‹ Souvenirs de quarante ans dédiés à mes enfantsChapitre 28 sur 33 · LE CONGRES DE · texte numérisé non relu

LE CONGRES DE

Lorsque Tisthme de Suez fut percé, Tœuvre accomplie par les hommes du dix-neuvième siècle n'avait fait que réaliser le vœu des anciens maîtres de l'Egypte ; car, si nous en croyons les historiens arabes, le Pharaon qui régnait du temps d'Abraham avait déjà conçu le projet de couper l'isthme africain, en rhonneur de la visite du patriarche et de sa femme Sarah, afin d'établir entre l'Egypte et TArabie une voie navigable.

Est-il donc bien vrai, comme le dit le vieux proverbe, qu'il n'y ait rien de nouveau sous le soleil, et

que nos œuvres d'aujourd'hui ne soient pas vraiment nôtres ? Ceux qui, avant nous, ont parcouru le monde et y ont marqué leur trace, ont-ils tout découvert, et n'ont-ils laissé à leurs descendants qu'à exécuter leurs propres desseins ? — Et quand même cela serait ! — Ce que nos pères ont entrevu dans leurs rêves, les vastes projets qu'ils ont conçus, mais devant lesquels ils ont reculé, n'est-il pas glorieux de les réaliser, et d'afiBrmer ainsi le progrès accompli par notre race, par notre siècle, pour qui les obstacles semblent avoir disparu ?

Hier, c'était Suez que l'on perçait, et celui qui écrit ces lignes a peut-être le droit de rappeler, avec un légitime orgueil, comment l'année 18Ô9 a vu réaliser ce qu'avaient souhaité les Pharaons du soixantième siècle avant l'ère présente, ce que n'avaient pu faire les hommesqui bâtirent les Pyramides et desséchèrent le lac Mœris.

Aujourd'hui, sur le continent :américaiii, tmeoeuvre semblable se prépare : on s'occupe de trancher ia langue de terre qui sépareles deux parties du Nouveau Monde. L'idée n'est pas moderne pourtant : c'est en 1472 que fut découverte l'Amérique, en 1513 que

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Balboa reconnut Texistence de la mer Pacifique, en 1514 que l'on chercha pour la première fois à joindre les deux Océans, et lorsque les aventuriers espagnols se furent assurés qu'il n'existait entre l'Atlantique et le Pacifique aucun passage naturel, ce furent les plus illustres d'entre eux qui songèrent à percer un canal à travers les contreforts des Cordillères. Tant il est vrai que la nature humaine a horreur des difficultés, et tant elle se sent d'audace pour en triompher ; tant il est certain aussi que le commerce maritime du globe souhaite ardemment la création d'une ceinture navigable, permettant de faire le tour immédiat de la Mappemonde et supprimant le détour du cap Horn, comme est déjà suprimé le détour du cap de Bonne-Espérance.

La création d'un canal destiné à réunir l'Atlantique à la mer Pacifique ayant été l'objet d'une importante et vive discussion, il a paru intéressant de rappeler et de résumer ici les débats qui se sont engagés sur cette question.

Les écrits des conquérants espagnols étaient, depuis plus de deux siècles, ensevelis dans la poussière des archives de Madrid, quand on songea de nouveau à percer Tisthme. Dès que Télan fut donné, il y eut comme un enthousiasme général qui porta vers ce point tous les marins hardis, tous les penseurs généreux, tous les explorateurs avides d'ouvrir au monde un chemin nouveau. J'en aurais long à dire s'il me fallait citer tous les noms qui s'attachent à cette entretreprise immortelle. Je veux saluer pourtant au passage nos contemporains les plus illustres, Nelson, Childs, Lloyd, notre compatriote Garella; je veux saluer surtout l'illustre Thomé de Gamond, qui, le premier, rêva de percer l'isthme sous-marin de Calais à Douvres. Ce rêve se réalise aujourd'hui, et il a pu le voir entrepris, avant de dormir du dernier sommeil. C'est la suprême consolation de ceux qui consacrent leur vie à la poursuite des vérités utiles, que d'assister au commencement de leur triomphe.

De 1780 à nos jours, on a vu se succéder une foule

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de projets empruntant tous les points de passage de risthme, et constituant, les uns, des études sérieuses et approfondies, les autres, de pures fantaisies, où l'imagination avait plus de part que la science. Mais les sept dernières années ont produit plus que toutes les autres. Lorsque le canal de Suez s'ouvrit en 1869, il se produisit une révolution complète dans les relations commerciales du globe, et je ne doute pas que cet événement n'ait exercé une grande influence sur les études qui eurent pour objet le percement du canal américain. C'est en effet depuisl871 que les explorations se sont suivies de plus prés : savantes, hardies, persévérantes, elles sont revenues riches en documents précieux, prêtes à éclairer cette question si grosse d'inconnues. — Hommage soit ici rendu aux hommes de bonne volonté qui ont aidé la science à faire ce grand pas!

En même temps, les études géographiques, jadis négligées en France, avaient été remises en honneur, à la suite d'une épreuve douloureuse qui en avait démontré l'utilité. Les grandes questions qui touchent à la géographie cessaient d'être le domaine d'un nombre restreint de privilégiés ; elles commençaient à

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passionn-er le public, et les sociétés savantes qui tes inscrivaient sur leur programme se réunissaient avec éclat pour propager Tamour de la science et peser tes bases d'études communes.

C'est ainsi qu'au Congrès international d'Anvers, te général Heine eut l'occasion de développer un projet interocéanique dû H M. de Gogorza. — Au Congrès de Paris, en 1875, le même sujet eut les honneurs mérités de plusieurs séances qu'il me fut donné de présider; mais les documents manquaient encore pour traiter la chose à fond. On se (X)ntenta d'exprimer des idées générales, et ce fut là qu'on émit le vœu de voir convoquer à bref délai un Congrès spécial, ou, pour mieux dire, un jury international chargé de réunir et de coordonner tous les documents utites, et de formuler un avis définitif, en pleine connaissance de cause, sur la possibilité technique et financière de l'œuvre.

Cette résolution eut pour effet puissant et considérable de donner une nouvelle impulsion aux explorateurs, aux marins, aux auteurs de projets, qui tous devaient s'ingénier à fournir au jugement du Congrès des études complètes et d'une rigoureuse exactitude.

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Aussi, dès que l'on sut dans le public la réunion prochaine du jury dont j'ai parlé plus haut, denx Sociétés se fonnèrent pour tenter des expéditions nouvelles : Tune visait au Nicaragua, poursuivant l'ancienne route de Thomé de Gamond et de Blanchet ; l'autre , sous la présidence de l'éminent général Tiirr, explora le Sud, c'est-à-dire les régions du Darien et de Panama, marchant sur les traces de Garella, de Lacharme et de Selfridge. Les trois années qui séparent 1875 de 1879 furent, entre toutes, fécondes en recherches actives et en explorations énergiquement dirigées.

Alamêmedate, se terminaient les expéditions ordonnées par le gouvernement des États-Unis d'Amérique. Les habiles officiers qui les commandaient, Collins, HuU, Shufeldt et surtout Selfridge etMeuocal, n'avaient laissé aucun point de l'isthme inexploré ; les documents qu'ils rapportèrent devaient singulièrement élucider et faciliter la tâche du jury.

Quand l'heure fut venue, et que toutes les pièces des dernières expéditions furent entre mes mains, je mis tous mes soins à satisfaire au voeu que le Congrès . de 1875 avait exprimé. Pour convoquer l'assemblée à laquelle une grande mission allait être assignée, je

fis appel aux savants, ingénieurs ou marins des deux mondes, aux Chambres de commerce, ou Sociétés de géographie, en les invitant à désigner leurs délégués.

Peu d'assemblées comptent autant et de si illustres noms que ce grand tribunal, formé des premiers représentants de la science, de la politique ou de Tindustrie. Le 15 mai 1879 vit s'ouvrir à Paris, dans l'hôtel de la Société de Géographie, la première de ces séances destinées à demeurer fameuses dans les annales de l'histoire des sciences utiles. Des quatre coins du globe étaient venus des hommes distingués, d'une impartialité sévère et d'un admirable dévouement scientifique, qui, pendant quinze jours, travaillèrent sans relâche et apportèrent l'autorité de leurs noms et de leur expérience au service d'une étude importante entre toutes.

Les pays les plus divers figuraient au Congrès. Le Mexique y prenait part avec l'ingénieur F. de Garay, et la Chine avec le mandarin Li-Shu-Chang. Les Etats-Unis étaient représentés par l'amiral Ammen, dont la science étendue rendit de grands services, le commandant Seldfrige et l'ingénieur Menocal, deux

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esprits distingués et sympathiques. Les pays d'Europe avaient envoyé les premiers de leurs géographes et de leurs ingénieurs, sir John Hakshaw et sir John Stokes, le commandeur Cristoforo Negri, M. de Gioia, ringénieur Dirks, qui créa le canal d'Amsterdam, et son collègue Conrad, le président Cérésole, le colonel Coello, le docteur Broch, l'amiral Likatcheff, le colonel Wouvermans, M. d'Hane Stenhuys; je devrais les citer tous, pour bien montrer quelle pléiade de savants éminents avaient accepté le rôle qui leur avait été offert dans cette réunion. Et j'omets à dessein de nommer aucun de nos compatriotes, car c'est la liste entière des illustrations scientifiques dont s'honore la France qu'il m'aurait fallu transcrire ici.

Avec de tels noms , on était à l'avance assuré que la discussion serait franche et loyale, complète et lumineuse, et que le Congrès ne se séparerait pas sans donner au monde savant et au public la solution du

problème qui lui était soumis.

Les travaux de cette assemblée occuperont dans l'histoire une grande place, et nul ne trouvera trop considérable celle que j'ai tenu à leur consacrer ici pour rappeler l'événement important auquel une œu-

vre antérieure, que j'ai eit le bonheur de^ mener À boane &n^ ni*a appelé à prendre part de nouveau.

PouiTi hâter. et faeiliter sa tâche, le Coiigï:ès fut subdivisé'eïi cinq commission-a, doot chacune se chargea d'étudiôf Fune des divisioas du sujet très complexfi auqiiel, nous devions répoiOidre. C'est à ces commissions^ àlears travaux d'un hauihi intérêt scLeobifique, à leujrs diseussions clakes et raisounées, à leur dé»vouemeût illimité^ que nous devons d'être arrivés rapidement au but, et nous les ea. remercions.

La première commission, présidée par M. Levas-^ seur, fut une commissioai. de statistique, chargée d'évaluer le tra&c. poobable du caxual^. c'est-àr-dire de compulser les étatK-de^djouanB de tonales ports d'Europe et d'Amérique, pour dire quel tonnage, d'après toutes les prévisions, serait appelé à transitée. d'un Océan à l'autre* à travers le- canal américaiiiL J'avais ^eis roccasiott de déclarer que, dans mon opinion, il fallait, à Panama comme à Suez, faire, et «exploiter le canal aui moyen des capitauix puMics, ne riea deataïayder aux gp«uvernementSy et laisser à l'entreprise soa cacaustéce iaduistriel en écartant toute ingérence politiquie. Il importait dès lors de savoir si les capitaux engagé»

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trouveraient une rémunération suffisante» dans le mouvemeitt maritiioie qui se ferait à travers le canal* La preiDière commission devait calculer ce mouvement.

La seconde compléta la tàcfae de^ la première et porta le titre de commission économique. Après avoir calculé le nombre des tonnes • do marchandises qui prendraient la voie du canal interocéanique, il fallait savoir quel revenu donnerait co trafic et calculer en conséquence quel tarif de passage on pourrait impo-ser aux bâtiments transitants. Il fallait dès lors savoir quelles économies seraient la conséquence du percement de l'isthme américain, quelle influence le canal exercerait sur le commerce et Tindustrie de chaque nation, quels déhouchès- naiaveauot il ouvrirait à Tin-!dustrie du monde entier. La seconde commission dia Congrès^ dont le rapporteur était M. Simonin, eut pomr mission d'examiner, dans oe but^ les résultats ôeonomôque^ et i financiers de l'œuvre.

Le rôle de la 'troisième section fut plus technique. C'était une réunion de marins qui discutèrent l'influeiDicedu canal sur lesconstraction&Tiavales^ élnci* dèrent le régime des vents et des courants ^jûk abords des divers canaiix soumis à l'examea du juary, indi-

quèrent les conditions que la sécurité et la facilité du passage devaient réclamer. Cette commission calcula la vitesse des bâtiments d'après les dimensions de la voied'eau, et présenta ses observations sur le rôle des écluses et des tunnels dans un canal destiné à recevoir les plus grands navires connus.

La quatrième commission devait donner son avis sur chacun des tracés présentés au Congrès par leurs auteurs. Différente en cela des autres sections, dont le rôle était d'une nature plus générale, elle devait discuter chacun des projets au point de vue de Tart de l'ingénieur, en faire ressortir les avantages ou les diflBcultés, déterminer la dépense qui résulterait de chacun d'eux, tant pour la construction du canal que pour son entretien annuel.

La cinquième commission porta le nom de commission des voies et moyens. Elle eut à reprendre, en la complétant par des chiffres plus détaillés, l'œuvre de la seconde commission, et à fixer d'une manière précise le tarif qu'il y aurait lieu d'établir, en tenant compte des revenus probables du canal et du capital engagé pour son établissement et son exploitation.

La préoccupation spéciale qui nous guida dans la

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répartition des membres du Congrès parmi les diverses commissions fut de faire autant que possible place aux compétences. C'est ainsi que les économistes et les géographes prirent rang dans les deux premières sections du jury, les marins dans la troisième, les ingénieurs dans la quatrième, les financiers dans la dernière. A tous on demanda de rester dans la plus stricte réserve et d'apporter à leurs appréciations la plus sévère critique, afin de donner au public les garanties d'un examen dans lequel je ne redoutais qu'une chose : trop d'optimisme et d'enthousiasme pour la grande œuvre que le Congrès allait préparer. Les résultats généraux des débats sont consignés dans les procès-verbaux des séances et surtout dans les remarquables rapports des commissions. C'est dans ces rapports, qui resteront comme un impérissable monument de l'histoire du Canal américain, qu'il faut lire par le détail les renseignements si variés et si nombreux, les descriptions savantes, les discussions lumineuses et passionnées, les études approfondies qui se développèrent devant l'assemblée. Les plus prévenus seront forcés d'admirer quelle gigantesque somme de travail a pu être réalisée, pendant

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la courte session du Congrès, par une oentaine d'hommes ardents pojor la science et enthousiastes des grandes œuvres.

Je me propose de passer ces travaux en revue, en examinant d'abord les considérations générales qui ont été soumises au jury international et ont reçu son approbation.

La hase du problème à résoudre était, je Tai déjà dit, la recherche du trafic maritime qu'il s'agit de favoriser.

Dans la commission de statistique, les représentants les plus autorisés des Etats américains et les administrateurs des grandes Compagnies maritimes se réunirent sous la présidence de M. Mendès Leal. Ils songèrent tout d'abord à examiner ce qui se passait à Suez. Y avait-il, en effet, rien de plus naturel que d'appuyer des calculs de probabilité sur des faits d'une incomparable analogie, certifiés par dix années d'expérience ? On choisit, pour faire cette comparaison,

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