LES KOOES DE GANA
allons tâcher de donner une traduction écrite de ce tableai^ sans rival.
Les noces miraculeuses ont lieu dans un vaste portique ouvert, d'ordre ionique, avec des colonnes de brocatelle rose de Vérone, dont Tentablement soutient des balustrades sur lesquelles se penchent quelques curieux. La table, disposée en fer à cheval, . porte sur un magnifique pavé de mosaïque. Une terrasse à balustres, dont les rampes ornées de boules descendent vers la salle du festin, coupe à peu près la composition en deux zones et Tétage heureusement. De splendides architectures aux frontons de marbre blanc, aux colonnes corinthiennes cannelées, contiennent la perspective et détachent leurs formes lumineuses sur un de ces ciels d'un bleu de turquoise où flottent des nuages d'un gris argenté, comme Paul Véronèse sait si bien les peindre, et qui sont particuliers au climat dd Venise ; un élégant campanile à jour et surmonté d'une statue qui rappelle l'ange d'or du campanile de la place Saint-Marc, laisse jouer l'air et les colombes à travers les arcades.
Au milieu de la composition, à la place d'honneur, rayonne dans sa sérénité lumineuse, ayant à côté de lui sa mère divine, Jésus-Christ, l'hôte céleste, prononçant les paroles miraculeuses qui changent l'eau en vin ; autour de lui sont groupés les convives avec différentes attitudes d'étonnement, d'insouciance et d'incrédulité; dans l'espace laissé vide, au centre du fer à cheval, des musiciens exécutent un concerto, des serviteurs versent Teau des amphores dans les vases où elle se change en un vin généreux. Sur la terrasse du fond, s'agite et s'empresse tout un monde d'esclaves et d'officiers dé bouche, pannetiers, sommeliers, écuyers tranchants, qui appor-
DE PAUL yÉBOKÂSE. 209
tent les mets, découpent les viandes et vont prendre les plats et les aiguières à un grand dressoir disposé sous une. des colonnades; sur lés rampes et les gàrde-fous des toits, s'accoude une foule curieuse qui contemple de loin la vaste cène symbolique.
Malgré Tépoque où le.miracle eut lieu, les personnages sont habillés à la mode du temps de PaulYéronèse , ou dans un goût fantasque qui n'a rien d'antique. Des pédants ont critiqué ces anachronismes de costume, volontaires assurément chez un artiste aussi savant que^ Paul Véronèse*. Un poète s'est chargé de leur répondre, et nous transcrivons ici ses vers qui résument si heureusement le caractère de l'artiste :
Lorsque Paul Vérouèse autrefois dessina ^ Les hommes basanés des Noces de Cana^ Il ne sMnforma pas, au pays de Judée Si par l'or ou l'argent leur robe était brodée. De quelle forme étaient les divins instruments Qui vibraient sous leurs doigts en ces joyeux moments; Mais le Vénitien, en sa mâle peinture, Fit des hommes vivants comme en fait la nature. Sur son musicien on a beau réclamer, Je ne puis pour ma part m'empêcher de l'aimer. Qu'il tienne une viole où. qu'il porte une lyre, ^ Sa main étant de chair, je me tais et j'admire.
La fantaisie du peintre a introduit dans cette immense composition les portraits d'un grand nom-
1. Un des biographes contemporains de Paul Véronèse donne TexpUcation de ces anac^^ronismes, certainement volontaires, de costumes et de personnages. En réunissant autour d'une même table, dans une même fête, et dans un môme sentiment ces convives de conditions, de pays et de religions si diverses, Paul Véronèse, dit-il, a voulu symboliser l'effet de la parole divine qui. devait un jour changer toutes les croyances . comme aux noces de Cana elle changeait Teau en vin, symboliser aussi les destinées futures du christianisme qui devait un jour réunir le monde entier dans une même communion.
{Note de VÉditeur.)