RECIT D'UN MATELOT
Le jour de la bataille de Sinope, le 18 novembre 1853, je me trouvais à bord du vaisseau « Rostislav ». Notre escadre, sous le pavillon du viceamiral Nakhimoff, retournait le lendemain matin dans la rade de Sébastopol, atteinte dans ses œuvres vives, sa mâture et son gréement. Il faisait une belle journée, comme le vaisseau-pavillon saluait la ville et qu'il recevait les saluts des batteries maritimes, des forts et des redoutes. Les habitants de la ville stationnaient en foule le long du quai de la rade de Sébastopol, depuis le phare de Khersonèse jusqu'à la vallée de Kilen-Balka, acclamant l'escadre des cris formidables de : « Vive le grand Empereur Nicolas Pavlovitsch ! Vive la flotte de la mer Noire ! Vive le brave Nakhimoff ! Hourra ! » Ces exclamations triomphales continuèrent depuis le moment
de l'entrée de l'escadre dans la rade jusqu'au soir. Je restai sur le vaisseau.
Le 25 décembre, vers onze heures du matin, tandis que l'on célébrait la messe dans les temples, des coups de canon tonnèrent tout à coup de la batterie Konstantinovskaia, puis ce fut le tour des batteries n oi 4 et 8, les batteries Mikhaïlovskaia, Nikolaïevskaia et Pavlovskaia placées plus loin, toute la rade retentit ensuite d'un formidable grondement de tonnerre et de coups de feu. « Quelle est la cause de tout ce tintamarre? » se demandaient les habitants l'un à l'autre, en sortant des églises et en se rendant en masse vers les quais de la baie.
Mais déjà Ton apercevait un navire de guerre étranger, sans pavillon, qui sortait de derrière le phare de Khersonèse, et qui, après avoir approché de la batterie Nikolaïevskaia, retournait en arrière et disparaissait derrière le phare.
Aussitôt après l'apparition de ce vaisseau près de la rade de Sébastopol, les autorités de la ville prirent des mesures actives pour sa défense. Le phare de Khersonèse et ceux d'Inkermann furent fermés; sur le chenal de la rade, on construisit sur des ancres une barrière avec les mâts de vieux vaisseaux, au besoin elle se démontait en deux endroits. En divers points de la ville et de la rade on construisait des batteries et l'on v faisait des exercices d'artillerie; sur les vaisseaux, on battait la générale et l'on exerçait les hommes à l'abordage.
Sur le côté sud, l'ouvrage marchait encore plus activement, on y construisait des bastions, des batteries, des redoutes et des lunettes qui entouraient la ville.
Le 15 avril 1854, la flotte anglo-française apparaissait en vue de Sébastopol, mais elle s'en retournait bientôt dans la direction d'Eupatoria et, à la tombée de la nuit, disparaissait aux yeux. Les travaux de défense n'en continuaient pas moins. Les matelots, après avoir terminé les travaux de la baie méridionale, furent employés à la construction de la tour de pierre de Wolokhoff, sur le côté nord. Les troupes de l'armée de terre s'occupaient à réparer les fortifications du nord de la ville, à construire des batteries entre le télégraphe du Nord et la tour de Wolokhoff, et les bastions 5 et 6 sur le côté sud. En outre, sur le côté sud, on armait le 3 e bastion et les batteries qui se trouvaient près des portes de l'Est de l'hôpital maritime, et à l'est on construisait, aux frais de la ville, une tour de pierre sur la colline de Malakoff, de sorte qu'au commencement du mois de mai 1854 la plupart des principaux points de la ligne défensive de Sébastopol étaient déjà prêts.
Tout le mois de mai fut passé en exercices d'artillerie sur les vaisseaux, ainsi que sur la ligne défensive de la ville, en manœuvres de tir aux bastions, à disposer les troupes et à former des bataillons de descente avec les soldats et les sous-officiers de la marine.
Le 14 juillet, au point du jour, apparurent trois vaisseaux ennemis qui s'avançaient vers la rade; le plus près hissa le pavillon anglais et se dirigea sur le quai du côté nord, afin de mieux examiner, à ce qu'on supposait, les dispositions de la baie; mais il fut reçut par quatre obus, partis de la tour de Wolokhoff ; l'un d'eux lui brisa un des sabords de la proue, un autre atteignit la poupe, et les deux autres les tambours. Le vaisseau, répondant par trois coups de feu, s'enfuit vers Belbek, là vinrent se joindre à lui les deux autres navires qui avaient fait le tour de nos fortifications du nord hors de portée des coups de feu, puis, tous les trois partirent vers le cap Lucullus. Le même jour, vers 9 heures du matin, toute la flotte des alliés , sans pavillons ni voiles, apparut, elle se dirigea égalementsur le même cap. Sa force, à ce qu'il paraissait, égalait celle de notre flotte qui stationnait dans la rade en ordre de bataille. L'amiral Nakhimoff brûlait du désir de sortir de la baie, d'engager la lutte, de procurer à la flotte russe une gloire nouvelle et de la couronner de lauriers; malheureusement une bourrasque qui durait depuis le matin avait rendu impossible le départ des navires. Dans l'après-midi, la flotte ennemie navigua vers le sud, sans hisser ses pavillons. Tout Sébastopol suivait ses mouvements de la grand'place voisine de la Bibliothèque.
Cette apparition de la flotte ennemie près de la rade de Sébastopol, permettait de croire que l'ennemi avait l'intention, selon toute probabilité,
d'attaquer la ville du côté de la mer. Aussi, le général Korniloff se mit à préparer les positions de combat des vaisseaux si habilement, pour compléter la ligne de feu des fortifications maritimes, que l'ennemi, s'il avait attaqué Sébastopol du côté de la mer, se fût exposé, sur tout le parcours de la rade, à un terrible feu croisé et eût essuyé inévitablement une défaite.
Le 1 er septembre, on aperçut de nouveau à Sébastopol la flotte ennemie, qui marchait sur trois colonnes et descendait dans la direction du cap Lucullus. Notre commandant en chef, le prince MenschikofF donna Tordre déconcentrer les troupes sur la rivière de l'Aima. Korniloff ordonna, à son tour, à tous les vaisseaux d'être prêts à lever l'ancre en tout temps, et Nakhimoff donna le signal d'être prêts à se mettre en campagne ; mais le vent contraire qui soufflait alors empêcha la réalisation de l'entreprise : fondre sur l'ennemi au moment où ses vaisseaux étaient accablés par la descente ; ce second échec affligea beaucoup Nakhimoff. Vers huit heures, le bruit se répandit que la flotte ennemie venait de jeter l'ancre. Cette nouvelle causa encore un plus profond chagrin au héros de la flotte, à un tel point qu'il était prêt à marcher sur les ennemis par la route de terre, accompagné de ses marins.
Le 2 septembre, la flotte ennemie débarqua ses troupes sur le rivage, et, en même temps, notre armée, peu nombreuse, se concentra sur la rivière
l'Aima, laissant dans la ville le général Moller avec quatre bataillons de la brigade de réserve de la 13 e division d'infanterie, les bataillons de$ régiments Wolynsky et Minsky, et enfin, six bataillons formés par des détachements de marins, qui devaient occuper chaque jour tous les postes dans la ville et remplir d'autres devoirs du service. Aussi la ville, dépourvue de. troupes, tremblait-elle beaucoup.
Notre armée principale, sous le commandement du prince Menschikoff, se mit en marche, le 2 septembre, vers la rivière l'Aima et y occupa une position sûre, choisie par le prince; les réserves de cette armée formèrent quatre bataillons de descente, composés de marins, sous le commandement du capitaine Warnitzky; chaque soir, deux de ces bataillons furent détachés pour la nuit : un bataillon avec quatre pièces de la première batterie mobile de marine dans le hameau de Katschou, pour garder les derrières de notre armée contre une tentative de nuit de l'ennemi ; et l'autre, également avec quatre pièces, pour couvrir la tour de Wolokhoff.
Dans la nuit du 3 au 4 septembre, la position de Katschou fut occupée par le 2 e bataillon de descente, qui, s'y renforçant d'autres détachements, avec quatre pièces, partit le 4 septembre, sous le commandement du capitaine en second Ylinsky , vers la rivière l'Aima, pour se joindre à l'armée principale. Quant à la tour de Wolokhoff, elle fut gardée
par le l* r bataillon de conscrits, sous le commandement du capitaine Kotzebou. v
Le 7 septembre, à 8 heures du matin, la flotte ennemie levait l'ancre d'où elle avait débarqué ses troupes et se dirigeait vers l'embouchure de l'Aima ; en même temps, l'armée des alliés marchait parallèlement avec elle , en longeant le bord de la mer. Vers une heure de l'après-midi, la flotte mouillait en face de l'embouchure de la rivière, et les troupes se disposaient sur les hauteurs, au nord de la vallée de l'Aima.
Dès le matin du 8 septembre, un léger brouillard s'étendait sur la vallée ; la flotte ennemie était disposée sur plusieurs lignes. A une heure de l'aprèsmidi les troupes alliées avancèrent vers l'Aima et ouvrirent le feu contre notre position ; vers deux heures, l'armée russe engagea le combat.
Notre flanc droit fut tout d'un coup attaqué par les Anglais, mais repoussa héroïquement leur attaque; le centre tenait ferme ; mais le flanc gauche, résistant à l'infanterie et à l'artillerie ennemies et aux coups de feu incessants tirés du côté de la mer, était dans une situation difficile. Enfin l'ennemi, après avoir pressé notre armée, fit le tour de son flanc gauche, avec l'aide de son artillerie de marine, et ne nous poursuivit plus. Le prince Menschikoff se décida tout d'abord à se retirer avec l'armée vers Katschou, puis il se recula vers Belbek. Les pertes avaient été considérables de part et d'autre.
Après cette bataille, Sébastopol se trouvait dans
un état d'agitation extraordinaire; chaque jour différents bruits couraient dans la ville: en ces moments tristes elle paraissait se trouver dans une véritable impasse. La rade présentait un tableau très animé par le mouvement des bateaux à vapeur, des navires à rames et par le stationnement des vaisseaux tout le long de la rade, du côté nord de la ville; ils y avaient été disposés afin de pouvoir, au cas où l'ennemi attaquerait nos fortifications du Nord, le repousser et engager avec lui un combat, malgré sa puissante armée. Au même moment, les fortifications du Nord avançaient vers leur achèvement, sous la direction active de l'amiral Istomine et du lieutenant- colonel Todleben; 1,000 à 1,200 matelots y travaillaient.
Le 11 septembre, dès l'aube, cinq vaisseaux delà ligne et deux frégates furent coulés à fond dans le chenal de la rade.
Cependant nos troupes se renforçaient toujours des équipages de la flotte et continuaient infatigablement à fortifier le côté sud de la ville de bastions et de redoutes. Le vice-amiral Nakhimoff fut chargé de la défense de cette partie de la ville ; la partie septentrionale échut au général Krirmiloff ; quant au prince, il était occupé à poursuivre parallèlement l'ennemi, qui avançait entre les hauteurs d'Inkermann vers le côté sud de Sébastopol.
Le 14 septembre, l'ennemi s'empara de Balaklava, occupa le monastère de Saint-Georges, se répandit dans la baie de Khersonèse et, le 20 septembre,
apparut au sommet nord-est de la montagne, entre Kilen-Balka et l'amont de la grande baie, où il se disposa à camper; mais, inquiété durant toute la journée par les bombes, lancées des 3 e et 4 e bastions, il fut obligé de reculer hors de portée des coups de canon.
A cette époque, la garnison de Sébastopol se composait : des vingt bataillons de descente de la flotte, des quatre régiments : Boutyrsky, Moskovsky, Borodinsky et Taroutinsky, d'une brigade de la 13 e division d'infanterie, de deux bataillons de réserve des régiments Wolynsky et Minsky, de deux bataillons de cosaques à pied de la mer Noire, de trois batteries légères des 14* et 17 e brigades d'artillerie, d'un bataillon de sapeurs et d'une centaine d'hommes du 67 e régiment des cosaques du Don. Ces troupes, à l'exception des quatre bataillons de réserve de la 13* division d'infanterie, des deux bataillons des régiments Wolynsky et Minsky et des six bataillons de descente de la marine, avaient déjà pris part à la bataille de l'Aima.
Dès l'apparition de l'ennemi sur le côté sud de la ville, on fit chez nous chaque jour et presque chaque nuit battre la générale, et des exercices de combat eurent lieu sur la colline de Malakoff, en face de laquelle les forces considérables de l'ennemi se concentraient. Le 23 septembre, arriva le régiment Boutyrsky, qui devait servir de réserve aux troupes russes de la colline de Malakoff; il prit position à l'amont de la tour d'Ouchakoff. Le 24 septembre,
un américain qui avait déserté la frégate anglaise arriva sur le bastion; il annonça que les Anglais étaient disposés en face de notre flanc gauche, ayant à Balaklava deux vaisseaux, plusieurs bateaux à vapeur et des navires marchands, et que les Français se tenaient en face de notre flanc droit près de la baie de Khersonèse où stationnaient leurs vaisseaux.
Pendant la période du 25 au 30 septembre se produisirent de notre côté des reconnaissances sur l'ennemi, dans toutes les directions; on fit des sorties ; des volontaires partirent des bastions, et des escarmouches de peu d'importance eurent lieu avec les tirailleurs ennemis. Nos batteries empêchaient l'ennemi, à coup de bombes et d'obus, de construire des lunettes et des bastions; le l ,r octobre, nos troupes, occupant les positions qui leur avaient été désignées, se préparèrent à défendre courageusement Sébastopol. Le 2 octobre, les 4% 5 e et 6 e bastions et leurs batteries ouvrirent une fusillade contre les travaux de siège des ennemis, travaux qui furent par cela même considérablement endommagés : les tours furent brisées et le remblai s'écroula à de nombreux endroits. En même temps, deux vaisseaux anglais échangèrent des coups de feu, sans importance, avec nos batteries du Nord. Le 4 octobre, nos vaisseaux Bessarabia et Gromonossetz, qui stationnaient en position près de la batterie Alexandrovskaia, lancèrent de temps à autre des obus et des bombes contre les ouvrages ennemis.
SOUVENIRS DE SÉBASTOPOL lt
Ce jour-là, pn annonça aux troupes le r esc rit de l'empereur, adressé au prince Menschikoff, rescrit rédigé en ces termes :
« Je remercie toutes les troupes de leur zèle ; dites à nos braves marins que je compte sur eux à terre comme en mer. Ne perdez point courage et espérez en la grâce de Dieu ; souvenez-vous tous que vous êtes russes, que vous défendez votre pays et votre religion, et soumettez-vous entièrement à la volonté de Dieu. Que Dieu vous garde. Mes prières sont pour vous et pour votre juste cause, et mon âme et mes pensées sont avec vous. »
Le 5 octobre, au lever du soleil, après que nos avant-gardes furent revenues des bastions, les premiers coups de canon se firent entendre des batteries françaises; les nôtres leur répondirent vigoureusement.
Ce jour-là, trois batteries anglaises ouvrirent contre la colline de Malakoff un feu croisé très nourri; il sembla à l'ennemi que Malakoff devait succomber, aussi ses attaques devinrent-elles à chaque instant plus vigoureuses ; les défenseurs de Malakoff, méprisant la mort, y répondirent courageusement par un feu formidable de toutes les batteries ; ce n'est que vers midi que notre canonnade commença à s'atténuer. L'ennemi, s'imagina nt nous avoir affaiblis, tenta de s'emparer de la colline...
A partir de ce moment les événements accomplis-
à Sébastopol me sont inconnus, car le 5 octobre 1854 un obus m'emporta le bras droit sur la colline de Malakoff, sous les yeux du général Korniloff, qui me releva et me demanda mon nom ; je fus immédiatement transporté à l'hôpital maritime.