‹ Souvenirs de Saint Cyr et de l'École d'État-MajorChapitre 24 sur 37 · MES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

MES SOUVENIRS

DE

L'ECOLE D'fiTAT- MAJOR

DE SAINT-CYR A L'ECOLE D^fitAT-^IAJOR

Aumoisd'aout 1834, jesortisde Tficole spdciale militaire avec un assez bon numero, me donnant droit k Tarme de la cavalerie. On me pla^a dans I'infanterie, parce que, dtant boursier k la Fleche et a Saint-Cyr, j'dtais cens6 n'avoir pas les moyens de subvenir k mes depenses dans un regiment a cheval. Et en effet, c'elait justice, puisque, k cette 6poque, TEtat ne montait pas encore les officiers, puisqu'il fallait passer, comme sous-lieutenant- 6leve, deux ann^es a l*Ecole de Saumur, dont les chefs n'avaient pas la sagesse de s'opposer au d6bordement des jeunes gens sous leurs ordres, lesquels contractaient tous des dettes foUes.

D'ailleurS) mon p^re^ g^n^ral en retraite depuis la revolution de 1830, n'avait aucune fortune.

Je rejoignis ma famille k Bayonne, od plutdt au joli village de Saint-Pierre-d'y-Rube, k Tentree du pays basque ou mon pereavaitlou^ une petite mai" son de campagne. J*ypassai la fin de I'annee 1834 et les Irois premiers moisde Tannde 183.5.

II etait d'usage de nommer sous-lieutenants les dl6ves de Saint-Cyr ayant satisfait aux examens, de fa(;on a ce qu'ils rejoignissent leurs corps au I*' Janvier. Par exception, on ne put nous donner nos nominations que Tannde suivante (183;), parce que le budget de la guerre etait epuis6 pour I'exercice 1834, ^^ V^'^^ fallait un nouveau credit sur lequel nous devious 6tre pay6s.

Je vais dire quelques mots de mon s6jour k Saint-Pierre-d*y-Rube, parce qu'il m'est arrive 1^ quelques aventures que Ton trouvera peut-6tre assez curieuses, se rapportant k la guerre d*Espagne de Don Carlos contre Christine.

Le village oii nous habitions n'^tait qu'^ deux kilometres de Bayonne, od mon p^re se rendait

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chaque jour apres son dejeuner. II revenait pour le diner. Nous allions au-devant de lui, ma m&re, mon frere et moi. II s'occupait bcaucoup de se tenir au cburant des mouvements carlistes en Espagne. II voyait souvent un M. Mitchell, correspondant du journal anglais le Times, envoyd a Bayonne pour donner des nouvelles des affaires espagnoles. Mon pere fut un des tdmoins du manage de Mitchell. De ce manage est n6 Robert Mitchell, quis*est fait un nom dans lejournalisme moderne. II a et6, en 1876, depute, et est aujourd'hui directeur d'un des grands journaux de Paris. Le pere, qui a ecrit longtemps dans les journaux de Paris, avait plusieurs enfants. Sa fiUe a epouse le maestro Offenbach.

Pres de notre maison de Saint-Pierre-d'y-Rube, s'elevait un joli petit chstteau nomm6 Ellisade, loue par son proprietaire, riche Bayonnais, a une , colonie espagnole. Au nombre des habitants du chateau se trouvaient alors la veuve et la bellesoeur du general marquis de Santos-Ladron, officier navarrais, qui avait le premier fait soulever

les provinces basques centre la reine Christine en faveur du roi Don Carlos Quinto. Le malheureux Santos-Ladron, tombe dans une embuscade que lui avait tendue Lorenzo, g6n6ral christino, avail 6x6 Idchement fusille. Sa veuve, jeuue et belle personne, ardente, aimant a l*adoration son mari, elait inconsolable. Venue en France ainsi que sa soeur Mathea, fort jolie Comme elle, avec ses vingt ans, ses cheveux noirs, ses yeux de feuetsa taille souple de Navarraise, elles habitaient Ellisade, quartier general des carlistes refugies dans cette partie du royaume, et le point oil venaient aboutir, pour traverser la frontiere, ceux qui al- , laient mettre leur epee au service du pretendant. Nous ne tardames pas k nous Her avec tou?

les habitants du chateau, et surtout avec les Santos-Ladron. Mon pere, dont les opinions legitimistes sinceres etaient connues, se rendait avec nous, presque tous les soirs, aupres de ces dames et leur donnait des nouvelles. Un jour nous le trouvstmes revenant de Bayonne tout joyeux et h^tant le pas pour gagner, non pas notre habita-

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tioD, mais Ellisade, ou nous fumes avec lui.

— Grande et bonne nouvelle, dit-il des que nous fOmes dans le salon, Don Carlos vient de franchir la frontidre, et ce qu*il y a de plus plaisant, c'est qu'il a passe sous la protection de la gendarmerie francjaise, qui I'a escorts' sans s'en douter. II nous raconta alors que depuis vingtquatre heures le roi etait cache dans Thdtel du marquis de Lalande, Bayonnais fort legitimiste ; que le marquis Tavait conduit dans sa caliche avec ses enfants du c6t6 de Saint-Jean-de-Luz et de B6obie. Qu'un peu avant d'arriver k ce point extreme du territoire fran^ais ils avaient rencontre le capitaine de gendarmerie de la compagnie des Basses-Pyrenees, brave officier que le marquis voyait quelquefois; que I'ayant engage a les accompagner dans leur promenade, Tinnocent capitaine avait suivi .pendant un certain temps la caleche, a cheval et au pas, en sorte que tous les bons gendarmes et les douaniers en patrouille sur la frontifere ayant vu le capitaine avec un stranger qui n'6tait autre que Don Carlos, s*6taient

born^s k saluer respectueusement ce dernier, quand il avait franchi a pied le pont de B^obie, avec la demarche d'un touriste.

On comprend si ce rdcit fit le bonheur des habitants d'Ellisade. Le lendemain, la nouvellese r^pandit; le pauvre capitaine fut appel^ a Paris et ne cacha pas le role qu'il avait involontairement joue dans cette petite com^die, qui devait finir par un gros drame, comedie qui ne lui procura pas d'avancement.

A Bayonne se trouvait alors un agent carliste tres intelligent et tres actif, man6 a unejeuoe et belle Basquaise. Get agent, nomme Detroyat, pere du Ddtroyat actuel, directeur d'un des grands journaux de Paris, etsous Tempire un des proteges de rimp^ratrice Eugenie, dtait le maitre de Thotel Saint-Etienne. II faisait de frequents voyages a I'etranger, recevait Targent que les souverains fournissaient pour le succes des armes carlistes, s'^tant fait Tinterrnddiaire entre les insurges des provinces basques et les Espagnols qui cherchaieot k se Jeter dans le pays souleve. II h6bergeait ces

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derniers dans son h6tel, leur donnait quelques secours sur les fonds deposes entre ses mains et les envoyait k Ellisade, d'ou, moyennant finances, des guides du pays les dirigeaient, k travers la montagne, sur les provinces basques. Le beaupere de Taubergiste Detroyat etait tout simplement un brave tailleur en vieux, appele Passavant, que je vols encore les jambes croisdes sur son 6choppe de la rue du Port-Neuf, raccommodant de vieilles culottes, ses lunettes sur le nez, tandis que les soeurs de M°*® Detroyat, jeunes fiUes aussi laides que Tain^e etait jolie, s'occupaient du menage. Men p^re ne manquait jamais de faire un bout de causette avec le vieux tailleur, k sa rentree a Saint-Pierre.

On sait que Timperatrice Eugenie, lorsqu'elle 6tait M"® de Montijo, montait k cheval, aimail le plaisir, s'y livrait r^solument, en tout bien tout honneur. Elle venait souvent k Bayonne et k Biarritz. Partisan exhalte du principe legitimiste, a cette epoque, elle descendait k Thdtel carliste de Saint-fitienne. Cest l^ qu'elle connut les D6-

troyat, Imperatrice, elle n'oubtia pas le fils de I'aubergiste, lequel Tut quelque temps officier dans notre marine royale.

Je reviens k Don Carlos et au soulfevement des provinces basques. La presence du pr^tendanl, les fends et les diamanis de la princesse de Beira, sa femme, tr^sors que D^troyat avail trouve le moyen de lui faire passer, permirent d'achever les pr6paratifs de guerre. Un homme d'unevigueur, d'une capacity hors ligne, un h6ros, Don Thomas Zumala carraguy, simple colonel dans I'arm^e espagnole, s'etant ddclari pour Don Carlos et ayant rejoint les bandes carlistes, ne tarda pas k les organiser en beaux et bons bataillons navarrais, guipuscoans et alavais. Sa petite armee fut bientot en etat de tenir campagne, de braver les troupes reguli^res des chrislinos et d'inftiger de s^vfires punitions aux Chafelgarris etautres volontaires du parti de la reine, qui, commela plupart des corps non r^guliers, dans toutes les armees du monde, ne font la guerre que mus par I'int^rfit personnel, I'amour du pillage. Au bout

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de quelques mois, on entrevit la possibilite d'unc marche sur Madrid. II n'est pas douteux que sans la mort de I'oncle Thomas (c'est ainsi que Tappelaient les Navarrais), atteint d'une balie anglaise devant Bilbao, ou si, avant le siege de cette ville, Don Carlos, s'en rapportant ^.ces braves chefs de la Navarre et de la Catalogue, Zumala et Cabrera^ avait autoris^ leur marche combinee sur Madrid, comme ils le voulaient, il ne fut entre en vainqueur dans sa capitale, d'ou Christine et Tinnocente Isabelle, sa fille, s'appr6taient a deguerpir. Mais Don Carlos ^tait Bourbon, la crainte de faire repandre trop du sang de ses adversaires lui fit perdre sa cause a lui comme a Louis XVI, comnie a Charles X.

Avec nous, vivait alors mon frere aine, kg6 de 27 ans. II avait eu de grands succ^s dans ses etudes chez les peres j6suites, dout il etait adore. Sa jeunesse, depuis la sortie de Saint-Acheul, avait 6t6 orageuse. Ayant fait un peu de tous les metiers, sans r^ussir k rien, il songea k se creer un avenir, en se jetant dans le parti carliste d*Es-

pagne. Mon p6re ne Ten dissuada pas^ et ii fut r^solu qu'il tenterait I'aventure. Les Santos-Ladron lui donnerent des lettres pour toutes les notabilitds du parti. Un beau soir d'automne il nous quitta, la mort dans I'^me, pour gagner par les cols des Pyrenees, ddguisd en Basque, et sous la conduite d*un guide, les petits villages cle Zuccarramandy d'Ormuristegny et la ville d'Elisonde, quartier general de Tarmee carliste. II ne devait plus revoir mon pfere... II echappa aux agents de la police fran^aise, aux douaniers, aux gendarmes, aux soldats de la ligne formant un cordon a Textreme frontiere et sans cesse en patrouille. Je Taccompagnai j^squ'a la limite du territoire, et cette promenade, non sans danger, me donna par la suite I'idee d'^crire et de publier un roman qui a paru en 1856 dans le Constitutionnel sous le nom du Volontaire de Zumalacaraguy.

Mon frere, fort bien accueilli, fut place comme sous-lieutenant au 5® bataillon de Navarre, ydevint capitaine puis subteniente colonel (lieutenantcolonel), fut ddcor^ de la croix de Saint-Ferdinand

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et fit campagne sous les ordres du colonel Don Pablo Sans, un des meilleurs chefs de Tarm^e carliste. A Oviedo, ou il entra avec son batailjon, il fut assez heureux pour preserver du pillage le palais d'une noble femme, la marquise de la Rosa. II sauva Thonneur de sa fille; mais les carlistes surpris ayant 6ie contraints k une brusque retraite, il fut blesse pr6s de la ville d*une balle qui lui brisa la clavicule de Pepaule droite. Transporte a Thdpital d'Oviedo par les christinos, il aliait etre fusille lorsque intervention de la marquise de la Rosa lui sauva la vie. On voulut lui ddsarticuler Tepaule, il refusa, guerit a peu pres, mais sans recouvrer entierement Tusage de son bras.

II put toutefois revenir en France avec un fidWe serviteur, Soldat au 5® de Navarre, son ordonnance. Apres le traits qui suivit Tinf^me trahison de Maroto, mon frere ne voulut pas, malgr^ la soUicitation de la marquise de la Rosa et quoiqu'il pQt avoir alors la certitude d'etre plac^, avec son grade, dans la garde, abandonner la

cause perdue, pour Tinstant, de Don Carlos, et embrasser celle de la reine. Je viens de prononcer le nom de Maroto, le Judas de TEspagne; une anecdote qui m'est personnelle, sur ce miserable. Un apr6s-midi, je rectus par un expres un mot de mon pere pour venir immediatement le trouver au cercle de Bayonne. J'y courus. Mon pere me dit d'aller prevenir la marquise de Santos-Ladron que la police franqaise avait appris que le general Maroto se trouvait k Ellisade pr6t a franchir la frontiere pour prendre le commandement en chef de Tarmee carliste, Zumala etant mort de sa blessure ; qu'un detachement de troupes de ligne 6tait command^ pour aller, avec un agent de police, entourer et fouiller le chateau ; que le general espagnol n*avait done qu'a s'esquiver au plus vite. Mon pere avait pens6, avec raison, que sMl se rendait lui-meme a Ellisade, il 6veilierait les soupqons, tandis que le meme danger n'etait pas a craindre avec moi. Je pris mes jambes a mon cou, d'autant qu4l ne fallait pas me prier pour aller aux lieux habitds par la belle marquise

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