiques théâtrales, où la sincérité est ma seule force. Quiconque juge les travaux des autres s'expose à des représailles. Les vaudevillistes vexés et les dramaturges exaspérés se sont dit : « Enfin! nous allons le juger cette fois, ce terce rible homme! » Dans l'orchestre, il y avait des messieurs qui se montraient des clefs forées. 11 y avait encore une autre raison. Je suis romancier, cela suffit. En réussissant au théâtre, j'aurais occupé trop de place : il fallait m'en empêcher. Et d'autre part, il était juste de me faire expier les quarante-deux éditions de V Assommoir et les dixsept éditions d' Une page d'amour. «Écrasons-le! » se sont-ils dit, et ils l'ont fait. On a écouté le premier acte, on a sifflé le second, et on n'a pas voulu entendre le troisième. Le tapage était tel, que les critiques ne pouvaient pas entendre le nom des personnages ; quelques innocents mots d'argot firent l'effet de bombes; les murs menaçaient de crouler; on n'y comprenait plus rien. C'est comme cela que j'ai été exécuté. Maintenant je n'en ai plus ni rancune ni tristesse. Mais, le lendemain, je ne parvins pas à étouffer ma juste indignation. Je croyais que le second soir la pièce n'irait pas au

delà du second acle. 11 me semblait que le public payant devait compléter le désastre. J'allai tard au théâtre, et, en montant l'escalier, je questionnai un acteur. « Eh bien, sont-ils en colère là-haut? » L'acteur me répondit en souriant : « Mais non, mon- « sieur! Tous les bons mots sont goûtés, la salle « est superbe, et elle rit aux éclats. » Et c'était vrai; on n'entendait pas un murmure; le succès était complet. Je restai là tout un acte à écouter ces rires, et je suffoquais, et les larmes me venaient aux yeux. Je pensais à la salle de la veille, et je me demandais la raison de cette inexplicable brutalité, puisque le vrai public faisait à mon œuvre un accueil si différent. Voilà les faits : que les critiques sincères me les expliquent. Le Bouton de rose eut quatre représentations ; la meilleure recette fut la seconde. Pourquoi cela? Parce que les journaux n'avaient pas encore parlé et que le public venait et riait avec confiance. Le troisième jour, la critique commence son œuvre, une première décharge d'articles furibonds frappe la comédie au cœur ; et alors le public hésite et s'éloigne d'une œuvre à laquelle. les plus tolérants jettent de la boue. Les rares curieux qui se risquent se divertissent sincèrement ; l'effet grandit à chaque représentation ; les acteurs, encouragés, jouent avec un ensemble merveilleux. Qu'imporle? Le coup a réussi; le public du premier soir

a serré la corde, et la critique a achevé l'étranglement. Et pourtant le Bouton de rose résiste fermement sur le théâtre, pourvu qu'on daigne l'écouter. Je crois que la pièce est bien faite, que certaines situations sont comiques et originales, et que le temps lui donnera raison. Le premier soir, quelqu'un disait à haute voix dans les corridors : « Eh bien, Zola fera-t-il encore de la critique théâ- « traie? » Par Dieu! si j'en ferai encore! plus ardemment que jamais, vous pouvez en être sûrs ! » La conversation tomba encore une fois sur ses romans, et Zola satisfit ma curiosité sur plusieurs points. Ses personnages sont presque tous des souvenirs, de ses connaissances d'autrefois ; quelquesuns ont déjà été esquissés dans ses Contes à Ninon. Par exemple, il a connu Lantier en chair et en os, et c'est un des caractères les plus étonnamment vrais de l'Assommoir. L'idée du frère Archangias, dans la Faute de Vabbé Mouret, de ce comique paysan encapuchonné, qui prêche la religion dans un langage de portefaix ivre, lui vint en lisant dans un journal de province l'histoire d'un certain frère, maître d'école, condamné par le tribunal pour abus.... de force. Certaines réponses faites par l'accusé aux juges lui avaient présenté le caractère tout fait. Gomme il parlait de ce roman, je ne pus m'empêcher de lui exprimer mon admiration pour ces splcndides pages où il

décrit les extases religieuses du jeune prêtre devant l'image de la Vierge, pages dignes d'un grand poète, en vérité.

« Vous ne pouvez imaginer, me répondit-il, la peine que m'a donné ce diable d'abbé Mouret. Pour pouvoir le décrire à l'autel, j'allai plusieurs fois entendre trois ou quatre messes de suite à Notre- Dame. Pour son éducation religieuse, je consultai beaucoup de prêtres; mais aucun ne put ou ne voulut me donner toutes les explications dont j'avais besoin. Je mis sens dessus dessous des librairies catholiques; je m'ingurgitai d'énormes volumes de liturgie et des manuels de curés de campagne. Mais je ne croyais pas encore posséder assez la matière. Un prêtre défroqué compléta enfin mes connaissances. »

Je lui demandai s'il avait fait des études aussi minutieuses et aussi pratiques pour décrire la vie des halles, les boutiques de fromage, le travail des repasseuses, les discussions des Chambres, les ribotes des ouvriers.

« Nécessairement, répondit-il.

— Et pour décrire l'orage d'Une page d'amour ?

— Pour décrire l'orage, j'ai reçu plusieurs fois toute l'eau que le bon Dieu m'envoyait, en observant Paris du haut des tours de Notre-Dame. »

Je lui demandai s'il s'était jamais trouvé à une

bataille. Il dit que non, et cela m'étonna beaucoup, parce que, dans sa description du combat entre les insurgés et les troupes impériales, on entend le sifflement des balles et on voit le désordre et la mort, comme aucun écrivain ne les a jamais rendus.

Finalement, il en vint à parler de ses romans futurs, et il s'anima plus qu'il ne l'avait encore fait; son visage se colora légèrement, sa voix devint plus forte, et il fit travailler de plus belle son petit poignard.

Il fera un roman où il décrira la vie militaire française, telle qu'elle est. Cela soulèvera une tempête; on l'appellera ennemi de la France, il compte là-dessus. Son roman sera intitulé : Le soldat, et contiendra une grande description de la bataille de Sedan. Il ira tout exprès à Sedan, il y restera quinze jours, il étudiera le terrain avec un

guide, mètre par mètre, et peut-être il en

sortira quelque chose. Dans un autre roman, il mettra la description de la mort d'un ivrogne par combustion sponlanée. D'autres l'ont faite : il la fera à sa manière. L'homme aura l'habitude de passer ses soirées à fumer sa pipe au coin de sa cheminée, et il prendra feu en allumant sa pipe. Il décrira tout, — et en disant cela il fronça les sourcils, et ses yeux lancèrent des éclairs, comme s'il voyait en ce moment cet horrible spectacle.

Sa famille entrera le malin dans sa chambre, et ne trouvera plus que sa pipe et une poignée de quelque chose.

Puis Zola écrira un roman qui aura pour sujet le commerce, les grands magasins, comme le Louvre et le Bon-Marché, la lutte du grand commerce et du petit, des millions et des billets de cent francs : un sujet vaste et original, plein de nouvelles couleurs, de nouveaux types et de nouvelles scènes, dans lequel il traitera avec un fer rouge une nouvelle plaie de Paris. Puis il fera un autre roman : les luttes du génie pour s'ouvrir une route dans le monde, une troupe de jeunes gens qui vont chercher fortune à Paris, la vie des journalistes, la vie littéraire, l'art, la critique, la misère en habit noir, les fièvres, les désespoirs et les triomphes du jeune homme de génie, dévoré par l'ambition et par la faim : une histoire où il versera tout le sang qui coula des blessures de son cœur de vingt ans. Et enfin, il écrira un roman plus original que tous les autres, qui se déroulera sur un réseau de chemins de fer : une grande station où se croiseront dix routes ; sur chacune se déploiera un épisode ; ils se renoueront tous à la station principale, et tout le roman aura la couleur de son cadre. On y verra l'amour en wagon, un accident dans un tunnel; la marche de la locomotive, la rencontre, le choc, le dé-

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sastre, la fuite, tout ce monde noir, fumeux et bruyant dans lequel il vit depuis longtemps par la pensée. Tous ces romans feront partie du cycle Rougon-Macquart. Il en a déjà mille scènes dans l'esprit, comme des visions ; des croquis confus, des pages lumineuses, des catastrophes effroyables, des aventures comiques, des descriptions fulgurantes, qui lui bouillonnent sans cesse dans le cerveau, et qui sont l'aliment vital de son âme. Il a encore huit romans à écrire. Quand l'histoire des Rougon-Macquart sera finie, il espère que, jugeant son œuvre entière, la critique lui rendra justice. En attendant, il travaille tranquillement, et va droit à son but, sans regarder en arrière ni de côté. Son cabinet de travail est sa citadelle, où il se sent en sûreté, où il oublie le monde, tout absorbé dans les graves jouissances de la recherche du vrai.

« Vous le voyez, dit-il enfin, je suis un homme tout à fait casanier. Je ne suis bon à rien si je n'ai pas ma plume, mon encrier, ce tableau-là devant mes yeux, ce tabouret-là sous mes pieds. Hors de mon nid, je suis fini! voilà pourquoi je n'ai pas l'amour des voyages. Quand je vais dans une nouvelle ville, il m'arrive toujours la même chose. Je m'enferme dans ma chambre d'auberge, je tire mes livres de ma valise et je lis pendant trois jours à la file sans mettre le nez dehors. Le qua-

trième jour, je me mets à la fenêtre, el je compte

les passants : le cinquième jour, je repars.

« Il y a pourtant, ajouta-t-il, un voyage que je ferai sûrement : un voyage en Italie.

— Quand ? lui demandai-je avec anxiété.

— Quand j'aurai fini Nana, répondit-il. Probablement au printemps prochain. C'est chez moi un désir fort ancien. »

Il me demanda quels étaient les meilleurs moyens pour faire un voyage en Italie, en famille. I! est inutile de dire que je le conjurai de ne pas changer de dessein, et que ce fut avec un plaisir infini que j'entrevis dans le lointain une table magnifique, entourée de réalistes et d'idéalistes italiens de tout âge et de toute couleur, fraternisant au moins ce soir-là pour honorer un grand talent et un caractère fort et sincère.

Et pendant qu'il continuait à causer debout près de la porte, avec sa franchise aimable et virile, ses gestes résolus, son beau visage pâle et fier, se détachant sur le fond de son élégant cabinet plein de livres et de papiers et doré par un rayon de soleil, il donnait l'idée d'un beau tableau représentant le talent, la fortune et la force ; et les voix des petits Zola- qui jouaient dans la chambre voisine y ajoutaient une note gracieuse qui le rendait plus noble et plus aimable.

J'entends toujours résonner à mon oreille les

dernières paroles qu'il me dit sur le seuil, en me serrant la main, et en s'appuyant contre la porte.

« Je suis toujours très sensible aux poignées de main amicales qui me viennent des étrangers ; mais ce n'est pas d'un étranger que me vient la vôtre, c'est de l'Italie, de ma première patrie, où fcsl né mon père. Adieu ! »

On a beau aimer Paris, il arrive un jour où cette ville vous devient antipathique.

Quand la fièvre des premiers jours est passée, quand on commence à pénétrer un peu dans cette vie tumultueuse, on éprouve le même désenchantement que si on voyait la ville le matin, de bonne heure, pendant qu'elle est encore toute échevelée et endormie. Que Paris est laid à cette heure! Ces boulevards fameux, si brillants naguère, ne sont plus qu'une grande rue irrégulière, bordée de maisons misérables, hautes et basses, blafardes ou enfumées, dont les toits sont déformés par un horrible désordre de hautes cheminées qui ont l'air d'être la carcasse d'édifices non terminés ; et les objets étant encore voilés par le brouillard, on ne voit qu'un grand espace gris et solitaire, où l'on ne reconnaît plus, à première vue, les objets les plus connus; et tout paraît vieillesse, tromperie, regrets et tris-

tesse ; les rares voitures qui passent rapidement ont l'air de fuir comme des pécheresses surprises honteusement par l'aube après la dernière orgie du carnaval. Sont-ce là les boulevards? se dit-on avec un sentiment de regret devant ce misérable spectacle. Et c'est ainsi qu'après quelques mois de vie parisienne, on se dit : Est-ce là Paris?

Mais les premiers moîs sont beaux, surtout à cause des changements qu'ils produisent en nous. On éprouve un redoublement d'activité physique, qui tient à ce que la valeur du temps est doublée; et l'horloge, jusque-là méprisée, prend la direction de la vie. Trois jours après l'arrivée, sans que nous nous en soyons aperçus, la cadence habituelle de notre pas s'est déjà accélérée, et la sphère de notre regard s'est agrandie. Tout, même les divertissements, demande de la prévoyance et des soins; à chaque pas, on peut trébucher ; chaque journée se présente à nous, dès le réveil, divisée et ordonnée en une série d'occupations ; et il ne nous reste plus aucun de ces petits moments d'oisiveté, qui amollissent au lieu de restaurer les forces, tout comme les repos irréguliers dans une marche militaire. La paresse la plus obstinée est vaincue. La vie sensuelle et la vie intellectuelle s'entrelacent si intimement et enserrent notre journée dans un réseau si étroit de plaisirs et de pensées, qu'on ne peut plus s'en dépêtrer. Une

curiosité passionnée s'empare de nous, et nous l'ait courir du matin au soir, les questions sur les lèvres et la bourse à la main, comme des affamés en quête d'aliments. Le crime du jour, le roi qui passe, l'astre qui s'éteint, la gloire qui naît, la solennité scientifique, le livre nouveau, le nouveau tableau, le nouveau scandale, les cris d'effroi et les éclats de rire de Paris, se succèdent si rapidement, qu'on n'a même pas le temps de se retourner pour donner un regard à chaque chose; et nous devons défendre laborieusement notre liberté, si nous voulons faire un travail quelconque. Tout se précipite, et le moindre arrêt produit un débordement. Si nous restons quarante-huit heures à la maison, c'est comme si nous y étions restés un mois dans une ville italienne. En sortant, nous trouvons cent choses nouvelles dans les lieux où nous avions coulume d'aller, et cent autres dans les discours de notre petit cercle d'amis; et nous nous en retournons avec un chargement de nouvelles et d'idées, dont chacune est déjà jugée, et comme battue en monnaie bonne à dépenser immédiatement. Au bout de peu de jours, nous nous trouvons dans les conditions de tout bon bourgeois parisien ; nous estimons nôtres toutes les opinions et tout l'esprit qui nous entourent, tant nous sentons, dans la cohue de cette foule qui s'agite d'une façon si vertigineuse, la chaleur et les

palpitations vitales de tous. On a beau vivre à part, la grande ville nous parle continuellement à l'oreille, nous brûle le visage de son souffle, nous force peu à peu à penser et à vivre à sa manière, et nous communique toutes ses sensualités. Au bout de quinze jours, l'étranger le plus rétif fait le gros dos, comme un chat, sous la caresse de sa main parfumée. On sent quelque chose comme les fumées d'un vin insidieux, qui vous montent par degrés à la tête; une irritation voluptueuse, provoquée par l'agitation de cette vie, par les lumières, par les odeurs, par la nourriture épicée, par les spectacles excitants, par la manière particulière dont chaque idée nouvelle nous frappe; et un mois ne s'est pas écoulé, que cette éternelle ritournelle de toutes les chansonnettes, « la jolie femme, le théâtre et le petit souper », s'est installée tyranniquement dans notre tête, et que toutes nos pensées battent des ailes à l'entour. Nous avons dorénavant un autre idéal de vie que celui que naus avions en arrivant, plus séduisant, mais plus coûteux, avec lequel notre conscience a déjà fait, avant que nous ne nous en apercevions, mille lâches petites transactions. Certes, il ne faut pas porter en soi de grandes douleurs; car il est terrible pour celui qui est à terre de Sentir passer sur lui cette immense foule qui court aux plaisirs. Mais Paris est fait pour la

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jeunesse, la sanlé et la fortune, et leur donne ce que nulle autre ville au monde ne peut leurdonner. Certaines impressions, courtes, mais délicieuses, ne peuvent être éprouvées que là : par exemple, passer en voiture par une des rues les plus brillantes et les plus animées, vers le soir, sous un beau ciel d'azur lavé par un récent orage de printemps, en pensant qu'au bout de notre course une belle table entourée d'épaules blanches et égayée par des mots spirituels est là qui nous attend ; et ensuite, une nouvelle comédie d'Augier, puis une heure de causerie au café Tortoni dans un cercle d'amis instruits et aimables, et enfin, au lit, un chapitre d'un nouveau roman de Flaubert, entre les lignes duquel nous penserons à la promenade que nous ferons à Saint-Cloud le matin suivant. Dans aucune autre ville les heures ne sont aussi remplies de sensations, aussi occupées par l'attente desplaisirs. Non seulement l'heure, mais le quart d'heure est plein de promesses mystérieuses et d'énigmes qui tiennent l'àme en suspens dans l'espérance de quelque chose d'imprévu : suprême aliment de la vie. Avons-nous au Japon un ami dont nous ne savons rien depuis des années? Mettons-nous devant le Grand Café entre quatre et cinq heures : il n'est pas tout à fait impossible que nous le voyions passer. Là, nous avons tout de première main.

Nous sommes à L'avant-garde, parmi les premiers soldats de l'armée humaine qui verront la face de l'idée nouvelle qui s'avance, les talons de Terreur qui s'enfuit, la nouvelle direction du chemin qui tourne; et une sorte de vaine gloire parisienne se greffe sur notre amour-propre : nous nous en débarrasserons à la gare du départ, mais elle s'empare môme de ceux qui détestent la ville depuis le premier jour. Et il est inutile d'essayer de fuir ce tourbillon d'idées et de discours. La discussion nous attend partout; elle nous provoque par la plaisanterie, par la chanson, par le paradoxe, par l'absurdité, et force l'homme le plus apathique à se faire soldat dans cette mêlée. Au commencement, on reste ébahi, et on a beau posséder la langue, on ne trouve pas ses mots. Dans les diners, particulièrement vers la fin, quand tous les visages se colorent, on n'ose pas se lancer au milieu des mille feux croisés de cette conversation bruyante et précipitée. Le sourire railleur de la belle dame qui a l'air de se servir de nous, pauvres novices, pour faire des expériences in anima vili, et la désinvolture du jeune homme artistement peigné, qui est toujours là aveesonarc tendu pour attraper un ridicule au vol, nous paralysent; nous sentons revenir sur l'eau les restes de la timidité et de la rusticité du collège, et nous rougissons, en dépit de nos cheveux gris. Mais en-

suite, de la cave à liqueurs jaillit aussi pour nous un filet de l'éloquence des convives, et un petit succès obtenu là, dans celte terrible arène, nous paraît le premier triomphe légitime de notre vie.

Chaque jour nous acquérons quelque chose. Noire langue se délie, et même, en parlant notre idiome, nous arrivons à trouver de plus en plus facilement, dans cette conversation qui est une lutte d'adresse, la forme la plus brève et la plus claire de notre pensée. La plaisanterie s'affile comme une lame, par le frottement avec une plaisanterie rivale ; le sens comique, continuellement exercé, s'affine ; et, peu à peu, on joint au rire parisien la philosophie gaîment courageuse du boulevardier, pour qui le monde commence à la Porle Saint-Martin et finit à la Madeleine. Mais déjà le fardeau de préoccupations et de regrets que nous avions apporté avec nous a été enlevé par la première vague de cet océan, et nous ne le voyons plus que comme un point noir, bien éloigné de nous. La chaîne des amis s'allonge rapidement; nous prenons de nouvelles habitudes; toutes nos faiblesses trouvent un nid pour se reposer; à l'effroi que nous causait la grandeur de Paris succède l'allégresse de la liberté qui découle précisément de cette grandeur; le bruit qui nous assourdissait d'abord finît par nous caresser l'o-

reille comme le murmure d'une grande chute d'eau ; cette immense magnificence factice finit par nous séduire; notre pas commence à résonner sur les Irottoirs des boulevards, comme dit Zola, avec des familiarités particulières ; notre esprit se fait aux jeux de mois, notre palais aux sauces, notre œil aux visages fardés, notre oreille aiiK voix de fausset; une profonde et délicieuse dépravation de goûts s'accomplit peu à peu en nous, si bien qu'un beau jour nous nous trouvons devenus Parisiens jusque dans la moelle des os. Eh ! pendant ce premier temps de la lune de miel, on excuse tout. La corruption ! On en rit. Les coquins accourent là, de tous les vents du ciel, affamés de vice, et ils s'en donnent, fâchés seulement de ne pouvoir rien y faire de pis ; et quand ils y ont ruiné leur bourse et leur santé, ils retournent dans leur pays et crient: « Quelle Babyloncî » Ah! oui, il sied bien aux autres grandes villes d'Europe de crier au scandale, les hypocrites! Et puis « la légèreté î » C'est vrai ; mais les « pensées sérieuses » des autres peuples rappellent un peu les pensées d'un certain poète allemand, chansonné par Henri Heine. Et puis « la blague ! » Eh bien ! oui, que voulez-vous î elle s'est déjà emparée de nous, étrangers, en un mois de séjour, et nous en emportons tous un peu quand nous retournons dans nos modestes patries. Mais nous avons bien

autre chose à faire que de défendre Paris, pendant que nous nous agitons dans ses bras. Le temps vole, nous n'en voulons pas perdre une heure, nous avons à poursuivre mille recherches, mille études, mille jouissances; nous sommes pris d'un ardent désir de faire entrer dans chaque journée, comme un voleur dans son sac, toute la richesse qui peut y tenir; un démon implacable nous chasse à coups de verges, de salon en salon, du théâtre à l'Académie, de l'homme illustre au bouquiniste, du café au musée, de la salle de bal au bureau du journal. Et le soir, quand la grande ville, toujours aimable et gaie, nous a dit et nous a donné tout ce que nous lui avons demandé; quand nous nous asseyons à table avec des amis, fatigués, mais heureux du butin que notre tête et notre cœur ont recueilli ; quand les bons mots et les anecdotes commencent à jaillir de tous côtés, et que le premier verre de vin de Champagne nous teint de couleur d'or tous les souvenirs de la journée; alors, avec quel élan d'enthousiasme nous saluons le grand Paris, l'hôte accueillant et magnifique, qui ouvre ses bras à tous, qui répand en riant des baisers, de l'or et des idées, et dont le souffle juvénile enflamme dans tous les cœurs la passion de la gloire et l'amour de la vie!

Mais, au bout de quelques mois, quel changement! Il commence à naître en vous une petite

'Joli SOUVENIRS DE PARIS.

antipathie pour une .chose insignifiante ; puis il s'en éveille chaque jour une nouvelle; et bientôt vous seriez prêt à vous échapper de Paris en lui envoyant le fameux salut de Montesquieu à Genève :

«Adieu.... séjour détestable ; il n'y a pas de plaisir comparable à celui de te quitter. »

A la vérité , c'est un fort étrange revirement d'idées ; mais il arrive, je crois, à presque tout le monde. Un beau matin, vous êtes révolté par un insipide calembour, cent fois répété, du journal que vous lisez tous les jours. Le lendemain, vous êtes agacé par le sourire résigné de la maîtresse de votre hôtel, qui ressemble à tous les sourires qu'on vous adresse à Paris partout où vous portez votre argent ; et, dans la rue, vous remarquez que l'uniforme des gardiens de Paris est d'une laideur intolérable. Peu à peu, vous prenez en grippe la buraliste à lunettes et à moustaches qui vous demande votre nom, votre patrie et votre profession pour vous vendre un billet pour le Théâtre-Français ; tout vous porte sur les nerfs, la sotte vanité des concierges, l'impertinence des ridicules garçons en tablier blanc, la brutalité des cochers, et les airs d'importance de tout ce qui est tant soit peu fonctionnaire. Et cette douzaine de vauriens payés, qui, tous les soirs, dans tous les théâtres, veulent par leurs applaudisse-

ments vous faire admirer tel ou tel vers ? Et ces éternelles romances, chantées par des voix de poule plumée vive, qu'il vous faut avaler dans toutes les maisons? Puis vous êles écœuré par ces diners à la carte, où tous les morceaux sont classés et taxés, par toutes ces listes de prix en francs et centimes, par ce je ne sais quoi de sordide et de pédantesque, masqué d'un luxe de baraque de la foire. Que c'est triste, cet éternel sacrifice du fond à l'apparence, cette élégance léchée et prétentieuse, celte odeur perpétuelle de march nds de vin et de cosmétiques, ces petits appartements, ces petits escaliers en limaçon, ces petites boutiques, ces loges de théâtres, cette réclame de saltimbanques, cette pompe de bazar ; la misérable petite fontaine, l'arbre phthisique, le mur noir, l'asphalte fangeux ; et, à peine hors du centre de la ville, ces faubourgs immenses et uniformes, ces espaces interminables qui ne sont ni ville ni campagne, parsemées de grandes maisons solitaires et tristes, ces petits jardins de curé, ces villages de comédie ! Et c'est là ce grand Paris? Si un tremblement de terre faisait crouler toutes les vitrines et qu'une pluie de feu effaçât toutes les dorures, qu'en resterait-il? Où est la richesse de Gênes, la beauté de Florence, îa grâce de Venise, la majesté de Home? Aimez-vous vraiment celle orgueilleuse parodie de Saint-Pierre qu'on appelle

le Panthéon , et ce vilain temple gréco-romain de la Bourse, et cette énorme et splendide caserne de cavalerie des Tuileries , et la décoration d'opéra comique de la place de la Concorde, et les façades des petits théâtres rococo, et les coupoles laites sur le modèle des casquettes de jockeys? Et c'est ici la ville qui « résume » Athènes, Rome, Tyr, Ninive et Babylone? Sodomc et Gomorrhe, je ne dis pas : non seulement pour le degré de corruption, mais surtout pour l'insolence. El quel « genre! » Allez aux Eolies-Bergères : vous croyez entendre rire des marionnettes ; on dirait qu'elles ont toutes suivi un cours de coquetterie sous la même maîtresse; elles ne remuent pas un doigt sans but; elles règlent au thermomètre l'art de la séduction, elles la font monler d'un degré à la fois, et elles ont un tarif pour chaque degré. Et quels visages ! La beauté est toute cachée dans les voitures fermées ou dans les salons inaccessibles; à la lumière du soleil, on ne voit que les sangsues, ou les énormes femmes qui débordent de leur corset, immobiles derrière des comptoirs, comme de grosses chattes, avec des figures antigéométriques, qui ne disent rien du tout. Et le sexe masculin, donc ! Cette fourmilière de cjommeux , caricatures d'hommes , avec ces costumes de gravures de modes, d'où sortent le coin du mouchoir, un peu de la bourse, le gant

paris. ï:,:,

et le petit bouquet ; environnés, comme dit Dumas, (V une légère atmosphère de perruquier ; sons épaules, sans poitrine , sans tète ni sang, qui semblent faits exprès pour être décoiffés d'un coup de pied par une danseuse du bal Valentino! Et quels enfants que ces Parisiens, jeunes et vieux, de toutes les classes! Trois eents citoyens se penchent au parapet d'un pont pour voir baigner un chien ; qu'un tambour passe, la foule le suit; et mille personnes, dans une gare de chemin de fer, feront un fracas interminable d'applaudissements, de cris et de rires, parce que la casquette d'un employé sera tombée; et gardezvous bien de tousser, car ils pourraient se mettre à tousser tous les mille ensemble pendant trois quarts d'heure. Et quels démocrates! Oh! pour cela, oui ! démocrates jusqu'à la moelle, méprisant fièrement toute vanité , comme Monsieur Poirier. Votre ami intime, pour dîner en tète à tète avec vous, dans sa propre maison, met son ruban rouge à sa boutonnière; le riche marchand de toile vous annonce avec un visage radieux , comme un triomphe pour sa maison , qu'il aura à diner un sous-préfet dégommé; les sergents de ville se permettent impunément avec la foule des licences dont la moindre suffirait chez vous pour occasionner une émeute ; et le peuple souverain, dans les fêtes publiques, est arrêtée tous les coins

de rues par des sentinelles et des barrières, refoulé , malmené avec une telle brutalité, que même l'aristocratique Figaro , le journal qui concilie avec tant d'élégance la description d'une sainte communion et l'anecdote de la Fille aux cheveux carotte, croit devoir pousser un cri d'indignation. Et où art-on jamais vu une littérature plus amoureuse du blason, des écrivains. aussi naïfs, à qui l'eau vient à la bouche au son d'un titre de noblesse, et qui mettent plus d'armoiries et plus de morgue aristocratique dans leurs créations?» Quand donc ces obstinés piliers de salon nous délivreront-ils de leurs éternels vicomtes et de leurs éternelles marquises? Est-ce qu'ils ne nous ont pas encore assez assommés de leurs héros nobles, jeunes, beaux, spirituels, braves, duellistes, irrésistibles, qui possèdent tous les dons de Dieu, même une jolie voix de ténor ! Et sont-ils avides de hochets, grand Dieu î Ce pauvre Paul de Kock, qui, à soixanlc-qualreans, écrit vingt pages pour prouver qu'il lui est bien égal de n'avoir pas reçu la croix de la Légion d'honneur, et qui en a presque envie de pleurer! Où y a-t-il un autre pays démocratique où les écrivains couvrent d'un ridicule aussi sanglant, aussi injurieux, une classe entière de la société, où l'épithète de bourgeois ait pris, dans la pensée de ceux mêmes à qui elle est appliquée, une

signification plus aristocraliqucmont méprisante,

et où un nom qui a un cachet plébéien suffise pour provoquer des éclats de rire dans un parterre 1 Mais qu'est-ce donc que ce bizarre mélange de contradictions qu'on appelle le Parisien? Qui le sait? Saisissez-le: il vous glisse dans la main. Présentez-lui le nœud d'une de ces questions où se révèle un homme, il tourne votre astuce contre vous avec une adresse de prestidigitateur. Il a de l'esprit, il le chante sur tous les tons, et c'est la vérité, mais jusqu'à un certain point. Il a une provision de phrases toutes faites et de locutions vives, fines, élastiques, avec lesquelles il se tire des plus mauvais pas, et il coupe la parole aux esprits plus profonds, mais moins adroits. Il y a beaucoup de Parisiens, certainement, qui sont très spirituels; mais ceux-là travaillent pour tous les autres. Leur supériorité tient à ce que la masse de la population est une excellente conductrice de cette espèce d'électricité intellectuelle , par laquelle le bon mot dit par quelqu'un le matin, se répandant avec une merveilleuse rapidité, est devenu le soir même la propriété de mille personnes : chacun est toujours riche de toutela richesse qui est en circulation. Mais le gamin de Paris est-il précisément beaucoup plus spirituel que le vallionc de Naples et le becerino de Florence? Et comme ils s'étudient à èlrc brillants ! Ils se pré-

parent pour les dîners, ils vont à la conversation avec leur répertoire déjà choisi et mis en ordre, et conduisent leurs discours en zigzag, par sauts et par bonds, avec un art infini, pour lancer au bon moment le grand trésor d'une plaisanterie. Et ces esprits de seconde main se ressemblent tous : vous entendez un de ces commis voyageurs, c'est comme si vous en aviez entendu mille. Pour distiller cet esprit, il faut certains ingrédients et un certain mécanisme : s'ils sont découverts, c'est fini de lui, comme des bottes secrètes des maîtres d'armes. Mais ils y tiennent ! Cela fait pitié et honte vraiment de voir un vieillard décrépit, affecté d'un commencement de delirium tremens, qui, lorsqu'il a réussi à placer un jeu de mots qui fait sourire une demi-douzaine d'idiots, relève son front glorieux et s'en va, heureux pour le reste de la semaine ! Celle manie de faire de l'esprit mutile la pensée, fait dire une foule de sottises, et fait sacrifier souvent la raison, la dignité et l'amitié à un succès de cinq minutes ; elle est comme un voile qui voltige continuellement devant l'intelligence, et qui empêche de voiries âmes. Pouvez-vous jamais savoir ce que cache un homme derrière cet éternel badinage? Mais il y a bien d'autres voiles entre le Parisien et vous. Le Parisien « du monde » semble, comme on dit, un homme sans façon; mais ce n'est qu'une appa-

rence. 11 est rare que vous puissiez avoir avec lui le plaisir d'une conversation absolument familière et libre. Préoccupé, comme il Test toujours, d'être un objet de curiosité et d'étude pour l'étranger, il se tient sur la réserve, il régie son geste et son sourire, il modère l'inflexion de sa voix, il cherche continuellement à justifier l'admiration qu'il suppose en vous, et il a toujours un peu de la coquetterie de la femme et de la vanité de l'artiste. 11 vous vient sans cesse l'envie de lui dire: Mais levons le masque, une bonne fois! Son caractère répond à son costume, qui, môme quand il est modeste, a quelque chose qui trahit la recherche efféminée du petit maître. Il est aimable, sans cloute, mais d'une amabilité qui vous tient en respect, comme la main légère d'une jeune fille qui ne veut pas qu'on la touche. J'aime encore mieux l'Espagnol, qui vous fait sentir sa supériorité avec une vantardise colossale, qui le prend de si haut, qu'elle vous passe par-dessus la tête. Mais le Parisien vous humilie délicatement, à coups d'épingle, avec ce perpétuel sourire aigu de quelqu'un qui goûîe une sauce piquante, en vous faisant des questions étonnées , colorées d'une curiosité bienveillante de vos affaires. 0 pauvres Italiens, comme votre pauvre amour-propre est arrangé, à Paris! A moins que vous ne nommiez Dante, Michel-Ange ou Piaphaël , pour tout le

reste, vous n'obtiendrez pas autre chose qu'un « Qu'est-ce que c'est que çà? » Le député clérical vous demande si le Pape est resté à Cività-Vecchia. Le bon père de famille voit les brigands, le fusil eu bandoulière , qui fument tranquillement un havane devant le café de l'Europe, à Naples. Le gentilhomme est allô en Italie, sans doute, mais pour pouvoir causer Italie avec une belle dame, dans l'embrasure de la fenêtre, après dîner, ou pour accrocher cette breloque, Italie, à la chaînette de ses connaissances, et la faire sauter dans sa main, dans les moments d'oisiveté, avec ces formules habituelles, que tout Français possède, sur le paysage, sur les tableaux et sur les hôtels. Le fameux de Força de disait, à table, de Manzoni : « Il a du talent. » Pour un peu, il vous demanderait : Comment peut-on naître en Italie? Cette idée, d'être né à Paris, d'avoir reçu de Dieu ce signe de prédilection, dominetoutesles pensées duParisien, comme une étoile qui illumine toute sa vie d'une consolation céleste. La bienveillance qu'il montre à tous les étrangers est inspirée en grande partie par un sentiment de commisération, et ses haines contre eux ne sont jamais profondes, parce qu'il considère ses ennemis comme assez punis par le sort qui ne les a pas fait naître là où il est né. Aussi il adore tous les enfantillages et tous les vices de sa cité, et il en est fier, parce que ce

sont des enfantillages et des vices de Paris, ce qui est pour lui au-dessus de la critique humaine.

Peut-on trouver une autre capitale qui crache plus audacieusement au visage du peuple de la province, représenté par ses écrivains comme un amas de crétins? Peut-on trouver ailleurs des écrivains qui excusent leur ville avec une impudence plus outrageante, non seulement pour tout autre amour-propre national, mais encore pour la dignité humaine? Et ils vous disent en face, de la scène, que les fumées de ses cheminées sont les idées de l'univers ! Tous sont prosternés, ventre à terre, devant cette énorme courtisane, mère et nourrice de toutes les vanités, surtout de la vanité frénétique de lui plaire, d'obtenir à tout prix un regard d'elle ; de cette lâche vanité qui pousse un écrivain à se déclarer, dans la préface d'un roman infâme, capable de toutes les turpitudes et de tous les crimes d'Héliogabale et de Néron. Prenez donc au sérieux leurs préfaces pleines de vanteries, de puérilités, d'affectation, d'impostures. La vanité les empeste tous. Il n'y a pas dans toute la littérature contemporaine un de ces caractères grands, modestes, bienveillants, logiques, qui unissent à l'éclat de l'intelligence la dignité de la vie; une de ces figures élevées et pures devant lesquelles le front se découvre sans

hésitation et sans réticences, et dont le nom est un titre de noblesse et un encouragement pour le genre humain. Tout est dominé et gâté par la manie de la pose : pose dans la littérature, pose dans la religion, pose dans l'amour, pose jusque dans les plus grandes douleurs. Une sensualité immense et maladive constitue le fond de toute cette vie, et se révèle dans les lettres, dans la musique, dans l'architecture, dans les modes, dans le son des voix, dans les regards, dans la démarche même. Jouir! Tout le reste n'est qu'un moyen pour en arriver là. D'un bout à l'autre de ces splendides boulevards retentit un énorme éclat de rire de dédain pour tous les scrupules et pour toutes les pudeurs de l'âme humaine. Et il vient un jour, enfin, où cette vie vous indigne, un jour où vous sentez une lassitude irritée devant cet immense théâtre imprégné d'odeurs de gaz et de patchouli, où tout spectacle finit par une chansonnette; un jour où vous êtes dégoûté de bons mots, de blague, de ragoûts, de teintures, de réclames, de voix contrefaites, de sourires faux, de plaisirs achetés. Alors vous la détestez, cette ville sans vergogne, et il vous semble que pour vous purifier de trois mois de cette vie, il vous faudra vivre un an sur le sommet d'une montagne. Vous éprouvez un besoin irrésistible de courir au grand air, de sentir l'odeur de la terre, de renouveler la virginité de

votre âme et de votre sang dans la solitude, face à face avec la nature.

Voilà la boutade finie : rangeons-nous pour qu'elle passe, comme disent les Espagnols. On peut dire ce qu'on veut à Paris : il ne s'en soucie pas plus que les éléphants de son jardin d'acclimatation ne se soucient des enfants qu'ils portent sur leur dos. Et puis, ce ne sont pas là les dernières impressions de Paris. A la période où l'on voit tout en rose et à celle où l'on voit tout en noir en succède une troisième, qui est un retour vers la première : la période où l'on commence à vivre paisiblement dans un cercle d'amitiés choisies et éprouvées. Et, il faut le dire, l'ami qu'on trouve là, le bon, le vrai Français, en vaut vraiment deux. Vous ne trouverez chez aucun autre Européen une harmonie plus parfaite de l'esprit, du cœur et des manières. Entre l'amitié plus expansive que profonde des Européens du Midi, et l'amitié profonde, mais muette, de ceux du Nord, je choisirais celle du Français, amitié chaude et forte à la fois, pleine de charme et de délicatesse. Qu'il est beau, quand on s'est fatigué dans le tumulte de la grande ville, le soir, d'aller sur l'autre rive de la Seine, dans une rue silencieuse, retrouver une petite famille tranquille, qui vit là comme dans une petite île au milieu de cette mer turbulente. Quel charmant accueil vous y recevez,

o4o SOUVENIRS T»E PARIS.

quelle franche cordialité vous trouvez à cette table élégante et simple, et comme votre esprit s'y repose! Paris lui-même vous offre mille refuges contre ses périls et mille remèdes contre ses fièvres. Après des nuits ardentes, vous vous élancez avec un plaisir inexprimable à travers ses beaux bois, dans les riants faubourgs de la Seine, où vous trouvez la gaieté des fêtes campagnardes, et dans ses vastes jardins, au milieu d'une immense fourmilière d*enfants ; ou bien dans une de ses avenues énormes et solitaires, où le cœur et la pensée se dilatent, et où la triste image de la Babylone des boulevards vous apparaît infiniment lointaine. Plus vous étudiez ce peuple, plus vous lui découvrez de défauts ; mais chaque défaut est chez lui l'envers d'une qualité admirable. C'est un peuple frivole, mais une parole noble et courageuse y trouve toujours un écho. Il va toujours une voie ouverte et sûre pour arriver à son cœur. Tout sentiment élevé, toute grande idée s'empare immédiatement de sonàme. Son agile intelligence rend merveilleusement faciles et agréables toutes les communications de la pensée. Le mot fugitif, l'intention cachée, le sous-entendu, l'accent, le signe, il saisit tout au vol. Mille personnes réunies n'ont qu'une seule âme pour comprendre et pour sentir. 11 est impossible de ne pas être pris de svmpathie pour ses fêtes, pour ses réunions lu-

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