‹ Souvenirs de quarante ans dédiés à mes enfantsChapitre 17 sur 33 · RÉVOLUTION DE · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION DE

PJkR

DON JAIME BALMÈS (Fragments tradaiu par M. Ferdinand de Lessepa. — Juillet 1840.)

Enfin, rheure a sonné; le formidable événement, si désiré par les uns, si redouté par les autres, s'est réalisé ; Louis-Philippe est tombé. L'ouragan déchaîné par la Providence a défait en un moment l'oeuvre laborieuse des hommes ; famille royale, gouvernants, individus et institutions, tout s'est dispersé comme une poignée de poussière. L'histoire n'offre pas d'exemple d'une catastrophe plus subite, plus humiliante pour les vaincus. L'imagination des vainqueurs eux-mêmes ne pouvait espérer, en si peu de temps, un

si prodigieux changement. Hier, une monarchie puissante, qui se croyait solidement assise; aujourd'hui » une République. Ainsi, dans un tremblement de terre, on voit s'abîmer une cité florissante et s'ouvrir un immense cratère qui fait jaillir jusqu'aux nues une pyramide de feu.

Respectons l'infortune, mais sans oublier la Providence. La compassion ne doit pas être athée. La ruine des grandeurs humaines est toujours une leçon salutaire ; mais quand cette ruine apporte avec elle tous les signes de l'expiation, l'enseignement est plus grave, parce que^s'ilmontre l'instabilité des choses humaines, il montre aussi l'inflexibilité de la justice divine. Au vieiUajrd de 1830 correspond un autre vieillard, en 1848 ; à une veuve, une autre veuve ; à un orphelin, un autre orphelin ; seulement, le vieillard de 1830 part poux l'exil avec la dignité d'un roi tombé ; celui de 1848 s'échappe, fugitif, errant comme le plus infime exilé; la veuve de 1 830 ne supporte pas la honte et la douleur de se présenter à la Chambre en suppliante et de ne pa» être écoutée. Terrible coïncid^acel Au sortir du jardin des Tuileries, Louis-Philippe se voit entoui'é par la foule, cerné par la multitude, seul avec la reine^

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et dans quel lieu! Au pied de l'Obélisque, sur la place où s'est élevé Téchafaud de Louis XVI et de Marie- Antoinette!... Au même moment, la populace déchaînée dévastait le Palais-Royal, ce palais qui, en 1789, fut le centre de tant de complots, et dont les arbres donnèrent à Camille Desmoulins la feuille fatidique qui servit de signal au soulèvement de Paris !

L'avenir, les hommes Tignorent, la Providence le prépare ; quand Tavenir arrive, le passé s'explique. Maintenant, l'on peut comprendre ce que signifiait la mort si imprévue, si extraordinaire, de l'infortuné prince héritier de la couronne. La Providence voulait frapper cette famille d'une terrible catastrophe, et, d'avance, elle disposait les choses pour qu'au moment critique il ne restât ni appui ni espérance. Lorsque la tempête gronda, lorsquel'abdication devint nécessaire, la présence d'un roi de trente-sept ans, aimé du peuple, eût pu changer la face des choses ; mais il ne se trouva qu'un régent, contre lequel s'élevait une prévention générale, une femme et un enfant!... Appreoez, rois !

Mieux que d'autres, Louis-Philippe pouvait dire : « Après moi le déluge », parce que la Révolution française est un véritable cataclysme, événement colossal dont les dernières conséquences ne se peuvent prévoir, et qui inaugure une ère nouvelle pour la France et pour l'Europe. Ses résultats sont encore incertains, mais leur grandeur se fait pressentir, semblable à ces horizons sans limites qui n'offrent à la vue qu'ime insaisissable immensité.

Celui qui donne à la Révolution les petites dimensions et les résultats insignifiants d'un événement ordinaire, n'est pas digne d'une réfutation, parce qu'il est incapable de la comprendre. Il y a en politique, comme en littérature, le sentiment du grand ; celui qui est privé de ce don ne comprend rien à la grande politique, à celle qui s'inspire de l'étude de la société, et qui, s'élevant au-dessus des petitesses du moment, joint l'intelligence du passé au pressentiment de l'avenir.

Les événements de Février ne sont pas, à vrai dire, une révolution nouvelle; ils sont, en réalité, une phase nouvelle de l'ancienne révolution, de ce grand fait des temps modernes que les historiens regarderont toujours comme le terme d'une série de grandes évolutions et le commencement d'autres évolutions non moins grandes. La Révolution de 1789, si Ton veut comprendre tout son développement, ne doit être prise isolément, ni dans l'Assemblée constituante, ni dans la Convention, ni dans l'Empire. Il faut la regarder dans son ensemble, comme un fait social dans lequel les idées, les sentiments, les intérêts, tout ce qui avait germé et grandi dans les siècles précédents, s'est accumulé, s'est condensé en France, et surtout à Paris, pour changer la face du monde, formant un immense foyer où devait se fondre tout ce qui avait existé antérieurement. La Révolution trouva un roi, elle le décapita; une famille royale, elle l'anéantit; une noblesse, elle la supprima; un pouvoir

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temporel du clergé, elle le détruisit; une Europe constituée, elle la bouleversa. Elle suivit sa marche malgré tous les obstacles ; les périodes de paix ne furent que des trêves : Tœuvre de transformation sociale a toujours été s'élaborant dans cette immense fournaise, tantôt à la lumière du soleil, tantôt par un feu souterrain. Ceux qui crurent que tout était terminé, d'abord avec la Restauration, ensuite à Tavénement de la dynastie de Juillet, ressemblent à des gens qui espéreraient éteindre œn volcan, en fermant avec une pierre la bouche du cratère. Deux fois l'essai a été fait, le volcan n*a cessé, dans les intervalles, de jeter des flammes, jusqu'à ce qu'enfin soit arrivée une violente éruption qui a tout lancé à d'immenses distances.

« Louis-Philippe est un grand politique , iJ puise une force considérable dans les innombrables intérêts matériels qui, identifiés avec la monarchie de Juillet, sont une garantie de sa durée. » Voilà ce que nous répondaient certains hommes, lorsque nous exprimioas

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DOS craintes sur l'avenir de fai France, et cette réponse Tnlgaire et sans portée avait fini par produire, sur un grand nombre d'esprits, une décevante illusion. Exarminons est la valeur. Faut-il faire reposer l'avenir d*un pays sur Thabileté d'un homme? Ezaller outre mesure le talent d'un homme, n'est-ce pas découvrir le loanvais état des choses? Dire que pour maintenir l'ordre il faut une grande supériorité, c'est indiquer l'extrême difBculté de la tâche, c'est avouer l'existence de poissants éléments de désordre. On dira qu'il est facile de prévoir Têvénement, mais qu'auparavant personne ne le disait. Comment, personne ! Mais l'auteur de œt écrit le proclamait, dès le mois de mai 1843, dans le passage suivant :

c L'Europe entière a reconnu les faits qui furent la conséquence de la révolution de Juillet ; mais une semblaUe reconnaissance ne l'a pas empêchée de se maintenir dans une certaine attitude de prévention et de défiance, comme si elle craignait de voir, d'un moment à l'autre, des événements inattendus donner aux choses une impulsion dangereuse. Que l'on n'aille pas croire que l'Europe suit cette ligne de conduite, à cause du plus ou du moins de sympathie qu'elle con-

serve pour la branche déchue, ni parce qu'elle doute des intentions pacifiques et des tendances conservatrices de la branche régnante. Quant à la première question, Tintérét d'un individu ou d'une famille pèse trop peu dans la balance de la politique actuelle des cabinets, pour que cet intérêt puisse influer sur le cours général des événements ; quant à la seconde, treize années de peines et de soins pour contenir la révolution, treize années de déférence et de concessions aux susceptibilités et aux exigences des gouvernements étrangers, sont une preuve non équivoque de la résolution prise par Louis-PhîUippe d'empêcher, autant que possible, le débordement des idées libérales; elles montrent que, loin de songer à la propagande révolutionnaire ou au remaniement des questions résolues en 1815, on cherche seulement à ne pas perdre ce que l'on possède, rapiéçant le présent avec le passé, et s'efforçant de rendre de plus en plus respectable un fait dont on voudrait, par tous les moyens, faire oublier l'origine. Que conclure de ceci? Que la défiance de l'Europe, défiance que chaque occasion tend à rendre plus visible, naît de la nature même des choses, et que la'France est bien loin de

donner de solides garanties d'ordre et de stabilité. <c On parle continuellement de la capacité extraordinaire de Louis-Philippe, des immenses résultats de son habileté et de sa prévoyance; nous ne refusons pas au chef de la nouvelle dynastie les éminentes qualités qui l'honorent; nous ne nierons pas que la France lui doit peut-être de ne pas s'être précipitée au fond de Tabime où elle avait commencé à rouler par la révolution de 1830; mais, si nous ne nous trompons, ces éloges mêmes, rendus à Louis-Philippe, sont le plus triste signe du malaise social et politique dans lequel doit se trouver la nation gouvernée par ce monarque. En effet, pourquoi son talent est-il si vanté? Parce qu'il a maintenu Tordre! Malheureux peuple qui, pour maintenir Tordre, a besoin d'un homme extraordinaire! »

On a parlé des intérêts sur lesquels s'appuyait la monarchie; c'est encore une illusion. Il ne faut

pas seulement tenir compte des intérêts favorableSy mais des intérêts contraires. Autrement, on ne peut pas apprécier à leur valeur les éléments de stabilité. Beaucoup d'intérêts, sans doute, soutenaient Louis-Philippe; mais, si cette raison suffisait, jamais aucune révolution ne se serait faite. Par cela même qu'une révolution s'est accomplie, elle a eu à combattre et à vaincre des éléments combinés pour soutenir Tordre de choses qu'elle était appelée à détruire. En 1789, il y avait aussi de nombreux et rudes intérêts groupés autour d'un trône qui comptait quatorze siècles d'existence; cependant, le trône et les intérêts furent écrasés par le choc révolutionnaire, et disparurent du sol français comme de faibles arbustes balayés par la tempête.

La profonde faiblesse du gouvernement de Louis- Philippe n'a pas commencé le 23 février ; elle s'est seulement révélée. Faible, bien faible, devait être ce qui s'est écroulé si facilement. Une dynastie dont les membres fuient dispersés, sans trouver un bras qui se lève pour leur défense, exemple inoujf dans l'histoire des infortunes royales^ — une

telle dynastie avait, il faut en convenir, peu de racines en France; c'était un régime entièrement factice, qui ne s^ soutenait qu'au moyen de combinaisons artificielles. L'habileté de Louis-Philippe a consisté à garder l'équilibre entre deux abîmes par son système de bascule, et en jouant, pour ainsi dire, aux ministères. « Je me considère, disait-il, comme le conducteur d'une voiture, je prends les chevaux que je rencontre, et non pas ceux que je veux. » L'infortuné monarque ne prévoyait pas que, du moment où il n'était que conducteur, les maîtres qui occupaient la voiture pouvaient le renvoyer, lui et ses chevaux. En effet, c'est ce qui est arrivé

On connaît la phrase de Metternich: « Après moi le déluge. » Si c'était de la prévoyance, la phrase est plus qu'exacte, car son auteur a vu venir le déluge avant sa mort. Il n'a pas même eu la con-

solation de mourir pendant Texistence de son système, laissant aux conservateurs de TEurope la douleur de sa perte. Metternich et Louis-Philippe étaient regardés comme deux hommes nécessaires, et on les croyait suffisants pour maintenir le statu quo. Nécessaires, peut-être Tétaient-ils; suffisants, ils ne Tout pas été. La Providence a permis qu'un souffle renversât tout ce grand mécanisme créé par les hommes. Si Metternich et Louis-Philippe, comme il parait très probable, se crurent en sécurité, ils doivent aujourd'hui vivement regretter de n'être pas morts quelque temps auparavant. C'est une nouvelle leçon pour apprécier le peu de valeur du jugement humain.

Si les révolutions de Paris et de Vienne avaient éclaté peu de temps après la mort de Louis- Philippe et de Metternich, il eût été établi, comme un fait hors de doute, que la vie de ces deux hommes était la garantie de la paix du monde. Voyezles tous deux fugitifs: l'un plus humilié que ne le fut jamais aucun roi; l'autre tombé, en se sauvant comme le dernier des ministres, et perdant un pouvoir de quarante années dans une émeute de

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quelques heures, comme aurait pu le perdre un ministre improvisé. « Après moi le déluge ! » Ces paroles étaient la condamnation de son propre système. L'homme d'État ne travaille pas seulement pour le présent, il s'occupe de l'avenir; s'il prévoit un déluge, il doit s'efiForcer de l'éviter. Dans le maniement des affaires publiques, il y a de grandes difiBcultés que l'homme de tète et de cœur doit bien se garder d'appeler des impossibilités, surtout lorsque, pendant quarante années, il dispose de toutes les ressources d'un grand empire. Était-il nécessaire de changer de politique? Vous vous êtes trompés en n'en changeant pas. N'étaitce pas nécessaire? Alors vous avez mal employé les moyens de défense, les ressources que vous offrait ce statu qiio qui, suivant vous, n'était combattu par aucun besoin.

« La monarchie héréditaire est une nécessité pour le peuple; malgré l'absence du respect tra-

ditionneL il faut lui rendre un hommage calculé; si l'adhésion à la monarchie n'est plus un sentiment, on doit la conserver comme une idée; au lieu de l'adopter par amour, il faut la garder par intérêt. » Ainsi parlent les néo-monarchistes, ceux qui sont sortis de la Révolution et qui veulent la monarchie comme un moyen de garder leur butin. Illusion! La monarchie ne peut être, en aucun pays, une forme calculée, purement conventionnelle; il faut qu'elle tienne au sentiment, à la tradition; qu'elle se lie profondément aux idées religieuses et morales, et qu'elle soit entourée d'une vaste organisation sociale en rapport avec elle. S'il n'en est pas ainsi, jamais on ne fera entrer dans la tête des hommes la nécessité de la domination d'une seule famille sur une nation de plusieurs millions d'habitants. Dès le moment où les peuples discutent la monarchie au lieu de l'aimer, la monarchie se meurt.

Lorsque l'Église consacrait avec solennité les rois et entourait la personne du monarque d'augustes cérémonies, elle faisait une œuvre très politique et établissait la condition sans laquelle les monarchies

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héréditaires ne peuvent pas être durables. Dans les Constitutions modernes, on emploie aussi les mots de sacré et d'inviolable; c'est un effort tenté poiu* suppléer à ce qui n'existe plus; mais peuton y suppléer après avoir discuté ' les conditions de la monarchie en plein Parlement? Une monarchie qui prend sa source dans les délibérations d'une commission d'avocats, peut-elle inspirer aux populations les sentiments de respect et de soumission nécessaires à son existence?

Une organisation sociale en rapport avec les idées monarchiques est, pour la royauté, une condition indispensable de sécurité et de durée. En Allemagne, le prince est le premier des seigneurs féodaux; en Angleterre, il est le premier des lords. Si les lords et les seigneurs féodaux disparaissaient, les princes se trouveraient face à face avec un peuple qui bientôt leur dirait: «A quoi servezvous?» Et alors, au sein de la Grande-Bretagne ellemême, on pourrait voir l'application des terribles paroles de Reinolds, dans le meeting de Kensing- Um-Covfimon^ où, le 13 mars de cette année, en présence de huit à dix mille personnes, il repou&-

sait la liberté dont jouit l'Angleterre et disait: (c Deux ou trois aristocrates sont maîtres de presque tout Londres. Nous autres, nous payons, tous les ans, quatre cent mille livres sterling pour l'entretien d'une reine, tandis que le président de l'Amérique exerce ses fonctions pour cinq mille livres. »

La monarchie, avons-nous dit, est une institution qui, pour exister, doit être entourée de certaines conditions spéciales. Elle vit de vieilles traditions, et, depuis 89, la France a rompu avec toutes les anciennes traditions. La monarchie a besoin de croyances religieuses ; en France domine sinon l'incrédulité, du moins l'indifférence en matière de religion; la monarchie veut des distinctions de castes, en France, les castes sont abolies; la monarchie impose à ses sujets une certaine résignation à l'inégalité, en France, l'amour de Tégalité l'emporte sur l'amour môme de la liberté; la monarchie est incompatible avec les idées de liberté en toutes matières, en France, on veut la liberté en tout; la monarchie demande des sentiments d'adhésion chevaleresque, la France se dis-

tîngue par le culte du positif et rattachement aux intérêts matériels. Ainsi s'explique comment un trône et une dynastie peuvent disparaître avec la même facilité qu'une décoration de théâtre. Ceci montre combien une monarchie prendrait difficilement racine en France, si, quelque jour, on la restaurait.

Cependant, le retour à la monarchie n'est pas impossible en France, et, certaines conditions étant données, une restauration quelconque pourrait ne pas être difficile ; mais ce qui est difficile, si ce n'est impossible, c'est la stabilité de la monarchie restaurée. On agite sans cesse la question de savoir si la République a des chances de durée, et l'on ne remarque pas qu'à côté de cette question, il s'en présente une autre : La durée de la monarchie est-elle possible? Les journaux ont rapporté que Louis-Philippe, s'embarquant pour l'Angleterre, dit à une personne de sa suite : « Ralliezvous franchement au drapeau de la République, j'emporte avec moi la monarchie française et je descendrai avec elle au tombeau; j'ai été le dernier roi de France. » Ce pronostic n'est pas seulement le

résultat de rabattement dans lequel devait se trouver rinfortuné prince, en se voyant réduit à fuir dans une barque de pêcheur ; c'est une prévision inspirée par la connaissance des éléments qui composent aujourd'hui la société française, éléments qui semblent incompatibles avec le rétablissement du régime monarchique.

Si Ton étudie bien la monarchie française, on trouvera qu'elle est morte avec Louis XVI ; alors est tombé le seul trône possible, celui du droit, des traditions, de l'affection populaire. Tout ce qui s'est vu depuis n'a été qu'une suite d'essais impuissants pour ressusciter un cadavre.

Napoléon ne fut pas un roi, dans la propre expression du mot, mais le premier général d'une république, qu'il domina par l'ascendant du génie, en la fascinant par l'éclat de la victoire. L'empire de Napoléon est un véritable interrègne dans les fastes de la monarchie française ; Napoléon n'a rien de commun avec

les rois qui l'ont prùcvédé et suivi ; il ne leur ressemble en rien. C'est un grand conquérant, ou, plutôt, c'est la Révolution française elle-même, incamée dans un homme de génie pour cimenter son œuvre par la conquête,

Louis XVIII monte sur le trône de France, sous Tégide des alliés. Un roi imposé à la France par les vainqueurs de la France n'est pas le roi de France. Habile conciliateur, le monarque restauré cherche à rendre possible l'ancienne dynastie dans une société qui le repousse. Vains efforts! La paix qui règne dans le pays sert à réparer ses forces énervées par la frénésie révolutionnaire, exténuées par une guerre de vingt ans, abattues par la défaite et détruites par l'invasion de l'Europe civilisée. Charles X arrive; pendant son règne, les idées révolutionnaires continuent à se propager, d'autant plus dangereuses qu'elles sont présentées avec plus de réserve et de ménagement. La révolution de 1830 vient bientôt manifester la faiblesse du trône légitime.

Il faut noter ici une diJBTérence très significative entre la chute de Louis XVI et celle de Charles X. Celle du premier coûta d'horribles convulsions, des mis-

seaux (le sang ; celle de Charles X fut un événement accompli en trois jours, sans que la France se soit émue plus qu'il ne fallait, pour participer à l'ébranlement de Paris. C'est que, du temps de Louis XVI, la monarchie était une chose vivante, un viscère de la France, pour ainsi dire. En 1830, la royauté était une chose artificielle, un costume, un ornement, que la France déposait pour en prendre un autre. En 1848, le même phénomène s'est renouvelé avec circonstances aggravantes. Le peuple de Paris a semblé plutôt renvoyer une famille de sei-viteurs (ju'il n'a paru renverser un trône et une dynastie. L'humiliation infligée à la maison d'Orléans est sans exemple dans l'histoire; elle permet de penser qu'en France la monarchie est bien morte, et que si, un jour, elle parvenait à se rétablir, elle ne tarderait pas à disparaître de nouveau.

La monarchie n'a d'avenir que dans les pays où l'on trouve non seulement les idées, mais les sentiments monarchiques, où la présence du souverain excite encore l'enthousiasme, où les cris de : Vive le roi ! ne sont pas seulement des vivats d'ordonnance dans les rangs de l'armée, mais une acclamation des

masses populaires entraînées par un élan du cœur. Jamais les vertus, Télévation des idées et des sentiments, n*ont été plus nécessaires sur le trône; le dévouement, le désintéressement, la générosité, ont toujours été pour la royauté une sorte d'apanage et d'ornement; aujourd'hui, ils en sont la condition indisi)ensable. Quand des causes si nombreuses et si puissantes battent en brèche la monarchie, il lui faut, pour se défendre, le puissant ascendant des plus éminentes qualités.

La révolution de Paris n'a pas changé la situation de l'Europe, elle l'a seulement révélée. Le volcan existait, et, s'il était resté comprimé pour quelque temps dans les entrailles de la terre, il ne perdait rien de sa force ; tôt ou tard il devait éclater. Les événements actuels dépassent la prévision, non moins par leur rapidité que par leur grandeur. Que l'ordre politique de la France reposât sur des bases éphémères, que les idées, en Allemagne, fussent extrêmement avancées, que le statu quo européen

eût contre lui des causes qui attendaient le moment pour faire explosion, c'était un fait manifeste pour ceux qui ne fermaient pas les yeux à la lumière. Aucun doute ne restait à ceux qui jugent la société, non sur des faits passagers, non d'après les préjngés des partis, mais sur les éternels principes de la raison, de la justice et de la religion. En 1841, l'auteur de cet écrit signalait la position fausse des États de l'Europe et démontrait qu'il leur était impossible de s'y maintenir longtemps. Il écrivait :

« La force publique et la vigilance de la police sont les deux moyens sur lesquels se fonde la sécurité des gouvernements, et, certes, ce n'est pas sans cause, car c'est le seul appui qui leur reste encore contre un bouleversement général. Si l'on ne voit pas aujourd'hui, comme autrefois, des troupes d'esclaves retenus par des chaînes, on voit des armées entières, l'arme au bras, gardant les capitales. Après tant de discours, tant d'essais, tant de réformes et de changements, les questions de gouvernement, d'ordre public, sont venues aboutir à ce moyen : la Force. Voyez la France ! La classe riche a les armes à la main pour résister aux tentatives de la classe pauvre, et, au-des-

SUS de Tune et de Tautre, les années n'ont d'autre mission que de maintenir au besoin la tranquillité à coups de canon.

« Le tableau, que nous offrent, sous ce rapport, les nations européennes, ne laisse pas certainement que d'être très curieux. Depuis la chute de Napoléon, les grandes puissances ont joui d'une paix prolongée, car les petits événements qui, de temps en temps, l'ont interrompue ne méritent pas de fixer l'attention. L'occupation d'Ancône, la prise d'Anvers, la guerre de Pologne, ne peuvent point figurer parmi les guerres européennes ; la guerre civile en Espagne, renfermée par sa propre nature dans un cercle réduit, ne pouvait traverser les mers ni passer les Pyrénées. Malgré ces circonstances, des armées immenses figurent dans la statistique de l'Europe; les frais de leur entretien sont écrasants et épuisent les ressources des trésors publics. A quoi sert cet apparat militaire? Croyez-vous, par hasard, que ces forces colossales soient uniquement entretenues pour que les gou^romements se trouvent prêts, le jour d'une guerre générale, de cette guerre toujours menaçante, mais n'éclatant jamais, et que ne craignent réellement ni

les gouvernements ni les peuples? Non, ces armées sont destinées à suppléer Tinfluence morale qui s'éteint et s'efiFace partout d'une manière déplorable, et plus qu'ailleurs chez les gouvernants qui ont proclamé, avec le plus d'ostentation, les grands mots de justice et de liberté (1) »

Le premier résultat de la République de 1848 a été de jeter à terre, par la seule contagion de l'exemple, les formes politiques de la Prusse, de la Confédération germanique, et, ce qui est plus extraordinaire encore, de l'Autriche elle-même. Metternich, naguère le maître absolu de la politique du Nord et par conséquent l'arbitre des grandes questions diplomatiques, a dû fuir précipitamment d'une capitale où il avait plutôt régné que gouverné, pendant une période de quarante années; de sorte que, de Palerme à Stockholm, de Turin à Saint-Pétersbourg, il ne reste plus rien debout de la politique de la Sainte-Alliance.

(l) Le ProtêttaniUme comparé au eatholicUme dans $es relaiion$ avec la eiviliêaiion européenne, t. UI, cb. xlyii.

Seule, la Russie, retranchée dans sa région du Nord, défie, quant à présent, les événements, grâce à ses neiges et surtout à l'état arriéré de ses populations qui, disséminées sur un vaste territoire, ne participent pas encore à Tinquiétude et au mouvement de TEurope civilisée.

Le contre-coup de la révolution de Février a^suffi pour réduire en poussière, en un moment, ces œuvres regardées comme impérissables : cette monarchie prussienne si vantée pour sa centralisation et sa vigueur, si fréquemment citée comme type des monarchies absolues, cet empire d'Autriche, boulevard inexpugnable, où avaient trouvé refuge toutes les antiques traditions, le plus ferme espoir de ceux qui se flattaient de revenir au congrès de Viennejet de Vérone ! En examinant le prodigieux effet, produit par la simple arrivée d'une nouvelle de Paris, on comprend naturellement avec quelle facilité les esprits superficiels se laissent tromper par de vaines apparences, et le peu de confiance que doivent inspirer les prétendus grands hommes d'Etat, jusqu'à ce qu'ils aient été mis à l'épreuve par l'imminence du danger^ Certainement, à en juger par quelques articles de la

Gazette de Vienne, de VObserrateur autrichien, des Gazettes d'Augsbourg et de Berlin, on aurait pu croire qu'au milieu même d'un cataclysme, ces pyramides de granit seraient restées debout. Mais les événements ont révélé avec une promptitude et une vigueur impitoyables, que là, comme en France, Tordre politique n'était pas solidement établi ; que la police et l'armée sont insuffisantes pour défendre des princes qui ne régnent pas sur les cœurs des peuples, et qui cherchent leur appui dans des combinaisons artificielles ou violentes/Autrement, comment expliquer, s'ils étaient forts, la facilité avec laquelle ces gouvernements sont tombés, et la faiblesse qu'ils ont montrée au moment de l'épreuve? N'ont-ils pas su se défendre? Qu'y avait-il donc de vrai dans leur pénétration tant vantée ? Disons une chose plus simple, plus conforme au bon sens : c'est que les idées libérales avaient pénétré partout, que la compression, exercée sur elles, leur avait donné plus de ressort, et que la conflagration française n'a été que l'occasion qui leur manquait pour faire explosion et pour triompher de la résistance* En 1789, les souverains se coalisèrent contre la France pour étouffer la Révolution ; les peuples les

suivirent et se laissèrent entraîner dans des luttes interminables. La Révolution française triompha des rois et des peuples, mais par des causes indépendantes de leurs dispositions. En 1848, loin qu'une coalition puisse se former contre la France, la nouvelle de la révolution de Paris suffit pour que tout prenne feu comme une traînée de poudre.

Ce phénomène ne pourra surprendre que ceux qui ignorent qu'en Allemagne, sous un calme extérieur, sous un sommeil apparent, se développait, depuis un demi-siècle, un mouvement d'idées philosophiques, morales, sociales et politiques, laissant loin derrière lui celui de l'Angleterre et même de la France. Nous ne parlons pas seulement des idées de liberté et d'égalité ; le socialisme et même le communisme se sont répandus dans les masses germaniques, à tel point que, si la question d'organisation du travail vient à surgir en Allemagne, elle y prendra un aspect plus formidable que partout ailleurs. Sauf la différence des époques, une autre guerre des paysans n'y est pas impossible.

La révolution de Février pose deux problèmes.

La forme républicaine est-elle possible dans les pays d'Europe actuellement régis par des monarques ?

Est-il possible d'altérer les relations actuelles entre le capital et le travail ?

L'avenir de l'Europe dépend de la manière dont ces deux problèmes seront résolus en France. Les étudier, c'est donc établir des prévisions plus ou moins fondées sur le sort des monarchies existantes et sur l'organisation future de la société.

On a dit qu'en France la République est impossible, et, comme il parait qu'il n'est pas facile de restaurer promptement la monarchie, on en conclut que ce pays est destiné à de profondes vicissitudes.

L'essai tenté par la France est nouveau dans le monde; il n'en existe pas d'exemple, à moins qu'on ne veuille le chercher dans la courte et sanglante période de la révolution de 1789. Il y a eu des républiques aristocratiques, oligarchiques, démocratiques,

les unes avec le fédéralisme, d'autres circonscrites dans de petits Etats, les autres excluant des droits politiques Timmense majorité des citoyens ; mais une république unitaire, avec le niveau passé sur toutes les provinces, sur tous les individus, avec un unique centre politique, avec le suffrage universel, ceci est un fait entièrement nouveau. L'essai dans lequel se lance la France va résoudre un problème qui, jusqu'à présent, avait seulement été posé dans les livres.

La courte période de la révolution de 1789, où se firent des tentatives semblables, ne donne pas une lumière suffisante pour résoudre la question. La France venait de renverser une monarchie de quatorze siècles et de briser le pouvoir des classes privilégiées ; sur ce monceau de ruines couvertes de sang, on ne pouvait rien organiser que la guerre. La Terreur fut la guerre contre toutes les résistances intérieures, la criminelle frénésie de la vengeance, frappant, au moindre soupçon, tout ce qui aurait pu faire obstacle au parti victorieux et lui disputer le pouvoir. Le débordement des armées françaises sur toute TEurope fut la guerre contre les souvenirs, coalisés dans le but avoué d'étouffer la Révolution. Un tel état de

choses était incompatible avec toute pensée d'ordre et d'harmonie ; ce qui avait commencé par le sang et le feu devait se terminer par le feu et le sang. Le drame, inauguré par la prise de la Bastille, se termina par rentrée des alliés à Paris. Mais, quelque obscur que se présente Tavenir de la République actuelle, et quoiqu'il y ait lieu de craindre que cet avenir ne soit pas exempt de luttes sanglantes, il n'y a cependant pas à douter qu'elle se distingue de la République de 1793 par des caractères très marqués. Le trône, qui vient d'être renversé, n'est pas un trône de quatorze siècles, maisim avorton sorti des barricades ; il n'y a plus de classes privilégiées soutenant d'anciensdroits, en se fondant sur des principes de justice ou sur un droit de possession consacré par le temps ; il existe seulement, aujourd'hui, une réunion d'individus riches, désireux de conserver leurs propriétés, et qui, pour maintenir leur prépondérance sur les affaires publiques, se fondent sur des théories, non sur des traditions. Il n'y a pas de lutte contre une noblesse sans privilèges, point d'hostilité violente contre le clergé ; aussi ces deux classes ne sont en butte à aucune persécution ; s'il y a lutte, c'est contre l'aristo-

cratie de Targent. Aujourd'hui, cette aristocratie voit, à son tour, ses privilèges attaqués, au nom des travailleurs, qui cherchent à s'organiser, sous Tinfluence de nouvelles doctrines économiques et des théories de liJ)erté.

Le gouvernement provisoire, en introduisant le problème de l'organisation du travail, a fait un acte d'autant plus dangereux qu'il en a présenté la solution comme urgente et qu'il en a préjugé, d'une certaine manière, quelques parties. Des questions de cette nature exigent, pour être résolues, un calme profond qui n'existe pas au moment d'une révolution; elles demandent beaucoup de temps, de réflexions et d'études, et quand le gouvernement les fait surgir avec un empressement irréfléchi, il laisse croire aux intéressés qu'il peut les résoudre dans un terme rapproché ; par conséquent, il se condamne, pour ainsi dire, à ne pas les étudier avec soin et s'impose la fâcheuse obligation de les précipiter.

De toutes les réformes sociales, l'organisation du

travail fi est la plus grave que Ton ait soumise au -monde.

L'abolition de Tesclavage était loin de présenter les mêmes difficultés ; il suffisait alors de satisfaire à deux conditions : indemnité au propriétaire de Tesclave, voie ouverte à TafFranchi pour qu'il pût vivre par ses moyens propres, comme le fait un homme libre. Ces deux conditions pouvaient s'obtenir sans altérer les bases fondamentales de l'ordre social, le respect de la [propriété et la liberté des transactions. Cependant, le christianisme, qui abolit l'esclavage par des moyens justes et doux, employa de longs siècles pour consommer sa grande œuvre, et il est à remarquer que la première chose qu'il fit, pour améliorer le sort de l'esclave et préparer son émancipation, fut de lui inculquer le sentiment de l'obéissance. On ne fait pas le bien du peuple en lui faisant concevoir des espérances insensées^qui ne pourront jamais se réaliser; c'est un appât trompeur; c'est le fait des faux amis. L'amélioration du sort du travailleur est, sans doute, un objet de la plus haute importance ; il est nécessaire qu'on y réfléchisse sans cesse et qu'on s'en occupe sans relâche. Ceux qui dédaigneraient l'examen de

jcette question ne se doutent pas des grands périls qui, par elle, menacent la société ; mais aussi ceux qui veulent la précipiter, ceux qui, affectant de la résoudre dans un sens favorable aux classes laborieuses, commencent par attaquer, directement ou indirectement, la propriété, par violenter la liberté des riches, sont les apôtres d'une liberté tyrannique, d'une égalité impossible, et leurs projets insensés n'auront d'autres résultats que de causer des bouleversements profonds, dont le poids écrasant viendra, en définitive, accabler les travailleurs eux-mêmes.

Je ne méconnais pas la nécessité d'examiner la question. J'ai été, en Espagne, un des premiers qui aient agité sérieusement les doctrines socialistes et appelé l'attention des penseurs sur les maux physiques et moraux qui en rendent l'étude nécessaire. Je crois que l'organisation du travail a sa place marquée dans l'avenir et qu'elle finira par introduire, dans le régime social actuel, des modifications irréalisables aujourd'hui. Je suis persuadé qu'avant un temps très éloigné la société aura subi des changements de telle nature que nous pouvons à peine nous en former une idée; mais j'insiste sur la convenance, sur la nécessité, de

ne rien précipiter. Si Ton veut faire, en peu de temps, ce cpii doit être le résultat d'un travail lent dans les idées, dans les sentiments et dans les faits, le résultat infaillible sera de provoquer d'abord une réaction violente, laquelle amènera infailliblement un cataclysme qui, loin d'avancer la solution, la reculera indéfiniment.

L'organisation du travail est une parole que tout le monde prononce, que peu de personnes comprennent et que presque personne ne cherche à définir avec précision. L'organisation du travail, si elle a quelque signification, doit comprendre tout ce qui concerne l'amélioration du sort des travailleurs ; elle consiste dans le changement, en faveur de Touvrier, des relations actuelles entre le capital et le travail.

L'organisation du travail peut s'entreprendre de deux manières, soit par l'action du gouvernement, soit par la volonté libre et spontanée des maîtres et 4es ouvriers.

L'action du gouvernement peut s'exercer législatîvement on fixant les heures du travail, le prix des journées, larépartition des bénéfices, etc., etc. ; administrativement, en créant des ateliers nationaux, en

encourageant les associations de travailleurs, en assistant les établissements fondés par les ouvriers, etc., etc.

Examinons séparément ces divers moyens.

L'action législative du Gouvernement serait funeste, si elle portait atteinte à la propriété ; elle diminuerait la production, ferait cacher les capitaux en provoquant une crise économique, qui amènerait finalement un bouleversement de l'ordre social.

Il ne suffit pas de dire : Elevons le prix des salaires ; il est nécessaire de savoir si cette élévation est possible. Le salaire n'est pas une chose absolue ; il tient à beaucoup de rapports qui l'assujettissent forcément à une certaine variation. Si la loi fixe le prix du travail, on ôte, il est vrai, au patron la faculté de l'abaisser; mais on ne lui donne pas les moyens de le maintenir. Il ne peut pas payer ce prix, s'il ne vend pas l'objet manufacturé, ou si le prix de vente ne l'indemnise pas des frais de production, et ne lui assure pas, en outre, un bénéfice net pour son entretien et celui de sa famille. Aussi le patron, entre les deux alternatives de se ruiner ou de fermer sa fabrique, choisira la dernière, et au lieu d'un salaire élevé, on n'en aura aucun. Que

fera-t-on alors ? Un procès inquisitorial pour savoir si le patron dit la vérité, quand il se déclare dans Timpossibilité de soutenir son établissement ?

Qui sera chargé de contrôler ses opérations, de calculer Tachât des matières premières, les frais de production, les intérêts du capital employé, le loyer de la maison, la conservation et la réparation des machines, et, enfin, la somme liquide qu'il prétend lui être nécessaire pour Tentretien de sa famille ? Il est évident que rien de cela n'est possible qu'avec roppression la plus odieuse, par une atteinte directe à la propriété, à la liberté des transactions, et qu'une pareille inquisition aurait pour résultats de faire émigrer tous les capitaux, d'anéantir toutes les entreprises industrielles, et de tarir, du même coup, les sources de la production, de la richesse publique et du travail.

La République française, quel que soit le cours des événements, menace de grands dangers la situation de l'Europe. Si la guerre civile éclate, la guerre étran-

gère pourra s'ensuivre, car les gouvernants de Paris chercheront à détourner les passions en réveillant le sentiment de la nationalité et en rejetant, sur leurs voisins, le feu des discordes intérieures ; dans ce cas, la révolution serait un torrent de lave qui pourrait entraîner plus d'un trône. Si les choses prennent une direction pacifique, si, malgré les inquiétudes et les embarras, on voit s'établir à Paris, même pendant peu d'années, un gouvernement républicain exerçant ses fonctions avec une certaine régularité, l'exemple de la France sera cité avec enthousiasme par les républicains de tous les pays ; la presse française exploitera, selon son habitude, les avantages de cette forme de gouvernement, et, avec la force de propagande qu'ont actuellement les idées françaises, les trônes de r Europe, s'ils ne préviennent pas le danger par des concessions opportunes, ne résisteront pas longtemps à l'incendie qui les menace, et dont leurs propres Etats recèlent déjà le foyer.

On coimaissait depuis longtemps la force d'expansion de la vapeur, mais son emploi perfectionné est d une application contemporaine.

En 1830, la flotte française de l'expédition d'Alger comptait 500 navires à voiles d'une portée moyenne de 500 tonnes, pour une année de 30,000 hommes, el un seul bateau à vapeur, le Sphinx^ de 160 tonneaux.

En 1880, 2,025 navires contenant 4,344,465 tonnes de chargement, c'est-à-dire une moyenne de 2,145 tonnes, ont transité par le canal de Suez avec cent mille passagers militaires et cent mille passagers civils.

Après des siècles de guerres et de destructions, la

vapeur et rélectricité semblent devoir ouvrir au inonde une ère de progrès indéfini, en multipliant les communications pacifiques entre tous les peuples.

Remontons à Torigine de l'invention de la vapeur et de ses applications.

L'Angleterre, pour la navigation maritime, les États-Unis, pour la navigation fluviale, ayant devancé la France dans l'usage perfectionné de la machine et du bateau à vapeur, on est trop souvent porté à oublier que c'est à deux Français, Denis Papin et Claude

Jouffroy, que l'on doit l'invention réelle de la machine appliquée à la navigation.

Aristote et Sénèque paraissent être les premiers qui aient deviné la force d*expansion de la vapeur ; ils attribuent les tremblements de terre à la transformation de l'eau en vapeur par les feux souterrains, ce qui est d'accord avec les données actuelles de la science. Sénèque, plus explicite encore qu'Aristote, compare les volcans à l'eau bouillante qui déborde

d'un vase sous raction du feu. Quatre cents ans après Arîstote, Sénèque. {Questions naturelles^ chap. 6, SU):

« Certains philosophes, tout en attribuant au feu les tremblements déterre, lui assignent un autre rôle. Le feu, disent-ils, quand il est allumé en plusieurs endroits, entraîne avec lui d'abondantes vapeurs qui, restant d'abord sans issue, communiquent à l'air

avec lequel elles sont mêlées une grande force d'expansion. Si l'air, ainsi chargé, agit avec une violente énergie, il brise les obstacles ; plus modéré dans sa puissance, il ne fait qu'ébranler le sol.

» On voit l'eau bouillonner sur le foyer ; ce phénomène, restreint quand il se produit dans l'enceinte d'une chaudière, croyez qu'il prend des proportions immenses, quand d'énormes embrasements agissent sur de vastes masses d'eau. Ces eaux vaporisées franchissent tous les obstacles et ébranlent tout sur leur passage. »

Héron d'Alexandrie, dit l'ancien, qui vivait 120 ans avant notre ère, avait composé plusieurs ouvrages de physique ; il n'en reste que trois. La machine à réac-

338 SOU-YKNIRS DJÏÏ QUAaAXTK ANS

tioD* s'y troliLve décrite et représaiatèe dajuifî Le traité intitulé : Sjgirif aZia seu. j^neumatica.

UESCHlFTiON DE L/E.QLlPYluE.

( BCWTB DU VBTfT).

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