DU CADET DU REGIMENT DE MODLINSK, MICHEL VOLTCHENKO
Ayant, en 1855, terminé les cours de l'École secondaire de Voronège, j'entrai au 8 a bataillon de réserve du régiment d'infanterie d'Ieletz. Lors de la mobilisation de la 15 e division d'infanterie de réserve, je fus versé dans le régiment d'infanterie de réserve de Modlinsk. A la même année, vers la fin du mois de mai, nous reçûmes l'ordre de nous mettre en marche forcée de Biendery à Nicolaïeff. Nous étions tous intrigués par l'inconnu où nous allions. Ce n'est que quelques stations avant Nicolaïeff que nous apprîmes que nous allions remettre nos casques et que nous devions partir pour la Crimée. Arrivés à la station d'Alechki, nous affilâmes nos baïonnettes et nos officiers leurs sabres. En approchant peu à peu de Perekop, nous pouvions déjà entendre assez distinctement le bruit sourd des canons d'Eupatoria et de Sébastopol. Quelques-uns des curieux pouvaient déjà compter les coups en posant l'oreille à terre. En les diffé-
renciant d'après le bruit propre de chaque canon, ils en tirèrent cette conclusion : que les coups de canons les plus violents se tiraient de notre côté. Pérékop dépassé, nous pûmes entendre les coups sans nous mettre contre terre, et c'est avec satisfaction que nous arrivâmes à Sébastopol.
Après Bakhtchi-Seraï nous campâmes en bivouacquant sur nos positions. On nous donna quatre jours de repos après notre marche forcée. Le 17 juin, nous arrivions vers le soir sur les hauteurs d'Inkermann. Ici une messe fut célébrée. Le soir du même jour nous nous approchions de la fortification nord de Sébastopol et nous descendions jusqu'à la baie où un vapeur 'nous attendait. Après l'avoir traversée sous le feu ennemi, notre division campa à la batterie de Nikopol. Le lendemain, dès l'aube, un des régiments fut envoyé, pour des travaux de réparations à faire, au 4° bastion.
A mesure que nous bous rapprochions, les balles ennemies sifflaient avec plus de fréquence au-dessus de nos têtes. C'est alors qu'on me confia les réparations d'une partie des fortifications en compagnie de dix hommes et sous la direction d'un intrépide sapeur. Nous étions tous grimpés sur le rempart. Malgré l'entrain de nos braves à se mettre à la besogne, il était absolument impossible de travailler : une grêle de balles tombait sur nous ; il nous fallut abandonner le rempart, ayant perdu beaucoup des nôtres. De retour à la batterie de Nicolas, nous apprîmes une triste nouvelle : notre
capitaine, très estimé de tout le régiment, avait été grièvement blessé.
Nous ne restâmes que peu de temps à la batterie de Nikopol et nous partîmes bientôt pour la redoute de Rostislave. Là, notre compagnie fut placée dans une cave; chaque nuit nous faisions le service de protection et nous travaillions à réparer les fortifications. C'est là que nous autres, novices, apprîmes peu à peu l'intrépidité ; souvent, sur le champ de bataille nous fûmes témoins de cas de mort que nous n'aurions jamais vus durant toute notre vie. Malgré le danger dont chacun était menacé à chaque instant, nos soldats aimaient à plaisanter quand ils en avaient le temps. J'en veux citer un cas entre autres : un jour, en revenant des travaux, quelques intrépides ont l'idée de renforcer notre cave, c'est-à-dire de dresser devant l'entrée deux batteries, une de chaque côté, puisque la cave n'avait pas de portes ; on se met à la besogne ; sur le champ deux forts sont prêts, il n'y manquait que des canons. Cette circonstance n'embarrasse pas nos soldats. On sait que l'on peut trouver des balles françaises par centaines à terre. Après en avoir ramassé une quantité suffisante, les soldats se mettent à fondre le plomb dans une maison voisine et en fabriquent des canons ; deux jours après notre cave est défendue par huit pièces. Maintenant c'était la poudre qui manquait; mais, pour nos soldats rien de plus facile que de s'en procurer. Us trouvèrent une bombe française qui
n'avait pas éclaté en tombant et se mirent à la décharger. À l'aide d'un marteau et d'un ciseau ils dégagèrent l'écrou qui contenait la mèche (dans d'autres bombes il renfermait même la capsule) S'étant ainsi procuré de la poudre, ils ouvrirent une canonnade de leurs fortifications en miniature. Ordinairement cette plaisanterie ne causait de mal à personne, mais un jour, en revenant des travaux, les soldats roulèrent une bombe énorme pour en extraire la poudre. Après dîner et après s'être reposés, les soldats s'en furent comme d'habitude dans la maison voisine pour décharger la bombe- Justement cette fois-là cinquante curieux l'entouraient; n'ayant moi-même rien à faire, j'allai regarder leur courageuse plaisanterie. La pièce du rezde-chaussée était pleine de soldats. Au milieu de la chambre, trois soldats déterminés étaient assis et tenaient la bombe pour l'empêcher de rouler. Un quatrième détachait l'écrou. On comprend facilement que la presse était grande autour d'eux. Sans attendre la fin de l'opération, je sortis de la chambre. J'avais à peine fait quelques pas au dehors qu'un terrible coup retentit ; à la conversation animée de tout à l'heure fait place le. gémissement des blessés et des contusionnés. Effrayés, les soldats sortent de la maison. Je retourne pour voir ce qui s'est passé; j'entre : cinq hommes par terre étaient tués raides par la bombe qui avait éclaté, onze hommes blessés et couverts de sang appelaient au secours. On apprit cette catastrophe au com-
mandant comme provenant du fait de l'ennemi.
Quand les officiers étaient libres, ils se racontaient, assis autour d'un samovar de campagne, de petites histoires ou bien se communiquaient les bons mots de leurs soldats pendant des échauffourées ; ils se rappelaient leurs parents et leurs amis et se vantaient mutuellement les hauts faits accomplis. Un d'entre eux, le lieutenant Andoukovitch, affirmait qu'il n'avait pas peur des bombes et qu'il était prêt à montrer son courage dès qu'une bombe tomberait. L'occasion ne se fit pas attendre longtemps. Une bombe de 8 poudes tomba le lendemain matin tout près de nous et commença à tourner avec vitesse sur le sol. Une fois qu'elle eut cessé ses mouvements circulaires, alors que nous étions tous couchés à terre en attendant l'explosion, Andoukovitch court près d'elle, s'arrête à deux pas devant le côté opposé à la capitale et attend tranquillement qu'elle éclate. La bombe éclate, en effet, et il s'en retourne vers nous sain et sauf.
Entre le 26 juin et le 15 août, notre régiment se trouvant à la redoute de Rostislave, entreprit des sorties presque chaque nuit et enleva à l'ennemi les logements situés au devant du bastion de Korniloff. Il m'arriva toujours de prendre part aux affaires de nuit. Je n'avais pas été préparé à la défense contré l'ennemi, ni en pratique ni en théorie, mais j'obéissais aveuglément et j'allais au feu croisé sans me plaindre. Le 15 août, notre division
partit pour la colline de Malakoff et campa sur la ligne d'avant-garde dans les blindages.
Dans la nuit du 22 au 23 août, je pris part à l'affaire où nous repoussâmes l'ennemi devant Malakoff. Dans la nuit du 23 au 24, nous soutînmes un vif bombardement des bastions n ot 1 et 2 de la ligne de défense de Sébastopol; jusqu'au 26, un bombardement soutenu eut lieu. Ce bombardement fut d'une telle violence, que nos fortifications en furent pitoyablement endommagées. Il n'était du reste pas possible de faire un pas hors du blindage : une pluie de balles, de grenades, de bombes tombait sur nous. On n'eut pas toujours le temps d'expédier aux postes d'ambulance les blessés et les contusionnés. A peine avait-on désigné quatre hommes pour transporter un blessé, ils ne revenaient plus, ou bien il n'en revenait qu'un seul ou deux; les autres avaient été tués ou grièvement blessés chemin faisant.
Les soldats finirent par refuser d'aller chercher le déjeuner et le dîner à la cuisine.
Le 26, tout le feu de l'ennemi se concentra sur le flanc gauche de la ligne de défense et une vive canonnade dura jusqu'à la nuit; elle ne se calma qu'avant l'aube.
La force de résistance de nos soldats est vraiment étonnante. Cependant nos pertes furent énormes. La journée du 27 août, inoubliable pour nous tous... s'approchait.
Dès 8 heures du matin, un très fort bombarde-
ment commença de tous les points des fortifications ennemies. Nous ne pouvions plus distinguer les coups : ils se fondaient tous dans un hurlement incessant qui faisait trembler le sol sous nos pieds. Ail heures, tout se calma et nous nous rencontrâmes poitrine contre poitrine avec les Français. Ce ne fut pas un combat qui s'engagea alors, ce fut plutôt une rixe sanglante de part et d'autre. Les hourrah! les gémissements, les coups de feu se mélangèrent réciproquement. Le massacre dura cinq heures. Notre armée, entourée des cadavres des soldats russes et français, couverte de sang, repoussa l'ennemi à plusieurs reprises; chaque pas qu'elle fît sur la colline de Malakoff lui coûta très cher. Mais le sort avait décidé que nous battrions en retraite, ce que nous fîmes, après avoir perdu beaucoup de braves. Presque tout notre régiment fut massacré; le commandant du régiment, les commandant des bataillons et tous les officiers supérieurs furent tués.
Une nuit noire couvrit la ville; nous nous retirâmes tristement de la colline de Malakoff vers le côté nord de Sébastopol, au nombre de 135 hommes, tout ce qui nous restait de notre régiment!