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curer ce voyage, il parut quelque temps s'y opposer, dans la crainte que la santé de sa mère n'en fût incommodée : « Maman, » lui disait-il, « j'aime mieux ne pas y aller, si a ce voyage doit vous fatiguer le moins du monde. » Le voyage eut lieu. A Paris, en visitant les monuments, partout, Louis n'était occupé que de sa mère. C'était lui qui, tantôt s'assurait d'une voiture, tantôt suspendait les courses, décidait que c'était assez donné à la curiosité, que la maman avait besoin de repos.
La visite de Versailles amena un incident où éclata sa naïveté. En parcourant les appartements royaux, madame Laporte éprouva un moment de lassitude et se laissa tomber dans un des splendides fauteuils destinés à des majestés absentes. L'impitoyable cicérone de signifier aussitôt qu'on ne s'asseyait pas, et madame Laporte de se conformer à la rigoureuse consigne. Mais Louis en fut indigné; ses yeux si doux prirent une expression inaccoutumée; il ne pouvait rien dire; mais l'image de ce gardien intlexible le poursuivit longtemps : « Le mécbant, » disait-il ensuite, chaque fois que ce souvenir se présentait à lui, « il n'a pas voulu laisser reposer la « maman. »
Cette tendresse de cœur, Louis la manifestait en proportion dans ses rapports avec tous ses proches. 11 était continuellement préoccupé de tout ce qui pouvait les intéresser, et offrait pour eux chaque jour des prières, des mortifications et d'autres bonnes œuvres.
11 était surtout excellent frère. Pendant qu'il était au eollége avec son jeune frère, il demandait souvent d'aller le voirdansson alcôve au moment du coucher. Alors il se faisait montrer ses notes et ses témoignages, lui donnait quelques conseils toujours bien reçus, l'encourageait à bien faire : puis après avoir causé quelques instants, les /leux frères faisaient ensemble une petite prière avant de se séparer.
Louis, qui avait si peu la conscience de son propre mérite, se montrait tier parfois des qualités qu'il vovait dans ses sœurs. 1! avait une jeune sœur, que la ressem-
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blance des traits et du caractère, et qu'une mort prématurée ont rapprochée de lui, plus encore que le nom qu'elle portait. Quelques mots sur elle trouveront ici leur place.
Louise était innocente, bonne comme Louis, simple et candide. Rien ne lui était plus indifférent, au témoignage de sa mère, que les soins de la vanité. A Louise rien n'était plus inconnu que les avantages dont la nature l'avait douée. En revanche, sa belle âme s'attachait si étroitement aux dons surnaturels, qu'elle ne concevait pas que l'on pût vivre et en être privé. Un jour, sa mère, se consolant avec ses enfants et parmi les témoignages de leur tendresse, des pertes domestiques qu'elle avait essuyées, leur dit cette parole: «Combien nous « sommes heureux, dans nos peines, nous qui avons la «foi! — «Eh quoi! maman, » s'écria Louise d'un air attristé, « est-ce qu'il y en a qui n'ont pas la foi?» A cet accent d'une surprise douloureuse, sa mère eut quelque regret d'avoir ainsi parlé. Pauvre ange venu du ciel, elle avait jusque-là traversé la vallée des larmes, la croyant peuplée d'anges comme elle!
En 1856, Louise avait dix ans et demi. Elle fit sa première communion, le 6 du mois de mars. Elle avait suivi la retraite avec beaucoup d'édification. Un jour, au retour d'une des instructions, comme le prédicateur avait dit que dans un an, de tout son auditoire quelqu'un probablement manquerait à l'appel, Louise conclut que ce serait elle peut-être qui mourrait cette année, et résolut de s'y préparer dès lors. En effet, le jour même de sa première communion, elle ressentit les premières atteintes du mal' qui devait l'emporter.
Sa mère la voua à Notre-Dame de Fourvière; mais en même temps elle n'hésita pas à faire à Dieu l'immense sacrifice qu'il pouvait lui demander, pour le bonheur de sa chère enfant, qu'elle préférait, disait-elle, mille fois à son propre bonheur. Le mal fit de rapides progrès. La jeune malade était presque toujours dans les bras de sa mère. Celle-ci lui disait un jour que dans le monde sou-
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vent on laissait mourir les malades sans les avertir du danger où ils étaient : « C'est leur rendre un bien mau- « vais service. » dit aussitôt Louise. « Et si tu étais en « danger, mon enfant, voudrais-tu qu'on te le dît aussi- « tôt. — Oh! oui, maman! »
Le lendemain madame Laporte crut que le moment était venu. Alors, la pauvre enfant paya un léger tribut à la nature. A la proposition de recevoir les sacrements, elle montra quelque répugnance, ne se croyant pas, disait-elle, aussi malade. Ce ne fut qu'un nuage sur cette âme sereine. Pleine de docilité aux pieuses exhortations de sa mère, elle fit à Dieu le sacrifice de sa vie, qui ne lui coûtait, disait-elle, que parce qu'elle craignait que sa mort ne fit trop de chagrin à sa bonne mère. Celle-ci lui promit de modérer sa douleur, et lui représenta que ces séparations n'étaient que trop inévitables : « Yaudrait-il « mieux, » lui dit-elle, or que tu eusses la douleur de me « voir mourir? C'est au ciel seulement que nous nous re- (i verrons pour toujours. »
La pauvre enfant, si agitée et si souffrante, se confessa, selon son désir, sur les genoux de sa mère. Le lendemain on l'administra. Huit jours avant sa mort, elle reçut le sacrement de Confirmation. Ce jour-là, on put la lever encore et la revêtir du costume blanc de sa première communion. Bientôt après elle perdit l'usage de ses facultés. Sa maladie tourna en fièvre typhoïde. Son délire n'eut rien que de joyeux et de touchant : « Maman, di- « sait-elle, il faut choisir les plus belles fleurs pour la « sainte Vierge. » Elle baisait la main de sa mère : « Ma- « man, vous verrez, maintenant que j'ai été confirmée, « je ne ferai plus de sottises. » Elle mourut, sans paraître souffrir; et quand elle eut cessé de vivre, son visage angélique sembla respirer la sérénité et la paix.
Louis avait tendrement aimé cette sœur, ilès qu'il avait appris sa maladie et le danger où il était de la perdre, il adressa à sa mère une touchante lettre, où il rappelait le temps heureux qu'il avait passé avec sa chère Louise, leurs jeux à E'" ; puis il ajoutait : « Cette sieur si
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« tendrement aimée, je ne la reverrai peut-être jamais. « Oh! comme cette pensée fait couler mes larmes! » Ce langage, tout affectueux qu'il était, ne parut pas assez chrétien à madame Laporte. Elle en reprit doucement son fils; et déjà Louise avait rendu sa belle âme à Dieu, lorsqu'elle écrivait : « Ne dis pas. mon petit Louis, que « tu ne la reverras plus; cette parole serait trop amère. « Tu ne la reverras plus, il est vrai, à Lyon, à E"*; mais « là n'est pas notre pays; ce n'est qu'un lieu d'exil et de «passage, que nous aurons bientôt traversé. Nous la « retrouverons dans notre patrie véritable, où Dieu l'a « placée avant nous, lui faisant grâce des cruelles dou- « leurs dont cette vie est abreuvée. »
Presque aussitôt après ce douloureux événement, Louis, conduit par un des Pères de Mongré, accourut auprès de sa mère, qui s'était retirée à la campagne, et vint s'acquitter du devoir de la consoler. C'était aux premiers jours de juin 1856, moins d'un an avant que, par sa mort, il rouvrit lui-même cette plaie saignante encore. Puis il revint au collège, s'efforcer de prodiguer à sa mère les consolations qu'elle puisait dans la conduite et les succès de son fils. 11 lui apporta celte année, comme les années précédentes, un des prix de sagesse de sa division.
Aux vacances qui suivirent, il semblait avoir redoublé pour elle d'affection et de prévenances, afin de lui faire oublier sa douleur. Il s'industriait pour trouver les moyens de lui plaire et de lui faire passer quelques moments agréables. Il avait une jolie voix, et sachant combien sa bonne mère éprouvait de plaisir à l'entendre , il quittait tous les jeux et tous les plaisirs pour lui procurer cette jouissance.
Dernière maladie de Louis.
Louis grandissait sous les yeux de ceux qui l'aimaient. Les grâces de l'enfance, qui ne le quittaient point encore, se mêlaient déjà dans sa personne aux traits
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aimables et confiants du jeune homme résolument vertueux. La bonté de son cœur se développait de jour en jour. Quiconque contemplait la sérénité de son front, son sourire habituel, la limpidité de son regard qui laissait lire jusqu'au fond de son âme, eût fait hardiment en deux mots son horoscope : Diloctus Deo et hominibùs. Mais une spéciale providence allait bientôt l'arracher aux misères et aux séductions de la vie. Déjà le mal qui devait nous le ravir, le minait sourdement.
Sa mère vint le voir au collège, le second dimanche de carême (8 mars 1837;. Louis ne lui aurait peut-être rien déclaré de ce qu'il souffrait ; mais avertie d'ailleurs, elle discerna aussi par elle-même les symptômes d'un mal profond. Elle résolut alors d'emmener son fils à Lyon. Durant le chemin, dans le wagon, Louis disait à sa mère : « J'ai communié ce matin, et j'ai demandé à « Dieu, que si c'était sa volonté, et pour mon bien, vous « me rameniez avec vous; car je sentais bien que j'étais a malade. »
Les médecins ont attribué sa maladie à un appauvrissement de sang causé par trop de croissance et de travail. Une fluxion de poitrine était venue compliquer cet état, et devait le rendre mortel. Il sembla le pressentir lui-même.
Dès le lendemain de son arrivée à Lyon, il dit à un de ses jeunes amis, qu'il était bien malade. En jouant avec ses sœurs, il leur lit deviner deux énigmes : l'une disait: « J'ai assez végété dans ce monde ; » l'autre parlait aussi de la mort, fin de toutes choses.
Sa dernière maladie devait faire apprécier plus que jamais la beauté de son àme et l'empire qu'il avait acquis sur lui-même. Tant qu'elle dura, on ne remarqua jamais en lui le plus petit mouvement d'impatience. Jamais il n'opposa de résistance aux remèdes qu'on lui ordonnait; cependant son corps fut martyrisé par les applications les plus douloureuses. Une potion lui avait été ordonnée, qui pendant deux jours le fit horriblement souffrir. C'est à peine si on avait le courage de la lui présenter : mais
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quant à lui, il ne fit pas une fois la plus petite difficulté de l'accepter. Pour égayer sa mère, durant les premiers jouis de son mal, il chantait dans son lit.
Dès la première nouvelle que Louis était gravement malade, on avait bien prié pour lui au collège, et surtout dans la congrégation. A la première réunion qui avait eu lieu après son départ, on l'avait recommandé aux prières de tous. Ce jour était celui de la mort de Benoit Tarlet. En demandant les suffrages des congréganistes, pour cet autre serviteur de Marie si prématurément ravi à nos affections, on lui appliqua ces paroles qui devaient aussi convenir à Louis: Videtê oculis vêsïris quia modicum laboravi) et inveni mi/ti multam requiem. (Eccli., 51, 35.)
On commença bientôt une neuvaine. Outre une prière que chacun devait dire tous les jours, six congréganistes, du nombre desquels se trouvait le frère de Louis, furent désignés pour prier d'une manière particulière. Après cette première neuvaine on en commença une autre semblable.
A Lyon, dans sa famille, on le voua à la vénérable Marguerite -Marie. Le dernier jour d'une neuvaine, Louis se mit à pleurer: «J'avais espéré, disait-il, être guéri a aujourd'hui. » Mais à peine lui eut-on dit un mot de la volonté de Dieu, qu'il se calma. Sa résignation était parfaite et il faisait souvent le sacrifice de sa vie.
Ses souffrances étaient grandes. 11 avait des moments d'angoisses et de douleurs qui navraient le cœur de sa mère. Elle lui demandait plusieurs fois ce qui lui faisait si mal.
« Tout, » répondait-il, mais toujours avec son air patient et résigné. Il aimait alors qu'on l'entretint de l'espérance du ciel, de la Passion de Jésus-Christ. Un jour, pendant que sa mère recevait une visite, il la fit appeler plusieurs fois. Elle revint auprès de lui dès qu'elle fut libre : a Maman, lui dit Louis, je viens de souffrir beau- « coup et je vous appelais pour m'encourager ; j'aime « bien quand vous m'encouragez. »
Le Vendredi-Saint, il était très-malade, et voyant à
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eêté de lui sa mère inquiète, il lui dit : « Maman, ne «vous tourmentez pas, je suis malade tous les ans le «Vendredi-Saint. Vous verrez que j'irai bien le jour de « Pâques. » Lorsque cette fête fut arrivée, il essayait encore de tranquilliser sa mère, en lui disant: «Vous « verrez que j'irai bien à partir d'aujourd'hui. »
Il demandait parfois qu'on lui parlât de son père, et si on lui citait de sa vie quelque trait remarquable de charité., de dévouement, et de bonté envers les personnes qui semblaient l'avoir mérité le moins, il s'écriait : «Oh! que papa devait être heureux!» On voyait dans ses yeux le désir qu'il avait de l'imiter.
Sans cesse, même les derniers jours de sa vie, il s'occupait des autres. Si sa mère ou ceux qui l'entouraient avaient précipité un peu leur repas, pour revenir auprès de lui, il s'en apercevait toujours, et voulait les obliger à prendre quelque chose. Le jour de Pâques, il s'informait de ce qu'on avait mis pour dîner: «Vous n'avez « rien d'assez extraordinaire pour un si beau jour, ditce il, » quand on lui en eut fait le détail. «Quand tu dicteras avec nous, lui dit sa mère, mon ami, nous «serons plus disposés à nous réjouir. — Oui, maman, « mais mon frère Laurent n'est pas toujours ici, il faut « bien faire quelque chose pour lui. »
Il avait été administré le dimanche de la Passion, K) mars. La première proposition qu'on lui en fit l'étonna un peu. Il demanda s'il y avait du danger; puis il se disposa avec sa ferveur ordinaire à la réception des derniers sacrements. 11 suivit toutes les prières du prêtre avec beaucoup d'attention et de recueillement. On lisait sur tous ses traits le calme et la candeur de son âme. Il se confessa encore depuis cette époque.
Le jour où Louis recevait les derniers sacrements, sa chère congrégation célébrait au collège la fêle de Notre- Dame des sept Douleurs. Les prières furent ferventes et multipliées pour lui. Dès le lendemain, quand on apprit que le danger était imminent, on redoubla de ferveur. Tous les jours, après la classe du matin, on se réunis-
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sait au pied du très-saint Sacrement, pour réciter le> litanies du Sacré-Cœur, l'oraison Pro tnfirmis, un Pater et un Ave, en l'honneur de la vénérable Marguerite-Marie. Les congréganistes s'étaient aussi partagé les heures du jour et de la nuit, et chacun à son tour s'efforçait de passer le mieux possible l'heure qui lui était échue , et d'obtenir par des prières, des mortifications, des victoires remportées sur lui-même, la grâce si vivement désirée.
Les nouvelles étaient attendues avec impatience, accueillies avec empressement. L'espérance, la crainte étaient vivement partagées par tous.
Le Jeudi-Saint, on lava les pieds à douze pauvres enfants dans la Congrégation, et l'on recommanda Louis à leurs prières: «Nous avons, dit le Père directeur, un de « nos amis qui est bien malade. Demandez au bon Dieu « qu'il nous le rende. Si nous prions tous ensemble, il ne « nous le refusera pas. » Ces pauvres enfants s'unirent aux congréganistes, et prièrent avec ferveur. Plusieurs continuèrent à le faire dans la suite. Le 28 juillet, plus de trois mois après la mort de Louis, un d'entre eux, aveugle âgé de douze ans, disait que le matin même, il avait encore récité un Pater et un Ave pour le jeune monsieur.
Des circonstances imprévues ayant avancé, cette année, les vacances de Pâques, on se promit en partant de bien prier pour Louis. Tous ceux qui le purent, se rendirent en pèlerinage à Notre-Dame de Fourvière. Il y eut un pèlerinage à Notre-Dame du Puy. Quelques-uns tirent des vœux à cette intention.
Louis était bien digne de tant d'affections si sincères et si vives. Lui-même, au milieu de ses douleurs, y répondait par les plus aimables démonstrations. Pendant sa maladie, Mongré fut souvent le sujet de ses pensées et de ses discours. Il avait instamment recommandé qu'on fit entrer auprès de lui les Pères et les élèves qui viendraient le visiter. Même dans son délire, il parlait de sa Congrégation. La dernière parole qu'il écrivit dans