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LES SÀINT-SIMONIENS A L'OPERA

Pendant près (Tune année, le saint-simonisme fut ballotté entre les réflexions de quelques esprits curieux et les railleries de la multitude; tant qu'enfin, soit que i'âutorité désirât mettre un terme à cette comédie qui pouvait devenir sérieuse, ou que la durée de l'église saint- simonienne eût fait son temps, le ridicule dont elle n'avait pas dédaigné l'appui fut enfin ce qui la ruina.

Les jeunes apôtres voulant mettre en pratique l'un des principe de leur père, qui leur prescrivait de se mêler à la vie mondaine pour y faire pénétrer la doctrine, manifestèrent l'intention d'assister à une représentation du grand Opéra. Le spirituel M. Véron, alors directeur de ce théâtre, toujours attentif à offrir quelque chose de nouveau et de piquant au public, ayant eu vent de l'intention des saint-simoniens, prévint leur désir et leur offrit une loge qu'ils acceptèrent. La composition du public fréquentant l'Opéra était alors assez homogène pour qu'il fût averti du jour où les saint-simoniens se rendraient au théâtre. L'assemblée fut, en effet, des plus nombreuses et très-brillante. Dix ou douze saint-simoniens occupaient l'une des grandes loges des premières, entre les colonnes, dont la balustrade peu élevée laissait presque entièrement à découvert les jeunes apôtres, portant tous la barbe, chose inusitée alors, et vêtus de leur costume uniforme. Habitués, depuis leurs procès, à braver la curiosité publique, ils se trouvèrent comparativement à l'aise au milieu d'un monde choisi qui se pique d'ailleurs de ne rien témoigner de ce qu'il éprouve. Etienne, qui assistait à cette représentation, put observer combien le public se tint en garde contre l'élonnement qu'aurait pu lui causer la présence de ces jeunes enthousiastes, dont la prétention de tout changer se manifestait jusque par l'étrangeté de leurs habits. On affecta de ne pas s'occuper d'eux, comme on évite, par politesse, de suivre du

regard un étranger, et jusque dans le foyer du théâtre, où vinrent les saint-simoniens pendant les entr'actes, on les laissa circuler sans avoir l'air de faire attention à eux, quoique tout le monde s'entretînt à part de leurs prétentions ridicules.

Que cette exhibition de saint-simoniens ait été le résultat du hasard, ou bien d'une combinaison préparée pour mettre en évidence tout ce qu'il y avait d'étrange dans les pratiques extérieures des membres de l'Église de Ménilmontant, toujours est-il que la soirée à l'Opéra fut une épreuve qu'ils ne purent supporter. A compter de ce jour, ils furent obligés de renoncer à leur costume, qui, loin de prévenir en leur faveur, comme ils s'en étaient flattés, les rendit ridicules dans toutes les classes de la société. La doctrine survécut, mais la prétendue institution apostolique qui devait la répandre, ébranlée, dès son origine, par la scission de plusieurs membres importants de la secte, fut à peu de chose près ruinée par le dernier échec quelle reçut au théâtre1.

On ne s'étonnera pas si, au milieu de ces souvenirs littéraires, on s'est tant soit peu étendu sur le caractère des opinions religieuses et philosophiques opposées les unes aux autres, depuis l'athéisme de 1793 jusqu'à ce qu'on est

1 Voici une liste des principaux membres de la Société saint-simonienne : — Le père Enfantin, élève de l'École polytechnique; — Michel Chevalier, de l'École polytechnique, aujourd'hui sénatear; — d'Cichtal, frère du banquier; — Holstein , syndic des agents de change de Lyon; — Barrault, ancien professeur à Sorrèze; — Bazard, instituteur de la Charbonnerie en France; — Desloges, de l'École polytechnique; — Auguste Chevalier, idem; — Duveyrier;- Olinde Rodrigue, agent de change, dont les enseignements furent écoutés pendant quelque temps par Augustin Thierry, le célèbre historien ; par Auguste Lecomte, le professeur d'économie politique. - Comme adhérents dans l'origine, puis comme dissidents à l'époque de

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convenu d'appeler la religiosité de nos jours. La littérature sérieuse, la poésie, quelques romans mêmes, ont reçu la vie de ces opinions diverses. En remontant au delà d'un demi-siècle, et si l'on repasse dans son esprit les écrits sérieux les plus remarquables qui ont paru, on voit apparaître ceux des Bonald, des Chateaubriand, des Royer- Collard, de madame de Staël, etentln le livre de deMaistre. Là, comme on l'a fait observer, le système étrange de ce dernier penseur en a fait surgir deux autres : celui de Lamennais, en vertu duquel cet ecclésiastique prétendait concilier la liberté des peuples avec la théocratie; puis l'idée qu'eut Saint-Simon de rétablir l'ordre et l'unité dans les nombreux rouages de l'organisation sociale, en assujettissant tous les hommes au travail, et en les employant et les rémunérant selon leur capacité. Ces deux systèmes, tout en perdant de leur rigueur primitive, ont cependant laissé quelques traces de leur impulsion dans des esprits d'une haute distinction. Ainsi, quoique Lacordaire et M. de Montalembert aient rompu avec Lamennais lorsque cet homme abandonna sa foi, on sent toujours dans la parole et les écrits des deux éloquents écrivains de V Avenir qu'ils n'ont pas, renoncé à leur devise, Dieu et liberté 7 Que si l'on reporte son attention sur les au-

la retraite de Ménilmontant, il faut compter : Pierre Leroux, Jean Reynaud, Charton, Jules Chevalier, — Carnot, ministre de l'intérieur • en 1848; — Fournel, de l'École polytechnique; — Transon. — Vien- . rient encore : Broet, financier, rédacteur au Journal des Débats; — Xavier Raymond, ayant été employé dans la marine, et écrivant aussi dans les Débats; — Guéroult, rédacteur aux Débats, aujourd'hui rédacteur en chef du journal la Presse; — Canel, rédacteur du Globe. — Deux peintres, P. Justus et Raymond Bonheur, puis un musiciencompositeur, Félicien David, s'étaient associés aux saint-simoniens. — On compter encore Pereire, puis Flachat, Caboche, Broc, Bergier, Brocé, Penekère, Cheruel, etc.

teurs, en assez grand nombre, qui, sans avoir épousé les doctrines saint-simoniennes, n'ont pas échappé complètement à Jeur influence, on rencontre les noms de Pierre Leroux, de Jean Reynaud, celui de George Sand, et d'autres romanciers plus ou moins célèbres.

Il n'était donc pas superflu d'esquisser l'histoire des systèmes religieux , philosophiques et parfois matérialistes qu'ont développé, approuvé ou combattu un groupe de penseurs et d'écrivains aussi remarquables que ceux dont on vient de lire les noms. Cela dit, nous retournerons vers les ombrages de Fontenay-aux-Roses, pour nous reposer au banc de la pépinière.

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