‹ Souvenirs de quarante ans dédiés à mes enfantsChapitre 29 sur 33 · LE CANAL INT£RO€ÉANIQUE · texte numérisé non relu

LE CANAL INT£RO€ÉANIQUE

notre collaborateur M. Footane, secrétaire génë?alâe la Compagnie de Buez, Tbomme qui connaît le mieux Texploitation du canal égyptien. Les conclusions de 9<Hi rapport firent sur le Ck)ngrès une vive impression. L*auteur démontrait par des chiffes irrécusables que, au point de vue d'une statistique basée sur les chiffres du canal de Suez, un trafic annuel de 6 millions de tonneaux n'était possible que dans un canal capable de livrer passage à cinquante navires par jour, « C'est cette nécessité, disait M. Fontane, qui jadis » fit adopter pour le percement de l'isthme de Suez » le système d'un canal à niveau, sans écluses ni re- » tenues, à l'exclusion de divers systèmes très sôduîi> sants ou très audacieux, présentés par des ingé- » nieurs de haut renom. » Ces paroles, qui étaient l'expression d'une longue et solide expérience, devaient agir puissamment sur l'esprit des membres de l'assemblée, au \K>\nt de vue du choix à faire parmi les divers systèmes de canaux.

Après avoir posé cette première et importante considération, la commission de statistique poursuivit sa mission en préparant un volumineux rapport, œuvre de M. Levassenr, dont Tautorité scientifique nous

garantissait contre tout écart d'imagination. Le plan du savant membre de Tlnstitut était parfait. Il s'agissait de déterminer d'abord, d'après les données oflBcielles de tous les Etats, le tonnage qui transiterait actuellement par le canal interocéanique., De longs et judicieux calculs, basés sur les chiffres de l'année 1876, ont permis d'évaluer ce trafic à 1,800 millions de francs, et, par un rigoureux système de réduction, on a reconnu que ce chiffre se traduisait par un nombre de 4,830,000 tonnes de marchandises. Si l'on tient compte de l'accroissement annuel du commerce, accroissement qui n'a pas été moindre de 6 pour 100 entre les années 1860 à 1876, on arrive à trouver, en restant dans les appréciations les plus modérées, un tonnage qui atteindrait en 1890, date probable de l'ouverture 'du canal américain, 7,249,000 tonneaux. La commission donna ce chiffre pour l'expression la plus modérée du trafic que le canal maritime pourra réaliser. Faut-il s'en étonner, quand le chemin de fer du Pacifique transporte plus de 1 million de tonnes, quand le commerce de l'ile de Cuba dépasse 2 millions, et que la Californie seule produit 1,200,000 tonnes de céréales. Nos chiffres sont strictement modérés, j'en

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suis certain, et encore ne comprennent-ils pas, il faut le noter, le transport des passagers^ ni le trafic au grand et au petit cabotage, aujourd'hui presque nul, qui va se développer avec une surprenante rapidité dans le golfe du Mexique et la mer des Antilles.

Le tonnage que nous venons d'indiquer montre quelle importance prendra dans le commerce du globe la voie nouvelle que nous projetons de créer. Les travaux de la seconde commission du Congrès, présidée par M. Nathan Appleton, de Boston, ont complété cette première étude, en montrant quels débouchés nouveaux allaient s'ouvrir, quel trafic nouveau allait se créer, quels avantages le trafic déjà existant allait recueillir, le jour où les navires pourraient franchir Tisthme américain. M. Simonin, rapporteur de la seconde commission, en a résumé les discussions avec une haute compétence. La lecture de son rapportmontre quelles abréviations de distance la coupure de Tisthme va donner aux navigateurs. Depuis les côtes de France et d'Angleterre, depuis le Havre, Nantes, Liverpool ou Bordeaux jusqu'à San Francisco, on compte 5,000 lieues de mer par le cap Hom. Par Panama, il n'en reste que 1 ,500 à franchir.

Pour Valparaiso, la distance actuelle de 3,000 lieues se réduit à 2,000, L^économie de temps pour nos voiliers sera de soixante jours pour San Francisco, de trente pour Valparaiso. Ajoutons à cela que voiliers et vapeurs, n'ayant plus à naviguer que par les mers clémentes des Tropiques, éviteront les dangers et les brumes du cap Horn. La distance et le temps du parcours entre les diverses parties du globe seront ainsi diminués, et Ton verra réduire les assurances, réduire les risques de la traversée, réduire le prix du fret, à tel point que Tintercourse maritime pourra facilement doubler, et que bien des marchés, aujourd'hui fermés au commerce européen, vont s'ouvrir et lui fournir des débouchés nouveaux pour Texportation et l'importation.

Le Nouveau Monde enverra ses bois, son indigo, le cacao, le riz, le sucre, le caoutchouc, mille richesses minérales dont l'exploitation ira se développant. Les produits, dont la valeur ne permet pas une exportation facile avec le prix du fret actuel, grains, fruits, céréalee, pourront s'expédier; et à son tour, puisque les produits ne s'échangent que contre des produits, l'industrie européenne, recevant de là un

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élan nouveau, enverra des objets fabriqués, par tout le continent américain.

Plus brève et plus technique que les précédentes était la tâche de la commission de navigation. Présidée par le docteur Broch, ancien ministre de la marine de Norwège, elle comptait dans son sein des officiers de marine distingués: MM. de Togorès, Linden, de Marivault, et les chefs d'importantes maisons d'armement françaises et étrangères. Le rapport de ses travaux, confié à M. Spément, administrateur de la Compagnie de Suez, passait en revue l'influence que le percement de l'isthme américain pourrait avoir sur la transformation du matériel naval- Il estimait que la navigation à voiles serait favorisée plus encore que la navigation à vapeur par l'ouverture du canal interocéanique, en raison des avantages que lui donnerait la permanence des vents alizés dans le golfe du Mexique. Sous un point de vue différent, il rappelait que, parmi les divers projets présentés, les uns comportaient l'établissement d'un tunnel, les autres la construction d'écluses. « Pour le souterrain », disait le rapport, « il faut que les bâtiments y passent avec leurs mâts de hune

calés ; et comme les plus grands navires, la France et V Annamite, ont une mâture très élevée, il faudra qu'ils trouvent 30 mètres de hauteur au-dessus de la flottaison. — Quant aux écluses, leur nombre devra être calculé de façon à permettre à cinquante navires de passer en un même jour. C'est le chiflfre que l'on a atteint à Suez ; pourquoi ne serait-il pas atteint, dépassé même, au canal américain? Dès lors, il faut des écluses accolées, une pour la montée, une pour la descente, et la construction de ces ouvrages nécessitera des dispositions particulières. En résumé, concluait M. Spément, « le canal à écluses ne doit être accepté que si Timpossibilité d'un canal à niveau est démontrée. Le canal à tunnel ne doit être adopté que si, par Taccumulation des difficultés techniques ou l'exagération des dépenses, l'impossibilité d'un canal sans tunnel est rendue évidente. »

Jusqu'à présent, j'ai dit comment trois commissions du Congrès, sans se préoccuper des questions,

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de lieux, de personnes, de projets ou de dispositions avaient, dans des études d'un haut intérêt, traité la partie générale et théorique du sujet. Qu'importait que le tracé passât par la Thuyra, ou le Bayano, par Nicaragua ou Panama? le trafic devait rester le même; les pays d'Occident et d'Orient devaient trouver les mêmes avantages à la création du canal ; la navigation devait avoir les mêmes exigences. Tout différent fut le mandat qui incombait à la commission technique. Celle-ci devait, plus que les autres, pénétrer dans le détail du sujet, prendre un à un les nombreux projets présentés au Congrès par les auteurs, les étudier par le menu pour rechercher leurs avantages commerciaux ou techniques, et en faire ressortir d'autre part les difficultés et le prix de revient. Ce premier travail accompli, la commission technique avait les éléments nécessaires pour comparer entre eux tous les projets et désigner, en premier ressort, celui que le Congrès, réuni en assemblée solennelle, serait appelé à sanctionner par son vote.

M. Daubrée, membre deTInstitut, présidait la commission. M. Voisin-Bey, ancien directeur général

des travaux du canal de Suez, en fut le rapporteur. Elle comptait dans ses rangs les spécialistes les plus éminents de tous les pays, et il était certain qu'une décision ratifiée par les noms de MM. Uakshaw, Dirks, Pascal, de Fourcy, Favre, Gouvreux, LavaUey, Ruelle, dont l'autorité morale égale l'autorité scientiflque, serait à l'abri de toute critique. Qui, mieux que le créateur du canal d'Amsterdam., pouvait traiter la question des grandes écluses? Qui, plutôt qu^ le regretté constructeur du tunnel du Saint- Gothard, aurait parlé du gigantesque souterrain de Panama et des difficultés que rencontrerait son percement? Quel autre eût été plus compétent que M. Lavalley et M. Gouvreux pour dire le prix des dragages et des excavations à sec et sous Teau? Et tous les ingénieurs qui furent à Suez mies collaboratenrs dévoués, n'avaient-ils pas, dans cette grande entreprise, acquis Texpérience nécessaire pour juger savamment les questions soulevées par l'exameades divers canaux américains ?

Devant la commission technique comparurent tous les auteurs: MM. Ammen, Menocal, Selfridge, de Garay, Blanchet, Belly, Wyse et Reclus, Mainfroi,

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de Puydt, qui développèrent leurs projets et discutèrent les objections qu'on leur posa* Lorsque oe premier travail, qui occupa de laborieuses et intéressantes séancos, fut achevé, la discussion com-» mença.

Deux importantes sous-commissions se créèrent: Tune, formée de MM.de Fourcy, Voisin-Bey et de cinq autres membres, fut chargée d'apprécier au point de vue teclmique les conditions d'établissement des divers tracés; l'autre, où figuraient MM. Ruelle, Favre, Lavalley, Couvreux et Cotard, était chargée de dresser le devis estimatif de chacun des projets et d'en déterminer le revient, en fixant pour chaque natured'ouvrages desprix identiques et équitable ment déterminés. C'était, en somme, d'après les opéra*» tions de ces deux commissions que le Congrès allait être appelé à se prononcer, et c'est en résumant leur œuvre que je ferai couuaitre ici les divers projets soumis au jugement du jur>'.

Pour les bien définir, il importe de dire un mot sur la géographie de l'isthme américain.

Celui-ci s'étend sur 2,300 kilomètres de longueur, allant du nord-ouest au sud-est. Les côtes seules et

les bords de quelques fleuves importants sont peuplés ; l'intérieur du pays Test à peine, et la population totale se chififre par trois millions d'âmes, alors que, en France, une égale superficie en compte sept à huit fois davantage. — De routes, à peine quelques-unes, insuffisantes et mal entretenues. En dehors d'elles, la seule voie de communication consiste dans les rivières, et celles-ci sont souvent entrecoupées par des rapides à pente brusque, où les eaux jaillissent en cataractes, et ' dont l'Indien franchit le passage en portant sa pirogue à bras d'homme. — Le climat y est des plus ardents, les pluies, intenses et fréquentes, y durent six mois par an, et la hauteur de l'eau qui tombe à Panama dè^ passe annuellement trois mètres. — Il n'est pas étonnant que, sous une température élevée et par une telle abondance de pluie, la végétation se développe avec une admirable rapidité. Aussi la vie organique est-elle réellement exubérante : partout, à l'intérieur des terres, on trouve la forêt vierge avec ses cocotiers et ses aloès gigantesques, ses fourrés où les lianes forment un lacis inextricable et où l'indigène se fraie un passage étroit avec la hache ou le cou-

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leau. L'arche de Noé semble avoir déversé dans risthme américain ce qu'elle contenait de pire : serpents à morsure dangereuse, araignées monstrueuses, scorpions et jaguars: mais, en revanche, le pays se prête d'une façon étonnante à la culture et à la vie industrielle, qu'il attend pour s'animer et se transfigurer.

Le sol est montagneux, la chaîne des Andes s'y élève jusqu'à 4,000 mètres de hauteur et présente le frappant contraste de volcans en ignition et de sommets couverts de neige. C'est là le pays où le canal va s'ouvrir. C'est dans cette vaste chaussée, qui sépare les deux Amériques, que l'on a cherché le défaut de la cuirasse pour y percer une brèche entre les deux Océans.

Allons du nord au sud, comme l'a fait le rapporteur de la sous-commission. Nous rencontrons successivement les isthmes de Téhuantépec, de Honduras ; plus bas, le Nicaragua, puis Panama, SanBlas, le Darien; à chacun de ces passages correspondent un ou plusieurs projets de canaux, les uns à niveau, les autres à écluses.

M. de Garay, délégué du Mexique, a fait ressortir.

avec une grande autorité et une conviction profonde, les avantages qu'offre pour l'établissement du canal la situation géographique de Téhuantépec. Mais il a trouvé peu d'écho. Son projet comprend une voie de 240 kilomètres, dont le faite atteint 237 métrés audessus de la mer. Pour s'y élever, il faudrait soixante écluses sur chaque versant maritime, et ce total de cent vingt ouvrages dispendieux et difficiles à construire a suffi pour faire rejeter un canal dont la traversée nécessiterait, d'ailleurs, un délai de douze jours.

Sept ou huit auteurs, et parmi eux MM. Lull, Menocal, Blanchet ont produit au Congrès des projets qui empruntaient la route du Nicaragua. Le point est, en effet, des plus favorables. Au milieu de l'isthme, un beau lac, long de 176 kilomètres et large de 55, occupe le plateau à 38 mètres au-dessus de l'Atlantique. Il reçoit le tribut de quarante cours d'eau et se déverse dans l'Atlantique par un fleuve magnifique, le San Juan. Malheureusement, ce fleuve est interrompu par de fréquentes cataractes qui s'opposent à la navigation. L'une des plus nuisibles est faite de main d'homme.

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Au xTii* siècle, pour préserver la colonie des incursions de flibustiers qui ravageaient la mer des Antilles, on barra le San Juan en y coulant des vaisseaux, des troncs d'arbres, des blocs de rochers. Les eaux refoulées se frayèrent alors un passage à côté de leur ancien lit, et ce passage, devenu aujourd'hui un fleuve, le rio Colorado, n'a jamais été refermé. Il faudrait pour améliorer le San Juan, le canaliser à l'aide de sept ou huit écluses, en endiguer le cours par un vaste ouvrage long de 45 kilomètres sur l'autre versant ; il faudrait couper le seuil de Rivas par une tranchée profonde, y mettre encore sept écluses, et créer aux deux extrémités du canal, à Greytown et Brito, des ports sur des côtes difficiles. Les défenseurs de ces projets vantaient la supériorité du climat, faisaient valoir l'abondance des matériaux du pays, la densité relative de la population, et il était bien évident que le canal de Nicaragua se présentait c omme le meilleur des canaux à écluses, si l'on eût été réduit à adopter ce système. Sa longueur eût atteint 292 kilomètres, en y comprenant les 88 kilomètres du lac supérieur, et la durée du trajet, augmentée par la traversée des écluses, n'eût pas permis

aux navires de franchir le canal en moins de quatre jours et demi.

Les Américains par Torgane de l'amiral Ammen, se sont montrés particulièrement favorables à ce tracé. C'est d'ailleurs à l'un de leurs ingénieurs, M, Menocal, qu'on doit le projet, admirablement conçu et étudié, du canal écluse. Un ingénieur français, M. Blanchet, a proposé de le perfectionner en prolongeant le bief de partage de la vallée de San Juan, et en substituant aux sept écluses du projet américain un grand ouvrage de 32 métrés de dénivellation, conçu par MM. Pouchet et Sautereau, qu'un de nos plus habiles constructeurs, M. EiJBfel, devait exécuter. Les portes pesant près de 1,000 tonnes, auraient eu 7 mètres d'épaisseur.

Deux officiers de la marine française, MM. Wyse et Reclus, dont les explorations ont été conduites avec une rare habileté et une admirable énergie, ont présenté un projet de canal à niveau par l'isthme de Panama. Dés les premiers mots de leur exposé, une profonde impression s'est faite parmi les membres de la commission technique. On comprenait que là était la solution désirable. Si les objections se dres-

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sèrent tout d*abord, c'est qu*on voulait, semblait-il, écarter toutes les préoccupations que faisait naître le projet, afin de l'envisager ensuite, en toute liberté d'esprit, dans la plénitude de ses avantages.

Le canal Wyse emprunte le thalweg de la rivière Chagres, passe sous la Cordillère à l'aide d'un tunnel gigantesque et tombe sur le versant du Pacifique à Panama, par la "vallée du Rio Grande : pendant la discussion et cédant à de sages conseils, les auteurs du projet ont renoncé à leur tunnel pour proposer d'éventrer la montagne jusqu'à son sommet. Les Mexicains ont donné l'exemple de pareilles tranchées au Desague de Mexico, qui atteint 65 mètres, et la coupure du seuil de Panama ne dépassera pas 87 mètres.

Deux objections avaient ému la commission technique, et j'ai trouvé ceci d'admirable, c'est que les ingénieurs expérimentés qui la composaient, frappés des avantages que présentait le projet de Panama, ont eux-mêmes stimulé, guidé et conseillé les auteurs du projet pour les amener à triompher de ces objections.

L'une d'elles concernait les crues du Chagres. C'est

une rivière à débordements violents que Ton a vue monter de 6 mètres, dans l'espace d'une nuit. Il importe d'en détourner les eaux dont l'irruption serait un danger pour la construction et pour l'exploitation du canal. M. Wyse proposa d'abord d'emmagasiner le trop-plein de ces eaux dans de vastes vallées-réservoirs, de façon à assurer un écoulement moyen de 100 mètres cubes par seconde. Mais la commission ne se tint pas pour satisfaite ; ce n'est pas une mince affaire, disait-elle, que d'établir un tel lac artificiel, et de tenir une pareille masse d'eau suspendue à 30 mètres au-dessus du canal : pourquoi ne pas affranchir totalement celui-ci et ne pas creuser à la rivière un lit spécial? C'est à cette solution que s'arrêtèrent enfin les auteurs, sur les conseils instants de leurs juges.

La seconde objection se rapportait à ceci, que le Pacifique marne de 6 mètres à Panama, tandis que l'amplitude des marées atlantiques à Colon ne dépasse pas 0"*,60. De là, dans le canal, des courants dont la vitesse atteindrait 4 à 5 nœuds, et qui deviendraient gênants ou dangereux pour la navigation. On y remédiera en plaçant une porte de marée à Panama,,

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et en créant à rentrée du canal un bassin d'attente où les navires procéderaient aux formalités de douane et d'acquit, en attendant l'heure favorable d'entrer dans le canal.

Si j'ajoute à tout cela que le canal de Panama passe à moins de 1 kilomètre du chemin de fer, que eelui-ci sera d'un puissant secours pour amener à pied d'œuvre ouvriers et matériaux, que la durée du trajet sera de trente-six heures à peine et la longueur du parcours de 76 kilomètres, n'en trouvera-t-on pas assez pour justifier les paroles de la sous-commission, paroles que je ne saurais assez rappeler : « Le canal à niveau de Panama présente des conditions techniques satisfaisantes, assure toutes facilités et donne toute sécurité au transit des navires, d'une mer à l'autre. »

J'ai un mot à dire encore du canal de San Blas. Défendu par M. Appleton et patronné par M. Rilley, ce projet avait pour lui la brièveté d'un parcours qui descendait à 53 kilomètres ; mais il comportait 14 kilomètres de tunnel et la dérivation presque impraticable de la rivière Bayano ; la commission technique crut devoir l'écarter.

Elle a accueilli d'autre part et examiné avec un vif intérêt les travaux remarquables d'un officier de la marine américaine, dont j'ai déjà rappelé le nom, le commandant Sélfridge. Le projet Selfridge emprunte risthme de Darien et la rivière Atrato qu'il canalise sur 240 kilomètres ; puis il se retourne brusquement et descend dans la baie de Chiri-Chiri par une coupure dont fait partie un tunnel de 4 kilomètres. Mais cette rivière Atrato, dont l'embouchure est un vaste et marécageux delta, pourra-t-on la canaliser de façon à trouver sur sa barre 8 mètres d'eau ? Comment, si l'on obtenait un jour cette profondeur, en assurer la permanence? Comment prévoir et atténuer les crues de l'Atrato ? Pour qui connaît la navigation des grands fleuves, c'étaient autant de graves difficultés à vaincre, et la commission crut devoir repousser le projet du commandant Selfridge, en raison de tous ces obstacles accumulés.

Elle examina encore, à la dernière heure, un projet que son auteur, M. de Puydt, a produit sans documents suffisants, et qui va à travers le Darien, de Puerto Escondido à la Thuyra. Le point de partage de ce tracé est au col de Tanela Paya, dont la

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cote, au dire de M. de Puydt, est seulement de 46 mètres, ce qui permettrait la création d'un canal à niveau. Les chifiFres de l'auteur étaient d'ailleurs donnés sans aucune justification et contredits par d'autres explorateurs ; c'est uniquement pour aflBrmer son impartialité que le Congrès crut devoir examiner ce projet.

Quand tout fut fini, il restait donc deux canaux en présence, tous les autres plans ayant été relégués bien en arrière : celui du Nicaragua, celui de Panama.

Le premier, d'une réalisation plus économique, car on l'évaluait à 800 millions alors que le second devait dépasser un milliard, était aussi plus limité dans ses moyens d'action, plus long comme tracé, et plus long comme durée de parcours. Il se présentait avec ses seize écluses, avec ses biefs dormants que la végétation des tropiques devait envahir avec une terrible rapidité, avec ses ouvrages d'art que la moindre trépidation du sol pouvait anéantir, avec les soins et les lenteurs qu'entraîne la manœuvre d'appareils délicats. — Rien de tout cela n'existait au canal à niveau de Panama : une longueur réduite au quart de celle

du canal nicaraguien, un trajet réduit au tiers, pas d'ouvrages d'art, pas de limite imposée au nombre quotidien des navires transitants. N'est-ce pas assez de tout cela pour justifier là décision qui fut prise au sein de la commission technique ?

Sur la proposition des ingénieurs de Suez, elle rejeta à une grande majorité le système des écluses et se prononça énergiquement pour le creusement d'un canal à niveau et à ciel ouvert, dont la possibilité lui semblait évidente, si l'on adoptait le tracé de Colon-Panama.

Mais, forcée par sa mission de faire un choix entre les divers projets qui lui étaient soumis, elle voulut néanmoins constater avec quel soin extrême la plupart d'entre eux avaient été étudiés ; elle rendit un éclatant hommage au talent de leurs auteurs, « et particulièrement, ajoutait-elle, aux éminents ingénieurs et explorateurs américains dont les admirables travaux resteront comme un monument dans l'histoire de cette grande entreprise. »

La commission technique indiquait aussi quelles dispositions le canal devait présenter : des courbes de 2,000* mètres au moins, 22 mètres de largeur au

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plafond, 8" 50 de tirant d'eau ; une seule voie comme à Suez, mais avec des garages nombreux pour le croisement des navires : tous les détails d'exécution avaient été prévus et discutés dans ces délibérations, où ceux ({ui construiront un jour le canal puiseront des enseignements savants et fructueux.

Quand la commission technique eut terminé son travail et dit à quel chiffre elle évaluait les dépenses de construction et d'entretien du canal interocéanique, quand d'autre part la commission écono* mique eut fourni au Congrès tous les éléments nécessaires pour calculer le transit, la cinquième section, celle des voies ot moyens, put à son tour accomplir son mandat, en s'inspirant de ces domiées. M. Cérésole, ancien président de la Confédération helvétique, la présidait, et le rapporteur en fut M. César Chanel, délégué de la Martinique. « Nous avons la conviction, disait-il, que la somme des éléments du transit, déjà largement suffisante pour défrayer le canal, est appelée à prendre, au (ut et à mesure du développement du travail, une incalculable extension. »

Il indiquait ensuite par quelle série de calculs la

commission, empruntant les données et les chifiFres de la seconde section du Congrès, arrivait à fixer à 15 francs par tonneau le tarif de passage que la compagnie concessionnaire du canal pourrait imposer aux navires transitants.

Puis, évaluant les charges de la construction, du service des intérêts, de Texploitation annuelle, de l'entretien des ouvrages, défalquant ensuite les participations réservées par Tacte de concession octroyé par le gouvernement des États de la Colombie, le rapporteur, et avec lui la commission, évaluait à 42 millions le bénéfice net que laisserait chaque année l'exploitation du canal. Et « pour écarter les aléas de Tinconnu, la commission exprimait, en finissant, le vœu que, même au prix d'un travail plus long et d'une dépense plus forte, ce canal pût être sans écluses ni tunnels. »

C'est là un fait remarquable entre tous, que les cinq commissions du Congrès, sans aucune entente préalable, aient formulé le même vœu et manifesté la même répugnance pour les canaux à écluses. Mais cet accord rendait facile ce qui restait à faire. Lorsque, selon la marche fixée, les rapporteurs des cinq

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commissions eurent donné connaissance du résultat de leurs délibérations, il ne resta plus au bureau de rassemblée qu'à coordonner ces conclusions pour rédiger et soumettre au vote du Congrès la résolution qui devait en sortir.

« Le Congrès estime que le percement d*un canal interocéanique à niveau constant, si désirable dans l'intérêt du commerce et de la navigation, est possible, et que ce canal maritime, pour répondre aux facilités indispensables d'accès et d'utilisation que doit offrir avant tout un passage de ce genre, devra être dirigé du golfe de Limon à la baie de Panama. »

Telle fut la formule qu'adopta le bureau, qui s'adjoignit les présidents, secrétaires et rapporteurs des cinq commissions. Le vote eut lieu, vote solennel et considérable, le 29 mai 1879 ; 98 membres y prirent part : 78 répondirent oui, 8 dirent non ; les autres s'abstinrent.

Voilà avec quelle majorité fut accueilli le projet du

canal à niveau de Panama, et comment furent couronnés les efforts hardis et persévérants de nos compatriotes Wyse et Reclus. Si l'on examine le caractère des votes, on peut bien dire que c'était la presque-unanimité, car parmi les opposants et les abstentionnistes figurent les représentants des États septentrionaux de l'Amérique centrale, que les avantages locaux rendaient plus sympathiques au canal de Nicaragua. On comptait aussi parmi eux l'habile constructeur désigné pour exécuter la grande écluse du Nicaragua et le président de la société d'études de ce canal : tous deux cependant n'en ont pas moins applaudi à la proclamation du vote.

Parmi les adhésions, je citerai, fait caractéristique, celle de l'éminent ingénieur hollandais auquel on doit les grandes écluses d'Amsterdam ; celle du commandant Selfridge qui aflBrma hautement que son pays accepterait la décision du Congrès, loyalement et sans arrière-pensée ; celle des ingénieurs qui firent Suez, et d'autres encore dont le public accueillit la proclamation par des applaudissements enthousiastes.

C'est le tracé de Lloyd, de Totten, de Garella, de Wyse et Reclus, que le Congrès a acclamé. Il coupe

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risthme à la hauteur du 9*^ parallèle, entre la baie de Limon, sur TAtlantique, et le golfe de Panama, sur le Pacifique. Il est deux fois moins lonp que le canal de Suez, n'ayant que 73 kilomètres au lieu de 162, offre deux ports excellents sur les Océans, le voisinage de deux villes pleines de ressources, une contrée peuplée, un chemin de fer en pleine exploitation. Voilà le pays que le canal va traverser, enrichir, transformer.

Je me reporte en arrière, et je me souviens, aujourd'hui qu'une œuvre nouvelle se prépare, combien de gens, et des plus éminents, traitaient jadis d'impraticable l'entreprise de Suez. Créer un port dans le golfe de Péluse, traverser les boues du lac Mensaleh et le seuil d'El-Guisr, percer les sables du désert, installer des chantiers à 25 lieues de tout village, dans un pays sans habitants, sans eau, sans chemins, remplir le bassin des lacs Amers, empêcher les sables d'envahir le canal, quelle folie !

Tout cela s'est fait pourtant, et je sais au prix de quels efforts. Je déclare que le canal de Panama sera plus facile à commencer, à terminer et à entretenir que le canal de Suez.

— Depuis cette époque, rien n'a été changé en ce qui concerne les études préliminaires d'exécution sur la ligne choisie pour creuser le canal maritime américain.

Je n'ai pas à juger ici les motifs d'une opposition survenue au dernier moment, afin d'empêcher la réussite d'une souscription qui m'avait paru opportune, après le vote du congrès interocéanique.

Il me suffira de répéter ce que j'ai dit à l'Académie :

« La ligne de Colon à Panama peut, d'après les données actuelles de la science, être traversée par un canal d'eau de mer à niveau constant, de préférence à tout autre tracé nécessitant des écluses avec une alimentation d'eau douce. L'expérience du canal de Suez a déjà démontré que, pour assurer une grande navigation de transit, il faut un canal maritime aussi libre qu'un Bosphore naturel et non un canal fluvial soumis à des arrêts, ou même quelquefois à des chômages, et ne pouvant être profitable qu'à une navigation intérieure. »

J'ajouterai ce que j'ai écrit dans une circulaire rendue publique :

a Les arguments de l'opposition se résument ainsi :

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d'une part, on a présenté des chiffres de dépenses exagérées et de recettes insuffisantes, afin de démontrer que, si Tidée d'ouvrir une voie maritime nouvelle au commerce et à la civilisaition du monde était bonne, l'affaire serait mauvaise. D'autre part, on a cherché à inspirer des craintes au sujet d'une prétendue hostilité des États-Unis de l'Amérique du Nord.

« Au premier argument, l'habile entrepreneur qui a enlevé le seuil d'El-Guisr, au canal de Suez, s'est chargé de répondre. M. Couvreux et ses associés, auxquels on doit les beaux travaux de la régularisation du Danube et de l'agrandissement des ports d'Anvers, vont faire, dans ce moment, sur les lieux et à leurs frais, des études nouvelles, en vue de l'exécution du canal interocéanique. Ils sont décidés à se charger de l'exécution, soit en régie, soit à forfait, à mon choix, et à ne laisser subsister aucun doute sur la vérité des dépenses devant être largement couvertes par des revenus indiscutables.

« Quant à la seconde objection, j'irai moi-même la résoudre dans un prochain voyage en Amérique. »

M. Dirks, l'éminent ingénieur qui a entrepris et mené à bonne fin la belle œuvre du canal d'Amster-

dam à la mer, s'est fait l'écho des étonnements causés par ce qu'il appelle (dans une lettre qu'a publiée le Bulletin du canal) « les attaques malignes et les notes anonymes insérées dans diverses feuilles ». M. Dirks termine avec fierté en disant : «Toute attaque anonyme est sans valeur et se condamne ellemême, tandis qu'une opposition loyale et ouverte fait du bien à ce qui le mérite. »

J'ajoute que je n ai jamais craint les obstacles jetés à la traverse d'une grande entreprise, ni les retards qu'y apportent des débats et des opinions contradictoires, l'expérience m'ayant prouvé que ce qui croit trop vite n'a pas de racines profondes, et que : « Le temps ne consacre que ce qu'il fait. »

Dans Tannée qui suivit la paix avec l'Allemagne, les administrations publiques eurent des devoirs multiples et contradictoires qui créèrent des complications, exigèrent des dépenses dont il est difficile de se rendre compte et de faire le calcul, si l'on ne pénètre dans les plus petits détails. Il fallut, à la fois, désorga^ niser les services de la guerre, réorganiser les services des temps de paix et réparer les désastres qui avaient brisé tous les rouages du fonctionnement de l'État.

On pourvut d'abord au plus pressé et l'on prépara la voie pour rentrer dans l'état normal et régulier. Cette première besogne dégrossie, une tâche im-

mense restait à remplir pour consolider Tœuvre de la paix. Les intérêts publics et privés avaient été si profondément atteints par dix mois de guerre et de bouleversements intérieurs, de telles transformations s'imposaient au nouvel ordre de choses, le rétablissement du pays, dans ses relations intérieures et extérieures, était si ardemment poursuivi, qu'une quantité de lois, de décrets, de mesures administratives, de projets de toute sorte allaient se multipliant, et apportaient, chaque jour, une pièce nouvelle à l'édifice de notre reconstitution.

Il y a une utilité réelle et comme un devoir de patriotisme à rattacher entre eux les liens qui unissaient tous les actes dans un but commun, — le relèvement de la France, — à démêler et à grouper une masse de documents épars, connus aujourd'hui, oubliés demain, qu'il ne serait pas possible de retrouver plus tard, sans des recherches longues et difficiles.

Un travail si consciencieux, si nécessaire, ne doit pas être seulement l'histoire diplomatique de la paix avec l'Allemagne, mais l'histoire même de notre reconstitution. Quand le sort soumet un pays à d'aussi terribles désastres que la guerre de 1870, il y a, en effet,

deux phases qui lui permettent de reprendre son rang dans le monde : la phase diplomatique des traités qui règlent la paix et ses effets directs et immédiats; celle plus longue des actes réparateurs destinés à fermer les plaies de la guerre, à remettre Tordre dans le pays, à rajuster les tronçons du territoire amputé, à réorganiser son administration et ses finances, en un mot, à refaire son équilibre politique.

L'histoire générale a fait connaître les grandes lignes des événements de 1870, elle a révélé à la nation certains détails anecdotiques ou dramatiques qui l'intéressent plus particulièrement. Les recueils qui avaient été publiés jusqu*ici s'étaient à peu près bornés à enregistrer des pièces diplomatiques et à donner quelques documents de chancellerie, de sorte qu'il ne paraissait pas utile d'étudier les résultats des conventions de 1871.

L'œuvre diplomatique de 1815 a été si considérable et si compliquée, qu'à elle seule, elle a absorbé toute l'attention des publicistes. En effet, les remaniements de territoires qui ont eu lieu, à cette époque, se sont opérés sur la plus grande partie de TEurope, et toutes les chancelleries ont été appelées, sous l'impulsion des

grandes puissances, à l'enfantement du nouvel équilibre du monde occidental. En 1870, nous avons traité seuls avec l'Allemagne, l'Europe regardant ou laissant faire. Les conventions diplomatiques ont été beaucoup moins nombreuses sans doute, mais la reconstitution politique de la France, sortante la fois d'une guerre extérieure, d'une révolution intérieure et d'une insurrection formidable, peut-être sans précédent dans son histoire, plus quam civilia bella, a nécessité xme foule d'actes se rattachant plus ou moins directement à la paix. Je n'en veux pour preuve que l'immense travail occasionné par la réparation des dommages provenant de l'invasion.

Assurément, on n'a pu indemniser tout le monde, et la plus grande partie de ceux qui ont reçu des sommes, à ce titre, n'ont pas recouvré tout ce qu'ils avaient perdu. La fortune de l'Etat n'y aurait pas suflB, et, d'ailleurs, il est des biens que l'on ne saurait recouvrer. Mais ce que la France a donné depuis 1870, pour les victimes de la guerre, est la meilleure attestation des progrès de civilisation et de solidarité nationale qui se sont fait jour, depuis le commencement de ce siècle.

Dans les guerres antérieures, et après celles du pre-

APRis LA GUERRE DE 1870-1871 483

mier Empire, a-t-on jamais eu l'idée que tous les citoyens d'un même pays, étant solidaires les uns des autres pour les désastres de la guerre, on devait, par une sorte d'assistance mutuelle, indemniser ceux qui avaient le plus souffert ? Le vainqueur seul faisait état de sa victoire, infligeant au vaincu la peine de dédommager ses ressortissants. C'est ainsi qu'en 1870, comme en 1815, la France a été écrasée sous le poids de toutes les rançons qui lui ont été imposées; mais ce qui différencie les deux époques, c'est qu'en 1870, malgré les charges énormes qui avaient été la conséquence de la défaite, le pays n'a pas oublié celles de ses provinces qui avaient supporté l'invasion, et qu'il a rempli, dans la mesure de ses forces, le devoir de réparation qui lui incombait. L'Etat s'est montré large et généreux. Il n'a pas fait de différence entre les nationaux et les étrangers ; tous ont été appelés ndistinctement à profiter des lois d'indemnités. Cet exemple, espérons-le, ne sera pas oublié dans les pays étrangers qui seront soumis à de pareilles épreuves, et où pourront se trouver des Français lésés dans leurs propriétés par des guerres extérieures ou des troubles intérieurs, car, chez nous, l'indemnité a

été accordée aussi bien pour les pertes provenant de la guerre étrangère que pour celles occasionnées par la guerre civile. L'indemnité n'a pas été bornée aux pertes individuelles, elle a été étendue à des collectivités, à des corps moraux. C'est ainsi que des sommes importantes ont été attribuées aux chemins de fer, que les départements et les communes ont été remboursés de leurs dépenses pour la garde nationale mobilisée, que les ponts des chemins vicinaux, détruits pendant la guerre, ont été presque tous reconstruits aux frais de l'Etat. Le total de ces divers secours a atteint plus de 850 millions.

Les 5 milliards, payés par la France à l'Allemagne^ ont servi en partie à indemniser les Allemands de leurs pertes. Il résulte des comptes du budget allemand qu'une somme de 116,400,000 m^rks a été appliquée aux indemnités pour dommages de guerre. Une autre somme de 116,753,000 marks a été allouée aux armateurs allemands. On peut ainsi évaluer le bilan des pertes que notre marine a infligées au commerce maritime de nos ennemis.

Le détail des indemnités allouées pour les bombardements dans la Basse-Alsace s'est élevé à 56 millions

de francs environ, et se décompose ainsi : dëg&ts im< mobiliers, 34,654,000 francs; dég&ts mobiliers, 20 millions et demi. Pour Strasbourg et ses environs, il a été payé plus de 50 millions de francs, sur lesquels les indemnités immobilières figurent pour 30 millions. Je prends ces chiffres et les suivants dans le beau et instructif recueil de mon collègue aux Affaires étrangères , M. Villefort, ministre plénipotentiaire.

Le compte d'emploi de nos 5 milliards est fort curieux à consulter. Les forteresses de l'Empire ont absorbé 216 millions de marks, et celles de TAlsace- Lorraine 129 millions. L'établissement des invalides plus d'un demi-milliard (560,676,000 marks). On a fondé un trésor impérial de guerre, en prélevant 120 millions de marks; 12 millions ont été affectés aux dotations pour services éminents.

"" Les pensions pour les invalides de 1870-1871 ont coûté 30 millions de marks d'une part et plus de 18 millions de subventions de l'autre. On voit que tout n'est pas bénéfice pour le vainqueur, et qu'à ce jeu terrible de la guerre, la victoire s'acquiert chèrement. C'est le lieu de rapprocher des invalides et des pensions ce que la guerre a coûté en hommes à l'Aile-

magne. Le total des pertes de Tarmée allemande, de juillet 1870 à mai 1871, s'est élevé à 129,250 hommes tués, blessés ou disparus ; ce chiffre se décompose ainsi : 5,153 ofiBciers, 11,095 sous-oflBciers, 1,292 tambours et musiciens, 595 volontaires d'un an et 96,425 soldats; 14,780 ont disparu. L'ensemble général des décès a été de 44,996 officiers, sous-officiers et soldats. Dans la première partie delà guerre, de juillet à septembre, la perte des armées ennemies aétè de 74,786 hommes ; dans la seconde partie, du 3 septembre 1870 à mai 1871, de 54,484.

La bataille qui a coûté le plus aux armées allemandes est celle de Gravelotte : 20,675 tués, blessés ou disparus (4,500 tués).

Pour en revenir à l'emploi de l'indemnité de 5 milliards, on constate que, déduction faite des dépenses et des prélèvements à titres divers, l'actif à partager entre les divers Etats allemands a été de 2,368,231 ,000 marks, et s'est réparti ainsi :

Confédération de l'Allemagne du Nord 1,582,284,000

Bavière 269,376,000

•Wurtemberg 84,964,000

Bade 61,000,000

Hesse Méridionale 28,000,000

Le payement de rindemnitô de guerre à TAUemagne constitue, avec les emprunts, la. plus vaste opération financière qui ait été jamais accomplie. Elle est inséparable de l'évacuation du territoire qui a marché parallèlement avec elle. Il est nécessaire de lire le rapport de la commission du budget de 1875, présenté par M. Léon Say à l'Assemblée nationale, si Ton veut se faire une idée des combinaisons multiples et de toutes les opérations de trésorerie qu'il a fallu inventer pour effectuer le payement des 5 milliards. La Banque de France a joué là un rôle considérable et a montré quels services peut rendre cette grande institution, dans les graves circonstances où l'Etat fait appel à son concours. Mais ce qui marque l'opération, ce qui la représente comme un fait nouveau dans l'histoire économique de l'Europe, c'est le caractère international qu'elle a revêtu.

Tous les efforts de toutes les maisons de banque de l'Europe se sont concentrés pour arriver au but. Toutes les affaires ont été suspendues, pour assurer le succès

des emprunts français et le passage des capitaux à l'étranger. Le gouvernement français n'a remis directement à TAUemagne, en numéraire, que 546 millions, 273 millions en or, 273 en argent, et le reste en lettres de change.

Les frais de conversion des valeurs ont coûté près de 13 millions. Un seul point n'a pas été éclairci. Il eût été intéressant de savoir comment, après avoir fait sortir de France des capitaux réunis dans tous les pays, on a pu les diriger ensuite sur T Allemagne, ce qui ne s*est fait qu'en convertissant en valeurs allemandes toutes les autres valeurs étrangères. Il parait que cette opération a été facilitée en grande partie par ce fait que, pendant les années 1871, 1872, 1873, l'Allemagne était débitrice de l'Angleterre par la balance du commerce. Mais le rapport à l'Assemblée nationale n'est pas entré à ce sujet dans plus de détails.

Il y a, au point de vue financier, une autre opération considérable, résultant du payement de l'indemnité de notre réorganisation générale. C'est ce qu'on est convenu d'appeler le compte de liquidation. Ce compte n'est autre chose que l'histoire financière de la reconstitution de notre matériel militaire, et c'est

un chaos dans lequel il n'est pas facile de porter la lumière, les projets du gouvernement et ceux des commissions financières de l'Assemblée nationale ayant plusieurs fois varié, parce que, au début et môme après, on ne savait trop ce que Ton voulait faire. Il est certain que, au sortir de la guerre, quand il s*est agi de remplir des magasins et des arsenaux vides, de reconstituer notre frontière et notre armée, on ne pouvait songer à faire figurer ces dépenses dans le budget ordinaire.

En 1873, on avait fixé à 773 millions la limite maxima des dépenses à porter à un compte spécial qui a pris bientôt des proportions plus considérables. On a été peu à peu amené à diviser le compte de liquidation en deux parties, dont la première, s'arrétant à 1875, a été clôturée à 914,675,000 francs, et dont la seconde, comprenant les années 1876 à 1879, absorbe plus de 1,400 millions.

Ce n'est qu'à partir de 1879 que le compte de liquidation a pu être incorporé au budget, dont il forme une nouvelle section sous la rubrique : Dépenses sur ressources extraordinaires.

Ce compte a nécessité une masse énorme de docu-

ments, exposés de motifs, rapports, discussions, qui en rendent l'intelligence très compliquée.

On ne peut en saisir Téconomie et en étudier les diverses transformations qu'avec une intelligence financière spéciale; là encore, le livre de M. Villefort est à consulter, surtout en ce qui concerne le travail de la liquidation afférente aux territoires cédés. Au premier abord, la séparation des territoires cédés, résultant d'une guerre de conquête, semble n'intéresser que le droit public, le domaine de la nation. Mais que d'intérêts privés atteints par cette mutilation, et qu'il faut reconstituer!

La commission franco-allemande de Strasbourg a mis huit années à achever cette œuvre de la liquidation. Il résulte que, dans le règlement des dettes propres à r Alsace-Lorraine, la France a payé à l'Allemagne, 42 millions. L'Allemagne, ayant remboursé à la France 15 millions, a reçu de plus que la France 27 millions.

L'annexion a eu d'autres effets en,core : il a fallu remanier les circonscriptions des départements, atteintes au double point de vue administratif et judiciaire ; ce n'est pas une des parties les moins intéres-

santés de cette histoire d'hier, mais le document qui la résume toute, c'est le compte général de ce que nous a coûté la guerre.

Quand on remue ces chiffres formidables, on peut juger de la puissance financière et de la vitalité de notre pays.

Le total des dépenses, non compris, bien entendu, les dommages éprouvés par toutes les branches de notre commerce et de notre industrie, pendant la guerre et les temps qui ont immédiatement suivi, dépasse QUATORZE MILLIARDS.

Dans ce chiffre figurent, pour près de 2 milliards, les dépenses extraordinaires de guerre ; les indemnités pour 900 millions; l'entretien des troupes allemandes pour 340 millions. Les frais divers des emprunts ont coûté 631 millions ; la perte des revenus nets des territoires cédés représente 66 millions ; la reconstitution du matériel militaire et naval, plus de 2 milliards.

La question de savoir si l'Ëtat est responsable envers les habitants du pays des dommages causés par la guerre, est Tune des plus importantes et des plus complexesdu droit public. Elle est Tobjet, dans la théo-

rié, de vives controverses, et, dans la pratique, de nombreuses réclamations auprès du Gouvernement. Des thèses diverses ont été soutenues dans de mémorables discussions à T Assemblée nationale ; mais la majorité de l'Assemblée n'a fait aucune des distinctions ou des exceptions qu'une stricte justice aurait pu désavouer. Les étrangers comme les nationaux, ainsi que je l'ai déjà dit, ont été appelés à profiter des mesures bienfaisantes décrétées par la loi, et ces mesures elles-mêmes ont été indifféremment appliquées aux dommages causés par les deux armées.

La nouvelle frontière de la France, en morcelant ses territoires, a nécessité une réorganisation des services militaires et religieux. Là encore, que d'intérêts de tout ordre il a fallu réenchevêtrer, où ils étaient rompus!

L'une des difficultés, les plus grandes et les plus compliquées, a été la reconstitution de l'état civil des soldats disparus, l'ouverture de leurs successions et les formalités spéciales qu'elle a nécessitées ; enfin, la conservation des sépultures des morts des deux armées. Par une pieuse réciprocité, les deux gouvernements de France et d'Allemagne se sont concertés, pour

que les sépultures des soldats tués, sans distinction de nationalité, fussent convenablement entretenues. Aujourd'hui, plus de 87,000 Français et Allemands sont enterrés isolément, ou côte à côte dans nos départements, et chacune des sépultures qui les ont reçus se révèle au dehors par un monument funèbre.

Les morts ensevelis dans la terre étrangère doivent nous rappeler sans cesse les dangers de* guerre que courent les Etats. C'est pourquoi, noils pensons qu'une organisation militaire complète, est, à Tépoque d'armements européens si formidables, la meilleure sécurité d'un pays. Le rétablissement de nosvoies de communication, les mesures préventives de la formation des armées de réserve, sont les termes d'un programme inspiré par une juste prévoyance patriotique, et qui, malheureusement, n'est pas encore réalisé.

Il est aujourd'hui certain que, depuis 1870, nous avons acquis, malgré toutes les difficultés politiques, financières, administratives, militaires, les éléments suffisants de notre défense nationale.

Cette épouvantable guerre, en nous prenant des territoires que l'Allemagne n'a pas encore assimilés,

a peut-être été, pour la France, une épreuve féconde en ayertissements, qui la gardent de la politique d'entreprises.

Si elle nous a obligés à des reconstitutions, à des réorganisations, à une somme incalculable de pertes et de travaux individuels ; si elle nous a coûté quatorze milliards^ elle est au moins une terrible leçon pour les gouvernements passés et à venir, et surtout pour la France.

La grande figure d'Abd-el-Kader a disparu de ce monde ; sa vie appartient maintenant à Thistoire. D'autres raconteront la guerre qu'il soutint pendant treize ans contre nos meilleurs généraux africains, jusqu'au jour où, enveloppé par des forces supérieures, il se rendit au général de Lamoricière ; je suis en mesure de donner quelques détails sur son existence, depuis qu'il s'est constitué notre prisonnier.

Me rendant, en 1848, à mon ambassade de Madrid, où je fus envoyé par Lamartine, je me détournai de ma route pour faire une visite à Abd-el-Kader, qui se trouvait au château de Pau, avec toute sa famille. Je le voyais pour la première fois, et je fus frappé de sa

noble et calme résignation ; il rendait hommage à la bravoure et à la générosité de notre armée, et il se montrait résolu à servir la France par Tinfluence de sa parole, avec autant de constance qu'il Tavait combattue par les armes. Il a été, jusqu'au dernier moment, fidèle à sa promesse. Sa conduite, pendant les massacres de Syrie, en 1866, arrêta les excès du fanatisme musulman. Entouré de ses fils, il fut le protecteur et le sauveur de la population chrétienne de Damas. Il reçut, à cette occasion, le grand cordon de la Légion d'honneur. L'année suivante , faisant un voyage en Syrie afin d'appeler des travailleurs pour • les travaux du canal de Suez, j'annonçais de Jérusalem à l'Émir que je me disposais à aller lui rendre visite à Damas, dont les habitants passaient encore pour être mal disposés contre les Européens. Il s'empressa de venir à ma rencontre, lorsque ma caravane lui fut signalée, me fit asseoir à côté de lui dans sa calèche, et nous traversâmes ainsi la ville de Damas dont les habitants, rangés en haies devant leurs maisons, saluaient jusqu'à terre l'Émir et ses hôtes. Nous fûmes pendant plusieurs jours accueillis partout comme des amis.

On sait qu'Abd-el-Kader vint à Paris pour visiter l'exposition universelle de 1867 et qu'il reçut avec tous les souverains étrangers l'hospitalité impériale* En 1869, il quitta Damas pour saluer Timpératrice Eugénie à Port-Saïd et prendre part avec elle à l'inauguration du canal de Suez. Le vapeur de guerre le Forbin^ commandé par le capitaine Meyer (aujourd'hui amiral au Tonkin), avait été mis à sa disposition.

Abd-el-Kader prolongea son séjour dans l'isthme, où la Compagnie du canal maritime lui offrit le domaine de Bir-abou-ballah, à l'entrée de la vallée de Gessen (de la Bible), dans le voisinage d'Ismaïlia. Un de nos chefs de travaux y avait construit une bonne habitation, entourée de jardins et de terrains cultivés, conquis sur le désert. Ce territoire faisait suite au vaste domaine de Pithom, acheté par la Compagnie de Suez, et dont la contenance de 10,000 hectares était déjà occupée par dix mille cultivateurs arabes, soumis à l'habile et intelligente direction de M. Jules Guichard.

Mon projet était de confier à Abd-el-Kader la conquête sur le désert de 60,000 hectares qui nous

avaient été concédés, à Touest de notre canal, depuis le lac Timsah jusqu'à Suez, et que nous avions déjà fait traverser par un canal d'eau douce. -

Mais la politique qui avait inutilement clierché à empêcher rexécution du canal maritime , ne cessa d'exciter les défiances du vice-roi d'Egypte, qui me pria de renoncer à mon projet, ce que je fis d'accord avec Abd-el-Kader, dont la conduite fut, comme toujours, parfaitement loyale et désintéressée.

Lorsque le commandant Roudaire fut chargé, il y a quelques années, par le gouvernement français, de compléter ses études de la mer intérieure africaine, Abd-el^Kader lui envoya, par mon entremise, une circulaire pour les chesCs arabes de la Tunisie et de l'Algérie, afin qu'ils lui prétassent leur assistance dans ses travaux.

En dernier lieu, lorsque l'Émir fut informé de mon voyage d'exploration sur le territoire de la mer intérieure, il m'expédia un nouveau message que l'on peut regarder comme un noble testament, car, dans la pensée de l'Émir, il devait contribuer à la pacification de nos possessions africaines et à nous attacher, par le bien que nouâ leur ferons, les trois mil-

ABID-£L-KADEJL 499

UoDs de musulmans appelés à jouir des bénéfice» de nos lois et de notre civilisation.

PBiris> 28 mm 1868.

Louange à Dieu unique l

Ahd-el*Kader ben Mahiddin.

A toutes les tribus arabes habitant l'Algérie, et plus pardcur* Hèrement à leurs ulémas, cheikhs et chefs religieux et militaires;

A toutes les tribus arabes habitant la Tunisie, et plus particulièrement à leurs ulémas, cheikhs et chefs religieux et militaires ;

Salut à vous, miséricorde et bénédiction de Dieu !

Tout en formant des vœux pour votre prospérité et vous souhaitant bonne réussite en ce qui concerne le bien de Tàme et du corps, je me fais un devoir de vous donner le conseil suivant.

Cest que la Ck>mpagnie française qui avait conçu Tidée de percer Tisthme de Gabès, et dont je vous avais déjà parlé, s'est décidée aujourd'hui à mettre la main à l'œuvre et à aller visiter vos parages. H est à espérer, il est même de votre devoir que ces hôtes rencontrent chez vous une parfaite philanthropie, un accueil favorable, de la facilité, de la générosité, de l'encouragement et rhssistance de voix et de fait.

n ne faut pas prêter l'oreille à ceux qui s'imaginent à tort que le percement de Tisthme de Gabès est nuisible au pays e anx habitants. Ce sont là de fausses conjectures, et ceux qui y croiest emit des ignorants;

Btpvis, si DÎQU veut que cette entreprise soit mise à exécutioQv ^le le sera* quand même on ne s'y attendrait pas.

C'est ainsi que Dieu a permis le percement de l'isthme d e Suez, dont l'iuimanibâ. recueille les fruits.

Bref, cette Compagnie française, ayant pour but d'améliorer le pays en en augmentant la fertilité et en diminuant l'étendue de terrains incultes, ne portera préjudice à personne; et, dans le cas où elle aurait besoin d'un champ, ou d'un jardin, ou d'une maison, elle en paiera un prix beaucoup plus élevé qu'ils ne valent.

Enfin, cette Compagnie, bien qu'elle soit par elle-même assez puissante, par la force et l'argent que Dieu a voulu lui accorder, la Providence s'en sert pour le bien et le profit de ses créatures.

Voilà pourquoi elle va consommer de grands efforts et dépenser des sommes immenses dans le but de profiter aux créatures de Dieu. Il est vrai qu'elle aura à recueillir quelques fruits de ses travaux: mais n'est-elle pas aussi comptée parmi les créatures d'Allah?

Ainsi est le roi quand il est juste et bon; bien qu'il soit le chef de ses sujets, et placé dans une position plus haute que la leur (attendu que c'est de lui que découlent la fertilisation du pays et la suppression des terrains incultes), il n'est, à vrai dire, q ue le serviteur de ses sujets, et sa tâche est de s'appliquera leur procurer tout le bien qui dépend de lui et à parer à tout ce qui peut leur être nuisible.

A ceux qui prêteront leur concours à cette tâche, une grande récompense divine est promise. Seulement s'ils sont de ceux qui demandent une récompense terrestre, Dieu leur accordera celle d'ici-bas; mais s'ils aspirent à une récompense céleste, c'est dans l'autre monde que Dieu ne manquera point de leur en tenir compte.

Un des prophètes des Israélites dit un jour : — « Seigneur, les rois des Perses sont des païens, adorateurs du feu ; ils sont comblés de vos bienfaits. Ils adorent un autre que vous, et pourtant vous leur laissez la royauté et vous leur donnez de longues vies. »

Dieu lui répondit : — « Ces gens ont fait prospérer mon pays

afin que mes créatures y vivent dans l'aisance. Voilà pourquoi je leur laisse la royauté et leur accorde longue vie. »

Le prophète David construisait le temple sacré de Jérusalem. Mais, à plusieurs reprises, il arriva que chaque fois qu'il était terminé, le temple tombait de lui-même.

Dieu lui dit alors: — <( Il ne vous est pas donné d'en achever la construction et ce sera la tâche de votre fils Salomon, car vous avez versé le sang », — voulant dire par là qu'il détruisait le pays.

— « Mais, Seigneur, reprit David, n'est-ce point pour votre gloire? »

~ « Oui, répondit le Seigneur, mais ne suntrce point aussi mes créatures qui sont frappées T »

Les hommes sont donc la famille de Dieu, et le Seigneu r aime de préférence ceux qui concourent à faire du bien à sa famille.

Le genre humain est trop aimé de Dieu, son créateur, et toutes les créatures, depuis les plus hautes jusqu'aux plus humbles, sont consacrées au bien et au service du grand tout qu'on appelle le genre humain.

Le 23 Rébi-el-Anouar 1300.

AbD-BL-KaDBR EL HUSNY.

M. DE LsssEPs, ayant été élu par rAcadémie françaiôe à la place vacante par la mort de M. Henri Martin, y est venu prendre séance, le 23 avril 1885, et a prononcé le discours qui suit :

Messieurs,

En m'admettant parmi vous, vous m'avez causé à la fois une grande joie et un grand embarras.

Faire partie de TAcadémie française, de cette réunion d'élite, de cette aristocratie élective des lettres, est un honneur dont le plus orgueilleux a le droit d'être fier, mais parler devant elle est une tâche

qui peut faire hésiter un écrivain habile, et je ne suis malheureusement ni lun ni l'autre.

Ce discours de réception était donc doublement redoutable et pour moi et pour vous. Et c'est pourquoi je tiens à vous rassurer tout d'abord. Ce n'est pas un morceau oratoire que vous allez entendre. Je n'ai voulu mettre ni mon inexpérience ni votre longanimité à une aussi rude épreuve. Ne pouvant faire bien, j'ai fait mieux : j'ai fait court.

Vos ancêtres, messieurs, avaient cette habitude d'appeler à l'Académie des lettres, non pas seulement des hommes de lettres, mais aussi des gens de marque : prélats, commandants d'armée, grands seigneurs, à qui leur haute situation tenait lieu d'éloquence et quelquefois même de savoir. Est-ce pour cela que le discours que l'on prononçait alors était réduit aux proportions exiguës d'un remerciement ? Il se pourrait. Quoi qu'il en soit, puisque vous avez fait revivre pour moi la première partie de cette tradition, souffrez que je bénéficie de la seconde, et, puisque vous avez bien voulu qu'un homme de lettres, in p&rtibus^ entrât, comme autrefois, dans votre Compagnie, ne vous étonnez pas qu'il s'en

tienne, comme autrefois, à la simple expression de sa gratitude.

Le fauteuil que j'occupe aujourd'hui est celui qu'ont successivement occupé M. Thiers et M. Henri Martin. Tous les deux ont été mes amis ; c'est dire que je n'ignore ni les dissemblances qu'il y a entre eux et moi, ni la distance qui nous sépare. Ils étaient plutôt des hommes d'étude, je suis plutôt homme d'action ; ils étaient historiens, et je suis géographe... à ma manière.

Mais si je diffère d'eux par bien des points, il en est un par lequel j'ai la prétention de leur ressembler. Tous deux ont aimé passionnément leur pays, et, par ce côté-là du moins, je ne me trouve pas indigne de leur succéder. Comme eux j'ai voué à mon pays ma vie tout entière. Pendant plus de soixante années, dans des situations et des fortunes diverses, le souci de ses intérêts et de sa gloire a été ma pensée maîtresse, le but constant de mes travaux et finalement, j'en suis convaincu, la cause de mon succès.

Et ce n'était pas trop d'un tel but pour d'aussi longs efforts. Rien n'est facile à faire dans ce monde,

surtout l'utile. Il n'y a pas d'œuvre naissante, si bienfaisante fût-elle, peut-être faudrait-il dire, en raison même du bien qu'elle peut faire, qui n'ait pour ennemis les ignorants et les malveillants.

Les premiers, parce qu'ils connaissent mal le résultat où vous tendez ou ne le connaissent pas, et qu'ils ne sont dans le secret ni de vos moyens ni de votre force. Ceux-là, il faut les éclairer ; une fois convertis, ils deviennent des adeptes fervents et des auxiliaires précieux. Quant aux autres, les sceptiques, les haineux, les insulteurs même, il n'y a pas à s'en occuper. Le proverbe arabe dit : « Les chiens aboient, la caravane passe... » J'ai passé.

Messieurs, si je m'explique ainsi à vous avec une insistance qui peut paraître complaisante, ce n'est pas pour le vain plaisir de vous parler de moi, c'est pour vous justifier à vos propres yeux de m'avoir choisi, en vous montrant les similitudes qui existaient entre mon prédécesseur et moi.

Et puisque je suis sur ce terrain, il y en a une encore que je veux vous signaler en passant. On nous a accusés l'un et l'autre, à nos commencements, d'avoir un peu trop d'imagination. Vous n'ignorez

ACADÉMIE FftANÇAISX 507

pas qu'aux heures poétiques et ardentes de sa jeu-* nesse,. entrant dans Tëtude des premiers temps de notre race, Henri Martin, on l*a dit du moins, s'était épris du culte druidique. Ce Celte de Saint-Quentin s'értait fait initier, prétendait-on, aux mystères de la religion terrible ; on le soupçonnait même de l'avoir embrassée secrètement et de pratiquer à huis clos ses rites. Est-ce vrai ? Est-ce faux ? A-t-il passé par cet excès d'enthousiasme et <le conviction? Rien n'est moins certain, mais qu'importe, en tout cas ? Gela l'a-t-il empêché d'écrire plus tard l'Histoire de France la plus complète que l'on ait encore écrite, Pour moi, si l'on ne m'a pas soupçonné d'être un druide, on m'a jadis accusé d'être un rêveur ; c'était au conmiencement de mes entreprises. Je crois avoir prouvé, depuis, que je suis un homme pratique. Mais je ne médis pas pour cela des rêveurs. Un peu d'imagination est un bon levain pour cette lourde pâte des affaires humaines. Plus le but est loin, plus il faut viser haut. 11 est bon que le sculpteur cherche une montagne pour y tailler sa première statue ; il n'est pas mauvais que l'homme positif lui-même ait à dégager son esprit d'un peu d'irréalisable et de

démesuré ; que, croyant tout pouvoir, il ait songé à tout oser : l'expérience n'ébranchera que trop .vite ce que ses illusions avaient d'impossible et de touffu, mais ses travaux en garderont toujours quelque chose de grand qui les élève. De Taberration saintsimonienne, aujourd'hui si justement oubliée, il n'est pas moins sorti de parfaits ingénieurs, des économistes distingués et des financiers de premier ordre. M. Thiers avait commencé par écrire des Salons. Claude Bernard lui-même, votre illustre confrère, avait commencé par une tragédie ; vous n'avez pas cela du moins à me reprocher.

J'ai parlé tout à l'heure de VHistoire de France d'Henri Martin. C'est son œuvre capitale. Elle est dans toutes les bibliothèques ; mieux encore, elle est dans toutes les mémoires. Je ne veux pas y insister littérairement, non qu'il n'y ait pas assez de bien à en dire, mais parce que j'ai peur de ne pas le dire assez bien ; et d'ailleurs ce n'est pas un discours que je fais ici, je le répète, et si je m'arrête à marquer d'un mot ce qui m'a semblé être la note particulière de son talent, c'est qu'elle est, en même temps, celle de son caractère.

Chaque historien a la sienne.

Chez Michelet, c'est la poésie. A chaque instant son imagination ouvre des vues profondes sur des horizons nouveaux, devant lesquelles la pensée s'arrête et s'étonne.

Augustin Thierry, érudit passionné, écrivain de race, évocateur d'un monde disparu, est, par-dessus tout, un peintre d'une netteté de lignes et d une puissance de coloris incomparables.

L'Histoire de Guîzot, comme celle de Mignet, est un système : philosophique chez l'un, politique chez l'autre, montrant dans le mouvement des faits leur enchaînement, leurs conséquences et leurs causes.

Thiers excelle à raconter les événements, à mettre en scène les situations, à élucider les questions les plus spéciales et les plus obscures. Sa dominante est la clarté ; celle d'Henri Martin est la justice. Et cet amour de la justice, qui est dans son esprit, vient de cet amour de la Patrie, qui est dans son cœur.

Lui, l'homme de conviction et même de parti, si absolu dans sa croyance, si invariable dans sa conduite, si entier dans les débats, dépouille toute passion, dès qu'il entre dans l'histoire. Témoin ému de

toutes nos gloires, il ne refuse son admiration à aucune. Il est aussi enthousiaste des druides que des martyrs de la première Église chrétienne ; de Jeanne d'Are que de Henri IV ; des victoires de Louis XIV que de celles de la première République ; du premier Empire que de la Convention. Il s'agit toujours pour lui de la Fraiace, et il ne voit qu'elle; aucune restriction n'arrête son patriotisme, aucun calcul ne le diaûnue. Quelles que soient leurs opinions ou leurs croyances, tous ceux qui servent et grandissent la France sont les siens. C'est un bel exemple à conseiller, Messieurs, et à suivre.

Malheur aux peuples qui, fanatisés par l'esprit de parti, mutilent eux-mêmes leurs traditions, ne comprenant pas qu'une nation est une humanité qui vit sans cesse, et dont le présent ne peut se séparer du passé sans que l'existence elle-même en soit arrêtée !

Et, de ce passé si douloureux et si glorieux tour à tour, Henri Martin tire un enseignement fortifiant, une confiance que rien n'abat, un espoir que rien ne décourage :

« Le Français qui connaît bien l'histoire de son pays », dit-il, <c ne perdra jamais l'espérance dans les

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» plus tristes jours. Ce peuple est doué d'un ressort » incomparable, d'une puissance de rénovation qui ne » s'est jamais vue à ce degré chez aucun autre » peuple. »

' Je suis fieir, Messieurs, que vous ayez pensé à moi pour succéder à Thomme qui a prononce de telles paroles. Ce double sentiment d'orgueil dans le passé et de foi dans l'avenir est aussi profondément enra* ciné dans mon cœur qu'il l'était dans le sien, et c'est par cette communauté dans l'espoir que je m'honore le plus de lui ressembler.

Et maintenant que je vous ai suffisamment prouvé ma bonne volonté, à défaut de talent, je m'arrête, ne voulant pas dépasser les bornes que je me suis moimême un peu forcément imposées.

Celui qui me succédera, reprenant le cours de la tradition nouvelle, vous parlera plus tard, le plus tard que je pourrai, je vous en avertis, vous parlera, vous dis-je, avec plus de développement, de compétence et de charme des mérites de l'historien impartial, de cet honnête homme, de ce grand patriote qui fut mon prédécesseur ; il saura sans doute mieux que moi exprimer à l'Académie sa reconnaissance de nouvel élu,

mais il n'aura au fond du cœur ni plus de respect

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pour la mémoire d'Henri Martin, ni plus de gratitude pour vous.

En 1834, lejour où il entrait à TAcadémie, M. Thiers disait : « Je vous remercie de m'avoir admis à siéger » dans cet asile de la pensée libre et calme. »

Je vous remercie, à mon tour, de m'avoir admis dans cet asile de la pensée libre et calme, bien que je n'ose vous promettre de rester tranquillement assis sur mon fauteuil.

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