BENJAMIN DE FRANCESCO
On ne saurait rien imaginer de plus délicat, de plus juste, de plus exact, de plus parfait; un botaniste nommerait sans hésiter chacune des plantes qui forment ces délicieux fouillis, d'une couleur tendre et charmante. Gomme dans une eau-forte de Blery ou de Bodmer, on distingue, sans que le détail fasse tort à la masse, les nervures des tiges, les aisselles des branches et les dentelures des feuilles, le pédoncule des fleurs, tout Tinfîni de la nature regardée de près. C'est à la fois de la botanique et de la peinture dans le meilleur sens du mot, car, sur la précision, M. Benjamin de Francesco a su placer l'effet. Nous n'aurions jamais cru la vivacité napolitaine capable de cette patience hollandaise. Pour rencontrer de pareilles délicatesses , il faut remonter jusqu'à Otho Marcellis ou Abraham Mignon.
Préface du Catalogue de la \eiite. 26 mars 1870.
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Tl se présente rarement à l'admiration des connaisseurs une collection de tableaux ayant cette certitude d'origine, cette unité de but et ce cachet d'authenticité irrécusable. Parmi ces tableaux, tous peints sur cuivre et d'une conservation étonnante, huit sont de David Teniers et composent la première série; les douze suivants, formant la seconde, ont pour auteurs Van Herp, Gentil et Van der Meulen. Les uns et les autres sont encadrés de merveilleuses bordures d'une délicatesse inouie d'exécution, par J. Van Kessel. Mais d'où viennent ces chefs-d'œuvre inconnus? diront le^ amateurs toujours méfiants. Oh! ne craignez rien. Ils ont leurs papiers, leurs parchemins, leurs titres, leur généalogie comme des grands d'Espagne de première classe, qu'ils sont, en effet, dans la noblesse et dans l'art. Le garde des archives de la maison de Villafranca, don José Hojos, leur donne le certificat d'origine, que nous transcrivons en lui laissant sa forme . héraldique. « Gomme garde que je suis de la maison de Votre Excellence, j'ai examiné, par votre ordre, les documents qui peuvent avoir rapport avec l'origine des tableaux et des tapisseries des Moncada dans la maison. 11 en résulte que, par le
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mariage de Don Fernando d'Aragon et Moncada, huitième duc de Montalto et de Bivona, prince de Paterno, etc., etc., célébré Fan 1664, avec Dona Maria Teresa Fajardo . et Rivera , septième marquise de Los Vêlez, sixième marquise de Molina et de Martorell , les tableaux et les tapisseries des Moncada vinrent à la maison des marquis de Los Vêlez. Leur fille, Dona Gatalina d'Aragon, et Moncada Fajardo et Rivera, huitième marquise de Los Vêlez, septième marquise de Molina et neuvième duchesse de Montalto, épousa Don Fadrique Alvarez de Toledo Osorio, huitième marquis de Villafranca, cinquième duc de Ferdinanda, troisième marquis de Valeluego, etc.. Dans le testament de Don Antonio Alvarez de Toledo, marquis de Villafranca, etc., daté du 13 février 1774, devant Técrivain public, Miguel Tomas Paris, il déclare que son ayeule, Dona Gatalina d'Aragon et Moncada, lui ordonna que les tableaux et tapisseries des Moncada fussent conservés dans le majorât de la famille où ils sont restés jusqu'à ce jour. »
Voilà des tableaux qui ont leurs passe-ports bien en règle, car il faut leur rendre cette justice qu'ils ne s'en sont pas servis pour courir le monde; d'ailleurs, s'ils en avaient eu la fantaisie, ils n'auraient pu se la passer, étant enclavés dans le majorât, fixés pour toujours au mur féodal de la grande maison dont ils furent l'honneur et l'ornement, vinculados (enchaînés), comme dit l'énergique expression espagnole. C'est pour cela que tant de chefs-d'œuvre ont été si longtemps prisonniers au-delà des monts. Ce mot de Louis XIV : « Il n'y a plus de Pyrénées, » ne s'étendait pas jusqu'aux arts.
Des révolutions politiques, des changements de mœurs, l'invasion des idées modernes, ont rendu la
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liberté à bien des œuvres remarquables condamnées jusqu'à présent à une obscurité relative dans de grands châteaux déserts et des palais abandonnés, que visitent à peine de loin en loin leurs nobles propriétaires. C'est le cas de la collection unique pour laquelle nous écrivons ces lignes.
Ces tableaux furent peints dans les années 1663 et 1664, par ordre de Don Ferdinand d'Aragon et Moncada, duc de Montalto et de Bivona, grand seigneur napolitain, descendant de la famille Moncada, qui maria sa fille Dona Gatalina d'Aragon avec Don Fadrique Alvarez de Toledo, marquis de Villafranca, seigneur espagnol, et c'est ce mariage qui fit passer en Espagne, dans la famille des Villafranca, cette suite de peintures également intéressantes au point de vue de l'histoire. Don Ferdinand d'Aragon, en commandant ces peintures aux habiles artistes qui les exécutèrent, avait pour but de perpétuer la mémoire des hauts faits de ses aïeux. Il comptait des héros parmi ses ancêtres, et il en était fier, orgueil bien légitime. Ces Moncada chevaleresques avaient l'instinct de défendre, de sauver et de marier des reines. Et ce sont ces légendes, parfaitement authentiques, qu'on prendrait pour des épisodes d'Amadis des Gaules ou de Florimart d Hyrcanie^ qu'ont illustrées Teniers, Van Herp, Gentil, Van derMeulen, et que Van Kessel entoura de bordures peintes dont nul cadre ne saurait égaler la valeur.
Un court résumé des faits historiques est peut-être nécessaire à l'intelligence de ces compositions qui se succèdent, et forment suite comme les illustrations d'un livre dont on n'aurait pas le texte, et que les brèves inscriptions latines placées au bas.de chaque cadre n'expliquent pas suffisamment. Nous
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puiserons ces renseignements dans le livre publié en 1657, par le père Don Giovanni Agostino délia Lengaglia, sur Thistoire et la généalogie de la famille Moncada, et dédié à Don Louis Guillaume de Moncada, prince de Palerme, duc de Montalto et de Bivona, qui fut vice-roi de Sicile et de Sardaigne. Les huit tableaux de Teniers représentent l'épisode de la vie de Don Antonio Moncada, comte d'Aderno, qui, se trouvant, en 1410, au service de la reine Blanche de Sicile, fut nommé, par celle-ci et les grands du royaume, général en chef pour combattre les rebelles, commandés par Don Bernard Cabrera, comte de Modica, qui était parvenu à bloquer la reine dans son château de Palerme. Il la délivra, réussit à l'embarquer et à la mettre en sûreté dans la forteresse de Syracuse. Il attaqua ensuite les rebelles, les dispersa, et pacifia la Sicile. Il remit la. reine Blanche sur le trône, laquelle, reconnaissante de si grands services, le combla d'honneurs.
Dans la seconde série, peinte par Van Herp, Gentil et Van der Meulen, qui se compose de douze tableaux, il s'agit encore d'une reine jolie, innocente et persécutée. Ces Moncada semblent se donner la mission de protéger et de sauver les reines en péril. A leur héroïsme se joint une galanterie hautaine et soumise, bien digne d'une telle race. Ce rebelle, Don Bernard Cabrera, comte de Modica, était en même temps un amoureux : il en voulait autant aux charmes de la -reine qu'à son pouvoir. Le palais pris d'assaut, il se coucha dans le lit de Blanche, mais, ajoute finement le père Don Giovanni Agostino délia Lengaglia, la colombe était envplée; il eut le nid et non l'oiseau. Ces conspirateurs éperdument épris nous plaisent, et la déclara-
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tion d'amour à main armée a quelque chose d'héroïque : l'émeute-madrigal, Ovide n'avait pas prévu cela dans son Art d'aimer.
Passons à la seconde série, peinte par Van Herp, Gentil et Van der îVfeulen. encadrée comme la première de riches bordures dues au pinceau délicat de J. Van Kessel. Les tableaux qui la composent représentent un épisode de la vie de Don Guillaume Raymond de Moncada, troisième du nom, comte d'Agosta (1384). Ce seigneur sicilien, désirant le mariage de la reine Marie de Sicile avec Don Martin d'Aragon, petit-fils du roi Pedro d'Aragon, et la trouvant dans le château d'Ursino de Gatane, prisonnière du comte Artal de Alagon, qui la voulait marier avec le duc Visconti de Milan, la délivra, la mit en sûreté dans son château d'Agosta, puis se rendit en Espagne, se présenta au roi Don Martin d'Aragon, et obtint de lui le mariage qu'il désirait. A son retour, il pacifia la Sicile, tant par la force que par la clémence, fut comblé d'honneurs et nommé grand connétable.
Avec ce court sommaire, les chapitres de ce roman, d'une scrupuleuse exactitude historique, deviennent aisément intelligibles, et l'intérêt des peintures, si remarquables par elles-mêmes, en augmente d'autant. Mais, diront les amateurs, qui ne connaissent, et ils sont bien dans leur droit, David Teniers le jeune que comme un peintre de kermesses et de tabagies, comment cet artiste, qui excelle à rendre des paysans de Flandre buvant de la bière dans des vidrecomes ou fumant de longues pipes de terre blanche, a-t-il pu exécuter pour un grand seigneur ces sujets héroïques si en dehors de sa manière habituelle? Gela n'est pas vraisemblable !