L'EVASION DU PRISONNIER ANDREEFF
J'ai lu dans le journal Rouss y-Invalide l'invitation faite à tous les anciens défenseurs de Sébastopol de fournir des notes et des mémoires concernant ce célèbre siège, qui n'a point d'égal dans les annales de l'histoire. Heureux d'être un des anciens combattants de Sébastopol, je m'empresse de faire savoir où j'ai été à cette époque, ce que j'ai vu et ce que j'ai fait dans les rangs de notre vaillante armée.
Je servais dans le régiment Wladimirsky de la 16 e division d'infanterie. Nous nous mîmes en marche de Moscou pour Odessa au commencement de l'année 1854. Au mois de juin nous partîmes d'Odessa pour les états du Danube, et de là nous arrivâmes sous les murs de Sébastopol. Vers la fin d'août, nous occupâmes nos positions sur la rivière l'Aima, près du village de Bourliouki. De notre place, on apercevait la nombreuse flotte de l'ennemi. Je dois dire, à la vérité, que nos cœurs brûlaient du désir de nous battre et de ne pas permettre à l'ennemi de débarquer sans coup férir sur le sol
russe; mais le 1 er septembre au matin nous aperçûmes les régiments ennemis déjà débarqués sur la rive de Kozloff (Eupatoria), à quinze verstes d'où nous étions.
Jusqu'au 7 septembre, il n'y avait eu aucun engagement, ce n'est que ce dernier jour qu'eut lieu une escarmouche de cavalerie sans aucune importance. Quant à nous, nous n'avions eu qu'un seul désir : nous battre au plus vite possible avec l'ennemi et lui démontrer, preuves en mains, que les Russes savaient encore se battre comme leurs ancêtres s'étaient battus jadis dans des temps difficiles pour notre père le Tzar et notre chère Russie.
Le 8 septembre au matin, l'ennemi commença à s'approcher de nous et, à huit heures, s'engagea la bataille connue sous le nom de l'Aima. Le cœur plein d'amour pour notre chère patrie, nous nous lançâmes courageusement au combat : nous attaquâmes, reculâmes, attaquâmes de nouveau, et, lorsque nous nous fûmes mêlés aux ennemis, nous nous servîmes des baïonnettes. Nos pieds ne tenaient pas à terre, et chacun ne pensait qu'à une seule chose : assommer l'ennemi avec quoi que ce fût et de n'importe quelle façon ; des deux côtés beaucoup de sang coula... Vers quatre heures de l'après-midi, pressés de front et canonnés du côté de la mer, nous commençâmes à battre en retraite, pas à pas, dans un ordre parfait, nous défendant courageusement des attaques de l'ennemi. Pendant
cette retraite, une balle m'atteignit au menton et me traversant la bouche s'envola plus loin en m'emportant plusieurs dents. Je tombai, baigné dans mon sang, et perdis connaissance. Depuis ce moment, Dieu ne me permit plus de me battre en défendant ma patrie. Quand je revins à moi, je me vis dans le camp ennemi. Nous étions déjà au 9 septembre; le 10, des médecins arrivèrent chez nous pour secourir les blessés. Nous fûmes placés derrière la garde à la belle étoile.
En partant pour la guerre, je m'étais juré que je ne me laisserais jamais prendre vivant. Aussi, me voyant tout à coup prisonnier, mon cœur saigna, et je commençai à tirer des plans pour m'enfuir. A force d'y réfléchir constamment, je me décidai à fuir la nuit suivante, craignant qu'on ne nous emmenât plus loin.
Plein de ces pensées, et ayant examiné les lieux et observé les sentinelles, la nuit tombait à peine que je me mis en route en rampant. Après avoir heureusement dépisté les sentinelles, j'atteignis le bord de l'Aima. Je pris quelques instants de repos et, sans réfléchir longtemps, je me déshabillai, j'enveloppai mes vêtements dans ma chemise, je chargeai le fardeau sur mon épaule et me mis à la nage : d'une main je soutenais mes effets et je nageai de l'autre. Arrivé heureusement à l'autre bord de la rivière, je m'habillai et me mis de nouveau à ramper. Bientôt j'entendis les voix des sentinelles ennemies postées en éclaireurs. Avec toutes les précau-
tions possibles, je franchis leur première ligne, et, continuant ma route de la même manière, avec de courts arrêts, je dépassai enfin la dernière ligne de sentinelles.
Ayant remercié Dieu de m'avoir délivré, je partis plus loin et d'un bon pas. Cependant le soleil commençait à se lever et je m'aperçus que je m'étais trompé de direction : j'avais voulu atteindre Bakhtschisarai, et je me retrouvais du côté opposé, sur la gauche. Pour comble de malheur, arrivèrent cinq Tartares qui se jetèrent sur moi. Au cours de leur conversation, je leur entendis répéter souvent le nom de Kozloff(Eupatoria),etje crus comprendre qu'ils avaient l'intention de m'amener à Kozloff et de me remettre aux mains des ennemis. Je les suppliai de me laisser partir, mais ils n'entendaient point de cette oreille. Je me souvins heureusement que j'avais sur moi, cousu sous la doublure de mon manteau, un rouble et cinquante kopecks; je les leur remis de suite et recommençai à les supplier de me laisser en liberté. L'un d'eux, qui comprenait un peu le russe, eut pitié de moi, et intervint en ma faveur auprès des siens qui, enfin, me lâchèrent. Un peu plus loin je trouvai une meule de blé, m'y cachai et y passai toute la journée, sans être vu de personne.
C'est alors que je commençai à m'occuper de ma lèvre arrachée; je la lavai et la pansai avec des morceaux de ma chemise. Par bonheur je m'étais approvisionné d'eau en route : tandis que je ram-
pais, j'avais trouvé une bouteille que j'avais remplie d'eau dans un petit ruisseau voisin.
Durant la nuit suivante, je continuai ma route en m'enfonçant davantage dans les terres, mais déjà beaucoup plus lentement que la première nuit, car j'étais exténué de fatigue. A l'aube, j'aperçus un détachement de cosaques qui traversaient la route. Des larmes de joie me vinrent aux yeux à la vue de mes frères ; réunissant mes dernières forces, je marchai à grands pas de leur côté, agitant un morceau de toile, dernier reste de ma chemise. Ils m'aperçurent tout de suite et accoururent à moi. li m'est impossible d'exprimer la joie que je ressentis à ce moment. Je leur fis voir ma détresse; les cosaques me donnèrent immédiatement une chemise et m'apportèrent de l'eau pour épancher la soif qui me dévorait, et l'officier, après avoir entendu toute l'histoire de mes aventures, du dernier combat et de mon voyage, me donna vingt-cinq kopecks et me fit expédier par deux cosaques à l'hôpital de Simféropol. Là, après la consultation des médecins, on décida de me couper la lèvre ; mais heureusement pour moi, se trouvait alors à l'hôpital le médecin en chef de l'armée russe, Pirogoff. Il donna 1 ordre de ne pas me couper la lèvre, mais de l'entourer de bandes et de compresses, ce que je continuai de faire ensuite pendant une année et demie. Après avoir entendu mon récit, le médecin en chef de l'hôpital, Tzvietkoff, me dit qu'un rapport sur mon compte serait envoyé aux autorités.
De Simféropol, je fus envoyé en convalescence dans Tune des colonies allemandes du gouvernement d'Ekatherinoslav, et je fus nommé dans la quatrième catégorie des invalides et renvoyé dans mon pays natal, où j'arrivai en mars 1856. Sur ma demande, j'obtins une pension de retraite de 52 roubles et 86 kopecks par an, et deux médailles : une en bronze, [en souvenir de la guerre de 1853- 1856, et l'autre en argent pour la défense de Sébastopol.