‹ Souvenirs de théat̂re, d'art et de critique (volume 2)Chapitre 6 sur 34 · CO SHAKSPEARE AUX FUNAMBULES · texte numérisé non relu

CO SHAKSPEARE AUX FUNAMBULES

Pierrot fait son entrée chez la duchesse; il a déjà saisi Tesprit de son rôle, il est plein de sang-froid, de dignité et de convenance ; il salue aussi bien qu'un maître à danser ou un chien savant ; il offre la main aux dames et fait tenir son lorgnon entre Tarcade sourcilière et Torbite de son œil comme un lion du boulevard de Gand. C'est surtout auprès de la duchesse qu'il faut le voir ! comme il se penche gracieusement au dos de son fauteuil ! comme il lui gazouille à l'oreille mille riens charmants et lui dépeint en traits de flamme l'amour qu'il sent pour elle! Au milieu de sa plus belle période. Pierrot s'arrête subitement, ses faux favoris se hérissent d'horreur, son rouge tombe, son claque palpite d'épouvante, les manches de son frac raccourcissent ; une voix sourde, étouffée comme le râle d'un mourant, murmure la phrase sacramentelle ; marrrchand (V habits! Une tête sort du parquet; plus de doute, c'est lui, c'est le spectre. Pierrot lui pose le pied sur le crâne et le fait rentrer sous le plancher, en lui disant, comme Hamlet à l'ombre de son père : Allons ! paix, vieille taupe ! Puis il continue sa déclaration avec une résolution héroïque. Le spectre ressort de terre à quelques pas plus loin; Pierrot le renfonce une seconde fois d'un si vigoureux coup de talon de botte, que le fantôme se tient tranquille quelque temps.

Pierrot, se croyant définitivement débarrassé de l'apparition vengeresse, se livre à l'excès d'une joie convulsive. Il danse des galops frénétiques, exécute des cachuchas échevelées. Quand il a bien dansé, il a chaud, et veut prendre une glace; ô ciel ! le spectre se présente tenant un plateau de rafraîchissements, et comme Pierrot avance la main, il lui murmure d'un ton plus sépulcral encore que les

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autres fois : marrrchand d'habits, — Ici s'engage entre la gourmandise et la poltronnerie de Pierrot une de ces luttes si vraies et si profondément comiques, que Debureau excelle à rendre. Enfin, la gourmandise l'emporte, il choisit une superbe glace panachée de mille couleurs qui se change en feu d'artifice sous ses lèvres coupables, et lui cause un tel saisissement qu'il avale la cuiller.

Cette terrible soirée se termine enfin. — Pierrot, malgré les apparitions importunes du spectre, a su toucher le cœur de la duchesse, et il espère devenir bientôt le plus heureux des mortels. — Le souvenir du marchand d'habits si traîtreusement assassiné lui revient bien quelquefois à l'esprit, mais il le chasse au moyen d'une grande quantité de petits verres de diff'érentes liqueurs. — Le frac vert pomme brille toujours d'une ineffable splendeur, le pantalon à la cosaque continue à faire l'envie des négociants de contremarques. — Il faut i'avouer, à la honte de la morale et de la nature humaine. Pierrot est heureux; il obtient les plus grands succès dans le monde, il gagne au jeu, ce qui lui permet d'acheter des cigares à paille, des gants de filoselle, et des favoris d'une autre couleur. — Son oreiller n'est pas l'embourré par les épines du remords ; mais hélas ! rien ne s'écroule vite comme la prospérité qui n'a pas la vertu pour base. Pierrot en allant dans le monde en a pris les vices élégants. Son amour pour la duchesse ne l'empêche pas d'entretenir quelques danseuses de l'Opéra, et le pauvre diable se trouve bientôt réduit aux dernières extrémités. Il n'a plus d'autre ressource que de vendre ce délicieux frac couleur d'espérance qui lui a valu de si beaux succès, et ce prodigieux pantalon

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qui dissimulait si pompeusement ses jambes sans mollets.

Ici se trouve une situation dramatique de la plus haute portée, et d'une effrayante profondeur philosophique. Pierrot, tourmenté par le souvenir de son crime, n'ose pas appeler un marchand de peur de faire paraître l'effroyable vision. En effet, le fantôme, comme évoqué, passe dans la rue en râlant d'une voix enrouée comme quelqu'un qui aurait la bouche pleine de terre : marrrchand d'habits l Pierrot va bravement au spectre, et lui propose avec une hardiesse que n'aurait peut-être pas eue don Juan, d'acheter en bloc le frac, le gilet, le pantalon et le chapeau ; le spectre fait signe qu'ils sont bien usés, et offre trente sols du tout. — Pierrot, après l'avoir appelé voleur, consent au marché, et lui remet les hardes; alors le spectre prétendant que les effets sont à lui, ne veut pas lui donner les trente sols. La fureur de Pierrot ne connaît plus de bornes ;^ il détache un coup de pied superbe dans les jambes du fantôme, le coup de pied est suivi d'une série de coups de poing dan^ les yeux et l'estomac; l'ombre pour se défendre, retire le sabre qui lui traverse la poi4,rine, et s'escrime de son mieux, mais Pierrot se débat si vaillamment des pieds et des mains, qu'il reprend les habits et reste maître du champ de bataille.

Malgré cette victoire la position de Pierrot n'est pas sensiblement améliorée. 11 n'a pas d'argent; que faire ? Pierrot s'avise ici d'une ruse digne des Mascarilles et des Scapins de Molière. Il va trouver Gassandre et lui dit : Voyez, les corsaires barbaresques m'ont arraché la langue; donnez-moi un peu d'argent s'il vous plaît I — Que diable, me contes-tu là? répond Gassandre surpris* Gomment

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peux-tu parler, si tu n'as pas de langue? — Oh! Monsieur, je n'en ai que tout juste pour implorer la pitié des honnêtes gens. Gassandre, touché de cette réponse, donne quelque monnaie à Pierrot. Voyant que la ruse a réussi. Pierrot ne tarda pas à se représenter sous la forme d'un aveugle. Mon cher monsieur Gassandre, j'avais oublié de vous dire que ces mêmes corsaires barbaresques m'ont aussi crevé les yeux. — Gomment fais-tu donc pour me suivre si exactement, si tu n'y vois clair ? — Mon doux maître, j'y vois assez clair pour discerner les âmes sensibles. — Allons, ta situation me touche, répond Gassandre, voici une pièce ronde, et va-t'en. — Pierrot s'en va, mais il roule dans son esprit un dessein plus vaste, et digne du plus haut courage; il veut prendre la bourse tout entière. Pour exécuter ce louable projet, il ôte ses bras des manches de sa souquenille, de façon à imiter un amputé, et se promène sur le théâtre en les faisant voltiger comme deux ailerons de pingouin. — Monsieur Gassandre, monsieur Gassandre, les méchants Turcs m'ont aussi coupé les bras. — Voilà qui est fâcheux, mais que veux-tu que j'y fasse? Pendant ce dialogue Pierrot insinue sa main dans la poche de Gassandre qui s'aperçoit de la manœuvre, et s'écrie : — Gomment, canaille, tu dis que les Turcs t'ont coupé les bras, et en voici un dans ma poche ! — Vous avez mon bras dans votre poche, mon pauvre bras que j'ai tant cherché! — Vous êtes un fier drôle. — Retenir comme cela les bras des gens ; avec cette mine honnête l'on ne vous aurait pas cru capable d'une pareille infamie ; voler des bras, vous allez me suivre chez le commissaire de police. — Inutile de dire que Pierrot en retirant sa main de la poche de Gassandre, n'y laisse pas la bourse. Avec l'argent de

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Cassandre Pierrot redevient plus brillant que jamais, et déploie une telle amabilité qu'il obtient la main de la duchesse. Le mariage va se célébrer. Pierrot ivre d'Drgueil, s'avance en tête du cortège, tenant sa blanche fiancée par le bout effilé de ses jolis doigts ; tout à coup un long fantôme surgit par le trou du souffleur et repète d'une voix stridente la phrase fatale : marrrchand d'habits! Pierrot, hors de lui, quitte sa fiancée, s'élance sur le spectre, et lui donne ce qu'on appelle en style populaire un bon renfoncement, puis il s'asseoit sur le trou du souffleur pour boucher hermétiquement l'ouverture et contenir le spectre dans les régions caverneuses. La mariée est très étonnée de ces procédés étranges, car l'ombre n'est visible que pour le coupable Pierrot; elle vient le prendre par la main, l'oblige à se relever et à marcher vers l'autel. Aussitôt le spectre reparaît, enlace Pierrot dans ses longs bras, et le force à exécuter avec lui une valse infernale plus terrible cent fois que la célèbre valse de Méphistophèlès, si merveilleusement dansée par Frédéric Lemaitre. L'assassiné serre l'assassin contre sa poitrine de telle sorte que la pointe du sabre pénètre le corps de Pierrot et lui sort entre les épaules. La victime et le meurtrier sont embrochés par le même fer comme deux hannetons que l'on aurait piqués à la même épingle. Le couple fantastique fait encore quelques tours, et s'abîme dans une trappe, au milieu d'une large flamme d'essence de térébenthine. La mariée s'évanouit, les parents prennent les attitudes de la douleur et de l'étonnenient, et la toile tombe au milieu des applaudissements.

Ne voilà-t-il pas un étrange drame, mêlé de rire et de terreur? Le spectre de Banquo et l'ombre d'Hamlet n'ont-ils pas de singuliers rapports avec

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Tapparition du marchand d'habits, et n'est-ce pas quelque chose de remarquable, que de retrouver Shakspeare aux Funambules? Cette parade renferme un mythe très profond, très complet, et d'une haute moralité, qui ne demanderait que d'être formulé en sanscrit, pour faire éclore des nuées de commentaires. Pierrot qui se promène dans la rue avec sa casaque blanche, son pantalon blanc, son visage enfariné, préoccupé de vagues désirs, n'est-ce pas la symbolisation de l'âme humaine encore innocente et blanche, tourmentée d'aspirations infinies vers les régions supérieures? J^a poignée du sabre qui semble s'offrir d'elle-même à la main de Pierrot, et l'inviter parle scintillement perfide de son cuivre jaune, n'estelle pas un emblème frappant de la puissance de l'occasion sur les esprits déjà tentés et vacillants? La promptitude avec laquelle la lame entre dans le corps de la victime démontre combien le crime est facile à commettre, et comment un simple geste peut nous perdre à tout jamais. Pierrot n'avait en prenant le sabre d'autre idée que de faire une espièglerie ! Le spectre du marchand d'habits sortant de la cave, montre que le crime ne saurait être caché, et lorsque Pierrot fait replonger dans la cave à coups de bûche l'ombre de la victime plaintive, l'auteur n'a-t-il pas indiqué de la manière la plus ingénieuse que les précautions peuvent quelquefois retarder la découverte d'un forfait, mais que le jour de la vengeance ne manque jamais d'arriver. Le spectre symbolise le remords de la façon la plus dramatique et la plus terrible. Cette simple phrase : mm^^rchand d' habits I qui jette une terreur si profonde dans l'âme de Pierrot, est un véritable trait de génie, et vaut, pour le moins, le fameux «// avait bien du sang)y de Macbeth. C'était le cri que poussait la victime au

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moment du meurtre; les paroles, Taccent en sont restés ineffaçablement gravés dans la mémoire de Tassassinl Et cette scène de la déclaration, où l'ombre grogne sous le parquet, et lève la tête de temps en temps, n'indique-t-elle pas de la manière la plus sensible que rien ne peut faire taire le remords au fond du cœur du criminel ? Il a beau s'étourdir, s'enivrer de vin et d'amour, toujours le spectre est là, il sent à l'épaule le souffle intermittent et glacé qui lui chuchotte : marrrchand d'habits! Le détail de la glace qui se change en feu d'artifice montre que, pour le criminel, tout devient un poison, et que ce qui rafraîchit la bouche de l'innocent brûle le palais du scélérat : de plus, c'est une indication préparatoire des feux éternels de l'enfer auxquels le meurtrier doit être livré. La scène où Pierrot affronte hardiment la présence du spectre et veut lui vendre les habitg qu'il lui a volés, montre par son audacieuse énormité que le dénouement approche et que les feux de Bengale se préparent dans le second dessous. Pierrot, comme Don Juan, provoque la colère céleste, il est arrivé au dernier degré de l'endurcissement ; aussi, quand il va épouser la princesse, le spectre vengeur reparaît, et cette fois il ne peut plus le faire rentrer dans la trappe qui l'a vomi. Allégorie très fine qui démontre que tôt ou tard le crime se découvre, malgré l'audace, la présence d'esprit et le sang-froid du meurtrier. Cette valse infernale, où la pointe du sabre qui traverse le corps du marchand d'habits entre dans la poitrine de Pierrot et le perce de part en part, nous enseigne que les hommes sont punis pai* leur crime même, et que la pointe du couteau dont le meurtrier frappe sa victime, pénètre dans son propre cœur encore plus profondément. La surprise des

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ents à la vue de ce prodige, fait voir clairement langer qu'il y a pour des duchesses d'épouser des PTots sans prendre d'informations, et invite les dateurs à mettre plus de circonspection dans PS relations sociales. — Connaissez-vous beaup de tragédies qui supporteraient une pareille ilyse?

{Revue de Pnria^ 4 septembre 1812.)

11 n'est personne qui ne se soit dit, en assistant a la représentation de quelque opéra ou de quelque ballet : « Il est vraiment regrettable que tant de splendides décorations, tant de charmants costumes, tant de cortèges magnifiques, disparaissent- sans laisser de trace. » Tout ce luxe, toute cette féerie, tout cet art dépensé en pure perte, toutes ces richesses prodiguées, qui doivent, la vogue passée, s'ensevelir à tout jamais dans la poussière des magasins, inspirent une pensée de regret au spectateur le plus indifférent. Les tableaux du peintre vont, fixés par un solide vernis, défendus par un cadre d'or, orner les murailles d'une galerie ou d'un musée; les vers du poète, multipliés par l'impression, ne peuvent plus périr; le papier de musique garde fidèlement les impressions du compositeur ; mais les beaux paysages fleuris et verdoyants, les palais à colonnades infinies , les vastes horizons échappés à la brosse du décorateur, sonteff'acés par l'éponge impitoyable dès que la note d'or ou d'argent s'est élancée des lèvres du chanteur ou de la ranlairice jusqu'aux frises du théâtre ; il n'en reste pas plus trace que de la fusée étincelante éteinte dans l'azur de la nuit. Cette pirouette

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aérienne, cette pointe fine et sûre comme une flèche plantée dans le but, aussitôt qu'elle vient d'être exécutée par la danseuse est perdue à tout jamais. Qui possède aujourd'hui une fioriture deMalibran, un rond de jambe de Bigottini? L'œuvre du chanteur et de la danseuse s'évanouit tout entière avec eux, et il faut, pour en retrouver l'impression vivante, aller feuilleter les mémoires et les feuilletons du temps, et encore vous ne trouvez là que des descriptions incomplètement indiquées, comme on les fait lorsqu'on parle de choses que tout le monde connaît; beaucoup de détails, d'ailleurs, ne peuvent être compris qu'à l'aide du dessin.

Ces réflexions nous ont amené à penser qu'il y aurait à faire un beau livre sur l'Opéra, — et par l'Opéra nous entendons la scène lyrique, que l'on y chante du français ou de l'italien, qu'on y parle avec la voix ou avec le geste ; — un livre qui serait à la fois un libre tto, un feuilleton et un album, où la gravure viendrait en aidje au texte et le texte à la gravure; où l'on verrait, à l'angle d'une page, dans une tête de lettre, le long d'une justification, se dessiner une décoration, une marche , un costume, quelque détail curieux et caractéristique de l'ouvrage.

Ainsi, seraient conservés mille aspects, mille particularités de mise en scène qui s'oublient bien vite et dont la tradition ne peut plus se retrouver. De beaux portraits gravés au burin, comme on grave en Angleterre , conserveraient , avec la garantie d'une ressemblance authentique , tous ces jolis visages, avec le costume de leur rôle favori. A la vivacité et au piquant d'un feuilleton contemporain, nous voudrions joindre le sérieux et le luxe d'un livre dont les feuillets ne doivent pas être éparpillés

par le vent de la publicité, et qui peut espérer de prendre un jour une place dans les bibliothèques. — Mozart, Rossini, Meyerbeer, Halévy , Auber,Bellini, — Allemands, Français, Italiens, quiconque a fait un chef-d'œuvre ou seulement obtenu un succès, est de notre compétence. Nous ne dédaignerons pas le ballet; ce poétique et facile délassement fait à souhait pour le plaisir des yeux et de Tillustration ; nous ferons quelques excursions même à l'Opéra- Gomique, lorsque nous y serons attirés par quelque joli ouvrage ; enfin, nous tâcherons, avec le crayon et la plume, de faire une galerie complète des théâtres IjTiques sous le triple rapport du poème, de la musique et de l'illustration ^

{ProspectiLS de V ouvrage.)

C'est le 29 février 1836, qu'a été représenté àl'Académie Royale Topera des jÉTw^t^eno^s, paroles de M. Scribe, musique de M. Meyerbeer. Certes, il y avait de la hardiesse à transporter sur la scène lyrique les disputes religieuses des catholiques et des huguenots, et les massacres de la Saint-Barthélémy pouvaient paraître de médiocres sujets de cavatines et de grands airs. M. Scribe, s'aidant de la Chronique du temps de Charles IX , de Prosper

1. Ce programme ne fut pas complètement rempli, car aucun chapitre des Beautés de V Opéra n'a trait à l'Opéra Comique. Nous recueillons ici ceux qui appartiennent à Théophile Gautier.

(Note de l éditeur,)

Mérimée, sut, avec l'habileté qui le caractérise, tourner victorieusement les difficultés du sujet. Meyerbeer, grâce à sa position d'Israélite, put conserver son impartialité entre les deux partis, et faire chanter également bien les partisans du Pape et ceux de Luther.

Adolphe Nourrit, au jeu si dramatique, symbolisait le protestantisme sous le nom de Raoul de Nangis ; le catholicisme était représenté sous les traits de Valentine par la belle et regrettable Gornélie Falcon, dont l'héritage a été récueilli par madame Nathan-Treillet qui, certes, y avait plus d'un titre.

Au lever du rideau, de jeunes seigneurs jouent aux dés, au bilboquet, dans une salle du château du comte de Nevers, en Touraine; il y a là, Tavannes, de Gossé, de Retz, Thoré, Méru, la fleur des gentilshommes catholiques ; ils chantent, rient, et, dans un joyeux chœur, s'excitent à profiter de la jeunesse qui s'envole et du temps qui ne revient plus. Cependant, la fête n'est pas complète : on attend encore un convive, le jeune Raoul de Nangis, huguenot, mais recommandé par le roi qui vient de faire sa paix avec l'amiral Goligny et veut voir régner entre les deux partis une paix qui doit, hélas I durer bien peu. Raoul arrive, le festin commence, et, pour égayer la fête, les jeunes étourdis conviennent de raconter leurs bonnes fortunes ; ce sera Raoul qui parlera le premier; il payera sa bienvenue avec l'histoire de ses amours ; il le peut, sans compromettre celle qu'il aime, car il ne la connaît pas. Près des vieilles tours d'Amboise, il a rencontré, dans une litière, une noble dame qu'insultait une troupe d'étudiants avinés. Prendre le parti de la belle, mettre en fuite les grossiers agresseurs, a été pour Raoul TafTaire d'un moment. Depuis, il ne Ta plus

revue. Il vante la beauté de soii inconnue dans une délicieuse romance, devenue populaire, qui commence ainsi :

Plus blanche que la blanche hermiue, Plus pure qu'un jour de printemps.

Ses nouveaux amis, damnés libertins, se moquent un peu de sa tendresse respectueuse et de sa passion huguenote, et portent des santés au succès de ses amours. Pendant ce joyeux tumulte, apparaît, sur le seuil de la porte, une figure hétéroclite d'un aspect farouche et surprenant; c'est Marcel, Técuyer, le serviteur de Raoul, espèce de fanatique, dans le genre du puritain Garr, si énergiquement dessiné par Victor Hugo, dans son drame de Cromwell, ne chantant que des psaumes et ne parlant que par versets de la Bible. Marcel s'étonne et s'indigne de voir son maître dans le camp des Philistins, buvant le vin de l'abomination, écoutant les chansons des Madianites et des Amalécites ; aussi, en manière de contre-poison, se met-il à chanter dans un coin le choral de Luther. Le contraste de cette musique solennelle et sévère, avec les refrains joyeux des seigneurs catholiques, frappe l'âme de Raoul qui repose plein Je verre qu'il allait vider. — Quelle est cette chanson sauvage et funèbre ? demande le comte de Nevers. — C'est le cantique composé par Luther pour nous protéger à l'instant du péril , répond Raoul. — Eh ! mais, dit Gossé, en regardant Marcel plus attentivement, je ne me trompe pas, tu es le soldat qui, au siège de La Rochelle, me fit cette large blessure ? C'était de bonne guerre, je ne t'en garde pas rancune. Allons, bois avec moi. — Je ne bois pas, répond le farouche sectaire. — Si tu ne

bois pas, chante, s'écrie toute la troupe ; et Marcel entonne Tair huguenot si connu :

A bas les couvents mauditsi Les moines à terre I

Pendant qu'il achève le second couplet, entre un valet de pied qui vient annoncer au comte de Nevers qu'une dame désire lui parler : — Encore quelque désespoir d'amour ! Depuis que l'on sait que je vais me marier, je n'y puis suffire. Si c'est madame d'EntraguC) la jeune comtesse, ou madame de Raincy, je n'y vais pas. — Je ne l'ai jamais vue ici, répond le valet. Le comte de Nevers demande pardon à ses amis de les quitter dans un si beau moment, et il va recevoir la dame mystérieuse. Tavannes, plus curieux que les autres, soulève le rideau et regarde. Elle est charmante, elle est divine. Raoul s'approche à son tour. 0 ciel ! il a reconnu la dame de ses pensées ! L'ingrate! la perfide! elle dédaigne son amour loyal ! c'est de Nevers, un pareil fou, qu'elle ose lui préférer! — Les jeunes seigneurs, témoins du désespoir de Raoul, l'engagent gaiement à la résignation :

Lorsque les belles Sont infidèles, Faisons comme elles, Consolons-nous !

Mais le désolé gentilhomme ne veut rien entendre; sa douleur se change en indignation, lorsqu'il aperçoit l'inconnue, qui passe au fond des jardins, reconduite par son heureux rival : — Je veux lui parler, s'écrie-t-il, lui dire à quel point je la hais ! — On le retient cependant au nom de l'hospitalité.

Le comte de Ne vers rentre aussitôt ; il est rêveur, préoccupé. La visite qu'il vient de recevoir n'était pas aussi flatteuse qu'on le suppose : il lui faut renoncer au mariage qu'il avait prémédité. C'est sa fiancée elle-même, fille d'honneur de la reine Marguerite de Valois, qui, de Tavis de cette princesse, est venue le supplier de lui rendre sa parole. En chev£dier généreux, le comte n'a pas cru devoir s'y refuser, mais, au fond du cœur, il enrage. Il tâche néanmoins de dissimuler son dépit, et fait bonne contenance devant les compliments de ses amis qui le félicitent sur sa nouvelle conquête. Ces compliments inopportuns augmentent la fureur de Raoul qui les regarde comme une injure personnelle et s'apprête à en demander raison, lorsque paraît un page se disant chargé d'aune missive pour l'un des gentilshommes présents : — C'est une lettre de la part d'une noble dame que je ne puis nommer, pais sage et belle à faire envie aux rois I ajoute le messager. — Donne, lui dit nonchalamment le comte de Nevers. — Êles-vous sir Raoul de Nangis? c'est à lui que ce billet s'adresse. — Surprise générale. Raoul, non moins étonné que les autres, ouvre la lettre et lit à demi-voix : — « Dans un instant, on viendra vous chercher; si vous êtes brave, laissezvous bander les yeux et conduire en silence. » — Il peut m'en coûter cher, mais n'importe, j'irai... Voyez , messieurs , dit le jeune et courageux huguenot , en présentant le billet aux gentilshommes qui l'entourent. — Grand Dieu ! s'écrie-ton ; l'écriture de Marguerite de Valois, son cachet, sa devise I La reine le fait appeler ! il est aimé d'elle!... — Alors, les offres de service, les assurances d'amitié , les protestations de dévouement viennent fondre de toutes parts sur Raoul, qui n'a

rien entendu des exclamations précédentes, et ne sait à quoi attribuer les obséquieux hommages dont on l'accable. 11 en est encore tout étourdi, quand des hommes masqués se présentent et lui font signe de les suivre.

Le deuxième acte se passe dans le parc de Ghènonceaux,à quelques lieues d'Amboise. Le château, hardiment jeté sur le Cher, se dessine au fond en perspective. La rivière, après avoir bouillonné sous les arches, vient serpenter capricieusement jusqu'au milieu du théâtre, et disparait sous des massifs d'arbres verts. Un large escalier latéral, conduisant du château dans les jardins, complète cette magnifique décoration, Tune des plus ravissantes qui se puissent voir à rOpéra. — Le jour est à son midi. Marguerite de Valois, entourée de ses dames d'honneur, achève sa toilette sous un frais pavillon de verdure. Urbain, son page, le messager du premier acte, tient encore le miroir devant elle. Dans un air délicieux, la jeune et belle fiancée du roi de Navarre, représentée par madame Dorus-Gras, cette voix si pure et si fraîche, chante le printemps et l'amour, tout ce qui est jeune et beau. Que lui importent les huguenots, les papistes, et leurs querelles sanglantes ? elle ne songe qu'à éterniser ses fêtes, à varier ses plaisirs. — ? Le soleil est brûlant, l'atmosphère embrasée ; les eaux du Cher, en cet endroit retiré du parc, sont limpides et invitantes. Marguerite ordonne à ses femmes d'aller tout préparer pour le bain.

A peine se sont-elles éloignées, que l'on voit accourir une charmante enfant tout en émoi. C'est la plus jeune et la plus jolie des demcfiselles d'honneur di». la reine, Vaientine de Saint-Bris, la mystérieuse beauté entrevue chez le comte de Nevers.

Marguerite de Valois, qui l'a prise en vive affection, lui demande avec empressement le résultat de sa démarche auprès du comte. — Il a promis sur l'honneur de refuser ma main, dit Valentine. — Alors, rassufe-toi, bientôt tu pourras épouser celui que ton cœur a choisi. — Hélas ! non, le ciel proscrit cette alliance; nos cultes sont différents. — Qu'importe? Ne suis-je pas moi-même fiancée au roi de Navarre, l'un des chefs protestants ? Je veux que ton mariage et le mien soient célébrés ensemble. — Et mon père?... — J'ai sa parole, il consentira. — Mais Raoul?... — Il va venir, et vous serez unis. — En effet, c'est pour lui offrir la main de Valentine, qui n'a pu le voir sans l'aimer et qu'il accuse d'ingratitude, que la reine a fait secrètement appeler Raoul. — Oh ! madame, je n'oserai jamais lui parler, dit la naïve enfant. — Eh bien, je m'en charge, moi, répond gaiement Marguerite. — Et elle oublie un instant cette négociation amoureuse pour présider à la toilette de ses femmes qui viennent se disposer au bain. Plusieurs d'entre elles, déjà toutes prêtes, arrivent en peignoirs de gaze, et, avant de se plonger dans l'eau, folâtrent et dansent, se poursuivent et forment différents groupes que la reine contemple en souriant, nonchalamment étendue sur un banc de gazon. D'autres jeunes filles disparaissent derrière les bouquets d'arbres, et bientôt on les voit se baigner dans le Cher. — Leurs gracieux ébats sont interrompus par la subite arrivée d'Urbain, qui tombe comme Actéon au milieu de ces nymphes effarouchées. Le malin page annonce à Marguerite, non sans jeter autour de lui des regards indiscrets, que Raoul vient d'entrer au château et qu'on le lui amène. Ces mots redoublent l'effroi des pudique» baigneuses qui se blottissent auprès de

leur maîtresse, en jetant des cris de biches aux abois; mais, en voyant venir Raoul les yeux bandés, elles se rassurent un peu, si bien même que la reine est obligée de leur faire signe de s'éloigner.

Restée seule avec le jeune protestant, Marguerite lui permet de se découvrir la vue.

... 0 ciel I où suis-je?

De mes yeux éblouis n'est-ce point un prestige?

s'écrie Raoul qui ne connaît pas la princesse, et demeure frappé de sa beauté toute royale. Puis, se croyant en bonne fortune, et voulant se venger, par cette conquête, du dédain de Valentine, il offre, dans un charmant duo, son amour, son bras, sa vie à la coquette reine de Navarre qui se divertit fort de la méprise, et demande à ce galant chevalier s'il est prêt à lui obéir en tout. — En tout ! je le jure à vos pieds I — C'est bien, j'en reçois le serment. — ^Le maudit page vient encore ici faire une apparition inopportune. — Les seigneurs du pays, appelés par vos ordres, dit-il à Marguerite, réclament l'honneur d'être admis près de votre Majesté. — Ces paroles sont un coup de foudre pour Raoul, qui s'éloigne avec effroi et respect. — Eh quoi ! sir Raoul, lui dit la reine en souriant, le mot de Majesté vous fait peur I et vous dispensera-t-il d'être fidèle ? — Oh ! jamais ! — Eh bien, je veux vous marier. Je sers les projets de ma mère et du roi en vous unissant à la fille du comte de Saint-Bris , votre ancien ennemi , qui sacrifie sa haine à la raison d'État. — Épouser la fille d'un gentilhomme catholique ! — Vous avez juré de m'obéir en tout. — J'obéirai, madame.

On voit alors le comte de Saint-Bris, le comte de Nevers et quelques seigneurs protestants aux-

quels Marguerite va présenter Raoul. Tous le reçoivent avec une apparente cordialité. Après cette cérémonie, la reine annonce aux comtes de Nevers et de Saint-Bris, en leur remettant un ordre écrit, que son frère, Charles IX, qui connaît leur dévouement^ les appelle à Paris pour Taider dans une secrète entreprise. — Nous nous soumettrons à la volonté du roi, disent-ils. — Oui, mais d'abord, il faut obéir à la mienne, reprend Marguerite ; avant que le mariage dont vous allez être témoins soit conclu , promettez , ainsi que Raoul , d'abj urer entre vous toute haine. — Les trois gentilshommes se jurent solennellement une amitié éternelle, et Marguerite, montrant Valentine, que Ton amène couverte d'un long voile, dit à Raoul : — Voici votre compagne. — Puis,lecomte de Saint-Bris prend sa fille par la main et la conduit vers son fiancé. Mais, à peine celui-ci Ta-t-il reconnue: — Grand Dieul moi l'épouser? jamais!... — Tout le monde reste stupéfait. Saint- Bris et de Nevers frémissent de rage. Marguerite adjure Raoul d'expliquer les motifs de son refus ; il déclare vouloir se. taire. Elle persiste en vain, il s'obstine à ne pas répondre. Devant ce silence outrageant, de Nevers et Saint-Bris ne se contiennent plus, et, malgré la présence de la reine, ils provoquent Raoul et lui demandent réparation de son insulte. Le jeune homme tire l'épée du fourreau et se dispose à les suivre; mais il est désarmé sur l'ordre de Marguerite, qui ordonne en même temps à Saint-Bris et à de Nevers de se rendre aux ordres du roi. Les deux gentilshommes sortent en entraînant Valentine et en défiant encore Raoul que les hommes d'armes ont peine à retenir. — Cette scène dramatique et animée termine bien le second acte, et contraste, d'une manière très heureuse, avec les

gracieux tableaux qui en remplissent la première partie.

Il faut maintenant nous transporter à Paris où l'action va se concentrer. — Voici le Pré aux Clercs, la Seine, et là-bas, le vieux Louvre, sous la voûte duquel s'élaborent de sanglants projets. Sur la gaucbe de la prairie, à l'ombre d'un chêne centenaire, l'on aperçoit une chapelle vouée au culte catholique; en face et à côté, se dressent deux cabarets , autres chapelles consacrées à Bacchus. — ^ C'est l'heure de la promenade, vers la fin d'une chaude journée du mois d'août. Les bourgeois viennent respirer le frais sur les bords du fleuve; des ouvriers, des gens du peuple sont groupés çà et là devant les boutiques des marchands ambulants, les baraques des marionnettes et les orchestres en plein vent. Assis aux tables de l'un des cabarets, des clercs de la basoche et des grisettes échangent de joyeuses paroles, de galants propos, interrompus par les chants rébarbatifs de quelques soldats huguenots qui boivent dans le coin opposé.

En avant braves calvinistes I A nous les filles des papistes, A nous richesses et butin, Et bon vin !

Mais place ! place ! voici venir un cortège de mariage qui se dirige vers la chapelle. Au milieu d'une foule brillante de dames et de seigneurs de la

cour, s'avance la jeune épousée 0 ciel! c'est

Valentine ! de Nevers est à son côté ! le comte de Saint-Bris la lui donne pour se venger des dédains de Raoul, auquel sa haine réserve, dit-il, un châtiment plus terrible encore. — Le cortège entre dans

la chapelle, et, sur les marches, des femmes du peuple s'agenouillent et prient. Cette pieuse démonstration irrite les soldats calvinistes qui reprennent avec colère leur refrain provocateur. Les clercs et les ouvriers s'indignent et ripostent par des injures. Une lutte est sur le point de s'engager, quand l'arrivée d'une troupe de bohémiens vient heureusement captiver l'attention générale. Ces guanos ramènent la gaieté parmi le peuple: ils disent la bonne aventure aux fillettes et les font danser aux sons d'une musique joyeuse. — Le divertissement terminé, Saint-Bris et de Nevers sortent de la chapelle où ils ont laissé Valentine, qui désire, jusqu'au soir, y rester en prière. Après le couvre-feu, les parents et l'époux de la jeune fille reviendront la chercher pour la conduire en pompe à l'hôtel de Nevers. Toute la noce s'éloigne; le comte de Saint- Bris demeure seul avec un gentilhomme de ses amis, enragé catholique, du nom de Maurevert. Marcel, le rigide serviteur de Raoul, se présente bientôt devant eux. Il remet au comte un billet de la part de son maître, arrivé le jour même dans Paris, à la suite de Marguerite de Valois. Saint- Bris ouvre la lettre : elle contient un cartel. — Enfin ! — s'écrie-t-il ; puis, s'adressant à Marcel: — ce soir, ici, j'attendrai sir Raoul de Nangis. — Un duel avec lui, comte? dit tout bas Maurevert, vous n'en courrez pas la chance:

... Pour frapper uq impie, Il est d'autres moyens que le ciel sanctifie!

— Que veux-tu dire? — Venez, je vous expliquerai devant Dieu les projets qu'on médite. — Et tous deux rentrent dans la chapelle.

82 LES BEAnT:ÉS DE L*OPÉBA.

La nuit commence à tomber. On entend le couvrefeu qui sonne, et des sergents du guet viennent chasser les promeneurs attardés sur le Pré aux Clercs. Les étudiants et les soldats huguenots, pour qui la journée n'est pas finie, passent tout simplement du dehors dans l'intérieur des cabarets, afin d'y continuer à huis clos leurs libations et leurs jeux.

Quand la prairie est tout à fait déserte, Maurevert et Saint-Bris reparaissent sur le seuil de la chapelle, puis, s'éloignent mystérieusement, après avoir échangé quelques paroles d'intelligence.

Les imprudents ! ils ont oublié Valentine I Valentine qui, cachée derrière un pilier, a, sans le vouloir, surpris leurs horribles desseins, et qui, pour l'honneur même de son père, veut empêcher qu'ils s'accomplissent.

Précisément, Marcel reparaît, poussé par là par de noirs pressentiments. Le fidèle valet sera présent au duel, et il mourra, si son maître succombe. Valentine le reconnaît.

— Écoute-moi, lui dit-elle , Raoul va se rendre ici tout à l'heure? — C'est vrai. — Pour se battre ?

— Oui. — Qu'il ne vienne que bien accompagné !

— Grand Dieu ! quel danger le menace? — Je ne puis te le dire. — Mais qui êtes-vous? — Eh bien! je suis... une femme qui l'aime, qui le sauve au prix d'une trahison, et qui doit l'oublier pour toujours ! — Marcel veut l'interroger encore, mais elle s'échappe et court se réfugier dans la chapelle.

Il n*est plus temps d'avertir Raoul, car il arrive aussitôt avec ses témoins , et Saint-Bris avec les siens. Marcel tente cependant par quelques mots glissés à voix basse de faire comprendre à son maître qu'il est tombé dans un piège, mais celui-ci le traite

LES HUaUENOTS. 83

de fou, et jette à son adversaire ce défi si énergique et toujours tant applaudi :

En mon bon droit j'ai confiance, etc.

Puis, on règle les conditions du combat; on mesure le terrain et les armes, et les deux champions et leurs quatre témoins mettent Tépée à la main. — Au moment où ils commencent à ferrailler, Marcel, qui s'est mis aux aguets, crie du fond qu'il entend des pas et qu'il voit dans l'ombre accourir plusieurs hommes. Il n'a pas achevé que Maurevert, suivi de deux acolytes, se précipite sur le théâtre, en appelant à l'aide contre des huguenots qui, dit-il, attaquent lâchement un catholique.

A ces cris, douze ou quinze individus à mines sinistres, armés de bâtons et d'épieux, sortent d'un coin obscur où ils étaient embusqués, et s'élancent sur Raoul et ses compagnons qu'ils entourent. Les braves calvinistes,, en s'adossant l'un contre l'autre, essayent de faire face à l'ennemi qui les assiège de toutes parts ; mais, dans ce combat trop inégal, leur petit bataillon carré se voit ,à chaque instant serré de plus près ; il va plier sous le nombre, quand tout à coup de l'un des cabarets, ce refrain huguenot retentit :

Plan, ralaplan, vive la guerre I Buvons, ami, A notre père, A Coligny !

— Défenseurs de la foi ! au secours I — s'écrie Marcel. Les portes du cabaret s'ouvrent ♦ et l'apparilLon des soldats protestants fait reculer Maurevert

81 LES BEAUTÉS DE L'OPÉBa/

et sa bande ; mais, en même temps surviennent les clercs de la basoche, attirés par le bruit, et qui se rangent du côté des catholiques. — Au fagot les païens ! — Au diable les bigots 1 — Après les injures, on en vient aux mains. Les deux troupes s'élancent avec fureur Tune contre l'autre ; Saint-Bris et Raoul croisent le fer ; une minute de plus, le sang coule...

— Téméraires, arrêtez, crie une voix connue, et qui fait soudain rentrer les épées au fourreau ; osezvous bien, dans Paris et à la face du Louvre, engager de pareilles batailles ! — C'est Marguerite de Valois, qui rentre à cheval dans son palais, suivie de gardes et de pages portant des flambeaux. Saint-Bris et les siens prétendent avoir été lâchement attaqués. — Ce sont eux, répond Marcel, qui voulaient assassiner mon maître. — Comment le sais-tu ? Qui t'a si bien instruit? — Une femme inconnue que j'ai vue ici tantôt. — Tu mens! reprend Saint-Bris. Où est cette femme ? — La voici I — dit le vieux sectaire en montrant Valentine qui vient de paraître sur le seuil de la chapelle. A l'aspect de sa fille, le comte reste pétrifié. — Quoi 1 s'écrie Raoul, pour me sauver la vie elle a trahi son père, et elle ne m'aime pas 1 — Elle n'aimait que vous, dit Marguerite, malgré les supplications de Valentine qui l'engage au silence.

— Mais cette visite mystérieuse à de Nevers? — Elle venait l'adjurer de renoncet à sa main. — 0 ciel I est-il possible? et j'ai pu croire... Grâce! grâce! rendez-la moi, je l'aime! — Tu l'aimes I fait Saint- Bris avec joie; je suis donc vengé, car, depuis ce matin, un autre est son époux ! — Désespoir de Raoul I il éclate en sanglots. Tandis que la reine essaye de le calmer, une barque splendidement décorée et pavoisée, tout éclatante de lumières et de fanfares descend le fleuve en côtoyant la prairie où elle vient

aborder. De Nevers, accompagné des témoins de son mariage et de toute la noce, arrive cliercher Valentine pour Yemmener en son logis. Infortuné Raoul! il lui faut assister au triomphe de son rival, le voir s'éloigner Torgueil au front , la joie au cœur, et, avec lui, voir s'enfuir son bonheur, son espoir, sa vie ! Marguerite entraîne le pauvre amoureux hors du Pré aux Clercs, où catholiques et huguenots grondent encore sourdement , et nous suivons à rhôtel de Nevers la triste Valentine.

Elle est seule, émue, agitée. Le souvenir de Raoul la poursuit, et, dans sa pieuse résignation, elle prie Dieu d'arracher dé son cœur un amour désormais criminel, de lui donner le courage de la vertu. Mais en vain elle supplie, elle implore; le nom de celui qu'elle veut oublier revient malgré elle à sa pensée, sur ses lèvres, et bientôt, — est-ce un rêve, une illusion?— Raoul apparaît lui-même à ses yeux! Il entre pâle comme un fantôme, sombre comme le remords; il s'approche, il parle... 0 ciel! c'est bien lui!

— J'ai voulu vous revoir une dernière fois, dit-il.

— Fuyez, s'écrie Valentine effrayée, si mon père, si mon mari nous trouvaient ensemble, ils vous tueraient!— Qu'importe? je vous ai perdue; je n'ai plus qu'à mourir ! — Non, non, Raoul, vivez, pour apprendre à confesser le vrai Dieu, et pour qu'un jour nous soyons unis dans le ciel. — Puis elle le presse de nouveau de s'éloigner ; mais il est déjà trop tard: on entend des pas dans le vestibule. Valentine regarde : — Grand Dieu I mon père ! mon époux ! — Eh bien ! je les attends ! — Ah ! pour mon honneur, Raoul, évitez-les! — Et elle le fait cacher derrière une tapisserie.

En sa qualité de gouverneur du Louvre, le comte de Saint-Bris a été chargé de réunir les principaux

seigneurs catholiques, et de leur révéler enfin les projets conçus par Catherine de Médicis. Tous ont répondu à l'appel: de Nevers, Tavannes, Méru, de Retz, de Cossé, de Besme, etc. Sans trop s'inquiéter de la présence de sa fille, Saint-Bris annonce aux gentilshommes qui l'entourent que, pour mettre fin aux discordes religieuses, pour terminer d'un seul coup une guerre impie, le ciel veut et Charles IX ordonne que tous les protestants soient massacrés cette nuit même. — Qui les frappera? demande l'époux de Valentine. — Nous ! s'écrie Saint-Bris. Tel est l'ordre du roi. Jurez- vous d'obéir? — Nous lejurons! — Un seul a gardé le silence : c'est de Nevers. Sommé de s'expliquer, il déclare que l'honneur lui défend d'immoler des ennemis sans défense. — Quand le roi le commande ! — Il me commande en vain de flétrir le nom de mes aïeux. — Et montrant leurs portraits suspendus à la muraille : — Dans leur nombre, ajoute-t-il:

Je compte des soldats et pas un assassin 1

— L'infâme! il nous trahit I — Non; mais plutôt que de souiller mon épée, je la brise ! Dieu soit juge entre nous I — A ces nobles paroles, Valentine se jette dans les bras de son mari : — Ah ! dès à présent, je vous appartiens ! — lui dit-elle. Mais Saint-Bris, désignant de Nevers aux chefs de la bourgeoisie et du peuple qui paraissent en ce moment, leur enjoint de le garder à vue jusqu'au lendemain matin. — On entraîne le prisonnier, et sur un geste de son père, Valentine s'éloigne aussi.

11 ne reste plus autour du comte que les fanatiques dévoués à l'assassinat. Le farouche interprète des volontés de Catherine de Médicis leur donne les der-

nières instructions. Il assigne à chacun son poste et sa part de victimes. — Toi, de Besme, chez Goiigny ; qu'il tombe le premier sous nos coups !... Vous, Tavannes, Cossé, Méru, à Thôtel de Sens, où les impies fêtent le roi de Navarre... Vous autres, enfin, ^ans les maisons, dans les rues, partout où seront nos ennemis ! Et quand sonnera la cloche de Saint- Germain-FAuxerrois, frappez sans pitié, sans merci. .. Dieu vous absout d'avance. — Et pour appuyer ce blasphème, il montre les portes du fond, où viennent d'apparaître trois moines qui s'avancent lentement jusqu'au milieu du théâtre et psalmodient un funèbre cantique. Tous les assistants, par un mouvement spontané, tirent leurs épées et leurs poignards, élèvent leurs bras armés vers le ciel, et le sombre trio, en fulminant l'anathème contre la race calviniste, bénit les fers vengeurs qui vont accomplir l'œuvre d'extermination. Sur ces glaives. consacrés chacun répète encore le serment homicide ; puis guidée par

ses chefs, la foule des conjurés se disperse en silence. Quand tout le monde s'est éloigné, Raoul, pâle de

terreur, écarte le rideau derrière lequel il se tenait

caché et se dirige rapidement vers la porte, mais il

la trouve fermée en dehors...

— Où allez-vous, lui dit Valentine, qui accourt de son appartement.

— Avertir mes frères, les armer contre des assassins 1

— Contre mon père?... Ah! par grâce, restez, pestez!

— Ce serait forfaire à l'honneur, à l'amitié ; laissez-moi partir.

— Non, vous ne sortirez pas, ou vous passerez sur mon corps !

Alors s'engage une lutte affreuse entre la jeune

fiUe et soD amant : elle s'attache à lui, elle embrasse ses genoux, et le conjure, en pleurant, d'attendre le jour auprès d'elle ; mais, le voyant sourdà ses prières, inflexible à ses larmes : — Eh bien! s'écrie-t-ellê, je ne vçux pas que tu meures... Raoul, Raoul, je t'aime ! — Ce cri du cœur, ce suprême aveu, arrête le jeune homme, qui allait s'échapper; il oublie tout: sa religion, son devoir, ses amis menacés, et tombe aux pieds de Valentine, ivre d'amour et de bonheur. Le glas d'une cloche qui retentit au loin vient tout à coup l'arracher à son extase. — Ah ! je me rappelle, dit-il avec épouvante, c'est le signal du massacre, on égorge mes frères !. .. Adieu !

Je cours les défendre, Ou mourir avec eux !

La lutte, un moment interrompue, recommence plus terrible. Valentine l'enlace de nouveau de ses bras ; elle se cramponne à lui avec l'énergie du désespoir et cherche à le retenir encore par toutes les protestations d'un amour passionné ; mais, cette fois, elle ne trouve plus d'écho dans le cœur de Raoul, où chaque coup de toscin vient éveiller un remords.

Au son du beffroi, se mêlent bientôt le bruit des armes, les clameurs des combattants.

— Entends-tu ? s'écrie Raoul éperdu, mes amis succombent, ils m'appellent. Que Dieu veille sur toi, je vais les venger, je vais mourir ! — Et, se dégageant violemment des étreintes de son amante, il s'élance dans la rue par la fenêtre. Valentine pousse un cri déchirant et tombe évanouie sur le carreau.

Le cinquième acte se compose d'une suite de tableaux qui demandent à être vus plutôt qu'analysés. A partir de ce moment, l'action du drame n'est le

plus souvent qu'un effet de mise en scène. Nous allons toutefois essayer de la suivre, et le crayon viendra en aide à notre plume. — La toile, en se relevant, laisse voir d'abord l'intérieur de l'hôtel de Sens, dont les appartements sont éclairés comme pour un bal et remplis d'une foule brillante. Tous les chefs protestants se trouvent là réunis. Des dames de la cour, en habits de gala, causent ou dansent avec déjeunes cavaliers. Les passe-pieds, les sarabandes, se succèdent joyeusement, lorsque Marguerite de Valois et Henri de Navarre paraissent au milieu du bal. Des groupes de dames et de seigneurs vont au-devant des deux époux et leur font les honneurs de cette fête donnée à l'occasion de leur mariage. Le couple royal traverse les salons, puis s'éloigne, et les danses reprennent aussitôt. — Un moment, à travers les bruyants accords de l'orchestre, on croit entendre le son lointain d'une cloche. Les danseurs s'arrêtent pour écouter ; mais ce glas ne leur inspire aucune idée sinistre, et le bal continue bientôt, plus gai, plus animé. Cependant un nouveau bruit ne larde pas à se faire entendre ; il arrive du dehors; il monte, il approche ; tous les regards se tournent avec anxiété vers le fond, et l'on voit paraître Raoul, pâle, en désordre, les habits ensanglantés. — Aux armes ! s'écrie-t-il d'une voie tonnante, on massacre nos frères, les assassins seront ici tout à l'heure ! — On refuse de croire à ses paroles. Il raconte alors les épouvantables scènes dont il vient d'être le témoin.

A la lueur de leurs torches funèbres,

J'ai vu courir des soldats forcenés!

Ils s'écriaient au milieu des ténèbres :

— Frappez I Frappez! Dieu lésa condamnés! ..

Il a vu Goligny tomber sous le fer des meurtriers,

qui n'épargnent ni les vieillards, ni les enfants, ni les mères... Comme il courait au Louvre implorer la justice du roi, il a vu Charles IX, du haut de son balcon, donner lui-même l'exemple du carnage... — A cette révélation, tout le monde pousse un cri d'horreur et de vengeance. Les femmes, glacées d'effroi, s'échappent suivies de leurs pages et de leurs écuyers, par toutes les portes du salon, et les hommes, tirant leurs épées, s'élancent en tumulte sur les pas de Raoul, avec lequel ils répètent :

... Rendons guerres pour guerres!

Vengeons la mort de nos frères Par la mort de leurs bourreaux !

La décoration change, et représente un cloître au fond duquel s'élève un temple protestant, dont on aperçoit les vitraux illuminés. Des femmes calvinistes, portant des enfants dans leurs bras, entrent tout effarées par une grille latérale et semblent chercher un asile. Marcel, qui arrive en même temps, défaillant et blessé, leur indique une petite porte qui conduit dans l'intérieur du temple ; puis il s'agenouille et se met à prier en silence. — Survient Raoul : — C'est toi, Marcel ! dit-il. — Ah ! je priais pour vous ! je vous revois donc enfin ! — Tu es blessé, reprend son maître en l'examinant... Va, je te vengerai! — Hélas! c'est impossible; nous sommes envahis, cernés de toutes parts; ce temple est notre dernier refuge... Venez, venez! du moins nous y mourrons saintement. — Où courez-vous? leur demande une voix, la voix de Valentine. — Ala gloire! répond Raoul. — Au martyre ! s'écrie Marcel avec exaltation.— Non, tu vivras, car je viens te sauver ! — dit la jeune fille à son amant. Elle lui présente alors une

LES HUaUENOTS. 91

écharpe blanche à Faide de laquelle il pourra, sans danger, parvenir jusqu'auLouvre. Là, Marguerite de Valois obtiendra pour lui grâce de la vie, s'il promet d'embrasser la religion catholique. Raoul refuse d'apostasier. — Quand j'accepterais la flétrissure, seriez-vous plus à moi? Tout nous sépare! objectet-il à Valentine. — Oh ! non, je puis t'aimer sans crime à présent ! — Oui, dit Marcel, de Nevers est mort, victime de sa générosité en voulant m'arracher aux mains des bourreaux! — Quoi! s'écrie Raoul, il est mort ! — Et violemment combattu entre son devoir et son amour : — Marcel, ajoute-t-il :

Marcel, ne vois-iupasque mon bonheur s'apprête?... — Ne vois-tu pas la main du Seigneur qui t'arrête?

répond sévèrement le vieux puritain. Raoul hésite encore un instant ; mais tout à coup, prenant la main de son fidèle serviteur : — Adieu, dit-il à Valentine, j'attendrai la mort près de lui. — Ainsi, tu repousses comme une honte le salut que je t'apportais ; quand je vis pour toi seul, ingrat, tu veux mourir sans moi !...EhbienI connais tout l'amour d'une femme : pour ne plus te quitter, j'abjure la foi catholique, je me fais protestante... Enfer ou paradis, quel que soit ton sort, je le partagerai !

Dieu maintenant peut faire Selon sa volonté Ensemble sur la terre Et dans l'éternité!

A ces paroles enthousiastes, Raoul se précipite dans les bras de Valentine, dont le front brille d'un^ joie céleste; et, se tournant vers Marcel, qui regarde

cette scène avec attendrissement : — Aucun ministre du ciel dit le jeune huguenot, n'est là pour sanctifier cet hymen; mais toi, mon vieil ami, par le droit des vertus et de Tàge, consacre notre union devant Dieu!

Aussitôt les deux amants s'agenouillent, et Marcel, debout entre eux, étend les mains et bénit leur mariage, en leur faisant jurer d'être unis pour le martyre, — magnifique trio auquel viennent semêter des bouffées d'harmonie qui s'échappent de l'intérieur du temple, où les femmes et les enfants ont entonné le choral de Luther.

Soudain le pieux cantique est interrompu par un grand bruit d'armes et des clameurs menaçantes. On voit luire, à travers les vitraux du fond, la flamme des torches et le fer des hallebardes. Les meartriers envahissent le dernier asile des calvinistes... Ceux-ci reprennent cependant avec plus d'énergie leur sainte prière; elle domine un instant le tumulte;maisbient6t les voix se taisent, les lumières s'éteignent, et tout rentre dans le silence et dans l'obscurité. — Ils ne chantent plus ! s'écrient Valentine et Raoul. — lis sont auprès de Dieu ! — dit Marcel. Et tous trois, pleins d'une religieuse ferveur, animés d'un fanatisme sublime, s'excitent à recevoir noblement la mort, qui ne peut tarder à venir. En effet, des hommes armés brisent la grille du cloître, et se précipitent sur le théâtre. Raoul, Marcel et Valentine, se tenant par la main, s'avancent de quelques pas et présentent leur poitrine aux coups des assassins. Ceux-ci reculent d'abord comme interdits, puis ils reviennent, les entourent, et leur montrant la croix de Lorraine et l'écharpe blanche : — Abjurez ou mourez! s'écrientils. — Nous mourrons! — disent d'une seule voix les trois martyrs. Leurs bourreaux exaspérés, se jettent sur eux, les séparent, les entraînent, et au moment

OÙ ils disparaissent, plusieurs coups de feu retentissent dans la rue.

La décoration change encore une fois. Le théâtre représente un carrefour de Paris en 1572. Le massacre s'y montre dans toute son horreur. Des bandes de forcenés parcourent la ville en semant la terreur et le meurtre sur leu r passage. Raoul et Marcel viennent de' tomber mortellement blessés dans un coin de la place. Valentine est près d'eux qui les soigne et les console. Une troupe d'arquebusiers débouche de l'autre côté. Saint-Bris marche à leur tête. — Qui vive? — demande-t-iJ. Raoul essaye de se lever pour répondre : Valentine lui met la main sur la bouche ; mais, faisant un effort désespéré, il se dresse à demi et crie : — Huguenot! — puis il retombe inanimé.

— Nous aussi nous le sommes ! — se hâtent d'ajouter Marcel et Valentine. — Feu! — dit le comte à son escouade. Les soldats tirent sur le groupe, et Valentine, frappée au cœur, tombe en poussant un cri terriblCi Saint-Bris a reconnu sa voix: — Ma fille! s'écrie-t-il. — Oui, dit Marcel, Dieu nous venge déjà... Dans un instant, j'irai t'accuser devant lui !

— Et moi prier pour vous, — murmure Valentine en expirant. Pendant cette scène de désolation, paraît au milieu du théâtre la litière de Marguerite de Valois, qui sort du bal et se hâte de regagner le Louvre. A l'aspect des deux amants étendus morts l'un près de l'autre, elle jette une exclamation douloureuse, et de la main elle arrête les soldats catholiques , tout près encore à s'acharner sur leurs cadavres.

Après la belle partition de Jîobert le Diable, si énergique à la fois et si savante, le public et les connaisseurs se demandaient comment le compositeur allemand s'y prendrait pour soutenir une gloire si

légitime et devenue européenne. La musique des Huguenots a répondu victorieusement à cette question. Rarement l'art du compositeur avait déployé d'aussi grandes masses, fait mouvoir d'aussi puissants bataillons d'harmonies vocales et instrumentales et joint à une science aussi recherchée, aussi profonde, une passion aussi ardente et aussi intense. En peu de temps le grand duo du troisième acte et le bel air de Marcel ont fait le tour de l'Europe. Sans atteindre jamais la popularité proprement dite, c'està-dire sans devenir proverbe et sans pénétrer dans le vulgaire, Meyerbeer a eu le rare honneur de faire à la fois les délices des salons les plus élevés de l'Europe, et d'obtenir l'admiration des hommes versés dans les arcanes de l'érudition musicale. Il y a dans ses partitions une combinaison toujours profonde qui dispose et quelquefois efface la naïveté de l'inspiration première. Il n'aboutit pas, comme Catel et comme certains compositeurs, à la froideur et à l'ennui; mais ses plus grands effets, ceux qui ébranJent l'âme le plus vivement, paraissent le résultat d'une longue méditation, plutôt que jaillir spontanément des émotions de l'auteur. Les moindres effets ont été calculés d'avance avec une patience extraordinaire. Les contrastes d'ombre et de lumière, disposés avec une préméditation infinie, et, tout en faisant marcher avec une majestueuse terreur des armées entières d'instruments et de voix, le plus petit détail devient pour le maître l'objet d'un soin curieux. Aussi, quand même les traces d'un génie puissant n'éclateraient pas dans cette œuvre, seraitce encore un monument digne d'attention et d'intérêt. Ici l'inspiration ne manque pas, tant s'en faut; mais elle a contracté dans son alliance avec l'érudition un caractère plus abstrait, plus sévère, plus

profond, qui sert de marque distinctive au grand compositeur dont nous parlons.

GISELLE ou LES WILIS

Giselle est le premier ballet que Carlotta Grisi ait dansé à l'Opéra, où elle avait débuté par ce pas si brillant de la Favorite, qui est encore un des plus beaux fleurons de sa couronne chorégraphique. On se souvenait bien d'avoir vu, il y a quelques années, à la Renaissance, une charmante enfant qui jouait un rôle dans une pièce intitulée Zingaro; mais l'on ne savait pas si c'était une danseuse ou une chanteuse, car elle était l'une et l'autre. Une voix fraîche, pure et juste, une danse légère et correcte, de beaux yeux bleus d'une douce naïveté, voilà ce que Carlotta Grisi avait laissé dans la mémoire des gens du monde et des feuilletonistes. Giselle la plaça tout d'un coup au premier rang. Un poète de nos amis trouva dans une légende allemande, pour cette blonde Italienne aux prunelles de vergiss-meinnicht, un sujet de ballet qu'il confia à M. de Saint- Georges, l'homme d'esprit et de tact à qui l'Académie royale de musique et de danse doit être doublement reconnaissante. Le public, qui regrettait encore Taglioni et comptait toujours sur le retour d'Elssler, laiylphide ei la cachucha incarnées, se sentit consolé tout d'un coup et n'envia plus ni Saint-Pétersbourg ni TAmérique : une danseuse s'était révélée. Longtemps les femmes s'étaient dit : — Que peut-il venir après la grâce nuageuse, l'abandon décent et voluptueux de Taglioni? — Longtemps les hommes s'étaient

dit : »- Que peut-il venir après la verve provoquante, la pétulance hardie et cavalière, la fougue tout espagnole de Fanny Elssler? — Il est venu Garlotta Grisi, légère et pudique comme la première, vive, joyeuse et précise comme la dernière; seulement elle a sur l'une et sur l'autre l'avantage inappréciable de ne compter que vingt-deux avrils et d'être fraîche comme un bouquet dans la rosée.

Avant de commencer l'analyse de Giselhy nous croyons faire une chose agréable à nos lecteurs de leur donner quelques détails biographiques sur celle qui l'a si bien représentée.

Garlotta Grisi est née en 1821 à Visinada, petit village perdu de la haute Istrie, dans un palais abandonné, où l'empereur François II avait passé quelques nuits. G'est dans le lit même du Gésar que vint au monde celle qui devait être plus tard l'impératrice de la danse. Vous voyez que les présages ne sont pas si menteurs qu'on veut bien le dire. Le lieu était, du reste, si sauvage, que les souris venaient manger sur la table, et que les ours se promenaient dans les rues. Dès sa plus tendre jeunesse, Garlotta montra pour la danse la vocation la plus décidée, et dès l'âge de sept ans, elle était engagée au théâtre de Milan, où elle exécutait des pas de premier sujet. On l'appelait dès lors la petite Héberlé, comme l'on dirait aujourd'hui la petite Grisi, d'un enfant qui montrerait des dispositions merveilleuses; car, en ce temps-là, mademoiselle Héberlé était la première danseuse de l'Italie. Un Français, M. Guyet, fut son maître ; puis vint Perrot, qui lui donna d'excellentes leçons et d'utiles conseils. Elle dansa à Naples, à Venise, à Vienne, en Angleterre. Elle y chanta aussi, et Malibran, cette poésie vivante, cette intelligence si prompte et si fine, lui conseilla d'abandonner la

GISBLLE OU LES WILIS. 97

danse et de se livrer exclusivement aux études musicales. Quelque respect que nous ayons pour Fopinion de la diva Desdémone, si prématurément étouffée sous l'oreiller jaloux de la mort, nous croyons qu'elle se trompait; Garlotta, guidée par cette voix intérieure qui ne ment jamais aux grands artistes, resta fidèle au culte de Terpsichore, comme dirait un écrivain de l'empire, et bien lui en prit. Les ailes et la voix, elle avait tout : c'était une vraie fauvette. Elle ne se sent plus que des ailes, et si elle chante, ce n'est que devant ses amis, quelque air du Tyrol ou de Venise auquel elle prête un charmant cachet local.

: Garlotta Grisi est de taille moyenne, ni petite ni grande; son pied, qui ferait le désespoir d'une maja andalouse et qui mettrait la pantoufle de Gendrillon par-dessus le chausson de danse, supporte une jambe fine, élégante et nerveuse, une jambe de Diane chasseresse, à suivre sans peine les biches inquiètes à travers les halliers ; son teint est d'une fraîcheur si pure, qu'elle n'a jamais mis d'autre fard que son émotion et le plaisir qu'elle éprouve à danser. Un petit pot de rouge, le seul qu'elle possède, ne lui sert qu'à raviver les couleurs de ses souliers-chair, lorsqu'ils sont trop pâles. Maintenant que les lis et les roses sont des comparaisons souffertes uniquement autour des mirlitons de Saint- Cloud et des devises de Berthellemot, nous ne saurions mieux donner une idée de la finesse de sa peau que par le plus moelleux papier de riz de la Chine ou les pétales intérieurs d'un camélia qui vient d'éclore ; le caractère de sa' physionomie est une naïveté enfantine, une gaieté heureuse et communicative, et parfois une petite mélancolie boudeuse qui rappelle la charmante moue de la

98 LES BEAUTES DE L'OPÉQâà.:.

Esméralda, cette Grisi bohémienne rêvée par le plus grand poète des temps modernes, et peut-être bien aussi des temps antiques.

Maintenant, venons à l'analyse du ballet. Au lever du rideau, vous apercevez, doré par un chaud rayon de soleil, un de ces beaux coteaux du Rhin dans toutes les magnificences de sa robe d'automne : les vendanges Vont se faire. Sous la feuille rougie et safranée s'arrondit la grappe couleur d'ambre. Au bas, dans la profondeur, coule ce Rhin allemand qui a inspiré une si verte, si française et si cavalière chanson à notre Alfred de Musset.

Dans un coin, presque enfouie dans les pampres et les végétations, se cache à moitié, comme un nid d'oiseau, une chaumière humble et coquette à la fois. En face est une autre cabane, et là-bas, bien loin, perchée sur la crête d'un rocher, on distingue, à ses blanches tourelles en poivrière, une de ces hautes demeures féodales, un de ces burgs formidables, d'où les seigneurs s'abattaient comme des vautours sur les pauvres voyageurs. De ce burg est descendu, mais dans des intentions moins féroces, le jeune comte Albrecht, garçon de bel air et de bonne mine. Du haut de son rocher, le milan a vu passer une colombe dans la plaine ; cette colombe, c'est Giselle, la fille de Berthe, une honnête et douce et charmante créature. Vous pensez bien que des éperons de chevalier, un pourpoint de menu vair et des armoiries de comte eff'rayeraient la modeste Giselle : toute simple qu'elle est, elle sait parfaitement que les rois n'épousent plus les bergères, même dans le monde du ballet ^ le pays le moinâ vétilleux cependant en matière d'hymen. Albrecht l'a senti; aussi a-t-il emprunté le costume d'un jeune vendangeur> et n'a-t-il gardé de sa condition

que son élégance. Il a renvoyé au château son écuyer Wilfrid, et, devenu habitant de la cabane qui fait face à la chaumière de Giselle, il se livre au plus grand bonheur que puisse éprouver un homme, surtout s'il est riche et puissant, au bonheur d'être aimé pour lui-même, pour sa grâce et sa jeunesse, sans aucune arrière-pensée d'orgueil ou d'ambition.

Quand le ballet commence, le jour parait. La porte de la chaumière s'entr'ouvre, et Giselle s'élance preste et joyeuse comme tous les cœurs purs. Que peut faire une jeune fille éveillée si matin, dans les rougeurs et les parfums de l'aurore? Prendre une corbeille et une serpette, et s'en aller à la vendange. — Si vous croyez cela, vous ne connaissez guère le cœur des jeunes filles ; son amant est là alerte et dispos : au risque de faire tomber la rosée des fleurs, elle va danser un peu; cela est bien juste, elle n'a pas dansé depuis hier. Toute une grande nuit passée, entre deux draps, sans musique et les pieds tranquilles. Mon Dieu, que de temps perdu ! car il faut vous l'avouer, Giselle a un défaut, du moins c'est sa mère qui le dit : elle est folle de danse, elle ne songe qu'à cela, elle ne rêve que bals sous la feuillée, valses interminables et valseurs qui ne se fatiguent jamais. Albrecht, qu'elle appellerait Loys, si l'on parlait dans ce pays fantastique des pirouettes et des jetés battus, est à coup sûr le galant qu'il lui faut; il ne dit jamais : — Il fait trop chaud ! reposons-nous ! — il est toujours prêt à danser ; aussi l'aime-t-elle de toute la force de son cher cœur. Quelle jeune Allemande ne serait pas éprise d'un gaillard bien découplé, qui ne manque jamais la mesure, à qui la tête ne tourne pas, et qui a les mains aussi blanches que s'il n'avait rien fait de sa vie?

A coup sfir il danse bien, mais aime-t-il aussi

bois pas, chante, s'écrie toute la troupe; et Marcel entonne Tair huguenot si connu :

A bas les couvents mauditsi Les moines à terre I

Pendant qu'il achève le second couplet, entre un valet de pied qui vient annoncer au comte de Nevers qu'une dame désire lui parler : — Encore quelque désespoir d'amour ! Depuis que Ton sait que je vais me marier, je n'y puis suffire. Si c'est madame d'Entrague^ la jeune comtesse, ou madame de Raincy, je n'y vais pas. — Je ne l'ai jamais vue ici, répond le valet. Le comte de Nevers demande pardon à ses amis de les quitter dans un si beau moment, et il va recevoir la dame mystérieuse. Tavannes, plus curieux que les autres, soulève le rideau et regarde. Elle est charmante, elle est divine. Raoul s'approche à son tour. 0 ciel ! il a reconnu la dame de ses pensées ! L'ingrate! la perfide ! elle dédaigne son amour loyal 1 c'est de Nevers, un pareil fou, qu'elle ose lui préférer! — Les jeunes seigneurs, témoins du désespoir de Raoul, l'engagent gaiement à la résignation :

Lorsque les belles Sont iofidèles, Faisons comme elles.

Consolons-nous !

Mais le désolé gentilhomme ne veut rien entendre ; sa douleur se change en indignation, lorsqu'il aperçoit l'inconnue, qui passe au fond des jardins, reconduite par son heureux rival : — Je veux lui parler, s'écrie-t-il, lui dire à quel point je la hais ! — On le retient cependant au nom de l'hospitalité.

GISETiLB OU LES WILIS. 101

haute et noble lignée, fiancé à la princesse Bathilde Il a trouvé, en s'introduisailt par la fenêtre, dans la cabane du faux Loys, les éperons, Tépée et le manteau armorié; d'un mot il peut tuer Giselle, il la tuera.

Mais voici que la cueillette du raisin est achevée. Les corbeilles et les hottes sont pleines. Oiselle est proclamée la reine de la vendange, couronnée de pampres et portée en triomphe. Une fête rustique! voilà une belle occasion de danser. Tout le monde en profite, et surtout Giselle, dont les petits pieds ne peuvent demeurer en repos. — Mais, maudite enfant, tu te feras mourir, et quand tu seras morte, tu deviendras une wili ; tu iras au bal de minuit avec une robe de clair de lune et des bracelets de perles de rosée à tes bras blancs et froids ; tu entraîneras les voyageurs dans la ronde fatale, et tu les précipiteras dans Teau glaciale du lac tout haletants et tout ruisselants de sueur. Tu seras un vampire de la danse !

A ces sages remontrances maternelles, Giselle répond ce que toute fille répond à sa mère qui lui rappelle que l'heure est bien avancée : — Je ne suis par lasse, encore une petite contredanse, rien qu'une. — Au fond, l'incorrigible enfant n'est pas très alarmée de cette menace. Hé quoi! danser après sa mort, cela est-il bien effrayant ! Est-ce donc un si grand plaisir de rester là entre six planches et deux planchettes, immobile, toute droite. D'ailleurs, quand on est jolie, jeune, amoureuse, est-ce qu'on croit à la mort I

Hallali! hourra ! le cor sonne des fanfares éclatantes, répétées par l'écho de la vallée; les chiens aboient, retenus à grand'peine par lespiqueurs; les chevaux piaffent et se cabrent; c'est la princesse

76 LES BEAÙT^iS DE L'OPÉRA.

rien entendu des exclamations précédentes, et ne sait à quoi attribuer les obséquieux hommages dont on Taccabie. Il en est encore tout étourdi, quand des hommes masqués se présentent et lui font signe de les suivre.

Le deuxième acte se passe dans le parc de GhenonceauXjà quelques lieues d'Amboise. Le château, hardiment jeté sur le Cher, se dessine au fond en perspective. La rivière, après avoir bouillonné sous les arches, vient serpenter capricieusement jusqu'au milieu du théâtre, et disparaît sous des massifs d'arbres verts. Un large escalier latéral, conduisant du château dans les jardins, complète cette magnifique décoration. Tune des plus ravissantes qui se puissent voir à rOpéra. — Le jour est à son midi. Marguerite de Valois, entourée de ses dames d'honneur, achève sa toilette sous un frais pavillon de verdure. Urbain, son page, le messager du premier acte, tient encore le miroir devant elle. Dans un air délicieux, la jeune et belle fiancée du roi de Navarre, représentée par madame Dorus-Gras, cette voix si pure et si fraîche, chante le printemps et l'amour, tout ce qui est jeune et beau. Que lui importent les huguenots, les papistes, et leurs querelles sanglantes? elle ne songe qu'à éterniser ses fêtes, à varier ses plaisirs, —s Le soleil est brûlant, Tatmosphère embrasée ; les eaux du Gher, en cet endroit retiré du parc, sont limpides et invitantes. Marguerite ordonne à ses femmes d'aller tout préparer pour le bain.

A peine se sont-elles éloignées, que l'on voit accourir une charmante enfant tout en émoi. G'est la plus jeune et la plus jolie des demcfiselles d'honneur de. la reine, Valentine de Saint-Bris, la mystérieuse lieanté entrevue chez le comte de Nevers.

GISBLLE OU LES WILIS. 103

pas ce qu il paraissait être, comme on dit en style de ballet. Un froid mortel saisit votre cœur dans votre blanche poitrine; les grands seigneurs n'épousent guère, vous le savez; et d'ailleurs Bathilde est là immobile de surprise, et vous ne pouvez vous empêcher de la trouver belle.

Chez les femmes, la raison est dans le cœur; cœur blessé, tête malade. Giselle devient folle, non pas qu'elle laisse pendre ses cheveux et se frappe le front, à la manière des héroïnes de mélodrame, mais c'est une folie douce, tendre et charmante comme elle. L'air du pas qu'elle a dansé avec son cher Loys, lorsqu'il n'était pas le comte Albrecht, lui revient en mémoire; elle en exécute les poses et les temps avec une rapidité qui s'augmente toujours ; puis, dans un éclair de raison qui lui revient, elle veut se tuer et se laisse tomber sur la pointe de l'épée apportée par Hilarion. Le fer est écarté par Loys. Soininutile, la blessure est faite, elle ne guérira pas. En effet, après quelques pas désordonnés, espèce d'agonie chorégraphique merveilleusement rendue par Garlotta, elle tombe morte, la main sur son cœur, entre les bras de Bathilde et de Berthe, au profond désespoir d'Albrecht et même d'Hilarion, qui sent toute l'horreur du crime qu'il vient de commettre, car il est l'assassin de Giselle. Ainsi se termine le premier acte.

Cette mort, mêlée de danse, doit vous inquiéter pour le repos de Giselle. Vous n'avez pas oublié les prédictions sinistres de la mère Berthe, et la tradition des wilis. J'ai bien peur que la pauvre fille ne dorme pas tranquille dans son lit de gazon.

Mourir à quinze ans, après avoir à peine été cent fois au bal et valsé tout au plus deux mille valses ! Comment voulez- vous que ces charmants petits .

pieds, plus inquiets, plus frémissants que des ailes d'oiseau, puissent se tenir tranquilles et ne pas essayer de se démailloter des plis droits du linceul, pour aller au clair de lune, dans la clairière où le lapin se frotte la moustache de la patte, où le daim lève, en humant Tair, son museau noir et lustré, tourner en rond dans le cercle magique tracé par les esprits de la nuit.

Ce n'est pas la vie qu'on regrette à quinze ans; c'est le bal, c'est Tamour; et le moyen de ne pas sortir de sa tombe, si votre amoureux passe auprès, et de ne pas Tinviler pour la prochaine contredanse. Cher Albrecht, avec ta facilité à te laisser aller à toutes les bonnes occasions chorégraphiques, ton sort futur nous alarme, et nous craignons pour toi une fluxion de poitrine ou un bain glacé dans Teau du lac.

La toile se relève et laisse voir une de ces forêts mystérieuses comme on en trouve dans les gravures de Sadeler. De grands arbres, aux troncs bizarrement contournés, entrelacent leurs feuillagesinextricables, et leurs racines noueuses vont plonger comme des serpents altérés dans une eau dormante et noire sur laquelle s'étalent visqueusement les larges feuilles des nymphœas et du nénuphar ; les longues herbes et les plantes de la terre se mêlent aux roseaux de l'étang, dont la brise de nuit fait frissonner les aigrettes de velours.

Une brume bleuâtre baigne les intervalles des arbres et leur prête des apparences fantastiques, des attitudes et des airs de spectres. Le fût argenté de ce tremble ne ressemble-t-il pas d'une façon alarmante au pâle suaire d'une ombre? Et la lune qui se lève et montre, à travers les déchiquetures des feuilles, son doux et triste visage d'opale, ne rappelle-

t-elle pas par sa blancheur transparente quelque jeune Allemande morte de consomption en lisant les œuvres de Novalis? — Toute cette forêt semble pleine de larmes et de soupirs; — est-ce bien la rosée ou la pluie qui a suspendu cette perle au bout de ce brin d'herbe ? Est-ce bien le vent qui sanglote ainsi à travers les roseaux? Qui peut le savoir? Pourquoi le velours du gazon est-il couché à de certains endroits? nul pas humain n'est parvenu jusqu'ici, et ce n'est pas de ce côté que descendent les hordes de daims et de cerfs pour se désaltérer à l'eau de l'étang. Ce parfum faible et doux n'est pas celui des fleurs sauvages ; ni la clochette au cœur rose, ni le myosotis n'ont cette odeur? ce mystère vous allez le pénétrer.

Dans ce coin tout encombré d'herbes et de fleurs sauvages se dresse une croix de pierre toute neuve et toute blanche encore ; un rayon égaré y trahit le nom de Giselle. C'est là que, sous la terre froide, est étendue la victime d'Hilarion, morte à quinze ans, à Tâge de Juliette et de toutes les belles amoureuses. — Mais à quoi pensent ces francs chasseurs ; se mettre à l'aff'ût en un tel endroit? au lieu de lièvres et de cerfs, ils ne verront passer que des fantômes sur qui le plomb ni la poudre ne peuvent rien. L'endroit est sinistre et mal hanté, mes hardis compagnons ; croyez-moi, portez ailleurs votre pâté de venaison et vos gourdes pleines d'eau-de-vie. Voilà minuit qui sonne, une heure inquiétante où les vivants rentrent, où les morts sortent. Les feux follets, papillons de flammes, commencent à voltiger autour de vous. Les esprits forts se moquent des foux follets et disent qu'ils sont produits par les exhalaisons des marécages; mais vous, dignes chasseurs allemands, vous savez bien que ces lueurs

gracieux tableaux qui en remplissent la première partie.

Il faut maintenant nous transporter à Paris où Faction va se concentrer. — Voici le Pré aux Clercs, la Seine, et là-bas, le vieux Louvre, sous la voûte duquel s'élaborent de sanglants projets. Sur la gauche de la prairie, à l'ombre d'un chêne centenaire, l'on aperçoit une chapelle vouée au culte catholique; en face et à côté, se dressent deux cabarets , autres chapelles consacrées à Bacchus. — ^ C'est l'heure de la promenade, vers la fin d'une chaude journée du mois d'août. Les bourgeois viennent respirer le frais sur les bords du fleuve; des ouvriers, des gens du peuple sont groupés çà et là devant les boutiques des marchands ambulants, les baraques des marionnettes et les orchestres en plein vent. Assis aux tables de l'un des cabarets, des clercs de la basoche et des grise ttes échangent de joyeuses paroles, de galants propos, interrompus par les chants rébarbatifs de quelques soldats huguenots qui boivent dans le coin opposé.

En avant braves calvinistes !

A nous les filles des papistes, A nous richesses et butin.

Et bon vin !

Mais place! place! voici venir un cortège de mariage qui se dirige vers la chapelle. Au milieu d'une foule brillante de dames et de seigneurs de la

cour, s'avance la jeune épousée 0 ciel! c'est

Valentine ! de Nevers est à son côté ! le comte de Saint-Bris la lui donne pour se venger des dédains de Raoul, auquel sa haine réserve, dit-il, un châtiment plus terrible encore. — Le cortège entre dans

GISBLLE OU LES WILIS. 107

radmission de Giselle, une nouvelle morte qui ne peut que faire honneur au corps de ballet fantastique.

Elle étend vers le tombeau sa baguette magique, entourée de verveine, et tout d'un coup, du milieu des herbes et des fleurs s'élance une forme mince, droite et blanche, ayant encore la roide attitude du cercueil : c'est Giselle, éveillée de ce lourd sommeil sans rêve que dorment les trépassés dans leurs draps humides.

La ressuscitée fait quelques pas en chancelant, tout engourdie encore ; mais bientôt l'aii" frais de la nuit, les rayons argentés de la lune, lui rendent sa vivacité. Avec quel ravissement elle reprend possession de l'espace I comme sa poitrine respire librement, débarrassée de la dalle de pierre qui l'oppressait ! comme elle est heureuse de se sentir libre encore et légère, et de voltiger à son gré de çà de là, comme un papillon capricieux ! La voici qui va d'un air soumis s'agenouiller devant la reine des wilis. On lui pose une étoile au front ; deux petites ailes transparentes et vaporeuses se déploient et palpitent sur ses épaules.

Deux ailes avec deux pieds semblables, c'est vraiment trop !

La cérémonie terminée, on veut apprendre la valse fantastique à la jeune récipiendaire. Ne vous donnez pas tant de mal, elle la sait déjà, et beaucoup nûeux que vous, celle-là, et que bien d'autres I Maintenant, voyageurs attardés, prenez garde à vous! ne passez pas, minuit sonné, sur la fatale clairière, ou vous risquez fort d'aller achever votre roule au fond du lac, côte à côte avec les grenouilles, dans les joncs et dans la vase.

Précisément une victime nous arrive ; ce misérable

Esméralda, cette Grisi bohémienne rêvée par le plus grand poète des temps modernes, et peut-être bien aussi des temps antiques.

Maintenant, venons à l'analyse du ballet. Au lever du rideau, vous apercevez, doré par un chaud rayon de soleil, un de ces beaux coteaux du Rhin dans toutes les magnificences de sa robe d'automne : les vendanges Vont se faire. Sous la feuille rougie et safranée s'arrondit la grappe couleur d'ambre. Au bas, dans la profondeur, coule ce Rhin allemand qui a inspiré une si verte, si française et si cavalière chanson à notre Alfred de Musset.

Dans un coin, presque enfouie dans les pampres et les végétations, se cache à moitié, comme un nid d'oiseau, une chaumière humble et coquette à la fois. En face est une autre cabane, et là-bas, bien loin, perchée sur la crête d'un rocher, on distingue, à ses blanches tourelles en poivrière, une de ces hautes demeures féodales, un de ces burgs formidables, d'où les seigneurs s'abattaient comme des vautours sur les pauvres voyageurs. De ce burg est descendu, mais dans des intentions moins féroces, le jeune comte Albrecht, garçon de bel air et de bonne mine. Du haut de son rocher, le milan a vu passer une colombe dans la plaine ; cette colombe, c'est Giselle, la fille de Berthe, une honnête et douce et charmante créature. Vous pensez bien que des éperons de chevalier, un pourpoint de menu vair et des armoiries de comte effrayeraient la modeste Giselle : toute simple qu'elle est, elle sait parfaitement que les rois n'épousent plus les bergères, même dans le monde du ballet^ le pays le moind vétilleux cependant en matière d'hymen. Albrecht l'a senti ; aussi a-t-il emprunté le costume d'un jeune vendangeur> et n'a-t-il gardé de sa condition

que son élégance. Il a renvoyé au château son écuyer Wilfrid, et, devenu habitant de la cabane qui fait face à la chaumière de Giselle, il se livre au plus grand bonheur que puisse éprouver un homme, surtout s'il est riche et puissant, au bonheur d'être aimé pour lui-même, pour sa grâce et sa jeunesse, sans aucune arrière-pensée d'orgueil ou d'ambition.

Quand le ballet commence, le jour paraît. La porte de la chaumière s'entr'ouvre, et Giselle s'élance preste et joyeuse comme tous les cœurs purs. Que peut faire une jeune fille éveillée si matin, dans les rougeurs et les parfums de l'aurore? Prendre une corbeille et une serpette, et s'en aller à la vendange. — Si vous croyez cela, vous ne connaissez guère le cœur des jeunes filles ; son amant est là alerte et dispos : au risque de faire tomber la rosée des fleurs, elle va danser un peu; cela est bien juste, elle n'a pas dansé depuis hier. Toute une grande nuit passée, entre deux draps, sans musique et les pieds tranquilles. Mon Dieu, que de temps perdu ! car il faut vous l'avouer, Giselle a un défaut, du moins c'est sa mère qui le dit : elle est folle de danse, elle ne songe qu'à cela, elle ne rêve que bals sous la feuillée, valses interminables et valseurs qui ne se fatiguent jamais. Albrecht, qu'elle appellerait Loys, si Ton parlait dans ce pays fantastique des pirouettes et des jetés battus, est à coup sûr le galant qu'il lui faut; il ne dit jamais : — Il fait trop chaud! reposons-nous ! — il est toujours prôt à danser; aussi l'aime-t-elle de toute la force de son cher cœur. Quelle jeune Allemande ne serait pas éprise d'un gaillard bien découplé, qui ne manque jamais la mesure, à qui la tête ne tourne pas, et qui a les mains aussi blanches que s'il n'avaitrien fait de sa vie?

A coup sfir il danse bien, mais aime-t-il aussi

Esméralda, cette Grisi bohémienne rêvée par le plus grand poète des temps modernes, et peut-être bien aussi des temps antiques.

Maintenant, venons à l'analyse du ballet. Au lever du rideau, vous apercevez, doré par un chaud rayon de soleil, un de ces beaux coteaux du Rhin dans toutes les magnificences de sa robe d'automne : les vendanges vont se faire. Sous la feuille rougie et safranée s'arrondit la grappe couleur d'ambre. Au bas, dans la profondeur, coule ce Rhin allemand qui a inspiré une si verte, si française et si cavalière chanson à notre Alfred de Musset.

Dans un coin, presque enfouie dans les pampres et les végétations, se cache à moitié, comme un nid d'oiseau, une chaumière humble et coquette à la fois. En face est une autre cabane, et là-bas, bien loin, perchée sur la crête d'un rocher, on distingue, à ses blanches tourelles en poivrière, une de ces hautes demeures féodales, un de ces burgs formidables, d'où les seigneurs s'abattaient comme des vautours sur les pauvres voyageurs. De ce burg est descendu, mais dans des intentions moins féroces, le jeune comte Albrecht, garçon de bel air et de bonne mine. Du haut de son rocher, le milan a vu passer une colombe dans la plaine ; cette colombe, c'est Giselle, la fille de Berthe, une honnête et douce et charmante créature. Vous pensez bien que des éperons de chevalier, un pourpoint de menu vair et des armoiries de comte eff'rayeraient la modeste Giselle : toute simple qu'elle est, elle sait parfaitement que les rois n'épousent plus les bergères, même dans le monde du ballet, le pays le moind vétilleux cependant en matière d'hymen. Albrecht l'a senti ; aussi a-t-il emprunté le costume d'un jeune vendangeur> et n'a-t-il gardé de sa condition

que son élégance. Il a renvoyé au château son écuyer Wilfrid, et, devenu habitant de la cabane qui fait face à la chaumière de Giselle, il se livre au plus grand bonheur que puisse éprouver un homme, surtout s'il est riche et puissant, au bonheur d*être aimé pour lui-même, pour sa grâce et sa jeunesse, sans aucune arrière-pensée d'orgueil ou d'ambition.

Quand le ballet commence, le jour paraît. La porte de la chaumière s'entr'ouvre, et Giselle s'élance preste et joyeuse comme tous les cœurs purs. Que peut faire une jeune fille éveillée si matin, dans les rougeurs et les parfums de l'aurore ? Prendre une corbeille et une serpette, et s'en aller à la vendange. — Si vous croyez cela, vous ne connaissez guère le cœur des jeunes filles; son amant est là alerte et dispos : au risque de faire tomber la rosée des fleurs, elle va danser un peu; cela est bien juste, elle n'a pas dansé depuis hier. Toute une grande nuit passée, entre deux draps, sans musique et les pieds tranquilles. Mon Dieu, que de temps perdu I car il faut vous l'avouer, Giselle a un défaut, du moins c'est sa mère qui le dit : elle est folle de danse, elle ne songe qu'à cela, elle ne rêve que bals sous la feuillée, valses interminables et valseurs qui ne se fatiguent jamais. Albrecht, qu'elle appellerait Loys, si l'on parlait dans ce pays fantastique des pirouettes et des jetés battus, est à coup sûr le galant qu'il lui faut; il ne dit jamais : — Il fait trop chaud ! reposons-nous ! — il est toujours prêt à danser; aussi l'aime-t-elle de toute la force de son cher cœur. Quelle jeune Allemande ne serait pas éprise d'un gaillard bien découplé, qui ne manque jamais la mesure, à qui la tête ne tourne pas, et qui a les mains aussi blanches que s'il n'avait rien fait de sa vie? A coup sûr il danse bien, mais aime-t-il aussi

bien qu'il danse? Les garçons d'aujourd'hui sont si trompeurs! Les fleurs sont plus véridiques. Voici une jolie marguerite, au cœur d'or entouré d'une couronne d'argent, dont chaque feuille, pareille à une petite langue, sait épeler un mot du livre de l'avenir, de l'avenir des amoureifx, bien entendu. Giselle cueille la marguerite. Quelle douce et craintive émotion, comme sa main délicate tremble en arrachant le frêle pétale! Goethe n'aurait pas rêvé autrement Marguerite se promenant avec Faust dans le jardin de Martha; SchefTer ne trouverait pas un regard d'un bleu plus humide, un sein plus chastement ému. // m'aime^ un peu, passionnément, pas du tout. Pas du tout! répond la vilaine fleur, que Giselle jette par terre avec dépit; mais Albrecht ou Loys, si vous l'aimez mieux, ramasse la marguerite et corrige l'oracle. Les beaux garçons font toujours dire aux fleurs ce qu'ils veulent. Giselle se rassure, le nuage de tristesse qui voilait son front se dissipe ; le rire, cette fleur rose de l'âme, s'épanouit de nouveau sur la bouche fraîche de la belle enfant, qui part pour la vendange avec ses compagnes, à la grande satisfaction de la mère Berthe.

Jusqu'ici tout va bien ; mais la chose qui se pardonne le moins sur la terre, c'est le bonheur. On pardonne aux gens d'être riches, d'être puissants, d'être illustres, mais on ne leur pardonne pas d'être heureux. Un œil jaloux épie Giselle. Hilarion, un de ces gardes-chasses mystérieux et farouches, comme on en voit dans les ballades germaniques, a pour Giselle un de ces amours qui ressemblent fort à de la haine, et qu'éprouvent les mauvaises natures, incapables d'être aimées; cette haine, c'est de l'amour aigri. Hilarion, a découvert que Loys n'était pas un paysan, mais bien un jeune burgrave de

GUSELLE OU LES WILIS. lOl

haute et noWe lignée, fiancé à la princesse Bathilde II a trouvé, en s'introduisaût par la fenêtre, dans la cabane du faux Loys, les éperons, Tépée et le manteau armorié; d'un mot il peut tuer Giselle, il la tuera.

Mais voici que la cueillette du raisin est achevée. Les corbeilles et les hottes sont pleines. Giselle est proclamée la reine de la vendange, couronnée de pampres et portée en triomphe. Une fête rustique! voilà une belle occasion de danser. Tout le monde en profite, et surtout Giselle, dont les petits pieds ne peuvent demeurer en repos. — Mais, maudite enfant, tu te feras mourir, et quand tu seras morte, tu deviendras une wili ; tu iras au bal de minuit avec une robe de clair de lune et des bracelets de perles de rosée à tes bras blancs et froids ; tu entraîneras les voyageurs dans la ronde fatale, et tu les précipiteras dans Teau glaciale du lac tout haletants et tout ruisselants de sueur. Tu seras un vampire de la danse !

A ces sages remontrances maternelles, Giselle répond ce que toute fille répond à sa mère qui lui rappelle que l'heure est bien avancée : — Je ne suis par lasse, encore une petite contredanse, rien qu'une. — Au fond, l'incorrigible enfant n'est pas très alarmée de cette menace. Hé quoi! danser après sa mort, cela est-il bien effrayant ! Est-ce donc un si grand plaisir de rester là entre six planches et deux planchettes, immobile, toute droite. D'ailleurs, quand on est jolie, jeune, amoureuse, est-ce qu'on croit à la mort î

Hallali ! hourra ! le cor sonne des fanfares éclatantes, répétées par l'écho de la vallée ; les chiens aboient, retenus à grand'peine par les piqueurs; les chevaux piaffent et se cabrent; c'est la princesse

10) LES BEAUrâS DE L*OPÉRA.

Bathilde qui chasse avec le duc son père, accompagnée d'une suite brillante et nombreuse. Loys n*a que le temps de s'esquiver.

La princesse est lasse, elle a soif; elle voudrait se reposer et tremper ses lèvres roses dans un lait pur, et mordre de ses dents de perle le pain bis du paysan. Fantaisie de princesse. Justement la chaumière de Giselle est là. La mère Bcrthe sort avec force révérences, tenant par la main sa fille, toute honteuse de paraître ainsi à Timproviste devant une si grande dame ; cependant elle a Tair si bon, que Ton oublie presque qu'elle est belle, et riche, et noble, et puissante.

La petite villageoise, après avoir servi Bathilde, s'approche d'elle furtivement, et avec un joli geste de chatte curieuse, elle allonge sa main vers la princesse, et, tartufe de coquetterie, elle efQeure comme par hasard l'épais et riche tissu de sa robe. Il faut voir avec quelle hardiesse timide Garlotta exécute cette scène muette. La princesse, qui s'est aperçue de ce manège, et qui en rit de toute son affabilité de grande dame, passe au cou de Giselle une belle, longue et lourde chaîne d'or. La pauvre enfant, toute rose de honte et de plaisir, se laisse embrasser par Bathilde, sans se douter qu'elle est la rivale d'une si fière personne, inondée de velours et ruisselante de pierreries.

Gela est ainsi, pourtant, et la fatale vérité va paraître dans tout son jour terrible, car voici le trouble-fète Hilarion. Que le diable l'emporte, lui et ses bottes de daim, et sa casquette de peau de loup, et son justaucorps vert! Il apporte le manteau, les éperons et l'épée du faux Loys, qu'il démasque devant le duc, Bathilde et tous les seigneurs.

Hélas ! douce Giselle, celui que vous aimiez n'était

pas ce qu il paraissait être y comme on dit en style de ballet. Un froid mortel saisit votre cœur dans votre blanche poitrine; les grands seigneurs n*épousent guère, vous le savez; et d'ailleurs Bathilde est là immobile de surprise, et vous ne pouvez vous empêcher de la trouver belle.

Chez les femmes, la raison est dans le cœur; cœur blessé, tête malade. GiselJe devient folle, non pas qu'elle laisse pendre ses cheveux et se frappe le front, à la manière des héroïnes de mélodrame, mais c'est une folie douce, tendre et charmante comme elle. L'air du pas qu'elle a dansé avec son cher Loys, lorsqu'il n'était pas le comte Albrecht, lui revient en mémoire; elle en exécute les poses et les temps avec une rapidité qui s'augmente toujours ; puis, dans un éclair de raison qui lui revient, elle veut se tuer et se laisse tomber sur la pointe de l'épée apportée par Hilarion. Le fer est écarté par Loys. Soin inutile, la blessure est faite, elle ne guérira pas. En effet, après quelques pas désordonnés, espèce d'agonie chorégraphique merveilleusement rendue par Garlotta, elle tombe morte, la main sur son cœur, entre les bras de Bathilde et de Berthe, au profond désespoir d'Albrecht et même d'Hilarion, qui sent toute l'horreur du crime qu'il vient de commettre, car il est l'assassin de Giselle. Ainsi se termine le premier acte.

Cette mort, mêlée de danse, doit vous inquiéter pour le repos de Giselle. Vous n'avez pas oublié les prédictions sinistres de la mère Berthe, et la tradition des wilis. J'ai bien peur que la pauvre fille ne dorme pas tranquille dans son lit de gazon.

Mourir à quinze ans, après avoir à peine été cent fois au bal et valsé tout au plus deux mille valses î Comment voulez-vous que ces charmants petits .

pieds, plus inquiets, plus frémissants que des ailes d'oiseau, puissent se tenir tranquilles et ne pas essayer de se démailloter des plis droits du linceul, pour aller au clair de lune, dans la clairière où le lapin se frotte la moustache de la patte, où le daim lève, en humant Tair, son museau noir et lustré, tourner en rond dans le cercle magique tracé par les esprits de la nuit.

Ce n'est pas la vie qu'on regrette à quinze ans; c'est le bal, c'est l'amour; et le moyen de ne pas sortir de sa tombe, si votre amoureux passe auprès, et de ne pas l'inviter pour la prochaine contredanse. Cher Albrecht, avec ta facilité à te laisser aller à toutes les bonnes occasions chorégraphiques, ton sort futur nous alarme, et nous craignons pour toi une fluxion de poitrine ou un bain glacé dans l'eau du lac.

La toile se relève et laisse voir une de ces forêts mystérieuses comme on en trouve dans les gravures de Sadeler. De grands arbres, aux troncs bizarrement contournés, entrelacent leurs feuillagesinextricables, et leurs racines noueuses vont plonger comme des serpents altérés dans une eau dormante et noire sur laquelle s'étalent visqueusement les larges feuilles des nymphœas et du nénuphar ; les longues herbes et les plantes de la terre se mêlent aux roseaux de l'étang, dont la brise de nuit fait frissonner les aigrettes de velours.

Une brume bleuâtre baigne les intervalles des arbres et leur prête des apparences fantastiques, des attitudes et des airs de spectres. Le fût argenté de ce tremble ne ressemble-t-il pas d'une façon alarmante au pâle suaire d'une ombre? Et la lune qui se lève et montre, à travers les déchiquetures des feuilles, son doux et triste visage d'opale, ne rappelle*

GISBLLE OU LES WILIS. Î06

t-elle pas par sa blancheur transparente quelque jeune Allemande morte de consomption en lisant les œuvres de Novalis? — Toute cette forêt semble pleine de larmes et de soupirs; — est-ce bien la rosée ou la pluie qui a suspendu cette perle au bout de ce brin d'herbe ? Est-ce bien le vent qui sanglote ainsi à travers les roseaux? Qui peut le savoir? Pourquoi le velours du gazon est-il couché à de certains endroits? nul pas humain n'est parvenu jusqu'ici, et ce n'est pas de ce côté que descendent les hordes de daims et de cerfs pour se désaltérer à l'eau de l'étang. Ce parfum faible et doux n'est pas celui des fleurs sauvages ; ni la clochette au cœur rose, ni le myosotis n'ont cette odeur? ce mystère vous allez le pénétrer.

Dans ce coin tout encombré d'herbes et de fleurs sauvages se dresse une croix de pierre toute neuve et toute blanche encore ; un rayon égaré y trahit le nom de Giselle. C'est là que, sous la terre froide, est étendue la victime d'Hilarion, morte à quinze ans, à Fâge de Juliette et de toutes les belles amoureuses. — Mais à quoi pensent ces francs chasseurs ; se mettre à l'affût en un tel endroit? au lieu de lièvres et de cerfs, ils ne verront passer que des fantômes sur qui le plomb ni la poudre ne peuvent rien. L'endroit est sinistre et mal hanté, mes hardis compagnons ; croyez-moi, portez ailleurs votre pâté de venaison et vos gourdes pleines d'eau-de-vie. Voilà minuit qui sonne, une heure inquiétante où les vivants rentrent, où les morts sortent. Les feux follets, papillons de flammes, commencent à voltiger autour de vous. Les esprits forts se moquent des feux follets et disent qu'ils sont produits par les exhalaisons des marécages; mais vous, dignes chasseurs allemands, vous savez bien que ces lueurs

106 L£S BEAtJTéS DE l'OPÂRA.

sont des âmes en peine ou des esprits malfaisants; et comment, toi, lourde brute d'Hilarion, n'as-tu pas reconnu au tremblement de tes genoux, à la 'sueur glacée qui colle tes cheveux à tes tempes, que tu es à côté de la tombe de Giselle !

Tout braves qu'il sont, les chasseurs, effrayés, s'enfuient. La place reste vide et l'astre des nuits, ouvrant ses paupières aux ailes d'argent, verse une lumière plus vive dans la clairière. Ne voyez-vous pas dans les hautes herbes comme un cercle foulé qui indique la place où tourne la ronde des wilis? C'est là, en effet, que se tient le bal magique.

Regardez! le gazon tressaille, le cœur d'une belle de nuit s'entrouvre ; il en jaillit une blanche vapeur qui se condense bientôt en une belle jeune fille pâle et froide comme un clair de lune sur la neige : c'est la reine des wilis. Du bout de son sceptre, elle trace dans l'air des cercles cabalistiques, elle évoque ses sujettes des quatre coins du vent; — ses sujettes, car elle n'a pas de sujets. Les hommes sont trop lourds, trop grossiers, trop stupides, trop amoureux de leur vilaine peau pour mourir d'une si jolie mort. Ce n'est pas d'eux que l'on peut dire avec le poète :

Il aimait trop le bal, c'est ce qui l'a tuél

Voici venir les danseuses de tous les pays, et TAndalouse fougueuse, et l'Allemande mélancolique, et la bayadère aux narines pleines d'anneaux d'or, qui exécute le malapou et les évolutions sacrées, tout ce qui a vécu, tout ce qui est mort pour et par la danse. Elles jaillissent de la terre, elles descendent des arbres, il en arrive de tous côtés.

Quand l'assemblée est complète, la reine propose

aiSELLE OU LES WILIS. 107

Tadmission de Giselle, une nouvelle morte qui ne peut que faire honneur au corps de ballet fantastique.

Elle étend vers le tombeau sa baguette magique, entourée de verveine, et tout d'un coup, du milieu des herbes et des fleurs s'élance une forme mince, droite et blanche, ayant encore la roide attitude du cercueil : c'est Giselle, éveillée de ce lourd sommeil sans rêve que dorment les trépassés dans leurs draps humides.

La ressuscitée fait quelques pas en chancelant, tout engourdie encore ; mais bientôt l'air frais de la nuit, les rayons argentés de la lune, lui rendent sa vivacité. Avec quel ravissement elle reprend possession de l'espace ! comme sa poitrine respire librement, débarrassée de la dalle de pierre qui l'oppressait ! comme elle est heureuse de se sentir libre encore et légère, et de voltiger à son gré de çà de là, comme un papillon capricieux ! La voici qui va d'un air soumis s'agenouiller devant la reine des wilis. On lui pose une étoile au front; deux petites ailes transparentes et vaporeuses se déploient et palpitent sur ses épaules.

Deux ailes avec deux pieds semblables, c'est vraiment trop !

La cérémonie terminée, on veut apprendre la valse fantastique à la jeune récipiendaire. Ne vous donnez pas tant de mal, elle la sait déjà, et beaucoup mieux que vous, celle-là, et que bien d'autres! Maintenant, voyageurs attardés, prenez garde à vous! ne passez pas, minuit sonné, sur la fatale clairière, ou vous risquez fort d'aller achever votre route au fond du lac, côte à côte avec les grenouilles, dans les joncs et dans la vase.

Précisément une victime nous arrive ; ce misérable

Hilarion, troublé par ses remords, trompé par un

faux sentier de la forêt, revient à son point de

départ, à la tombe de Giselle. Les wilis s'emparent

de lui; on le presse, on Tentoure, on se ]e passe de

main en main, debrasenbras; ses jambes fléchissent,

la respiration lui manque^ il demande grâce d'une

voix entrecoupée. Point de grâce! Si les valseuses

de ce monde sont déjà sans pitié, que doivent être

celles de l'autre monde! Il est pris, quitté, repris;

chacune veut avoir sa part, et elles sont dix, elles

sont vingt, elles sont trente. A l'eau, Hilarion! Tu

es fatigué, tes pieds traînent; un danseur qui se

lasse n'est bon qu'à être précipité dans le lac. En

efl'et, toutes ces petites mains d'ombres poussent ce

gros corps massif du haut de la rive. L'eau clapote,

bouillonne; deux ou trois cercles s'éteignent en

s'élargissant à la surface huileuse du marécage.

Bonsoir, Hilarion ; justice est faite !

Les feuilles ont frémi, une main écarte les branches. Qui ose venir à pareille heure dans ce lieu formidable? Albrecht, insensé de douleur, qui veut pleurer sur la tombe de Giselle, et tâcher d'obtenir son pardon de l'ombre adorée ; car Albrecht n'a trompé Giselle qu'à demi, et seulement sur sa qualité. En lui disant qu'il l'aimait, il était complètement sincère, et son âme se trouvait d'accord avec ses lèvres.

Giselle, attendrie des larmes d'Albrecht, pousse un léger soupir, un soupir d'ombre; Albrecht^ éperdu, se retourne, il voit scintiller dans le feuillage deux étoiles d'azur. Ce sont ses yeux, c'est Giselle I — Oh ! de grâce, vision incomparable, ne t'évanouis pas, laisse-moi encore regarder ce doux visage que je ne croyais revoir qu'au ciel ! — et il s'élance, les bras étendus, mais il ne saisit que des roseaux et

des lianes. Une vapeur blanche traverse la sopibre épaisseur de la forêt : c'est encore elle. Cachée dans une touffe de fleurs, elle les arrache, les effleure de ses lèvres et jette à son amant deç baisers sur des roses.

Les wilis, ogresses de la valse, ont flairé un danseur frais ; elles accourent en toute hâte prendre leur part de ce régal. — Méchantes I s'écrie Giselle, les mains jointes, laissez-moi mon Loys, ne le faites pas mourir; qu'il jouisse encore de la douce lumière des cieux, pour se souvenir de moi, et pleurer sur ma tombe : il est si bon de sentir une tiède larme pénétrer sous terre jusqu'à vous, et tomber d'un œil brûlant sur notre cœur glacé.

— Non, non, non, qu'il danse et qu'il meure !

— Ne les écoute pas, mon Loys; attache-toi à la croix de ma tombe. Quoi que tu puisses entendre, quoi que tu puisses voir, ne la quitte pas. Cette croix, c'est le refuge; c'est le salut; la baguette de Mj^rtha se briserait à la toucher. — Ma baguette perd son pouvoir devant cette croix, c'est vrai, dit la reine avee un geste d'autorité; m,ais toi, Giselle, tu es soumise à ma volonté, et je t'ordonne de danser la danse la plus pudique et la plus voluptueuse, de le regarder de ton œil le plus tendre, de lui faire ton plus aimable sourire de trépassée. Albrecht quittera la croix de lui-même. — Giselle, cédant bien à regret à l'ascendan t magique , commence à exécuter quelques pas avec langueur et lentement. Son œil furtif interroge l'horizon. La nuit s'avance, le coq va bientôt chanter et le jour paraître. Si Mbrecht ne quitte pas jusque-là son saint asile, il sera sauvé, et, sublime abnégation, la pauvre ombre tâche d'être moins belle et moins séduisante. Peine inutile! le jeune homme, fasciné, ne retient plus que

d'une main la croix protectrice. Myrtha force Giselie de donner plus d'énergie à sa danse ; elle obéit, car, après tout, elle n'est pas une wili pour rien. Levertige delà danse s'empare d'elle, elle vole, elle bondit, elle tourbillonne, et Loys, oubliant qu'il court à sa perte, s'élance après elle, la suit et se mêle à ses poses, heureux encore de mourir entre les bras d'une ombre si chère. Cette danse éblouissante, vertigineuse dure déjà depuis longtemps; Albrecbt pâlit, sa respiration devient courte, il va tomber dans Teau perfide ! quand une cloche lointaine se met à sonner une, deux, trois, quatre heures.

Une faible barre blanche se dessine dans les nuages, derrière la colline; la lueur s'augmente, s'agrandit. Les wilis, effrayées, se dispersent et rentrent dans leurs cachettes, dans le cœur des nénuphars, dans les fentes des rochers, dans le creux des arbres. Albrecht est sauvé. Gi^elle tombe affaissée sur le gazon, les fleurs l'enveloppent et se referment sur elle, et son corps transparent se fond comme une vapeur. On aperçoit encore sa main frêle et blanche qui fait un signe d'adieu à celui qu'elle ne doit plus revoir, puis la main disparait : la terre a repris sa proie pour ne plus la rendre.

Albrecht, éperdu, hors de lui, se précipite à travers le feuillage, mais il ne voit plus rien. Une rose qu'il cueille sur la tombe, une rose où l'âme de Giselie a laissé son chaste parfum, voilà désormais tout ce qui reste au comte Albrecht de la pauvre villageoise.

Navré de douleur, brisé d'émotion, il tombe sans connaissance dans les bras de Bathilde et de Wilfrid, que l'inquiétude avaient conduits à sa recherche.

Carlotta Grisi et Petipa, qui la seconde si merveilleusement, ont fait de ce dernier acte un véritable

LE BABBIEB DE SÉYILLK 111

poème, une élégie chorégraphique pleine de charme et d'attendrissement. Plus d'un œil qui ne croyait voir que des ronds de jambe et des pointes, s'est trouvé tout surpris d'être obscurci par une larme, ce qui n'arrive pas souvent dans les ballets. Ce rôle est désormais impossible à toute autre danseuse, et le nom de Carlotta est devenu inséparable de celui de Giselle.j^

L'auteur de la musique, M. Ad. Adam, peut revendiquer, lui aussi, une bonne part dans le succès. Jamais il n'a déployé plus de grâce, de tendresse et de mélancolie. Le second acte surtout est empreint d'un caractère fantastique tout à fait en situation ; les rayons bleus du clair de lune allemand glissent mystérieusement sur les notes argentées de la musique et sur les eaux du lac les plus transparentes qu'ait jamais peintes Cicéri. — Et M. Goralli a fait voir dans la composition des pas et dans l'agencement des groupes qu'il est toujours le plus jeune de nos chorégraphes.

S'il est au monde un sujet connu, c'est à coup sûr celui du Barbier de Séville, La pièce de Beaumarchais a eu un tel retentissement, qu'il est presque impossible d'en parler, même en se résignant d'avance aux redites les plus usées. Figaro, Bartolo, Basile, Rosine, Almavi va, sont des noms populaires, des types, malgré leur originalité piquante, aussi généraux, aussi humains, aussi éternels que les masques de la comédie antique. Figaro, avec son

esprit chatoyant et pailleté comme une veste de drap andalou, résume on ne peut plus heureusement les Dave, les Scapin^ les Mascarilie, et toute cette engeance de valets fripons qui mettent leur finesse au service des passions de leurs maîtres.

Quelle charmante figure que celle de Rosine! Quelle honnêteté en dépit de toutes ses roueries de petite fille espiègle ! Et quel parfum de jeunesse et d'amour dans un rôle ravissant où tant de célèbres cantatrices se sont essayées, sans toutefois le réaliser complètement!

Et le comte Almaviva, comme c'est bien le grand seigneur, brave et loyal au fond, mais se laissant emporter par la passion avec cette facilité des hommes accoutumés à ne pas trouver d'obstacles !

Quant au tuteur, au Bartolo, il vaut l'Arnolphe de Poquelin ; c'est tout dire. Le nom de Basile est devenu une épithète comme celui de Tartufe.

Quand la toile se lève, le théâtre représente une rue de Séville, non pas comme elle est dans la réalité, mais comme on se figure qu'elle doit être. Je ne sais pas pourquoi, je m'imagine que cette rue est la calle de la Sierpe^ du côté où elle débouche sur la place de la cathédrale : c'est un bel endroit que la lune coupe de larges tranches d'ombre et de lumière; la brise de la nuit y apporte les senteurs parfumées du patio^ des orangers, et les joueurs de guitare y trouvent de petites bornes plantées à souhait pour y appuyer leur pied.

La maison de Bartolo s'élevait sans doute à cet angle occupé aujourd'hui par le café Nuevo. Elle était blanchie à la chaux, suivant l'usage arabe^ couverte d'un toit de tuiles vernies, avec des rejas à toutes les ouvertures, et des miradores enveloppés de serrurerie, faisant de loin l'effet d'yeux noirs

dans une figure pâle. Quelques branches de jasmin, plantées par Rosine, étoilaient les mailles étroites des barreaux, et dans le coin tremblotait une petite lampe devant la madone noire enchâssée dans le mur.

Dans cette espèce de cabinet aérien, cage d'oiseau suspendue en dehors du bâtiment, pourattraper au vol les courants d'air si précieux dans un climat brûlant, la Rosina émiette toutes les heures qu'elle peut dérober à la surveillance de son tyran. Vous voyez passer à travers les grilles le bout de son petit pied chaussé de satin blanc, et peut-être découvrezvous sous le bord de la basquine plombée un peu de sa jambe fine et nerveuse; de temps en temps un sifflement singulier se fait entendre, c'est le bois de l'éventail qui crie en s'ouvrant et en se fermant, comme une aile d'oiseau surpris, avec cette rapidité que les Espagnoles seules savent lui imprimer. Quels beaux yeux aux paupières allongées! Quel flot opulent de cheveux noirs ! Quelles dents petites et bien rangées, éclair blanc dans un rouge sourire! Quel teint d'ambre et de soleil, et comme Bartolo a bien raison d'être jaloux !

J'avoue que Bartolo me plaît, et je trouve qu'on a été injuste envers lui. Qu'y a-t-il en eff'et de plus raisonnable que de ne pas vouloir se laisser voler un pareil trésor, et d'y veiller avec tout le soin possible? Il est vrai, dit Molière, que

Les verroux et les grilles Sont de faibles garants delà vertu des filles.

Mais si l'on ne peut se fier à la vertu grillée, peut-on donner sans crainte la clef du balcon à ^)8ine? Les femmes diront oui, les hommes non.

to.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que rien n'est plus triste et plus misérable que d'aimer et d'être vieux, et d'avoir un cœur de flamme avec des cheveux de neige. Tous ces pauvres vieillards, geôliers de fillettes, tous ces Gérontes et ces Arnolphes trompés, bafoués, bernés, ne m'ont jamais fait rire bien franchement. Gela n'est-il pas bien amusant d'élever une pupille à la brochette, de l'entourer de soins, d'adorations, de n'avoir au monde que cette pensée et de se la voir enlever par le premier vaurien qui passe, sous le prétexte qu'il a la démarche cambrée, la moustache en croc et le poing sur la hanche I

Souvent, en voyant représenter le Barbier de Seville, y ai pris parti pour Bartolo contre Almaviva, qui n'est qu'un coureur; contre Figaro, qui n'est bon qu'à pendre ; et même, le dirai-je? contre Rosine, malgré son adorable effronterie de quinze ans et sa naïveté résolue de petite fille embarquée dans une première intrigue...

Mais, après tout, la jeunesse ne cherche-t-elle pas la jeunesse, et qu'est-ce que la reconnaissance, le respect, la vénération, à côté de l'amour? Console-toi comme tu pourras, pauvre Bartolo, nous allons commencer l'analyse de ton supplice.

Qui est-ce qui rôde par là, le sombrero sur les yeux, soigneusement embossé dans sa cape, une lanterne sourde à la main? Eh! pardieu, c'est Fiorello, valet du comte Almaviva, qui introduit les musiciens, les donneurs de sérénades, ces animaux à si juste titre exécrés des tuteurs, des maris et des jaloux de toute sorte. Voilà le ramage qui commence. Almaviva, l'œil pâmé, la main sur le cœur, chante une de ces banalités froides et prétentieuses que de tout temps, en tout pays, toutes les femmes, même les spirituelles, ont trouvées charmantes; et.

LE BABBIEB DE SJYILLE. US

cette fois, le public est de Tavis des femmes, car sur ces vagues paroles de canevas italien, qui signifient tout parce qu'elles ne signifient rien, le seigneur Rossini a brodé de merveilleuses mélodies... Pourtant, le jour se lève, et Rosine ne paraît pas, sans doute pour ne pas faire de peine àTaurore ; car supposer qu'une jeune Sévillane, entendant du fond de sa chambre bourdonner la sérénade sous son balcon, ne vienne pas, sur la pointe du pied, coller sa jolie figure, à moitié endormie, aux mailles de la reja, et pelar la paba avec le novio, cela n'est guère admissible pour quiconque connaît l'Espagne ; et si je ne rendais pas compte d'un opéra italien, je vous citerais ici une copia andalouse qui affirme que la chose n'est pas possible et ne s'est jamais vue.

Aussi le comte s'en étonne, et commencerait-il à désespérer, si un homme de sa qualité pouvait douter un instant de lui-même; car voici plusieurs jours et plusieurs nuits qu'il vient faire le pied de grue sous ce balcon. Il renvoie les musiciens qui font un bruit énorme, comme tous les musiciens quand on les prie de se taire, et se promène sous un portique en face de la maison, en attendant l'heure où Rosine se montre à sa fenêtre, un peu pour voir si ses œillets se sont épanouis, beaucoup pour voir si le soupirant, si le bel inconnu se promène de ce côté. Mais tout à coup, dans la fraîcheur et le calme du matin, on entend monter en fusée sonore,* comme le cri joyeux dont l'alouette salue le soleil, une chanson pleine de volubilité et de caquetage... C'est Figaro qui fait son entrée. Figaro avec sa veste historiée de boutons de filigrane, de clinquants et de passementerie, sa culotte depunto, sa résille (en ce temps-là il y avait encore des résilles en Espagne), sa guitare au dos, luisant comme une écaille de

tortue, et son plat à barbe de cuivre si clair que don Quijote Teût pris pour Tarmet de Membrin. Tout le monde connaît cet admirable morceau, d'un effet si entraînant et si irrésistible. Voltigeant de bouche en bouche, il est parvenu jusque dans la Polynésie, et les sauvages, de la mer du Sud le fredonnent enfaisant cuire leur déjeuner de coquillages. Figaro est heureux comme un fripon qu'il est. Il jouit de la tranquillité d'esprit des gredins; et, comme le ciel bienveillant l'a doué d'une conscience élastique, il pratique avec la plus grande fraîcheur d'âme un tas de petits métiers hasardeux mais lucratifs. Il a beaucoup de plaisir, peu de travail et assez d'argent ; n'est-ce pas là le vrai bonheur? Il rase, il saigne, il frise, il porte les poulets, il abouche les jeunes cœurs faits pour s'entendre. Les cavaliers, les dames, les amants, les jaloux, tous ont besoin de Figaro. Figaro ci, Figaro là! c'est le cri qui retentit par toute la ville. Otez Figaro de Séville, vous en ôterez la vie et le mouvement; sans lui, plus d'affaires, plus d'intrigues possibles; aucun billet doux ne parviendra à son adresse. Gomment feront les fils de famille pour soutirer de l'argent à leurs parents? Qui est-ce qui amènera aux soupers fins la gitana au teint de citron, qui sait si bien danser le zorongo en secouant sa jupe bleue constellée d'étoiles d'argent? car Figaro sait où logent et les yeux noirs, et les yeux bleus, et les yeux verts, et il trouvera moyen, s'il voit briller l'or à travers la soie de votre bourse, de vous faire entrer en conversation avec eux, en dépit des pères féroces et des barbons jaloux, car il est plus malin que le diable ou qu'une vieille femme. A toutes ces adresses, il joint celle de ne pas être pendu et d'être au mieux avec toutes les autorités.

— Eh! pardieu, si je ne me trompe, c'est Figaro ! dit le comte. Tu es bien maigre, mon garçon !

— C'est le travail, monseigneur.

— Fripon !

— Merci, monseigneur.

— Que fais-tu à Séville?

— Je rase. Et vous?

— J'ai va au Prado une jeune personne, une fleur de beauté, la fille d'un certain médecin radoteur.

— Ce n'est pas sa fille, c'est sa pupille.

— Tant mieux I sous le nom de Lindor, je lui fais la cour depuis quelque temps.

Quel gaillard que cet Almaviva, qui s'en va tout de suite, entre tant d'autres noms, prendre celui de Lindor, un vrai nom à redingote abricot bordée de velours noir, un nom romanesque à ravir toutes les petites filles.

— Gela se trouve le mieux du monde : je suis le barbier, le coiffeur, le chirurgien, le botaniste, le pharmacien, le vétérinaire, l'homme d'aff'aires de la maison, répond l'honnête Figaro, et si vous avez de l'argent, tout ira bien. Mais chut! on ouvre le balcon, retirons-nous sous les arcardes.

Rosine montré son charmant petit nez à la fenêtre, déjà inquiète de ne pas voir le beau Lindor; Barlolo est sur ses talons ; il ne peut pas comprendre dans une jeune fille cette curiosité matinale de s'assurer de la beauté de la température.

— Qu'avez-vous donc là? Quel est ce papier que vous tenez à la main?

— Les paroles d'un air fort à la mode, de la Précaution inutile,.. Ah! quel malheur, je viens de les laisser tomber. Courez vite me les chercher.

Vous avez compris, et le comte l'a compris aussi, que le papier qui vient de s'échapper des mains de

98 LES BEAUTES DE L OPEIÇilt. :.

Esméralda, cette Grisi bohémienne rêvée par le plus grand poète des temps modernes, et peut-être bien aussi des temps antiques.

Maintenant, venons à l'analyse du ballet. Au lever du rideau, vous apercevez, doré par un chaud rayon de soleil, un de ces beaux coteaux du Rhin dans toutes les magnificences de sa robe d'automne : les vendanges vont se faire. Sous la feuille rougie et safranée s'arrondit la grappe couleur d'ambre. Au bas, dans la profondeur, coule ce Rhin allemand qui a inspiré une si verte, si française et si cavalière chanson à notre Alfred de Musset.

Dans un coin, presque enfouie dans les pampres et les végétations, se cache à moitié, comme un nid d'oiseau, une chaumière humble et coquette à la fois. En face est une autre cabane, et là-bas, bien loin, perchée sur la crête d'un rocher, on distingue, à ses blanches tourelles en poivrière, une de ces hautes demeures féodales, un de ces burgs formidables, d'où les seigneurs s'abattaient comme des vautours sur les pauvres voyageurs. De ce burg est descendu, mais dans des intentions moins féroces, le jeune comte Albrecht, garçon de bel air et de bonne mine. Du haut de son rocher, le milan a vu passer une colombe dans la plaine; cette colombe, c'est Giselle, la fille de Berthe, une honnête et douce et charmante créature. Vous pensez bien que des éperons de chevalier, un pourpoint de menu vair et des armoiries de comte eff*rayeraient la modeste Giselle : toute simple qu'elle est, elle sait parfaitement que les rois n'épousent plus les bergères, même dans le monde du ballet^ le pays le moins vétilleux cependant en matière d'hymen. Albrecht l'a senti; aussi a-t-il emprunté le costume d'un jeune vendangeur, et n'a-t-il gardé de sa condition

— On VOUS donne un billet de logement chez Bartolo, et vous voilà introduit dans la place, rien n'est plus simple; et je saurai si bien occuper le barbon, que vous aurez le temps de glisser dans l'oreille de Rosine les quatre mots qu'elle attend. Faites semblant d'être ivre : on se défie moins d'un cerveau que les fumées du vin embarrassent ! De tout temps on a cru à la sincérité des ivrognes. Maintenant à l'œuvre î

— Mais où te retrouverai-je, où perche ta boutique? dit le comte en voyant Figaro prêt à décamper avec la bourse.

— Ma boutique est la plus facile du monde à reconnaître : c'est à droite, au numéro quatre, une magnifique devanture bleu de ciel, avec cinq perruques, six plats à barbe et une lanterne. Impossible de se tromper.

Pendant que le comte va se travestir, et Figaro faire écumer la mousse de savon sur les joues de ses pratiques, transportons-nous dans la chambre de Rosine, meublée d'un piano-forte, d'un secrétaire, et d'une grille qui enveloppe soigneusement le balcon. Elle est seule, une lettre à la main, et chante cette délicieuse cavatine : Una voce poco fa^ fraîche au commencement comme un bouton de rose crevant son corset de velours vert, puis épanouie et confiante comme la jeunesse, et sur la fin, capricieuse et mutine et pleine de rébellion coquette. La cavatine achevée, elle va au bureau et signe une lettre. Elle a vu Figaro causer plus d'une heure sur la place avec le comte; ils se connaissent, ils s'entendent ; Figaro est un brave garçon, serviable^ peut-être pourra-t-il bien servir nos amours ?

Quand on parle du diable, on en voit les cornes, quand on parle du loup, on en voit la queue, quand

1?0 L£S BEAUTES DE L'OPÉBA.

on parle de Figaro, Ton en voit la résilie : il entre de ce pas léger et furtif commun aux chats et aux intrigants, qui marcheraient sur des œufs sans les casser.

— Eh! bonjour, mademoiselle Rosine; que faitesvous?

— Je m'ennuie.

— Je voudrais bien vous dire quelque chose.

— Moi aussi... Chut! j'entends le pas de mon tuteur... Attendez un peu.

En effet, le Bartolo entre toussant, crachant, grognant, et reproche à sa pupille de parler toujours avec ce coquin de Figaro.

— Êtes- vous jaloux de Figaro ? répond Rosine. Je l'avoue, j'aime à causer avec lui; il m'amuse, me fait rire, et me conte cent bagatelles.

— Et ce doigt taché d'encre, que signifie-t-il?

— Je me suis brûlé le doigt et je l'ai trempé dans l'encrier.

— Il manque une feuille de papier, qu'en avezvous fait?

— Un cornet de bonbons pour la petite Marceline; êtes-vous content?

— Non, répond le barbon irrité; vous me contez des billevesées et vous voulez m'en faire accroire.

Pendant cette querelle arrive don Basile, un grand escogriffe, long, sec, jaune, bilieux, ossu, malsain et venimeux d'aspect; un de ces drôles au front plat, écrasé, aux lèvres minces, à la langue fourchue, qui semblent être faits pour la souquenille noire et le chapeau à larges bords, une bûche du bois dont se taillent les espions, les inquisiteurs et les bourreaux; un de ces scélérats doucereux toujours prêts aux besognes sinistres et mauvaises.

Il vient murmurer aux oreilles de Bartolo que le

LE BAEBIEB DE SEYILLE. 121

galant inconnu qui rôde sous le balcon de Rosine n'est autre que le célèbre comte Almaviva, arrivé depuis peu dans Séville.

Il faut parer le coup , mais à la. sourdine ; et par quel moyen? par une bonne petite calomnie.

C'est là qu'est placé cet air admirable, où le compositeur a peut-être dépassé l'écrivain, et pourtant cette tirade est un des plus étincelants morceaux qui soient tombés d'une plume humaine.

— La calomnie I d'abord un bruit léger qui rase le sol, comme une hirondelle avant l'orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando, de bouche en bouche, il va le diable. Puis, tout à coup, je ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'oeil; elle s^élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate, tonne, et devient un cri général, un crescendo public, un chorus universel qui retentit partout ; et le malheureux, calomnié, avili, accablé, tombe par bonheur sous le poids de l'indignation générale... Eh! qu'en ditesvous?

— Tout cela est bel et bon, répond Bartolo, suffisamment édifié, mais il y a un moyen encore plus sûr : j'épouserai la petite demain.

— Qu'on me donne de l'argent, dit Basile, dont la doctrine se rapproche en cela de celle de Figaro, et je me charge d'éloigner les freluquets.

Là-dessus l'imbécile et le fripon passent dans une autre pièce.

— Oh I c'est ainsi que tu t'y prends, brave canaille, dit Figaro en sortant de sa cachette. Peste,

quel gaillard avec sa mine de citron déconfit et ses airs papelards ! Et cet autre sot qui se figure qu'il va épouser Rosine I Ce fin morceau n'est pas pour sa gueule édentée, nous y mettrons bon ordre. Justement la voici, et tâchons de lui parler pendant qu'ils sont enfermés ensemble. Senorita, savezvous une grande nouvelle ; vous serez mariée demain sans faute à votre aimable tuteur. Il est là dedans occupé à rédiger le contrat avec votre maître de musique.

— Monsieur Figaro, je vous réponds d'une chose : c'est que ce mariage ne se fera pas. Mais, à propos, quel était donc ce jeune homme avec qui vous parliez tantôt sur la place?

— Un mien cousin, bon garçon, cœur excellent; il est ici pour finir ses études et faire fortune.

— Il la fera, répond Rosine.

— Mais il a un grand défaut, c'est d'être amoureux comme un fou !

— Et connaissez-vous celle qu'il aime?...

— Elle est petite, mignonne, avec des yeux et des cheveux noirs superbes; la première lettre de son nom est un R : elle s'appelle Ro... Rosi...

— C'est moi, s'écrie la jeune fille au comble de la joie... Je ne me suis pas trompée.

— Allons, vite deux lignes d'écriture; le temps presse, dit l'expéditif barbier, mettez-vous à ce secrétaire.

— Je n'oserai jamais, fait la Rosine en tirant à demi de son corset un petit papier délicatement plié.

— La lettre était écrite I s'écrie Figaro avec un mouvement admiratif; et moi qui... Quelle bête je suis 1 0 femmes ! femmes ! la moins fine d'entre vous en remontrerait au diable !

La lettre est bientôt remise et le comte Almaviva^

sûr de Tassentiment de Rosine, ne tarde pas à mettre en usage le stratagème sorti de la cervelle féconde de Figaro. Déguisé en soldat de cavalerie, il se présente au logis du revêche Bartolo, en décrivant les zigzags les plus hasardeux, avec des gestes et des hoquets d'homme ivre. Je vous laisse à penser quelle réception lui fait le quinteux vieillard, qui cette fois n'a pas tort de se mettre en colère, en voyant ce grossier soudard envahir bruyamment sa maison. La Rosine, toujours alerte, toujours éveillée, Tœil et Toreille au guet, accourt au bruit et s'informe de la cause de ce triomphant vacarme.

— Je suis Lindor, lui dit tout bas le comte.

— De la prudence, répond Rosine.

— Laissez tomber votre mouchoir sur ce billet, et ramassez-le, reprend le comte en décrivant un angle des plus aigus et en feignant de perdre le centre de gravité.

La Rosine escamotte le poulet avec une habileté digne du plus adroit prestidigitateur, et la querelle continue entre le comte et Bartolo, qui allègue en vain pour ne pas le recevoir, une exemption de loger des soldats. Le comte ne veut pas entendre ces raisons, et, pour effrayer le vieillard, fait prendre un peu Tair à sa flamberge, pousse des bottes, et tire des estocades dans le vide qui lui font jeter les hauts cris. Enfin, le tapage devient si fort, que la force armée intervient, au grand chagrin de Rosine, et à la grande joie de Bartolo, pour entraîner Lindor en prison, lorsque celui-ci, écartant les alguazils d'un air impérieux et hautain, donne une lettre à l'alcade. L'alcade, après y avoir jeté les yeux, salue plus bas que terre et fait signe à ses bommes de lâcher le soldat, qui se retire au milieu d'un final plein de mouvement, d'agitation et de

esprit chatoyant et pailleté comme une veste de drap andalou, résume on ne peut plus heureusement les Dave, les Scapin^ les Mascarille, et toute cette engeance de valets fripons qui mettent leur finesse au service des passions de leurs maîtres.

Quelle charmante figure que celle de Rosine! Quelle honnêteté en dépit de toutes ses roueries de petite fille espiègle ! Et quel parfum de jeunesse et d'amour dans un rôle ravissant où tant de célèbres cantatrices se sont essayées, sans toutefois le réaliser complètement!

Et le comte Almaviva, comme c'est bien le grand seigneur, brave et loyal au fond, mais se laissant emporter par la passion avec cette facilité des hommes accoutumés à ne pas trouver d'obstacles !

Quant au tuteur, au Bartolo, il vaut TArnolphe de Poquelin ; c'est tout dire. Le nom de Basile est devenu une épithète comme celui de Tartufe.

Quand la toile se lève, le théâtre représente une rue de Séville, non pas comme elle est dans la réalité, mais comme on se figure qu'elle doit être. Je ne sais pas pourquoi, je m'imagine que cette rue est la calle de la Sierpe, du côté où elle débouche sur la place de la cathédrale : c'est un bel endroit que la lune coupe de larges tranches d'ombre et de lumière; la brise de la nuit y apporte les senteurs parfumées du patio, des orangers, et les joueurs de guitare y trouvent de petites bornes plantées à souhait pour y appuyer leur pied.

La maison de Bartolo s'élevait sans doute à cet angle occupé aujourd'hui par le café Nuevo, Elle était blanchie à la chaux, suivant l'usage arabe, couverte d'un toit de tuiles vernies, avec des rejas à toutes les ouvertures, et des miradores enveloppés de serrurerie, faisant de loin l'effiet d'yeux noirs

dans une figure pâle. Quelques branches de jasmin, plantées par Rosine, étoilaient les mailles étroites des barreaux, et dans le coin tremblotait une petite lampe devant la madone noire enchâssée dans le mur.

Dans cette espèce de cabinet aérien, cage d'oiseau suspendue en dehors du bâtiment, pourattraper au vol les courants d'air si précieux dans un climat brûlant, la Rosina émiette toutes les heures qu'elle peut dérober à la surveillance de son tyran. Vous voyez passer à travers les grilles le bout de son petit pied chaussé de satin blanc, et peut-être découvrezvous sous le bord de la basquine plombée un peu de sa jambe fine et nerveuse; de temps en temps un sifflement singulier se fait entendre, c'est le bois de Téventail qui crie en s'ouvrant et en se fermant, comme une aile d'oiseau surpris, avec cette rapidité que les Espagnoles seules savent lui imprimer. Quels beaux yeux aux paupières allongées! Quel flot opulent de cheveux noirs ! Quelles dents petites et bien rangées, éclair blanc dans un rouge sourire! Quel teint d'ambre et de soleil, et comme Bartolo a bien raison d'être jaloux!

J'avoue que Bartolo me plaît, et je trouve qu'on a été injuste envers lui. Qu'y a-t-il en eff*et de plus raisonnable que de ne pas vouloir se laisser voler un pareil trésor, et d'y veiller avec tout le soin possible? Il est vrai, dit Molière, que

Les verroux et les grilles Sont de faibles garants de la vertu des filles.

Mais si Ton ne peut se fier à la vertu grillée, peut-on donner sans crainte la clef du balcon à Rosine? Les femmes diront oui, les hommes non.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que rien n'est plus triste et plus misérable que d'aimer et d'être vieux, et d'avoir un coeur de flamme avec des cheveux de neige. Tous ces pauvres vieillards, geôliers de fillettes, tous ces Géronteset ces Arnolphes trompés, bafoués, bernés, ne m'ont jamais fait rire bien franchement. Gela n*est-il pas bien amusant d'élever une pupille à la brochette, de Tentourer de soins, d'adorations, de n'avoir au monde que cette pensée et de se la voir enlever par le premier vaurien qui passe, sous le prétexte qu'il a la démarche cambrée, la moustache en croc et le poing sur la hanche I

Souvent, en voyant représenter le Barbier de Sev/Z/e, j'ai pris parti pour Bartolo contre Aimaviva, qui n'est qu'un coureur; contre Figaro, qui n'est bon qu'à pendre ; et même, le dirai-je? contre Rosine, malgré son adorable effronterie de quinze ans et sa naïveté résolue de petite fille embarquée dans une première intrigue . . .

Mais, après tout, la jeunesse ne cherche-t-elle pas la jeunesse, et qu'est-ce que la reconnaissance, le respect, la vénération, à côté de l'amour? Gonsole-toi comme tu pourras, pauvre Bartolo, nous allons commencer l'analyse de ton supplice.

Qui est-ce qui rôde par là, le sombrero sur les yeux, soigneusement embossé dans sa cape, une lanterne sourde à la main? Eh! pardieu, c'est Fiorello, valet du comte Aimaviva, qui introduit les musiciens, les donneurs de sérénades, ces animaux à si juste titre exécrés des tuteurs, des maris et des jaloux de toute sorte. Voilà le ramage qui commence. Aimaviva, l'œil pâmé, la main sur le cœur, chante une de ces banalités froides et prétentieuses que de tout temps, en tout pays, toutes les femmes, même les spirituelles, ont trouvées charmantes; et.

LE BABBIEB DE SJYILLE. US

cette fois, le public est de Tavis des femmes, car sur ces vagues paroles de canevas italien, qui signifient tout parce qu'elles ne signifient rien, le seigneur Rossini a brodé de merveilleuses mélodies... Pourtant, le jour se lève, et Rosine ne paraît pas, sans doute pour ne pas faire de peine à Taurore ; car supposer qu'une jeune Sévillane, entendant du fond de sa chambre bourdonner la sérénade sous son balcon, ne vienne pas, sur la pointe du pied, coller sa jolie figure, à moitié endormie, aux mailles de la reja^ ei pelar la paba avec le novio, cela n'est guère admissible pour quiconque connaît l'Espagne; et si je ne rendais pas compte d'un opéra italien, je vous citerais ici une copia andalouse qui affirme que la chose n'est pas possible et ne s'est jamais vue.

Aussi le comte s'en étonne, et commencerait-il à désespérer, si un homme de sa qualité pouvait douter un instant de lui-même; car voici plusieurs jours et plusieurs nuits qu'il vient faire le pied de grue sous ce balcon. Il renvoie les musiciens qui font un bruit énorme, comme tous les musiciens quand on les prie de se taire, et se promène sous un portique en face de la maison, en attendant Theure où Rosine se montre à sa fenêtre, un peu pour voir si ses œillets se sont épanouis, beaucoup pour voir si le soupirant, si le bel inconnu se promène de ce côté.

Mais tout à coup, dans la fraîcheur et le calme du matin, on entend monter en fusée sonore,* comme le cri joyeux dont l'alouette salue le soleil, une chanson pleine de volubilité et de caquetage... C'est Figaro qui fait son entrée. Figaro avec sa veste historiée déboutons de filigrane, de clinquants et de passementerie, sa culotte depunto, sa résille (en ce temps-là il y avait encore des résilles en Espagne), sa guitare au dos, luisant comme une écaille de

tortue, et son plat à barbe de cuivre si clair que don Quijote Teût pris pour Tarmet de Membrin. Tout le monde connaît cet admirable morceau, d'un effet si entraînant et si irrésistible. Voltigeant de bouche en bouche, il est parvenu jusque dans la Polynésie, et les sauvages, de la mer du Sud le fredonnent enfaisant cuire leur déjeuner de coquillages. Figaro est heureux comme un fripon qu'il est. II jouit de la tranquillité d'esprit des gredins; et, comme le ciel bienveillant l'a doué d'une conscience élastique, il pratique avec la plus grande fraîcheur d'âme un tas de petits métiers hasardeux mais lucratifs. Il a beaucoup de plaisir, peu de travail et assez d'argent; n'est-ce pas là le vrai bonheur? Il rase, il saigne, il frise, il porte les poulets, il abouche les jeunes cœurs faits pour s'entendre. Les cavaliers, les dames, les amants, les jaloux, tous ont besoin de Figaro. Figaro ci, Figaro là! c'est le cri qui retentit par toute la ville. Otez Figaro de Séville, vous en ôterez la vie et le mouvement; sans lui, plus d'affaires, plus d'intrigues possibles; aucun billet doux ne parviendra à son adresse. Gomment feront les fils de famille pour soutirer de l'argent à leurs parents? Qui est-ce qui amènera aux soupers fins la gitana au teint de citron, qui sait si bien danser le zorongo en secouant sa jupe bleue constellée d'étoiles d'argent? car Figaro sait où logent et les yeux noirs, et les yeux bleus, et les yeux verts, et il trouvera moyen, s'il voit briller l'or à travers la soie de votre bourse, de vousfaire entrer en conversation avec eux, en dépit des pères féroces et des barbons jaloux, car il est plus malin que le diable ou qu'une vieille femme. A toutes ces adresses, il joint celle de ne pas être pendu et d'être au mieux avec toutes les autorités.

— Eh! pardieu, si je ne me trompe, c'est Figaro ! dit le comte. Tu es bien maigre, mon garçon !

— C'est le travail, monseigneur.

— Fripon !

— Merci, monseigneur.

— Que fais-tu àSéville?

— Je rase. Et vous?

— J'ai va au Prado une jeune personne, une fleur de beauté, la fille d'un certain médecin radoteur.

— Ce n'est pas sa fille, c'est sa pupille.

— Tant mieux I sous le nom de Lindor, je lui fais la cour depuis quelque temps.

Quel gaillard que cet Almaviva, qui s'en va tout de suite, entre tant d'autres noms, prendre celui de Lindor, un vrai nom à redingote abricot bordée de velours noir, un nom romanesque à ravir toutes les petites filles.

— Gela se trouve le mieux du monde : je suis le barbier, le coiffeur, le chirurgien, le botaniste, le pharmacien, le vétérinaire, l'homme d'affaires de la maison, répond l'honnête Figaro, et si vous avez de l'argent, tout ira bien. Mais chut! on ouvre le balcon, retirons-nous sous les arcardes.

Rosine montré son charmant petit nez à la fenêtre, déjà inquiète de ne pas voir le beau Lindor; Bartolo est sur ses talons ; il ne peut pas comprendre dans une jeune fille cette curiosité matinale de s'assurer de la beauté de la température.

— Qu'avez-vous donc là? Quel est ce papier que vous tenez à la main?

— Les paroles d'un air fort à la mode, de la Précaution inutile,,. Ahl quel malheur, je viens de les laisser tomber. Gourez vite me les chercher.

Vous avez compris, et le comte l'a compris aussi, que le papier qui vient de s'échapper des mains de

118 LES BEAUréS DE L^OPÉRA.

Rosine ne contient pas un seul mot de la Précaution inutile. Il ne faut pas être grand sorcier pour cela. Figaro le ramasse et le porte au comte. Bartolo ne conçoit pas sur Taile de quel vent la chanson s'est envolée, il remonte et fait rentrer Rosine en grommelant et en se promettant bien de faire murer le damné balcon. Pendant que Bartolo a le dos tourné, hâtons-nous de lire le billet de Rosine, car c'en est un.

« Vos soins assidus ont excité ma curiosité. Mon tuteur va sortir; dès qu'il sera loin, tâchez de me faire savoir par quelque moyen ingénieux votre nom, votre état et vos intentions. Je ne puis jamais paraître au balcon sans l'inséparable compagnie de mon tyran, mais soyez sûr que je suis prête à tout faire pour rompre naes chaînes. »

Voilà ce qu'à force d'importunités, de vexations, de tracasseries et de surveillances odieuses, on fait écrire par une honnête et charmante fille au premier Lindor venu.

Le moyen, on le trouvera; si ce n'est Almaviva, qui n'a pas l'air fort inventif, ce sera Figaro. La belle chose d'être comte et riche! on a toujours de pauvres diables en disponibilité pour vous fournir de l'esprit et s'atteler au char de votre fantaisie ou de votre passion.

— Avez-vous de l'argent? dit Figaro.

— A poignées, répond le comte,

— Alors j'aurai une idéel A la pensée de ce métal toul-puissant, ma tête se volcanise, je bouillonne, je fermente; mille moyens se présentent à mon esprit : habillez-vous en soldat.

— En soldat î et pourquoi faire ?

— Il vient d'arriver un régiment dans cette ville...

— Justement le colonel est de mes amis.

— On VOUS donne un billet de logement chez Bartolo, et vous voilà introduit dans la place, rien n'est plus simple; et je saurai si bien occuper le barbon, que vous aurez le temps de glisser dans l'oreille de Rosine les quatre mots qu'elle attend. Faites semblant d'être ivre : on se défie moins d'un cerveau que les fumées du vin embarrassent I De tout temps on a cru à la sincérité des ivrognes. Maintenant à l'œuvre !

— Mais où te retrouverai-je, où perche ta boutique? dit le comte en voyant Figaro prêt à décamper avec la bourse.

— Ma boutique est la plus facile du monde à reconnaître : c'est à droite, au numéro quatre, une magnifique devanture bleu de ciel, avec cinq perruques, six plats à barbe et une lanterne. Impossible de se tromper.

Pendant que le comte va se travestir, et Figaro faire écumer la mousse de savon sur les joues de ses pratiques, transportons-nous dans la chambre de Rosine, meublée d'un piano-forte, d'un secrétaire, et d'une grille qui enveloppe soigneusement le balcon. Elle est seule, une lettre à la main, et chante cette délicieuse cavatine : Una voce poco fa^ fraîche au commencement comme un bouton de rose crevant son corset de velours vert, puis épanouie et confiante comme la jeunesse, et sur la fin, capricieuse et mutine et pleine de rébellion coquette. La cavatine achevée, elle va au bureau et signe une lettre. Elle a vu Figaro causer plus d'une heure sur la place avec le comte; ils se connaissent, ils s'entendent ; Figaro est un brave garçon, serviable^ peut-être pourra-t-il bien servir nos amours ?

Quand on parle du diable, on en voit les cornes, quand on parle du loup, on en voit la queue, quand

on parle de Figaro, Ton en voit la résille : il entre de ce pas léger et furtif commun aux chats et aux intrigants, qui marcheraient sur des œufs sans les casser.

— Eh! bonjour, mademoiselle Rosine; que faitesvous?

— Je m*ennuie.

— Je voudrais bien vous dire quelque chose.

— Moi aussi... Chut ! j'entends le pas de mon tuteur... Attendez un peu.

En effet, le Bartolo entre toussant, crachant, grognant, et reproche à sa pupille de parler toujours avec ce coquin de Figaro.

— Êtes-vous jaloux de Figaro? répond Rosine. Je Tavoue, j'aime à causer avec lui; il m'amuse, me fait rire, et me conte cent bagatelles.

— Et ce doigt taché d'encre, que signifîe-t-il?

— Je me suis brûlé le doigt et je l'ai trempé dans l'encrier.

— Il manque une feuille de papier, qu'en avezvous fait?

— Un cornet de bonbons pour la petite Marceline; êtes-vous content?

— Non, répond le barbon irrité; vous me contez des billevesées et vous voulez m'en faire accroire.

Pendant cette querelle arrive don Basile, un grand escogriffe, long, sec, jaune, bilieux, ossu, malsain et venimeux d'aspect; un de ces drôles au front plat, écrasé, aux lèvres minces, à la langue fourchue, qui semblent être faits pour la souquenille noire et le chapeau à larges bords, une bûche du bois dont se taillent les espions, le.s inquisiteurs et les bourreaux; un de ces scélérats doucereux toujours prêts aux besognes sinistres et mauvaises.

Il vient murmurer aux oreilles de Bartolo que le

LE BABBIEB DE SEYILLE. 121

galant inconnu qui rôde sous le balcon de Rosine n'est autre que le célèbre comte Almaviva, arrivé depuis peu dans Se ville.

11 faut parer le coup , mais à la sourdine ; et par quel moyen? par une bonne petite calomnie.

C'est là qu'est placé cet air admirable, où le compositeur a peut-être dépassé l'écrivain, et pourtant cette tirade est un des plus étin celants morceaux qui soient tombés d'une plume humaine.

— La calomnie 1 d'abord un bruit léger qui rase le sol, comme une hirondelle avant l'orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando, de bouche en bouche, il va le diable. Puis, tout à coup, je ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'oeil; elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate, tonne, et devient un cri général, un crescendo public, un chorus universel qui retentit partout ; et le malheureux, calomnié, avili, accablé, tombe par bonheur sous le poids de l'indignation générale... Eh î qu'en ditesvous?

— Tout cela est bel et bon, répond Bartolo, suffisamment édifié, mais il y a un moyen encore plus sûr : j'épouserai la petite demain.

— Qu'on me donne de l'argent, dit Basile, dont la doctrine se rapproche en cela de celle de Figaro, el je me charge d'éloigner les freluquets.

Là-dessus l'imbécile et le fripon passent dans une autre pièce.

— Oh I c'est ainsi que tu t'y prends, brave canaille, dit Figaro en sortant de sa cachette. Peste,

quel gaillard avec sa mine de citron déconfît et ses airs papelards I Et cet autre sot qui se figure qu'il va épouser Rosine I Ce fin morceau n'est pas pour sa gueule édentée, nous y mettrons bon ordre. Justement la voici, et tâchons de lui parler pendant qu'ils sont enfermés ensemble. Senorita, savezvous une grande nouvelle ; vous serez mariée demain sans faute à votre aimable tuteur. Il est là dedans occupé à rédiger le contrat avec votre maître de musique.

— Monsieur Figaro, je vous réponds d'une chose : c'est que ce mariage ne se fera pas. Mais, à propos, quel était donc ce jeune homme avec qui vous parliez tantôt sur la place?

— Un mien cousin, bon garçon, cœur excellent; il est ici pour finir ses études et faire fortune.

— Il la fera, répond Rosine.

— Mais il a un grand défaut, c'est d'être amou* reux comme un fou !

— Et connaissez-vous celle qu'il aime?...

— Elle est petite, mignonne, avec des yeux et des cheveux noirs superbes; la première lettre de son nom est un R : elle s'appelle Ro... Rosi...

— C'est moi, s'écrie la jeune fille au comble de la joie... Je ne me suis pas trompée.

— Allons, vite deux lignes d'écriture; le temps presse, dit l'expéditif barbier, mettez-vous à ce secrétaire.

— Je n'oserai jamais, fait la Rosine en tirant à demi de son corset un petit papier délicatement plié.

— La lettre était écrite 1 s'écrie Figaro avec un mouvement admiratif; et moi qui.. « Quelle bête je suis! 0 femmes! femmes! la moins fine d'entre Vous en remontrerait au diable !

La lettre est bientôt remise et le comte Almaviva,

LE BABBIEB DE SÉYILLE. 133

sûr de rassentiment de Rosine, ne tarde pas à mettre en usage le stratagème sorti de la cervelle féconde de Figaro. Déguisé en soldat de cavalerie, il se présente au logis du revêche Bartolo, en décrivant les zigzags les plus hasardeux, avec des gestes et des hoquets d'homme ivre. Je vous laisse à penser quelle réception lui fait le quinteux vieillard, qui cette fois n'a pas tort de se mettre en colère, en voyant ce grossier soudard envahir bruyamment sa maison. La Rosine, toujours alerte, toujours éveillée, Tœil et Toreille au guet, accourt au bruit et s'informe de la cause de ce triomphant vacarme.

— Je suis Lindor, lui dit tout bas le comte.

— De la prudence, répond Rosine.

— Laissez tomber votre mouchoir sur ce billet, et ramassez-le, reprend le comte en décrivant un angle des plus aigus et en feignant de perdre le centre de gravité.

La Rosine escamotte le poulet avec une habileté digne du plus adroit prestidigitateur, et la querelle continue entre le comte et Bartolo, qui allègue en vain pour ne pas le recevoir, une exemption de loger des soldats. Le comte ne veut pas entendre ces raisons, et, pour effrayer le vieillard, fait prendre un peu Tair à sa flamberge, pousse des bottes, et tire des estocades dans le vide qui lui font jeter les hauts cris. Enfin, le tapage devient si fort, que la force armée intervient, au grand chagrin de Rosine, et à la grande joie de Bartolo, pour entraîner Lindor en prison, lorsque celui-ci, écartant Jes alguazils d'un air impérieux et hautain, donne une lettre à l'alcade. L'alcade, après y avoir jeté les yeux, salue plus bas que terre et fait signe à ses hommes de lâcher le soldat, qui se retire au milieu d'un final plein de mouvement, d'agitation et de

114 LES BEAUTÉS DE L'OPéBA.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que rien n'est plus triste et plus misérable que d'aimer et d'être vieux, et d'avoir un cœur de flamme avec des cheveux de neige. Tous ces pauvres vieillards, geôliers de fillettes, tous ces Gérontes et ces Arnolphes trompés, bafoués, bernés, ne m'ont jamais fait rire bien franchement. Gela n'est-il pas bien amusant d'élever une pupille à la brochette, de l'entourer de soins, d'adorations, de n'avoir au monde que cette pensée et de se la voir enlever par le premier vaurien qui passe, sous le prétexte qu'il a la démarche cambrée, la moustache en croc et le poing sur la hanche I

Souvent, en voyant représenter le Barbier de Set;27/e, j'ai pris parti pour Bartolo contre Almaviva, qui n'est qu'un coureur; contre Figaro, qui n'est bon qu'à pendre ; et même, le dirai-je? contre Rosine, malgré son adorable efiTronterie de quinze ans et sa naïveté résolue de petite fille embarquée dans u ne première intrigue . . .

Mais, après tout, la jeunesse ne cherche-t-elle pas la jeunesse, et qu'est-ce que la reconnaissance, le respect, la vénération, à côté de l'amour? Gonsole-toi comme tu pourras, pauvre Bartolo, nous allons commencer l'analyse de ton supplice.

Qui est-ce qui rôde par là, le sombrero sur les yeux, soigneusement embossé dans sa cape, une lanterne sourde à la main? Eh! pardieu, c'est Fiorello, valet du comte Almaviva, qui introduit les musiciens, les donneurs de sérénades, ces animaux à si juste titre exécrés des tuteurs, des maris et des jaloux de toute sorte. Voilà le ramage qui commence. Almaviva, l'œil pâmé, la main sur le cœur, chante une de ces banalités froides et prétentieuses que de tout temps, en tout pays, toutes les femmes, même les spirituelles, ont trouvées charmantes; et.

LE BABBIBB DE S^YILLE. 115

cette fois, le public est de Tavis des femmes, car sur ces vagues paroles de canevas italien, qui signifient tout parce qu'elles ne signifient rien, le seigneur Rossini a brodé de merveilleuses mélodies... Pourtant, le jour se lève, et Rosine ne paraît pas, sans doute pour ne pas faire de peine àTaurore ; car supposer qu'une jeune Sévillane, entendant du fond de sa chambre bourdonner la sérénade sous son balcon, ne vienne pas, sur la pointe du pied, coller sa jolie figure, à moitié endormie, aux mailles de la reja^ et pelar la paba avec le novio, cela n'est guère admissible pour quiconque connaît l'Espagne ; et si je ne rendais pas compte d'un opéra italien, je vous citerais ici une copia andalouse qui affirme que la chose n'est pas possible et ne s'est jamais vue.

Aussi le comte s'en étonne, et commencerait-il à désespérer, si un homme de sa qualité pouvait douter un instant de lui-même; car voici plusieurs jours et plusieurs nuits qu'il vient faire le pied de grue sous ce balcon. Il renvoie les musiciens qui font un bruit énorme, comme tous les musiciens quand on les prie de se taire, et se promène sous un portique en face de la maison, en attendant l'heure où Rosine se montre à sa fenêtre, un peu pour voir si ses œillets se sont épanouis, beaucoup pour voir si le soupirant, si le bel inconnu se promène de ce côté.

Mais tout à coup, dans la fraîcheur et le calme du matin, on entend monter en fusée sonore,* comme le cri joyeux dont l'alouette salue le soleil, une chanson pleine de volubilité et de caquetage... C'est Figaro qui fait son entrée. Figaro avec sa veste historiée de boutons de filigrane, de clinquants et de passementerie, sa culotte depunto, sa résille (en ce temps-là il y avait encore des résilles en Espagne), sa guitare au dos, luisant comme une écaille de

tortue, et son plat à barbe de cuivre si clair que don Quijote l'eût pris pour Tarmet de Membrin. Tout le monde connaît cet admirable morceau, d'un effet si entraînant et si irrésistible. Voltigeant de bouche en bouche, il est parvenu jusque dans la Polynésie, et les sauvages, de la mer du Sud le fredonnent en faisant cuire leur déjeuner de coquillages. Figaro est heureux comme un fripon qu'il est. D jouit de la tranquillité d'esprit des gredins; et, comme le ciel bienveillant l'a doué d'une conscience élastique, il pratique avec la plus grande fraîcheur d'âme un tas de petits métiers hasardeux mais lucratifs. Il a beaucoup de plaisir, peu de travail el assez d'argent ; n'est-ce pas là le vrai bonheur? Il rase, il saigne, il frise, il porte les poulets, il abouche les jeunes cœurs faits pour s'entendre. Les cavaliers, les dames, les amants, les jaloux, tous ont besoin de Figaro. Figaro ci, Figaro là! c'est le cri qui retentit par toute la ville. Otez Figaro de Séville, vous en ôterez la vie et le mouvement; sans lui, plus d'affaires, plus d'intrigues possibles; aucun billet doux ne parviendra à son adresse. Gomment feront les fils de famille pour soutirer de l'argent à leurs parents? Qui est-ce qui amènera aux soupers fins la gitana au teint de citron, qui sait si bien danser le zorongo en secouant sa jupe bleue constellée d'étoiles d'argent? car Figaro sait où logent et les yeux noirs, et les yeux bleus, et les yeux verts, et il trouvera moyen, s'il voit briller l'or à travers la soie de votre bourse, de vous faire entrer en conversation avec eux, en dépit des pères féroces et des barbons jaloux, car il est plus malin que le diable ou qu'une vieille femme. A toutes ces adresses, il joint celle de ne pas être pendu et d'être au mieux avec toutes les autorités.

— Eh! pardieu, si je ne me trompe, c'est Figaro ! dit le comte. Tu es bien maigre, mon garçon !

— C'est le travail, monseigneur.

— Fripon !

— Merci, monseigneur.

— Que fais-tu à Séville?

— Je rase. Et vous?

— J'ai va au Prado une jeune personne, une fleur de beauté, la fille d'un certain médecin radoteur.

— Ce n'est pas sa fille, c'est sa pupille.

— Tant mieux I sous le nom de Lindor, je lui fais la cour depuis quelque temps.

Quel gaillard que cet Almaviva, qui s'en va tout de suite, entre tant d'autres noms, prendre celui de Lindor, un vrai nom à redingote abricot bordée de velours noir, un nom romanesque à ravir toutes les petites filles.

— Cela se trouve le mieux du monde : je suis le barbier, le coiff'eur, le chirurgien, le botaniste, le pharmacien, le vétérinaire, l'homme d'aff'aires de la

1 maison, répond l'honnête Figaro, et si vous avez de l'argent, tout ira bien. Mais chut! on ouvre le Wcon, retirons-nous sous les arcardes.

Rosine montré son charmant petit nez à la fenêtre, déjà inquiète de ne pas voir le beau Lindor; Bartolo est sur ses talons ; il ne peut pas comprendre dans une jeune fille cette curiosité matinale de s'assurer de la beauté de la température.

— Qu'avez-vous donc là? Quel est ce papier que vous tenez à la main?

— Les paroles d'un air fort à la mode, de la Pré- ^Hon inutile,.. Ah! quel malheur, je viens de les laisser tomber. Gourez vite me les chercher.

Vous avez compris, et le comte Ta compris aussi, S^e le papier qui vient de s'échapper des mains de

Rosine ne contient pas un seul mot de la Précaution inutile. Il ne faut pas être grand sorcier pour cela. Figaro le ramasse et le porte au comte. Bartolo ne conçoit pas sur Taile de quel vent la chanson s'est envolée, il remonte et fait rentrer Rosine en grommelant et en se promettant bien de faire murer le damné balcon. Pendant que Bartolo a le dos tourné, hâtons-nous de lire le billet de Rosine, car c'en est un.

« Vos soins assidus ont excité ma curiosité. Mon tuteur va sortir; dès qu'il sera loin, tâchez de me faire savoir par quelque moyen ingénieux votre nom, votre état et vos intentions. Je ne puis jamais paraître au balcon sans l'inséparable compagnie de mon tyran, mais soyez sûr que je suis prête à tout faire pour rompre naes chaînes. »

Voilà ce qu'à force d'importunités, de vexations, de tracasseries et de surveillances odieuses, on fait écrire par une honnête et charmante fille au premier Lindor venu.

Le moyen, on le trouvera ; si ce n'est Almaviva, qui n'a pas l'air fort inventif, ce sera Figaro. La belle chose d'être comte et riche! on a toujours de pauvres diables en disponibilité pour vous fournir de l'esprit et s'atteler au char de votre fantaisie ou de votre passion.

— Avez-vous de l'argent? dit Figaro.

— A poignées, répond le comte,

— Alors j'aurai une idée! A la pensée de ce métal tout-puissant, ma tête se volcanise, je bouillonne, je fermente; mille moyens se présentent à mon esprit : habillez-vous en soldat.

— En soldat î et pourquoi faire ?

— Il vient d'arriver un régiment dans cette ville...

— Justement le colonel est de mes amis.

— On VOUS donne un billet de logement chez Bartolo, et vous voilà introduit dans la place, rien n'est plus simple; et je saurai si bien occuper le barbon, que vous aurez le temps de glisser dans l'oreille de Rosine les quatre mots qu'elle attend. Faites semblant d'être ivre : on se défie moins d'un cerveau que les fumées du vin embarrassent I De tout temps on a cru à la sincérité des ivrognes. Maintenant à l'œuvre !

— Mais où te retrouverai-je, où perche ta boutique? dit le comte en voyant Figaro prêt à décamper avec la bourse.

— Ma boutique est la plus facile du monde à reconnaître : c'est à droite, au numéro quatre, une magnifique devanture bleu de ciel, avec cinq perruques, six plats à barbe et une lanterne. Impossible de se tromper.

Pendant que le comte va se travestir, et Figaro faire écumer la mousse de savon sur les joues de ses pratiques, transportons-nous dans la chambre de Rosine, meublée d'un piano-forte, d'un secrétaire, et d'une grille qui enveloppe soigneusement le balcon. Elle est seule, une lettre à la main, et chante cette délicieuse cavatine : Una voce poco fa^ fraîche au commencement comme un bouton de rose crevant son corset de velours vert, puis épanouie et confiante comme la jeunesse, et sur la fin, capricieuse et mutine et pleine de rébellion coquette. La cavatine achevée, elle va au bureau et signe une lettre. Elle a vu Figaro causer plus d'une heure sur la place avec le comte; ils se connaissent, ils s'entendent ; Figaro est un brave garçon, serviable^ peut-être pourra-t-il bien servir nos amours ?

Quand on parle du diable, on en voit les cornes, quand on parle du loup, on en voit la queue, quand

on parle de Figaro, Ton en voit la résille : il entre de ce pas léger et furtif commun aux chats et aux intrigants, qui marcheraient sur des œufs sans les casser.

— Eh! bonjour, mademoiselle Rosine; que faitesvous?

— Je m'ennuie.

— Je voudrais bien vous dire quelque chose.

— Moi aussi... Chut! j'entends le pas de mon tuteur... Attendez un peu.

En effet, le Bartolo entre toussant, crachant, grognant, et reproche à sa pupille de parler toujours avec ce coquin de Figaro.

— Êtes-vous jaloux de Figaro? répond Rosine. Je Tavoue, j'aime à causer avec lui; il m'amuse, me fait rire, et me conte cent bagatelles.

— Et ce doigt taché d'encre, que signifie- t-il?

— Je me suis brûlé le doigt et je l'ai trempé dans l'encrier.

— Il manque une feuille de papier, qu'en avezvous fait?

— Un cornet de bonbons pour la petite Marceline; êtes-vous content?

— Non, répond le barbon irrité; vous me contez des billevesées et vous voulez m'en faire accroire.

Pendant cette querelle arrive don Basile, un grand escogriffe, long, sec, jaune, bilieux, ossu, malsain et venimeux d'aspect; un de ces drôles au front plat, écrasé, aux lèvres minces, à la langue fourchue, qui semblent être faits pour la souquenille noire et le chapeau à larges bords, une bûche du bois dont se taillent les espions, les inquisiteurs et les bourreaux; un de ces scélérats doucereux toujours prêts aux besognes sinistres et mauvaises.

Il vient murmurer aux oreilles de Bartolo que le

LE BABBIEB DE SEYILLE. 121

galant inconnu qui rôde sous le balcon de Rosine n'est autre que le célèbre comte Almaviva, arrivé depuis peu dans Séville.

Il faut parer le coup, mais à la. sourdine; et par quel moyen? par une bonne petite calomnie.

C'est là qu'est placé cet air admirable, où le compositeur a peut-être dépassé l'écrivain, et pourtant cette tirade est un des plus étin celants morceaux qui soient tombés d'une plume humaine.

— La calomnie 1 d'abord un bruit léger qui rase le sol, comme une hirondelle avant l'orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando, de bouche en bouche, il va le diable. Puis, tout à coup, je ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'œil; elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraine, éclate, tonne, et devient un cri général, un crescendo public, un chorus universel qui retentit partout ; et le malheureux, calomnié, avili, accablé, tombe par bonheur sous le poids de l'indignation générale... Ehî qu'en ditesvous?

— Tout cela est bel et bon, répond Bartolo, suffisamment édifié, mais il y a un moyen encore plus sûr : j'épouserai la petite demain.

— Qu'on me donne de l'argent, dit Basile, dont la doctrine se rapproche en cela de celle de Figaro, el je me charge d'éloigner les freluquets.

Là-dessus l'imbécile et le fripon passent dans une autre pièce.

•^Ohl c'est ainsi que tu t'y prends, brave canaille, dit Figaro en sortant de sa cachette. Peste,

n2 LES BEAUTES DE L OPEBA.

quel gaillard avec sa mine de citron déconOt et ses airs papelards! Et cet autre sot qui se figure qu'il va épouser Rosine I Ce fin morceau n'est pas pour sa gueule édentée, nous y mettrons bon ordre. Justement la Yoici^ et tâchons de lui parler pendant qu'ils sont enfermés ensemble. Senorita, savezvous une grande nouvelle ; vous serez mariée demain sans faute à votre aimable tuteur. Il est là dedans occupé à rédiger le contrat avec votre maître de musique.

— Monsieur Figaro, je vous réponds d'une chose : c'est que ce mariage ne se fera pas. Mais, à propos, quel était donc ce jeune homme avec qui vous parliez tantôt sur la place?

— Un mien cousin, bon garçon, cœur excellent; il est ici pour finir ses études et faire fortune.

— Il la fera, répond Rosine.

— Mais il a un grand défaut, c'est d'être amoureux comme un fou !

— Et connaissez-vous celle qu'il aime?...

— Elle est petite, mignonne, avec des yeux et des cheveux noirs superbes; la première lettre de son nom est un R : elle s'appelle Ro... Rosi...

— C'est moi, s'écrie la jeune fille au comble de la joie... Je ne me suis pas trompée.

— Allons, vite deux lignes d'écriture ; le temps presse, dit l'expéditif barbier, mettez-vous à ce secrétaire.

— Je n'oserai jamais, fait la Rosine en tirant à demi de son corset un petit papier délicatement plié.

— La lettre était écrite I s'écrie Figaro avec un mouvement admiratif; et moi qui... Quelle bête je suis! 0 femmes! femmes! la moins fine d'entre vous en remontrerait au diable !

La lettre est bientôt remise et le comte Almaviva,

LE BABBIEB DE SÉYILLE. Pi 3

sûr de Tassentiment de Rosine, ne tarde pas à mettre en usage le stratagème sorti de la cervelle féconde de Figaro. Déguisé en soldat de cavalerie, il se présente au logis du revêche Bartolo, en décrivant les zigzags les plus hasardeux, avec des gestes et des hoquets d'homme ivre. Je vous laisse à penser quelle réception lui fait le quinteux vieillard, qui cette fois n'a pas tort de se mettre en colère, en voyant ce grossier soudard envahir bruyamment sa maison. La Rosine, toujours alerte, toujours éveillée, Toeil et Toreille au guet, accourt au bruit et s'informe de la cause de ce triomphant vacarme.

— Je suis Lindor, lui dit tout bas le comte.

— De la prudence, répond Rosine.

— Laissez tomber votre mouchoir sur ce billet, et ramassez-le, reprend le comte en décrivant un angle des plus aigus et en feignant de perdre le centre de gravité.

La Rosine escamotte le poulet avec une habileté digne du plus adroit prestidigitateur, et la querelle continue entre le comte et Bartolo, qui allègue en vain pour ne pas le recevoir, une exemption de loger des soldats. Le comte ne veut pas entendre ces raisons, et, pour effrayer le vieillard, fait prendre un peu Tair à sa flamberge, pousse des bottes, et tire des estocades dans le vide qui lui font jeter les hauts cris. Enfin, le tapage devient si fort, que la force armée intervient, au grand chagrin de Rosine, et à la grande joie de Bartolo, pour entraîner Lindor en prison, lorsque celui-ci, écartant les alguazils d'un air impérieux et hautain, donne une lettre à l'alcade. L'alcade, après y avoir jeté les yeux, salue plus bas que terre et fait signe à ses hommes de lâcher le soldat, qui se retire au milieu d'un final plein de mouvement, d'agitation et de

volubilité , comme Rossini seul sait les faire.

Si peu spirituel que soit Don Bartolo, il a pourtant trouvé louche la scène du soldat ivre ; — la jalousie rend clairvoyant même les barbons les plus obtus ; — mais sa crédulité va être mise encore à une plus forte épreuve ; Lindor ou, si vous Taimez mieux, le comte Almaviva, ne tarde pas à revenir sous le déguisement et sous le nom d'Alonzo, prétendu élève de Basile, pour remplacer celui-ci dans la leçon de musique qu'il a l'habitude de donner à Rosine.

Bartolo le reçoit assez aigrement et a beaucoup de peine à croire que Basile soit aussi malade que Alonzo le prétend : déjà il prend sa canne pour aller s'assurer du fait, au grand effroi du comte, qui ne trouve d'autre moyen de le retenir que de lui faire une fausse confidence et de lui remettre le billet de Rosine. Rassuré par cette preuve de dévouement à ses intérêts, Bartolo va quérir la Rosina dans sa chambre et lui permet de prendre leçon avec le nouveau maître. On parle de l'œil du lynx : le lynx est myope à côté d'une jeune fille amoureuse. La pupille de Bartolo a reconnu au premier coup d'œil à qui elle avait à faire.

On avance le clavecin et le comte regarde la musique qui est posée au-dessus.

— Qu'allons-nous chanter?

— Ce rondo de BuranelJo.

— Il est trop vieux, dit Rosine.

— GeboJero?

— On ne fait qu'en miauler toutes les nuits sous les fenêtres ; rien n'est plus insupportable, répond Bartolo.

— Une barcarole vénitienne ?

— A la bonne heure.

LE BABBIEB DE SÉYXLLE. 125

— Et le comte fait chanter à Rosine une délicieuse mélodie à laquelle les cantatrices qui jouent ce rôle ont grand tort de substituer de grands morceaux fort difficiles et fort ennuyeux. — Les paroles en sont charmantes :

« Une blondine dans ma gondole — Tautre soir j'ai conduite ; — de plaisir la pauvrette — sur l'eau s'est assoupie : — elle dormait sur mon bras; — de temps en temps je réveillais, — et la barque qui la berçait — la faisait se rendormir. »

La situation ne pourrait se prolonger plus longtemps, si le malin Figaro ne venait en aide au comte AJmaviva, qui n'est guère plus fertile en Imaginative que Lélie, le maître de Mascarille. — Il persuade au pauvre Bartolo que c'est son jour de barbe, et sous prétexte d'aller chercher ce qu'il faut pour le raser, il s'empare du trousseau de clefs, escamote avec une habileté de singe la clef qui ouvre la grille du balcon, et par mille charges plus risibles les unes que les autres, il donne aux amoureux le temps de faire leurs conventions. Il l'aveugle avec la mousse savonneuse, il lui place la serviette devant la figure, etc. A minuit, Almaviva viendra sous le balcon avec une échelle de cordes, tout sera préparé, et les deux amants fuiront aussitôt.

0 contre-temps! — Ne voila-t-il pas ce grand cierge de cire jaune roulé dans un morceau de drap noir, cet oiseau de mauvais augure, ce hibou, ce corbeau de Basile, qui vient par sa présence donner un démenti éclatant à la fable du comte. Aussi, lorsqu'il fait son entrée, c'est un cri général :

— Comme vous êtes pâle I

— Vous avez Tair d'un mort!

— Vous sentez la fièvre !

— Allez vous coucher et prendre médecine !

126 LES QBAUTiS DE L'OPÉRA.

Basile, qui n'est pas plus vert que de coutume, s'étonne de ce hurrah sur sa mauvaise mine ; mais une bourse que le comte glisse entre les doigts osseux du misérable, lui ouvre Tentendement ; il se trouve en effet fort malade et se retire pour s'aller mettre au lit.

Un mot que le jaloux a saisi au vol lui rend tous ses soupçons ; il met à la porte le faux maître de musique et son acolyte, en les chargeant d'imprécations. Ils sortent en riant, car leurs mesures sont prises, et ils n'ont plus aucun motif de chercher à rester dans la maison de leur ennemi.

Bartoio fait revenir Basile et l'interroge. Èasile répond qu'il ne connaît en aucune façon Alonzo, et qu'il n'a pas d'élève de ce nom.

— Alors cet Alonzo était quelque émissaire du comte...

— Ou le comte lui-même ; sa bourse le prouve, dit à part Don Basile.

— Mais j'y pense, s'écrie Bartoio, ce billet que Alonzo m'a donné, il faut faire croire à Rosine que le comte en avait fait le sacriJBce à quelque maîtresse.

En effet, la pauvre fille est indignée de voir dans les sales mains de Bartoio ce cher billet qu'elle avait eu tant de peine à écrire en cachette, et qu'elle avait porté si longtemps dans le pli de son corset avant de pouvoir trouver l'occasion de le remettre. Dans son désespoir, elle consent à épouser Bartoio. C'est une espèce de suicide.

Le barbon, transporté de joie, court chercher le notaire.

Pendant ce temps, l'heure du rendez-vous sonne, Almaviva et Figaro paraissent au haut de l'échelle, sur le bord du balcon. Rosine d'abord veut appe-

LB BABBIEB DE SÉYILLE. 127

1er; elle accuse Lindor de l'avoir trahie, mais celui-ci tombe à ses pieds, se fait connaître, et parvient aisément à se justifier. — Quand on est joli garçon, cela n'est jamais difficile.

Rosine consent à fuir avec le comte, et tous deux vont escalader le baJcon, lorsqu'ils s'aperçoivent que l'échelle a été enlevée. En même temps des pas se font entendre dans l'escalier. — Qui vient par là? — Maître Basile accompagné du notaire. — Parbleu ! cela tombe bien I

— Monsieur le tabellion, voici les futurs époux, dit Figaro en désignant Rosine et le comte. Vous avez le contrat; inscrivez-y leurs noms, s'il vous plaît, et signons vite. Je suis le témoin de monseigneur, et Don Basile celui de la senora...

— Moi? par exemple I

— Ahî vous ne lui refuserez pas ce léger service, ajoute le comte en faisant chatoyer une bague sous les yeux du misérable.

— Mais... je ne sais...

— A moins que vous ne préfériez sauter la fenêtre.

— Non pas! non pas! c'est trop malsain. J'aime mieux, signer. Et Bartolo, qui, après avoir tiré l'échelle, était allé quérir la garde, arrive juste au moment où le contrat vient d'être parafé. — Il veut faire arrêter Almaviva et Figaro, qu'il accuse de s'être introduits chez lui par escalade; mais le comte décline son titre, et comme en définitive il offre d'épouser Rosine sans dot; l'avare tuteur donne son consentement au mariage, trouvant qu'il y a gagné encore plus qu'il n'y perd.

Donnons, avant de finir, quelques détails sur les vicissitudes éprouvées par le chef-d'œuvre de Rossini. — Le jeune maître avait vingt-quatre ans

lorsqu'il composa le Barbier de Séville à Rome pour le théâtre Argentino,

Un opéra avait déjà été écrit sur ce sujet, en Russie, vers la fin du siècle dernier, par le célèbre Paësiello, compositeur favori de Catherine. Le Barbier de Séville du maître napolitain, après avoir reçu un accueil très froid dans la ville éternelle, y fît ensuite fanatisme et la tentative de Rossini fut regardée comme un sacrilège; c'est comme si chez nous quelqu'un s'avisait de TefB.iveïAndromaque de Racine.

La première représentation fut tellement orageuse que Rossini n'osa pas tenir le piano à la seconde, se prétendit malade, et se coucha attendant avec anxiété les résultats de cette nouvelle épreuve.

Vers minuit, il entend un grand tumulte, il voit briller des torches à travers les fenêtres, des pas multipliés retentissent sur l'escalier... Le pauvre maestro se blottit tout tremblant sous les couvertures, croyant que les Romains voulaient lui faire expier, en l'écharpant, le crime d'avoir éclipsé l'œuvre de Paësiello. Mais non, la chance avait tourné, le Barbier avait été aux étoiles; c'était une ovation, une sérénade qu'on venait donner à Rossini, salué dès lors le plus grand maître de l'Italie et du monde.

Le Diable boiteux — el Diablo cojuelo — est un roman de Lesage imité de l'espagnol, et que tout le monde sait par cœur; c'est aussi un ballet qui a.

LE DIABLE BOITEUX. l'^9

obtenu une vogue connue et méritée. — Le programme en est dû à un jeune littérateur, Edmond Burat de Gurgy , enlevé a la fleur de son âge et de son talent par une maladie de poitrine ; la pantomime et la danse en ont été réglées par M. Coralli, que Ton retrouve toujours quand il s'agit de succès chorégraphiques. Le Diable boiteux a été le ballet par excellence de Fanny Elssler, cette allemande qui s'était faite espagnole; Fanny Elssler, la cachucha incarnée, la cachucha de Dolorès, élevée à l'état de modèle classique; Fanny Elssler, la plus vive, la plus précise, la plus intelligente danseuse qui ait jamais effleuré le plancher d'un théâtre du bout de son orteil d'acier. Elle s'en est allée, l'ingrate! en Amérique, chez les sauvages et les Yankees, qu'elle a rendus fous avec le babil de ses castagnettes et les ondulations de ses hanches, à ce point que les sénateurs traînaient son carrosse et que les populations entières la suivaient avec des cris et des fanfares ! Bien qu'elle soit partie, hélas I et sans doute pour ne plus revenir, nous autres qui l'avons vue, nous tacherons de fixer quelques traits fugitifs de cette charmante physionomie, de ce talent si fin et si vrai.

Fanny Elssler est grande, bien prise et bien cambrée; ses jambes sont tournées comme celles de la Diane chasseresse : la force n'y altère en rien la grâce; la tête, petite comme celle d'une statue antique, s'unit par des lignes nobles et pures à des épaules satinées qui n'ont pas besoin de la poudre de riz pour être blanches ; ses yeux ont une expression de volupté malicieuse extrêmement piquante à laquelle ajoute encore le sourire un peu ironique delà bouche arquée à ses coins. Du reste, ce masque régulier comme s'il était de marbre, se prête à

ÎZ% LSS BEAUTÉS DE L'OPÉBA.

rendre tous les sentiments, depuis la douleur la plus tragique jusqu'à la gaieté la plus folle. Des cheveux châtains très doux, très soyeux et très brillants, ordinairement séparés en bandeaux, entourent ce front aussi bien fait pour porter le cercle d'or de la déesse que la couronne de fleurs de la courtisane. — Bien qu'elle soit femme dans toute l'acception du mot, l'élégante sveltesse de ses formes lui permet de revêtir le costume d'homme avec beaucoup de succès. — Tout à l'heure c'était la plus jolie fille, maintenant c'est le plus charmant garçon du monde : c'est Hermaphrodite, pouvant séparer à volonté les deux beautés fondues en lui.

Le ballet du Diable boiteux, outre tous les agréments qu'il renferme, a l'avantage de montrer l'adorable danseuse sans son double aspect.

Au lever du rideau, le théâtre représente, s'il faut en croire le livret, la salle du grand Opéra de Madrid, décorée pour un bal. Ce ne sont que colonnes, dorures, cristaux, constellations de lustres étincelants, des magnificences à faire croire qu'on est à rOpéra de Paris. Nous nous sommes demandé quel pouvait être ce théâtre si splendide, si grandiose. Est-ce le théâtre del Principe? — Ou celui des Arts? — Ou celui du Cirque? — car V Oriente n'est pas encore terminé. — Ou bien encore la salle que Philippe IV avait fait élever au milieu de la grande pièce d'eau du Buen retira? Mais qu'importe après tout si la décoration est belle et le spectacle animé ? Pour nous, ce qui est beau est toujours vraisemblable.

Don Gléofas Zambulo, écolier d'Alcala, est venu chercher fortune au bal ; et, comme c'est un gaillard de bonne mine, taillé tout exprès pour la galanterie, un cavalier jeune, gai, spirituel et hardi

plus que pas un, il n'a point eu de peine à trouver ce qu'il cherchait. A peine est-il entré depuis un quart d'heure, et déjà le voici en intrigue régJée avec un domino blanc le plus coquet du monde. Jurer au joli masque qu'il l'adore, et lui glisser, à l'appui de sa déclaration, de petits vers amoureux, — dont il a, pour la circonstance, préparé plusieurs copies, — c'est ce qu'à bientôt fait notre écolier. Le domino blanc, peu cruel, lui remet une bague en échange, — une bague d'or vraiment! — et disparait dans la foule. Don Gléofas va s'élancer sur ses pas, lorsqu'une élégante pèlerine vient à son tour l'agacer. Le domino fugitif est aussitôt mis en oubli : l'écolier lance une nouvelle déclaration, sort de sa poche un nouveau poulet, et s'empare d'une fleur que la pèlerine n'a pas le courage de lui disputer... Mais le seigneur don Gil, un affreux jaloux qui a surpris ce manège, accourt en grognant arracher la belle du bras de Gléofas. — Qu'à cela ne tienne ! le volage vient justement d'apercevoir certain domino rose dont les yeux lui ont jeté au passage deux éclairs brûlants. — Beau domino, je t'aime, je n'aime que toi! — fait l'écolier derechef et en étayant ses protestations d'une troisième circulaire. Or, comme il est dit que don Gléofas ne rencontrera pas d'inhumaine, le domino rose Vécoute avec faveur, et se laisse dérober par lui un nœud de ruban, qui va rejoindre la fleur et la bague, hélas ! déjà bien loin.

Cependant le don Gil n'a point perdu de vue son rival : il songe à se venger de lui ; mais, trop lâche ou trop prudent pour le provoquer en face, il éveille la jalousie dil capitaine Bellaspada, le cavalier servant du domino rose, de Bellaspada, qui n'est luimême qu'une espèce de matamore, n'ose trop

chercher querelle à Gléofas, et conseille à don Gilde le faire tout simplement bâtonner par ses laquais.

Le moyen va être mis en œuvre, quand par bonheur le domino blanc, instruit du complot, en donne ' avis àTécolier, qui court prendre un déguisement féminin, espérant ainsi pouvoir mener à bonne fin sa triple intrigue.

En effet, Gléofas est méconnaissable sous son nouveau costume ; il le porte même avec tant de grâce et de naturel qu'à sa rentrée dans le bal, don Gil et Bellaspada, le prenant réellement pour une femme, s'acharnent tous deux à sa poursuite et lui proposent de concert un souper fin que le jeune étourdi trouve piquant d'accepter. — Au dessert, les deux Amphitryons, curieux de connaître la beauté qu'ils ont fêtée, invitent Gléofas à lever son masque... Jugez de leur stupéfaction et de la rage où ils entrent lorsque apparaît la maligne figure de leur rival. Le capitaine demande raison de l'insulte au mystificateur avec d'autant plus d'assurance qu'il le voit désarmé; mais Gléofas, saississant l'épée de don Gil, se met bravement en garde devant Bellaspada. Toutefois, celui-ci en est quitte pour la peur, car, aux cris de son digne acolyte, la foule accourt de tous côtés, les alguazils eux-mêmes surviennent, et l'écolier ne réussit à s'échapper de leurs mains, qu'en abandonnant son costume, et grâce à la protection du domino rose, de la pèlerine et surtout du domino blanc.

La décoration change. — Nous sommes dans un galetas mystérieux où il doit se cuisiner toutes sortes de ragoûts suspects. — Vous avez sans doute vu quelques-uns de ces tableaux où Rembrandt, Teniers et Eugène Isabey entassent avec un caprice de brosse et une fantaisie de désordre admirables, des matras au ventre d'hippopotame, des alambics au bec al-

LE DIABLE BOITEUX. fsS

longé en trompe d'éléphant, des fioles au col grêle perchées au bord d'une planche comme des cigognes en méditation, des siphons enroulés sur eux-mêmes en manière de serpents, des crocodiles empaillés, des bouquins agrafés de cuivre, des parchemins jaunis, des têtes de morts au rire décharné, des mappemondes, des microcosmes, des télescopes, desabracadabras, des tables cabalistiques, tout ce monde poussiéreux, rance, moisi, fétide, éraillé de la sorcellerie et de Tastrologie judiciaire. — La lune éclaire d'un rayon livide ce taudis hasardeux, allant accrocher dans l'ombre une paillette d'argent sur la bedaine d'un énorme flacon de verre que vous prendriez pour un de ces vases où l'on met rafraîchir Yagraz en Espagne.

Gléofas, qui tout en fuyant s'est égaré sur les toits, entre dans ce réduit :

Juste comme le vin entre dans les bouteilles.

c'esl-à-dire par le haut. Le laboratoire est désert : le maître est sans doute allé prendre un air de souffre avec ses condisciples du collège de Barahona, à cheval sur un manche à balai. — L'écolier reste d'abord un peu étourdi de sa chute, mais bientôt il se remet et considère un peu l'endroit où il se trouve. Le résultat de cet examen ne serait pas très rassurant pour tout autre, mais notre écolier est un esprit fort qu'épouvantent médiocrement les mystères de la cabale. — Tout à coup, au milieu du silence, il croit entendre un vague gémissement. La plainte semble partir d'un énorme bocal posé sur une estrade au fond du laboratoire. Gléofas s'approche de ce bocal, et d'un coup de marteau le fait voler en éclats... Aussitôt il s'en échappe une vapeur épaisse et noirâtre qui, en se dissipant, laisse

voir une espèce de nain difforme aux jambes inégales, au pied fourchu, d'une main s'appuyant sur des béquilles, et de l'autre agitant une petite sonnette d'argent. — C'est Asmodée, le Diable boiteux, que les conjurations de l'alchimiste tenaient enfermé là depuis quelque vingt ans.

A l'aspect du démon, Gléofas, malgré tout son courage, a reculé de surprise et d'effroi, ne sachant trop s'il veille ou s'il n'est point le jouet d'un horrible cauchemar. Mais Asmodée s'empresse de le rassurer, l'appelle son libérateur, et lui déclare que, dès ce moment, il lui dévoue son pouvoir surnaturel. Le sceptique hidalgo, afin d'éprouver jusqu'où va ce pouvoir dont il doute , prie le mystérieux personnage de lui montrer les trois charmantes inconnues qu'il a rencontrées au bal. Asmodée trace dans l'air avec une de ses béquilles des signes cabalistiques : au même instant le mur du fond se déchire, et, dans une trouée d'éclatante lumière, Cléofas voit successivement apparaître le domino blanc, la pèlerine et le domino rose. Bien plus, sur un nouveau geste du diable, les masques des trois femmes tombent en même temps que leurs dominos, et elles se révèlent à l'écolier sous leur véritable costume : — celle-ci est Paquita, une simple manola (grisette espagnole) ; celle-là dona Florinde, une danseuse fort en vogue à Madrid, et cette autre enfin la senora Dorotea , une jeune et riche veuve. — Cléofas les trouve toutes également séduisantes, enti'e les trois son cœur" balance^ et, avant de se prononcer en fav^iii* de l'une d'elles, il désirerait les voir de plus près, les connaître plus intimement. — Soit! dit le diable ; elles vont venir ici toutes les trois pour consulter l'alchimiste. Affuble-toi de la robe de ce sorcier maudit, et reçois les à sa place. -^

LE PIABLB BOITEUX. 135

Aiusi dit, ainsi fait.

C'est d'abord Paquita qui se présente. La fillette veut savoir si le jeune homme qui l'a courtisée au bal, l'aime d'un amour sincère, et comme elle est, en sa qualité de grisette, parfaitement illettrée, elle se fait lire par le prétendu nécromancien le billet qu'elle tient de Gléofas lui-même. L'écolier rougit involontairement de l'ignorance de Paquita, dont la conquête satisfait peu sa vanité; aussi, pressé d'en finir avec elle, il lui avoue que son inconstant adorateur l'a déjà trahie pour une autre, et comme preuve de ce qu'il avance, il lui rend son anneau, feignant de se le procurer par un tour de magie. La manola est convaincue de son abandon et se retire désolée; mais, au moment où elle va sortir, Asmodée, bon diable, lui dit tout bas de ne point désespérer encore, qu'il lui reste un protecteur puissant qui veillera sur elle. En effet, quand il se retrouve seul avec Gléofas, l'honnête démon lui reproche de repousser l'amour pur et désintéressé de cette jeune fille, qui vaut mieux à son gré, que bien des grandes dames; mais l'ambitieux écolier ne tient pas compte de ces sages remontrances, et se félicite de les voir interrompues par l'entrée de la senora Dorotea. — La belle veuve arrive accompagnée de son frère, le capitaine Bellaspada, et d'une autre de nos connaissances, le seigneur don Gil. Dorotea se dit tourmentée d'une maladie de langueur dont elle ignore la cause et qu'elle prie l'alchimiste de lui expliquer, si c'est possible. Gléofas prend un air capable, fait quelques simagrées, et déclare à la veuve que le seul remède à son mal est un mari ! — Don Gil approuve fort l'ordonnance, qu'il se flatte de voir tourner à son profit, car il aspire depuis longtemps à la main de Do-

rotea. Mais Técolier, tirant celle-ci à part, lui conseille de n'aimer et de n'épouser que le jeune inconnu qui lui a pris au bal un nœud de ruban, et qui est, ajoute-t-il pour assurer le succès de sa ruse, un personnage du plus haut rang. Puis, comme la veuve fait des objections et paraît incrédule, hésitante, le soi-disant magicien achève de la convaincre en lui montrant le nœud de ruban dérobé la veille à sa ceinture. Dorotea ne doute plus alors que l'alchimiste n'ait dit vrai, et laisse éclater toute sa joie. Don Gil, se trompant sur le motif de sa gaieté, croit l'instant favorable pour se déclarer, et tombe aux pieds de la veuve en la conjurant de le prendre comme remède, c'est-à-dire comme mari... Mais, patatras I voilà le diable qui s'amuse à brouiller les cartes en faisant survenir tout à coup donaFlorindel La danseuse cherche querelle à son vieux Sigisbé, surpris dans la posture équivoque que nous avons dite. Dorotea joue de son côté l'indignation, et sort accompagnée du capitaine, sans vouloir écouter les explications de don Gil, qui la suit en suppliant.

Cléofas, resté seul auprès de Florinde, s'empresse de se faire reconnaître d'elle, et de lui renouveler ses protestations d'amour ; la danseuse ne s'y montre pas insensible : elle semble même prendre plaisir à écouter l'écolier; mais le malencontreux don Gil, qui ne sait rien faire à propos, revient au bout d'un moment interrompre le tète-à-tête. Florinde, pour cacher son trouble, feint de tomber en syncope, el Cléofas sous prétexte de lui faire respirer des sels envoie chercher par son rival tel flacon, puis tf autre, puis celui-ci, puis celui-là, et pendant ce jf de scène, parvient à s'entendre complètement av la danseuse. — Enfin, la belle rouvre les yet daigne pardonner à don Gil, et, lui prenant le br

elle s'éloigne en faisant à l'écolier des signes d'intelligence. — Le jeune Zambulo est au comble de la joie ; il appelle Asmodée et le remercie avec effusion des services qu'il lui a rendus. — Cependant, objectet-il, comment finira tout ceci? comment puis-je espérer séduire cette veuve, cette danseuse? car je ne songe nullement à la manola... J'aurai des rivaux puissants à combattre, et je ne suis qu'un simple écolier... 11 me faudrait de l'or, des palais, des richesses... — N'est-ce que cela? dit le diable, je puis te satisfaire! — Et, d'un coup de sa béquille, il change le sombre laboratoire de l'alchimiste en un délicieux séjour rempli des merveilles de la nature et de l'art.

Un alcazar moresque s'élève avec ses superpositions de terrasses du milieu des caroubiers, des lauriers-roses, des myrtes, des grenadiers, des orangers, et de tout ce que la flore espagnole peut offrir de plus splendide et de plus parfumé. — Quand le diable se mêle d'être architecte, il n'y va pas de main morte. Les colonnes de marbre, les plaques de porcelaine, les fontes dorées et peintes, les portes de bois de cèdre, les bassins d'albâtre, les murs découpés comme des guipures ou des truelles à poisson, tout cela est réuni, mis en place, ajusté, au bout de quelques secondes ! Il ne lui faut que lever sa béquille ou frapper la terre de son ergot fourchu pour réaliser des Alhambras et des Généralifes.

— C'est fort bien, voilà le palais et le parc; mais où sont les domestiques? — Qu'à cela ne tienne ! — ^^ n'est pas difficile de recruter quelques coquins à ^^i fait pousser à la baguette les arbres et les colonnes. — Aussitôt sort de tous les coins une nuée ^^ laquais chamarrés, galonnés, dorés sur toutes

voir une espèce de nain difforme aux jambes inégales, au pied fourchu, d'une main s'appuyant sur des béquilles, et de l'autre agitant une petite sonnette d'argent. — C'est Asmodée, le Diable boiteux, que les conjurations de l'alchimiste tenaient enfermé là depuis quelque vingt ans.

A l'aspect du démon, Gléofas, malgré tout son courage, a reculé de surprise et d'eflProi, ne sachant trop s'il veille ou s'il n'est point le jouet d'un horrible cauchemar. Mais Asmodée s'empresse de le rassurer, l'appelle son libérateur, et lui déclare que, dès ce moment, il lui dévoue son pouvoir surnaturel. Le sceptique hidalgo, afin d'éprouver jusqu'où va ce pouvoir dont il doute , prie le mystérieux personnage de lui montrer les trois charmantes inconnues qu'il a rencontrées au bal. Asmodée trace dans l'air avec une de ses béquilles des signes cabalistiques : au même instant le mur du fond se déchire, et, dans une trouée d'éclatante lumière, Cléofas voit successivement apparaître le domino blanc, la pèlerine et le domino rose. Bien plus, sur un nouveau geste du diable, les masques des trois femmes tombent en même temps que leurs dominos, et elles se révèlent à l'écolier sous leur véritable costume : — celle-ci est Paquita, une simple manola (grisette espagnole); celle-là dona Florinde, une danseuse fort en vogue à Madrid, et cette autre enfin la senora Dorotea , une jeune et riche veuve. — Cléofas les trouve toutes également séduisantes, ent7'e tes trou son cœur balance^ et, avant de se prononcer en faveur de Tune d'elles, il désirerait les voir de plus près, les connaître plus intimement. — Soit ! dit le diable ; elles vont venir ici toutes les trois pour consulter l'tilchimiste. Affuble-toi de la robe de ce sorcier maudit, et reçois les à sa place. -^

les deux intrus sont parfaitement jetés dehors. Mais avec le diable qui peut espérer d'avoir le dernier. Fermez-lui la porte au nez, il rentrera par le trou de la serrure. Ainsi fait Asmodée. En un clin d'oeil ï escamote le professeur de danse, dont il prend le visage et le costume, sans que nul ne se soit aperçu de la substitution.

Le brave démon a bien des motifs pour agir de la sorte: Paquita, sa protégée doit venir justement tout à l'heure demander à être admise dans le corps ^e ballet. La pauvre fille espère ainsi se rapprocher ^e Cléofas, qu'elle soupçonne a bon droit d'en tenir pour une danseuse. Mais cela ne fait pas le compte ^'Asmodée, qui sait à quelles tentations, à quels périls serait exposée la grisette dans ce monde de *^ chorégraphie. Il a résolu de lui en fermer l'en- ^•''ée. Aussi, lorsque Paquita se présente, et, pour ^^nner un échantillon de son savoir faire, essaye ^^elques pas d'une danse rustique qu'elle a rapportée de son village, le faux maître de ballet, ^^chérissant sur les rires et les murmures de ses élèves, lui déclare que jamais elle ne pourra faire Pï*oprement une pirouette ni un jeté battu. La naïve ^'^fttnt voit ses illusions s'évanouir et se désole, à tel point que Florinde, qui assiste à la séance, ne peut * ^napêcher d'être émue et va lui adresser quelques ^^nsolantes paroles en l'assurant de sa protection.

Mais, hélas ! la danseuse doit bientôt oublier ^^tte promesse ! — Appelée le soir même à exécuter ^^ pas de deux dans un divertissement nouveau, elle s^ met en devoir de le répéter devant un cercle de spectateurs privilégiés dont l'accueil lui donnera la Mesure du succès qui l'attend devant le public. Or. florinde s'aperçoit qu'elle produit très peu d'effet,

rolea. Mais l'écolier, tirant celle-ci à part, lui conseille de n'aimer et de n'épouser que le jeune inconnu qui lui a pris au bal un nœud de ruban, et qui est, ajoute-t-il pour assurer le succès de sa ruse, un personnage du plus haut rang. Puis, comme la veuve fait des objections et parait incrédule, hésitante, le soi-disant magicien achève de la convaincre en lui montrant le nœud de ruban dérobé la veille à sa ceinture. Dorotea ne doute plus alors que Talchimiste n'ait dit vrai, et laisse éclater toute sa joie. Don Gil, se trompant sur le motif de sa gaieté, croit l'instant favorable pour se déclarer, et tombe aux pieds de la veuve en la conjurant de le prendre comme remède, c'est-à-dire comme mari... Mais, patatras ! voilà le diable qui s'amuse à brouiller les cartes en faisant survenir tout à coup dona Florinde I La danseuse cherche querelle à son vieux Sigisbé, surpris dans la posture équivoque que nous avons dite. Dorotea joue de son côté l'indignation, et sort accompagnée du capitaine, sans vouloir écouter les explications de don Gil, qui la suit en suppliant.

Cléofas, resté seul auprès de Florinde, s'empresse de se faire reconnaître d'elle, et de lui renouveler ses protestations d'amour ; la danseuse ne s'y montre pas insensible : elle semble même prendre plaisir à écouter l'écolier; mais le malencontreux don Gil, qui ne sait rien faire à propos, revient au bout d'un moment interrompre le tête-à-tête. Florinde, pour cacher son trouble, feint de tomber en syncope, et Cléofas sous prétexte de lui faire respirer des sels, envoie chercher par son rival tel flacon, puis tel autre, puis celui-ci, puis celui-là, et pendant ce jeu de scène, parvient à s'entendre complètement avec la danseuse. — Enfin, la belle rouvre les yeux, daigne pardonner à don Gil, et, lui prenant le bras,

ne s'était pas trompée en prévoyant un échec : malgré ses efforts, ses bonds désespérés, elle ne peut obtenir le moindre appaudissement ; tous les bravos sont pour sa rivale, — tous ceux des spectateurs imaginaires, bien entendu, carFlorinde, c'est Fanny Elssler, et comment supposer qu'elle puisse paraître, qu'elle puisse faire un seul pas sans exciter l'enthousiame? — Il faut dire aussi qu'Asmodée a magiquement travaillé la salle, et qu'il la gouverne suivant ses desseins. Florinde, voyant qu'elle iutte avec trop de désavantage, prend le parti de simuler une entorse , une foulure , tout ce que vous voudrez, et se laisse tomber dans les bras des comparses.

Le spectacle est forcément interrompu.

Le régisseur fait baisser le rideau et l'on emporte IsL danseuse dans sa loge.

Gléofas et son diabolique compagnon l'y précèdent. Ils se cachent derrière un rideau, sur un balcon d'où ils pourront tout observer sans être vus. F'iorinde est amenée par les figurants, qui la déposent sur un canapé. Elle est furieuse contre elle- ^^ï^éme, contre tout Je monde, et ordonne qu'on la baisse seule... Cléofas choisit ce moment pour se Dcxontrer. — A cette apparition inattendue, la danseuse témoigne d'abord un peu d'étonnement et fait '^ine de se fâcher ; mais l'écolier n'a pas de peine à obtenir sa grâce. Il évoque les souvenirs du bal, ^^ppelle ce qui s'est passé la veille chez l'alchimiste, ^t la conversation prend un tour des plus tendres, lorsque la camériste de Florinde vient lui annoncer 1^ visite du maître de ballet. Cléofas n'a que le temps ^6 se cacher derrière un paravent qui se trouve là fort à point. Florinde accueille l'importun chorégraphe par des reproches assez vifs, car c'est lui surtout

qu'elle accuse de l'avoir compromise, en réglant le pas de deux comme il Ta fait ; mais le brave homme se montre si marri, se confond tellement en excuses que la danseuse n'a pas la force de lui garder rancune, et scelle même le raccommodement par un baiser. Cette faveur accordée au maître de ballets excite la jalousie de Cléofas, qui, en sortant de sa cachette, le déclare très nettement à Florinde. — Quoi! vous êtes jaloux, lui dit-elle, pour un baiser diplomatique ! Ne savez-vous pas que c'est un personnage que je dois ménager? — Gomme elle s'efiPorce de faire entendre raison à l'écolier, on frappe de nouveau à la porte de la loge. Cette fois, c'est don Gil, qui amène le médecin du théâtre. Le docteur fait quelques prescriptions pour la forme et se retire aussitôt. Don Gil, qui croit alors être seul avec Florinde, tombe à ses genoux et donne un libre cours à sa verve amoureuse, si bien que Cléofas, perdant patience, renverse le paravent d'un coup de poing, et apparaît aux yeux de son rival stupéfait. — Vous vous figurez peut-être que la danseuse se trouve embarrassée? S'il en est ainsi, vous ne connaissez guère les femmes I Elles trouvent toujours moyen de se justifier, surtout lorsqu'elles sont coupables. — Florinde joue la surprise, la colère, et, malgré les dénégations de l'écolier, elle fait accroire à don Gil que ce jeune homme est l'amant de sa camériste. Le vieil hidalgo appelle ses valets pour qu'ils châtient l'insolent comme il le mérite ; mais, heureusement, le diable boiteux favorise la fuite de Cléofas, qui s'éloigne, comme vous pensez bien, un peu désillusionné sur le compte de la danseuse.

Afin de le désabuser tout à fait, Asmodée médite de le conduire le soir même chez Florinde. — La belle courtisane donne un souper splendide, où elle a

réuni la plupart de ses adorateurs, ce qui porte le nombre des convives à un chiffre assez honnête, ou, si vous aimez mieux, assez malhonnête.

Pour le bouquet de la fête, on prie Florinde de danser. — Elle s'avance en basquine de satin rose garnie de larges volants de dentelle noire; sa jupe, plombée par le bord, colle exactement sur ses hanches ; sa taille de guêpe se cambre audacieusement et fait scintiller la baguette de diamants qui orne son corsage; sa jambe, polie comme le marbre, luit à travers le frêle réseau de son bas de soie ; et son petit pied, en arrêt, n'attend pour partir que le sigal de la musique. Qu'elle est charmante avec son grand peigne, sa rose sur l'oreille, son œil de flamme et son sourire étincelant I Au bout de ses doigts vermeils tremblent des castagnettes d'ébène. La voilà qui s'élance, les castagnettes font entendre leur babil sonore; elle semble secouer de ses mains des grappes de rythmes. Gomme elle se tord ! comme elle se plie ! quel feu ! quelle volupté I quelle ardeur! ses bras pâmés s'agitent autour de sa tête qui penche, son corps se courbe en arrière, ses blanches épaules ont presque effleuré le sol. Quel geste charmant ! Ne diriez-vous pas qu'avec cette main qui rase l'éblouissant cordon de la rampe, elle ramasse tous les désirs et tout l'enthousiasme de la salle?

Nous avons vu Rosita Diez, Lola et les meilleures danseuses de Madrid, de Séville, de Cadix, de Grenade ; nous avons vu les gitanas de l'Albaycin ; mais rien n'approche de cette cachucha ainsi dansée par Elssler !

Mais pourquoi s'est-elle arrêtée subitement? pourquoi cette pâleur soudaine? Qu'cst-il arrivé ? — Pendant qu'elle s'abandonnait à cette fpUe danse avec tant d'ardeur et d'oubli, Asmodée a soulevé le toit

et a fait voir à Gléofas que les chagrins d'une actrice ne sont jamais de longue durée. — L'écolier, outré de colère, a lancé du haut du plafond aux pieds de Florinde, la rose qu'elle lui avait donnée au bal.

Le troisième acte nous transporte dans un carrefour de Madrid, devant la maison de dona Dorotea. Gléofas, entouré de musiciens, fait exécuter une sérénade sous les fenêtres de la veuve vers laquelle il reporte désormais tous ses vœux. Or, comme nous l'avons dit à propos du Barbier de Séville, il est impossible qu'une jeune Espagnole, entendant au bas de son balcon résonner la sérénade, ne vienne pas aussitôt montrer son nez au travers de la reja, La veuve ne tarde donc pas à paraître, et sa pantomime fait assez comprendre au galant qu'on lui sait gré de ses attentions... Mais voilà qu'au même instant survient cette brute de don Gil, qui continue à courir deux lièvres à la fois. — Ouais! se dit-il, c'est ainsi que vont les choses! allons en prévenir le Bellaspada.

Qui vient encore après lui? Bon! la femme de chambre de Florinde : elle apporte à Gléofas un billet de la part de sa maîtresse ; l'écolier le déchire sans vouloir même y jeter les yeux, et congédie la suivante toute confuse. — Enfin la sérénade s'achève sans autre interruption. — Tandis que Gléofas paye ses musiciens, qui ont bravement gagné leur argent, reparaît don Gil, amenant le frère de la veuve. Gelui-ci demande à l'écolier l'explicatictn de sa conduite. Gléofas commence par dire ce qu'il est oa plutôt ce qu'il n'est pas : il se donne pour un grand seigneur, exalte sa fortune, et finit en décWant au capitaine qu'il aspire à l'insigne honneur de devenirson beau-frère. Bellaspada ne voit pas que ce soit un motif pour lui couper la gorge : au contraire, à&

ne s'était pas trompée en prévoyant un échec : malgré ses efforts, ses bonds désespérés, elle ne peut obtenir le moindre appaudissement ; tous les bravos sont pour sa rivale, — tous ceux des spectateurs imaginaires, bien entendu, carFlorinde, c'est Fanny Ëlssler, et comment supposer qu'elle puisse paraître, qu'elle puisse faire un seul pas sans exciter l'en- Ihousiame? — Il faut dire aussi qu'Asmodée a magiquement travaillé la salle, et qu'il la gouverne suivant ses desseins. Florinde, voyant qu'elle lutte avec trop de désavantage, prend le parti de simuler une entorse , une foulure , tout ce que vous voudrez, et se laisse tomber dans les bras des comparses.

Le spectacle est forcément interrompu.

Le régisseur fait baisser le rideau et l'on emporte la danseuse dans sa loge.

Cléofas et son diabolique compagnon l'y précèdent. Ils se cachent derrière un rideau, sur un balcon d'où ils pourront tout observer sans être vus. Florinde est amenée par les figurants, qui la déposent sur un canapé. Elle est furieuse contre ellemême, contre tout Je monde, et ordonne qu'on la laisse seule... Cléofas choisit ce moment pour se montrer. — A cette apparition inattendue, la danseuse témoigne d'abord un peu d'étonnement et fait mine de se fâcher; mais l'écolier n'a pas de peine à obtenir sa grâce. Il évoque les souvenirs du bal, rappelle ce qui s'est passé la veille chez l'alchimiste, et la conversation prend un tour des plus tendres, lorsque la camériste de Florinde vient lui annoncer la visite du maître de ballet. Cléofas n'a que le temps de se cacher derrière un paravent qui se trouve là fort à point. Florinde accueille l'importun chorégraphe par des reproches assez vifs, car c'est lui surtout

pour refaser de se battre. Les deux champiouB croisent donc le fer, et du train dont ils y vont Tun ou l'autre doit inévitablement rester sur la place. Mais Paquita. qui les a vus de loin se provoquer, accourt se jeter entre eux, et les force d'ajourner la partie, au grand désespoir de Florinde, qui ne peut empêcher Cléofas de se rendre auprès de Dorotea. — La danseuse et Paquita, restées ensemble, se racontent mutuellement leur histoire. — Elles sont femmes, c'est bien naturel. — Rapprochées par un commun désir de vengeance, elles oublient leur rivalité, et forment contre la veuve une alliance offensive et défensive, à laquelle Asmodée vient généreusement promettre son appui.

Pour commencer, le diable introduit la manola sous l'habit d'une modiste, et Florinde , sous un costume militaire, dans le boudoir de Dorotea, qui est à sa toilette. Qui de vous connaît les manolas de Madrid? C'est mieux que la grisette de Bordeaux, mieux que la modiste de Paris ; c'est la vivacité du serpent, la grâce de l'oiseau: — un costume de soie et de satin, luisant sous le soleil, faisant valoir les formes les plus élégantes, et un minois qui n'est n fripon ni fûté comme celui des bergères de Watteau, ni douceâtre ni sentimental comme celui des bergères de Gessner; mais spirituel, ardent, taquin ; — du feu, de la flamme, — la passion du moment, la fantaisie reine, le caprice flamboyant, le rayon méridional qui se joue et glisse dans les ombres de la forêt. Voici donc la manola et Florinde dans le boudoir de Dorotea. Le petit offlcier se cache derrière un meuble, tandis que la grisette montre ses colifichets à la veuve. Celle-ci, désirant se consulter avant défaire un choix, prie la jeune marchande de laisser là ses échantillons et de revenir plus tardi

— Voilà qui sert on ne peut mieux nos projets — Dès qu'elle se voit maîtresse de la place, Zest ! Florinde s'élance aux pieds de Dorotea, et lui lâche à bout portant une déclaration des plus passionnées.

— Quoi ! s'y prendre de cette façon cavalière ! ne pas même donner aux gens le temps de se reconnaître! c'est un peu brusquer les choses, direz-vous. Mais allez donc en remontrer à la danseuse sur ce chapitre-là; elle sait par expérience comment on arrive au cœur des femmes ; soyez tranquille. D'ailleurs, il ne s'agit que de compromettre la veuve, de faire un peu de scandale, et quant à cela, du moins, Florinde ne manque pas son but.

Gléofas a la malheureuse idée — c'est le diable qui le pousse — de venir fourrer son nez à la porte du boudoir, juste au moment où Dorotea, moitié de gré, moitié de force, accorde un baiser au chérubin en uniforme, et lui laisse prendre un ruban à son corsage. Vous jugez de la mine que fait l'écolier voyant cela. Il se contient néanmoins , et , pour s'étourdir, va se mettre à une table de jeu. Mais la chance ne lui est pas favorable : il perd tout son argent, tout l'argent que lui avait remis Asmodée, qui n'est plus là pour fournir à ses prodigalités.

Engagé dans une partie où l'amour-propre le retient plus encore que l'espoir de prendre sa revanche, Gléofas se voit réduit à jouer sur parole, lorsque, fort heureusement, Dorotea propose à la compagnie de se rendre à une foire dont l'inauguration doit avoir lieu ce jour-là. L'offre étant acceptée, l'écolier va pour s'emparer du bras de la maîtresse de la maison, afin de pouvoir s'expliquer avec elle ; mais la veuve, devinant sans doute ses intentions,

:^ 12S 3aATTlS DS LOFERA.

pr^rente -l'^-enieQC ^a main à don GU, et tout le 310 aâe =^ r^îîiâ i la ^:ir^-

la xtr*--»ncioa 7«or^!î*în.te. aa dire du livret, un pav^^o:^ lïur le '2%: ri i-i Minzanarès, epjambé par un poac lui iuit :icr^ le çoat de Tolède. — C'est une ie ^îfs- :e•:^?< esca^i.Le^ Joat quelque saint est le prfcex.:e. :^île ie *.c?i A-i.'u/i. *i tous le voulez, dont la câîtreile 'fsc :raee ie fresques de Goya.

i^tieL jioavHalea': : sliIs surtout quel bizarre caracîcîr^ . Ea vMri:e, wul; oela est bien espagnol, et nous feii»:t:cns IC^en -ivi soin qu'il a mis dans tous les détails.

Voici les ■,--«*« traînées par des chevaux étiques, encore balafres de li dernière course de taureaux ; les chariots à roaes pleines, avec leurs bœufs dételés remaniant de ieur ^rand œil paisible tout ce tumulte, nouveau pour eux : les mules harnachées bizarrement, couvertes de pompons, de grelots, de plumets et de fanfreluches de mille couleurs ; voilà les majos accompagnés de leurs majas aux chaussons de satin; les pasiegtis au corset de velours noir, à la jupe êcarlale bordée de galons d or; les Yalenciens hâlés comme des Arabes, en fustanelle et en alpargatas, colportant Vorrhata de chufas et la abada glacée dans de petits tonneaux de liège ; les manolas aux cheveux nattés en corbeille, à la mantille bridée sur les coudes; les m i/cAarAos portant du feu dans une petite coupe pour ceux qui veulent allumer leur cigare ; les gitanas à la robe bleue constellée d*étoiles blanches et frangée d'énormes falbalas, traînant par la main quelque marmot tout nu et jaune comme une feuille de tabac ; les maregates au large chapeau, au justaucorps de cuir, serré par un large ceinturon qu'on prendrait pour des reitres du seizième siècle qui auraient déposé leur cuirasse ; tous

ces flots animés, bigarrés, fourmillant mélange de paillettes et de haillons dont se compose une foule espagnole.

Le tambour de basque ronfle sous le pouce, les castagnettes claquent des dents, la guitare bourdonne, les cigales font bruire leurs corselets; les 2lza I ola! et les ayl des couplets jaillissent de temps sn temps au-dessus de ce brouillard de bruit. — Ici, l'on danse le Zapateado^ là, les manchegas ; les Bisîayens exécutent le Zertzico^ les Andalous el jaleo 3t las boléros ; chaque province cherche à faire prévaloir sa chorégraphie locale.

La jalousie sait trouver une étincelle sous les cendres d'un amour éteint. Cléofas, en voyant la veuve passer au bras de don Gil, s'est senti une recrudescence de passion ; il fend la foule malgré son épaisseur et se place derrière la veuve, parmi le troupeau des attentifs.

Florinde, toujours travestie eh militaire , vient aussi faire un tour à la flesta del sautillo. Elle est accompagnée de Paquita, et tient à la main le ruban qu'elle montre avec une aff*ectation ironique au malheureux Zambulo. — Celui-ci, piqué au vif, s'avance vers le jeune officier et lui rappelle le rendez-vous qu'ils ont ensemble. — J'en ai un plus agréable avec cette jeune fille ; permettez-moi de faire passer ma bonne fortune avant notre duel. — Cléofas va s'emporter, mais des danseurs arrivent et les séparent tout à fait à temps.

Paquita, pour réparer l'échec qu'elle a éprouvé à la classe de danse, exécute une danse nationale avec une grâce et un charme infinis. Tous les assistants l'applaudissent, et don Cléofas lui-même l'admirerait, s'il n'était encore follement assoté de la veuve pour laquelle il dépense ses derniers douros en pré-r

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\MutttU\i:, voyant l'écolier corrigé par cette cL •^^ lirnii, lui Hînd flori amitié, et lui donne une cloch^^"

NOBUA. 151

magique pour l'évoquer, s'il a jamais besoin de ses services.

Gléofas est un peu sceptique, nous l'avons dit, et, quoiqu'il n'ait pas lieu de douter de la bonne foi du diable, il veut mettre à l'épreuve la vertu du talisman ; il agite la' sonnette, et la petite langue d'argent n'a pas plutôt fait entendre sa voix, qu'Asmodée, qui avait disparu, jaillit rapidement de terre, quoiqu'il fût déjà aux antipodes ou plus loin.

Gléofas Zambulo peut donc désormais vivre tranquille, ayant une jolie femoie et un bon diable à sa disposition. — Mais n'est-ce pas trop d'un?

Parmi les plus agréables ballets de l'Académie royale de musique, il en est peu qui, pour l'éclat et la fidélité des costumes, l'beureuse disposition de la mise en scène et la facilité brillante de la musique, méritent mieux que le Diable boiteux la vogue populaire dont il jouit encore. M. Gide, compositeur spirituel, est l'auteur de cette piquante partition.

M. Coraly, l'un des auteurs delà pièce, en a disposé la partie chorégraphique avec une élégance pleine d'originalité.

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