SÉJOUR A VERSAILLES
en admirant de splendides couchers de soleil, on se livre à la conversation. Souvent Étienne a passé là de douces et intéressantes soirées, tantôt en s'entretenant des événements de la cour du grand roi avec MM. Dussieu et Soulié, les savants éditeurs du Journal de Dangeau, tantôt écoutant M. Théophile Lavallée, ce Adèle historien de rétablissement de Saint-Cyr et de sa célèbre fondatrice; d'autres fois causant avec M. de Chenevières, homme d'esprit et de goût, ou remontant avec A. Bignan jusqu'aux poésies du vieil Homère, dont il a si consciencieusement étudié et traduit les ouvrages.
Dans cette ville, Étienne a môme retrouvé d'anciens amis : M. Saint-Marc Girardin, qui l'a habitée pendant quelques années, et un camarade d'enfance, M. Nepveu, l'architecte du roi Louis-Philippe, artiste habile, homme d'honneur qui, malgré son grand âge, emploie dans sa retraite toute l'activité de son intelligence à se tenir au courant des travaux de jeunes gens qui se lancent dans la carrière qu'il a si honorablement parcourue, et à prendre connaissance de ce qui se produit de nouveau dans les lettres. Dans le salon de M. Nepveu, sans que rien rappelle l'apprêt d'un cercle littéraire, ceux des assistants qui ont le goût des conversations, solides y trouvent plus d'une occasion de le satisfaire. M. Saint-Marc Girardin qui possède à un si haut degré l'art de traiter avec clarté et agrément les sujets les plus graves, s'y faisait souvent entendre, et plusieurs professeurs, entre autres Jules Gueroult, le frère de madame Nepveu, auteur d'un joli recueil de fables, puis le grave Bouchitlé et l'ardent M. Bersot, prenant part àla rédaction des Débats, donnaient à la conversation des tours variés comme ceux de leur esprit et de leurs connaissances. A ces réunions se joignait parfois madame la comtesse de Chabannes, Anglaise de nation qu'une disposition d'esprit assez rare chez les personnes de son sexe
porte tout à la fois à la recherche des curiositiés historiques et à l'étude des vieux poètes de son pays. A la suite d'un entretien sur ce dernier sujet, madame de Chabannes promit à Etienne de lui faire voir quelques éditions précieuses d'ouvrages anglais qu'elle possède. Parmi les livres qu'elle offrit à sa curiosité, se trouva le volume des poésies de Jacques Ier d'Ecosse, King's Quair, dont il avait entendu parler sans le rencontrer jamais. Madame de Chabannes, en vantant le charme du petit poëme royal, en confia gracieusement le volume à Etienne qui, à peine rentré chez lui, se mit à déchiffrer les vers du roi Jacques, écrits en écossais du commencement du XVe siècle. Poussé, comme s'il n'eût eu que vingt ans, par son insatiable curiosité, en moins de quinze jours le vieil Etienne, dans la crainte de ne pas retrouver ce volume,en copia plus des deux tiers, composai grand'peine un glossaire et traduisit les passages les plus remarquables du poëme. C'est après ce coup de tête qu'Etienne pensa qu'il pourrait encore échapper quelque temps au froid de la vieillesse. Depuis quarante ans, il avait suivi, au moins selon la mesure de ses facultés intellectuelles, le plan de vie qu'il s'était tracé autrefois en lisant suites bords de la Moselle le passage de la Bruyère. En effet, il avait trouvé des ressources suffisantes dans son caractère et son esprit pour vivre honorablement sans charges et sans emplois ; il avait su remplir le vide du temps sans ce que le vulgaire appelle des affaires, les deux sujets de préoccupation qui vieillissent le plus promptement les hommes. Voulant donc mettre à profit ce qui restait de chaleur dans son esprit, il entreprit en janvier \ 857 la composition des souvenirs que l'on vient de lire.
Si, pour réaliser ce projet, Etienne n'eût compté que sur sa mémoire, quelque fidèle qu'elle puisse être, elle eût infailliblement cédé à l'action du temps. Mais une
M. NEPVEU, — Mme DE CHABANNES. — M. BEHSOT. 543
habitude de presque toute sa vie, celle d'écrire le soir ce qu'il avait recueilli d'intéressant pendant la journée, lui fournissant les moyens de présenter les choses telles qu'on les envisageait lorsqu'elles se sont accomplies, de faire parler les hommes comme ils pensaient à telle ou telle époque donnée, Ta encouragé à tracer l'ensemble de ces souvenirs, dont une partie se compose en réalité des espèces de procès- verbaux qu'Etienne a dressés.
Parmi les difficultés que présentait ce travail , celle de donner une apparence d'unité à l'agglomération de tant de circonstances et de personnages indépendants les uns des autres, n'était pas la moindre ; aussi Élienne, ponr s'assurer du degré de clarté et de liaison qu'il avait pu mettre à son récit, eut souvent recours à la complaisance de ses amis par des lectures privées. Dans le cas de ces épreuves, les souffre-douleurs habituels étaient les dames nivernaises, qui supportaient les fautes, les répétitions, les obscurités inséparables d'un premier jet avec une patience égale à leur amitié. Le sujet du livre excitait d'ailleurs leur curiosité; elles n'étaient pas demeurées indifférentes à la commotion littéraire de 1820 , le plus grand nombre de ceux qui y ont pris part ne leur était pas inconnu, et de tous les hommes qui figurent dans ces souvenirs, il en est un, Marc Bourgery, auquel elles prenaient le plus vif intérêt. Le soir où se fit la lecture du chapitre où il est question de cet ami si regretté et des douces relations qui s'étaient établies entre lui et la colonie de Fontenay-aux-Roses , cette portion du récit devint le sujet d'une de ces longues conversations où les souvenirs d'une amitié douce et pure sont évoqués. On revint sur le mérite rare de ce savant dont la carrière fut hérissée de tant d'obstacles ; on rappela toutes les circonstances où il donna tant de preuves de sa bonté et du désintéressement avec lequel il pratiquait son art envers les
pauvres de Fonlenay. Mais les souvenirs devinrent intarissables lorsque Ton rappela les occasions où Bourgery , se dépouillant en quelque sorte de la robe de docteur, lâchait la bride à son imagination et parlait avec verve et un charme d'élocution indicible, sur le premier sujet que faisait naître un mot de la conversation. Il n'était pas jusqu'à ses conjectures en dehors des choses réelles, jusqu'à ces velléités de mysticisme qui n'eussent laissé des traces profondes dans l'esprit de ses amis, et ne jetassent un nuage mystérieux sur sa destinée.
Cette lecture et la cpnversation qu'elle fit naître eurent lieu au mois de juin, le jour du neuvième anniversaire de sa mort. Lorsque Etienne en vint au passage où cet homme prédit en quelque sorte sa fin , et fait aux deux dames et à Élienne la promesse solennelle d'user de tous les moyens dont il pourrait disposer là où il sera après cette vie, pour leur donner signe de son souvenir, il y eut un moment de silence. Pendant les neuf années écoulées, aucun des trois intéressés à l'accomplissement de la promesse du . défunt, n'avait communiqué aux autres les espérances et les mécomptes secrets auxquels l'attente d'un signe quelconque avait donné lieu. Tous trois, persuadés que si leur ami ne leur répondait pas, ils étaient cependant entendus de lui, se soumirent à cette loi mystérieuse.
En se retirant, Etienne, ému, agité môme, fit une course assez longue pendant laquelle toutes les réflexions émises, tous les sentiments exprimés dans la conversation, mirent son esprit dans un tel état de veille, que, rentré chez lui, il passa la nuit à écrire ce qui suit :