‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 40 sur 41 · PLAN · texte numérisé non relu

PLAN

DE LA FETE A l'etRE-SUPRÊME

« L'aurore annonce à peine le jour, et déjà les sons d'une musique guerrière retentissent de toutes parts, et font succéder au calme du sommeil un réveil enchanteur.

« A l'aspect de l'astre bienfaisant qui vivifie et colore la nature, amis, frères, époux, enfants, vieillards et mères, s'empressent à l'envi d'orner et de célébrer la fête de la Divinité.,..

« La chaste épouse pare de fleurs la chevelure flottante de sa fille chérie ; tandis que l'enfant à la mamelle presse le sein de sa mère, dont il est la plus belle parure ; le fils, au bras vigoureux, se saisit de ses armes : il ne veut recevoir le baudrier que dos mains de son père: le vieillard souriant de plaisir, les yeux mouillés des larmes de la joie, sent rajeunir son âme et son courage en présentant l'épée aux défenseurs de la liberté.

« Cependant l'airain tonne : à l'instant les habi-

talions sont désertes ; elles sont sous la sauve-garde des lois et des vertus républicaines ; le peuple remplit les rues et les places publiques : la joie et la fraternité l'entlamment. Ces groupes divers, parés des fleurs du printemps, sont un parterre animé, dont les parfums disposent les âmes à cette scène touchante...

« Le peuple se réunit au Jardin National ; là il se range autour d'un amphithéâtre destiné pour la Convention...

<' La Convention Nationale, précédée d'une musique éclatante, se montre au peuple : le président paraît à la tribune élevée au centre de l'amphithéâtre ; il fait sentir les motifs qui ont déterminé cette fête solennelle ; il invite le peuple à honorer l'auteur de la nature.

« Il dit : Le peuple fait retentir les airs de ses cris d'allégresse. Tel se fait entendre le bruit des vagues d'une mer agitée, que les vents sonores du midi soulèvent et prolongent en échos dans les vallons et les forêts lointaines.

« Au bas del^mphithéâtre s'élève un monument où sont réunis tous les ennemis de la félicité publique : le monstre désolant de l'Athéisme y domine ; il est soutenu par l'Ambition, l'Egoïsme, la Discorde, et la fausse Simplicité qui, à travers les haillons de la misère, laisse entrevoir les haillons dont se parent les esclaves de la royauté

« Sur le front de ces figures, on lit ces mots : seul espoir de l'étranger. Il va lui être ravi. Le président s'approche, tenant entre ses mains un flambeau : le groupe s'embrase ; il rentre dans le néant avec la môme rapidité que les conspirateurs qu'a frappés le glaive de la loi.

« Du milieu de ces débris s'élève la Sagesse au front calme et serein : à son aspect des larmes de joie et de reconnaissance coulent de tous les yeux ; elle console l'homme de bien que l'Athéisme voulait réduire au désespoir; cette fille du ciel semble dire: « Peuple, rends hommage à l'auteur de la nature; « respecte ses décrets immuables. Périsse l'audace cieux qui oserait y porter atteinte 1 Peuple généc( reux et brave, juge de ta grandeur par les moyens a que Ton emploie pour t'égarer. Tes hypocrites en- « nemis connaissent ton attachement sincère aux « lois delà raison ; et c'est par là qu'ils voulaient « te perdre ; mais tu ne seras plus dupe de leur im- « posture... »

Ainsi donc ce morceau de littréature est de la même main qui a peint t enlèvement des sabines et tant d'autres œuvres remarquables ! N'est-ce pas à tomber de son haut?... Je me rappelle le rire suflbqué, éperdu, d'Henri Monnier, lorsqu'il lut pour la première fois le pathos amphigourique de Louis David. 11 fallut lui faire de l'eau sucrée, avec beaucoup de fleur d'oranger, pour l'era-

pêcher d'élouffer. Et il s'écriait, non sans un peu de jalousie: « Ali 1 c'est plus fort que mon Prudhomme I »

Les deux affiches étaient reproduites assez de fois sur le mur pour que je pusse sans sacrifice en cacher quelques exemplaires sous des bibelots. Mon musée n'était pas bien riche ; il se composait d'abord des quatre instruments à cordes nécessaires pour l'exécution d'un quatuor ; puis d'un trombone, d'un tambour de basque, d'une paire de castagnettes, d'une guitare au trou de laquelle j'avais fixé un Polichinelle dans l'attitude d'un bon bourgeois qui prend l'air à sa fenêtre. C'étaient encore les images classiques d'Epinal représentant \e Juif errant, les Quatre fils Aymon, Damon et Henriette à la grille du monastère... Enfin une panoplie de pipes turques et même françaises, parmi lesquelles celles que je fume... « dans le monde ! »

Je dois dire que cette pipe est la seconde du nom (la première étant restée acquise au magasin d'accessoire des Variétés, depuis les représentations de la Vie de bohème.) Elle me vient d'Alfred Belvallette le poète de mes deux romances, intitulées Pourquoi? et Violettes. Nous dinions, (les frères Coquelin et moi,) chez son cousin Huret Belvallette qui, pour le dire en passant, est l'auteur anonyme de plusieurs monologues à succès. Après le dessert, Alfred me dit :

— J'ai acheté, moi aussi, une pipe pour aller dans

le monde... Tenez, voyez-la et dites-m'en votre avis ; car vous vous y connaissez, s'il faut en croire Murger.

— Peste ! répondis-je, quel luxe?... écume irréprochable, long bout d'ambre laiteux, viroles d'argent.... Savez vous qu'il faut être joliment bien habillé pour se ficli des bijoux comme ça entre les dents I

— Oui, mais vous seriez bien aimable de mêla commencer ; elle est délicate et a besoin de tous vos talents.

Je me mis donc en mesure d'obtempérer à cette prière, pensant à part moi, que l'amitié est quelque fois exposée à de dures épreuves, car chacun sait ce qu'est une pipe neuve. Mais comme il ne faut pas s'exagérer les devoirs de la collaboration, au bout d'une heure, je rendis sa pipe toute chaude à mon ami, qui la coucha douillettement dans un étui soyeux. Puis, ayant fait le simulacre de la mettre dans sa poche, il me la rendit brusquement en ajoutant :

— Quelle distraction I j'allais m'approprier un meuble intime qui vous appartient ; car je vous l'offre en souvenir de nos chansons... Ah çal vous ne m'avez pas cru capable de vous empoisonner à mon service avec la cire d'une écume neuve ?

Cette pipe rehgieusement conduite, et à laquelle je n'ose plus toucher que le dimanche, est devenue un chef-d'œuvre de culottage. Elle est toujours ac-

crochée dans ma chambre ; je la destine à mon petit neveu Paul Deslandres, aujourd'hui âgé de quatre ans, et qui, au vingtième siècle, retrouvera dans les flocons de sa fumée, le souvenir de son vieux Schaunard d'oncle.

C'est égal ces poètes ont une manière de faire les choses, qui ne semble pas être à la portée de tous les prosateurs.

Du reste, cette famille Belvallette, déjà marquante dans l'industrie parisienne, est fertile en beaux esprits. En effet j'y ai trouvé un autre fournisseur de rimes dans Pierre Richard, beau-frère de l'auteur des monologues. En bon chansonnier qu'il est, il a le goût des longs desserts où l'on cause, et même où l'on chante. Aussi que de bonnes soirées passées à sa table, ou je rencontrais mes amis d'autrefois Edouard Plouvier, Gustave Mathieu, Auguste Luchet, Michal, Goligny, Charles Vincent... A l'heure qu'il est, Pierre Richard, retiré sous ses pommiers de Vimoutiers en Normandie, n'a cependant pas divorcé avec la muse ; il épuise sa verve poétique à refuser les honneurs municipaux que ses nouveaux concitoyens s'obstinent à lui offrir.

Mais je reviens à ma petite chambre du 90 de la rue de la Harpe. Hélas! elle a vu dépérir, puis périr, mes quatuors du jeudi qui avaient une douzaine d'années d'existence. La disparition de Barbara que j'ai déjà racontée, leur avait porté un coup funeste.

Bientôt ils dégénérèrent en trios, ce qui était un fatal symptôme. Le trio devint duo ; et vous devinez la suite, le duo se changea en un solo obstiné de violoncelle, que joua encore assez longtemps mon fidèle Ghampfleury.

Il y eut un temps où notre musique avait pour immanquable effet, de faire ouvrir une des fenêtres de la maison située rue Racine n° 3, que l'on pouvait voir de chez moi. A cette fenêtre apparaissait une femme fumant une cigarette. C'était M""' George Sand, qui nous honorait ainsi de sa visite à distance.

Mais, « la musique creuse ; » ce dicton est bien connu ; aussi, arrivait-il parfois qu'après nous être repus de Beethoven et de Mozart, nous tombions, avec quelque appétit, sur une charcuterie variée. Henri Monnier, amené par Bon vin, prit plusieurs fois sa part de ces soupers sur le pouce. Et quel dessert d'anecdotes il nous servait. Tout son répertoire y passait : et le Belge qui ne veut pas mourir chez lui ; et le Peintre J*^* allant faire des croquis à la campagne ; et le Relais de la diligence ; et M. Prudhomme à Cythèi^e... Que sais-je encore ? La seule indication de ces histoires burlesques donnera, j'en suis sûr, un revenez-y de rire à ceux qui ont eu la bonne chance de voir le grand humoriste mettre en scène et faire parler tout cemonde bizarre, si vrai cependant, ces Prudhomme, ces Hiroux, ces Boirot, qu'il avait crées.

Lorsque nous venions de frapper l'accord final d'un quatuor de Beethoven, par exemple, Monnier, sortant d'un demi-sommeil, ne manquait guère la plaisanterie de demander si ce qu'on venait de jouer n'était pas de Désaugiers ? Nous lui répondions naïvement que c'était de Beethoven. Et il reprenait : « Le morceau n'en est pas moins charmant... J'en ferai le sujet de mon prochain tableau ! »

Henri Monnier ne m'en a pas moins déconsidéré aux yeux de ma portière et du facteur de mon quartier, par la manière dont il rédigeait l'adresse des lettres qu'il voulaitbien m'écrire. Jai gardé plusieurs de ses enveloppes, portant textuellement : » A Monsieur Alexandre Schanne, peintre et musicien, membre des classés dangereuses de la société... »

Si j'ai eu Monnier à souper, Aurélien SchoU m'a fait une fois le grand plaisir d'accepter mon petit déjeuner. Et nous n'en restâmes pas brouillés pour cela, tant s'en faut, car j'ai hâte dédire que j'ai toujours trouvé en lui le plus excellent camarade. Du reste, il a lui-même conté ce modeste festin aux lecteurs idolâtres de ses chroniques. (Je cite :)

« ... Je déjeunai un matin chez Schanne, avec Barbara, Ghampfleury, le peintre Bonvin et Armand Baschet...

u Deux brocheuses du voisinage, fort jolies filles, ma foi ! venaient chaque jour faire griller les côtelettes sur le poêle de l'atelier de Schaunard. Deux

côtelettes, du fromage de Brie et un litre par tête composait le menu quotidien.

« Chacun mettait la main à la poche ; les brocheuses allaient chercher le déjeuner, et le couvert n'était pas long à mettre.

— « Rien n'est sale comme une nappe ! disait Schanne avec conviction. Et, montrant une espèce de torchon où il y avait un peu de tout, de la peinture, du cirage, de la lie de vin, de l'encre et de la boue : Y a-t-il ici quelque gandin qui tienne à Ja nappe ?

— a Non I non ! s'écriaient les convives sous Timpression d'une terreur plus que motivée par l'aspect du linge.

« Donc, pas de nappe.

« Je n'ai vu l'équivalent de cette simplicité primitive que dans une maison de campagne louée, quelques années plus tard, à Meudon, par Charles Bataille, Amédée Rolland et Jean Du Boys... »

Par réciprocité, SchoU m'a souvent invité à sa table, et j'ai le souvenir des joyeux repas que j'ai faits chez lui, alors qu'il demeurait rue des Petites-Ecuries. Nota btne il y avait du linge ! Et en effet, la Fortune a toujours eu des sourires pour le brillant écrivain, parce que, certainement, elle a été de ses lectrices assidues.

C'est aussi vers la môme époque que j'assistai à ce formidable banquet, qui dura trente-six-heures,

et qu'à la suite de la représentation d'une de ses pièces, Philoxène Boyer donna chez un restaurateur de la place de l'Odéon. Le menu en est fort obscur dans ma mémoire. Dam I que voulez-vous? le dessert du souper avait rejoint les hors-d'œuvres du déjeuner, et lui-même, le dessert du déjeuner, s'était confondu avec le potage du dîner. Munselet, si jeune qu'il fut alors, s'illustra dans ce repas pantagruélique ; et l'excellent comédien Tisserand nous amusa beaucoup en débitant le bouffonnissime interrogatoire de l'accusé Hiroux.

Du reste, Philoxène Boyer était un amphitryon déterminé ; je ne sais s'il avait la vocation de ce rôle aimable, mais il le jouait avec un entrain qui n'est pas à la portée de tout le monde. Arrivé de sa province avec un capital de quatre-vingt mille francs, il le mangea en quelques mois, sûr d'être remarqué comme un artificier qui se ferait de la réclame en mettant le feu à sa boutique. En effet, il s'épargna ainsi dix ans de luttes et d'intrigues sourdes nécessaires pour conquérir la célébrité, que le public marchande toujours à un poète nouveau venu. Plus tard, il m'invita à ses soirées de la rue Bergère et du boulevard Montmartre, où s'engloutirent tant de victuailles délicates et de boissons choisies. Là je fis de nombreuses connaissances, et entr'autres, celle du bon docteur Piogey, qui, alors, commençait la médecine dans un petit appartement de la rue de

Bufîaut, sans se douter certainement qu'il achèterait un jour, au n° 24 de la rue Saint-Georges, la maison de l'auteur de la Muette et du Domino noir.

Je vois encore Philoxène Boyer : c'était un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, d'une ossature exagérée en longueur, avec un front bombé à la Hugo qu'encadraient de longs cheveux plats. Son habit noir boutonné, sa cravate blanche, ses chemises à jabot, lui donnaient à la fois l'air d'un pion élégant et celui d'un violoniste romantique. Il avait pour signe particulier de se passer fréquemment le bras pardessus l'oreille pour se caresser l'occiput, comme font les chats quand le temps est à la pluie.

En ces années là, 'je tuais volontiers les heures du soir à la brasserie des Fleurs qui se trouvait rue d'Enfer, derrière le Jardin BulUer. J'y rencontrais une société amusante, généralement composée d'artistes, je veux dire de ceux qui avaient gardé la tradition du rapin pittoresque . Le local lui-même n'était pas banal ; avec ses murs illustrés parle pinceau et le ciseau des habitués, il ressemblait plutôt à un atelier qu'à un café. J'y ai entendu, une fois, cette phrase, échantillon de la conversation du lieu, et qui n'est pas d'un bourgeois prenant sa

chope: « llude, ce grand sculpteur qui roulait

dans sa tête des marbres titanesques pour y tailler ses idées. »

Là, autour des tables, c'étaient les trois frères

"Wilfrid, Arthur, et Ulrich de Fonvielle. Cabancr, Becquet, Baujault, Delabrierre, Portalès, Ponlallicr,

Oudinot aîné

Oudinot aîné était alors un des promoteurs de l'indastrie renaissante des vitraux; il s'est établi depuis en Amérique, à Boston, où il s'est fait une honorable situation par son talent d'architecte et de peintre. Cabaner fut un musicien à système, qui apprenait à ses élèves l'harmonie avant le solfège, prétendant que l'élude de la rhétorique devait précéder celle de la lecture; comme ce procédé d enseignement ne l'avait pas mené à la fortune, il se consolait de sa pauvreté par un aulre système qui consistait à manger son pain acheté à la livre, et des plus ordinaires, avec un petit pain de gruau, jouant le rôle du fricot absent. Becquet est un sculpteur de mérite, en même temps qu'un violoncelliste distingué; mais il nous échappait le vendredi, qui, pendant bien des années, a été le jour où il allait faire de la musique avec Félicien David, dans une maison de la rue Moncey. Baujault, à la fois mécanicien et statuaire, inventait un compteur destiné à mesurer le débit des eaux de la ville, et, simultanément exposait au salon son Premier miroir, récompensé par une grande médaille. Delabrierre est un sculpteur animalier, qui sait donner la vie par le mouvement à ses petits bronzes. Pontallié était peintre et journaliste au besoin. Portalès fut un céra

miste habile, il y a vingt-cinq ans, au moment où l'art de Palissy reprenait faveur ; il disparut un jour... et aucune recherche de la police n'a encore pu découvrir sa trace.

Je ne dois cependant pas compter au nombre des assidus de la brasserie des Fleurs mes amis, les frères de Fonvielle. Ni le charme de la causerie, ni la qualité de la bière, ni même le guignol satirique que nous y avions monté, ne pouvaient les y retenir . Coureur des plus héroïques aventures , ils étaient souvent par les chemins, au service de quelque grande idée humanitaire ou scientifique. Wilfrid, passionné physicien, habite fréquemment les nuages, et il y travaille à résoudre tous les problèmes de l'aréostation. Arthur, ancien marin, a été pacha dans le Caucase où il était allé combattre l'invasion russe ; puis, (quel contraste !) on l'a vu un instant, maire du onzième arrondissement de Paris ; enfin, aujourd'hui, il dirige avec succès le journal VAkhbar, Quant à Ulrich, qui avait débuté par la peinture, il se prit d'un subit enthousiasme pour Garibaldi, et fut de l'expédition des « mille » ; il a aussi porté son épée aux nordistes pendant la guerre de Sécession.

On se doute bien aussi que, depuis mon retour dans la rue de la Harpe, je ne manquais pas de voisiner avec rOdéon. La troupe qui y brillait alors est devenue aujourd'hui celle de la Comédie-Fran-

çaise. Que de bonnes soirées, de causeries avec Lafontaine et Febvre! que d'amusants soupers avec Thiron et Demarsy.

Il me revient nnême qu'un matin du printemps de 1859, ma chambre devint une annexe de ce théâtre; non pas qu'on se mit à y jouer la tragédie; toute tentative de ce genre eût été repoussée, par la force, au besoin. Mais voici ce qui se passa :

Demarsy suivi d"*un grand jeune homme sonna un matin à ma porte, et il entra me disant :

— Tu sais que nous montons Y Usurier de village, cinq actes d'Amédé Rolland et Charles Bataille. C'est un drame mêlé de musique... On m'y a même donné une chanson « la Chanson du Bûcheron », puisqu'il paraît que j'ai une voix de ténor... Mais, nous n'avons pas de piano au théâtre; alors il a été décidé que, si tu le voulais bien, les répétitions de la partie musicale se feraient chez toi... M. Albert de Lasalle, que j'ai pris la liberté d'amener avec moi, est l'auteur de notre petite partition. Je te le présente en outre, comme un des amis que Murger s'est fait là-bas, du côté des grands boulevards.

La proposition m'agréait infiniment. Pendant plusieurs jours, ce fut donc chez moi, un ramage m(Mé de pianotage, qui attira encore M""^ George Sand à sa fenêtre de la rue Racine.

Albert de Lasalle, dont je faisais ainsi la connaissance, était déjà rédacteur de la « Chronique musi-

cale » du Monde illustré. Mais il n'avait pas abandonné la carrière de compositeur militant, s'y étant même préparé sérieusement en suivant le cours d'harmonie que le polytechnicien Durutte faisait par l'algèbre.

Quant à YLisurier de village, il est certain qu'il émut assez vivement les étudiants de i8o9 ; car Roland et Bataille avaient alors trente ans à peine ; or, les « jeunes » étaient très en faveur, on peut dire à la mode, depuis les succès de Murger.

Il m'arrivait assez souvent de dîner avec mes camarades de rOdéon (auxquels se joignaient parfois Grassot et Gil-Pérès du Palais-Royal), chez un plaisant restaurateur de la rue Madame, que l'on appelait Emile . J'y rencontrais aussi Henri Monnier, Bonvin, Lambert, dit « Lambert-Chat » ; puis les sculpteurs Bœuf et Cambos, le graveur Prunaire, etc..

Emile était un bougonneur qui tirait tous les effets de son comique d'une mauvaise humeur voulue, et même très étudiée. 11 fallait le voir malmener ses clients et l'entendre leur dire les paroles les plus outrageantes, surtout lorsqu'ils étaient nouveaux venus, et que leur air ne les désignait point comme appartenant aune branche quelconque de la famille artistique. Quoi I il les mettait à la porte, ça ne peut pas s'appeler autrement. Et si ces infortunés parias de table d'hôte aimaient mieux rire que de s'en aller,

c'est qu'ils savaient à qui ils avaient affaire, étant peut-être venus tout exprès pour le plaisir de subir des avanies. Un seul trait peindra ce singulier commerçant. Il avait fait remettre à neuf le casier contenant les serviettes de ses habitués ; seulement dans la nouvelle édition de cette petite étagère, l'ordre des numéros se trouvait renversé; la série (1, 2, 3 etc..) n'allait plus de haut en bas, comme précédemment, mais commençait à la tablette inférieure. Ce fut le premier soir, dans la maison, une de ces révolutions intimes dont Balzac eut tant aimé à se faire l'historiographe, si elle avait éclatée rue Copeau, chez « la maman Yauquier ». Tout le monde parla à la fois, excepté le patron, qui, désespérant de se faire entendre au milieu de ce chorus d'indignation, prit le parti de s'enfermer dans sa cuisine. Nous voilà donc nez à nez, réduit à fumer philosophiquement nos pipes, en attendant que M. Emile, qui cuvait sa colère, daignât apporter quelque chose sur la table.. . Il était bien neuf heures lorsqu'il passa sa tête par la porte entr'ouverte de la cuisine. C'était pour nous dire :

— Uais, andouilles que vous êtes, vous n'avez donc pas vu l'échelle d'étiage du Pont-Royal ?

— Sil... Eh bien, après? répondîmes-nous d'une seule voix.

— Eh bien, est-ce que les numéros n'y commencent pas aussi par le bas?

Content, et même ravi d'avoir trouvé, en moins de deux heures, cette comparaison, qu'il croyait être un argument, M. Emile s'abaissa jusqu'à nous servir de ses mains un bouillon éventé et un rôti carbonisé.

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