‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 2 sur 41 · PREMIÈRES ANNÉES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ANNÉES

Mon aïeul paternel, ouvrier habile , fabriquait (les vernis et broyait des couleurs. (Est-ce donc d'héritage que j'ai un tel amour pour la peinture?) Il fut apprenti avec Giroux père, qui laissa à ses enfants l'un paysagiste, l'autre marchand de tableaux et fantaisies curieuses rue du Coq-Saint-Honoré, une véritable fortune acquise en commençant par la vente des couleurs dans les ateliers d'artistes du Directoire. Moins entreprenant, mon grand-père resta ouvrier trente-quatre ans dans la même maison.

Vers la fm de sa carrière, il appela près de lui son fils aîné, en le faisant venir de Roussy-le-Village (Moselle) pays dont il était originaire.

Comme il fallait beaucoup d'argent pour l'établir fructueusement dans son métier, il le plaça d'abord chez son voisin fabricant de jouets, nommé le père Guibard qui demeurait dans la rue desGravillers, passage de la Marmite.

Tout jeune, mon père assista et aida aux travaux de défense des Buttes-Ghaumont en 1814. Il appartenait à la classe qui fut licenciée sous Louis XVIII. Muni de son certificat de libération, sans perdre de temps , il se maria et s'établit avec quinze cents francs en 1817 ; travaillant dur (comme il a toujours fait), aidé de sa femme et d'un garçon de son pays âgé de quatorze ans.

Mon grand-père qu'il avait pris chez lui, put vivre encore six années et assister à ses succès commerciaux, dus à l'heureuse idée qu'il eut le premier à Paris, de remplacer sur ses animaux en carton, la peinture et le velouté en lescouvrdnt de véritables peaux avec laine et poil.

C'est donc rue desGravillers N° 54 au quatrième étage, dans la maison du marchand de couleurs où mon grand-père avait tant travaillé , que le vingtdeux décembre 1823, j'aspirai pour la première fois une bouffée d'air; habitude que j'ai conservée depuis!...

Quelque temps après, mon père abandonna ce logement trop petit pour son industrie et prit en totalité une maison rueJean-de-l'Epine, disparue aujour-

d'hui dans les démolitions de la place de l'Hôtel-de- Ville.

Possesseur de quarante-deux-mille francs en écus, gagnés dans son métier, il faillit acheter une ferme dans son pays où la terre, par suite de deux invasions successives, se vendait pour rien. Ce qui aurait fait de moi un petit laboureur. Ma mère, en vraie parisienne, ne voulut pas s'enterrer vivante à la campagne, selon son dire.

C'est alors qu'ils vinrent se fixer rue Montmartre, près de celle des Jeûneurs, où mon père continua sa fabrication de jouets pendant que ma mère tenait une boutique passage des Panoramas, à la place où se trouve aujourd'hui la petite galerie conduisant à la rue Vivienne.

J'avais trois ans et demi, lors de ce deuxième déménagement. Colis bipède, je faisais partie delà dernière voiture ; on m'avait hissé sur des matelas disposés de façon à me garantir des chocs et d'une chute.

Les enfants aiment le changement de place. Déménagez donc souvent, si vous aimez les vôtres.

En face notre magasin du passage, se trouvait un marchand de musique appelé Frère. Très probablement il tenait de près à l'éditeur du même nom, qui, dans le passage du Saumon et pendant la Révolution, mit au jour un si grand nombre d'exemplaires de la Marseillaise et autres chants patriotiques de l'époque.

Il avait deux fils ; l'ainé Théodore, peintre de talent et très apprécié pour ses vues du Nil et des sables d'Egypte avec Pyramides obligées ? Le plus jeune, Edouard, a été aussi remarqué comme peintre de genre.

Nous nous sommes avec Edouard retrouvés plus tard, tous deux dessinateurs sur bois pour les romans à quatre sous. Excellente idée commerciale, mise en pratique par Jules Bry !.. Cet éditeur payait ces dessins vingt-cinq francs au début; il les fît tomber à la moitié de ce prix. N'étant pas aussi habile que Frère, je dus lui céder la place, sans toutefois me fâcher avec Bry. Les derniers bois que je lui dessinai pour cette publication, étaient destinés à une Histoire des Etudiants par Auguste Vatripon, et à tme Vengeance sous la Terreur.

Mais n'anticipons pas sur les événements de ma vie de peintre.

Dans ma première jeunesse, je voyaispeu Edouard qui était au collège ; mais Théodore, qui avait un atelier chez son père, voulait bien m'y admettre à mon grand plaisir de le voir peinturlurer. Je m'exerçais déjà à dessiner avec du charbon sur les dalles du passage, et avec du blanc que je savais me procurer, sur les volets des boutiques fermées.

Mon farceur de Théodore m'envoyait porter des charges très osées aux jeunes demoiselles employées chez Flore, une des grandes modistes en vogue. Ces

dernières me recevaient très mal, mais je trouvais moyen de me venger en me glissant à quatre pattes le long du comptoir et en me levant subitement le visage barbouillé, je me sauvais avant d'être pris au milieu des cris causés parla peur que je leur avais faite.

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