LE VIN DE CHAMPAGNE
Nous appelions dans chaque promotion Vofficier galette, un élève habituellement assez paresseux, assez mauvais sujet, pilier de salle de police, n'ayant jamais eu les épaulettes, dont il se vantait de faire fi, et très souvent passant, par to- Irance, comme fruit sec, une troisième année à rÉcole, parce qu'il n'avait pu subir d une façon satisfaisante les examens de sortie.
De mon temps, l'officier galette était un charmant jeune homme, d'une grande famille mi.itaire, ayant un beau nom, une grande fortune, et se souciant aussi peu des épaulettes de laine de Saint- Cyr que des épaulettes d'or de sous-lieutenant. Forcé par son père d'entrer à l'École, il ne pen-
sait qu'à y écouler son temps le moins tristement possible et à s'y faire des amis. Sous ce dernier rapport, il avait parfaitement réussi, car il était fort aimé de nous tous, anciens et conscrits.
Une de ses grandes préoccupations était d'être admis à l'infirmerie près des bonnes sœurs.
Quoique jouissant d'une assez vigoureuse santé, il parvenait quelquefois à endosser la blanche houppelande de laine et le bonnet de coton à mèche des malades.
Un jour je me trouvais avec lui à l'infirmerie, il me prend dans l'embrasure d'une porte et me dit en confidence : Mon bon ami, je viens de découvrir le petit endroit où les sœurs mettent le vin fin. Il y a tout au bord de la planche une bouteille cachetée, avec bouchon tailladé, ficelée par un triple rang de fil de fer. Ce ne peut être que du vin de Champagne. Demain dimanche, lorsque les bonnes sœurs seront à vêpres, si vous voulez, nous le boirons; vous vous placerez à califourchon sur mes épaules, vous n'êtes ni gros ni
bouteille, et mon brave camarade, l'officier galette^ purgé à fond, n'avait pas tardé à gagner le petil local, à la plus grande joie des sœurs, riant du tour qu'elles nous avaient joué.
« Mais vous êtes bien malade, monsieur de V..., lui dit la sœur qui nous avait entendu et trahi. Il faut envoyer chercher le médecin.
A la visite du soir, le docteur, prévenu, ayant tâté le pouls de Vofficier, lui dit avec un grand sang-froid :
— Vous avez de la chance, monsieur de V..., hier vous étiez dangereusement malade. Il s'est produit dans votre état une crise si favorable que je vous trouve parfaitement guéri. Ma sœur, cet élève sortira ce soir.
Morale ; Ne pas trop aimer le vin de Champagne.
Salut, ô toi, riante infirmerie.
Un paresseux vient encore te bénir...
Des paresseux ta retraite est chérie :
Ils garderont longtemps ton souvenir.
l'officier galette — l'infirmerie . 99
Pour me soustraire aux ennuis de l'étude, A l'exercice, à mille autres fléaux, Dans ton aimable et douce solitude J'allais chercher un remède à mes maux.
En me livrant au repos qui me flatte, Jusqu'à midi on me voyait dormir, Et, par mes soins, le temple d'Hippocrate Était pour moi le temple du plaisir.
Je m'étendais sur la plume légère ;
Plus de tambour pour troubler mon sommeil ;
Mais au matin la sœur hospitalière
Me souriait au moment du réveil.
Qui vous peindra l'heure de la visite, Quand, près de nous, le docteur arrivait.
Entre ses draps chacun se fourrait vite Et sur ses yeux enfonçait son bonnet.
Puis, d'une voix plaintive et chevrotante, Saisi soudain d'une fièvre brûlante, On n'avait pas dormi depuis minuit.
Tous les voisins admirant la rubrique, L'imitaient tous en riant de bon cœur":
Mais de ses maux le récit pathétique En imposait rarement au docteur.
Diète et repos, tel devint son système, Soupe le soir et pruneaux à dîner...
Nous prîmes tous des faces de carême...
Pour nous guérir, il nous fit bien jeûner.
Mais fort souvent, éludant l'ordonnance.
Les malheureux que la diète affamait.
LA TOPOGRAPHIE — NOS PROFESSEURS — ANECDOTES — GRAND-BOYAU — BURON — BROUTTA — LE BONNET DE POLICE DE BRAYER.
Au commencement de Tété, la seconde année du séjour à TÉcole, on menait les élèves au plan armés de planchettes, d'alidades, de boussoles ; ils sortaient pendant quelques jours le matin, sous prétexte de lever des plans, dirigés par le professeur de topographie. Le plan des saint cyriens était celui-ci : faire le meilleur déjeuner possible et profiter des heures de liberté pour s'amuser ; tous nous remplissions de notre mieux et en conscience ce programme.
Notre professeur était alors un capitaine du corps d'état-major, sortant des ingénieurs géographes, un savant plein d'esprit, fort original,
LA TOPOGRAPHIE ' — NOS PROFESSEURS lO-J
Nous allons faire connaître deux des examens passés par lui et dont le souvenir nous est resté dans la mémoire.
Un jour, il dit à un élève : « Monsieur un.tel^ passez au tableau. Vous êtes en campagne devant l'ennemi, vous avez ordre de remettre au général qui vous a envoyé en reconnaissance un plan avec les teintes conventionnelles, bois, vignes, terres labourées, mais vous n'avez rien à votre disposirion, ni pinceau, ni couleur ; que. faites-vous ?
L'élève, fort madré, et qui connaissait Tesprit original du professeur, réfléchit un moment, puis il dit :
« C'est bien simple. Pour représenter la teinte de bois, j'écrase quelques feuilles, et avec mon doigt pour pinceau, j'étends cette teinte sur la partie du plan où sont ces bois. Avec une goutté de sang tiré de mon bras, je teinte les vignes, et en mêlant un peu de sang à l'eau de ma salive, j'obtiens des jachères et des labourés. Pour les routes et les cours d'eau, je délaye un peu de cirage de ma chaussure, et avec un morceau de bois je trace chemins et ruisseaux. »
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rades, de Brayer, fils d'un général du premier Empire, devenu général lui-mcme sous Nap«jléon III et mort au champ d'honneur en 1^70, s'était fait un almanach assez original.
II avait à son bonnet de police deux glands ; l'un bien en vue, l'autre dissimulé dans le côte de la coiffure. Ce dernier était compose d'un nombre de brins égal à celui des jours qu'il avait à passer à Saint-Cyr. Chaque matin, il coupait un de jc>. brins, et se rendait compte ainsi du nonil^v. de jours et de nuits qu'il devait vivre cncorL- au Bahut.
A propos du bonnet de police, donnons ici la chanson qu'inspira cette coilïure aujourd'hui défunte :