‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 41 sur 41 · N, 1, NI ; C EST FINI · texte numérisé non relu

N, 1, NI ; C EST FINI

Ce qui est fini pour moi, en 1886, c'est la vie d'artiste. J'ai été brusquement sevré de ces joies, mais aussi délivré de ces amertumes, le jour où il me fallut prendre la suite des affaires de mon père. Et me voiià^bourgeois du Marais! Je paie patente, et si nous possédions encore u l'institution tutélaire de la garde nationale, » je serais, comme dit M. Prudhomme, « susceptible de marcher avec h !

Tout cela est peu gai et ne me fait pas rire. Au reste, si les lecteurs, qui m'ont suivi jusqu'à ce dernier chapitre, ne me croient pas enclin à la mélancolie, ils se trompent. J'y consacre encore bien mes deux heures par semaine, en moyenne. Une tristesse

non point vague, mais très réelle et motivée, s'empare de moi à la vue de quelques bibelots qui pendent sur mon mur, et que j'ai conservés comme les témoins de mes frasques du bon temps.

Ce sont, par exemple, des études datant de mon séjour à l'atelier Gogniet ; mon alto, désormais aussi muet qu'un rossignol empaillé; le tambour de basque sur lequel Murger jouait des tirades de l'école du Bon sens, au grand ébahiesement d'Espérance Blanchon; un pompon d'artilleur trouvé dans la poche de Phémie-Teinturière; le trombone avec lequel j'ai charmé les naturels des Batignolles ; le portrait d'Henri Monnier par lui-même (dessin à l'encre); le portrait de GhampHeury crayonné par moi; ma « pipe pour aller dans le monde » ; etc..

Ai-je dit que c'était fini?... Allons, ça ne l'est pas tout-à-fait, car il faut bien avouer que j'ai oublié de fermer mon piano ; aussi il m' arrive de temps à autre des démangeaisons musicales que je ne me refuse pas à gratter. C'est ainsi que je viens d'écrire deux opérettes en un acte : le Syndic des maris, et les filles du Roi. Les livrets sont d'un haut fonctionnaire de l'Administration, Charles Dumay, gendre de Théodore Cogniard, et dont les débuts dramatiques furent remarqués au moment de la guerre de 1870.

Vous saurez aussi que les dimanches d'été on me voit assez souvent dans des villes de provinces, monté sur une estrade ornée de drapeaux et de

feuillages. C'est que je suis appelé à juger des concours orphéoniques. Vaudin, le premier, trouva en moi l'étofl'e d'un juré, parce qu'il avait publié et répandu , en 1864, un de mes chœurs pour voix d'hommes. Sa bienveillance m'a été continuée par mes amis Camille De Vos et Abel Simon, qui sont les apôtres si écoutés du chant et de la musique instrumentale populaire.

Et puis, lorsqu'il fait beau, je ne sais quel instinct machinal m'entraîne aux quartiers et aux rues où s'est passée mon insouciante jeunesse. Un de mes anciens logements est-il à louer, vous pensez bien que je ne manque pas de le visiter, ne fût-ce que pour voir si l'écho de mes rires d'autrefois y serait encore vibrant . Mais quelle randonnée ! Je commence par l'Hôtel de Sens qui fût le théâtre du massacre d'un chat et de sa mise en gibelotte ; je vais farfouiller dans les bouquins du « cabinet de lecture des pieds humides » ; après un crochet par la rue Saint-Sauveur et la rue Notre-Dame de Recouvrance (dont le comédien Charles Pérey connaissait bien le chemin quand il étudiait son personnage de Schaunard), je traverse la Seine. Me voilà au Quartier Latin ; ah ! je crois rentrer chez moi, dans mon vrai chez moi I Je jette un coup d'œil au Palais abbatial qui me rappelle Courbet ; puis je me dirige vers la rue de l'Estrapade et la place du Panthéon, où il faut bien l'avouer, les grands vents qu'il a fait à Pa-

ris depuis quarante ans, ont chassé les vapeurs d'un certain punch... Quant aux cafés de mon temps, ils ont presque tous disparu. Plus de Rotonde (de la rue de l'Ecole de médecine) ; plus de café de l'Europe ; plus de brasserie Andler; plus de Gustave; plus d'Emile ; plus de Mère Cadet ; plus de Mère Giraud ; plus de Père Pruch !...

Resterait-il encore un bosquet, un arbre, un brin d'herbe de mon Luxembourg ? C'est ce qu'on peut se demander, lorsqu'on va errant à travers tant de décombres. Oui, puisque allant encore m'y promener, je retrouve certains coins de paysage me rappelant les bonnes équipées d'antan, que ma foi je recommencerais bien. Mais cet accès de juvénilité me passe aussitôt, car je ne sais pourquoi, tous les jeunes gens que je rencontre dans les allées du jardin ont un air grave, presque ennuyés, et ne semblent pas appartenir à la variété humaine des farceurs. Que leur a-t-on fait? quelle maladie les mine? quel argent ont-ils perdu à la Bourse?... Encore une fois je l'ignore, puisque je ne leur parle pas.

Je redescends alors parla rue Saint-Jacques, bien que je sache n'y plus revoir, ni le théâtre du Panthéon, ni le passage du Cloître Saint-Benoist. Ensuite je remonte par le tronçon de la rue de la Harpe, que messieurs les démolisseurs ont bien voulu épargner, en un jour de clémence. Mais puisque le côté droit a cependant été entamé, je n'y retrouve plus ma

pauvre maison du n** 50, où Murger habita avec moi, lors de ses débuts Httéraires. Et comme cela me navre, j'ai la précaution de fermer l'œil droit afin de ne pas voir ces insolents immeubles tout neufs, dont les façades sont bêtement alignées sur le boulevard Saint-Michel.

Rebrousserai-je chemin? réintégrerai-je comme un palmipède, mon Marais si boueux?... Non, car avec le tour que prennent mes idées, et s'il me fallait passer par les Halles, la vue de tant de petitspois et de navets, me ferait trop souvenir que mon sobriquet de Schaunard, n'est qu'une déviation, ou une abréviation de « Schannard-sauvage ». J'aurais une nuit horrible; peut-être, dans un rêve macabre, me verrais-je me mettant moi-même à la broche!

Je presse donc le pas, et je vais mélancoliquement m'asseoir sur le boulevard Saint-Michel, en choisissant le banc le plus voisin des n*** 36 et 38 qui remplacent mon regretté 90 de la rue de la Harpe.

Oh I cette fois, les images d'un passé relativement récent, me reviennent très fraîches à la mémoire.

C'est un déjeuner avec Aurélien SchoU ; ou bien Philoxène Boyer venant essayer, sur moi, les vers qu'il vient de composer ; ou encore mes quatuors du jeudi fiaissant une belle nuit de vendredi par un solo de violoncelle ; etc..

Les silhouettes d'Henri Monnier, de Bonvin, de

Thiron, de Demarsy..., ne m'apparaissent pas avec moins de netteté.

Enfin, j'en suis sûr, ce fut là aussi que, dès 1859, Albert de Lasalle me dit pour la première fois, ce qu'il m'a si souvent répété depuis :

— Ecris tes Souvenirs !

Mes Souvenirs?... Je puis donc aujourd'hui répondre à cet ami obstiné :

— Les voici !

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