SOUVENIRS DU GARDE QUARANTAINE, LE SOUS- OFFICIER
AVAKOUM PANTCHENKO
Quand les troupes des Alliés eurent débarqué à Bourluk, il ne restait à Sébastopol que les copistes, les garde-magasins, les conducteurs, les dessinateurs, la musique de la chapelle de la flotte et un détachement spécial de la garde de Quarantaine de Sébastopol.
En tout, il y avait à peu près 800 hommes de toutes classes hors du rang. Toute cette équipe fourmillait sur Tordre de l'adjudant général Korniloff sous les yeux même de l' ennemi en escortant les détenus, qui exécutaient, de concert avec les habitants de la ville, les travaux de terrassement aux 5 e et 6 e bastions, l'escorte elle-même travaillait jusqu'à être couverte de sueur. C'est ainsi qu'on travaillait même après l'affaire de Burlux, ce que vit d'ailleurs le prince Menchikoff quand il visita les travaux. Comme récompense, il faisait souvent servir, surtout aux copistes, du sbitene, fait dans
un samovar, qu'un moujik russe portait toujours à la suite du prince.
Quelque temps avant le bombardement de la ville, ces gens éliminés du rang, entrèrent encore par Tordre de Korniloff dans les batteries et les bastions de la première section de la ligne de défense, et firent partie du personnel de service. Le premier jour du bombardement, beaucoup d'entre eux trouvèrent la mort. Les autres, ceux qui étaient aux* lettrés, tout en participant au service des batteries, rédigeaient, sur l'ordre des commandants des batteries, au cours même du combat, des demandes d'envoi de nouveaux canons, pour remplacer ceux qui avaient été endommagés, de poudre, d'obus, et, pour le personnel, des demandes de provisions, de portions de viande et de vin; c'étaient eux encore qui préparaient des rapports sur les subsistances qu'on avait obtenues, ainsi que les notes adressées aux différents états-majors sur les mouvements de l'ennemi que les commandants avaient aperçus, sur ses travaux de terrassement, en général sur toutes ses entreprises. D'autres étaient envoyés aux quartiers des commandants pour en recevoir des ordres. La correspondance fut faite par nous dans les batteries elles-mêmes, et auprès des adjudants, sur la place qui se trouve entre la batterie de Nicolas et l'Hôtel de l'Assemblée, avec un sang-froid remarquable : étendus à terre sur le ventre çà et là, sans faire attention aux bombes, aux grenades, aux boulets et aux fusées qui volaient autour de
nous. Après avoir fini leur travail, les copistes couraient aux batteries, sous le feu même de l'enfer et s'empressaient de présenter leur cahier aux commandants pour les corrections nécessaires. Puis, jusqu'au nouveau départ, ils s'occupaient des canons.
C'est une faute d'affirmer que tout semble à l'homme très clair et très facile alors qu'il est encore jeune, plein de forces et d'entrain. Non, un vieux comme un jeune peuvent également supporter avec facilité et dévouement toutes les intempéries, n'importe quel travail et n'importe quelles privations, s'ils comprennent consciencieusement l'importance des sacrifices que l'on leur demande. Nous avons pu l'observer pendant le siège de Sébastopol, dans l'automne et l'hiver de 1854 et de 1856. Là, les soldats et les officiers supérieurs couchaient, dans le vrai sens du mot, sur la terre, dans la boue ou la neige, se défendant contre la bise à l'aide d'une sorte de mur fait de pierres ou se réfugiant dans des trous et des tranchées. La pluie ou la neige qui tombaient n'avaient jamais été prises en sérieuse considération. On ne pouvait se déshabiller, les pieds suintaient car on était obligé de garder ses bottes pendant un mois et plus ; quand on voulait dormir on n'avait qu'à se coucher tout simplement à terre. Et le froid qui chassait le sommeil et nous
mettait dans un état insupportable! cette vie fut cependant la vie journalière de chaque soldat, elle fut le devoir sacré de tous ceux qui aimaient chaleureusement leur patrie. Ce que Ton attendait avec impatience, c'était un printemps qui fut clément. Enfin il s'approcha ! Grâce à Dieu, nous étions délivrés de notre cinquième ennemi 1 , l'hiver. La dernière semaine du grand carême arriva puis le Samedi-Saint. L'après-midi, nos jeunes marins, leurs femmes, leurs compatriotes, compères et commères apportèrent le pain de la Pâques, du lard, du fromage ; il y en eut même qui apportèrent des œufs, d'ailleurs plusieurs régiments de la flotte préparaient eux-mêmes le pain de Pâques. Vers trois heures, toutes ces provisions furent placées sur deux rangs au bastion. Quelque temps après, nous aperçûmes le prêtre qui se dirigeait chez nous du côté de la redoute de Rostislave, avec un sacristain portant de l'eau bénite. Il s'avança vers le pain, l'aspergea d'eau bénite et s'en fut alors au bastion. Après y avoir procédé à la bénédiction, il sortit et se dirigea vers la batterie deChemiakine. Le soir, nous eûmes connaissance de l'ordre qui suspendait tous les travaux, sauf les plus indispensables. Des cierges furent allumés devant les images sacrées. Les matelots et les soldats se mirent en prières. C'étaient des prières chaleureuses interrompues de temps à autre par les coups de canon. Cette nuit-là, mon détachement
1 En comptant pour quatre nos ennemis alliés.
faisait le service de garde du parapet jusqu'à minuit. Après l'en avoir relevé, je profitai de l'occasion et m'endormis d'un sommeil profond, ce qui ne m'était pas arrivé depuis bien longtemps. Je remarque à ce propos que, durant tout l'hiver, beaucoup d'hommes n'ont pu dormir; ils devaient se contenter d'un état de vague assoupissement. Il nous arrivait souvent d'être terrassés par le sommeil, mais il ne fallait pas s'endormir, on restait à demi éveillé, on percevait tous les bruits voisins, puis il semblait que le sommeil eut disparu.
Je me réveillai à neuf heures du matin. J'entendis les chants des soldats et la musique militaire. Je me souvins immédiatement de la fête et je priai Dieu. Puis, sentant mes forces revenues, je me promenai le long du bastion. Autour de mol, les marins vêtus de chemises de toutes couleurs se réjouissaient; leurs femmes et leurs enfants partageaient leurs plaisirs. Pendant ce temps, nos petits soldats, toujours vêtus de leurs éternelles capotes erraient seuls, tristes, paraissant envier la joie des marins. De temps en temps, des bombes éclataient dans la ville, en passant au-dessus du 3 e bastion. Je m'approchai de la porte : elle était fermée. La sentinelle m'expliqua que l'on avait défendu à qui que ce soit de sortir.
« Pourquoi? »
— « Je l'ignore, monsieur! »
Toute la journée, on admit des visiteurs, qui allaient voir leurs amis ou leurs parents; mais on
ne laissa sortir personne du bastion, sauf les visiteurs qui s'en retournaient chez eux.
A minuit et demi, la nuit suivante, c'est-à-dire le 28 mars, je relevai la garde qui était à gauche du parapet. Un fort vent commença à siffler du sud ; le ciel se couvrit peu à peu de nuages qui se concentrèrent et bientôt l'obscurité fut complète. Mais de petits feux brûlaient avec une flamme claire sur la flotte ennemie. Je fis tous mes efforts pour entendre quelque chose, mais je ne pus que percevoir le hurlement du vent. Il commençait à pleuvoir. Au loin, quatre heures sonnèrent. La pluie redoubla. Une demi-heure plus tard, il semblait qu'il dût commencer à faire un peu plus clair et, en effet, le jour parut. Les marins quittèrent leurs chenils près de leurs canons, mais remarquant le mauvais temps et la tempête, ils y retournèrent tout de suite. Le sous-officier de garde cria comme d'habitude : « La sentinelle abandonne le rempart! » Après avoir fait descendre mon détachement sur la banquette, nolis nous mîmes à gratter la boue de nos bottes où il y avait près de 10 livres de terre glaise. Le soldat veilleur cria : « Gare à la fusée du vaisseau! » Je regardais à travers le rempart et je vis une fusée monter en l'air sous forme d'un serpentin d'un jaune clair. Tout d'un coup, un bruit sourd retentit et les obus commencèrent à tomber dans le bastion. Les officiers et les marins sautèrent de leurs refuges, les soldats coururent à leurs postes. Les marins tirèrent bravement. Je sortis du bastion et je vis le
bataillon qui se rangeait sous les armes près du mur. Il était tout couvert de boue. Après qu'une bombe ou une grenade était tombée, les hommes se jetaient dans la boue pour ne pas être atteints par les éclats. Le feu sévissait le long de toute la ligne. Dans la ville et dans le faubourg, on entendait l'éclat continuel des obus; les bombes sifflaient dans l'air. En même temps, une pluie torrentielle suivie d'un fort vent nous mouillait jusqu'aux os. C'est ainsi, qu'en 1855, commença le deuxième jour de Pâques, qui fut en même temps la première journée du second bombardement de la ville.
On commença le transport des blessés. Un matelot, pâle comme la mort, se dirigeait seul vers l'ambulance. L'extrémité de la manche droite de sa chemise paraissait avoir été trempée dans le sang. Il tenait dans la main gauche un objet qui ressemblait beaucoup à un poulet brûlé. Je regardai plus attentivement : c'était la paume de sa main ayant encore ses doigts. Il était arrivé ceci : le matelot avait voulu retirer le bouchon de fermeture du canon; le chef de pièce avait mis le feu trop tôt et une partie de la main de l'artilleur avait été saisie par le tonnerre de la bouche, arrachée à ras du poignet et était venue tomber sur le glacis. Le matelot n'abandonna cependant pas la pièce avant que, sur sa demande, un de ses camarades ne lui eut apporté sa main. Il la prit et s'en fut avec elle à l'ambulance pour se faire panser. En chemin, je l'arrêtai et le fis transporter sur le premier bran-
card qui se trouvait être libre. Justement il s'évanouissait. Les porteurs accoururent et le transportèrent sur le brancard. Je m'empressai de replacer sur le brancard la main mutilée dont le guerriermartyr était tant préoccupé.
Nous avions espéré que l'ennemi cesserait le feu vers le soir. Contrairement à cette attente, il redoubla son tir par ricochets. On appela tous les soldats pour réparer les dégâts. Ils se mirent bravement à la besogne. J'étais au nombre de ceux qui recevaient les obus et la poudre que l'on venait de nous envoyer. Cela se passait de la manière suivante : Un certain nombre de soldats restaient debout, appuyés au mur, immobiles comme s'ils y eussent été cloués; ou bien ils se cachaient dans les fossés. Dès que le train arrivait, les hommes se jetaient sur le chariot, et une minute après toute sa charge passait sur les épaules des soldats qui couraient jusqu'à la porte du bastion ; la porte s'ouvrait à un signal donné et se refermait aussitôt les hommes entrés. Après avoir transporté toutes les munitions dans la cave, les hommes r essor ta i en t par une autre porte, traversaient la cour, se tapissaient à nouveau derrière le mur où dans les fossés et y attendaient l'arrivée du nouveau train.
ni
Le 3 avril, il m'arriva d'être libre dès onze heures du matin. N'ayant rien à faire» je m'en allai dans
la casemate chercher do l'encre et une plume. J'avais l'intention d'écrire à la chancellerie de la compagnie de vouloir bien donner l'ordre d'examiner mon cas, car j'avais servi le temps prescrit et je méritais d'être promu sous-lieutenant. Je trouvai là presque tout le bataillon de l'escorte. Il y était venu chercher un refuge contre les bombes. On y était tellement serré qu'il était difficile de passer. Cependant, dans un angle de la casemate, on entendait nettement les sons d'un piano, comme si la scène se fut passée dans un riche salon. Près de ce coin, les soldats formaient des groupes et écoutaient la musique d'un air très satisfait. Ayant trouvé ce qui m'était. nécessaire, je m'assis sur un affût pour écrire. A ce moment, un fracas terrible retentit que suivit un craquement qui dura assez longtemps. Le bastion commença à chanceler comme s'il eût été sur des vagues. Je me levai et me mis près de l'affût; les hommes, comme obéissant à un signal, se réfugièrent d'abord dans un coin, puis se mirent à courir dans toutes les directions. Je compris que nous avions été frappés d'un éclat de bombe; aussi, je régardai en haut pour voir comment la casemate et nous tous allions nous éparpiller dans les airs. Cependant, les pierres de la voûte tantôt s'avançaient, prêtes à s'écrouler sur les hommes, tantôt se retiraient à leurs places; on eut dit les touches d'un clavecin. A travers l'embrasure, j'aperçus audessus de la batterie un tourbillon de fumée noire et des pierres, des poutres et des hommes projetés
en l'air. Tout cela ne dura, comme il me parut alors, qu'une demi-minute. Enfin tout cessa, sans que rien eut été détruit, seuls les joints s'étaient désunis. Je courus à la batterie. Notre petite cave à poudre avait fait explosion ; deux pièces pour les bombes avaient été projetées assez loin; le rempart était endommagé et une vingtaine de ses défenseurs dispersés. L'ennemi commença à tirer avec plus d'ardeur; il nous lança surtout des bombes et des grenades.
Le piano en question appartenait à notre lieutenant Savitzki ; après avoir renvoyé de la ville sa famille avec tous ses meubles, il l'avait apporté en attendant dans le bastion, faute d'avoir trouvé un local plus sûr. Ceux qui savaient tant soit peu jouer, s'y exerçaient jour et nuit. Le plus souvent c'était l'adjudant du bataillon Stepanoff. On se réjouissait souvent à chanter avec accompagnement de piano. Et tout cela au milieu du bruit incessant de la canonnade.
Le même jour, au soir, on fit appeler tous les hommes pour réparer les dégâts et remettre en place les canons jetés à terre. Nous ne pûmes y arriver pendant très longtemps et cependant nous étions près de 150 pour les remettre sur leurs affûts. Les marins eux-mêmes qui paraissent être des spécialistes tout désignés quand il s'agit de soulever de
lourds objets, échouèrent comme nous; nos vieilles pièces de 190 poundes résistèrent à tous leurs efforts. En attendant, chacun était allé voir ce qui se passait au bastion; il ne ressemblait pas mal à une fourmilière au printemps. Le tir par ricochets et les carabines nous faisaient surtout souffrir. Il me parût que les bombes faisaient beaucoup moins de victimes, mais qu'elles entravaient énormément les travaux. Les balles de carabines nous causèrent des pertes très grandes; aussi les pauvres porteurs de brancards travaillaient sans répit. Pas une minute ne se passait sans que Ton criât : « Le brancard ! » Une cinquantaine environ de nos ouvriers apportèrent une grue et réussirent à remettre les canons sur place, en s'aidant de la grue et d'un plan incliné. Déjà le dernier canon se dressait sur son affût et on réparait tout autour de lui, quand le veilleur cria : « Gare la bombe ! » Je vis alors une bombe fort suspecte s'élever au-dessus de Khersonège. Le veilleur ajoutait : « A nous! » quand la bombe vint s'abattre sur le parapet où elle s'enfonça profondément. Elle pesait près de sept poundes à peu près. J'étais tout près d'elle et je pensais à part moi : c'est ici qu'aura lieu l'enterrement des vivants et des morts! Des hommes étaient tombés à terre. Je trouvai préférable de descendre dans le fossé. Mon sangfroid m'avait abandonné, j'exécutai cette manœuvre comme un fou. Je me relevai et voulus courir un peu plus loin le long du fossé, quand un coup sourd retentit et je suis enseveli sous la terre et lesdécom-
bres. A trois pas derrière moi, la moitié de la partie extérieure du parapet venait de s'écrouler en entraînant avec elle les hommes qui s'y trouvaient. J'étais enfoui jusqu'à la ceinture et ne pouvais me débarrasser de l'étau qui m'étreignait. J'éprouvais une douleur effroyable au pied gauche. Enfin je m'aperçus que quelqu'un remuait au-dessus de ma tête. C'étaient des soldats munis de lanternes, de pelles et des inévitables brancards. On se mit à détacher la terre. L'air était plein de gémissements etdecris. Mon tour arriva. « Légèrement, frères, fis-je en m'adressantlaux soldats, je crois que j'ai le pied fracturé! » On nous transporta tous au bastion. Quelques-uns en partirent pour aller à l'ambulance, ou peut-être bien plus loin encore.
Je me tirai assez heureusement de ce mauvais pas. Il me fut impossible de marcher pendant une semaine environ. Mon pied s'était enflé et était devenu noir jusqu'au genou. A présent, il garde encore une couleur rougeâtre. Je porte au front une cavité car la peau s'est rétractée jusqu'à l'os en séchant. En outre de ceci, j'ai la tempe fendue et une balafre l'orne à l'heure qu'il est.
Je n'avais reçu qu'une légère blessure et il me parut honteux d'aller à l'hôpital pour si peu. D'ailleurs, je savais qu'on y était si à l'étroit et qu'il restait si peu de place pour ceux qui avaient été
grièvement blesses. Aussi resta i-je au bastion, bien que ne pouvant plus être d'aucune utilité à la défense. Les soldats me placèrent sur une natte dans le coin le plus sombre de la casemate, c'est à peine si Ton pouvait m'y apercevoir. Kaiboulka, notre coiffeur fut mon médecin ; il appliqua sur ma tempe une sorte d'onguent, chaque demi-heure, il m'imbibait la tête et le pied de l'esprit-de-vin qui se trouvait en quantité suffisante au bastion pour pouvoir être distribué aux soldats. Chacun de nous avait des bandages et de la charpie dans la poche de sa capote et sous la manche. Une semaine après mon repos forcé, ma blessure commença à se cicatriser, la tumeur que j'avais à la tête et au pied diminua et je pus me tenir debout. Aussi je sortis souvent, à l'aide de béquilles, pour prendre un peu l'air sur la batterie. Pendant ce temps-là, le feu de l'ennemi s'était calmé ; nous ne lui répondions d'abord que faiblement. Nos marins étaient assis près des canons; les uns réparaient leur linge, d'autres jouaient aux cartes. Il arrivait souvent qu'un matelot, Mitka, tombait blessé ou qu'un autre, Senka, était tué; on les emportait au bastion. Dans l'intervalle, Antochka frappait sur le nez de Fedka autant de coups qu'il en avait gagnés avec nos cartes pleines de graisses, le nez de Fedka gonflait comme une pomme de terre; on riait dans le cercle comme s'il n'eut existé aucun danger.
Il y avait à la batterie quatre mortiers, deux de deux poundes et deux de cinq poundes. Un jour,
une grenade ennemie tombe sur la batterie et, en ricochant, sauta dans la bouche d'un des mortiers de 5 poundes. Une fois là elle commençait à fumer. Chacun s'écria : « Sauve qui peut! cachez- vous! » On craignait de voir le mortier éclater et tuer de ses éclats beaucoup de monde. J'étais alors assis sur la banquette presque en face. Tout d'un coup : crac! Un coup terrible, une vibration épouvantable de l'air et notre bombe, accompagnée d'éclats de grenade, s'envole vers l'ennemi. Le mortier éprouva seulement un peu plus de recul qu'à l'ordinaire.
« Ah! si les Français voulaient répéter cela un peu plus souvent, nous n'aurions pas besoin d'allumer nos pièces ! » disait un matelot, qu'acclamèrent les rires et les bons mots.
J'observai la trajectoire des éclats : ils tombèrent devant le bastion, près de nos logements.
Un autre jour, les matelots se préparaient à prendre l'eau-de-vie qu'on venait de leur distribuer. On l'apportait dans un pot de fer que l'on plaçait sur un objet quelconque, non loin de la banquette. On avait posé une planche étroite au-dessus du pot et on avait déposé les verres dessus. En attendant le maître de l'équipage, tout le monde faisait cercle autour du pot, à une distance respectable.
Tout à coup, un obus tombe dans l'eau-de-vie et, en ricochant, s'en va jusqu'au bastion. Les matelots demeurèrent cloués au sol, sans bouger, et no perdirent point leur sang- froid. On en fit un rapport au commandant de la batterie et on amena une
autre ration d'eau-de-vie, après avoir fait les constatations d'usage sur celle qui s'était évaporée. Les matelots ne manquèrent pas de faire leurs commentaires : « Brute de bombe! Elle est arrivée, a pris pour elle seule l'eau-de-vie destinée à nous tous, s'en est grisée et maintenant roule à terre on ne sait où ! »
Je me rétablis peu à peu ; je pus bientôt marcher sans béquilles. Cependant on donna l'ordre de me faire examiner. Le commandant connut, grâce à cette circonstance que j'étais lettré et m'ordonna de me présenter, après l'examen, à l'état-major du chef de la l re section de la ligne de défense, l'adjudant Novikoff, pour entrer au bureau des écritures. Je devais passer mon examen devant l'état-major de la 10 e division d'infanterie. Je me mis . donc en route à sa recherche. Tous ceux qui avaient été occupés aux écritures avaient été placis dans la batterie de Nicolas. Mais l'état-major de la jlO 6 division d'infanterie y manquait. C'est avec peine que je le trouvai rue des Juifs. L'adjudant me dit de me rendre auprès du lieutenant de l'état-major général, de Vessel, qui était chargé de m'examiner. Je le trouvai deux rues plus haut. Cet officier, consciencieux et très humain ne voulut pas me donner les meilleures notes au sujet du règlement militaire, du service de campagne, d'avant-garde et de garni-
son, car je ne pus répondre d'une manière satisfaisante aux quelques questions qu'il me posa. Je le reconnaissais, c'est pourquoi je me taisais.
Il me dit que notre armée possédait actuellement beaucoup d'officiers qui ne connaissaient pas le service de front, et qu'à cette cause elle devait plus d'un échec. Il me demanda s'il y avait longtemps que j'étais au bastion? Je lui répondis : Depuis le début du siège jusqu'à maintenant, c'est-à-dire depuis près de sept mois. En me passant le brouillon de la feuille d'examen, il me dit : « Allez chercher le prêtre ! Qu'il signe ! »
Je trouvai le prêtre non loin de la maison appartenant à Ouchakoff. Il commença par me poser des questions : si je connaissais l'oraison dominicale, le credo et ses divisions? Ensuite, il me demanda de quel régiment je faisais partie? Après m'avoir exprimé ses sympathies, il me promit de dire une messe pour la santé de mes parents et la mienne. « Je prie et je prierai toujours pour vous, braves guerriers ! » me dit-il en me rendant le brouillon signé. J'apportai la feuille à l'état-major et deux ou trois jours après, je le reçus du général Baumgarten, au 4 e bastion, avec des notes meilleures.
Après ces événements, j'entrai dans les bureaux de l'état-major du chef de la première ligne de défense, dans un blindage, près d'une demi-casemate à peu près détruite, un peu à gauche du 6 é bastion. Le blindage contenait, en outre d'une antichambre, trois vastes pièces : dans la première se trouvait la
chancellerie, dans la deuxième, le bureau du chef de la section, et la troisième qui se trouvait à gauche, servait au commandant de l'artillerie. Le personnel de service et les ordonnances se trouvaient dans l'antichambre. A chaque moment, des adjudants de toutes armes, des messieurs très bien mis, traversaient les bureaux. Dans un coin de la première pièce, un matelot vêtu d'une capote et portant sur ses épaulettes le chiffre 29, en jaune, écrivait assidûment. Les adjudants lui glissaient continuellement dans la main de petits morceaux de papier. J appris plus tard que ce bureau était la première instance de la section des décora tions. Les adjudants qui allaient çà et là, reçurent des ordres de sortir. Les petits bouts de papier en question portaient les ordres du jour et mentionnaient les soldats qui s'étaient distingués ; leurs hauts faits étaient inscrits par des copistes sur une liste générale qu'on présentait à l'autorité compétente.
Une fois, entre autres, j'écrivis pendant la nuit avec M. Novikoff. Notre table était près d'une petite fenêtre qui s'ouvrait au-dessus de nous. Les bombes tombaient sur le blindage dru comme grêle et y éclataient. Les adjudants dormaient tout autour du sommeil du juste. Soudain une bombe tombe plus lourdement que les autres. On l'entend rouler et glisser sur le sol juste devant la fenêtre. Elle éclata mais ne fit qu'éteindre les bougies. Les adjudants continuaient à ronfler sur tous les tons.
Je reçus Tordre de me tenir à la disposition du
commandant d'artillerie de section dans la demicasemate à moitié détruite; en cas d'assaut, je devais, ayant le n° 1, faire le service des canons, c'est-àdire écouvillonner l'obusier d'un demi-pounde qui canonnait le fossé du 6 e bastion. Jusqu'alors j'avais été occupé à recueillir chaque soir des bastions et des batteries de la section les rapports sur la quantité d obus et de poudre consommés pendant la journée; je gardais les obus en provision, les pièces endommagées, les établis, et d'autres accessoires d'artillerie; en même temps je rédigeais des demandes de munitions, je préparais des relevés et les envoyais à l'état-major du commandant d'artillerie delà garnison de Sébastopol. On me dit d'informer sur le champ le commandant d'artillerie de la section des commandes extraordinaires faites par les batteries. Et cependant je n'avais aucune idée de l'artillerie. En temps de paix, on m'avait appris un peu à faire le service de front et de quarantaine. Je me demandais pourquoi on me confiait en temps de guerre une tâche qui suppose des notions théoriques qui ne peuvent s'acquérir qu'au bout de longues années? Peut-être fallait-il y voir une application du proverbe : « dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois ». Le soir, je reçus de quelques batteries des notes rédigées sur des bouts de papier et présentant la situation de leur artillerie. J'envoyai un planton aux batteries qui n'avaient pas envoyé leurs notes. Elles me furent remises bientôt. 11 ne s'y trouvait pas de demandes extraordinaires.
Je passai toute la nuit à faire des calculs sous le tonnerre des canons et entouré d'une foule de soldats. Tant bien que mal, j'arrivai, la première fois à classer les chiffres d'après les colonnes et les objets mentionnés; je les reportai dans le relevé, où je montrai en même temps le nombre de pièces endommagées, etc..., en un mot tout ce qui était indiqué sur les bouts de papier venus des batteries. Tout tremblant, je portai le relevé au commandant d'artillerie pour qu'il le signât. Après l'avoir retourné dans tous les sens, il me le rendit signé en disant : « Envoyez-le tout de suite à Scheideman ». Ce que je fis. C'est ainsi que je fis le service pendant tout le temps que nous fûmes dans la ville, avec cette seule différence que dans les derniers temps je fus obligé de courir moi-même le long de la ligne des bastions pour y chercher les rapports, car d'après ce que m'avait affirmé le cadet Scheideman, un homme de petite taille, on commettait souvent sur les batteries des erreurs très graves que l'état-major avait remarquées.
Je dois ajouter que les matelots étaient difficiles à contenir dans leur furie de tirer; ils faisaient beaucoup plus de coups de feu qu'il ne leur était ordonné. Ainsi, si l'on ordonnait aujourd'hui de ne tirer que cinq ou dix coups d'une même pièce, ils en tiraient de dix à vingt et quelquefois plus ; en même temps, il était complètement impossible d'exercer un contrôle sur place. En revanche, il arrivait qu'une batterie se taisait toute la journée,
SOUVENIRS DE 8ÉBASTOPOL 359
on pouvait néanmoins constater, d'après la note qu'elle présentait le soir, qu'elle avait dépensé autant d'obus et de poudre que si elle eût tiré toute la journée sans s'arrêter. Les rapporteurs dés batteries étaient obligés d'équilibrer leurs comptes à l'aide de ces fausses notes et de cacher de cette manière les dépenses que les matelots avaient faites, contrairement aux ordres reçus, les journées précédentes.
Le soir du 9 mai, on nous apporta une grande quantité d'ustensiles pour les retranchements. Ceci intéressait tout le monde et on se demandait : « Pourquoi faire? Nous manque-t-il des retranchements? Nous en avons dans le fossé du 6 e bastion, devant la baie de la Quarantaine et sur les hauteurs devant le .cimetière? Peut-être veut-on dresser ici une redoute? Mais il est trop tard maintenant. Il fallait profiter de l'occasion auparavant, et il est bien probable qu'en ce cas, la redoute de Schwartz n'eût pas eu de tranchées ennemies à sa barbe. »
C'était l'heure du crépuscule et deux bataillons du régiment du prince de Varsovie sortirent des murs en passant devant l'embrasure près de laquelle se trouvait ma table, juste sousl'obusier d'undemipounde. Les soldats portaient des pelles, des bêches, des fusils. On disait qu'un bataillon était parti du côté gauche du bastion, en quittant la lunette de
Belkine, et qu'un autre était parti de la batterie de Boutakoff.
Une heure se passa, on n'entendait rien; une autre, puis une troisième s'écoulèrent; on dit enfin : tout va bien; nos soldats travaillent avec succès, sans être aperçus des Français. Les uns disaient qu'ils travaillaient près du cimetière, les autres près de la baie de la Quarantaine. Moi, je pensais que l'on reliait les retranchements de Belkine à ceux du cimetière et ces derniers à ceux de la baie de la Quarantaine. Les bombes et les grenades portaient comme d'habitude sur le bastion, qui ne répondait que très rarement par de la mitraille et des grenades : on donna Tordre de ne pas exciter les batteries. A l'aube, les troupes revinrent saines et sauves. Au jour, j'aperçus avec étonnement un retranchement long d'une verste qui s'étendait entre la baie de la Quarantaine et le cimetière. Un retranchement de forme triangulaire avait été construit sur les hauteurs les plus proches. Etait-ce une redoute que l'on venait de faire? Si oui, c'était très bien. Il eût été également fort bien de faire occuper pendant une journée les retranchements par un bon détachement de chasseurs. Notre section reçut alors l'ordre de commencer une vive canonnade, principalement du côté du cimetière. Les Français tirèrent à leur tour sur notre section et sur nos soldats occupés à leurs travaux. Peu à peu, une forte canonnade s'engagea de part et d'autre, qui ne prit fin que vers le soir. Khrouleff était
arrivé sur ces entrefaites. A huit heures et demie, l'ennemi ouvrit un feu très vif contre le 6 ê bastion, la batterie de Chemiakine et notre demi-casemate à peu près détruite. Bientôt après, les chasseurs qui, fort peu nombreux, occupaient le nouveau retranchement revinrent et déclarèrent que l'ennemi s'en était emparé. Etait-il possible que 5,000 hommes aient travaillé si péniblement et avec tant de succès pendant toute la nuit pour que l'ennemi s'emparât sans résistance du retranchement et nous mît en déroute? Est-ce que nos généraux n'auraient pas pu prévoir cette éventualité? Non, évidemment, sans cela ils n'eussent pas laissé le retranchement abandonné à la garde d'un nombre aussi faible de chasseurs. Il faut donc que nous reprenions à l'ennemi notre propre travail d'hier? Il le faut bien, mais comment y parvenir? Et c'est justement ce que l'ennemi attend; ce n'est pas sans intentions que tout le fossé, à partir du 5 e bastion, est couvert d'une pluie de bombes et de grenades! Encore viennent-elles de batteries complètement inconnues. Tel fut le sujet principal de la conversation des officiers qui se mirent en route pour continuer les travaux de la journée précédente.
Nous étions tellement habitués ici à la musique que nous jouaient les canons, qu'en l'écoutant nous pouvions indiquer de quelle batterie venait le coup, de quelle pièce était l'obus qui partait et où il allait tomber. Aussi, bien que je remarquasse fort bien que l'ennemi avait changé de musique, je voulus
m'en convaincre de mes propres yeux et je grimpai jusqu'auprès du soldat de vigie.
En effet, deux petites batteries nouvelles commençaient à tirer. L'une d'elles lançait des obus de la redoute de Schwartz, le long du fossé, jusqu'à la batterie de Chemiakine ; l'autre placée sur un col à droite du cimetière, envoyait des grenades également au fossé, en croisant le feu de la première batterie.
De plus, les anciennes batteries tiraient contre toute la section ; mais le feu était surtout dirigé contre la batterie de Chemiakine, le 6 e bastion et ses couloirs de gauche et de droite.
Vers dix heures, deux bataillons du régiment de Varsovie sortirent à nouveau par le même couloir. L'un d'eux, sous un feu très nourri, descendit jusqu'au ravin. L'autre, arrivé au bout du passage, s'arrêta, voulant attendre une accalmie dans le feu de l'ennemi. Ce n'était pas pour faire plaisir à Khrouleff , qui s'avança au galop sur un cheval blanc, sabre au clair, en criant : « En avant ! »
Une cinquantaine de soldats quittèrent la tête de la colonne et s'élancèrent en dehors du mur, puis s'arrêtèrent brusquement et s'abritèrent immédiatement derrière. C'est à ce moment que Khrouleff, qui se tenait toujours à l'endroit le plus en vue et tellement exposé au feu et canonné que les grenades passaient en sifflant au-dessous de son cheval, entra dans le passage du bastion et s'adressant au bataillon, commanda impérativement : « Les offi-
SOUVENIRS DE 8ÉBA8TOPOL 363
ciers en avant ! Je vais sabrer les poltrons ! » Puis il s'élança à travers le passage et le bataillon le suivit.
Une fois dehors, Khrouleff cria encore une fois : «k En avant ! > s'arrêta pour un moment encore, comme s'il eût voulu le voir défiler, puis, quand le régiment fut passé sous ses yeux, il se lança au galop dans le ravin et disparut au milieu de la fumée. Yoilà certes un brave général! La fusillade des carabines s'ameuta alors. Toute une mer de feu couvrit l'espace près du cimetière et de la Quarantaine. On commença alors à transporter les blessés et les morts. Dans ce but, on envoya jusqu'aux plus petits chariots. On nous informa que les cartouches allaient faire défaut à nos soldats. Sur le champ, un détachement de 80 hommes du personnel de service de la batterie de Chemiakine et du 6* bastion fut désigné pour approvisionner nos troupes de cartouches. On en remplit des sacs qu'on apporta. Les soldats les transportèrent n'importe comment, ils s'en garnirent même sur la poitrine, sous la chemise, après s'être passé un cordon autour de la ceinture. Je fus envoyé au 6 e bastion avec l'ordre de faire tirer au-dessus de nos logements qui se trouvaient près de la baie de la Quarantaine. Mais l'officier qui commandait le service de garde n'y consentit pas, dans la crainte d'atteindre nos troupes. J'en informai le commandant de la batterie qui s'y rendit lui-même ; j'ignore ce qui fut décidé.
En rentrant dans la casemate, j'y trouvai Zarine, Semiakine et plusieurs soldats et officiers blessés plus ou moins grièvement. Un officier entra en toute hâte, s'appliquant ia main à l'oreille, et cria : «Ah! quel commandement! Nous avons tiré sur nous-mêmes ! » Il accompagna ces mots de quelques jurons. Sa capote était tachée de sang à l'épaule et à une de ses manches; quand il abaissa sa main, je vis [qu'il lui manquait le bas de l'oreille. Quelqu'un des officiers fit remarquer combien il était dangereux de prendre part à une affaire quand on avait de trop longues oreilles. Et chacun de rire, mais d'un rire empreint de tristesse.
Un soldat accourt. Son visage et ses mains sont couverts de sang et de poudre. Il tient dans une main un bout d'une vieille pipe , probablement brisée par un éclat de bombe ou de grenade. Il se met à nous supplier : « Excellences ! venez-nous en aide ! Le commandant et le bataillon placés près de l'église sont perdus : ils sont cernés par les Français ! Mon Dieu ! Le général y trouvera sûrement la mort ! »
Je ne me rappelle plus si ce fut Zarine qui répondit : « Tu es donc fou? Un bataillon esk-il un œuf que les Français peuvent avaler sans se faire mal ! » Et le soldat de recommencer : « Excellences... » Alors on lui signifia nettement « Laisse-nous tranquilles ! » Le soldat resta un instant en regardant autour de lui sans rien comprendre et se demandant où il était tombé ? Puis il disparut je ne sais où. On
apporta alors le cadet Borodine. Le malheureux avait la bouche grande ouverte et ne disait mot. Je lui ôtai sa capote, percée par les balles à l'endroit de la poitrine, et le débarrassai de son fourniment, puis je lui introduisis quelques gouttes d'eau dans la bouche. Continuant à le déshabiller, j'aperçus en haut de sa chemise sur la poitrine, une petite image d'un décime carré en cuivre recourbé.
Evidemment, la balle avait frappé l'image, contusionné la poitrine de Borodine et était ressortie car le dos de la capote présentait un second trou. Ainsi la pieuse attention de ses parents avait sauvé ce jeune homme ! Je l'ai rencontré il y a quelques temps. Il m'a dit avoir à Saint-Pétersbourg la place d'inspecteur des édifices de la Couronne. Il avait le grade de capitaine. Le pauvre garçon toussait d'une manière très inquiétante et me dit, comme je m'informais de sa santé : « Ah ! mon cher ! La contusion m'a abattu ! Il aurait mieux valu que je sois tué sur place plutôt que de traîner une vie pareille ! »
Une heure s'était écoulée pendant les déclarations du soldat qui tenait un fragment de pipe à la main. Tout à coup, on nous informe que le général Adlerberg est tué ! Pénible nouvelle, hélas ! mais qu'y faire !
Les coups de feu des carabines, accompagnés d'une vive canonnade n'avaient pas encore cessé. A plusieurs reprises, nous avions reçu des informations nous annonçant, tantôt que les retranche-
ments étaient aux mains des Français, tantôt que nous les avions repris. Enfin, la canonnade se calma à l'aube. Le commandant nous dit que le retranchement situé près du cimetière était encore en notre pouvoir, ainsi que celui qui était voisin de la Quarantaine. Bientôt on nous informa que nous en avions été repoussés. Il commençait à faire jour. Les officiers supérieurs entrèrent à l'intérieur du blindage. Je pris alors le chemin de la casemate à gauche et me dirigeai vers le 6* bastion. Ayant franchi le blindage, j'aperçus les cadavres des soldats placés en tas le long de la route qui menait jusqu'au derrière du bastion. Les hommes empilaient les cadavres sur des brancards et des chariots. Des chansons retentissaient en dehors des murs. C'étaient les soldats qui revenaient du combat. Je me dirigeai chez moi par le môme chemin. Il faisait déjà grand jour. La plupart des morts appartenaient au régiment du prince de Varsovie. La mort avait frappé les soldats dans les poses très diverses où ils se trouvaient. Je leur adressai des paroles d'adieux : « Vous avez bien travaillé, frères, tout le temps de la lutte; maintenant reposez- vous, notre tour est venu ! Dormez en paix, vaillants guerriers ! » Mon cœur était prêt à sauter de ma poitrine et la honte me couvrait le front en voyant tant de braves morts inutilement !
« Voulez-vous jeter un coup d'œil par ici ! me dit tristement quelqu'un à côté de moi. Levant la tête, j'aperçus le soldat de vigie. Je grimpai près de
lui et j'embrassai des yeux les environs. Le soleil qui montait dans le ciel jetait ses rayons sur un effrayant tableau ! Je descendis en hâte pour ne pas le voir et je me mis à terminer mon rapport de jour.
Peu de temps après l'affaire du 11 mai, je remarquai, en m'occupant comme d'habitude des comptes munitions, près de l'embrasure, que les balles des carabines françaises commençaient à siffler un peu trop souvent. Abandonnant mon travail, je regardai à travers l'embrasure. Sous mes yeux, dans le fossé situé à gauche du 6* bastion, trois ou quatre soldats marchaient le dos courbé, la canne à la main. Ils arboraient leurs casquettes au bout des cannes et les montraient à l'ennemi, sans quoi les Français leur eussent tiré des coups de carabine, pensant avoir affaire à des soldats russes, en train de travailler dans le fossé. Quelques balles atteignirent la crête du mur et filèrent plus loin en sifflant. La plupart, frappant le mur plus bas, tombèrent à terre. Les soldats les recueillirent dans leurs sacs, comme des champignons. Je demandai aux soldats ce qu'ils allaient en faire et l'un d'eux me répondit : « Monsieur, nous avons déjà ramassé toutes les balles qui se trouvent en bas du mur; il nous en manque encore, c'est pourquoi nous voulons duper les Français. » J'avais à faire à
des collectionneurs de balles.. On les leur payait au quartier du commandant de la garnison. Les plantons avaient appris à nos soldats à se moquer ainsi de l'ennemi. A mon avis, elle ne pouvait que nous nuire, car les soldats, ce faisant, dégradaient les parapets et les remblais servant à la défense en y creusant des trous. Aussi leur défendis-je cette plaisanterie.
Un matin, après une nuit d'un bombardement continuel, le commandant d'artillerie m'envoya aux batteries chercher des rapports relatifs à l'état de leur artillerie. En me désignant sur le plan le canon de forteresse de la redoute de Schwartz, il m'ordonna de m'informer si cette pièce pouvait encore tirer, car d'après les nouvelles qui nous en étaient parvenues, elle devait avoir subi certains dégâts. Avant cette mission, mes courses à travers les batteries avaient été limitées au 5 e bastion, à gauche, et à la petite batterie sur le cimetière Israélite, à droite de la section. De l'autre côté de ces batteries, personne ne me connaissait; on ne m'avait même jamais vu, sauf quelques officiers que j'avais rencontrés au quartier général.
J'entrai donc dans la redoute, y consultai le plan et, après avoir trouvé l'endroit où se trouvait le canon en question, je m'y rendis directement. Il avait quelques rayures en mauvais état, mais qui
ne l'empêchaient cependant pas de servir utilement. Un matelot s'avançant vers moi, je lui demandai s'il y avait longtemps que Ton ne s'était servi de ce canon?
— La nuit dernière. Et pourquoi cette demande?
— Mais alors on peut tirer encore avec ?
— Certainement! Elle fera passer plus d'un mauvais quart d'heure aux Français.
— Et où se trouve le commandant?
— Il dort !
— Je m'en doutais bien un peu, car il avait fallu veiller toute la nuit dernière.
En partant de là, je me rendis à la batterie de Schwartz. En traversant le retranchement, je prenais des notes sur mon petit carnet, quand, tout à coup, je me sens saisi par les épaules et jeté à terre. Deux marins à la figure énergique étaient devant moi.
« Ah! te voilà, sale bête! »
La surprise m'avait fait perdre la tête, mais je me remis bientôt et, sautant sur mes pieds, je leur demandais ce qu'ils me voulaient?
« Comment! ce que nous voulons! Regardezmoi un peu cette canaille. Il vient chercher ici tout ce dont il a besoin et, maintenant, il veut se sauver ! »
Me voyant pris pour un espion et sachant fort bien que toutes mes protestations ne serviraient à rien ici, je leur dis que je n'étais nullement un espion, et qu'ils n'avaient qu'à m'accompagner à la batterie de Schwartz pour s'en assurer.
« Non, non! Allons trouver le capitaine. »
Ce n'est qu'avec beaucoup de peine que je réussis à les convaincre qu'il ne fallait pas déranger le capitaine qui avait peut-être quelques nuits de sommeil à rattraper.
Des soldats accoururent, en criant : « On a pris un espion ! »
On m'emmena à la batterie, et je descendis au blindage avec les soldats.
Je ne connaissais pas personnellement M. Schwan . Au blindage, j'aperçus un officier de marine que j'avais vu quelquefois au quartier général et qui prenait le thé. Je lui expliquai mon aventure qui le fit bien rire. Il m'offrit une tasse de thé et fit sur un morceau de papier le rapport que lui avait demandé le commandant. A quelque chose malheur est bon I car je ne me souvenais plus du jour où j'avais pris du thé pour la dernière fois. Les marins étaient toujours là et les soldats se pressaient en foule devant la porte. En me rendant ses notes, l'officier me dit : « Vous ne soupçonnez pas combien ils sont excités ici. Ils ne voient que trahisons, ils cherchent partout des espions; il est très difficile de les rassurer. Aussi je ne puis leur ordonner de vous laisser tranquille. Qu'ils reconnaissent eux-mêmes leur erreur. »
Je fis mine de sortir et le matelot demanda à l'officier :
« Qu'allons-nous faire de lui? » A quoi l'officier répondit :
« Je n'en sais rien ! seulement ce n'est pas un espion! »
Ils ne voulurent pas le croire, et m'emmenèrent avec eux. Deux autres matelots s'avancèrent vers nous, vêtus de leur capote, et ayant leur porte-épée et leur briquet. La foule des soldats qui nous entouraient croissait toujours. J'avais une capote dont les épaulettes ainsi que le passepoil de ma casquette auraient dû être d'un vert clair, mais le mauvais temps et un soleil ardent les avaient rendus méconnaissables. Les soldats se commmniquaient leurs observations à ce sujet.
« Regardez-moi ce mécréant! Il a des épaulettes de sous-officier, mais allez donc chercher de quel régiment il fait partie? Je n'ai jamais vu un uniforme pareil dans n'importe quelle division. » Les officiers ordonnèrent aux soldats de retourner à leur poste. Mais tandis que les uns s'en allaient, d'autres s'approchaient. Toute la section apprit bientôt qu'on avait capturé un espion. Soldats et marins vinrent à notre rencontre ; plus nous avancions, plus les matelots riaient. Enfin, arrivés près de la redoute de Rostislavle, un de nos soldats s'adressa à moi du haut du rempart :
« Qu'est-ce là? C'est vous, monsieur, que l'on a pris pour un espion?
— Oui, c'est moi! Mais que voulez-vous?
— Quelles brutes que ces marins! Mais c'est notre sous-officier, Pantchenko ! Il appartient à l'état-major! Voulez-vous bien le lâcher! »
Ayant remarqué que l'uniforme des soldats était pareil au mien, les marins faillirent devenir fous.
Mais nous approchions du quartier général. Ils s'arrêtèrent alors et me lâchèrent.
« Eh bien! Emmenez-moi, leur dis-je.
— Ah non ! Allez -vous en vous-même ! Nous voyons bien que vous êtes des noires. »
Je m'en fus ; les matelots s'en retournèrent, accompagnés par les rires des soldats et des marins.
L'état-major nous blâmait souvent Scheidemann et moi, en disant qu'il y avait des irrégularités dans l'artillerie et que la section possédait beaucoup plus d'obus et de poudre que nous n'en annoncions dans nos rapports. Nous avions une peine extrême de ces accusations. L'état-major aurait mieux fait de s'informer de celui qui contrôlait à la section toute cette masse énorme d'artillerie, qui occupait près d'une verste carrée . Il fallait bien qu'il prît en considération les personnes qui, comme nous, n'étaient guère compétentes en fait d'artillerie, sans quoi il nous eût révoqués tous deux et eût désigné à notre poste des hommes plus au courant, que l'on eût pu certainement blâmer, le cas échéant, pour avoir commis des irrégularités. Au lieu de cela, l'état-major ne fit que renforcer notre effectif d'un conducteur du corps de l'artillerie maritime. Les affaires n'en marchèrent cependant pas mieux, puisque ce conducteur se connaissait à l'artillerie à peu près autant que moi. J'en obtins toutefois un certain soulagement, car maintenant nous allâmes
tous deux, chacun à notre tour, chercher les rapports aux batteries. Mais on nous supprima le conducteur lors du bombardement.
A ce moment, l'ennemi tirait sur nous à une très courte distance, en sorte qu'il soulevait une poussière effroyable chez nous, à la section. Lœ parapets, les retranchements, paraissaient avoir été balayés. Les affûts et les plates-formes furent mis en pièces. L'effectif du personnel de service et de l'escorte diminuait toujours, bien qu'on s'abritât dans des trous et derrière les remparts. Tout était fini : Sébastopol ne se protégeait plus de ses canons ni derrière ses remparts, mais au vrai sens du mot, se retranchait derrière les corps de ses défenseurs. Pendant quatre jours, les Anglais et les Français nous fusillèrent littéralement; il y eût, il est vrai, des repos d'un quart d'heure ou d'une demi-heure. Alors chacun se levait et réparait autant que possible les dégâts. Puis, bientôt le canon d'alarme tirait, les hommes tombaient à nouveau à terre, et la fusillade recommençait pendant une heure et demie ou deux heures. Et c'est pendant ces courts intervalles que j 'étais obligé de parcourir les batteries. Etait-il possible de les visiter toutes pendant ce petit laps de temps? Souvent j'arrivais trop tard : il y avait déjà une heure que l'ennemi nous canonnait et le commandant d'artillerie commençait à se fâcher au blindage. Une fois môme, il me punit. 11 fit descendre de sa mansarde le soldat de vigie, car il était impossible d'y tenir à deux, et m'ordonna
d'y monter. J'y passai une demi-heure, jusqu'à ce que Semiakine, m'ayant aperçu en sortant du blindage, m'en fit descendre. Pendant ce temps, une centaine de projectiles passèrent près de moi, au-dessus de ma tête, et l'air comprimé par les obus me jeta plus d'une fois sur le plancher. Je me ressens encore maintenant des suites de cette peine disciplinaire : je souffre souvent d'un malaise général dans tout le corps et principalement dans la tête.
Au bastion, nous dînions le soir et nous soupions avant l'aube. Souvent, occupé que j'étais par les rapports ou allant les chercher aux batteries, je n'avais pas le temps d'aller manger au 6 e bastion. Alors, pour ne pas souffrir de la faim, je portais toujours avec moi une cuillère et quand j'étais libre, j'allais à la section me mettre en quête de soldats en train de manger et je m'associais à eux pour déjeuner. Que voulez-vous, nous étions tous les enfants de notre père l'Empereur et de notre mère la Russie.
Le 27 août, vers midi, me trouvant derrière le mur du bastion, je voulus, suivant nos habitudes, aller fourrager un peu avec ma cuillère. Mais soudain l'ennemi cesse le feu. Tout le monde se lève; je me dirige avec les autres du côté du 6 e bastion. J'approchais de l'angle du blindage, quand, tout à
coup, le soldat de vigie cria : « Les Français courent à la redoute de Schwartz » ! Entendant cet appel et connaissant très bien la disparition des troupes de la garnison, puisque j'avais passé toute la nuit du 25 août à la recopier avec le commandant d'artilterie, je criai de toutes mes forces à travers la fenêtre du blindage : « A l'assaut». Novikoff et tous les officiers supérieurs sortirent en toute hâte. Le soldat de vigie, qui venait à leur rencontre, apporta la même nouvelle. On battit le rappel. Novikoff sortit de l'antichambre du blindage la hampe du pavillon, longues de 7 sagènes; l'ordonnance de l'amiral Zarine, un sous-officier, un planton et moi vînmes à son aide et à nous quatre nous pûmes dresser la hampe près du blindage. Novikoff hissa le pavillon bleu.
La redoute tirait. Il paraît que le matin elle avait encore quatre canons qui n'étaient pas endommagés.
La force gauche du 5 e bastion et, à ce qu'il semblait, la lunette de Belkine tiraient également. Une colonne se séparait de la batterie de Nicolas, en se dirigeant sur notre pavillon; des troupes se mettaient en mouvement du côté du Nord et franchissaient le pont. En dix minutes, le régiment de Vladimir nous eut atteints au pas gymnastique. Semiakine grimpa à moitié l'escalier de la mansarde, et, saluant les troupes, leur expliqua l'affaire et envoya le régiment contre la redoute, en disant qu'il espérait que les soldats sauraient accomplir leur devoir. Les braves gens répondirent par un
hourrah ! unanime et se lancèrent au pas de course jusqu'à la redoute pour renforcer leurs camarades dont une faible poignée repoussait l'assaut des Français. Tout le monde fut bientôt à son poste ; il ne resta au bastion que 15 hommes : le général, 3 officiers d'état-major, 1 officier supérieur et 10 soldats. Une demi-heure après le départ du régiment , le soldat de vigie-signaliste annonça que les Français attaquaient le 5 e bastion. Ils arriveraient bientôt à attaquer aussi le 6 e ! On nous mit de service aux pièces. Cinq hommes accoururent encore de l'étatmajor. J'avais l'écouvillon. Le planton de l'étatmajor était chef de pièce. La batterie de Chemiakine tira. Le soldat de vigie annonça : « Les Français attaquent, à ce qu'il semble, Belkine ! »
« Regarde bien ! lui fit remarquer un des chefs.
— Ah! s'ils voulaient attaquer notre bastion, nous les servirions très bien, pensa is-je à part moi. »
Le signaliste cria encore une fois : « Les Français gagnent leurs retranchements ! »
On sonna la retraite vers trois heures. Je sortis en dehors du bastion. On apportait beaucoup de blessés. A gauche de la casemate, gisait à terre un jeune français, la poitrine enfoncée. Il agonisait et me regarda d'une manière étrange. Ses yeux se fermèrent et le malheureux voulut m'exprimer encore quelque chose, mais ne le put. J'ai son regard encore présent à la mémoire.
On amena un général français, d'un âge déjà avancé, mais cependant ei^core très vert, d'une haute taille, et sept sapeurs avec lui, je ne sais si c'étaient des soldats ou des officiers. Après avoir salué Semiakine, il se mit à lui parler en français. Il parlait avec beaucoup de chaleur. Comme je l'appris par la suite, il ne voulut pas rendre son épée, déclarant qu'il était un soldat et non un brigand. Quand on l'amena près du commandant de la garnison, il enfonça son épée dans le sol du retranchement.
Notre officier de ligne amena ensuite quatrevingts Français et s'entretint avec eux dans leur langue. Ils paraissaient très gais. Quelques-uns d'eux riaient en causant avec notre officier.
Grâce à Dieu, nous avons bien terminé l'affaire. Que va-t-il nous arriver maintenant? Les Français recommenceront -ils à nous canonner, leur assaut d'aujourd'hui ayant été repoussé avec tant de succès. Non, j'étais tellement convaincu de leur défaite complète que je croyais voir dans le général français, que nous avions fait prisonnier, Pélissier lui-même.
Vers trois heures et demie, le planton de l'étatmajor, Vanka, accourt à moi et me dit : « Allez vite chez Novikoff! » J'entre au blindage, j'y trouve réunis tous les commandants. On me dit de me mettre à écrire. Novikoff coupait des morceaux de papier et, en me les donnant il me dit de préparer des ordres avec, en y recopiant celui qu'il avait écrit
lui-même. Mes mains tremblèrent en le lisant. On y ordonnait aux troupes Tordre de se retirer à neuf heures du soir jusqu'au pont en ne laissant qu'une petite partie du personnel de service aux batteries, pour cacher autant que possible la retraite jusqu'au matin suivant. Le personnel de service devait se rendre ensuite au pont, en suivant l'ordre contenu dans la note. Je préparai près de quarante de ces notes, suivant la répartition des diverses armes de notre armée, on les cacheta ensuite à la cire et on y mit les adresses d'après une liste spéciale, en ajoutant : € très secret, personnel ». Elles furent adressées aux commandants des bastions, des batteries, des bataillons et aux chefs de troupes. Quand tout fut terminé, alors que je me préparais à partir, Novikoff m'arrêta en me demandant : « As-tu prêté serment? » Sur ma réponse affirmative, il me dit : « Fais bien attention ! Ce que tu viens d'apprendre tout à l'heure , tu dois le tenir secret jusqu'au moment que tu sais », et Semiakine ajouta : € Quiconque aura divulgué un secret en temps de guerre sera fusillé dans les vingt-quatre heures ».
Je sortis très triste du blindage, ne pensant nullement à la fusillade, mais au sort de Sébastopol : Que va-t-il t'arriver, chère ville, qui as tant souffert!
Il était alors près de six heures. Dans la direction de Ma la ko ff, on entendait la fusillade des carabines et une faible canonnade. Je grimpai jusqu'à la mansarde et ayant emprunté au soldat de vigie sa
longue-vue, il me sembla voir des Français sur la colline de Malakoff. J'appris bientôt que Malakoff, la clef de notre position, était entre leurs mains.
Le soleil venait de se coucher quand je me rendis près du commandant de la section pour savoir s'il fallait aller aux batteries chercher les rapports? Les commandants me répondirent, après s'être consultés, qu'il y fallait aller, ne fut-ce que pour montrer que les choses marchaient comme à l'ordinaire, si non mieux.
J'y allai donc, mais dans deux batteries on me répondit par des rires tout en me remettant les rapports. Les ayant tous recueillis, je revins au blindage à huit heures et demie. J'y trouvai les commandants tenant à la main leurs verres pleins d'une liqueur noire. On se demandait probablement pardon mutuellement , d'après l'usage russe. Le chef de l'artillerie était visiblement gêné de recevoir mes rapports. Zarine me demanda, comme s'il n'eût pas su de quoi il s'agissait, « Qu'est-ce que cela ? » Sur ma réponse, il prit les rapports et les jeta par terre, en disant : € Demain, quelqu'un les trouvera ici. »
« Où faut-il que je me rende? demandai-je.
— Où est ta compagnie ?
— Au 6 e bastion.
— Eh bien, va la rejoindre! me dit Zarine, et, m'ayant remercié du service rendu, il me dit de prendre son verre qu'il avait posé sur la table à mon arrivée.
C'était du porter qu'il contenait, une boisson très amère, mais probablement très bonne à boire.
Quand je descendis dans la rue, il me sembla que j'étais devenu anglais. Pendant une heure je me promenai sans aucun but et très vexé entre le 6 e bastion et la redoute de Rostislav. Il y avait longtemps que les hommes avaient commencé à descendre de la redoute en criant et en formant les rangs. Il était temps de regagner mon poste. Je me rappelais que je n'avais rien mangé depuis vingtquatre heures. Mon ventre protestait en grondant. J'entrai dans la demi-casemate pour y prendre du porc salé, qui appartenait au personnel de Fétatmajor. Je me disais que certainement on l'y avait laissé, mais ne le retrouvai plus. En ouvrent deux petits tonneaux, j'aperçus dans le premier des bougies et dans l'autre des capsules! Mange, Pantchenko ! Je trouvai là cinq cosaques que je n'avais jamais vus auparavant.
Je me mis à la recherche de ma compagnie. Des hommes venaient de la cour de la casemate et de la batterie de Chemiakine. Ils formaient des groupes dans la rue et causaient. On entendait crier : « Le 18 e équipage de service par ici ! » — « Le 17 e par ici » — « I^a flotte par ici ! » — « La ligne, par ici »
etc.. D'autres demandaient en sortant où se trouvait tel ou tel équipage ou telle compagnie. Je pénétrai dans la casemate et un frémissement s'empara alors de moi, la casemate, complètement vide, était éclairée d'une vive lumière... Cela me rappela une cérémonie funèbre... A gauche, dans un coin très obscur, j'aperçus quelques matelots qui inondaient d'eau la cave à poudre. Un peu plus à droite, dans Tune des sections , se promenait Novikoff , bras dessus-dessous avec un officier. On avait voulu probablement faire sauter le bastion. C'étaient des braves ! Ce n'était pas pour rire que les officiers de la ligne avaient surnommé Novikoff « un des héros de notre temps ».
Par la porte de derrière, je grimpai à la batterie. A ce moment, un obus partait dans la direction de l'ennemi, puis quelque temps après, un autre. C'est ainsi que nous masquions notre retraite.
Je sortis de la batterie par la grande porte et, dehors, je rencontrai Savitzky. Il était entouré d'une foule de marins et de soldats et regardait d'un air impatient autour de lui. Je m'approchai « Tiens, Pantchenko ! Mais où sont nos hommes? »
— Ici probablement, s'il en reste encore, voulezvous que je les appelle?
— Oui, oui !
«c Les hommes de la Quarantaine! criai-je. »
Une dizaine d'hommes sortirent, chargés d'effets de toutes sortes.
« D'où êtes-vous ?
— De la batterie de Chemiakine, répondirent les nôtres. »
Je les emmenai, leur fit déposer à terre leurs effets et après avoir laissé un soldat pour les garder, je renvoyai Jes autres chercher les hommes au bastion et à la redoute de Rostislavle.
Peu à peu, il en vint près de soixante; à ce qu'ils déclarèrent, ils se trouvaient tous réunis ici.
Savitzky, ayant fait former les rangs et commandé : « Par le flanc droit, marche ! » nous emmena au n° 8 jusqu'au premier mur. En le suivant, nous descendîmes jusqu'à la baie où était l'artillerie, audessus de laquelle brûlaient encore le marché à la viande et quelques maisons. Nous étouffions tellement était forte la chaleur de l'incendie. Je touchai ma capote, elle était brûlante. En suivant la cote nous atteignîmes la cour des ingénieurs et enfin la batterie de Nicolas. Nous y rencontrâmes les troupes qui nous avaient devancés en suivant la rue de la Grande Morskaïa. Il en* descendait également du boulevard de Kozarsky.
Nous commencions à être un peu à l'étroit et nous n'avancions que très lentement. Devant nous, nous n'apercevions qu'une masse compacte de soldats. A droite, les troupes s'avançaient en rangs innombrables par la rue de Catherine. Nous entendions près de nous le bruit saccadé produit par la vapeur et les roues des navires.
Ayant passé le palais de Catherine, Savitzky prit le chemin qui tournait à gauche. Là je me retour-
nai y (le nos hommes il ne restait personne! J'en informai tout doucement Savitzky. La foule commençait à nous presser. Nous gagnâmes l'embarcadère de Catherine, mais là non plus nous ne trouvâmes nos hommes. On nous serrait de plus en plus; nous ne pouvions môme songer à repousser la foule, il ne nous restait qu'à nous laisser entraîner par elle. « Fais attention, me dit Savitzky, à ne pas me quitter! Accroche-toi après ma ceinture. » Et il se mit à longer le pont.
Parmi les troupes, on menait grand tapage, on se querellait, on se racontait différents événements. Il ét^it rare de voir un soldat qui ne fut pas chargé d'effets divers. Pendant tout ce temps, je ne rencontrai pas un seul général ou un officier appartenant à Tétat-major. On entendit des jurons à l'angle Est de la batterie de Nicolas. C'était probablement le chef de passage qui criait après la foule qui se ruait. Enfin, nous arrivâmes au pont. Mais nous ne pouvions avancer que pas à pas, l'un près de l'autre comme des harengs dans une caque. Les bastions et les batteries tiraient toujours sur l'ennemi qui répondait. L'eau clapotait au bas du pont. Un vent frais soufflait. Une demi-heure s'était écoulée, quand, soudain , l'eau envahit le pont ; on cria : « halte ! » Tout le monde s'arrêta. On entendait les clapotements sourds des vagues, Qu'est-ce qui se passe donc? « On pousse l'artillerie à l'eau ! disaient les soldats. — Les chevaux avec? — Mais certainement ! »
Je frémis en m 'apercevant que nous nous trouvions presque dans le chenal et que, sous le poids énorme, le pont pouvant s'effondrer, nous aurions tous pris un bon bain dans la mer, si toutefois nous n'étions pas descendus jusqu'au fond de la baie. J'avais complètement oublié que l'ennemi pouvait nous canonner... Notre marche à pas de tortue dura encore une heure et nous arrivâmes sur le côté Nord. Le reste du chemin, nous le fîmes au pas de course, étant moins serrés. On entendit alors appeler les compagnies, les équipages, les bataillons, les régiments, les brigades et même les divisions. Comment chercher les nôtres, une soixantaine de vétérans, dans de pareilles conditions, quand on ne pouvait même retrouver son régiment? Nous gravîmes la côte, sur la longueur d'une verste, et Savitzky s'assit à terre en me disant de faire comme lui.
Il était deux heures du matin. La lune était très brillante. Nous regardions la ville incendiée que nous avions défendue pendant près d'une année. Les bastions commençaient à sauter l'un après l'autre. Les éclairs illuminaient de temps en temps le ciel. L'explosion des bastions n'était pas très forte, mais les secousses s'en faisaient ressentir jusque sous nos pieds ? Bientôt nous nous levâmes pour aller à
la recherche de notre commandant. Depuis le 5 octobre 1854, il avait transporté son bureau auprès de la fabrique de biscuits. Nous le retrouvâmes à l'aube. N'ayant rien mangé depuis plus de vingt-
quatre heures, j'arrivai à la chancellerie, tombant d'inanition. Nos hommes n'arrivèrent que le lendemain, c'est-à-dire le 29 août.
Au premier septembre, je fus nommé sergentmajor. Ayant rassemblé ma compagnie, je m'aperçus que mes soldats étaient au service depuis 16 ans , il y en avait qui y étaient depuis 28 ans, sans compter le temps qu'avait duré la défense de Sébastopol où chaque mois était compté pour une année. Us avaient tous vieilli. L'un d'eux était décoré de la médaille militaire. Je lui demandai :
« Y a-t-il encore quelqu'un qui soit décoré de cette médaille?
— Non, il n'y a plus personne, me répondit-il , on ne l'a pas accordée aux marins ! Nos amiraux ne faisant pas partie des bastions. »
Je demandai au cavalier sur quelle batterie il avait servi?
« Sur celle de Rostislavle, monsieur.
— Pour quelle affaire as-tu été décoré?
— Ah! monsieur, j'ai été décoré pour rien!
— Comment ! pour rien ?
— Voyez-vous, j'étais de garde auprès de la cave à poudre; une sacrée bombe tomba un jour sur la cave et se mit à siffler. Je la repousse du pied. Nakhimoff passait justement à cet instant et me dit :
386 SOUVENIRS DE SÉBAST,OpOL
« Bien, très bien, mon garçon I » Quand la bombe fut dans le fossé, il ajouta : « Prenez en note le nom de ce marin ! » Puis il s'en fut. L'officier me demanda alors :
— « Comment t'appelles-tu?
— « Chkara, mon officier !
— « De quelle compagnie fais-tu partie?
— « De la Quarantaine? » k >
€ Puis il partit également et quelque temps après on me donna cettç oroix.
— Bravo Chkara ? •
. — Tenez, Monsieur, ce n'est rien encore ! Combien ai-je jeté de ces bombes dans le fossé, sans que mes supérieurs l'aient vu? Ou bi©û, $i quelqu'un l'a vu* ce ne fut. jamais celui qu'il aurait fallu.
— Bravo Chkara! Heureusement encore que c'est toi seul qui as reçu la médaille militaire ! » ;
' . La compagnie séparée de garde de la Quarantaine de Sébastopol était commandée par le lieutenant-; colonel Vyçhnevetzhy, qui avait le titre de commandant du régiment. Il flt son rapport sur la retraite de la compagnie et demanda à nçus faire loger dans les casernes. A l'état-major général, on n'a eu aucune idée de cette compagnie et de son séjour d'un an aux batteries de Sébastopol f . .
1 La compagnie avait été admise* à faire partie du G' bastion sur' Tordre verbal de P.-A. Korniloff.
Après deux semaines d'hésitation et après deux revisions, faites par un officier de Tétat-major, on ordonna de nous expédier à Sébastopol, à la disposition du directeur des hôpitaux de la deuxième armée. Notre commandant avec les officiers fut envoyé à Kherson avec les autres officiers.