GRAVURE PAR M. ZACHÉE PRÉVOST
La gravure est aux arts plastiques ce que rimprimerie est à la pensée, un puissant moyen de vulgarisation ; sans elle un chef-d'œuvre renfermé au fond d'une avare galerie resterait pour ainsi dire inconnu. Ils sont rares ceux qui peuvent, accomplissant un pieux pèlerinage, visiter les tableaux des grands maîtres dans les églises, les palais et les musées d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre et de France. Malgré la facilité de communication tous les jours augmentée, il n'est pas donné encore à tout le monde d'aller à Gorinthe. Rolne, Venise, Parme, Florence, Naples, Gènes, Madrid, Séville, Londres, Anvers, Bruxelles, Dresde, renferment d'inestimables trésors, éternelle admiration des voyageurs; mais il existe beaucoup d'esprits intelligents, sensibles aux pures jouissances de l'art, qui, pour des [raisons de fortune et de position, par les occupations d'une vie forcément sédentaire, n'auraient jamais connu cer- ^s chefs-d'œuvre de Raphaël, de Titien, de Léonard de Vinci, de Paul Véronèse, sans le secours
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de 1h cravore, dont llnTention a concordé par un paraliélismf proTÎdentîcl a^ec la renaissance des arts, comm^ llmpiimerie avait concordé avec la ^eDaîssu»^e delà pensée. La toile unique, la fresque imxDobOe, înoorporée à sa muraille, se multiplient iDdefiDiment par la gravure^ vont trouver ramateur qui De vient pas à elles, et chacun peut posséder sur le mur de son salon ou de son cabinet, des richesses qui semblaient le domaine exclusif des riches et des puissants de la t^re.
Une belle gravure est plus qu'une copie; c'est une interprétation : c'est à la fois une œuvre de patience et d'amour. U faut que le graveur aime, admire et comprenne son modèle, il faut qu'il s'imprègne de son inspiration, qull pénètre dans les sens mystérieux de son talent, car il ne s'agit pas seulement de reproduire exactement les lignes de la composition, les contours des formes, de mettre à leur place les ombres et les clairs, de dégrader habilement les demi-teintes: il faut, avec une seule teinte noire, rendre la couleur générale du maître, faii*e sentir s'il est clair ou ténébreux, chaud ou froid, blond ou bleuâtre, clair comme Paul Yéronèse ou ténébreux comme Garavage, chaud comme Rubens ou froid comme Holbein, blond comme Titien ou bleuâtre comme le Guide, marquer la diflFérence des tons, indiquer par des travaux variés la valeur relative des objets, exprimer avec le burin la touche âpre ou fondue, le faire uni ou heurté, le tempérament même du peintre ! ce n'est pas là, certes, un médiocre travail, et Ton n'en vient à bout qu'à force d'étude, de soin, de persévérance, de talent, de génie même. Telle planche qu'on admire a absorbé des années de labeur assidu et coûté par conséquent des sommes considérables, qui dépassent presque toijgours et
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de beaucoup la valeur du tableau reproduit \ Les maîtres dessinateurs sont les plus ^isés à graver; leurs contours arrêtés se saisissent facilement ; leurs tableaux, modelés dans une harmonie sobre, ne perdent presque rien à être traduits sur cuivre, et l'on peut même dire que plusieurs d'entre eux, à cause de leurs tons enfumés et rembrunis, sont plus agréables à voir dans de belles estampes qui leur conservent tout leur charme, moins leur dureté de couleur et les altérations du temps.
Les coloristes, par la nature même de leur talent, offrent de plus grandes difficultés; comment traduire avec les dégradations d'une teinte unique ces variétés et ces contrastes de nuances? Quel peintre, par exemple, plus rebelle à la gravure que Paul Véronèse, et où trouver un artiste assez hardi pour aborder avec le burin ce gigantesque tableau des Noces de Cana, la page la plus merveilleuse de cette grande épopée de festins traitée par le peintre vénitien : le Itepas chez Simon le Pharisien, le Itepas chez Lévi\ le Itepas chez Simon le Lépreux? Gomment affronter non seulement cette sérénité lumineuse de sa couleur, mais encore cet immense déploiement d'architecture et de personnages? Gomment renfermer dans un format réduit des compositions qui contiennent tout un monde de figures et de détails?
Ces difficultés n'ont pas arrêté M. Prévost. Mais avant de dire comment il a réussi à les vaincre, nous
1. Le tableau des Noces de Cana a été payé à Paul Véronèse 324 ducats d'or, plus ses dépenses de bouche et un tonneau de \in, soit 1,004 francs 12 cent, de notre monnaie qui, à la puissance actuelle de l'argent , représentent environ 3,888 francs; la gravure que vient d'en faire M. Prévost, a coûté aux éditeurs près de 100,000 francs.