‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 66 sur 66 · I-APORTE · texte numérisé non relu

I-APORTE

une lettre à son frère, fut celle-ci : « Dis aux congréga- « nistes que je ne les oublie pas, et qu'ils ne m'oublient « pas non plus. » Deux jours avant sa mort, il demandait à sa mère si les congréganistes étaient réunis dans la chapelle.

Cependant, après quelques lueurs d'espoir qui n'avaient pas été de longue durée, l'état de Louis était devenu désespéré. Lui-même ne se dissimulait pas le danger. On lui avait entendu dire, employant une formule familière de résignation à son usage : «Et bien, tant pis ! si je meurs, «j'irai au ciel. » Le même jour on avait remarqué que, pendant son sommeil, un doux sourire effleurait ses lèvres, et lorsqu'on lui demandait comment il se trouvait : « Je vais bien, maman,» s'efforçait-il de répondre. La nuit qui précéda sa mort, il répétait souvent meâ culpâ. Il s'endormit dans le Seigneur, le mardi 21 avril 1857, à sept heures trois quarts du matin, sans secousse violente, mais sans avoir repris, depuis près de. deux jours, sa pleine connaissance.

Dire quelle fut la douleur de sa mère, qui ne l'avait pas quitté, nous serait impossible. Elle-même, qui a bien pu l'éprouver, serait impuissante à l'exprimer. Dans ses angoisses indicibles, elle recueillit assez de force chrétienne pour renouveler encore une fois le sacrifice que d'avance elle avait fait à Dieu. Aujourd'hui, en se rappelant encore ces yeux mourants qui cherchaient ses yeux, cette main qui cherchait sa main : « telle est la nature, dit-elle , mais je sais bien que mes enfants tendaient surtout à Dieu. »

Quelle prière, pour soulager une âme chérie, que cette résignation d'une mère! Partez, âme chrétienne, c'est la voix d'une mère qui vous y encourage, et c'est votre Créateur et votre Sauveur qui vous appelle.

Sur la porte de son éternité, l'âme de Louis vit partout le sang de l'Agneau, qui repoussait l'ange de la colère. Il venait de recevoir une dernière absolution, quand il expira, et au même instant le saint sacrifice s'accomplissait pour lui dans l'église voisine de la Charité.

LA PORTE

Si le pieux lecteur, touché de ce que nous avons pu lui apprendre des vertus aimables de cet enfant, amené peut-être par sa dévotion à Marie sur la sainte colline de Fourvière, désire se détourner de quelques pas pour prier sur le tombeau de Louis, nous l'y conduirons comme par la main. Qu'il entre dans le vaste cimetière de Loyasse; il traversera dans sa profondeur le nouveau cimetière, il suivra l'allée principale de l'ancien, et, c'est à l'extrémité de cette allée, qu'il trouvera un tombeau de famille, une demi-masse recouverte d'une grande pierre, surmontée d'une croix de marbre blanc, de huit pieds de haut, avec son piédestal sur lequel on lit ces mots de l'Ecriture : In te, Domine, speravi, non confundar in œternum. Louis repose à côté de son oncle, le saint missionnaire dont nous avons parlé, de son père et (h- deux de ses sœurs.

Honneurs rendus à la mémoire de Louis

Le jeune peuple de collège n'est par nature ni indulgent, ni facile admirateur. On peut en conclure que sa voix, lorsqu'elle fait éclater la louange sans restriction, a son autorité, et qu'elle peut être prise jusqu'à un certain point pour la voix de Dieu.

A peine Louis eut-il rendu le dernier soupir, que ce fut de la part de ses condisciples un concert de regrets et d'éloges. La rentrée des vacances de Pâques avait eu lieu la veille. Les nouvelles que l'on apportait de Louis étaient désolantes. Cette rentrée fut bien triste, surtout pour les congréganistes. Le lendemain;, l'on apprit de bonne heure que Dieu avait exigé le sacrifice. Le conseil de la Congrégation se réunit aussitôt. A peine put-on échanger quelques paroles. La Congrégation entière se rendit ensuite à la chapelle, pour offrir à Dieu les premières prières que la sainte Eglise a établies pour ses enfants, aussitôt après leur passage : Subvenite, Saneti Dei...., etc.

Louis, quelques jours auparavant, avait eu l'attention

LA PO RTE.

d'envoyer des images pour chacun des membres de la Congrégation, et par une coïncidence touchante, elles ne purent être distribuées qu'au moment oii l'on apprenait la nouvelle de sa mort.

Le soir du même jour, la réunion ordinaire de la Congrégation eut lieu. Les cœurs profondément affligés, trouvèrent quelques consolations dans la lecture d'une lettre de saint François de Sales : « Il faut attendre l'é- « vénement de cette maladie, le plus doucement qu'on « pourra, avec parfaite résolution de se conformer à « la volonté divine en cette perte, si perte se doit nom- « mer l'absence de quelque temps qui, Dieu aidant, sera « réparée par une présence éternelle. Oh! si une fois, « nous avons notre cœur bien engagé à cette sainte et « bienheureuse éternité ! Allez, ce dirons-nous à tous nos « amis, allez, chers amis, allez en cet Être éternel, à « l'heure que le Roi de l'éternité vous a marquée : nous « irons aussi après vous. Et puisque ce temps ne nous est « donné que pour cela, et que le monde ne se dépeuple « que pour peupler le ciel, quand nous allons là, nous « faisons tout ce que nous avons à faire. »

On s'occupa ensuite à faire la revue des vertus de Louis, et des bons exemples qu'il avait donnés. On louait sa piété, sa docilité, son travail, sa mortification, son humilité, et surtout sa charité si vraie et si constante.

Le lendemain il y eut un service à l'église devant toute la communauté. Le jeudi suivant, la Congrégation se rasrembla encore dans sa chapelle, pour un service spécial. Les dignitaires des autres congrégations et plusieurs Pères de la maison étaient présents. L'autel était tendu de noir. Au milieu de la chapelle s'élevait un catafalque, sur lequel on avait placé une couronne de roses blanches, un crucifix, un chapelet et les Heures des Congrégations. On psalmodia d'abord l'Office des Morts en entier; car on avait besoin de prier, et de prier tous enemble pour Louis. Après l'office et avant la sainte messe, le Père directeur adressa quelques paroles aux congréganistes. Il cherchait à les consoler par la pensée des

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vertus de Louis, et du bonheur qu'elles lui avaient mérité. Mais, au souvenir que Louis souffrait peut-être dans les flammes du purgatoire, il ajoutait : « Lorsque vous « posséderez Notre Seigneur dans votre cœur; et que « vous serez en quelque sorte tout-puissants auprès de « lui, dites-lui d'un commun accord : Mon Dieu ! misé- «ricorde! Laissez-vous toucher aux prières de frères « qui veulent aider leur frère. Soyez doux, soyez bon « pour Louis, qui a toujours été si bon pour tous. » Il y eut une communion générale. La messe fut suivie de l'absoute solennelle.

Pendant huit jours, on se réunit encore à la chapelle pour réciter le Dê Profundis. On prit ensuite l'habitude de le réciter à toutes les réunions jusqu'à la fin de l'année. Les congréganistes continuèrent encore, pendant deux jours, à se relever d'heure en heure pour obtenir la délivrance de Louis; et le troisième jour fut consacré à remercier Dieu des grâces qu'il lui avait accordées.

L'impression que produisit cette mort sur tous les élèves fut profonde et salutaire; mais il ne s'y mêla rien d'effrayant. Qu'il est heureux ! C'était le sentiment universel. On ne tarda pas à se recommander aux prières du cher défunt, dans sa division et dans toute la maison. Plusieurs élèves affirment que leurs demandes faites par l'intercession de Louis ont été exaucées d'une manière sensible. Il a été impossible de ne pas remarquer une influence salutaire qui se répandit sur la division à laquelle avait appartenu Louis, et des grâces plus abondantes que de coutume, qu'on ne saurait attribuer qu'à ses prières. L'exemple de Louis est devenu pour tous ses condisciples un précieux stimulant. On le cite souvent encore. Son souvenir est toujours accueilli comme un souvenir de famille, et ce n'est jamais sans porter du fruit.

Madame Laporte a bien voulu envoyer à la Congrégation une photographie de son fils. Elle a été reçue avec reconnaissance, et placée au-dessus du siège du préfet.

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Derrière le tableau, on a mis un autographe de Louis, à la suite duquel tous les congréganistes ont inscrit leurs noms.

Le 2 juillet, fête de la Visitation de la sainte Vierge, les congréganistes firent un pèlerinage à Fourvière. Toutes les prières, les communions, les indulgences furent pour Louis. Après le déjeuner, ses frères bien-aimés s'empressèrent d'aller prier sur son tombeau, à Lovasse, et d'y déposer un faible gage de leur affection, une couronne d'immortelles avec ces simples mots : «A notre frère! »

Au mois de mai suivant, lorsqu'eut lieu, en l'honneur de Marie, la séance d'exposition dont nous avons parlé plus haut 1 , Louis en partagea les honneurs avec Benoit Tarlet. Il avait pris part, les années précédentes, à ces pieux hommages rendus à la Reine des cieux; il parut naturel de l'associer à ce qu'on allait faire dans le même but. Dans la salle de l'Exposition, aux pieds de la statue de Marie, on avait déposé le médaillon renfermant le portrait de Louis. Tout autour étaient rangées les pièces présentées par lui à l'exposition des années précédentes. Dans le compartiment assigné à la classe d'humanités, on pouvait voir une première ébauche de la biographie de Louis, en douze chapitres, composés par un égal nombre de ses condisciples. 11 y avait encore quelques pièces de vers latins et français à sa mémoire.

Nous avons dit qu'une séance littéraire termina cette exposition, et une notice nécrologique sur Louis et sur Benoit Tarlet.

Pendant la lecture des pages consacrées a Louis, le médaillon renfermant son portrait circulait de main en main dans la salle, et chacun était avide de contempler les trai'.s si doux d'un ami qu'il considérait déjà comme un protecteur au ciel. Parfois la voix manqua au lecteur, et des larmes mouillèrent ses yeux, tant l'émotion était vive! et tous la partageaient. Lorsqu'il fut

1 Vie de Benoit Tarlet. page -503.

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arrivé à citer ces belles paroles de Louis : « J'aime suret tout trois choses, le cœur de ma bonne mère, le cœur « de ma Mère qui est au ciel, et le cœur de Jésus qui « m'a tant aimé; » les battements de mains de toute l'assistance couvrirent sa voix, comme si Louis revivait tout entier dans cette pensée angélique, et le lecteur dut s'arrêter un instant.

Quelques pièces de vers accompagnèrent les notices nécrologiques qui furent lues en cette circonstance. Celle qui se rapportait spécialement à Louis avait pour titre : l'Ange et la Mère. On y sent une imitation ou plutôt la contre-partie de la suave poésie de Reboul l'Ange et V 'Enfant. La mère de Louis pleure près de la couche funéraire de son fils. Soudain un ange descend à ses côtés. Louis, du sein des demeures célestes, a envoyé son ange gardien pour consoler sa mère. L'ange pleure d'abord avec elle et puis relève son courage :

Tu ne verras plus ce sourire, .Muet langage de son cœur, Ce regard pur qui semblait dire :

L'innocence, c'est le bonheur!

Dieu voyait cette âme si belle ; Un souffle aurait pu la flétrir; Va, me dit-il, ange fidèle, C'est un gain pour lui de mourir !...

Le voilà donc cet enfant de bénédiction. Ses maîtres, ses condisciples viendront le reconnaître, après sa mère .

>~ous avons écrit sa vie, non parce qu'il a fait des miracles ; il n'en a fait qu'un seul, que nous pouvons faire tous, et que l'Esprit-Saint exalte en ces termes :

« Heureux celui dont la vie est pure, exempte d'am- « bition, qui n'a point placé ses espérances ici-bas! Quel « est-il? Et nous le louerons; car il a fait des merveilles « dans sa vie. »

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