‹ Souvenirs de théat̂re, d'art et de critique (volume 2)Chapitre 29 sur 34 · TRENTE-QUATRE AQUARELLES DE ZIEM · texte numérisé non relu

TRENTE-QUATRE AQUARELLES DE ZIEM

La plaine de Harlem, les moulins d'Amsterdam, Tune avec son horizontalité sur laquelle pose un grand ciel, les autres avec leurs pittoresques collerettes de charpente, sont d'une admirable sincérité d'aspect; on se sent transporté dans le monde des Van de Velde , des Van der Neer , des Van der Heyden.

D'une aquarelle à l'autre, on fait des voyages au long cours, car nous voici en Egypte, sur le Nil, devant l'île de Philœ, à neuf heures du soir, quand le soleil disparait dans les rougeurs embrasées du couchant, et, en retournant un peu sur nos pas, nous sommes au Caire, où nous assistons au départ de la caravane pour la Mecque. Cela nous étonne bien que Ziem ne se soit pas joint aux pèlerins pour aller visiter avec eux la pierre noire de la Caaba et le puits Zem-Zem ; mais il sait que les Orientaux n'aiment pas la peinture, car il s'est contenté de les regarder partir. Il nous donne là un Orient à lui, que n'ont vu ni Decamps, ni Marilhat, ni Delacroix, ni Belly, ni Gérome, car l'art n'est autre chose que l'art ajouté à la nature, et che^: Ziem l'homme a une originalité qui se reflète sur les choses. D'instinct il choisit le point de vue particulier, l'effet rare, l'heure caractéristique, la couleur étrange et spéciale. Sa vérité a quelquefois l'air d'un paradoxe, mais elle n'en est pas moins exacte. Sur le fond réel de la nature, il fait chanter comme un chœur aérien les mélodies de la couleur.

Préface du Catalogue de la vente Ziem. 21 décembre 1838.

BENJAMIN DE FRANGESGO

S'il est des artistes qui cherchent, par tous les moyens, le grand jour de la publicité et prennent autant de soin de leur renommée que de leurs œuvres, il en est d'autres que ce rayon trop vif effarouche et dont la modestie aime à se réfugier dans Tombre ; la louange les gêne comme s'ils ne la méritaient pas; ils s'excusent presque d'avoir du talent et rougissent d'une œuvre charmante comme d'un méfait. M. Benjamin de Francesco, le peintre napolitain, fut une de ces natures délicates et timides; il ne répondait aux avances de la gloire qu'avec une extrême réserve. Il a fallu que la réputation vînt à lui et le relançât jusqu'au fond de sa retraite,

1. Benjamin de Francesco naquit au commencement de ce siècle, à Naples, patrie de Salvator Rosa. Doué d'un vif sentiment de la nature, impressionné de bonne heure par les magnificences de son pays natal, il se lia avec les frères Palizzi, et il fréquentait les nombreux artistes étrangers qui visitent chaque année Rome et Naples.

Ce furent les plages, si pittoresques et si animées, d'une contrée où tout est poétique, qui lui inspirèrent ses charmantes études, dont on reconnaîtra que plusieurs rivalisent heureusement avec les plus précieuses de Bonington. Mais, où il se montra sans rival, c'est dans les imitations de plantes et de fleurs, dans lesquelles l'artiste s'est identifié merveilleusement avec les plus fines délicatesses de ses modèles.

(Note de l'éditeur.)

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autrement il ne serait pas allé à elle. L'art, l'étude, la familiarité de chaque instant avec la nature suffisaient à cet esprit d'élite, qui trouvait sa récompense dans le travail même. S'il l'eût voulu , il eût été célèbre en France comme les Achenbach et autres étrangers habiles, mais non plus que lui, à reproduire les scènes de la nature méridionale. Ses toiles importantes, ses grands paysages historiques sont disséminés en Italie et en Espagne. Naples en compte plusieurs, ornements des palais et des riches galeries. La collection pour laquelle nous écrivons ces lignes et que la vente va malheureus.ement disperser, car, réunie, elle formerait la plus brillante illustration d'un voyage à Naples , se compose d'études gardées dans l'atelier par l'artiste avec un s«in jaloux, comme des notes prises surnature, qu'il consulte en ses incertitudes, et où il trouverait des motifs de tableaux pour la vie la plus longue : la mort seule peut l'en séparer. Aussi M. Benjamin de Francesco vient-il de mourir il y a quelques mois à peine. Ces études , qui sont de véritables tableaux , et que nous nommons ainsi parce qu'elles ont été peintes sur place et devant les objets qu'elles représentent, se divisent en deux séries parfaitement distinctes, et d'une qualité si différente qu'on les croirait de la main de deux peintres de talents opposés. La première contient des vues de Naples, de ses environs et de ses îles semées comme des bouquets sur son golfe merveilleux. M. B. de Francesco possède le don indispensable pour peindre ce radieux climat, le don de la lumière. Il a sur sa palette la gamme des harmonies claires, les bleus tendres, les violets d'améthyste, les blancs ensoleillés, les gris à reflet de perle , et ce vert glauque particulier au cactus et à l'aloès. Sans avoir besoin de repoussoirs

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et d'ombres exagérées dans leur vigueur, il obtient d'étonnants effets de clarté; il donne vraiment la note des pays chauds avec leur intense lumière blanche, leurs mers d'un bleu de saphir, leurs ciels d'un azur transparent, leurs terrains gris, leur poussière d'or et leurs fabriques d'un blanc de craie ou d'un jaune d'ocre. Gela semble naturel. Eh bien, c'est une qualité rare. Les artistes illustres qui ont peint sous ce beau ciel d'où pleuvent des rayons lumineux, semblent avoir fermé les yeux à ce frais enchantement. Salvator Rosa, l'Espagnolet, le Galabrese, sont des maîtres farouches, amis des teintes rembrunies et du bitume, qui ont entassé dans un seul de leurs tableaux plus d'ombre assurément que n'en contenait tout le pays. Cette obstination à ne pas voir ce qui est, nous a souvent étonné.

On peut dire de M. Francesco que c'est le peintre napolitain avec toute sa saveur indigène. Il excelle à rendre ces plages que vient baiser la mer amoureuse, où sèchent les filets, où les barques tirées à terre projettent leur ombre étroite sur les lazzaroni qui dorment; ces rochers dont les stries retiennent les fruits d'or tombés des orangers et des citronniers ; ces montagnes aux plis gracieux que l'éloignement revêt d'un manteau de velours; ces façades d'églises et de monastères sur lesquelles s'étale franchement la lumière et dont les pignons découpent, dans les niches à jour où les cloches s'agitent, des pleins-cintres d'azur; ces maisons aux bannes rayées; ces murailles que dépasse quelque verdure métallique; ces osteries plafonnant de pampres leur portique à colonnes; ces îles pareilles à des baigneuses s'essuyant au soleil, ces voiles glissant sur l'infini bleu comme des plumes de cygne, et à l'horizon cette légère fumée, signature du Vésuve.

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En regardant les peintures de M. Benjamin de Francesco, on trouve faux le. célèbre proverbe : « Voir Naples et mourir, » et Ton dit volontiers : « Voir Naples et vivre, » tant il y a de joie, de volupté et de bonheur dans ces horizons charmants si bien reproduits par l'artiste.

La via delMercato est un tableau des plus curieux. Les hautes maisons à balcons saillants, à stores de couleur s'enfoncent dans la toile avec une illusion de perspective étonnante, rompant la monotonie des lignes par les linges suspendus aux fenêtres; dansle milieu delarue qu'encombrent des boutiques d'acquajoli et de frituriers, des étalages de fruits de mer et de légumes, des cuisines de macaroni, des pyramides de citrons et de tomates, grouille, avec un fourmillement lumineux, une foule bariolée, gesticulant, criant, que dérange à peine le passage des corricoli aux roues écarlates ; les figurines, spirituellement touchées, ont un mouvement si vif qu'elles en sont bruyantes ; il semble qu'on les entende babiller avec la volubilité du patois napolitain, et les motifs de la Muette de Porîici viennent bourdonner à votre oreille.

Quelle vérité dans cette vue de Chiatamone avec le château de l'Œuf, dans ce Port de V Annunziatella, dans cette vue du Palais de la reine Jeanne à Mergellina, et ce panorama de Naples pris de la villa Realel Voici Torre del Greco, Gastellamare, Ischia, Nisita, la rivière de Ghiaja, la grotte de Pausilippe, la place de l'église à Vietri, Baia et son temple de Vénus, Pouzzoles et les trois colonnes de son temple de Jupiter Sérapis, Pompéi et ses ruines, la poissonnière du lac Lucrin , les rochers d'Amalfî , le mont Finestra, la vallée de la Gava, Portici, Sorrente, et tous ces sites délicieux qui s'épanouissent

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autour de Naples ; ils revivent colorés, chauds, lumineux et brillants dans ces vives esquisses de M. Francesco , enlevées avec une certitude et une sûreté de main incroyables. Quelle vierge limpidité de ton, quelle franchise de touche! Tout est fait au premier coup. Sous le pinceau de Fartiste , la peinture à l'huile garde la fleur de la détrempe. Il a aussi cette science de la plantation et cette assiette que possèdent les décorateurs , et qui manquent souvent aux paysagistes. Ses édifices sont d'aplomb, ses ombres tombent juste, et l'on peut marcher sur ses terrains. L'artiste napolitain, on l'a dit déjà et l'on peut le redire, car c'est vrai, a quelque chose de la manière large et facile de Bonington, surtout dans les ciels, les eaux et les plages marines. Gomme le peintre anglais, il sait remplir un cadre avec rien, et ce cadre n'est pas vide. Après avoir parcouru ces toiles, il nous semble revenir de Naples. ^

Maintenant, passons à la seconde série d'études. Chose étrange! cet artiste qui improvise d'une main si alerte et si sûre, distribuant ses tons par larges touches à effet est, en même temps, l'observateur le plus patient et le plus minutieux. Il s'assoit devant une touffe de plantes, un tronc d'arbre, un rocher, une broussaille, le premier coin de nature venu, et le voilà peignant avec autant de vérité, de scrupule et de talent qu'aurait pu y en mettre Delaberge, qui faisait soixante-quinze études pour un chardon; des bardanes, des mauves, des asphodèles, des ciguës, des orties, des coquelicots, des ronces, des lambrunches, des lauriers-roses, des aloès, des cactus, toutes sortes de folles herbes poussant à l'aventure dans les endroits déserts; des salicaires, des joncs, des nénuphars étalant leurs larges feuilles visqueuses sur l'eau en relevant leurs flour? blanches et jaunes.

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