‹ Souvenirs de Paris et de LondresChapitre 2 sur 3 · ARI · texte numérisé non relu

ARI

multueuses, où la gaieté égalise tous les âges et toutes les conditions, et où une foule innombrable n'est plus qu'une immense assemblée d'amis heureux et sans soucis. Le plus noir misanthrope est forcé de rire et d'entr'ouvrir son cœur à la bienveillance. Car, sous cet enfantillage des Parisiens, au fond, il y a nécessairement de la bonté, comme sous une belle écume il y a un bon vin. Le Parisien est naturellement franc, quoique ses manières ne le soient pas toujours; il n'est pas défiant, et il se laisse tromper plus facilement qu'il ne trompe ; il est porté à pardonner les offenses ; conciliant, il dédaigne les rancunes mesquines et toutes les petitesses de la vie. Par l'effet de son caractère, il est continuellement dans l'état où l'on se trouve après un banquet de fête où le vin a coulé à profusion : prêt à commettre une énorme sottise ou à faire une grande action, à embrasser un ennemi acharné ou à provoquer le voisin pour un mot, à faire des bouffonneries, debout sur la table, ou à s'apitoyer sur le petit mendiant qui demande un morceau de pain à la porte. Une fois sorti du petit cercle de sa vie ordinaire, le spectacle de la vie immense de Paris exalte toutes ses facultés et tous ses sentiments, bons et mauvais. Nous épiouvons, nous aussi, un effet semblable. L'agrandissement des proportions de toutes choses nous donne peu à peu une autre

opinion sur les choses elles-mêmes. La corruption brillante finit par nous séduire comme un champ d'études vaste et varié, au lieu de nous repousser par sa laideur; et nous nous habituons à la considérer presque comme une forme utile de la vie, comme une grande et terrible école, qui renferme un trésor infini d'expérience et d'idées, et qui détend le ressort de mille esprii s puissants. Dans les salles de Bullier, au milieu du tourbillon de (rois cents femmes qui dansent toutes ensemble en chantant en chœur Perruque blonde, au lieu d'un cri contre la corruption, il jaillit de notre cœur un hymne ardent à la jeunesse et à la vie. Dégoûtés des pays où il n'y a rien d'original, pas même le vice et son langage, nous trouvons là, au moins, l'absence de la forme la plus laide et la plus vile de la corruption, qui est la manie de la feindre par vanité, pendant qu'on n'a pas seulement la force ni les moyens de la goûter dans sa plénitude terrible. Et peu à peu, nous nous persuadons que bien des fois nous avons cru à de graves maladies, là où il n'y avait que des efflorescences d'un sang trop riche, pendant que certaines vertus négatives dont d'autres peuples se vantent à la face de Paris ne proviennent que d'un manque de vitalité. A ces peuples-là, on pourrait dire, comme la Messaline de Cossa à Silius : « Vous êtes si corrom-

pus, que vous ne supportez pas le vice dans sa grandeur. »

En tout, vous trouvez là, avec un mélange de regret pour vous et d'admiration pour Paris, l'original de mille choses dont vous n'avez vu chez vous que le fac-similé, mis à la portée des petites gens. Et vous vous sentez disposé à pardonner beaucoup à l'orgueil, quand vous observez de près et que vous pouvez vous mettre à la place d'un peuple qui se voit singé par tout l'univers ; qui voit qu'on recueille triomphalement les miettes de sa table, et qu'on glorifie des œuvres faites avec les rognures des siennes ; un peuple qui voit sa langue volée par mainte langue étrangère, ses romans et son théâtre mis à sac, et tous les cancans de son histoire et de sa chronique recueillis comme des trésors ; qui sait que sa ville est connue de tout l'univers, que Tortoni est plus célèbre que bien des monuments immortels, et que tous les dissipateurs de la terre rêvent de la Maison-Dorée; qui voit ses modes contrefaites, ses éclats de rire copiés, ses badinages calqués, ses caprices adorés : vous comprenez alors qu'il se révolte quand quelque pédant lui envoie le coup de pied de l'âne. Comment s'étonner de ce qu'un peuple aussi follement adulé, en actions comme en paroles, ne s'occupe que de lui ? Et ce défaut ne tourne pas entièrement à son désavantage ; car

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c'est précisément parce qu'il connail à i'und toul ce qui esta lui, qu'il l'aime d'un amour excessif, et qu'il croit que le monde entier en fait le même cas que lui, qu'il a ce je ne sais quoi de chaud, de coloré, d'original, de vivant, qu'il met dans toutes les manifestations de son génie. Il n'a pas un grand espace à parcourir, comme disait de soi Schiller à Goethe ; mais il le parcourt en aussi peu de temps que possible. De là naît une poursuite, une réunion continuelle d'idées et d'efforts dirigés vers le même but, de frottements d'où sortent la lumière et la chaleur. Chaque pied de terrain est disputé par mille rivaux ; on ne marche pas, on court, et la controverse est remplacée par la mêlée. Dans cette mêlée perpétuelle, où l'on jette au loin tout bagage superflu, où l'on se fait arme de tout, la pensée s'élance, le langage devient serré, l'action se précipite. L'art et la vie sont également hardis, également rapides, et chacun est encouragé par la grande voix joyeuse de la grande ville, qui parle en notes élevées et cristallines, entendues de toute la terre. Et plus on pénètre dans l'élude de cette vie, plus on demeure émerveillé devant l'immense travail qui se fait sous cette apparence de dissipation universelle. On admire combien de travailleurs s'épuisent dans la solitude, combien se préparent à la lutte générale, dans l'obscurité,

par d'incroyables fatigues; comment non seulemenl chaque genre d'esprit, mais encore toute faculté particulière, si médiocre qu'elle soit, trouve à s'y exercer pour son propre avantage et pour celui d'autrui; comment tout talent se trouve bientôt entouré spontanément d'un cerele d'intelligences cultivées et amies qui l'aident à se développer et à monter ; comment la moindre promesse de réussite dans le champ de l'intelligence éveille dans toutes les classes un sentiment de curiosité et de respect, et arrache à tous ce tribut anticipé de gloire qui concourt merveilleusement à la faire devenir une réalité. On admire l'impulsion puissante que donne aux forces humaines la certitude du soudain et large changement de fortune que produit le vrai succès ; car le triomphe de l'intelligence est si grand et si enivrant dans cette ville, qu'à peine est-il salué par elle, qu'il reçoit des saluts d'admirateurs inconnus, et des offres de toutes les parties du monde. A l'homme tombé sur une voie, cent autres voies restent ouvertes, pour peu qu'il se résigne à abaisser d'un seul degré ses prétentions à la gloire. La nature oublieuse de la grande ville, qui, ne laissant personne s'endormir sur un seul triomphe, oblige tous les compétiteurs à. se représenter continuellement au combat, produit ces vies merveilleusement productrices, ces vieillesses obstinément ba-

tailleuses, dont l'exemple inspire la passion du travail aux générations suivantes ; et enfin, nulle part on ne trouve autant de travaux inachevés, d'essais, de plans, de créations estimables, mais condamnées à périr où elles sont nées, parce qu'elles sont écrasées par l'abondance du mieux. Quand on a observé tout cela, le séjour de Paris vous devient cher et utile, rien que pour voir travailler cette machine immense, pour voir comment elle triture, perfectionne, transforme, élreint, broie l'inépuisable matière de talent, de richesse, de jeunesse, d'ambition, de courage, que la France et le monde jettent continuellement sous ses roues formidables, et comme elle verse du côté opposé les grands noms, les célébrités détruites, les chefs-d'œuvre, les paroles immortelles, les os rompus, les armes, les joyaux et les amusements que la France et le monde se fatiguent à recueillir et à commenter. Faites donc les censeurs envers ce colosse! Criez contre ses ouvriers, parce qu'ils boivent l'absinthe et chantent en voix de fausset, et que des femmes les attendent à la porte du café. Quelle pédanterie! Mais ce n'est pas encore là la dernière impression qu'on reçoit de Paris. En y restant longtemps, on passe encore par d'autres enthousiasmes et d'autres désillusions. Bien des fois vous retournerez au logis, entre ces rangées interminables

de lumières , mélancoliques . mortellement ennuyés de tout, avec un amour féroce de la patrie dans le cœur. Puis, par une belle journée d'automne, vous vous réconcilierez avec la ville, en assistant à une de ses expansions de joie, qui égayent les âmes les plus noires. Une autre fois, une petite humiliation, un stupidc jeu de mots répété par un million de bouches, un spectacle d'une obscénité révoltante, un ciel lourd et plombé qui change tous les aspects, réveilleront toutes vos antipathies et tous vos dégoûts avec une telle violence, que vous voudriez voir cette ville disparaître comme un campement emporté par un ouragan. Mais bientôt vous aurez honte de ce vœu, en pensant à l'énorme vide qui se ferait dans votre esprit, s'il en sortait tout à coup tout ce que cette ville y a mis depuis votre enfance jusqu'à ce jour. Jusqu'au dernier moment, Paris vous causera mille déplaisirs et mille joies, comme une belle femme nerveuse, et vous éprouverez tous les hauts et les bas d'une passion : aujourd'hui à ses pieds, demain pris de la fureur de la mordre et de l'insulter, et puis de nouveau fascinés et lui demandant pardon. Mais vous sentirez se resserrer de jour en jour le lien qui vous unit à elle. Et on le sent plus que jamais quand on part, le soir où l'on passe pour la dernière fois, rapidement, au milieu de celte immense splendeur des boulevards,

•loi) SOUVENIRS DE PARIS.

à laquelle succède 1out à coup la demi-obscurité lugubre d'une gare énorme et nue. Alors, on a beau désirer revoir sa patrie, on est pris d'une grande tristesse à 1 idée de retourner dans ce petit dortoir de ville d'où l'on est parti, et on prête l'oreille pour la dernière fois au tumulte lointain de Paris avec un désir, un regret, un déchirement inexprimables. Et du fond du wagon, dans l'obscurité, vous revoyez la ville telle que vous l'avez vue un beau matin de juillet, du haut d'une tour de Notre-Dame : traversée par rénorme courbe azurée de la Seine, avec ses lointains horizons violets, immense et fumante, au moment où de la place, au-dessous de vous, les tambours d'un régiment vous envoyaient un écho de la bataille de Magenta. Oh! belle et terrible pécheresse! vous écriez-vous alors, je t'absous, et, au risque de la perdition de mon âme, je t'aime!

Il pleuvait, la mer était agitée, le bateau dansait comme un canot ; à une demi-heure à peine de Dieppe, j'éprouvai, pour la première fois de ma vie, les symptômes du mal de mer. Il y avait à bord beaucoup de dames, la plupart Anglaises, qui grignotaient gaiement du fromage et du jambon, sans paraître seulement s'apercevoir de ce terrible ballottement qui me bouleversait les entrailles, à moi et à d'autres, dont plus d'un avait déjà laissé échapper de sa bouche autre chose que des plaintes. Eh bien, il est certain que le mal de mer rend l'homme supérieur à toutes les vanités humaines. Si, une demi-heure auparavant, l'on m'eût dit : « Regarde! voici assez d'argent pour rester à Londres un mois au lieu de quinze jours, et puis de quoi faire un tour en Ecosse, et une échappée en Irlande; cet argent est à toi, si tu consens à prendre devant ces dames une pos-

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ture qui te rende ridicule »; je confesse ma vanité, j'aurais refusé. Et une demi-heure après, je me trouvais, avec un mépris infini pour moi-même, sur deux sacs malpropres, un pied à l'orient et l'autre à l'occident, mon chapeau aplati sur une oreille, mon pantalon tiré en haut de façon à laisser voir une bonne partie de mes chaussettes, et la tête dodelinant avec un abandon si pitoyable, que j'aurais pu servir de modèle pour une vilaine statue de la Langueur. Ah ! il faut le dire avec Fucini, « c'est un grand mal malsain » que le mal de mer. Pour mon plus grand tourment, j'avais auprès de moi un Français plaisant, parti de Paris avec moi, qui se moquait de moi, répétant à chacun de mes gémissements : « Mais vous n'êtes pas malade, mon cher monsieur; vous languissez d'amour pour cette charmante demoiselle que voilà. » Et il indiquait une dame que je n'avais pas la force de regarder : le public riait. Les femmes! l'amour! Si la plus belle créature de la terre m'eût dit en ce moment, comme la duchesse Josiane au saltimbanque Gwynplaine: « Je t'aime, je suis à toi, viens ! » je ne me serais pas retourné pour voir comment elle était faite. Cette pensée même : ce soir je verrai Londres, qui me charmait tant le matin, me causait alors un ennui insupportable. « Et dire que je suis venu ici, pensais-je vaguement, par choix, pour me di-

vert ir! Ali! insensé! Et penser qu'il faudra repasser la mer ! Non, c'est impossible, je n'en suis pas capable, j'y laisserais ma vie.... je resterai en Angleterre.... je chercherai des moyens d'existence à Londres.... je me ferai commis, maître d'italien.... pourvu que je ne voie plus la mer! Mourir, quand mon heure viendra, j'y consens; mais que je ne souffre plus ce supplice ! »

Peu d'heures après, je dînais dans la gare de Brighton, et j'avais renoncé à mon projet de mourir en Angleterre.

Quand je partis pour Londres, il commençait à faire nuit; je m'enfonçai dans un coin du wagon, et je me mis à savourer cette grande pensée, que d'ici à quelques heures je serais à Londres. Londres! je me répétais ce nom, je me le faisais résonner dans la tète avec complaisance, comme on fait sonner de l'or sur une table. Londres! j'éprouvais je ne sais quel plaisir à me dire, comme si je ne l'avais pas su, que c'était une ville disproportionnée, un océan immense, une Babylone, un chaos, une chose fabuleuse. C'est la plus grande ville de la terre! pensais-je; et il y a là quelque chose d'absolu, qu'on ne trouve dans aucune autre ville; car, s'il y en a d'autres plus belles, de laquelle peut-on dire : Elle est la plus belle? Il y a un plaisir tout nouveau à voir quelque chose qui, dans un certain sens, occupe

incontestablement le premier rang dans le monde ; quelque chose que la pensée ne peut dépasser sans entrer dans le royaume des songes; quelque chose dont vous pouvez dire : Aucun homme n'a jamais vu rien de plus grand ! Et puis, je m'égayais en pensant que j'allais à Londres seul, sans y connaître personne, sans lettres de recommandation, comme on doit y aller pour pouvoir se sentir égaré sur cet océan, pour y éprouver ce sentiment, frère de la peur, qu'inspirent les grands espaces inconnus, pour se sentir écrasé, pour recevoir, en un mot, l'impression que cette ville immense doit produire sur l'âme d'un étranger. Et j'avais encore l'avantage de ne pas savoir un mot d'anglais, d'être d'argent court, de n'avoir qu'une petite valise qui n'indiquait pas l'opulence; enfin tout ce qu'il fallait pour se sentir petit et misérable dans une grande ville inconnue. En pensant à tout cela, je me frottais les mains et je disais : Londres, je suis prêt !

Il était nuit close quand j'entrai dans la ville. J'y entrai sans m'en apercevoir, et je m'étonnai quand ou me fit signe de descendre. Je descends, et je me trouve sous l'immense toiture de la gare de Londres, au milieu d'un chaos de voitures et de lumières. Je saute dans la voiture la plus proche, et je tends au cocher un morceau de papier où j'avais écrit le nom et la rue de l'hôtel

qu'on m'avait indiqué à Paris. Le- cocher lit, fait signe qu'il a compris, et ne bouge pas. Je lui fais signe de monter sur son siège et de partir, et il reste. Je me mets à l'invectiver en français; il ne comprend pas un traître mot, et, s'appuyant tranquillement à la portière, il commence à me défiler un long monologue en anglais. Me voilà bien ! me dis-je : comment faire? Je me croise les bras et je le regarde ; il se croise les bras et me regarde ; et nous restons ainsi quelques moments. Enfin je perds patience, je saute à bas de la voiture, je lui crie à l'oreille : Mulet! et je m'en vais. J'ai compris ensuite qu'il n'avait pas voulu me conduire parce que l'hôtel était trop loin. Je m'en vais tout seul : mais comment? mais où? J'avoue qu'en ce moment je me sentis découragé. Cette immensité de la gare, dont je ne trouvais pas la sortie, cette première rencontre qui me semblait de mauvais présage, le poids de ma valise qui me gênait pour marcher, l'humidité que je sentais sur mes épaules, la nuit, la cohue, me rendirent tout à coup triste et inquiet : je ne savais: où donner de la tête. Après avoir un peu erré au hasard, j'enfilai une porte et je me trouvai dehors. 11 me sembla que j'étais tombé dans le chaos. Un bruit de voitures que je ne voyais pas, des sifflements produits par des trains qui passaient je ne sais où, une confusion de lumières venant d'en

haut et d'en bas, de tous les côtés et à toules les hauteurs, un brouillard qui ne me laissait reconnaître ni les formes ni les distances, un va-et-vient de gens qui avaient l'air de s'enfuir : tel fut le premier spectacle qui s'offrit à moi. Je parcourus un bout de chemin en boitant et en hésitant, comme quelqu'un qui n'a plus sa tête ; puis, ne pouvant plus porter ma valide, je la posai à terre et je m'arrêtai. Un heureux hasard voulut que, levant les yeux, je visse une lanterne de couleur avec ces mots: On parle français. C'était un hôtel; je poussai un soupir de soulagement, je repris mon fardeau, et j'entrai timidement, de l'air d'un paysan qui arrive à la ville. Une dame de mauvaise humeur, qui était la maîtresse du logis, dès mes premiers mots, appela le garçon, à qui je demandai s'il y avait une chambre. Le garçon, prononçant chaque mot français avec une contraction qui avait l'air d'un effort pour vomir, et me regardant de la tète aux pieds avec cette expression de protection et de défiance qui caractérise cette classe d'individus, me répondit qu'il y avait bien une chambre, mais.... mais, ajouta-t-il, nous la faisons payer cinq shillings, et il me regarda de nouveau de la tête aux pieds d'un air soupçonneux. A la vérité, mon costume pouvait excuser cette défiance. Cependant, je me sentis pris d'un dédain digne d'un millionnaire, je jetai sur la table une livre

sterling, et faisant un geste qui me parut en ce

moment digne d'un vers de Danle, je lui dis: « Payez-vous et allons! »

On m'accompagna dans la chambre. Je me mis tout de suite au lit; mais, pendanl plusieurs heures, je ne pus fermer l'œil, tant j'entendais de bruit. C'était un bruit sourd et monotone, comme si la mer eût battu le pied delà maison, et au milieu de cetle rumeur éclataient des clameurs aiguës qui paraissaient venir de ti es loin, et qui me faisaient penser à mille choses étranges, comme si e'eussent été des paroles échappées à l'immense ville qui s'endormait, des lamentations de ses faubourgs interminables, des imprécations de celte formidable City harassée de fatigue, accents d'accusation et de défense, comme on en entend dans le grand mugissement de la mer pendant la tempête. Peu à peu, les bruits les plus aigus cessèrent, je n'entendis plus que la rumeur monotone ; puis les bruits reparurent de temps en temps, — une ville comme Londres a de la peine a s'endormir, — puis ils cessèrent tout à fait; enfin je m'endormis, et je fis les rêves les plus extravagants du monde.

Le matin, longtemps avant le lever du soleil, je sortis, et je me dirigeai vers la Tamise. J'étais à quelques pas du pont de Londres, au cœur de la Cité. On voyait peu de passants, il régnait un grand

silence, le ciel était gris il Taisait froid, un léger brouillard voilait tous les objets sans les cacher. Je marchai rapidement vers le pont, sachant que de là on voyait le plus bel aspect de Londres,

Arrivé au milieu du pont, je regardai autour de moi, je me sentis froid de la tête aux pieds, et je restai immobile.

L'image de Paris vu du Pont-Neuf s'offrit alors à mon esprit, et elle me parut étonnamment petite-

Puis je m'appuyai sur le parapet, et je me dis avec l'accent de quelqu'un qui veut mettre un peu d'ordre dans sa tète : Voyons !

Au-dessous de moi, la Tamise, très large; d'un côté, des bâtiments à perte de vue, de l'autre, une succession de ponts gigantesques; le long des deux rives, près du pont, des maisons massives et sombres, ressemblant à de vieilles forteresses, entassées en désordre, et se mirant dans l'eau. Un peu plus loin, de grandes masses d'édifices d'aspect sinistie, d'énormes toitures voûtées de stations de chemin de fer, de longues lignes droites, comme d'énormes bastions ; et au delà, une confusion de lignes brisées et de formes vagues, se dégradant peu à peu en légères silhouettes bleuâtres, jusqu'à ne plus présenter qu'un désordre grandiose de profils de tuyaux de cheminées, de tours, de dômes, de clochers, noyés dans le brouillard; et plus loin encore, des perspectives

mystérieuses, comme d'autres villes lointaines, qu'on devine plutôt qu'on ne les voit et dont la ligne légèrement dentelée se dessine sur l'horizon gris. Et puis, sur tous les édifices voisins, sur les ponts, sur les rives, une couleur sombre d'usine, un air de ville usée, un aspect de force et de fatigue, un je ne sais quoi de visqueux et de lugubre, comme d'une ville désolée par un incendie : un spectacle immense et triste.

Quels étranges tours nous joue notre cerveau ! Devant de tels spectacles, qui devraient, au moins à la première vue, nous absorber tout entiers, nous nous échappons tout à coup par la pensée, et nous allons à mille lieues de là, nous occuper de la plus futile bagatelle, qui n'a aucun rapport avec ce que nous voyons, et à laquelle nous dédaignerions de penser dans notre vie habituelle. Je voyais Londres pour la première fois, et je pensais à un volume des œuvres de -Voltaire que j'avais prêté et qui ne m'avait pas encore été rendu à mon départ de Turin.

Puis j'oubliai le livre, et il me vint dans l'esprit, comme cela arrive toujours dans une ville inconnue, une foule d'images disparates de personnes et de choses que j'avais coutume de me représenter dans cette ville comme sur un fond de tableau : certains négociants pansus des romans de Dickens, la reine Elisabeth, une famille anglaise que j'avais

vue à Florence devant les portes de Ghiberti, un geste que mon père fit un jour en disant : « Combien je donnerais pour voir Londres ! » et le portrait de l'acteur Garrick que j'avais vu dans un journal illustré.

Puis, il me venait de nouveau une distraction inexplicable, comme de m'apercevoir que j'avais la barbe longue, et de me demander où je déjeunerais.

Puis, une vive surprise de me trouver là, comme si j'y étais tombé du ciel ; et, une minute après, tout à coup, une indifférence glaciale, comme si j'y avais toujours été ; et puis de nouveau l'admiration toute fraîche du premier moment. Tant il est vrai, comme dit saint Augustin, que ce n'est guère la peine de voyager, car ce qui se passe dans notre tète est cent fois plus merveilleux que ce que nous pouvons voir au dehors.

Je passai le ponf, j'arrivai sur la petite place qui s'étend sur la rive gauche, et je regardai dans une des rues qui conduisent vers la cathédrale de Saint-Paul : elles étaient désertes. Je tournai à droite, et, après deux ou trois détours, je me trouvai sur le marché aux poissons, dans une rue étroite, humide, noire, si remplie de piétons et de charrettes qu'on pouvait à peine y passer; j'avançai, à travers une odeur de harengs si intense, qu'au

bout de quelques minutes j'aurais pu déjeuner en frottant mon pain sur mes vêtements; j'arrivai à la Tour fameuse, la Bastille de Londres; j'en fis le tour, en regardant avec défiance ses murs sinistres ; et j'entrai en me hâtant dans la ville des docks, avec le dessein d'y faire une grande promenade, pour n'avoir plus à y revenir. Des rues longues, tortueuses, bordées de hautes murailles de couleur sombre, sans portes ni fenêtres, avec des murs de prison; des groupes d'ouvriers, immobiles par centaines dans les carrefours, d'autres qui disparaissaient en silence dans les ruelles obscures : pendant une demi-heure je ne vis pas autre chose. J'avançais dans ces rues monotones comme par les méandres d'une forteresse antique, ennuyé et mélancolique, sans savoir où j'arriverais. A un certain moment, après de longs circuits, je m'aperçus que je retournais en arrière, et je dus faire de nouveaux détours pour me remettre dans le bon chemin. J'avais laissé derrière moi le dock de Sainte-Catherine, il me semblait que je touchais à l'extrémité du dock de Londres, et je m'étais proposé d'aller jusqu'au dock des Indes. J'avais enfilé une rue dont je ne voyais pas la fin, rue bordée à droite par les murs des docks, à gauche par de petites maisons , entre lesquelles s'allongeaient d'autres rues, longues et étroites, bordées de cheminées d usinas, de murs de magasins, d'entas-

sements de vilaines maisons enfumées ; et à mesure que j'avançais, il me semblait qu'au lieu de m'éloigner de Londres je me rapprochais du centre de la ville. Mais, plein de confiance dans mes jambes, et encouragé par mon expérience de Paris, où, au grand élonnement de mes amis, je m'étais toujours passé de voilures, je continuais à cheminer sans inquiétude. Il vint pourtant un moment où je ne jugeai pas inutile de savoir où j'étais. En passant auprès d'un groupe d'ouvriers, j'en entendis un qui parlait français; je m'arrêtai, et je lui demandai si le dock que je côtoyais était le dock des Indes.

Pour toute réponse, il répéta ma question : « Celui-ci le dock des Indes? » et il me regarda comme s'il me croyait fou.

a Mais est-ce lui, oui ou non?

— Mais, mon cher monsieur, me répondit-il en riant, on voit que vous n'avez pas idée de ce que c'est quela ville de Londres. Ce dock est le Londonrdock.

— Encore le London-dock ! Mais il y a une demi-heure que j'ai passé devant sa porte !

— Eh bien! vous ne savez donc pas que le seul compartiment des tabacs, dans. le London-doclc, a un mille anglais de long?

Mais alors quand arriverai-je au dock dus

Indes?

SOUVENIRS DE LONDHËS. 263

— Voulez-vous y aller en bateau, ou eu chemin de fer?

— Je veux y aller à pied. »

11 regarda mes pieds.

« Je ne sais.... répondit-il ; niais j'imagine qu'il peut y avoir quatre ou cinq milles.

— Et qu'y a-t-il, le long de ces quatre ou cinq milles?

— Il y a des maisons, des docks, des magasins, îles bureaux, des usines.

— Sans interruption?

— Sans interruption.

— Et du dock des Indes, où va-t-on?

— Du dock des Indes, on va à VOuler-dock.

— Et quel chemin y a-t-il pour arriver à YOuler-cloch?

— A peu près cinq autres milles.

— Toujours entre les maisons et les fabriqu

— Toujours.

— De YOuter-dock, où va-t-on?

— En face de Greenwich.

— Et il y a?

— Deux ou trois milles.

— Toujours parmi les habitations?

— Toujours!

— El de Greenwich, où va-l-on?

— On va à YEasl-India-Import-doch,

— El il est éloigné de Greenwich?

es :

— D'environ huit milles.

— Toujours entre les maisons et les usines?

— Toujours !

— Et puis ?

— Et puis cela continue.

— Et où cela finit-il?

— Qui le sait? »

Cette fois je regardai mes pieds, moi aussi. Je pris congé de l'ouvrier, et je m'en retournai tout doucement, en me disant à moi-même : « 0 pauvre innocent ! tu croyais venir à Londres faire des bravades avec tes jambes ! »

Je traversai de nouveau le marché aux poissons, je repassai devant le pont de Londres et je me dirigeai vers le centre de la ville.

Quand j'arrivai dans Fleet-Street, le grand mouvement était déjà commencé.

Alors je vis Londres.

Sur les deux trottoirs de la rue, la foule était serrée comme à la sortie d'un théâtre, et l'on ne voyait ni 'groupes, ni rassemblements, ni personne qui criât ou qui gesticulât; ils se hâtaient tous en silence, profitant de la plus petite éclaircie pour se faufiler en avant, et se heurtant les

uns les autres, sans se retourner. Au milieu de la rue passait une longue file de grands omnibus bariolés comme des chars de carnaval, avec une espèce d'échelle de sièges sur le devant, qui va s'élargissantdebas en haut, et porte ainsi en l'air les voyageurs disposés en éventail, les plus bas presque à terre, les plus hauts au niveau du premier étage des maisons, et dépassant les autres comme s'ils étaient suspendus. Entre les omnibus et des deux côtés, une cohue indescriptible de chars, de voitures, de cabsf de chariots, de calèches, de charrettes, de voitures couvertes d'annonces, de véhicules de toute forme, trois, cinq, huit de iront, les naseaux des chevaux des uns touchant la partie postérieure des autres, les moyeux des roues se touchant ; ce n'est qu'à force de serpenter quils réussissent à s'éviter, et il se forme sans cesse desgroupes embrouillés de dizaines de véhicules, à faire croire à tout moment qu'ils vont craquer et se briser tous ensemble comme une seule grande machine détraquée par un choc violent. Entre les voitures, le long des trottoirs, des portefaix chargés, des enfants avec des charrettes à bras, de longues tiles d'hommes avec des grands écriteaux pendus au cou, très affairés à sauver leur vie. A chaque carrefour, ce torrent immense d'hommes et de choses se verse dans de larges canaux, reçoit des affluents, se répand et

s'arrête dans les places et dans les cours, filtre dans les ruelles et dans les impasses en ruisseaux tortueux qui se perdent entre les maisons.

Pendant que j'avance, entraîné par le courant, j'entends un sifflement aigu au-dessus de ma tête; je lève les yeux, et je vois passer un train de chemin de fer sur un pont élevé au-dessus de la rue. A peine ce train csl-il passé, que j'entends siffler d'un autre côté; et je vois voler un autre train sur les toils des maisons latérales. Au même moment, du côté opposé, un nuage de fumée sort d'une large ouverture du sol ; c'est un troisième train du chemin de fer souterrain, qui, passant un instant à l'air, siffle un salut à la lumière. J'arrive à l'entrée d'une large rue ; je vois dans le lointain la Tamise, les ponts; sur ces ponls, d'autres trains qui se suivent et se rencontrent ; sous les arches, des bateaux à vapeur qui inclinent leur cheminée en passant, comme de grands arbres courbés par lèvent ; de longues liles de bateaux remorqués par des pyroscaphes; des essaims de radeaux et de petites barques ; ej, le long des parapets des ponts, des processions de gens qui disparaissent sur la rive opposée. En avançant, je trouve d'autres rues dont on ne voit pas la fin, bordées d'édifices énormes, et parcourues par d'autres torrents de foule. Et partout, le fracas des ponts de fer tremblant sous le poids des

longs convois; des sifflements, des bouffées de fumée, des souffles ardents sur ma lète, sous mes pieds, près et loin, sur la terre, dans l'air et sur l'eau ; une lutte, une furie de choses qui partent et de choses qui arrivent, une continuité de fuites, de rencontres, de poursuites, accompagnées d'un fracas de chocs, de craquements, de retentissements, la mêlée d'une grande bataille et l'ordre d'une immense fabrique; et puis l'obscurité du ciel, la couleur sombre des édifices, le silence de la foule, la gravité des visages, qui donne à ce spectacle je ne sais quel aspect mystérieux et douloureux, comme si cet immense mouvement était une nécessité fatale et cet immense travail une punition de damnés. Épuisé, abasourdi, je me réfugiai dans une brasserie, et , poussant un grand soupir : « Mais qu'est-ce que c'est que ce mondelà? me demandai-jc, et comment peut-on vivre ainsi? »

Quelques instants après, je me remis en route, et. j'arrivai sur la place de Trafalgar, qui se trouve au centre du quartier le plus fréquenté par les étrangers. Je trouvai belle la haute colonne qui soutient, droite dans les nuages, la statue du brave Nelson, et j'admirai les quatre énormes lions qui l'entourent ; mais le square, peut-être parce que je le comparai à la place de la Concorde, de Paris, me parut au-dessous de ce que j'attendais. C'est

là que se trouve le point central de tous les omnibus du quartier occidental de Londres, et on peut imaginer quel tohu-bohu. J'eus envie de rire en pensant à ce que nous appelons un grand mouvement au Corso à Piome, dans la rue de Tolède à Naples et dans certaines rues de Gênes, et qui n'est, à côté de celui-ci, que le tranquille va-etvient d'un village, un jour de fête. J'enfilai la grande rue de Whitehall et j'allai déboucher sur la place du palais du Parlement ; de là je me dirigeai vers le pont de Westminster.

Le coup d'ceil dont on jouit de là est le plus beau de Londres, et surpasse toutes les vues des ponts de la Seine. D'un côté, on voit le grand et délicat palais gothique du Parlement, couronné d'innombrables petites tours et décoré de mille statues de reines et de rois, au delà duquel se dressent les tours de la glorieuse abbaye de Westminster, le Panthéon de l'Angleterre : sur l'autre rive, les huit gracieux bâtiments de l'hôpital Saint-Jacques, peints de vives couleurs; au-dessus du fleuve, un horizon ouvert et gai. Ici, on croit voir un autre Londres : il a je ne sais quelle majesté sereine de ville du Midi. La Tamise, sillonnée par de rares embarcations, passe en silence devant le monument qui représente la gloire et la puissance de l'Angleterre, comme une armée sans fin qui défile devant son chef; et de ce large espace clairet

tranquille, on voit au fond , dans le lointain , comme à travers un voile, les édifices noirs et confus, les ponts fourmillants de foule, et la fumée épaisse du vieux Londres qui s'agite et qui travaille.

Je remarquai pour la première fois, pendant que j'étais sur ce pont, qu'à Londres, quand il y a un peu de mouvement dnns les rues, beaucoup de gens, même bien mis, retroussent le bas de leur pantalon comme des paysans, et que beaucoup d'autres portent à la boutonnière d'éclatants bouquets de fleurs. Et j'avoue que je ne pouvais m'empècher de rire en voyant, comme je le vis souvent, un visage d'une gravité extraordinaire, le bouquet et le pantalon relevé, le tout sur la même personne.

De retour sur la rive gauche de la Tamise, j'errai par les rues principales, avec mon plan à la main, sans avoir besoin de rien demander à personne.

On ne peut dire précisément quel est l'aspect général des rues de Londres. Aucune ville ne présente une variété de formes aussi désordonnée, un aussi capricieux mélange de beau, de laid, de magnifique, de pauvre, de triste, d'étrange, de grand, d'ennuyeux. Dans son ensemble, cette ville vous parait comme une ville nouvelle, mais composée de quantité d'autres villes déjà connues, auxquelles

on aurait donné une teinte commune pour cacher leur diversité d'origine. Les architectures de tous les pays et de tous' les temps y sont réunies, superposées, entrelacées. Dans la même rue, on rencontre l'architecture arahe, la byzantine, la gothique et la gréco-romaine, et tous les ordres anglais ; le même édifice a des fenêtres ogivales et un péristyle grec, des colonnettes moresques et des cariatides de la Pienaissance, le toit d'une pagode indienne et les murs d'un temple égyptien. A chaque carrefour, on voit quelque chose qui transporte l'imagination à mille lieues de l'endroit où l'on se trouve. Ici c'est une réminiscence confuse de Venise, ailleurs une vague ressemblance avec Rome ; là Séville vous revient à l'esprit, plus loin vous pensez à Cologne, ou bien il vous semble être dans une rue de Paris. Toutes ces formes déjà connues, qu'on retrouve ici toutes noircies par la fumée et le brouillard, y semblent devenues plus austères, comme attristées de se trouver loin de leur pays, et ennuyées de cette atmosphère épaisse, de ce bruit, du spectacle de celte vie fatigante. De plus, cette profusion exagérée de colonnes, de frontons, de petites tours, de reliefs, d'ornements, de formes monumentales, fatigue à force d'ostentation. Tout cet art a l'air d'une chose importée de l'étranger, qui ne se trouve pas à sa place. C'est une accumulation, un gaspillage de

SOUVENIRS DE LONDRES. 27i

richesse et de luxe, qui veut à toute force se monder : on devine la ville opulente qui a payé la beauté au poids de l'or.

Ces rues bordées de palais princiers font contraste avec d'autres longues rues, bordées d'innombrables maisons toutes de la môme couleur, toutes de la même hauteur, toutes de la même forme, dont le toit est caché, si bien qu'elles paraissent sans couverture; sans persiennes, sans balcons, nues comme des murailles de bastions, et, dans quelques rues, noires comme la gueule d'un four, avec des portes et des fenêtres entourées de blanc, ce qui leur donne l'aspect d'énormes catafalques ; dans d'autres parties, d'un r.ouge sombre, d'un jaunâtre visqueux; on les dirait faites de boue et de suie. On marche entre ces couleurs et ces murailles pendant des lieues, sans rencontrer un seul édifice qui rompe cette uniformité mélancolique, une seule maison qui rappelle la ville riche et magnifique.

Mais, par contre, la richesse et la magnificence des beaux quartiers vous émerveillent. A chaque pas, vous vous trouvez devant un palais immense, surchargé de bas-reliefs et d'ornements, et vous le prenez pour une résidence royale : t'est une gare de chemin de fer, un hôtel, une maison de commerce. Des rues entières sont bordées des deux cotés par ces splendides colosses, dont chacun, vu

de l'extrémité opposée de celui qui le touche, semble déjà fort lointain, et montre vaguement sa masse noire à travers le brouillard comme un immense rocher taillé à pic. Le grandiose qui se trouve éparpillé dans les autres villes, et qu'il faut y chercher, vous entoure ici ; et ce qui dans les autres villes vous paraît grandiose, transporté ici, se perdrait dans la foule. Vous traversez une ville monumentale, une ville de palais, silencieuse comme si elle était inhabitée, et vous arrivez dans une ville de fabriques, où vous entendez mille bruits, sans voir personne; de là vous passez dans un vaste faubourg, où fourmille un peuple immense et où l'on n'entend presque aucun bruit, et, en sortant de ce faubourg, vous rentrez dans une ville de palais. Vous n'errez pas dans une ville, vous voyagez à travers un pays.

Qui peut dire les mille impressions fugitives qu'on éprouve en se promenant seul dans une ville comme Londres? L'admiration se fait sentir par intervalles, comme par accès; mais, entre ces accès, on n'éprouve le plus souvent qu'ennui et fatigue. Dix fois par heure on se demande : Mais est-ce que je m'amuse réellement? N'est-ce que cela, le plaisir qu'on éprouve en voyageant ? Parfois vous êtes saisi subitement de la crainte de tomber malade au milieu de la rue, d'être touché par n'importe qui, porté n'importe où. A certains

endroits, des analogies mystérieuses de lieux, de circonstances, de personnes, \ous feraient croire que vous êtes déjà venu là, à une épotjue éloignée, à cette môme heure, avec ces mêmes effets de lumière, et cette môme odeur dans l'air. Par moments, il vous prend une gaieté sans cause, un amour subit du payk où vous êtes, qui vous fait regarder tous les passants avec bienveillance, comme s'ils étaient vos amis. Dans d'autres instants, un regard méfiant, une réponse brusque d'un inconnu, change le cours de vos idées, vous fait voir tout en noir, vous rend le pays odieux. Le son lamentable d'un orgue, dans certaines rues sombres et peuplées, vous fait penser vaguement aux mystères sans nombre de misères et de crimes qui se cachent dans ces immenses fourmilières humaines, et vous inspire l'ardent désir d'être hors delà, au grand air, dans une villa solitaire que vous aurez aperçue à la volée, dix ans auparavant, par la portière d'une diligence.

A une certaine heure, me trouvant près d'une station, je voulus faire une promenade par le chemin de fer souterrain. Je descends deux ou trois marches, et je me trouve tout à coup passé du jour à la nuit : des lumières, du monde, du bruit, des trains qui arrivent et qui disparaissent dans l'obscurité. Le mien arrive, s'arrête : des gens se précipitent dehors, d'autres sautent dans les wagons;

pendant que je demande où sont les secondes classes, le train est parti. « Mais comment s'y prend-on donc ici? » dis-je à un employé. «Ayez un peu de patience, me répond-il, en voici un autre. » Là, les trains ne se succèdent pas, ils se suivent. L'autre Irain arrive, j'y monte, et le voilà parti comme une flèche.

Alors commence un spectacle nouveau : on court entre les fondations de la ville, dans l'inconnu. D'abord, on s'enfonce dans la nuit noire, puis on voit pour un instant la pâle lueur du jour, puis de nouveau l'obscurilé, rompue çà et là par des lueurs étranges. On passe au milieu des mille lumières d'une station qui apparaît et disparaît en un instant ; puis, ce sont des trains qui passent et qu'on ne voit pas ; un arrêt subit, les mille visages d'une foule qui attend, éclairée comme par le reflet d'un incendie ; et puis on repart au milieu d'un bruit assourdissant de portières fermées, de cloches, de sifflements; puis d'autres trains, d'autres ténèbres., d'autres clartés, d'autres stations éclairées, d'autres foules qui passent, qui arrivent, qui s'éloignent ; enfin on arrive à la dernière station. Je saute en bas, le train disparaît, je suis poussé vers une porte, je suis à demi porté sur un escalier, je me retrouve à la lumière du jour Mais où suis-je? Quelle ville

est-ce là? Comment sortirai-je d'ici? Patience:

«liions un peu dans une brasserie pour y étudier notre plan.

Après une étude sérieuse, je réussis à trouver le moyen d'aller au British Muséum, celui de tous les musées de Londres qui m'inspirait le plus de curiosité. Je traversai à la hâte les immenses salles de la sculplure, les salles assyriennes, les salles égyptiennes, et je m'arrêtai dans la salle des manuscrits pour considérer le bail de Shakespeare et Je contrat de vente du Paradis perdu, et les autres innombrables autographes des plus grands artistes et des plus grands monarques du monde. Mais de tous ces autographes, deux sur tout me frappèrent, vivement, et je ne pouvais en" détacher mes yeux. Ce sont deux petites feuilles: sur l'une d'elles est écrite une addition, et sur l'autre sont tracés quelques petits cercles, les uns disposés sur une ligne dans le milieu, les autres rassemblés dans un coin; et l'addition, comme les cercles, semble avoir été tracée par une main agitée. Ces deux feuilles de papier sont certainement, entre les trésors du musée, ceux sur lesquels il fut écrit et dessiné dans les moments les plus solennels. Quelle tempête grondait dans 1 âme de ces deux hommes, pendant qu ils traçaient ces nombres et ces cercles! Les nombres représentent les forces de l'armée anglaise, et ils furent écrits très peu d'instants avant la bataille

de Waterloo ; les cercles représentent les vaisseaux de la flotte anglaise et de la flotte française, et lurent tracés au moment de la bataille d'Aboukir; l'addition est de Wellington, le croquis est de Nelson. Des manuscrits de Galilée, de Newton, de Michel-Ange, de Franklin, de Washington, de Molière, de Charles-Quint, de Pierre le Grand, de Durer, de Luther, du Tasse, de Rousseau, de Cronrsvell, il y en a, en veux-tu, en voilà. iMais, chose étrange : aujourd'hui, je donnerais je ne sais quoi pour avoir sous les yeux un seul de ces papiers; eh bien, alors, quand je n'avais qu'à me baisser pour les voir, je n'éprouvais pas la moindre curiosité; et, chose plus étrange encore, je prévoyais, j'étais sur que je me repentirais de ne pas les avoir regardés. Je me le reprochais, je me demandais à moi-même : « Mais pourquoi n'es-tu pas curieux?» et je me répondais :*« Je n'en sais rien ! » Mais j'étais possédé de la folle envie de m'en aller, et je parcourais ces salles avec une indifférence de barbare pour ces trésors, au milieu desquels on pourrait passer un mois dans une succession continuelle de plaisirs.

« Mi paglii no ! »

En sortant du musée/j'entendis marmotter ces mots par un inconnu qui y arrivait. 0 douce langue ! me dis-je, et je m'arrêtai pour regarder l'inconnu. Il avait l'air d'un ouvrier et causait

avec une femme qui paraissait être sa femme. Il s'aperçut que je m'étais retourné, il se retourna aussi, et me surprenant à sourire, voyez un peu quel imbroglio ! au lieu de comprendre que j'étais un de ses compatriotes, perdu dans la grande mer de Londres, que son pagfii no m'avait rafraîchi le le cœur, et que, si j'avais osé, je l'aurais invité à dîner avec un plaisir extrême, ne s'avisa-t-il pas de croire que je lançais des œillades à sa femme, et de répondre à mon tendre regard en me faisant des yeux de basilic? Et, voyant que je continuais à regarder de son coté, ne fit-il pas un pas en avant, comme s'il allait me tomber dessus? «Lombard ingrat! » murmurai-je tristement en reprenant ma route, « tu m'as frappé au cœur ! Mais va, pour l'amour de notre mère commune, je te pardonne! »

Avant le soir, je voulus encore faire une course par le chemin de fer aérien, et je pris un billet d'aller et retour pour un point quelconque de la ville. C'est un plaisir tout différent, mais non moins vif que celui de la promenade souterraine. On court entre les toits, dans la région de la fumée et des hirondelles, à travers une forêt sans fin de cheminées, de tuyaux, de girouettes, de lucarnes, de pignons; on voit mille petites retraites inconnues, de cette informe, capricieuse et bizarre architecture qui pullule comme la végétation

sauvage d'un immense terrain perché au dernier étage de la grande ville ; on découvre mille petits mystères de petites fenêtres, de tanières humaines, d'habitations qui semblent des cages suspendues entre le ciel et la terre, et où nichent pourtant des familles nombreuses avec leurs petits jardins aériens ; on voit en bas, au fond des rues, la foule noire au-dessus de laquelle on passe comme au-dessus d'un torrent dont on entend à peine le mugissement ; et. tout à l'entour, le regard s'étend à une grande distance, découvrant par instants la Tamise, les mâts des bâtiments du port, la verdure des grands parcs, les cheminées des usines des faubourgs,-tout enfin, excepté les limites de ce merveilleux panorama.

Il me restait encore à faire un peu de chemin en omnibus; je grimpai sur l'impériale du premier que je vis ; je me laissai conduire jusqu'au terme de la course, et puis je revins à l'endroit d'où j'étais parti. Tout en cheminant, j'eus plusieurs fois occasion de in'étonner de la désinvolture très familière avec laquelle chacun de mes voisins, pour passer d'un coté à l'antre des banquettes, se servait de mon épaule comme point d'appui, en me faisant sentir tout le poids de sa personne, et, quand il otait sa main, me donnait une secousse vigoureuse, comme un gymnaste qui jette au loin le bâton dont il s'est servi pour

sauter un obstacle. Le premier qui me rendit ce service, me prenant à Fimproviste, me laissa tout ahuri. Je me retournai, comme de raison, complant au moins sur la compensation d'un sourire d'excuse. Mais quoi ! l'homme m'avait déjà tourné le dos, sans prendre la peine de regarder comment j'étais fait. Quand je vis que c'était l'usage, je pris mes précautions, et, chaque fois que je vis un de mes voisins étendre la main, je lui présentai mon épaule, comme pour lui dire : Servez-vous ! et, en me tenant ferme jusqu'à ce qu'il fût passé, je fus un peu moins maltraité.

Je trouvai sur cet omnibus une compensation dans le plaisir que j'éprouvai à m'apercevoir qu'on peut très bien causer avec agrément sans se comprendre. Un jeune homme, assis près de moi, m'adressa la parole en anglais; il paraissait fort gai. Je lui répondis en français : « Je ne comprends pas. » Mais il ne comprit pas que je ne comprenais pas, et continua en riant. Je lui fis signe avec la tète qu'il perdait son temps, qu'il ne prit pas la peine de me parler. Le hasard voulut que mon signe de tète négatif tombât juste en réponse à une question qu'il m'avait faite ; il continua, plus animé que jamais. Alors, puisque cela lui faisait tant de plaisir de parler, je fis semblant de comprendre, souriant à demi, et faisant des signes

qui pouvaient convenir à peu près à tout ce qu'il pouvait me dire. Puis, commençant à m'ennuyer de mon personnage muet, je pensai que, s'il me parlait une langue que je ne comprenais- pas, je pouvais bien lui parler une langue qu'il ne comprit pas non plus ; et j'entamai un discours en italien. 11 élait nuit noire; cependant il se mit à rire, me frappa sur le genou avec sa main, et resta à m'ccouter avec le même air de curiosité que si je lui avais chanté une chansonnette; puis il parla de nouveau en anglais, et ainsi de suite, à notre mutuelle satisfaction, jusqu'à ce que l'omnibus s'arrêtât; nous descendîmes, il me donna un prospectus d'une Société de navigation à vapeur, dont il devait, j'imagine, être un agent; et nous nous séparâmes en nous serrant la main comme deux personnes qui se seraient trouvées complètement d'accord sur toutes les queslions du jour.

Le soir, je n'eus pas le courage de défier le spleen, et je le fuis en me réfugiant de bonne heure à l'holel. Si j'avais pu payer quelqu'un pour qu'il m'écoutât, je lui aurais volontiers donné une demi-guinée, tant j'avais besoin de me répandre en bavardages, après avoir vu tant de choses sans pouvoir en raconter une ! Ne sachant que faire, je me mis à préparer les comparaisons et les images dont je me servirais, au logis, pour donner

SOUVENIRS DE LONDRES. 2xl

idée de la grandeur de Londres; et comme depuis plusieurs jours je ne faisais que feuilleter des Guides et demander des renseignements, la matière ne me manquait pas.

« Apprends donc, disais-je à une chaise chargée de représenter un ami intime, que Londres a seize milles de long et en a trente-cinq de tour ; que les faubourgs qui s'y rattachent contiennent la population de Florence, comme Grecnwich, ou la population de Rome, comme Chelsea, ou la population de iMarseille, comme Hackney ; que rien qu'avec les domestiques qui sont à Londres, on ferait une armée plus nombreuse que l'armée italienne en temps de paix ; qu'avec les becs de gaz qui éclairent ses dix mille rues, on pourrait éclairer une rue longue comme le quart de la circonférence de la terre; que, en supposant qu'il faille dix litres de bière pour griser un Allemand, il y aurait, avec Je bière qui se boit à Londres en un an, de quoi griser deux fois toute l'armée allemande sur le pied de guerre ; qu'en mettant à la file tous les bestiaux qui se mangent en un an à Londres, on ferait une ligne non interrompue qui traverserait toute l'Europe du détroit de Gibraltar à l'extrémité septentrionale de la Russie ; qu'avec les huîtres que Londres engloutit en un an, on couvrirait tout le Champ de Mars de Paris, avec le pont d'Iéna et la place du Trocadéro; et que vingt

mille voitures passent chaque jour sur le pont de

Londres. »

Le lendemain matin, j'allai voir le Palais de Cristal.

Le court trajet de la station de Victoria au Palais de Cristal offre la variété d'un long voyage. On passe d'abord, au milieu d'autres trains rapides, sur un large pont, qui est comme une place suspendue sur la Tamise, où les rails se croisent en si grand nombre qu'il présente une surface qui semble toute de for. On passe près du grand parc de Battersea. Puis, c'est une succession de stations, de galeries, d'usines entourées de centaines de maisons d'ouvriers, qui forment comme des villages à l'intérieur de la ville : toutes ces maisons sont de même forme et de même couleur, chacune d'elles a son petit jardin, et on voit partout des essaims d'enfants. Puis, ce sont d'autres parcs, des squelettes d'édifices immenses, des ébauches de petites villes qui seront bâties et peuplées dans quelques mois, des magasins, des jardins, des châteaux, des cimetières, et, aussi loin que la vue peut s'étendre, de grands tas de matériaux qui prédisent d'autres villes futures. Sous

les tunnels, sur les pignons des toits, sur les arbres, sur les bords de la roule, une quantité prodigieuse d'annonces charlatanesques, qui vont se surpassant les unes les autres comme des cris de vendeurs dans un marché, et donnent à ces lieux l'aspect fantastique d'un bazar qui couvre toute une province.

Enfin, on aperçoit sur la cime d'une colline la masse énorme du Palais de Cristal, qui montre à tout le comté de Kent la majesté délicale de ses voûtes transparentes.

A l'intérieur, c'est une seule immense salle, un petit univers. À première vue on ne distingue rien. D'une cour on passe dans un café, d'un café dans un bazar, d'un bazar dans un jardin, d'un jardin dans un musée. Au milieu des cyprès, des lauriers, des aloès, des palmiers, de toutes les plantes opulentes de la zone torride, les girafes allongent le cou. et les statues d*e Michel -Ange lèvent la tête. Entre les sphinx d'une cour égyptienne, on aperçoit de loin une maison grecque, avec le groupe de Laocoon et la Vénus de Milo. De la maison grecque, on va dans une maison romaine, d'où le regard plonge dans les petites chambres mystérieuses de l'Alhambra, et de l'Alhambra on voit la cour intérieure d'une maison de Pompéi. On sort, on passe entre des groupes de lions et de tigres qui se montrent les dents,

entre deux rangées d'aigles et de perroquets , et on arrive dans une cour byzantine, d'où, par une enfilade de portes, on voit la cour d'une maison du moyen âge, une salle d'un palais de la Renaissance et une chapelle d'église gothique. On avance, entre les monuments funéraires, les fontaines, les portes historiées, et tous les chefsd'œuvre de la sculpture moderne, et on arrive, au milieu d'une foule nombreuse, à la porte d'un théâtre où l'on joue le Trouvère. Un peu plus loin, d'un côté on voit un orchestre qui peut contenir trois mille musiciens, sous une demi-coupole large deux fois comme celle de Saint-Paul ; et du côté opposé, un amphithéâtre où un professeur fait une leçon de mathématiques. On passe devant des théâtres de comédie, des chambres noires, des cirques; on entre dans un labyrinthe de grands bazars en forme de temples et de kiosques, où sont exposés les plus beaux produits de l'industrie de tous les pays, du Caire à Birmingham et de Paris à Pékin. On passe par des corridors pleins de bibliothèques, entre de longues rangées de pianos, de voitures, de meubles, de vases de fleurs, et on va s'égarer parmi les arbres et les cavernes d'un bois peuplé de sauvages d'Afrique et d'Océanie, dispersés, chassant les bêtes fauves, ou réunis par familles autour des feux, ou postés derrière les pierres, et nous visant avec leurs flèches.

On monte par une échelle : devant nous s'allongenl à perte de vue des galeries où l'on peut faire plusieurs milles au milieu des tableaux, des aquarelles, des photographies, des bustes d'hommes célèbres. Et, au-dessus de celles-ci, il y a d'autres galeries aux mille détours, d'où l'on embrasse d'un coup d'œil, en regardant au dehors, la belle campagne du comté de Kent ; et, en regardant en bas, tout ce fantastique dédale de salles, de jardins, de cours, de théâtres, de restaurants ; la foule qui monte, descend, se presse à l'entrée des théâtres, disparaît et reparaît entre les arbres et les statues ; et, sur celte prodigieuse variété de formes, de couleurs et de scènes, sur ce monde en raccourci, au-dessus duquel s'arrondit un ciel de cristal, la lumière du soleil qui se répand et étincelle de toutes parts, jetant des arcs-en-ciel, des éclairs et des gerbes d'étoiles le long des parois et des voûtes azurées.

En retournant à Londres, il m'arriva une aventure qui me fit regretter amèrement de ne pas savoir l'anglais. Il y avait dans le wagon un monsieur qui fumait sa pipe ; j'allumai le dernier cigare de Virginie d'un reste de paquet que j'avais apporté de Paris. Je l'avais à peine allumé, quand une dame entra. Je fais un geste pour lui demander si la fumée la gêne : elle me répond en anglais quelques mots, qui d'après l'expression de

son visage me paraissent signifier : oui, elle me gêne. Je recueille toute mon énergie pour le sacrifice, et je jette mon cigare par la portière. 11 n'était pas encore tombé par terre, que l'homme à la pipe me saisit par le bras, et me fait comprendre en français que la dame avait répondu a que la fumée lui plaisait, au contraire. » Je regardai la portière, ma main vide, la dame qui riait, et je me pâmai comme si f allais mourir.

'Arrivé à Londres, j'allai à l'abbaye de Westminster, la Santa Croce de l'Angleterre.

En entrant dans cette église, si on était seul, on se prosternerait le front sur le pavé.

Un panthéon de cette espèce est un immense argument de marbre en faveur de l'immortalité d% l'âme.,

A peine entré, on lève les yeux vers les hautes ogives des voûtes, puis on les promène sur le peuple de statues qui vous entoure. Là les grands hommes sont en foule, ils se pressent, ils se cachent les uns les autres. Au bout de quelques pas, on rencontre Pitt, Palmerston, Ptobert Pecl, avantgarde digne de la légion. Dans un coin, Pascal Paoli. Les simulacres des gloires suprêmes sont mêlés à ceux des gloires inférieures, et ils les illuminent au lieu de les jeter dans l'ombre. C'est un panthéon divinement démocratique. Les grands princes dorment à côté des grands poètes. Près de

Shakespeare il y a un pédagogue : André Bell. Près de Newton, un porte-drapeau. Entre deux amiraux victorieux, Garrick, Facteur, qui se présente, le sourire sur les lèvres, entre les coulisses d'un théâtre. Au milieu d'une foule de chambellans, de prêtres et de ministres, entre lesquels on passe indifférent, on rencontre de chères et glorieuses images qui font battre le cœur comme des amis retrouvés en pays inconnu : Gray, Milton, Goldsmith, Thomson, Thackeray, Addison, et le dernier, aimé et regretté à l'égal des plus grands, Charles Dickens. A«côté des capitaines fameux qui ensanglantèrent la terre et la mer, resplendit la gloire intacte et sereine des grands bienfaiteurs : les apôtres de l'abolition de l'esclavage; Hanway, le philanthrope; Wintringham, le médecin; James Watt, l'inventeur de la machine à vapeur : auprès de la grandeur rayonnante du génie, la grandeur austère des âmes intègres, des caractères indomptables, des longues vies écoulées dans des travaux patients et des sacrifices ignorés. Mais quelles pensées différentes, dans ces chapelles revêtues de merveilleuses broderies de pierre, où l'on marche entre les tombeaux des princes, au milieu des souvenirs de la puissance et des malheurs de sept générations de rois! Si tout le sang que le poignard ou la hache firent couler des veines dos

morts ensevelis entre la tombe de Henri VII et celle d'Edouard le Confesseur venait tout à coup à se répandre dans le sanctuaire, il n'y resterait pas un pavé sans tache. Marie Stuart, lord Stafford, le mari d'Anne, duchesse de Somerset, décapités; Thomas Tyrme, assassiné; Thomas de YYoodstock, duc de Salisbury, assassiné; Aymer de Valence, comte de Pembroke, assassiné; Richard II, assassiné ;*Spencer Parceval, chancelier du trésor, assassiné; Nicolas Bagenall, étouffé dans' son berceau par sa nourrice. Quand j'eus fait le tour û*es chapelles, je saisis un moment où le gardien regardait ailleurs pour m'asseoir sur le vieux trône des rois d'Ecosse; et puis je touchai de ma main la pierre où le patriarche Jacob reposait sa tête quand il eut la vision divine.

Qui n'a pas vu pleuvoir à Londres, n'a pas vu Londres; et j'eus ce plaisir le matin où j'allai voir le tunnel sous la Tamise. Je compris alors comment, par un temps pareil, on peut être pris de la tentation de «e brûler la cervelle. Les maisons dégouttent comme si elles suaient; l'eau n'a pas l'air de descendre du ciel, mais de sortir des murs et de la terre ; les couleurs sombres des maisons deviennent plus sombres, et prennent une apparence huileuse; les entrées de ruelles semblent des ouvertures de grottes; tout paraît sale, suintant, moisi, sinistre; l'œil ne sait où

se poser pour ne pas rencontrer quelque chose de désagréable; on sent des frissons qui vous font l'effet d'un pressentiment de malheur ; on éprouve une sensation pénible de fatigue, un dégoût de toute chose, un désir inexprimable de disparaître comme un éclair de ce monde ennuyeux.

Tout en pensant ces choses, je disparus véritablement du monde, en descendant par un escalier tournant éclairé, qui s'enfonce dans la terre, sur la rive droite de la Tamise, vis-à-vis la Tour de Londres. Je descendis, je descendis, entre deux parois sombres, et je me trouvai enfin devant l'ouverture circulaire du gigantesque tube de fer qui ondoie comme un grand boyau dans le ventre énorme du fleuve. L'intérieur de ce tube se présente comme un corridor souterrain, dont on ne voit pas la fin. Il est éclairé par une rangée de lumières à perte de vue, qui répandent une clarté voilée, comme des lampes sépulcrales; on y avance parfois longtemps sans rencontrer personne ; les parois suintent comme les murs d'un aqueduc ; le sol remue sous les pieds comme le pont d'un bâtiment ; le pas et la voix des gens qui viennent à votre rencontre rendent un son caverneux, et on les entend avant de voir les personnes, qui, de loin, ont l'air de grandes ombres; il y a là, enfin, un je ne sais quoi de mystérieux, qui, sans faire peur, met au cœur une vague inquié-

tu de. Quand, enfin, on est arrivé au fond, et qu'on ne voit plus l'ouverture ni d'un côté ni de l'autre, qu'il règne un silence de catacombe, qu'on ne sait combien de chemin on a encore à faire, et qu'on se dit qu'on est au fond de l'eau, dans la profondeur obscure du fleuve où expirent les suicidés, que les navires passent audessus de nous, et que s'il se faisait une crevasse dans les parois nous aurions à peine le temps de recommander notre âme à Dieu : en cet instant, combien le soleil paraît beau !

Je crois que je n'avais pas fait loin d'un mille quand j'arrivai à l'ouverture opposée, sur la rive gauche de la Tamise; je gravis un escalier semblable au premier, et j'arrivai devant la Tour de Londres.

Ces monuments exécrables de la cruauté et du malheur de l'humanité m'ont toujours inspiré une répulsion plus forte que ma curiosité; pourtant, me rappelant les noms de ceux qui moururent entre ces murs, je me sentis comme forcé d'entrer. A peine a-t-on passé la première enceinte, que les souvenirs terribles accourent en foule. Le château, construit en forme de pentagone, est surmonté de huit tours, dont chacune rappelle un prisonnier fameux et une mort tragique. Dans l'une furent assassinés les enfants d'Edouard V; dans une autre, Henri AT ; clans une troisième, le

sol VENIRS DE LONDRES. 29!

duc de Clarence, frère d'Edouard IV, fut noyé dans un tonneau. La reine Elisabeth fut enfermée dans la tour des (Hoches ; c'est dans celle de Beauchamp qu'Anne Uoleyn passa les derniers jours de sa vie; Jeanne Grey habita la tour de Briques. En faisant quelques pas, on arrive au lieu des supplices secrets, où, entre autres victimes, Jeanne Grey fut décapitée. A peu de distance est la petite chapelle où sont enterrés Anne Boleyn, Robert De véreux, Catherine Howard, et d'autres qui furent poignardés ou étranglés dans les cachots. Le château, nu et lugubre du dehors, est encore plus triste à l'intérieur. Les escaliers, étroits et écrasés par les voûtes, conduisent à de grandes salles mornes, à de longs corridors à peine éclairés, à des cellules sinistres, à ces sépulcres de vivants où s'arrachèrent les cheveux et se frappèrent la tête contre les murs tant de captifs affolés par le désespoir.

L'esprit, se distrait un peu de ces pensées au milieu des splendides armures des rois et des princes, réunies dans les salles du rez-de-chaussée ; puis il y retombe, en voyant l'horrible cachot où Walter Ralêigh, le favori d'Elisabeth, languit douze années; la hache et le billot encore taché de sang où tombèrent les tètes de centaines de prisonniers de la Tour ; les instruments encore intacts avec lesquels on déchirait les chairs et on écrasait les

os, sans donner la mort. Cris qui échappent à une créature humaine en môme temps que la vie, gémissements qui font frémir, attitudes, paroles suppliantes qui déchirent le cœur, résistances désespérées de victimes qui ne veulent pas mourir, on entend et on voit tout cela par la pensée en errant dans les retraites de cet édifice maudit.

Dans une salle écartée, sous une grande vitrine défendue par un grillage de fer, on voit un amas de sceptres, de diadèmes et de bracelets qui éblouissent comme un rayon de lumière électrique : ce sont les diamants de la couronne d'Angleterre, qui valent à eux tous soixante-cinq millions de livres. En sortant de la Tour de Londres, je vis pour la première fois dans une brasserie un homme ivre de (jin. Il me fit horreur. Je ne croyais pas que l'ivresse pût changer un homme de cette manière. Nos ivrognes de vin, qu'ils soient ultra-gais ou qu'ils tombent de sommeil, sont, on peut le dire, agréables à voir, en comparaison de ces hommes à la face bouleversée et convulsionnée, d'une pâleur de mort, avec une expression de malaise et de folie, et des yeux fixes et entr'ouverts comme les yeux d'un cadavre. Et on voit ces malheureux, en cet état, boire encore à grandes gorgées cet affreux liquide, tomber comme foudroyés, donner de la tête contre les tables et contre les murs sans savoir ce qu'ils font ; et les spectateurs rient !

Mais ce qui dans les parcs et par les rues de Londres me dédommageait de ce laid spectacle des ivrognes, c'était la vue des enfants, ces charmants cillants anglais qui méritent leur réputation, d'être les plus frais et les plus gracieux qu'il'y ait au monde. Depuis la couleur d'or de Ja guinée jusqu'au blond cendré de la soie la plus claire et d'un épi frais de maïs, on voit des cheveux de toutes les nuances de blond, tombant en ondes brillantes qui font venir l'envie d'y donner un coup de ciseaux en passant. Il y a de petites joues de toutes les teintes de la rose, depuis celle des feuilles pâles qui revêtent la fleur jusqu'à celle des petites feuilles purpurines qui entourent le pistil ; de petites bouches vermeilles, à s'étonner que les oiseaux ne viennent pas les becqueter ; des yeux célestes, une candeur à faire honte aux petits anges qui voltigent autour des Conceptions de Murillo. Si je n'ai pas emporté une brassée de ces babys, c'est seulement parce que je ne savais où les mettre. Mais je n'eus pas la force de résister à une autre tentation. Un jour, à Green-Park j'en attrapai un qui passait à ma portée, je l'embrassai à lui couper la respiration, et, le rendant à la bonne qui était accourue pour le sauver, je la regardai d'une façon suppliante, comme pour dire : Excusez-moi, j'en avais besoin.

Les enfants me font penser à la célèbre exposi-

tion de figures de Mme Tussaud. Je ne me repcns pas d'y être allé; mais j'y éprouvai une impression plus pénible qu'agréable. A peine enlré, je me trouvai devant le cadavre de Napoléon III, étendu sur un lit, en grand uniforme de maréchal, si admirablement imité, que j'eus de la répugnance à m'en approcher. Pendant que je le regardais, je vis du coin de l'œil un monsieur, tout près de moi, qui faisait un geste de douleur; je me retournai, je le regardai en face, et je reculai avec un frisson : c'était Pietri (de cire), habillé de noir, debout au milieu de la foule comme un spectre. Dans la grande salle où il y a des centaines de rois, de reines, de généraux, des cours entières d'Angleterre et d'Espagne avec les brillants costumes de diverses époques, je respirai plus librement. En faisant le tour du trône d'un roi d'Aragon, je rencontrai le toupet de Thiers; puis je serpentai entre l'empereur Guillaume et le prince Frédéric-Charles, et je passai devant Jules Favre et Bismarck, qui discutaient avec chaleur dans un coin écarté. Je traversai à la hâte la salle où sont réunis les plus fameux malfaiteurs de l'Angle, terre. Ces faces de crétins féroces, ces attitudes fourbes, ces vêtements tachés de sang dans cette demi-obscurité qui laisse à peine deviner l'imitation, me firent horreur. Si, à ce moment, quelqu'un eût jeté un cri derrière un rideau,

j'aurais cru qu'un de ces assassins lui avait planté un couteau dans le cœur.

J'allai un jour voir cette fameuse Banque d'Angleterre, qui a la bagatelle de neuf cents employés, auxquels elle donne la misère de six millions d'appointements, qui possède dans ses coffres quatre cents millions en or et en argent, et conserve sous une cloche de verre un billet qui vaut vingt-cinq millions. J'entrai dans la grande salle où se font les payements. Cent employés, placés à cent guichets, distribuent avec une rapidité de prestidigitateurs de l'argent et de l'or, en rouleaux, à poignées, à pelletées, et les créanciers remplissent à la hâte leurs poches et leurs sacoches, et se sauvent comme des voleurs, en jetant autour d'eux des regards défiants. Il faut voir les éclairs des regards, les sourires, les contractions des sourcils et des lèvres, les mille mouvements expressifs mais inexprimables des visages à la vue de l'or; il faut voir cet or comme il glisse, s'échappe, roule, brille, produit des tintements qui semblent des éclats de rire, et fait toutes sortes de coquetteries : il semble vivant et plein de malice. Moi aussi, devant ce spectacle, j'éprouvai pour la première fois un trouble blâmable, et je fis une telle mine que quelqu'un qui m'eut regardé en ce moment eût pu crier : Arrêtez-le! Ce sentiment, à dix-huit ans, je'ne l'aurais pas éprouvé. A cet âge

on s'inquiète peu de n'être pas riche. « La jeunesse, comme a dit un grand poète, est une attente mystérieuse, et parmi les mille choses qu'on attend de l'avenir indécis et lointain peut se trouver aussi la richesse. » On croit encore vaguement aux héritages de parents inconnus, et aux liasses de billets de banque trouvées sur la table de nuit, un soir, après le théâtre, envoyées on ne sait par qui. Mais chaque année qui passe efface un mot de ces promesses fantastiques de notre bon génie, et alors la vue de l'or nous rend pensifs et éveille de mélancoliques désirs : non pour l'amour de l'or, mais pour cette précieuse indépendance que nous enlève le travail forcé; pour pouvoir travailler dix ans sur un livre, pour apprendre quatre langues, pour faire un voyage en Afrique, pour pouvoir offrir à la bien-aimée un diadème de rubis et un palais de granit.

J'allai le même jour voir cette célèbre brasserie de Barklay, qui paye à l'État un impôt de quatre millions et demi, et consomme en moyenne trois cent mille hectolitres d'orge par an. Après avoir un peu erré par les rues du quartier de Southwark, à la recherche de la porte, je demandai où elle était, et on me fit comprendre, à mon grand étonnement, que je me trouvais déjà dans la brasserie, et que je n'avais fait jusque-là que me promener entre ses murs. « Mais appclcz-la donc la ville de

Barklay! » dis-jc à mon guide. Le flegmatique Anglais sourit, et, par reconnaissance, se répandit en explications minutieuses, en me faisant circuler dans les interminables labyrinthes de ces édifices, autour de lacs d'écume, entre des tonnes titaniques, et de bruyantes cascades de bière; et quand enfin je lui demandai une trêve pour mes pauvres jambes, il me mena me reposer sur une haute terrasse. De là, me montrant de son bras étendu, comme un général son campement, ce vaste ensemble de maisons, de magasins, d'écuries, de greniers et de cours qui forment la brasserie Barklay : « Voilà, me dit-il fièrement, la plus grande brasserie de la terre ! »

Ce même soir, je repassai devant la Banque d'Angleterre, je vis la Bourse, et je restai quelque temps au milieu de ce croisement de rues où s'agite le grand commerce de Londres ; et puis, fout pénétré par ce spectacle, je revins chez moi, possédé d'une fureur inaccoutumée de me jeter dans les affaires et d'amasser des richesses. A quoi bon écrire? me disais-je. Il faut agir! Qu'est-ce que cela signifie, de passer sa vie à se répandre en paroles? C'est une vie de rhéteur. Il faut travailler dans le solide. Grâce au ciel, j'ai encore le temps. 11 y en a bien d'autres qui se sont mis dans le commerce plus tard que moi, et qui ont pourtant réussi à faire fortune. Quand je serai de retour

en Italie, je me donnerai du mouvement, je chercherai, je ferai quelque chose. Mes amis riront ? Qu'ils rient! Je rirai, moi aussi, quand je me serai fait bâtir une villa àFiesole... Voyons un peu quelle branche je pourrais tenter.... Il faut commencer petitement. Des vins, des liqueurs... je ne dis pas... le coton.... — A ce moment, il me sembla voir un petit doigt blanc étendu vers moi, et entendre une voix musicale me demander : Toi? — Alors je me mis à rire, et je renonçai au commerce.

Pour bien voir les musées de Londres, il faut être riche ; c'est-à-dire qu'il faut pouvoir s'installer commodément pour un an dans la grande ville. Sinon, les visites aux musées ne vous rapportent que des marches forcées. Il me semble encore être dans les interminables salles de cette halle universelle qu'on nomme le musée de South-Kensington, espérant toujours, à chaque nouvelle salle où j'entre, que ce sera la dernière, et laissant tomber mes bras de découragement, à peine arrivé à la porle, en en voyant une autre à la suite de celle où je suis. C'est tout au plus si je me souviens des fameux cartons de Raphaël, et d'un merveil-

lcux Eamlet de Lawrence qui m'arrêta dans un corridor pour me proposer sa terrible énigme. Le petit musée de peinture de la place Trafalgar ne présente pas cet inconvénient; j'ai encore vivants devant les yeux ces immortels Mariés d'Hogarth, qui lui furent payés deux mille livres, et qu'on revendit cinquante ans après pour une somme vingt fois plus forte; les fantastiques combats de lumière de Turner; les tableaux de Raphaël que je cherchais depuis vingt-cinq ans; et enfin ceux des quatre peintres favoris des Anglais : Corrège , Poussin, Murillo, Claude Lorrain. Mais je ne fis que traverser à marches forcées le musée indien, le musée maritime, le collège de chirurgie, où l'on voit le squelette de Carolina Cracami, la fameuse naine sicilienne, qui pouvait se cacher sous un chapeau, et celui de Byrne, le géant irlandais qui en se promenant dans les rues allumait sa pipe à celle des fumeurs du premier étage.

Mais l'impression qui me reste le plus, c'est celle que me fit la Chambre des communes. J'y entrai sans le savoir, — elle était vide, — je regardai, et il ne me vint pas à l'idée que ce fût la Chambre : une salle qui parait petite, décorée avec une magnificence pleine de grâce aristocratique, qui fait penser à un chœur de cathédrale destiné à des chanoines élégants, et qui conviendrait à merveille à un congrès de comtesses en

robes blanches et à cheveux blonds. Quand je sus que c'était la Chambre des communes, cette Chambre où retentit la simple et tranquille éloquence des premiers orateurs du monde, qui se répète ensuite, dépecée en sentences présomptueuses et en citations pédantesques , dans les parlements latins, je m'inclinai respectueusement et je demandai la permission de toucher du bout du doigt le sceptre (the Mace) pour m'infuser, s'il était possible, la vertu peu latine des discussions paisibles.

J'allais, après mes visites fatigantes aux musées et aux palais, me reposer dans les parcs, dans ces grandes oasis du Désert peuplé de Londres, où l'âme se réjouit en voyant que le monde n'est pas tout maisons et chemins de fer, où des centaines de jolies femmes, montées sur de beaux chevaux, se promènent dans des avenues dont on ne voit pas la fin, et où des milliers d'enfants éparpillés dans des prés immenses et autour de grands lacs sillonnés par d'innombrables barques, vous font penser avec plaisir que la vie n'est pas toute trafic et fatigue; où la verdure brillante, la gaieté des visages et la mélodie de la musique italienne ravivent en votre âme, avec un tendre désir, l'image de la chère patrie que vous reverrez bientôt. 0 Hyde-Park, Regent's-Park, parc de Victoria, parc de Saint-James, parc de Grcemvich, parc de

Southwark, parc de Battersea, parc de Hollande, bienfaisants consolateurs de mes mélancolies, je vous remercie et je vous salue! Et je pense avec la même gratitude à la colline du château de Windsor, aux petits bois d'Eton, aux promenades de Richmond, aux jardins de Kew, et à tous les gracieux environs de Londres, où je fuyais l'ennui mortel du dimanche. Ah î qui n'a pas vu Londres le dimanche, ne sait pas ce que c'est que l'ennui. Les portes fermées, les fenêtres barrées, les rues désertes , les places silencieuses ; des quartiers entiers abandonnés, où l'on pourrait mourir de faim sans être secouru ni même vu ; une apparence de ville inhabitée ; une tristesse infinie répandue partout : on dirait que les statues sommeillent et que les maisons s'ennuient, et votre bouche s'ouvre en de si longs et si larges bâillements, qu'il vous vient l'idée de vous tater le visage pour voir si vous n'avez rien de disloqué. Londres me paraissait de jour en jour plus grand. Dans quelque direction que j'allasse, je ne parvenais jamais, je ne dis pas à en voir la fin, mais à trouver des maisons plus clairsemées annonçant l'approche de cette fin. Quelquefois, en passant pour la seconde fois dans un quartier, j'y découvrais des parties de ville grandes comme Florence, qui m'avaient échappé la première fois. Tous les jours, même clans les quartiers du West-End que

je fréquentais habituellement, je voyais, comme par enchantement, s'ouvrir devant moi quelque rue immense que je n'avais pas encore remarquée, même sur la carte. Je me mettais en roule le matin, je repassais par des endroits que j'avais parcourus la veille, et je ne les reconnaissais pas; j'arrivais dans un parc où je m'arrêtais pour reprendre haleine et courage; puis je me lançais de nouveau dans le labyrinthe sans fin des rues, tantôt à pied, tantôt en diligence, tantôt en cab, faisant des exclamations d'étonnement à chaque détour de rue, comme quand on arrive au sommet d'un mont et qu'on découvre tout à coup un nouveau pays. J'ai encore dans la tête mille images confuses de carrefours pleins de foule, de grands espaces solitaires, de lointains nébuleux, sans savoir quel jour je les ai vus ni en quelle partie de Londres ils se trouvent ; si bien que souvent ces visions se confondent avec celles de ces villes imaginaires qui vous apparaissent en songe.

La grandeur et la richesse de Londres me faisaient, selon les moments, des impressions bien diverses. Parfois je sentais mon amour-propre d'Italien tout à fait aplati; je me rappelais avec déplaisir les misérables vanleries auxquelles nous nous laissons aller chez nous, en nous comparant à nous-mêmes; je me proposais, une fois de retour en Italie, de les repousser par des sarcas- •

mes: j'aurais voulu être Anglais, pour avoir le droit de regarder les Latins de haut en bas. D'autres lois, au contraire, le spectacle de la supériorité de ce pays me faisait éprouver pour le mien un amour plus vif, mêlé de tendre pitié. Un fils, pensais-je, doit-il aimer moins sa mère parce qu'elle est pauvre et malade? Souvent même cette grandeur ne me paraissait pas enviable. Vanités, me disais-je, vanités ! « À quoi bon, comme demande le berger à Leopardi, tout ce mouvement, celte immense agitation des hommes et des choses? Ces gens-là sont-ils plus contents que nous? Ils ont la richesse ! Eh bien, nous n'avons pas le brouillard, et un pauvre diable au soleil jouit peutêtre plus de la vie qu'un riche à l'ombre. Et n'y at-il pas ici des misères et des douleurs infinies? Cette pauvre Italie me donnait quelquefois des satisfactions d'amour-propre. Quand quelque courtois compagnon de voiture, entendant que j'étais Italien, me lançait un regard à la fois bienveillant et curieux, comme pour chercher sur mon visage quelque chose qui répondit à cette vague image de belles choses et.de vie heureuse qu'évoque le nom de l'Italie dans l'esprit de tout étranger, j'éprouvais un vif plaisir, et je voyais dans la glace de la portière que mes yeux brillaient, et que mes joues étaient devenues couleur de rose.

Mais quelles leçons de modestie vous donnent les voyages! Combien le voyageur trouve restreint le cercle des connaissances et des idées où il vit habituellement, et qui lui paraissait naguère si vaste dans sa maison , au milieu de ses amis et de ses livres ! On voit qu'au moins la moitié de ce qui forme « le trésor d'instruction » que nous avons recueilli, en tant d'années d'observations et d'études , n'a presque aucune valeur dans le pays étranger où Ton se trouve. On s'aperçoit que chez soi , pendant qu'on croyait lire le livre du monde, on n'en lisait vraiment qu'une page, et que mille choses qui nous paraissaient grandes, importantes, capables de remplir la moitié de l'univers, ne sont que des babioles, qui ne signifient plus rien à deux pas de votre maison. A chaque pas qu'on fait en pays étranger, il se fait devant nos yeux une ouverture par laquelle nous voyons jusqu'au fond les abîmes de notre ignorance ; et il nous arrive de ces abîmes un éclat de rire de pitié. Mais il y a des moments, au contraire, où il se fait un mouvement rapide dans nos idées ; nous voyons, nous devinons, nous comprenons en nu clin d'œil tant de choses qui étaient obscures jusqu'alors, que si cette activité fébrile de notre esprit pouvait durer, nous deviendrions des hommes extraordinaires. Quels grands desseins

on forme alors, qui s'évaporent au premier tournant de rue !

Ce qui m'étonne le plus à Londres, après la grandeur et la richesse, c'est l'ordre. Cette ville immense est ordonnée comme un village hollandais. Les fonctions de sa vie s'accomplissent avec une rigueur d'horloge. Un étranger, qui comprend à peine le français, se tire d'affaire tout seul, sans perdre de temps. Les murs et les voitures publiques, couverts d'inscriptions, le guident constamment; à chaque instant, on lui met dans la main un papier imprimé qui lui donne un conseil ou un avis utile. En quelque partie de Londres qu'on s'égare, on n'a qu'à marcher dans le sens du premier train qu'on voit passer sur les toits ; le train vous conduit à une station ; les murs de la station vous enseignent votre chemin pour retourner chez vous. Un jour, je montai sur une voiture sans savoir où elle allait ; je fus conduit à plusieurs milles de Londres; je descendis à une auberge de campagne, et je restai seul. Personne de ceux qui étaient là ne comprenait un mot de français ; je ne pus pas même savoir où j'étais ni quand la diligence repasserait. Je fus un peu inquiet. J'errai dans un village de petites maisons proprettes et de petits jardins bien peignés, où je ne rencontrai que quelques jeunes cavaliers à mine aristocratique, etoùjenevis que quelques blondes

306 SOUVEMRS DE LONDRES.

têtes de miss derrière les vitres des fenêtres ; et il y régnait un silence de cimetière. Que faire? où aller? Tout à coup, j'entendis un sifflement qui m'alla au cœur comme la voix d'un ami, je courus de ce côté-là, et en quinze minutes j'étais à Londres.

La soirée, à Londres, est fort triste pour un étranger. J'eus des spleen féroces. Habitué à la splendeur fantastique des boulevards de Paris, et à leur grand mouvement de fête, je trouvais les rues de Londres sombres et .mélancoliques. Je regrettais les cafés remplis de foule, les riches magasins, même les tableaux dissolvants du boulevard Montmartre, oubliant l'indignation que me causait le spectacle de l'immoralité effrontée, triomphante et éblouissante qui pullule de toutes parts. Mais quel mystère est-ce donc que ces découragements, ces tristesses profondes qui vous assaillent le soir dans une ville qu'on ne connaît pas? si profondes, que parfois on a une figure qui fait pitié aux passants ! Mais pourquoi ? se dcmande-t-on; tu te portes bien, tu as de bonnes nouvelles de chez loi, l'argent ne te manque pas, demain matin tu t'amuseras, dans dix jours tu te retrouveras dans ton pays : pourquoi donc celte lubie de suicide? Qui sait! Moi aussi, comme le lépreux de Xavier de Maistre, quand je voyais passer un couple conjugal avec des enfants, une

nourrice et un baby, tous gais et riants, je ressentais une envie amère et je tournais la tèle d'un aulre côté.

On peu! à Londres, avec des recommandations, obtenir la permission d'accompagner la ronde nocturne de la police dans ces hideux quartiers où grouille la populace des malfaiteurs et des mendiants, et pénétrer dans les repaires où ces misérables, pour quelques centimes, passent la nuit. J'errai dans ces quartiers le jour seulement, entre les maisons où vont s'abrutir les fumeurs d'opium, où se font les bals à un sou l'entrée, où le dilettante de boxe va voir s'abaisser les poings formidables qui écrasent les yeux et brisent les mâchoires; où on trouve des femmes avec la tête cassée parleur mari ivre; où la prostitution commence avec l'enfance et continue dans la vieillesse ; où la férocité, la luxure, la misère, guettent dans les ténèbres, comme des monstres hideux, et s'unissent pour envoyer des victimes à la Tamise, aux hôpitaux et au gibet ; où fermente, enfin, la pourriture de la grande ville, et où Charles Dickens allait boire de la bière avec son domestique.

La plus belle matinée que je passai à Londres fut la dernière, et je la terminai par le plus joli déjeuner cosmopolite que j'eusse fait jusque-là. J'étais moulé sur la tour de Wren, celte tour fameuse qui rappelle un incendie de quatre cent

soixante rues et de quatorze mille maisons, et du haut de laquelle on embrasse d'un coup d'œil le grand mouvement du pont de Londres et de toutes les rues qui y aboutissent sur la rive gauche delà Tamise. Je trouvai là-haut cinq aimables jeunes gens, qui bavardaient en allemand, et écorchaient la langue française, un excepté, avec une désinvolture de garçons coiffeurs; je liai conversation, et, après quelques paroles, j'appris, à ma grande satisfaction, que l'un était de Cologne, l'autre de Manchester, un troisième de Harlem, un de Guadalaxara et le dernier de Lyon ; si bien que, moi compris, le groupe représentait six États : Allemagne, Angleterre, France, Italie, Espagne et Hollande : trois peuples du Midi et trois peuples du Nord, quatre monarchies bien portantes etdeux républiques malades. Nous rîmes de cette curieuse rencontre, car l'Allemand et le Hollandais étaient arrivés là par hasard quelques minutes auparavant, et les trois autres s'étaient réunis de la môme manière le jour précédent; et, prenant l'air grave d'une commission internationale réunie pour un arbitrage quelconque, nous allâmes déjeuner ensemble. Excepté l'Espagnol et un peu l'Italien, les autres étaient des éponges à bière; la table fut bientôt couverte de verres vides, et la conversation devint très animée. Les fumées de la bière avait assoupi les haines et les dissentiments

politiques, et éveillé, par contre, chez tous les six un sentiment d'amour universel, qui se répandait en santés bruyamment portées à la prospérité et à la gloire de toutes les nations représentées, quoique indignement, comme disait le Lyonnais, dans ce gai conciliabule, qui aurait dû servir (V exemple aux gouvernements. Avant qu'arrivât la huitième bouteille, l'Alsace était restituée, toute ombre de crainte pour la question romaine était dissipée, tous les carlistes épars sur les frontières françaises, garrottés, et le Luxembourg mis à l'abri pour toujours des prétentions de l'Allemagne. Puis on commença à mettre sur le tapis Gutenberg, Coster, Michel-Ange, Mendoza, Newton, le prince d'Orange, Victor Hugo, et il tombait sur eux une pluie de ces adjectifs de dessert renforcés par une gorgée de liquide : divin, immense, sublime, surhumain. Puis, à mesure qu'on se familiarisait, chacun se mettait à parler de ses propres affaires : « Je suis négociant — moi journaliste — moi peintre — moi, j'ai quelque bien; » et l'on se demande son âge, et l'on se dit : « Vous êtes un beau type allemand ; » et « vous êtes un beau type italien; » et chacun écorche la langue des autres; et de temps en temps une voix s'écrie : « Mais on ne boit pas, ici! » Et puis, de grands projets, des rencontres décidées pour l'an prochain à Paris, à Amsterdam et à Constantinoplc,

en telle rue, tel jour, à telle heure; et « comptez que j'y serai; — écrivez-moi ; » et puis un dernier choc de verres débordants, au cri de : Vive la civilisation !

A midi, je montais, près de la Tour de Londres, sur un bateau à vapeur qui partait pour Anvers.

La fabuleuse grandeur de Londres ne se voit tout entière que quand on descend ou qu'on remonte la Tamise ; London-Bridge et la Cité disparaissent, si on les compare au port; et toute la ville de Londres s'amoindrit.

Quand le bateau partit, le soleil brillait et l'air était pur. Nous entrâmes au milieu de deux rangées de grands bâtiments, nous dépassâmes en quelques minutes ce dock de Sainte-Catherine qui embrasse un espace occupé autrefois par douze mille habitants, et qui sert de port aux navires des Pays-Bas, de l'Allemagne, de la France et de l'Ecosse; nous laissâmes derrière nous ces London-docks qui contiennent dans leurs bassins trois cents bâtiments de haut bord, et dans leurs magasins deux cent mille tonnes de marchandises, et qui donnent du travail à trois mille ouvriers de tous les pays du monde; et nous avançâmes rapidement, rasant presque les bâtiments, les remorqueurs, les transports, les navires de toutes formes qui vont et viennent sur le large fleuve. Pendant un certain temps, le spectacle n'a rien d'extraor-

dinaire. Dos montagnes énormes cl des rongées sans fin de sacs, de tonneaux, de caisses, de ballots encombrent les quais, les digues, les ponts, l'entrée des rues ; on voit de longs murs d'enceinte, beaucoup de maisons noires, et partout des fumées d'usines, des machines en mouvement, une grande cohue d'ouvriers et de marins; le mouvement, plus considérable et plus varié, qu'on voit dans tous les grands ports. Seulement, quand on arrive au grand tournant de la Tamise, on commence à remarquer qu'on n'avait jamais parcouru un aussi long espace entre des navires ; et, après le tournant, on est fort étonné de trouver encore dans la nouvelle direction des mâts et des voiles à perte de vue. Mais c'est bien autre chose, quand on s'aperçoit qu'au delà de ces mâts et de ces voiles, derrière les grands murs qui s'étendent le long des deux rives, il y a d'autres forêts de mâts, serrées, profondes, confuses; à gauche, les grands bassins des docks des Indes occidentales, qui couvrent une superficie de cent hectares; à droite, les grands docks « du Commerce, » et les docks de Surrey, qui s'étendent à plusieurs milles dans les terres. On ne navigue plus entre deux rangées de bâtiments, mais entre deux rangées de ports, et le regard ne peut embrasser tout le spectacle. Quand on a dépassé les grands docks, on chemine pendant plusieurs milles entre les

petits (lochs; mais toujours entre des forets de mâts, des murailles noires de magasins grands comme des villes, et des montagnes de marchandises. On passe devant le glorieux 'hôpital de Greenwich, et on fait le tour de l'île des Chiens. Il y a déjà deux heures qu'on navigue ; les navires deviennent plus rares, et quoique les magasins, les usines, les maisons, se succèdent sans interruption sur les deux rives, le port semble près de finir. On respire ! on avait besoin d'un peu de repos, on était las de s'émerveiller. On avance ainsi pendant une autre heure, en pensant déjà à Londres comme à une ville lointaine, et au vacarme du port comme à un spectacle des jours passés : quand tout à coup, voici, à un détour du fleuve, de nouvelles rangées de navires, de nouvelles forêts lointaines de mâts et de vergues, de nouveaux docks immenses, un autre port, un autre spectacle grandiose. Ici l'admiration se change en stupeur : on croit rêver. On dirait qu'on va entrer dans un autre Londres. On passe près des docks des Indes orientales, on côtoie les arsenaux de \Yoohvich, on file le long des docks Victoria, qui s'étendent pendant trois milles sur la rive gauche et on avance toujours entre des murs sans fin, des nefs sans nombre, des marchandises, des machines, de la fumée, des sifflements, des départs, des arrivées, des pavillons de tous les peuples de la terre,

dcs figures de toutes les couleurs, des paroles de langues inconnues, qui vous arrivent à l'oreille des navires voisins, des vêlements étranges, des cris sauvages qui font passer devant votre imagination des mers et des rivages lointains. Et il y a trois heures que ce spectacle dure ! Votre admiration a beau être fatiguée, il vous faut recommencer à admirer. La tête s'exalte, on n'éprouve plus ce sentiment de demi-humiliation qu'on ressentait d'abord en comparant ce pays au sien propre ; on ne compare plus, on se sent devenir cosmopolite, et l'orgueil national se perd dans l'orgueil humain; on ne voit plus le port de Londres, mais le port de tous les pays, le centre du commerce de la terre, le lieu de réunion des peuples de toute race et de toute zone ; et pendant que les yeux regardent là, la pensée traverse les continents et se représente les immenses courbes décrites sur le globe par ces myriades de navires qui se rencontrent et se saluent; les fatigues et les périls infinis, le va-et-vient perpétuel, sur terre et sur mer, . le travail éternel de l'humanité infatigable, et il semble qu'on comprenne pour la première fois les lois de la vie et de l'univers. Et en même temps le bateau vole, la Tamise s'élargit, les forêts de mats ne paraissent plus que comme de vastes plantations de roseaux, sur l'horizon légèrement doré par le soleil qui s'abaisse; mais les docks

succèdent encore aux docks, les bassins aux bassins, les magasins aux magasins, les arsenaux aux arsenaux. Londres, l'immense Londres est encore là; Londres, après quatre heures de navigation, nous suit encore ; à droite, à gauche, en avant, partout où arrive le regard., on voit encore, presque avec un mélange de doute et d'épouvante, la ville monstrueuse qui travaille et qui s'enrichit.

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