‹ Souvenirs de théat̂re, d'art et de critique (volume 2)Chapitre 20 sur 34 · DU BEAU ANTIQUE ET DU BEAU MODERNE · texte numérisé non relu

DU BEAU ANTIQUE ET DU BEAU MODERNE

, Les artistes se plaignent souvent de la laideur de la civilisation moderne. S'il faut les en croire, le Beau, produit de la civilisation antique, ne lui aurait point survécu, et, à part la période appelée Renaissance qui fut un retour vers les idées grecques et romaines, le sentiment de la forme aurait disparu presque complètement du monde.

Nous n'entrerons pas ici dans de longues dissertations esthétiques sur le beau qui se comprend plutôt qu'il ne se démontre. La définition de Platon nous suffit : — Le beau est la splendeur du vrai.

. La civilisation, née dans llnde, traversa TÉgypte, et se fixa en Grèce. Elle se manifesta d'abord par un symbolisme monstrueux et multiple, qui ensuite affecta une raideur hiératique et fut ramené aux types du goût par le peuple éminemment artiste des Hellènes.

La civilisation opéra comme la nature qui va toujours du compliqué au simple, du difforme au beau. L'idée d'un dieu à trompe d'éléphant, à bras de polype, précède le Jupiter de Phidias comme le mammouth précède le cheval.

.Économie de la matière, harmonie des lignes, tel

est le but que se propose la perfection. Faire beaucoup de peu, c'est le rêve de la nature et ce doit être celui de Tart.

L'antiquité grecque et latine avec son polythéisme anthropomorphique eut, au plus haut degré, le sentiment de la forme; le corps humain dont on revêtait les dieux fut Tobjet d'un véritable culte ; la statuaire atteignit le plus haut degré de splendeur, et, sous ce rapport, on peut dire, à la honte du progrès, que depuis deux mille ans et plus, Tart n'a point avancé d'un pas.

Beaucoup même trouvent qu'il a reculé.

Maintenant est-il vrai qu'au point de vue da beau, l'ère moderne soit inférieure à l'ère antique, comme on le prétend, et, dans tous les cas, quelle serait la cause de cette dégénérescence?

La substitution des idées chrétiennes aux idées païennes nous paraît être la raison première de cette dégradation de la forme.

Autrefois le corps humain, proposé comme type du beau, comme suprême effort des configurations de la matière, servait d'idéal régulateur aux conceptions artistiques. En effet, l'esprit ne peut imaginer une forme plus parfaite que celle de l'homme. Les Grecs rapportèrent tout à ce prototype, qui, sous leur ciseau^ avait pris les plus harmonieuses proportions : l'architecture, la céramique, en rappelèrent les lignes, et le poète put dire des Propylées que, sur leur profil s'épanouissait :

Quelque chose de beau comme un sourire humain.

Les colonnes du Parthénon offrent aux caresses de Tœil les gracieuses ondulations d'un corps de jeune vierge, et les amphores font penser, par leurs anses,

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aux bras- des femmes levés au-dessus de leur tête, pour dénouer leurs cheveux ou soutenir quelque corbeille. Le mérite des Grecs dans la poésie et tous les arts, est d'avoir toujours conservé la proportion humaine. Tendant à cet idéal, le plus pur et le plus certain de tous, ils arrivèrent facilement à la beauté, et firent de la matière une chose vraiment divine.

Le christianisme issu des doctrines esséniennes et juives, fut loin de sentir pour la forme cet amour passionné. Les Hébreux, comme on sait, proscrivent les images — c'est-à-dire les arts plastiques — sous prétexte qu'ils poussent à l'idolâtrie, et dans le christianisme, l'élément juif est plus considérable qu'on ne le pense : les premiers chrétiens furent presque tous iconoclastes, et les exploits des martyrs commencent toujours par le bris de quelque Venus ou de quelque Apollon.

Pourtant , dans les Catacombes, on voit des fresques et des mosaïques chrétiennes qui empruntent, quoique gauchement, pour traduire les nouveaux symboles les procédés traditionnels de l'art antique; mais à mesurp que l'on avance, les attitudes se raidissent, les formes deviennent barbares, l'art disparait.

Remarquez que nous avons dit le christianisme, et non le catholicisme. Cette distinction est nécessaire. Sous cette doctrine, le corps non seulement n'est plus l'idéal, il est l'ennemi. Loin de l'exalter et de le glorifier, on l'abaisse, on l'avilit, on le torture, on le tue. C'était un palais, on en fait une prison. L'âme qui se manifestait doucement sous cette belle forme, s'agite et voudrait la rejeter comme la tunique empoisonnée de Déjanire.

La punition devait bientôt suivre ces outrages à la statue d'Adam, pétrie des mains de Dieu même.

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comme type de beauté et d'harmonie; la laideur envahit le monde avec la barbarie.

Les conceptions des arts, si Ton peut donner ce nom à des produits confus que ne dirigerait aucuneesthétique, ne furent plus que des cristallisations obéissant aux nécessités des milieux ambiants. Une nuit épaisse pesa sur l'humanité .

Cette guerre acharnée faite à la chair, qu'excusait peut-être au commencement la réaction contre le sensualisme, porta un coup mortel aux arts plastiques. Heureusement le catholicisme vint au secours de la beauté sacrifiée, et para d'ornements splen-. dides la nudité de la doctrine évangélique. Les traditions de la Grèce furent renouéés, etle polythéisme prêta au culte ses formes gracieuses : le corps, à de certaines conditions peu strictes, fut relevé de Tanathème, et c'est alors qu'eut lieu ce grand mouvement de la Renaissance, contrebalancé aussitôt par la Réforme qui fît revivre l'ancien esprit juif, la haine des images, de la beauté et du luxe.

Le catholicisme païen de la Renaissance offrait les conditions les plus favorables à l'art. L'esprit, sûr de lui-même désormais, n'avait plus pour la matière cette haine craintive : on osa écouter le chant du. rossignol et respirer l'odeur de la rose, sans peur de voir\luire dans le feuillage les yeux du diable, et frétiller autour du tronc sa queue en spirale. Dieu le Père se fit majestueux comme Jupiter tonnant; le Christ emprunta les formes de l'Apollon Pythien et la Vierge Marie, debout sur sa boule d'azur, et le croissant de la lune sous son pied, devint aussi belle et plus touchante que Vénus. Jamais l'âme et le corps ne furent associés dans des proportions plus heureuses. Ramenées à ce type suprêqfiede la beauté morale resplendissante dans la beauté physique , les créa

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