‹ Souvenirs de Saint Cyr et de l'École d'État-MajorChapitre 17 sur 37 · LE VIN DE CHAMPAGNE · texte numérisé non relu

LE VIN DE CHAMPAGNE

Nous appclions dans chaque promotion Vofjlcier galette, un eleve habituellement assez oiresseux, assez mauvais sujet, pilier de salle de police, n'ayant jamais eu les epaulettes, dont il -se vantait de faire fi, et tres souvent passant, par to- Irance, comme fruit sec, une troisieme annee a TEcole, parce qu*il n'avait pu subir dune fac^on satisfaisante les examens de sortie.

De mon temps, Tofficier galclte etait un charmant jeune homme, d'une grande famille miataire, ayant un beau nom, une grande fortune, et se souciant aussi peu des epaulettes de laine de Saint- Cyr que des Epaulettes d'or de sous-lieutenant. Force par son pere d'entrer a TEcole, il ne pen-

sail qu'a y ecouter son temps le moins trislemeDt jjossible et k s'y faire des amis. Sous ce dernier rapport, il avait parfaitement riussi, car il etail fort aime dc nous tous, anciens et consents.

Une de ses grandes preoccupations 6lait d'etre aclmis a rinlirmerie pros dcs bonnes soeurs.

Quoique jouissant d'une assez vigoureuse sante, il parvenail quelqaefois a endosser la blanche liuuppelande de laine et le bonnet de colon a mcche dcd malades.

L'n jour )e me trouvais avec lui h I'infirmerie, il me prend dans Tembrasure d'une porle et me dit en confidence ; Mon bon ami, je viens de decouvrjr le petit endroit ou les sceurs mettent le vin fin. II y a tout an burd de la planche une bunleille cachetde, avec bouchon taiJIadd, ficelce par un triple rang de lil de fer. Ce ne peut etre que du vin do Champagne. Demain dimanche, lorsque les bonnes S((;urs seront k vepres, si vous voulez, nous le boirons; vous vous placerez d califourchon sur mes cpaiilcs, vous n'fites ni gros ni

La boutcille dc vin de Champagne

l'officier galette — l'infirmerie 97

lourd, et nous ferons prisonnier Tennemi, qui deviendra immediatement notre ami.

Tout dtant bien coavenu entre les deux conspirateurs, le lendemain, pendant Toffice, nous executons de point en point le programme arrete la veille Je donne ^ Vofficier la bouteille sur laquelle se prelasse cette belle etiquette : Champagne mousseux, et nous nous hdtons de la ddcoiff er.

L'officier s'empresse d'en avaler un bon demiverre, mais il s'arr6te tout a coup et me donne la bouteille en me disant : Qa n'cst pas bon. Je crois que ce vin est trop vieux et passe.

Je goute a mon tour avec prudence. Cetait de I'eau purgative de Sedlitz.

Voici ce qui avait eu lieu : Pendant que nous tramions notre complot nous n'avions pas aper^u (jeunes imprudents que nous etions), a c6t6 de nous, pres du lit d*un malade endormi, une bonne soeur qui avait entendu la conspiration et s'etait empressee de prevenir la superieure. On s'etait bornd, par son ordre, a changer Tetiqueite de la

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hoateille, et mon brave camarade, I'officier galette, purge i fond, n'avait pas tardd a gagnerle pelil local, i la plus grande joie des sceurs, riant du tour qu'elles nous avaieot }OUi.

e Mais vous 6tes bien malade, monsieur de V..., luj dit la sccur qui nous avail entendu et trahi. II faut envoyer chercher le m^decin.

A la visile du soir, le docteur, preveou, ayant tatfi le pouls de Vofjider, lui dit avec un grand sang-froid :

— Vous avez de la chance, monsieur de V..., hier vous etiez dangereusement malade. 11 s'est pioduit dans voire ^tat une crise si favorable que je vous trouve parfaitement gudri. Ma saeur, i:et ^leve sorlira ce soir.

Morale : Ne pas trop aimer le vin de Champagne,

Saint, o toi, riante infirtnerie, Dn paresseiix vicnt encore te bdnit...

Des paresseux ta retraite est chdrie :

Us garderont longtemps ton souvenir.

L*OFFICIER GALETTE — L'iNFIRMERIE 99

Pour me soustraire aux ennuis de I'dtude, A rexercice, k mille autres fldaux, Dans ton aimable et douce solitude J'allais chercher un remede a mes maux.

En me livrant au repos qui me flatte, Jusqu*a midi on me voyait dormir, Et, par mes soins, le temple d'Hippocrate Etait pour moi le temple du plaisir.

Je m'^tendais sur la plume l^gere ;

Plus de tambour pour troubler mon sommeil ;

Mais au matin la soeur hospitaliere

Me souriait au moment du rdveil.

Qui vous peindra Theure de la visite, Quand, pres de nous, le docteur arrivait, Entre ses draps chacun se fourrait vUe Et sur ses yeux enfongait son bonnet.

Puis, d'une voix plaintive et chevrotante, Saisi soudain d*une fievre brulante, On n'avait pas dormi depuis minuit.

Tons les voisins admirant la rubrique, L'imitaient tous en riant de bon coeur :

Mais de ses maux le recit pathetique En imposait rarement au docteur.

Diete et repos, tel devint son systeme, Soupe le soir et pruneaux k diner...

Nous primes tous des faces de carSme...

Pour nous guerir, il nous fit bien jeuner.

Mais fort souvent, 61udant Tordonnance, Les malheureux que la di^te affamait.

De Iciirs gardieDs Ironipant la vigilance AllaicDl vuler quclqu'aile dc poulet...

Alhopital affluait tot l£t I'hapital n'cst plus

Chat:

Pour

E ciDObitc,

Tel, autrefois, un r, Uans UD fromagc c

ivcl crmltc, t scs douleurs.

s cclebraicnt Ics matinei On nous voyait dcsccndrc ca tapinoia, Et tous ensemble, inandant Ics cuisines, llu conquerant nous risurpions Ics droits.

Jc tremble encore en songcant a no* crimi Nos maraudcurs ccrnaient la basse-cour, Puis dans leurs poches ils mctlaient Ics v ICt vers le soir, on les cuisait au four.

Riant sijour, retraite fortunie, t:omme le temps s'£coulaIt dans ton sein !

Trop lot pour nous finissait la journiie, Les parcsseux bcnissaienC Icur destin...

i, les r

5 future

s de t

Dcs bonnes s Ih gardcront

LA TOPOGRAPHIE — NOS PROFESSEURS — ANECDOTES — GRAND-BOYAU — BURON — BROUTTA — LE BONNET DE POLICE DE BRAYER.

Au commencement de Tete, la seconde annee du sejour a Tficole, on menait les ^16ves au plan armds de planchettes, d'alidades, de boussoles ; ils sortaient pendant quelques jours ie matin, sous pretexte de lever des plans, dirigds par le professeur de topographic. Le plan des saint cyriens etait celui-ci .: faire le meilleur dejeuner possible et profiter des heures de liberte pour s'amuser ; tons nous remplissions de notre mieux et en conscience ce. programme.

Notre professeur etait alors un capitaine du corps d'etat-major, 3ortant des ing^nieurs geograpbes, un savant plein d'esprit, fort original,

d'une laille de pres de six pieds, auquel not avions donnd le surnom de Grand-Boyau !.

Qui, dans I'armee, n'a pas connu et aii Grand-Boyau ?

Nous devons lui rendre celte justice, qu'il fa sail d'assez tristes topographes, bien qu'etant h menae tres inslruit.

S'ev-ertuant a nous inculquer des princip* th6oriques savants, sur ia boussole, le quart de cercle et autres instrumenis utilises pour le lever des plans, au lieu de nous fouroir le moyen de mettre en pratique les lemons sur le terrain; nous sortions du bahut aussi ignorants en topographic et peut-etre plus qu'A noire entrde.

Les examens qu'it faisait subir aux dleves etaient des plus singuliers et souvent des plus amusants pour la galerie, pas toiijours pour le patient, 11 cherchait ti reconnaitre, la pluparl du temps, par les reponses de I'dltve interrogd, si ce dernier avait de I'esprit d'initiative, s'il etait ce qu'un de nos generaux a appele depuis ud trouillard.

Nous aliens faire connaitre deux des examens passes par lui et dont le souvenir nous est reste dans la m^moire.

Un jour, il dit a un el^ve : c Monsieur un tel^ passez au tableau. Vous etes en campagne devant Tennemi, vous avez ordre de remettre au general qui vous a envoye en reconnaissance un plan avec les teintes conventionnelles, bois, vignes, terres labourees, mais vous n'avez rien k voire disposirion, ni pinceau, ni couleur ; que faites-vous ?

L'eldve, fort madrd, etquiconnaissaltrespritoriginal du professeur, reflechit un moment, puis il dit :

« C*est bien simple. Pour reprdsenter la teinte de bois, j'ecrase quelques feuilles, et avec mon doigt pour pinceau, j'etends cette teinte sur la partie du plan ou sont ces bois. Avec une goutte de sang tir6 de mon bras, je teinte les vignes, et en melant un peu de sang k Teau de ma salive, j*obtiens des jacheres et des labourds. Pour les routes et les cours d'eau, je delaye un peu de cirage de ma chaussure, et avec un morceau de bois je trace chemins et ruisseaux. »

Grand-Boyau, 6merveilid, embrasse I'eleve et lui donne 20, la plus forte note, pour coefficiem de son examen, « En voila un, dit-il au colonel, qui certainement nc sera jamais embarrasse. »

I.e colonel Baraguey aimait beaucoup notre professeur de topographic et lui passait volontiers loutes ses excentricitds.

Un autre joiir, Grand-Boyau lit venirau tableau un eleve nomme de R..., palette, paresseux et ignare.

— Comme loujours, vous ne savez rien, n'est-ce pas? lui dit-il.

— Qu'en savez-vous, piiisque vous ne m'avez pas intcrroge)

Une question est posee ii I'eltjve, qui resle court, colU A plat, commc nous disioas.

— Quand je vous le disais ! Tcnez, vous n'fites

bon a rien, vous n'eles pas seulement f de me

fairc une fricassee de poulet.

— Oh! que si!

— Oui ? Eh bien ! restez au tableau ; si vous me

faites une fricassee de poulet sans rien oublier, }6 vous donne 20. . \

M. R... entame alors sa fricassee avec le plus grand sang-froid du monde, au milieu des rires de Tassistance. II s'en tire, ma foi, pas mal; et nous croyons qu'il va triompher, lorsque Grand- Boyau lui dit :

— Est-ce tout?

— Qui.

— Eh bien! allez vous assoir; vous aurezz^ro; vous avez oubli6 le plus important :' fe jaune d'oeuf pour Her la sauce.

Nos professeurs dtaient en general des hohinaes intelligents, mais faisant leurs cours par habitude, sans y mettre beaucoup d'ardeui* et meme de soin. L'un d'eux, professeur; de gdom^trie descriptive, .6tait toujours dans Pes espaces imaginaires. .. ,. :

II avait naturellement pour lui, dans la chanson de Taacien, un couplet se terminant ainsi :

f/.-rT

FaEsant choix d'un melon l^ui se perd dans I'espacc, Avec papa Huron,

Via qu'est bon.

El \o\lk la vie. etc., ett.

Un de nos professeurs, celui de lillerature, se nommait BrouUa. On appelait faire un Brou(l:t ecrire une page quelconque, et broultasseur I'ileve ayant la prdlention d'etre orateur, parce que le professeur Broutta parlait bieo, longtemps, avec Eloquence, et volontiers, comme un de nos g^neraux les plus en renom, qui est lui le plus Eloquent broultasseur railitaire sorti du Bahul.

Lorsque nous entrions a larude Ecole de Saint- Cyr pour y passer deux des plus belles annees de noire existence, nous songions di]k au jour fortun6 oii Dous quittertons ce bienheureux Bahut. Une fois devenu ancien, noire impatience d'en sortir n'avait fait que s'accroitre. Nous comptions ies vingt-quatre heures qu'il nous faudrait encore y vivre. Beaucoup d'entre nous avaient un almaoach sur lequel ils effai;aient, les uns apres les autres, les jours 6coulds. Un de mes cama-

rades, de Brayer, fils d'un general du premier Empire, devenu general lui-meme sous Napoleon III et mort au champ d'honneur en 1870, s'etait fait un almanach assez original.

II avail a son bonnet de police deux glands : Tun bien en vue, Tautre dissimule dans le c6te de la coiffure. Ce dernier etait compose d'un nombre de brins egal k celui des jours qu'il avail a passer a Saint-Cyr. Chaque matin, il coupait un de ces brins, et se rendait compte ainsi du nombre de jours et de nuits qu'il devait vivre encore au Bahul.

A propos du bonnet de police, donnons ici la chanson qu'inspira cette coiffure aujourd'hui defunle :

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