A MARC BOURGERY, LA OU IL EST
Il y a longtemps déjà que nous sommes séparés ; où èles-vous? Sous quelle forme et dans quelles conditions
A MARC BOURGERY 545
votre intelligence agit -elle, maintenant que votre cœur ne peut plus rien faire, puisqu'il n'existe «plus î Depuis que vous avez cessé de vivre, je sens moi-même que les affections et les intérêts qui, vous vous en souvenez peutêtre, me préoccupaient si vivement, parce qu'ils se rapportaient particulièrement à vous, ont perdu de leur importance. Une portion de mon cœur, comme le cerveau et les membres des gens frappés d'hémiplégie, demeure inanimée et presque morte. Mon cœur ne bat plus qu'à contre-mesure, cherchant, mais en vain, à rétablir dans ses pulsations une régularité que votre séparation a détruite.
Ce soir, en rentrant chez moi , l'azur du ciel était dans toute sa pureté, et les étoiles brillaient au firmament ; spectacle admirable qui nous a si souvent ravis tous deux et que je ne revois plus sans penser à vous. Ces étoiles ne m'offrent en réalité qu'un signe qui retrace à mon esprit ce que je vous entendais dire de si intéressant sur l'astronomie, lorsque pendant les longues soirées du mois de juin, nous prenions le frais sur le banc voisin de ce vieux prunier que nous affectionnions. Pendant que vous parliez, je regardais ordinairement l'étoile du soir.
En apercevant cet astre aujourd'hui, il m'a semblé vous voir et vous entendre. Cette belle étoile, en m'ori entant, m'a remis dans la position où nous étions à Fontenay-aux-Roses , lorsque assis sur notre banc favori , je traçais machinalement des cercles sur le sable, et que je mettais toute mon attention à vous suivre dans les immenses excursions que faisait votre intelligence à travers les espaces infinis où roulent peut-être tant de mondes qui nous sont inconnus. Ah ! Marc! ce sont ces nourrissantes conversations qui me manquent. C'est leur inlerruption subite qui, en frappant mon intelligence de stérilité, fait aussi boiter mon cœur, comme je vous le disais. J'ai
beau admirer l'étoile du soir, vous n'êtes plus près de moi quand je détourne mon regard. Je ne puis plus me dire en contemplant cet aslre admirable, ce que je disais à Fontenay : « Je te reverrai demain et lui aussi. »
Serait-ce, par hasard, cette étoile où vous séjournez maintenant?... Mais ma curiosité et mes inquiétudes vous font sourire. De là où vous êtes, vous prenez sans doute en pitié les chagrins d'ici-bas. Votre nature, en changeant, s'est probablement perfectionnée. Environnée comme elle doit l'être aujourd'hui d'une lumière pins limpide, votre intelligence épurée juge de nos tribulations les plus accablantes comme nous sourions ici-bas des pleurs d'un enfant mutin. Là-haut, vous ne sentez, vous n'aimez plus que par l'intelligence; vous n'avez plus de cœur ni de sang qui l'agite; vos sentiments ne troublent plus vos jugements; et admis à pénétrer une partie des grands secrets du Créateur, c'est l'ordre, l'harmonie générale de la création que vous admirez; c'est l'accomplissement des volontés de l'Éternel qui vous occupe , c'est sa gloire seulement qui vous intéresse et à laquelle vous consacrez toute la puissance de votre nouvel amour.
Vous devez vous souvenir, si toutefois des circonstances terrestres aussi futiles peuvent vous occuper encore, de la promesse solennelle que vous nous avez faite lorsque vous viviez de la même vie que nous, de nous donner un témoignage de votre souvenir quand vous seriez dans un autre monde. Mais nous attendons loujoun un signe de vousl Cependant, je me figure que les âmes qui voient intérieurement la splendeur divine ne peuvent ignorer rien de ce qui est en dehors, puisque tout va s'y réfléchir en Dieu; mais il est probable que ces âmes, unies intimement à la justice divine, ne se mêlent des événements humains que dans la mesure qui convient à cette justice même.
A MARC BOURGEHT 547
Si du vaste concert de toutes les parties de la création au sein desquelles vous êtes, je suis pour vous moins que le grain de sable perdu dans les profondeurs de l'Océan, pardonnez cependant à cet atome invisible, à qui la faculté de penser, tout imparfaite qu'elle soit, a été donnée, de tenter encore un effort pour s'élever, par l'intention au moins, jusqu'à cette hauteur intellectuelle où je pense que vous êtes déjà parvenu. Non, il n'y a pas impossibilité absolue à ce que ma pensée parvienne jusqu'à la vôtre; aussi continuerai-je à vous entretenir de ce qui me regarde, car, si vous vous occupez parfois de nous, vous ne devez pas ignorer que la disparition de votre personne de dessus la terre a fait prendre à ma vie une direction inattendue. Insouciant à l'égard des avantages que la plupart des hommes recherchent avec tant de passion, ma vie a été partagée entre le culte d'affections vives, mais durables, et l'étude. Qui mieux que vous, mon cher Marc, a pu reconnaîfre combien cette double disposition m'est propre, puisque c'est pendant les années de notre liaison amicale que l'une et l'autre de ces facultés ont été employées avec le plus d'ardeur et de constance? Reportez votre souvenir sur les années où notre attachement était dans toute sa force, où nous poursuivions, vous vos grands travaux scientifiques, moi mes études littéraires avec une ardeur portée jusqu'à l'enthousiasme ; rappelez-vous ces jours où, à votre retour de Paris, nous nous interrogions avec une curiosité inquiète, sur le résultat de nos travaux de la journée; puis nos longues et fertiles conversations pendant ces doucès fins de journées que nous étions certains de voir se reproduire chaque lendemain. Seriezvous maintenant tout à fait étranger au souvenir que nous conservions du séjour des Nivernaises et de leur familles à Fontenay-aux-Roses? Malgré la grandeur et l'éclat de tout ce qui vous environne, vous reportez sans
doute quelquefois votre pensée sur cette activité de coeur et d'esprit qui s'empara de nous tous, lorsque le neveu de ces dames, le pauvre Joseph, fut atteint du mal qui Ta emporté. Cette harmonie de volontés, cette chaleur d'âme avec laquelle chacun de nous concourait à assister, à soigner le malade, sont, ainsi que les témoignages constants d'amitié des bons habitants de la pépinière, de ces choses dont le souvenir ne peut troubler le calme des âmes de ceux qui ne sont plus.
Oui, Marc , vous avez été tout à la fois témoin et cause des élans les plus énergiques de mon cœur et de mon intelligence; aussi devez-vous savoir que je n'ai jamais plus pleinement vécu que durant le cours de notre sainte amitié.
Après douze ans et plus d'intimité, les inquiétudes, les chagrins qui faisaient saigner votre cœur, altérèrent le cours de nos entretiens. Un éclair de bonheur qui semblait devoir renouveler votre vie brilla à nos yeux, mais bientôt la mort vous a enlevé du milieu de nous.
Vous ne l'ignorez pas, vous étiez mort pour moi avant que vous eussiez cessé de vivre. Mais cette séparation , cette mort anticipée, je l'acceptai avec résignation, même avec bonheur, puisqu'il semblait qu'elle dût faire le vôtre. Mais ce fut pour moi le signal d'une de ces révolutions qui bouleversent deux ou trois fois la vie des hommes.
Deux fois déjà , j'avais refait la mienne profondément troublée, et lorsque nous nous rencontrâmes à Fontenayaux-Roses, quoique ayant dépassé la cinquantaine, retrempé par les voyages, puis par la solitude et le travail, je sentis tout à coup renaître en moi une adolescence, une virilité intellectuelles, qui m'ont donné la force d'achever les nombreux travaux que vous m'avez vu entreprendre.
Aujourd'hui, Marc, il faudrait que je refisse encore ma
A MARC BOURGERY 549
vie. Si l'accomplissement de cette tâche pénible ne dépendait que de mon courage , je n'hésiterais pas à l'entreprendre. Mais quelque vivaceque je sois encore, je me sens mourir, non en moi, mais par les autres.
En réalité , l'homme ne vit que par le passé et dans l'avenir, berçant son esprit entre les souvenirs et l'espérance. A mesure qu'il avance dans sa carrière , le passé s'allonge indéfiniment, tandis que le champ de l'espoir se restreint de plus en plus. Aussi, nous autres, anciens sur la terre, portons-nous plus volontiers nos regards derrière nous que devant Mais quand on est au déclin de la vie, de quelque côté que l'on se tourne, on se trouve isolé , et aussi valides que puissent être encore notre corps et notre intelligence, on cesse véritablement de vivre par le défaut que nous font les au 1res. Que deviennent, en effet, tant de souvenirs, ceux mômes que nous avons conservé avec le plus d'amour, du moment que nous ne sommes plus entourés de témoins des événements qui en furent la source? Ils se changent en regrets. Tel est le sort de ce que notre mémoire a conservé du temps de notre jeunesse et de notre virilité. Le témoignage des autres manque à nos souvenirs, et peu à peu nous arrivons à douter de leur réalité. C'est ce trouble de la mémoire, causé par la mort ou l'éloignement de ceux avec lesquels on a vécu, qui arrôte la vie et prépare une espèce de mort morale dans l'âme du vieillard survivant , quelque libre que soit encore l'exercice de toutes ses facultés. Quant à ce qui lui reste de l'autre partie de la vie, l'avenir, cet espace est si restreint que l'on n'a pas le droit de le blâmer si , après avoir vu le brouillard épais qui obscurcit la première partie de sa vie , il mesure avec netteté le terme - prochain de son existence terrestre et renonce à tout effort pour rentrer dans l'activité d'une vie nouvelle. Mais, voulût-il et pût-il encore tenter cette périlleuse
entreprise, trouvera-t-il, au milieu des générations nouvelles, cet appui, ces encouragements, cette sympathie qui entretiennent chez nous la vie intellectuelle? Il ne doit pas y compter* Non que cette indifférence prenne sa source dans de mauvais sentiments. Mais parce qu'il y a une loi qui veut que chaque génération exerce à son tour l'activité et la puissance qui lui sont propres. Les résultats de cette loi salutaire à l'ensemble de la société, mais si souvent cruelle à l'égard des individus, se manifestent surtout chez les enfants adultes. La plupart quittent la maison paternelle sans trop de regrets : les garçons, impatients de s'ouvrir une carrière; les filles, pour faire un établissement et suivre un mari. Loi salutaire et cruelle tout à la fois, je le répèle, puisqu'en raison des dispositions naturellement opposées des parents et des enfants, l'amour paternel, dans l'opinion des hommes, ne compte que pour un devoir indispensable, tandis que la piété filiale est érigée en ver lu.
Vous voyez, Marc, quelle est ma situation ici-bas depuis que vous n'y êtes plus. Tous les témoins de ma vie antérieure au temps où je vous ai connu sont morts; aucune des personnes que je connais encore n'a même entendu parler de mon père et de ma mère; le souvenir de mes sœurs est presque effacé ; et le vôtre, ainsi que celui de ce pauvre Fontenay-aux-Roses, ne vit déjà plus que dans la mémoire de quelques personnes. En sorte que le brouillard de l'oubli s'épaissit de jour en jour.
Oui, Marc, depuis notre séparation, depuis qu'il afallo renoncer au commerce de cette vie fraternelle, qui s'était établie en votre intelligence et la mienne; depuis enfin que j'ai été obligé de vivre sur mon propre fonds, sans recevoir vos idées, sans vous communiquer les miennes, je deviens inactif et crois ressentir quelque chose du froid de la mort. Mais, poussé par les années au milieu d'un
A MARC BOURGERY 554
océan d'indifférence, de quel droit m'en plaindrais-je?... Je me tais donc au milieu de ce qui m'environne, car icibas la plainte est encore un moyen déguisé d'exprimer ce qui reste d'espérance, et celle que je nourris est hors de ce monde.
Mais, à vous, Marc, qui êtes entièrement dégagé des liens et des intérêts terrestres; à vous qui, malgré les promesses que vous nous avez faites sur la terre, ne nous avez pas répondu, sans doute parce que vous n'en avez pas le droit ; à vous, dont l'esprit correspond, je le crois, avec le nôtre, je confie mes dernières pensées.