‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 50 sur 66 · JULES · texte numérisé non relu

JULES

Décédé le 23 avril 1849, à l'âge de 15 ans et demi.

Jules Chombart, né en 1833, montra dès l'enfance des inclinations pieuses, qui se développèrent au sein d'une famille éminemment chrétienne. On le plaçait au premier rang, sous tous les rapports, entre soixante enfants qui suivaient ensemble le catéchisme de la paroisse; et on le jugea capable, avant même d'avoir atteint sa neuvième année, d'être admis à la première communion. Ces dispositions prématurées se manifestèrent par la préparation qu'il apporta à cet acte si important, et par les sentiments qu'il fit alors éclater. Ses vertueux parents aiment à se rappeler que, quelques instants avant de se rendre à l'église, il fondait en larmes en se jetant dans leurs bras pour demander leur bénédiction; et quand il s'approcha de la Table sainte, on remarqua son visage baigné de douces larmes, et tout son extérieur empreint de la plus tendre piété. Aussi, plus tard, le souvenir de ce grand jour agissait-il puissamment sur le cœur de Jules, et le prêtre qui l'avait préparé se bornait-il à le lui répéter, lorsqu'il était nécessaire de le ramener au sentiment du devoir.

Entré au collège, il ne fut pas toujours à l'abri de tout

CHÛMBART.

reproche. Il eut le malheur de ne pas se tenir assez en garde contre les attaques du respect humain. La bonté de son cœur dégénéra quelquefois en faiblesse. Oubliant qu'on ne saurait, même dans les maisons les plus régulières, apporter trop de discernement dans le choix de ses amis, il contracta certaines liaisons qui, vu le défaut d'énergie de son caractère, ne pouvaient manquer de lui être nuisibles, et de paralyser les heureuses qualités dont il était doué. On voyait alors en lui deux enfants bien différents. En public il paraissait dissipé, orgueilleux et désobéissant. ïraitiez-vous avec lui en particulier? vous le retrouviez ordinairement tel qu'il aurait dû toujours être. C'était surtout quand la maladie, le dérobant pendant quelques jours aux regards de ses faux amis, le rendait à lui-même et aux inspirations de son bon cœur, qu'il se montrait pieux, reconnaissant, respectueux, aimant et docile.

Dans le cours de l'été de 18 i", il fut retenu assez longtemps au lit par des douleurs rhumatismales. Les commencements de cette année n'avaient pas été satisfaisants : la maladie fit rentrer Jules en lui-même. Il se fit un devoir de réciter chaque jour le chapelet; de plus, chaque soir, avant de s'endormir, il s'agenouillait sur son lit et récitait un Memorare, Ce fut alors qu'il témoigna le désir d'être admis au nombre des enfants qui ont l'honneur de servir à l'autel : il sentait que c'eût été pour sa faiblesse un motif et un moyen puissant de persévérance. Il forma aussi le projet d'entrer bientôt dans la Congrégation de la sainte Vierge. Mais l'année scolaire était trop avancée pour que ces désirs pussent être réalisés avant le temps des vacances.

Au reste, tous ses amis de collège, quels que soient les rapports qu'ils aient eus avec lui, avaient observé dans sa conduite un grand esprit de foi et de piété au milieu de ses écarts momentanés. « Nous nous en apercevions surtout, dit l'un d'eux, à la gaiélé douce et réservée que Jules manifestait les jours où il avait communié.» On a remarqué que sa tenue était habituellement

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modeste et pieuse à la tribune des musiciens , et qu'à l'infirmerie il écoutait toujours avec attention et même avec plaisir les lectures édifiantes que l'infirmier faisait près de son lit.

A mesure qu'il avançait dans ses études , le goût du travail allait croissant en lui, et ses succès augmentaient en proportion. Après sa mort, on trouva un petit paquet enveloppé et cacheté soigneusement; on l'ouvrit avec curiosité sans soupçonner ce qu'il contenait; c'étaient ses cahiers de classe écrits et conservés avec le plus grand soin.

« Dans ses bons moments, écrivait un des amis de Jules quelques jours après sa mort, comme dans ceux où il a eu quelques fautes à se reprocher, un fond véritable de piété perçait toujours en lui, et moi, qui l'ai bien connu, je crois pouvoir dire, à la louange de cet ami et pour ma propre consolation, que les sentiments généreux qui l'animaient intérieurement méritent bien qu'on lui pardonne quelques moments d'oubli. »

« Naturellement obligeant, il aimait à rendre service, dit un de ses condisciples, même avant* qu'on le lui eût demandé. Survenait-il quelque différend dans les jeux, de lui-même il allait proposer la réconciliation. Jamais je ne l'ai vu garder rancune »

Celui qui rend à Jules ce témoignage, édifié un jour des beaux sentiments de son ami, écrivit sur-le-champ, pour les conserver, les paroles qu'il avait recueillies de sa bouche. C'était peu de temps après Pâques, en 1847. « Oh ! si tu savais, lui disait Jules à la récréation qui suit le déjeuner, si tu savais combien de douceur j'ai ressentie ce matin même? — Je ne te comprends pas; que veux-tu dire? — Je me suis approché de mon Dieu, je l'ai reçu; il est venu guérir mon pauvre cœur. Maintenant je l'aimerai toujours. J'ai éprouvé ce matin tant de bonheur que je ne balancerais pas à mourir pour lui s'il l'ordonnait. Oh î si tu savais combien tout me parait fade et vil auprès des délices que l'on ressent à aimer Jésus et Marie ! o

CHOMBART.

Sa dévotion envers la sainte Vierge a surtout mérité de la part de ses condisciples des témoignagnes nombreux et unanimes.

« Me voyant un jour sans scapulaire, dit l'un d'eux, il me demanda : Comment fais-tu donc? Je n'oserais jamais rester comme toi sans scapulaire. Si tu venais à mourir pendant ce temps-là?.... — Mais si ton scapulaire était déchiré et qu'il ne te fût pas possible d'en avoir un autre? — Eh bien; j'en porterais les morceaux à la main jusqu'à ce que je m'en fusse procuré un, plutôt que de n'en point avoir. »

«Pendant le mois de mai, dit un troisième, je le voyais venir régulièrement réciter sa petite prière devant la statue de la sainte Vierge, au commencement de la récréation. Il y manquait rarement, et toujours son maintien exprimait la piété. S'il arrivait que quelquesuns de ses compagnons l'eussent troublé pendant sa prière, il la recommençait. »

* Un jour on racontait devant lui en promenade le trait d'un homme qui, vaincu par des sollicitations importunes, avait fini par renoncer à la foi. « Pour moi, interrompit Jules, j'aimerais mieux souffrir tout ce qu'il y a de plus cruel que de renoncer à Marie, ma mère. »

La dernière année de collège de Jules fut, sous tous les rapports, meilleure que celles qui l'avaient précédée. Dieu, qui avait sur cet enfant des desseins de miséricorde, le préparait peu à peu à la plus précieuse des grâces, à celle d'une sainte mort.

Depuis le mois d'octobre 1847, jusqu'à celui d'avril 18i8, la conduite de Jules fut satisfaisante, et son application soutenue. Après Pâques, on eut quelques reproches à lui adresser. Mais survint la maladie, et, comme toujours, elle fut pour cet enfant une grâce de retour vers Dieu. Conduite admirable de la divine Providence à son égard! Elle lui offre constamment deux moyens puissants de sanctification, la dévotion à Marie et les souffrances. Cette dernière maladie en offrit une preuve éclatante.

C1IU.MIURT.

Vers le milieu de juin, Jules fut obligé de retourner à l'infirmerie, où l'on ne tarda pas à reconnaître que son àme avait encore besoin du remède de la souffrance. La maladie augmentant ne tarda pas à le soustraire à des influences auxquelles son caractère trop facile ne pouvait résister , et le rendit peu à peu tel qu'on aurait désiré le voir toujours.

Il reprit insensiblement toutes ses pieuses pratiques en l'honneur de la sainte Vierge, et, quand il restait au lit, il conservait toujours son chapelet au bras. Autant que sa santé le lui permit, il sanctifia par la sainte communion les six dimanches consacrés à honorer saint Louis de Gonzague. Depuis lors, ses bons instincts prirent définitivement le dessus, et jusqu'à sa mort il ne se démentit plus.

Cependant, comme il ne se guérissait point entièrement, et que d'ailleurs sa santé ne lui permettait point de prendre part aux travaux de la fin de l'année scolaire, on se décida, vers la fin de juillet 1848, à le renvoyer dans sa famille. Au moment du départ, il reçut du

préfet des classes une récompense spéciale méritée par sa constante application à l'étude du catéchisme. Ce fut le 4 du mois d'août que Jules quitta le collège; son émotion et ses larmes témoignèrent combien étaient vives sa reconnaissance et son affection. 11 emportait avec lui un grand regret, celui de n'avoir pas pu faire toutes les compositions pour les prix : il espérait, non sans fondement, quelques succès; il obtint en effet plusieurs nominations dans les compositions que sa santé lui avait permis de faire.

Contenu dans de justes bornes, et quand il. ne dégénère pas en basse jalousie, ce désir des succès littéraires est toujours louable; il prenait un caractère plus touchant encore dans le cœur de Jules. 11 les désirait surtout pour le plaisir qu'ils causaient à sa mère; et il lui exprima plusieurs fois cette pensée avec la plus vive affection. « Que j'aurais été heureux, lui disait-il , si j'avais pu rester au collège jusqu'à la distribu-

CHOMBA HT.

tion des prix ! Ta aurais eu la consolation de nie couronner. »

De retour au milieu de sa famille, il en fit les délices par son affabilité, par sa reconnaissance pour les soins qui lui furent prodigués, par son affection pour ses maîtres, par son attachement à ses condisciples, et par sa solide et tendre .piété.

Tant que son état lui permit d'assister aux repas de la famille, il avait sa place près du feu et à côté do sa mère. De temps en temps, pendant le repas, il lui prenait la main et la baisait affectueusement en la remerciant de sa tendre sollicitude. Quelqu'un de ses frères ou sœurs arrivait-il après les autres, Jules lui offrait sa place avec un aimable empressement, disant que pour lui il serait tout aussi bien ailleurs.

Suivant une louable coutume établie dans les familles chrétiennes, la prière du soir se faisait en commun; madame Chombart la récitait ordinairement, Mais Jules, sans y avoir jamais été invité, prenait de lui-même la parole pour réciter les invocations suivantes : « Jésus, Marie , Joseph , je vous donne mon cœur, mon esprit et ma vie. Jésus, Marie, Joseph, assistez-moi d:ms ma dernière agonie. Jésus, Marie, Joseph, faites que j'expire paisiblement dans votre sainte compagnie. » Chaque fois il les prononça avec une expression sensible de piété.

Il était plein d'affection pour tous les membres de sa famille. Mais les rapports plus intimes que l'âge et l'éducation lui avaient donnés avec son frère Alexandre avaient imprimé un caractère spécial à son amitié pour lui, comme sa famille l'a remarqué avec bonheur dans le cours de sa dernière maladie. Aussi ce fut pour Jules un pénible sacrifice de se séparer de lui au mois d'octobre, au moment de la rentrée des classes. Il lui écrivait de temps en temps, et dans toutes ses lettres, comme ■dans ses conversations avec ses parents., on voyait combien il conservait de véritable attachement pour Brugelette, pour ses maîtres et pour ses condisciples. Quelques-uns d'entre eux, heureusement inspirés par leur

EHOMBÀRT.

professeur, envoyèrent quelquefois ii Jules des nouvelles du collège. Le jour où il recevait ces lettres était pour lui un jour de bonheur, et il ne se lassait point d'exprimer avec effusion sa reconnaissance et son amitié. «Oh! disait-il en pleurant de joie, maman, si tu savais comme je les aime ! » 11 fut encore plus touché de la charité de l'un des élèves de sa classe qui lui avait écrit une longue lettre. «Ce qui me fait le plus de plaisir, dit-il dans cette circonstance, c'est que jamais je n'ai eu avec lui de rapports intimes. »

Jules avait un grand désir de revoir Brugelette. 11 y vint en effet passer un ou deux jours à l'époque de la nouvelle année. Ce déplacement fut pour lui une occasion de souffrance ; mais il dissimula, autant qu'il lui était possible, afin de ne pas alarmer la tendresse de sa mère qui l'avait amené. Quelques jours après cette visite, il écrivait à son frère : « Dis à tous mes amis que mon voyage ne m'a aucunement incommodé; au contraire, le plaisir de les voir m'a fortifié. »

Au commencement du 'mois de mars, le professeur de Jules proposa à sa classe de faire en commun une neuvaine pour ce cher condisciple. La proposition fut accueillie avec empressement, et cette nouvelle fut reçue de Jules avec toute la reconnaissance dont son bon cœur était capable. Voici la lettre qu'il écrivit à cette occasion à son professeur : « Mon bon Père, c'est avec « un bien grand plaisir que j'ai lu et relu votre lettre, « dans laquelle vous m'assuriez de votre amitié et de « votre sollicitude. Je vous en remercie, mon bon Père; « car en lisant cette lettre, j'ai éprouvé une joie indici- « ble, surtout quand j'ai vu que mes bons condisciples « unissaient leurs prières aux vôtres pour demander à « saint Joseph l'amélioration de ma santé. Dites-leur, « je vous prie, bien des choses de ma part. Ce n'est que « hier que j'ai reçu votre lettre, et c'est hier aussi que « nous avons commencé la neuvaine à saint Joseph.

« Quant à ma santé, mon bon Père, elle est toujours « à peu près la même, c'est-à-dire, assez faible. Je suis

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« mieux quand il fait beau, et moins bien quand il fait « mauvais temps. Les médecins me répètent toujours la « même chose; c'est qu'il faut la belle saison pour guéce rir mes rhumatismes. Ce n'est pas cela qui les in- « quiète, ni moi non plus. Ce à quoi ils font le plus « d attention maintenant , c'est aux palpitations de cœur « qui se font sentir très-fort depuis quelque temps et « qui me coupent la respiration quand je marche un peu « plus vite qu'à l'ordinaire... C'est cela, mon bon Père, « qui m'a le plus chagriné depuis quelque temps... « Pendant deux ou trois semaines j'ai été fort triste. » Mais s'étant aperçu que sa tristesse inquiétait sa mère, il consulta le médecin sur les craintes qu'il avait conçues et celui-ci l'engagea à se calmer. « Alors, conti- « nue-t-il, je me suis mis sous la protection de la sainte o Vierge, et j'ai résolu de n'y plus penser. Et maman « n'est plus si inquiète, et moi je tâche de me distraire « le plus possible.

« Oh ! qu'on est heureux, mon Père, d'avoir une ce bonne et pieuse mère! On ne saurait trop en remer- « cier le Seigneur. Que de fois je l'ai trouvée pleu- « rant et priant devant l'image de Marie, et lui deman- « dant ma guérison! Tous les jours je la vois pleurer et « se désoler de me voir souffrir et languir sur mon fau- « teuil. Aussi je tâche de lui cacher ce que je ressens, « soit un mal de tète, soit une douleur dans les memo bres. Mais elle s'en aperçoit toujours, et cela me fait « bien de la peine; car toujours elle s'en attriste. Oh! « je vous en conjure, ne l'oubliez pas dans vos prières, « et demandez à Dieu de me la conserver longtemps. « Je vous le demande en grâce au nom de l'amitié que « vous me portez : c'est la plus grande preuve que j'en « attends de votre part.

« Adieu, mon bon Père, je vous embrasse de tout « cœur. J'espère vous rendre une visite à Pâques. »

Cette lettre est datée du mercredi, 14 mars 184-9.

Pendant les trois jours qui suivirent la fête de saint Joseph, il y eut une amélioration sensible dans l'état

CIICOIÎIAUT.

(lu malade : on se flattait encore d'une guérison. Mais ce n'était point cette grâce que saint Joseph lui avait obtenue; c'était la faveur bien plus précieuse d'une sainte mort. Le mieux, en effet, ne se soutint pas. Le •2!» mars, Jules écrivait à un de ses condisciples : « Ma « santé varie selon le temps : j'espère cependant , si le « médecin me le permet, aller rendre une visite à mes « amis et aux bons Pères de Brugelette, dont j'ai con- « servé un souvenir bien doux et qui ne s'effacera pas « de mon cœur. » Il ajoute qu'il n'a plus l'espoir de reprendre ses études avant les vacances, à son grand regret; et que, loin d'être, l'année prochaine, membre de l'académie de seconde, il ne pourra probablement être qu'un faible troisième. « Mais enfin fiât voluntas Dci. »

Le médecin ne crut pas pouvoir lui permettre le voyage qu'il désirait faire à Brugelette pour les fêtes de Pâques. Le jeudi-saint on le conduisit en voiture à l'église de la paroisse où il fit la communion pascale avec son père et sa mère. Plusieurs fois en revenant à la maison, il serra affectueusement la main de son père, en lui exprimant le bonheur qu'il ressentait d'avoir accompagné ses parents à la sainte Table. C'est la dernière fois que Jules put aller à l'église.

Le samedi 21 avril il assistait encore au dîner avec sa famille. La neige qui tomba pendant ce temps produisit en lui un funeste changement. A la fin du repas il se sentit faible et abattu : il fallut le porter au lit. 11 n'en devait plus sortir.

Ce jour-là son frère aîné le quitta pour retourner à Douai où ses fonctions l'appelaient. Comme il témoignait à Jules, en partant, l'espérance qu'il avait de se faire remplacer par quelque confrère, au moins le mardi et les jours suivants : «Mais, lui dit le malade, peut-être « cela ferait-il tort à ceux dont tu dois plaider la cause. « Si cela se peut sans inconvénient, je serai bien aise « que tu reviennes. »

Il exprima aussi un grand désir de voir son frère

OHOMBART.

Alexandre. Le dimanche matin madame Chombart Fait partir un de ses fils pour Brugelette. Quand Jules l'apprit : « Que maman est bonne! dit-il, je n'aurais pas osé « lui demander cela, et dès qu'elle a su que j'en avais « envie, elle a aussitôt envoyé mon frère Edouard cher- « cher Alexandre. »

Ces sentiments de reconnaissance et d'affection, il les témoigna souvent à l'égard des domestiques qui le soignaient. Un fermier ayant un jour apporté de l'argent, Jules obtint de son père la permission de le partager lui-même entre ceux qui le servaient ordinairement dans sa maladie.

Quand on entendit approcher la voiture qui revenait de Brugelette, une bonne qui connaissait le vif désir de Jules, s'empressa de lui porter cette heureuse nouvelle. Elle ignorait que c'était l'annonce d'un grand sacrifice qu'il aurait à faire. Par un concours de circonstances jjnprévues, Alexandre n'avait pu quitter le collège, et son frère en revenait seul. Alors madame Chombart ayant reproché à la domestique l'excès d'empressement qu'elle avait mis à annoncer l'arrivée d'Alexandre avant d'en être sûre, « Maman, lui dit Jules, ne la gronde pas ; elle voulait me faire plaisir. » Quand il vit que personne n'était arrivé de Brugelette, il s'écria : « On viendra trop tard... Je ne verrai donc plus mon frère Alexandre ! »

Dans la nuit du dimanche au lundi il eut une crise nerveuse qui le fatigua beaucoup. M. le curé vint le voir le lendemain. Dès que Jules l'aperçut : « Vite, s'écria-t-il, une confession générait'. »

Le mardi, vers cinq heures du soir, commença la crise la plus longue et la plus douloureuse de sa maladie. Mais toutes les inquiétudes de Jules, dit son frère aîné qui était revenu auprès de lui , toutes ses inquiétudes étaient pour moi et pour ma mère. « Maman, lui disait-il, j'aime mieux que tu te retires, tu te fais mal ici. » Déjà pour la soulager, il avait accepté l'offre d'appeler auprès de lui une religieuse de la paroisse, et il

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avait demandé la sœur supérieure qu'il estimait beaucoup, et à laquelle il témoigna toujours une grande confiance. Quand ses souffrances devenaient plus sensibles, il la priait de réciter avec lui le Memorare : « Le Memorare, lui disait-il, c'est ma prière. — Qu'elle est bonne la sœur supérieure, disait-il à sa mère; j'ai récité avec elle le Memorare, et aussitôt je me suis trouvé mieux. » On Ta remarqué en effet : chaque fois le malade éprouva du soulagement après la récitation de cette prière.

Vers six heures la crise devenant plus violente, Jules demanda qu'on fit venir M. le curé. On lui proposa aussi le médecin : « Oui, dit-il, mais d'abord M. le curé. Que sont les choses de ce monde! — Que je souffre, ma sœur!... M. le curé ne vient pas; je me meurs tout de bon... Orna bonne sœur, ne me laissez pas mourir sans sacrements... Si M. le curé ne vient pas, je vais mourir sans confession. » Enfin il se calma peu à peu, et pendant environ une demi-heure il garda un profond silence qu'il n'interrompait de temps en temps que pour s'adresser à sa famille qui pleurait autour de son lit. «Adieu, mes chers parents, adieu; c'est la dernière crise. » Enfin M. le curé, qu'on avait rencontré dans la campagne, entra dans la chambre du malade, mais il n'avait ni le viatique, ni les saintes huiles. Jules ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'il se ranima : « M. le curé, vite un retour sur le passé. » Et, pendant dix minutes environ, il s'entretint avec son confesseur d'une voix si ferme et si forte qu'il se faisait entendre dans tout le corridor voisin.

M. le curé sortit ensuite pour aller chercher les derniers sacrements. Le pouls du malade était insensible, les extrémités étaient glacées, et tout le corps couvert d'une sueur froide. Le prêtre revint bientôt et commença à réciter les prières des agonisants. Jules y répondit d'une voix assurée, et aux litanies des saints, il ajouta lui-même l'invocation à son patron : Saint Jules, priez pour moi. — Eles-vous bien résigné à la volonté

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de Dieu, lui demande le prêtre? — Oui, lui répondit-il avec calme.

Immédiatement avant de recevoir la sainte Eucharistie : «Mon Dieu, s'écria-t-il, pardonnez-moi mes péchés, que je n'aille pas en enfer. » Ensuite il récita le Confteor, et reçut le corps de Notre -Seigneur avec piété. — Tu ne nous oublieras pas, mon enfant, lui demanda sa mère, quand tu seras en paradis? — Oh ! non. — Tu n'oublieras pas ta sœur Clémence? — Oh ! non. — Tu n'oublieras pas ton frère Louis? — Oh! mon bon frère Louis, non, non. » 11 répondit de la même manière pour tous ses frères et sœurs. Madame Chombarl se retira ensuite, et auprès de Jules restèrent son frère Louis et la religieuse — « Oh ! que je souffre, disait-il de temps en temps; mais il faut souffrir pour aller au ciel... On ne va pas au ciel quand on veut... C'est bien difficile d'aller en paradis... Mon bon ange, priez pour moi. Jésus, Marie, Joseph, assistez-moi... Marie, mère de la grâce et de la miséricorde, assistez-moi... » Il continua à prier, mais on ne put distinguer les paroles.

Vers deux heures après minuit, il adressa la parole à son frère aîné : « Aurais-tu encore le courage, mon bon Louis, d'aller prévenir mon père, ma mère, Edouard... Je vais avoir une crise... ce sera la dernière. » — « Il ne faut pas croire que ce soit la dernière, mon ami, lui répond son frère ; cependant, si cela te fait plaisir, je vais les appeler. » Ils arrivent aussitôt : « Adieu, mes bons parents; adieu, mon père; adieu, ma bonne mère; adieu, Clémence; adieu, Louis, Edouard. . .» Il nomme ensuite de la même manière tous les domestiques sans en oublier aucun. « Mon bon père, ajoutet-il, je vous recommande les domestiques de la maison qui m'ont si bien soigné pendant ma maladie... Adieu, M. le curé... Adieu, M. F***. C'était le médecin qui fondait en larmes au pied du lit.) Je vous remercie bien... » Il demeure ensuite quelque temps en silence. « Adieu, mes bons parents, dit-il une dernière fois; tâchez de nroublier le plus tôt possible: pour moi , je ne

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vous oublierai pas dans le ciel. » Toutes ces paroles furent prononcées d'un ton calme et ferme, quoique d'une voix presque éteinte.

Le mercredi matin l'état du malade s'était singulièrement amélioré, au grand étonnement du médecin qui avait jugé que la crise précédente l'emporterait. Le pouls se trouva régulier, quoique faible ; la parole était libre, et la voix avait repris de l'éclat. On se flatta donc encore deconserver un enfant si tendrement aimé. Dans ces derniers moments, il avait sans cesse à la main et sur les lèvres son scapulaire et la médaille miraculeuse. « C'est mon scapulaire, disait-il en le baisant, qui m'obtient la grâce de ne pas mourir sans sacrements... Ma bonne sœur, c'est la sainte Vierge qui m'a procuré la grâce de les recevoir... Par bonheur j'avais mon scapulaire. Je pouvais être précipité en enfer pour toute une éternité... Toute une éternité! Oh! ma sœur, il y a de quoi trembler... Dans une maison comme la nôtre mourir sans sacrements ! » Quelqu'un répond qu'on avait craint de l'effrayer. « Qu'est-ce donc, dit-il, qu'un instant de saisissement en comparaison de toute une éternité ! Qu'on a grand tort d'attendre au dernier moment ! »

De temps en temps il disait à la sœur : « Ma sœur, dites-moi quelque chose; priez avec moi... Si je vais au ciel, je prierai pour papa, maman, Clémence, Louis, Edouard... Il nomma ainsi tous ses frères et sœurs, et, après eux, les domestiques... Que me sert d'être riche maintenant que je suis dans cet état?... »

Plusieurs fois dans la matinée il parla de Brugeletle et de son frère Alexandre. « Je ne verrai donc plus mon frère Alexandre !... Il arrivera trop tard. Le P. Pillon, mon professeur, ah! que je les aime... Papa, dites à Alexandre de se souvenir de moi. » Un de ses frères l'engageant à offrir au bon Dieu la privation qu'il lui imposait de mourir sans voir auparavant son frère Alexandre : « Oh! oui, lui répond Jules, je la mets*encore au pied de la croix. »

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« Ma sœur, voyez-vous cette image de Marie, disait-il en montrant un tableau de la sainte Vierge suspendu à la muraille, auprès de son lit? J'ai demandé à l'avoir près de moi. Elle était dans la chambre de maman quand elle me donna le jour, et je fus élevé sous ses yeux. »

« Que je désire une bonne nuit, disait-il vers le soir, pour la consolation de mes bons parents! » Cette prière de la piété filiale fut exaucée. L'état de tranquillité dans lequel Jules se trouva permit à tous ses parents de se retirer pour prendre un peu de repos; son frère Louis resta près de lui. Vers neuf heures, Jules était d'une extrême faiblesse, mais sans aucune agitation. Tout à coup il interrompt son profond silence : « J'avais promis à Marie de lui donner de l'or; je n'en aurais pas assez. Je vois bien que je serai obligé de la payer en prières : je vais lui chanter un beau cantique de Brugelette... Ma sœur, savez-vous ce beau cantique que l'on chante à Brugelette ?... » Et il se met à chanter d'une voix mourante quelques vers d'un cantique à la sainte Vierge intitulé : fesi Soupirs de l'exilé :

Oh! quand viendra, nia tendre Mère, Quand viendra-t-il ce heau jour, Où de l'exil de la terre, Je volerai dans l'éternel séjour !

Reposez-vous, M. Jules, lui dit la sœur.

Une heure avant sa mort on entendit encore sortir de sa bouche ces paroles si chrétiennes : « II faut souffrir pour aller au ciel. »

A onze heures trois quarts le pouls était régulier, mais à peine sensible. Tout à coup Jules serre fortement la main de sa bonne; son frère aîné averti se penche sur le lit; le dernier souffle expirait sur les lèvres du malade. C'était le mercredi 25 avril; Jules était âgé de quinze ans et demi.

Ce jour-là, dans la soirée, à Brugelette, les membres de la congrégation de la sainte Vierge, informés du dan-

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ger de Jules, eurent égard au désir qu'il avait plusieurs fois exprimé d'être reçu au nombre des enfants de Marie et l'admirent unanimement. Un des Pères qui le lendemain devait conduire Alexandre dans sa famille était chargé de lui faire prononcer son acte de consécration à la sainte Vierge : mais on n'arriva que le jeudi dans l'après-dîner et Alexandre ne put embrasser qu'un cadavre. C'est de la bouche de ses parents, du prêtre, qui l'assista dans ses derniers moments et des personnes qui le soignèrent durant sa maladie que l'on apprit alors les circonstances si touchantes de cette précieuse mort. Tous ses condisciples se sont accordés à voir dans la mort de leur ami la plus grande grâce que Dieu pût lui faire, puisqu'elle le délivre des dangers du monde. Tous ont dit qu'ils voudraient mourir d'une mort semblable, et lui appliquent avec confiance les paroles de l'Esprit-Saint : Beati mortuî qui in Domino moriuntur.

Pour annoncer la mort de Jules et en perpétuer la mémoire, ses parents eurent l'heureuse idée, puisée sans doute dans les paroles sorties de la bouche du pieux moribond, de faire distribuer une image où la sainte Vierge est représentée offrant son scapulaire à un enfant exposé seul sur une barque agitée par les flots. Au revers on lit les sentences suivantes :

Heureux qui a toujours devant ses yeux l'heure de sa mort, et qui se prépare à mourir.

(Imitât, de J.-C.)

La bouche parle de l'abondance du cœur.

{Matth., xii, 34.)

11 faut soutVrir pour aller au ciel.

Dieu est notre refuge et notre force; il a été notre soutien dans les maux extrêmes qui sont venus fondre sur nous.

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