Chapitre V, verset
Celui qui aura tué un homme, sans que celui-ci ait commis un meurtre ou des désordres dans un pays, sera regardé comme le meurtrier du genre humain tout entier, et celui qui aura rendu la vie à un homme sera regardé comme s'il avait rendu la vie à tout le genre humain.
On voit, par ces citations, que Mahomet n'a jamais lancé d'anathèmes sur les croyances sanctionnées
par le Pentateuque ou par l'Évangile. Jamais il n'a parlé de Moïse et de Jésus qu'avec la plus grande vénération ; jamais il n'a refusé sa protection bienveillante aux prêtres et aux moines chrétiens. Il n'a jamais commandé l'intolérance ni donné Texemple du fanatisme.
Avant ses prédications, à Tépoque où il fut envoyé par sa première femme, plus âgée que lui, pour faire le commerce en Syrie, il reçut l'hospitalité des religieux de Terre-Sainte et s'instruisit, particulièrement dans la religion, auprès des moines gardiens du Saint- Ôépulcre. En retournant en Arabie, il séjourna au sommet chrétien du mont Sinaï, et il fut tellement reconnaissant de l'accueil qu'il y avait reçu, pendant prés d'une année, dit-on, qu'il laissa au patriarche un document au bas duquel il apposa sa main, trempée dans l'encre en guise de cachet. Ce document contenait une donation octroyée au patriarche du Sinaï de certains privilèges et de diverses propriétés situées dans les régions qui devaient être conquises, un jour, par rislam. Le diplôme a été reconnu valable après l'établissement des Turcs à Constantinople, et il est enfermé dans le Trésor de Stamboul. Les conces-
sions faites pac Mahomet ont reçu leur exécution, ce qui a fait du patriarchat du Sinaï l'établissement religieux le plus riche de TOrient. Parmi les concessions du prophète, se trouvait le produit de la douane de Suez. C'est ainsi que j'ai eu connaissance d'un fait généralement ignoré. Un jour, le vice-roi d'Egypte, Saïd-Pacha, qui m'avait donné la concession du canal, m'annonça qu'il venait de racheter, du patriarche du mont Sinaï, la propriété de la douane de Suez, bonne opération, ajoutait-il, si notre entreprise réussit.
Mahomet, dans sa recommandation d'hostilité contre les infidèles, c'est-à-dire, contre les idolâtres, n'avait en vue que la pacification de l'Arabie.
Dans la septième année de l'hégire, trois ans avant
sa mort, il songea à propager l'Islamisme au delà des
frontières de l'Arabie»
Les musulmans, dit Rakasson, dans son Histoire de Charles Quint, sont les seuls enthousiastes qui, en prenant les armes pour propager la doctrine de leur prophète, aient permis à ceux qui ne voulaient pas la recevoir de rester attachés aux pratiques de leur culte
Lorsque les musulmans allèrent mettre le siège devant Jérusalem, la ville sainte opposa une résis-
tance longue et opiniâtre. Reconnaissant enfin que la défense était devenue impossible, les chrétiens se résignèrent à capituler, à condition qulls traiteraient avec le khalife en personne. Omar, qui avait succédé à Abou-Bekr, beau-père et successeur du prophète, partit de Médine, dès qu'il fut informé de cette convention, se rendit à Djabia, où les délégués de Jérusalem vinrent le trouver. Il leur accorda le libre exercice de leur religion et les maintint en possession de leurs églises. Le patriarche Sophroniûs reçut, à son entrée à Jérusalem, le chef des musulmans qui, parla simplicité de son costume, Taustérité de sa vie, ressemblait plus à un de ces anachorètes chrétiens, habitants des déserts, qu au prince d'un peuple déjà redoutable par ses victoires. Omar parcourut plusieurs quartiers de la ville, tenant le patriarche par la main, s'entretenant familièrement avec lui. L'heure de la prière étant venue, il se retira sur les degrés du portique oriental do l'Église de Constantin, craignant, s'il priait dans l'Église même, que les musulmans ne s'en emparassent pour en faire une mes quée.
En passant par Bethléem, il pria dans l'église bâ-
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tie sur la grotte où Jésus est né. Mais, pour empêcher que ce lieu ne fût enlevé aux chrétiens, il laissa un ordre signé de sa main défendant aux musulmans de prier dans cette église, plus d'un à la fois.
En Afrique, le même esprit de modération marqua les progrès de Tlslamisme. A son apparition au milieu des hérésies nombreuses qui désolaient l'Eglise africaine, il fut moins considéré comme une religion nouvelle que comme une secte chrétienne. Les partisans d'Arius Taccueillirent avec une sorte d'empressement. Il se répandit sans persécutions et sans violence parmi les tribus barbares reléguées dans les contrées méridionales, à la suite des dernières invasions qui avaient passé sur l'Afrique.
En Algérie, il faut que les musulmans deviennent pour nous des concitoyens égaux et honorés. En Orient, il faudra qu'ils arrivent à traiter les chrétiens comme nous traiterons leurs coreligionnaires en Algérie.
Que n'a-t-on pas déclamé sur le fanatisme intraitable des Arabes de l'Algérie ? Combien de fois n'a-ton pas représenté Abd-el-Kader comme un sectaire implacable ?
Les propagateurs de ces accusations étaient des personnes qui n'avaient jamais vécu au milieu des musulmans, ou celles qui connaissaient surtout les habitants des villes, dans lesquelles la présence des Français avait bouleversé toutes les conditions de l'existence, aggravé les froissements et engendré de profondes antipathies.
Quant aux personnes qui ont pu entretenir des relations suivies avec les Arabes, leur opinion est, en général, toute différente. Elles ont compris que le patriotisme avait, bien plus que le fanatisme, inspiré la résistance des Arabes. La religion était le seul drapeau autour duquel la nationalité pût se rallier pour coordonner ses efforts ; il est incontestable qu'elle a été un puissant stimulant pour affronter le dangers d'une lutte disproportionnée, pour supporter les maux de la guerre, la ruine, l'exil, la misère ; mais depuis que, au mois de décembre 1847, Abd-el-Kader a déclaré que la résistance était impossible à continuer, la religion n'a pas été un seul instant un obstacle à la pacification. Les tribus épuisées ont accepte la domination française, le prétendu fanatisme a disparu comme par enchantement ; dans les rapports
créés par la paix, les impôts ont été exactement payés, les chefs investis ont été partout obéis.
Je n'ai pas à rechercher ici les causes qui ont, à diverses reprises, altéré ces dispositions et provoqué
des répressions ; mais ne pardonnerons-nous rien à ce peuple fier qui se montre ombrageux, défiant, irritable vis-à-vis des conquérants de son pays? Après ravoir combattu avec toute Ténergie possible, on ne peut s*empêcher de Testimer. Le temps qui guérit bien des blessures, marche; un respect sincère pour la religion et pour les mœurs, une grande équité dans notre administration, une sollicitude constante pour le bien-être des populations et pour leur instruction, nous aideront à faire la conquête des cœurs comme, par la bravoure de nos soldats, nous avons dompté la résistance armée.
Nous venons de rappeler le nom d'Abd-el-Kader- Ceux qui ont connu Témir, pendant sa captivité et en Syrie, où il venait de sauver des populations chrétiennes victimes du fanatisme turc, ont admiré cette noble simplicité de manières, ce caractère d'une bienveillance toujours égale, cet esprit familier avec les pensées les plus élevées.
Il a conservé tout son prestige ; et, quand il n'a pas craint d'exprimer à la face de TEurope des senti-, ments de tolérance, c'est qu'il est convaincu qu'il ne perdra rien dans la confiance de ses coreligionnaires.
Il y a trois ans, je lui avais écrit de m'envoyer une circulaire adressée à tous les chefs arabes des régions où devait opérer le commandant Roudaire, pour ses travaux d'étude de la mer intérieure dans les chotts tunisiens et algériens. Ses recommandations ont été très utiles à l'heureux accomplissement de la mission de M. Roudaire. Je fais des vœux pour la réussite d'un projet destiné à assurer la pacification du sud de l'Algérie et do la Tunisie.
Voici des extraits d'un ouvrage arabe qu'Abd-el- Kader adressait, il y a quelques années, à la Société asiatique de France :
Tous les prophètes, depuis Adam jusqu'à Mohammed, se sont accordés sur les points fondamentaux, tous ont proclamé l'unité de Dieu et l'obligation de lui lendre un culte... Une même pensée leur est commune : c'est de proclamer le respect pour la divinité et la charité pour sa créature. Les modifications qui sont survenues, à différentes époques, portent sur des principes de circonstance, sur des dispositions qui ont été utiles dans un moment et qui ne le sont plus dans un autre. Il
en a été de cela comme des ordonnances d'un médecin : aujourd'hui il prescrit une potion, demain il en prescrit une autre. . En ce sens, on peut dire que chaque religion est bonne pour Tépoque où elle a été révélée. Mohammed s'est ainsi exprimé :.,. Jene suis pas venu pour abolir le PerUateuque ni VEvangile, mais pour leur donner le dernier complément. Le Pentateuque renferme des dispositions extérieures et appropriées aux masses ; l'Evangile contient des dispositions intérieures et particulières aux personnes qui cherchent la perfection. T admets les unes et les autres ; je maintiens la peine du talùm, gage de sécurité pour vos vies. Voilà pour les dispositions extérieures et générales. En même temps^ je recommande le pardon des injures, moyen excellent pour se rendre agréable à Dieu, Voilà pour les préceptes intérieurs et particuliers.
On voit qu'au fond ces trois religions n'en font qu'une et que les distances qui les séparent ne portent que sur des points de détail. On pourrait les comparer aux enfants d'un même père qui sont nés de mères différentes. Si les musulmans et les chrétiens voulaient m'en croire, ils se mettraient d'accord. Il se traiteraient en frères, et pour le fond et pour le forme.
Les précédentes observations et citations que je viens d'exposer ont pour but de contribuer à la pacification de TAlgérîe, que nous possédons, en vertu d'une conquête légitimée par cinquante années de sacrifices de sang et d'argent.
Quant à la Tunisie, elle est désormais liée à la France, sous la souveraineté de la famille régnante, par des liens de vasselage qui datent moralement de notre conquête algérienne, et, matériellement, du
jour OÙ le gouvernement de ce territoire, enclavé dans nos possessions, a voulu se soustraire à notre influence prépondérante.
Je suis un des premiers acteurs de notre constante politique à cet égard. En remontant à la date (le la prise d'Alger, en 1830, je rappellerai un fait généralement ignoré. Dès que nos troupes eurent pris possession dos provinces d'Alger et d'Oran, le gouvernement, (jui succéda à celui de Charles X, se prononça pour une occupation restreinte. Ce fut alors que mon père, Mathieu de Lesseps, consul général et chargé d'affaires de France», auprès duquel je remplissais les fonctions d*élève consul, eut ridée de proposer au bey de Tunis d'autoriser son frère et héritier à accepter le beylik de Constantine, sous l'autorité de la France, et moyennant tribut garanti par la Tunisie. Porteur de ce traité conclu ad référendum, signé par le bey et le représentant français, je me rendis auprès du maréchal Clauzel, gouverneur général de l'Algérie, qui approuva la convention. Diverses circonstances empêchèrent la ratification de Paris ; mais il n'en resta pas moins acquis, dès cette époque, que nous ne pourrions,
dans aucune circonstance, pennetlre aubey de Tunis de se placer sous la dominatiou effective de la Turquie ou de toute autre puissance, au détriment de la sécurité de nos possessions algériennes.