Souvenirs de Schaunard
Le livre de la Vie de Bohème met en scène quatre personnages principaux ; mais il ne fait leur biographie que para peu près ; et s'il donne leur portrait, c'est sans ressemblance garantie, car la main d'un romancier-poète les a transfigurés à plaisir.
Je les ai connus vivants.
Rodolphe, c'est Murger.
Colline est un composé du philosophe Jean Wallon et de Trupadoux dit le « Géant vert n.
On retrouve dnns Je peintre MarcelXazare et Tabar.
Schaunard, c'est Alexandre Schanne ; c'est moi. Mais pourquoi Murger m'a-t-il, seul entre tous, attifé d'un pseudonyme transparent ?
Dans les sobriquets qui me furent prodigués (vers 1840) pour parodier mon nom lorrain de Schanne, j'avais le choix parmi ceux-ci : Schannard-sauvage, Schanne-en-jonc, Schanne-à-pèche et bien d'autres. Ils trouvaient cela drôle.
J'en oublie un que cependant j'ai gardé longtemps : Maréchal Nez ! Mes camarades trouvaient sans doute que si, dans l'état militaire, le nez s'augmente par la progression du grade, j'étais digne, partant caporal, d'arriver maréchal.
Or, il se trouva que Murger, publiant dans le Corsaire ses premières scènes de la Vie de Bohème^ m'y donna un rôle enm'appelant Schannard. Le premier n du mot, ayant été renversé par l'imprimeur, devint un w, ce qui faisait Schaunard. Mais la faute ne fut point corrigée, probablement parce qu'elle n'avait pas l'importance qu'elle prend dans des papiers d'héritage ; si bien que c'est à cette « coquille » que je dois l'orthographe définitive de mon nom de guerre.
Champflcury est, je crois, le premier qui m*a désignodevant le public sous lesdeux syllabes Schanne, à moi appartenant. Voici au surplus mon portrait
tel qu'il l'a dessiné dans ses Souvenirs des Funambules :
« L'occasion est trop belle pour que je ne donne pas ici le portrait d'un ami qui ne m'a guère quitté depuis dix ans, et qui s'est jeté avec moi corps et âme dans la musique, dans la faïence, dans les chansons populaires, dans la peinture naïve. Joignez à cela un vif sentiment de la littérature, une ardente curiosité pour la médecine, une sensibilité extrême qui ferait croire qu'il a un harmonica dans le cœur, une vive supériorité sur les femmes, des mélodies franches et mélancoliques à la fois, une grande gaieté de caractère, un certain laisser-aller dans la toilette, un nez remarquable, et vous aurez mon ami Schanne tout entier, quittant le chevalet pour le piano, et se demandant à toute heure du jour: « Suis-je peintre ou musicien? » De l'art il n'a pris que le dessus du panier, et il a laissé les inquiétudes, les soucis, les tristesses, les amertumes qui sont au fond. Tel est mon brave ami Schanne, qui doit certainement une partie de sa gaieté à l'influence permanente des polichinelles suspendus au plafond de son père, fabricant de joujoux, rue aux Ours. »
Ce morceau de prose si net et si senti, trop bienveillant à coup sûr, j'aurais dû le transcrire à l'encre rouge pour marquer la confusion où il me jette, et l'atteinte qu'il porte à ma modestie. Ne devait-il pas suffire à l'ambition d'un homme qui se croyait ou-
blié depuis trente ans qu'il cherche à s'effacer? Eh bien 1 non. Il me va falloir y ajouter des notes et commentaires anecdotiques qui, à vrai dire, auront surtout trait aux autres. Si donc je vous entretiens de moi et me mets en scène dans les pages qui vont suivre, c'est que j'ai besoin d'un prétexte pour raconter la vie des chers compagnons de ma jeunesse.
D'ailleurs, dernier survivant du <( quatuor Murger », me voilà réduit au rôle de soliste, et, comme tel, je dois parler pour tout dire.