‹ Souvenirs de théat̂re, d'art et de critique (volume 2)Chapitre 7 sur 34 · NORMA · texte numérisé non relu

NORMA

Au lever du rideau, le théâtre représente une forêt druidique pleine d'ombre et de terreur. Des chênes géants, contemporains du déluge, et qui ont vu les poissons de l'Océan s'enchevêtrer dans leurs cimes, tordent puissamment leurs troncs noueux, rugueux, écaillés, sillonnés par la foudre et la pluie, et enfoncent dans les crevasses du sol, à travers les

que le pas de sa partenaire est beaucoup plus brillant, mieux dessiné que le sien ; en un mot, qu'elle a été complètement sacrifiée. La rage lui mord le cœur, elle exige du maître de ballets des modifications, des coupures, auxquelles celui-ci refuse de consentir, car on se souvient qu'il n'est autre qu'Asmodée. Florinde menace alors de ne point danser. La discussion s'envenime. Certains spectateurs prennent parti pour le chorégraphe; d'autres, en tête desquels se font remarquer don Gil et Cléofas, — qui est parvenu à forcer la consigne, — défendent avec chaleur la cause de la danseuse. On ne sait jusqu'où cela pourrait aller, si la sonnette du régisseur, dominant le tumulte de sa voix perçante, ne calmait soudain l'eff^ervescence générale en forçant chacun de se rendre à son poste. — Ce qu'est devenue pendant cette scène la pauvre Paquita, est-il besoin de le dire? Elle s'est approchée de Florinde, puis de Cléofas; l'une l'a repoussée, l'autre a feint de ne pas la reconnaître. Asmodée seul, en s'éloignant, lui a glissé ces mots à l'oreille: — Patience! vous serez vengée d'elle et de lui !

Pour ceux qui n'ont jamais pénétré dans les coulisses dun théâtre, et qui rêvent de connaître l'envers du rideau, le tableau suivant doit avoir un charme tout particulier. La décoration représente la scène de l'Opéra, vue de ses derniers plans à l'heure où le spectacle va commencer. Le régisseur vient de frapper les trois coups.

On entend l'orchestre jouer l'ouverture, puis la toile du fond se lève, montrant une salle garnie de spectateurs et splendidement illuminée. — Le corps de ballet envahit la scène, et, le dos tourné vers le public, exécute un divertissement auquel succède le pas de deux que nous avons vu répéter. Florinde

ne s'était pas trompée en prévoyant un échec : malgré ses efforts, ses bonds désespérés, elle ne peut obtenir le moindre appaudissement ; tous les bravos sont pour sa rivale, — tous ceux des spectateurs imaginaires, bien entendu, carFlorinde, c'est Fanny Elssler, et comment supposer qu'elle puisse paraître, qu'elle puisse faire un seul pas sans exciter l'enthousiame? — Il faut dire aussi qu'Asmodée a magiquement travaillé la salle, et qu'il la gouverne suivant ses desseins. Florinde, voyant qu'elle lutte avec trop de désavantage, prend le parti de simuler une entorse , une foulure , tout ce que vous voudrez, et se laisse tomber dans les bras des comparses.

Le spectacle est forcément interrompu.

Le régisseur fait baisser le rideau et l'on emporte la danseuse dans sa loge.

Gléofas et son diabolique compagnon l'y précèdent. Ils se cachent derrière un rideau, sur un balcon d'où ils pourront tout observer sans être vus. Florinde est amenée par les figurants, qui la déposent sur un canapé. Elle est furieuse contre ellemême, contre tout le monde, et ordonne qu'on la laisse seule... Gléofas choisit ce moment pour se montrer. — A cette apparition inattendue, la danseuse témoigne d'abord un peu d'étonnement et fait J^'ine de se fâcher; mais l'écolier n'a pas de peine à obtenir sa grâce. Il évoque les souvenirs du bal, ^appelle ce qui s'est passé la veille chez l'alchimiste, ^^ la conversation prend un tour des plus tendres, lorsque la camériste de Florinde vient lui annoncer ^^ visite du maître de ballet. Gléofas n'a que le temps ^^ se cacher derrière un paravent qui se trouve là ^<^ï*t à point. Florinde accueille l'importun chorégra- Ptï^e par des reproches assez vifs, car c'est lui surtout

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qu'elle accuse de l'avoir compromise, en réglant le pas de deux comme il l'a fait ; mais le brave homme se montre si marri, se confond tellement en excuses que la danseuse n'a pas la force de lui garder rancune, et scelle même le raccommodement par un baiser. Cette faveur accordée au maître de ballets excite la jalousie de Gléofas, qui, en sortant de sa cachette, le déclare très nettement à Florinde. — Quoi! vous êtes jaloux, lui dit-elle, pour un baiser diplomatique ! Ne savez-vous pas que c'est un personnage que je dois ménager? — Gomme elle s'efforce de faire entendre raison à l'écolier, on frappe de nouveau à la porte de la loge. Cette fois, c'est don Gil, qui amène le médecin du théâtre. Le docteur fait quelques prescriptions pour la forme et se retire aussitôt. Don Gil, qui croit alors être seul avec Florinde, tombe à ses genoux et donne un libre cours à sa verve amoureuse, si bien que Cléofas, perdant patience, renverse le paravent d'un coup de poing, et apparaît aux yeux de son rival stupéfait. — Vous vous figurez peut-être que la danseuse se trouve embarrassée? S'il en est ainsi, vous ne connaissez guère les femmes ! Elles trouvent toujours moyen de se justifier, surtout lorsqu'elles sont coupables. — Florinde joue la surprise, la colère, et, malgré les dénégations de l'écolier, elle fait accroire à don Gil que ce jeune homme est l'amant de sa camériste. Le vieil hidalgo appelle ses valets pour qu'ils châtient l'insolent comme il le mérite ; mais, heureusement, le diable boiteux favorise la fuite de Cléofas, qui s'éloigne, comme vous pensez bien, un peu désillusionné sur le compte de la danseuse.

Afin de le désabuser tout à fait, Asmodée médite de le conduire le soir même chez Florinde. — La belle courtisane donne un souper splendide, où elle a

réuni la plupart de ses adorateurs, ce qui porte le nombre des convives à un chiffre assez honnête, ou, si vous aimez mieux, assez malhonnête.

Pour le bouquet de la fête, on prie Florinde de danser. — Elle s'avance en basquine de satin rose garnie de larges volants de dentelle noire; sa jupe, plombée par le bord, colle exactement sur ses hanches ; sa taille de guêpe se cambre audacieusement et fait scintiller la baguette de diamants qui orne son corsage ; sa jambe, polie comme le marbre, luit à travers le frêle réseau de son bas de soie ; et son petit pied, en arrêt, n'attend pour partir que le sigal de la musique. Qu'elle est charmante avec son grand peigne, sa rose sur l'oreille, son œil de flamme et son sourire étincelant I Au bout de ses doigts vermeils tremblent des castagnettes d'ébène. La voilà qui s'élance, les castagnettes font entendre leur babil sonore; elle semble secouer de ses mains des grappes de rythmes. Gomme elle se tord ! comme elle se plie ! quel feu ! quelle volupté I quelle ardeur! ses bras pâmés s'agitent autour de sa tête qui penche, son corps se courbe en arrière, ses blanches épaules ont presque effleuré le sol. Quel geste charmant ! Ne diriez-vous pas qu'avec cette main qui rase l'éblouissant cordon de la rampe, elle ramasse tous les désirs et tout l'enthousiasme de la salle ?

Nous avons vu Rosita Diez, Lola et les meilleures danseuses de Madrid, de Séville, de Cadix, de Grenade ; nous avons vu les gitanas de l'Albaycin ; mais rien n'approche de cette cachucha ainsi dansée par Elssier !

Mais pourquoi s'est-elle arrêtée subitement? pourquoi cette pâleur soudaine? Qu'est-il arrivé ? — Pendant qu'elle s'abandonnait à cette fplle danse avec tant d'ardeur et d'oublij Asmodée a soulevé le tait

et a fait voir à Gléofas que les chagrins d'ane actrice ne sont jamais de longue durée. — L'écolier, outré de colère, a lancé du haut du plafond aux pieds de Plorinde, la rose qu'elle lui avait donnée au bal.

Le troisième acte nous transporte dans un carrefour de Madrid, devant la maison de dona Dorotea. Gléofas, entouré de musiciens, fait exécuter une sérénade sous les fenêtres de la veuve vers laquelle il reporte désormais tous ses vœux. Or, comme nous l'avons dit à propos du Barbier de Séville, il est impossible qu'une jeune Espagnole, entendant au bas de son balcon résonner la sérénade, ne vienne pas aussitôt montrer son nez au travers de la reja. La veuve ne tarde donc pas à paraître, et sa pantomime fait assez comprendre au galant qu'on lui sait gré de ses attentions... Mais voilà qu'au même instant survient cette brute de don Gil, qui continue à courir deux lièvres à la fois. — Ouais! se dit-il, c'est ainsi que vont les choses! allons en prévenir le Bellaspada.

Qui vient encore après lui? Bon! la femme de chambre de Florinde : elle apporte à Gléofas un billet de la part de sa maîtresse ; l'écolier le déchire sans vouloir même y jeter les yeux, et congédie la suivante toute confuse. — Enfin la sérénade s'achève sans autre interruption. — Tandis que Gléofas paye ses musiciens, qui ont bravement gagné leur argent, reparaît don Gil, amenant le frère de la veuve. Gelui-ci demande à l'écolier l'explicatictn de sa conduite. Gléofas commence par dire ce qu'il est ou plutôt ce qu'il n'est pas : il se donne pour un grand seigneur, exalte sa fortune, et finit en déclarant au capitaine qu'il aspire à l'insigne honneur de devenir son beau-frère. Bellaspada ne voit pas que ce soitun motif pour lui couper la gorge : au contraire, de

pareilles intentions lui semblent on ne peut plus louables, et, sans tenir compte des signes désespérés de don Gil, il se sépare du jeune homme en lui promettant de parler en sa faveur à dona Dorotea.

Le diable boiteux qui voit Gléofas rayonnant, essaye de lui faire comprendre que Beilaspada et sa sœur ne convoitent que ses prétendues richesses, et le dédaigneraient s'ils savaient qu'il ne possède rien. Mais l'écolier n'en veut pas croire un mot, et si ce n'était son bienfaiteur qui lui tient ce langage, il le regarderait comme une offense personnelle.

Asmodée, pour tenter un dernier moyen, fait alors

arriver Paquita. La manola plaide sa cause avec des

larmes, et sa douleur est si vraie, si touchante, que

Gléofas en est attendri malgré lui. Une lutte s'engage

dans son cœur; l'amour pur va triompher, quand,

par malheur, un laquais vient apporter à l'écolier,

de la part de la veuve, une invitation à se présenter

chez elle. Dans la joie qu'il en éprouve, Gléofas

oublie subitement la grisette ; impatient de se rendre

à l'appel de Dorotea, il repousse même le diable,

qui cherche à le retenir, et qui, blessé de tant

d'ingratitude, déclare l'abandonner à sa destinée.

Cependant, au moment d'entrer chez la veuve,

Gléofas sent une main se poser sur son bras, et

fiQtend une voix qui lui crie dans la langue du ballet :

■^Halte-là, beau cavalier ! vous aimez dona Dorotea,

J^ ^'aime aussi; donc nous allons, si vous le voulez

^'®n, mesurer nos épées.

. Celui qui s'exprime de la sorte est un jeune officier 1^^ Gléofas a parfaitement le droit de ne pas recon- I^^Ure, mais dont la moustache ne saurait nous en ^^poser, à nous qui avons bonne mémoire. — G'est ioîia Florinde en personne. — Elle s'y prend si S^amment que l'écolier n'a bientôt plus de prétexte

14C LES BEAUTÂS DE L'OPÉBA.

pour refuser de se battre. Les deux champions croisent donc le fer, et du train dont ils y vont Tun ou Tautre doit inévitablement rester sur la place. Mais Paquita, qui les a vus de loin se provoquer, accourt se jeter entre eux, et les force d'ajourner la partie, au grand désespoir de Florinde, qui ne peut empêcher Cléofas de se rendre auprès de Doroiea. — La danseuse et Paquita, restées ensemble, se racontent mutuellement leur histoire. — Elles sont femmes, c'est bien naturel. — Rapprochées par un commun désir de vengeance, elles oublient leur rivalité, et forment contre la veuve une alliance offensive et défensive, à laquelle Asmodée vient généreusement promettre son appui.

Pour commencer, le diable introduit la manola sous rhabit d'une modiste, et Florinde , sous un costume militaire, dans le boudoir de Dorotea, qui est à sa toilette. Qui de vous connaît les mandas de Madrid? C'est mieux que la grisette de Bordeaux, mieux que la modiste de Paris ; c'est la vivacité du serpent, la grâce de l'oiseau: — un costume de soie et de satin, luisant sous le soleil, faisant valoir les formes les plus élégantes, et un minois qui n'est n fripon ni fûté comme celui des bergères de Watteau, ni douceâtre ni sentimental comme celui des bergères de Gessner ; mais spirituel, ardent, taquin ; — du feu, de la flamme, — la passion du moment, la fantaisie reine, le caprice flamboyant, le rayon méridional qui se joue et glisse dans les ombres de la forêt. Voici donc la manola et Florinde dans le boudoir de Dorotea* Le petit offlcier se cache derrière un meuble, tandis que la grisette montre ses colifichets à la veuve. Celle-ci, désirant se consulter avant défaire un choix, prie la jeune marchande de laisser là ses échantillons et de revenir plus tardi

— Voilà qui sert on ne peut mieux nos projets — Dès qu'elle se voit maîtresse de la place, Zest ! Florinde s'élance aux pieds de Dorotea, et lui lâche à bout portant une déclaration des plus passionnées.

— Quoi ! s'y prendre de cette façon cavalière î ne pas même donner aux gens le temps de se reconnaître! c'est un peu brusquer les choses, direz-vous. Mais allez donc en remontrer à la danseuse sur ce chapitre-là; elle sait par expérience comment on arrive au cœur des femmes ; soyez tranquille. D'ailleurs, il ne s'agit que de compromettre la veuve, de faire un peu de scandale, et quant à cela, du moins, Florinde ne manque pas son but.

Gléofas a la malheureuse idée — c'est le diable qui le pousse — de venir fourrer son nez à la porte du boudoir, juste au moment où Dorotea, moitié de gré, moitié de force, accorde un baiser au chérubin en uniforme, et lui laisse prendre un ruban à son corsage. Vous jugez de la mine que fait l'écolier voyant cela. Il se contient néanmoins , et , pour s'étourdir, va se mettre à une table de jeu. Mais la chance ne lui est pas favorable: il perd tout son argent, tout l'argent que lui avait remis Asmodée, qui n'est plus là pour fournir à ses prodigalités.

Engagé dans une partie où l'amour-propre le retient plus encore que l'espoir de prendre sa revanche, Gléofas se voit réduit à jouer sur parole, lorsque, fort heureusement, Dorotea propose à la compagnie de se rendre à une foire dont l'inauguration doit avoir lieu ce jour-là. L'offre étant acceptée, J 'écolier va pour s'emparer du bras de la maîtresse de la maison, afin de pouvoir s'expliquer avec elle ; niais la veuve, devinant sans doute ses intentions,

présente vivement sa main à don Gil, et tout le monde se rend à la foire.

La décoration représente, au dire du livret, un paysage sur le bord du Manzanarès, enjambé par un pont qui doit être le pont de Tolède. — G*est une de ces fêtes espagnoles dont quelque saint est le , prétexte, celle de san Anton ^ si vous le voulez, dont la chapelle est ornée de fresques de Goya.

Quel mouvement ! mais surtout quel bizarre caractère! En vérité, tout cela est bien espagnol, et nous félicitons TOpéra du soin qu'il a mis dans tous les détails.

Voici les calesas traînées par des chevaux étiques, encore balafrés de la dernière course de taureaux ; les chariots à roues pleines, avec leurs bœufs dételés regardant de leur grand œil paisible tout ce tumulte, nouveau pour eux ; les mules harnachées bizarrement, couvertes de pompons, de grelots, de plumets et de fanfreluches de mille couleurs ; voilà les majos accompagnés de leurs majas aux chaussons de satin ; les pasiegas au corset de velours noir, à la jupe écarlate bordée de galons d'or; les Valenciens hâlés comme des Arabes, en fustanelle et en alpargatas, colportant Vorchata de chufas et la abada glacée dans de petits tonneaux de liège ; les manolas aux cheveux nattés en corbeille, à la mantille bridée sur les coudes ; les muchachos portant du feu dans une petite coupe pour ceux qui veulent allumer leur cigare ; les gitanas à la robe bleue constellée d'étoiles blanches et frangée d'énormes falbalas, traînant par la main quelque marmot tout nu et jaune comme une feuille de tabac ; les maregates au large chapeau, au justaucorps de cuir, serré par un large ceinturon qu'on prendrait pour des reîtres du seizième siècle qui auraient déposé leur cuirasse ; tous

ces flots animés, bigarrés, fourmillant mélange de paillettes et de haillons dont se compose une foule espagnole.

Le tambour de basque ronfle sous le pouce, les castagnettes claquent des dents, la guitare bourdonne, les cigales font bruire leurs corselets; les alza I ola! et les ay! des couplets jaillissent de temps en temps au-dessus de ce brouillard de bruit. — Ici, l'on danse le Zapateado, là, les mancheg as ; les Biscayens exécutent le Zertzico, les Andalous el jaleo et las boleras ; chaque province cheréhe à faire prévaloir sa chorégraphie locale.

La jalousie sait trouver une étincelle sous les cendres d'un amour éteint. Gléofas, en voyant la veuve passer au bras de don Gil, s'est senti une recrudescence de passion ; il fend la foule malgré son épaisseur et se place derrière la veuve, parmi le troupeau des attentifs.

Florinde, toujours travestie eh militaire , vient aussi faire un tour à la fiesta del sautUlo. Elle est accompagnée de Paquita, et tient à la main le ruban qu'elle montre avec une aff'ectation ironique au malheureux Zambulo. —Celui-ci, piqué au vif, s'avance vers le jeune officier et lui rappelle le rendez-vous qu'ils ont ensemble. — J'en ai un plus agréable avec cette jeune fille ; permettez-moi de faire passer ma bonne fortune avant notre duel. — Gléofas va s'emporter, mais des danseurs arrivent et les séparent tout à fait à temps.

Paquita, pour réparer l'échec qu'elle a éprouvé à la classe de danse, exécute une danse nationale avec une grâce et un charme infinis. Tous les assistants l'applaudissent, et don Gléofas lui-même l'admirerait, s'il n'était encore follement assoté de la veuve pour laquelle il dépense ses derniers douros en prér

ISO LES BEAUTÉS DE L'OFÉBA.

sents et en colifichets qu'elle empoche sans se faire prier. Quand sa bourse est épuisée, ce qui n'est pas long, il achète à crédit, car les marchands ne peuvent s'imaginer qu'un jeune seigneur si galamment troussé n'ait pas un maravédis vaillant ou un réal de vellon. •

Des Bohémiens traversent le fond du théâtre; Asmodée a pris leur costume et s'est constitué leur chef de sa propre autorité. Il s'avance et propose aux assistants de leur dire la bonne aventure. — Son état de diiable lui donne de grandes facilités pour cette noble profession ; il est passé maître en chiromancie, rabdomancie , cartomancie , nécromancie, alectryomancie et autres sciences en de. Il prédit à Paquita le bonheur qu'elle désire, il arrache les moustaches à Fiorinde , et démasque Gléofas qu'il dénonce pour être un pauvre diable passé, présent et futur.

Les créanciers poussent les hauts cris, les fournisseurs accourent les serres ouvertes et le bec frais émoulu pour dévorer le misérable. — Don Gléofas se jetterait volontiers dans le Manzanarès, si cet honnête fleuve pouvait se prêter à un suicide, mais il n'est pas commode de se noyer dans une rivière qu'on arrose l'été avec de l'eau de puits. — Bella- Spada, pour comble de honte, voyant tomber une à une les plumes de paon dont le geai s'était paré, tire sa sœur par le bras et s'éclipse discrètement.

Fiorinde, elle, ne s'est pas enfuie, et glisse sa bourse pleine d'or dans la main de Paquita, car, touchée de l'amour pur et naïf de la petite manola, elle renonce au caprice qu'elle avait pour le seigneur Gléofas.

Asmodée, voyant l'écolier corrigé par cette dur^ leçon, lui rend son amitié, et lui donne une clochet^^

magique pour révoquer, s'il a jamais besoin de ses services.

Gléofas est un peu sceptique, nous l'avons dit, et, quoiqu'il n'ait pas lieu de douter de la bonne foi du diable, il veut mettre à l'épreuve la vertu du talisman ; il agite la* sonnette, et la petite langue d'argent n'a pas plutôt fait entendre sa voix, qu'Asmodée, qui avait disparu, jaillit rapidement de terre, quoiqu'il fût déjà aux antipodes ou plus loin.

Gléofas Zambulo peut donc désormais vivre tranquille, ayant une jolie femme et un bon diable à sa disposition. — Mais n'est-ce pas trop d'un?

Parmi les plus agréables ballets de l'Académie royale de musique, il en est peu qui, pour l'éclat et la fidélité des costumes, l'heureuse disposition de la mise en scène et la facilité brillante de la musique, méritent mieux que le Diable boitetix la vogue populaire dont il jouit encore. M. Gide, compositeur spirituel, est l'auteur de cette piquante partition.

M. Goraly, l'un des auteurs de la pièce, en a disposé la partie chorégraphique avec une élégance pleine d'originalité.

NOEMA.

Au lever du rideau, le théâtre représente une forêt druidique pleine d'ombre et de terreur. Des chênes géants, contemporains du déluge, et qui ont Vu les poissons de l'Océan s'enchevêtrer dans leurs cimes, tordent puissamment leurs troncs noueux, rugueux, écaillés, sillonnés par la foudre et la pluie, et enfoncent dans les crevasses du sol, à travers les

roches moussues, leurs racines articulées comme les doigts d'une main de Titan ; les agarics livides, les champignons monstrueux, s'épanouissent dans la moisissure de leur base, frappée de larges plaques de rouille qu'on pourrait prendre pour des taches de sang, et qui en sont peujt-étre; car c'est un lieu sinistre et qui a retenti plus d'une fois des cris des victimes sacrifiées aux dieux farouches des Gaulois I — Des flaques d'eau noire baignent le pied des arbres, qui secouent sur ce miroir dormant leurs feuilles dentelées et jaunies. Au milieu s*élève le chêne sacré d'Irmensul, le colosse de la forêt, dont les bras font cent coudes bizarres, et qui a, dans l'attitude de son tronc et de ses branches, quelque chose de terrible et d'effrayant, une vague apparence de la statue ébauchée d'un Dieu implacable. On voit que c'est un arbre féroce et sanguinaire qui a poussé dans une terre grasse de meurtre, et dont la sève charrie des parcelles humaines. Il jette son ombre déchiquetée sur la pierre druidique, sur le peulven où monte la prêtresse pour accomplir les rites solennels. -

Dans le lointain, à travers l'épaisseur de la forêt, sur le penchant des collines, scintillent vaguement des feux et des lumières. Il est nuit. Une marche religieuse se fait entendre. On voit défiler au fond des troupes gauloises, puis une longue procession d'eubages et de druides. Orovèse, le chef de ces derniers, vient à leur suite, escorté des grands prêtres. — Il ordonne aux fidèles serviteurs d'Irmensul de se disperser sur les montagnes voisines, afin d'épier le moment où la lune nouvelle blanchira l'horizon de ses premières clartés. — Allez, leur dit-il, et que l'airain sacré retentisse trois foia pour annoncer à tous cette heure attendue et solen —

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nelle. — Norma viendra-t-elle couper le gui du chêne? — Elle viendra ! — répond Orovèse. Norma, c'est sa fille, la prêtresse inspirée du temple dlrmensul. Les druides demandent en chœur à leur Dieu terrible de souffler à la jeune Sibylle son esprit prophétique, et de leur donner, par elle, Tordre d'exterminer les Romains, de rompre enfin la trêve qui, depuis trop longtemps, protège ces odieux ennemis. — Lune vengeresse, hâte-toi de briller! — s'écrient-ils., Et sur les pas d'Orovèse, ils se perdent dans les profondeurs de la forêt.

A peiné le bruit de leurs voix s'est-il éteint au loin, que deux hommes paraissent, mystérieusement enveloppés dans leurs chlamydes, qui les font reconnaître pour des Romains. — L'un deux est Pollion, proconsul des Gaules; l'autre Flavius, son confident, son ami. — Pourquoi nous être aventurés jusqu'ici? observe Flavius ; les profanes trouvent la mort dans cette forêt; Norma te l'a dit. — Norma! s'écrie Pollion épouvanté ; ah ! ne prononce pas ce nom qui me déchire le cœur ! — Quoi ! n'est-ce pas celui de ton amante, celui de la mère de tes enfants? — Reproche-moi mon ingratitude, ma trahison : de mon amour pour la fille d'Orovèse il ne reste rien dans mon cœur; tout ce premier, tout ce beau feu n'est plus que cendre ! — 0 ciel I aimerais-tu donc ailleurs? demande Flavius effrayé à son tour. — Oui. Le volage lieutenant de César s'est épris d'une autre jeune gauloise, de la prêtresse Adalgise, dont il a tout lieu de se croire aimé. Il l'avoue en frémissant à son ami, car il redoute la juste colère de Norma, que ses remords lui font voir, dans des songes horribles, vengeant sur l'innocente Adalgise, et sur ses fils plus innocents encore, son parjure et sa lâcheté insignes ! Pollion mesure l'abîme ouvert

devant ses pas, et il y court, poussé par une force invincible. Il était venu dans l'espoir de rencontrer Adalgise, de lui parler; mais les tintements da bronze, qui annoncent que la lune nouvelle vient de s'épanouir, comme une fleur d'argent au jardin azuré du ciel, et la voix des druides qui accourent vers la pierre du dolmen, forcent le proconsul et son compagnon à s'éloigner en hâte de ce lieu sacré.

La foule envahit bientôt la ténébreuse enceinte. Derrière l'autel se rangent les druides, immobiles sous leurs longs manteaux blancs ; de chaque côté viennent se placer les cubages et les sacrificateurs ; plus bas sont les bardes, les guerriers, et, au mUiea de tous s'avance lentement Orovèse. Les pâles rayons de l'astre nocturne éclairent déjà la cime des arbres séculaires, et la multitude fanatique abritée sous leur ombre, prévenant l'arrêt que va dicter l'oracle de son Dieu, salue cette aurore mystique par un chant de guerre et de carnage. Mais tout à coup paraît Norma entourée de ses prêtresses. — Norma, c'est Julia Grisi, et jamais, à coup sûr, Irmensul n'eut de prêtresse plus belle et mieux inspirée. Elle va au delà de l'idéal. Quand elle entre, droite et fière dans les plis de sa tunique, la faucille d'or à la main, la couronne de verveine sur la tête, avec son masque de marbre pâle, ses sourcils noirs et ses yeux d'un bleu verdissant comme celui de la mer, c'est dans toute la salle un cri involontaire d'admiration; quelles épaules et quels bras! ce sont ceux que la Vénus de Milo a perdus !

Norma est le triomphe de Julia Grisi. Quiconque^ ne l'a pas vue dans ce rôle, ne peut pas dire qu'il connaît; elle s'y montre aussi grande tragédienne que parfaite cantatrice. Ghant, passion, beauté, elk^^

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a tout; rage contenue, violence sublime, la menace et les pleurs, Tamour et la colère ; jamais femme n'a ainsi répandu son âme dans la création d'un rôle.

Avec quelle démarche souveraine elle s'avance vers la pierre druidique I Gomme on voit qu'elle est sûre de son empire, et quels regards divinement hautains elle promène sur la foule muette et frémissante, qui attend que le Dieu veuille bien parler par cette belle bouche, d'où ne tombent que des chants inspirés !

— Qui donc, s'écrie-t-elle, ose faire entendre ici une voix séditieuse? qui donc est assez présomptueux pour sonder les impénétrables secrets du destin, et présager les derniers jours de Rome?

— 0 ma fille I dit Orovèse, nos forêts et nos temples n'ont-iis pas été assez souillés par les aigles latines? N'est- il pas temps enfin que l'épée de Brennus sorte du fourreau?

— Non, le jour de la vengeance n'est pas encore

venu : les javelots romains seraient plus forts que

les haches des Sicambres**» L'avenir je révèle à mes

yeux : je vois que la cité des Césars doit périr, mais

non par vous.»* Elle mourra dévorée par ses vices,

usée par ses propres excès. Attendez l'heure de la

justice, ne la devancez pas! Au nom du Dieu qui

m'inspire, je vous ordonne la paix..*., et je coupe le

gui sacré 1

Norma, levant alors son bras avec un mouvement <imeffable majesté, détache de la branche le mysté- ''ieux parasite, que les jeunes prêtresses recueillent ^^ns le van symbolique.

IjCs nuages se déchirent : un rayon perce le dôme ^^ la forêt, et la lune montre la chaste pâleur de

son visage. — C'est à ce moment que Norma chante le bel air qui commence ainsi :

Casta diva...

où rame tendre et mélancolique de Bellini semble avoir passé tout entière. A chaque note, il semble qu'on entend soupirer la brise nocturne dans les feuilles humides de rosée; c'est quelque chose de frais, de velouté, d'argentin, de bleuâtre — si une idée de couleur peut s'appliquer à un son — d'un charme et d'un effet irrésistibles. Les esprits les plus rebelles et les moins sympathiques sont forcés d'applaudir et l'air et la cantatrice. Entendre Grisi chanter Casta diva^ est un des plus grands plaisirs qu'on puisse rêver : Toeil, l'oreille et l'âme sont également satisfaits; le peintre, le musicien et le poète y trouvent chacun l'idéal de leur art. Heureuse femme, trois fois douée !

La prière achevée, Norma ordonne à tout le monde de s'éloigner avec elle, promettant de ne pas faire attendre le signal d'extermination quand l'esprit d'en haut lui commandera de le donner. Les prêtres et les guerriers en acceptent l'auguré, et font le serment de frapper alors sans pitié les Romains, et surtout le proconsul PoUion. — Pollion ! c'est lui aussi que Norma devrait le plus maudire, et qu'elle protège encore, malgré elle, contre ses frères et contre son Dieu I

Adalgise reste seule devant l'autel abandonné. — C'est là que, pour la première fois, Pollion s'est offert à sa vue ; et, depuis ce jour une force irrésistible, un charme secret l'y ramènent sans cesse, à toute heure. Elle se prosterne au pied du dolmen, en priant Irmensul d'arracher de son cœur un amour

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impossible et sacrilège... Mais quelle voix se fait entendre ? qui murmure son nom ? qui Tappelle ? Grand Dieu ! c'est lui, c'est Pollion! — Éloigne-toi! s'écrie la jeune fille, saisie de terreur; je ne dois pas t'écouter, mon Dieu me le défend ! — Oublie ce Dieu jaloux, ce Dieu sanguinaire... Adalgisê, viens dans Rome où l'amour a des temples, où le bonheur nous attend, où César me rappelle I — Tu pars? — Oui, demain... mais si tu m'aimes, nous fuirons ensemble I — La jeune prêtresse invoque les serments qu'elle a prononcés, sa religion qui l'enchaîne, et sa famille, et sa patrie : hélas ! c'est le dernier cri de la vertu qui succombe ! Pollion, plus pressant, plus passionné à mesure qu'elle devient plus tremblante et plus faible, finit par lui arracher la promesse de venir l'attendre le lendemain, à la même heure, au pied du chêne d'Irmensul, et d'abandonner, pour le suivre, ces vieilles forêts où elle a grandi comme une chaste fleur, dans l'ombre et le mystère.

Le théâtre change et représente l'habitation de Norma. — La prêtresse, agitée, orageuse, rentre dans sa sauvage demeure. Elle embrasse convulsivement ses fils, élevés loin de tous les regards. Elle est heureuse à la fois et malheureuse d'être leur mère; elle les ainfe et elle les hait, ou plutôt c'est Pollion qu'elle hait et qu'elle aime en eux. Le perfide lui semble couver quelque affreux dessein; elle sait qu'il vient d'être rappelé à Rome, et elle craint qu'il ne parte sans elle et ne l'abandonne, avec ses enfants, à toute l'horreur de sa situation. — En proie à la plus cruelle incertitude, et voulant la faire cesser, dût-elle en mourir, Norma se dispose à aller trouver Pollion. Gomme elle va pour sortir, entre Adalgise, pâle, tremblante, des soupirs dans la

sents et en colifichets qu'elle empoche sans se faire prier. Quand sa bourse est épuisée, ce qui n'est pas long, il achète à crédit, car les marchands ne peuvent s'imaginer qu'un jeune seigneur si galamment troussé n'ait pas un maravédis vaillant ou un réal de vellon. •

Des Bohémiens traversent le fond du théâtre ; Asmodée a pris leur costume et s'est constitué leur chef de sa propre autorité. Il s'avance et propose aux assistants de leur dire la bonne aventure. — Son état de diiable lui donne de grandes facilités pour cette noble profession ; il est passé maître en chiromancie, rabdomancie , cartomancie , nécromancie, alectryomancie et autres sciences en cte. Il prédit à Paquita le bonheur qu'elle désire, il arrache les moustaches à Fiorinde , et démasque Gléofas qu'il dénonce pour être un pauvre diable passé, présent et futur.

Les créanciers p'oussent les hauts cris, les fournisseurs accourent les serres ouvertes et le bec frais émoulu pour dévorer le misérable. — Don Gléofas se jetterait volontiers dans le Manzanarès, si cet honnête fleuve pouvait se prêter à un suicide, mais il n'est pas commode de se noyer dans une rivière qu'on arrose l'été avec de Teau de puits. — Bella- Spada, pour comble de honte, voyant tomber une à une les plumes de paon dont le geai s'était paré, tire sa sœur par le bras et s'éclipse discrètement.

Fiorinde, elle, ne s'est pas enfuie, et glisse sa bourse pleine d'or dans la main de Paquita, car, touchée de l'amour pur et naïf de la petite manda, elle renonce au caprice qu'elle avait pour le seigneur Gléofas.

Asmodée, voyant l'écolier corrigé par cette dure leçon, lui rend son amitié, et lui donne une clochette

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avec stupeur, de ne point dévoiler aux yeux de cette enfant la honte de leurs amours; et, voyant ses prières inutiles, il fait mine de vouloir sortir; mais Norma l'arrêtant d'une étreinte de son bras de marbre : — Amant sans cœur ! père sans entrailles! ne te flatte pas de m'échapper; je t'atteindrai partout... Ne sais-tu pas que ma rivale est en ma puissance? — Quoil tu oserais? — J'oserai tout! — Pollion se dégage alors, et veut entraîner Adalgise; mais la jeune fille le repousse en s'écriant: — Tu es l'époux d'une autre... plutôt mourir que de te suivre! — Et tombantaux pieds de Norma: — Oui, j'aurai la force d'étouffer mes soupirs , de dévorer mes tourments... Je périrai, lui dit-elle, pour que le cruel revienne à ses fils et à toi!

Sur les dernières notes de ce magnifique trio, on entend résonner le bronze sacré qui convoque les druides au temple. Norma, forcée d'assister à la cérémonie, d'une main relève Adalgise éplorée, et de l'autre, sans dire un mot, mais la lèvre crispée et les yeux pleins d éclairs, avec un geste superbe, elle montre la porte au proconsul, qui s'éloigne en frémissant de rage.

Au second acte, nous sommes dans l'intérieur de

l'habitation de Norma. Il fait nuit, et dans un angle

dorment, sur un petit lit de camp romain, les deux

fils de la prêtresse, pauvres enfants, calmes au

milieu de tous ces orages, et faisant peut-être de

beaux rêves pleins de fleurs, de soleil, de parfums

et de chants d'oiseaux. Norma entre pâle, sinistre,

avec cette beauté imposante que donne une grande

résolution. Gomme Psyché, elle tient à la main une

lampe et un poignard ; mais ce n'est pas un secret

qu'elle veut pénétrer : hélas ! elle sait tout , et

l'avenir est plus sombre encore que le présent. — Ils

sents et en colifichets qu'elle empoche sans se faire prier. Quand sa bourse est épuisée, ce qui n'est pas long, il achète à crédit, car les marchands ne peuvent s'imaginer qu'un jeune seigneur si galamment troussé n'ait pas un maravédis vaillant ou un réal de vellon. •

Des Bohémiens traversent le fond du théâtre; Asmodée a pris leur costume et s'est constitué leur chef de sa propre autorité. Il s'avance et propose aux assistants de leur dire la bonne aventure. — Son état de diiable lui donne de grandes facilités pour cette noble profession ; il est passé maître en chiromancie, rabdomancie , cartomancie , nécromancie, alectryomancie et autres sciences en cie. 11 prédit à Paquita le bonheur qu'elle désire, il arrache les moustaches à Florinde , et démasque Giéofas qu'il dénonce pour être un pauvre diable passé, présent et futur.

Les créanciers p'oussent les hauts cris, les fournisseurs accourent les serres ouvertes et le bec frais émoulu pour dévorer le misérable. — Don Giéofas se jetterait volontiers dans le Manzanarès, si cet honnête fleuve pouvait se prêter à un suicide, mais il n'est pas commode de se noyer dans une rivière qu'on arrose l'été avec de l'eau de puits. — Bella- Spada, pour comble de honte, voyant tomber une à une les plumes de paon dont le geai s'était paré, tire sa sœur par le bras et s'éclipse discrètement.

Florinde, elle , ne s'est pas enfuie , et glisse sa bourse pleine d'or dans la main de Paquita, car, touchée de l'amour pur et naïf de la petite manda» elle renonce au caprice qu'elle avait pour le seigneuc Giéofas.

Asmodée, voyant l'écolier corrigé par cette daï>^ leçon, lui rend son amitié, et lui donne une clocheLVe

magique pour l'évoquer, s'il a jamais besoin de ses services.

Gléofas est un peu sceptique, nous l'avons dit, et, quoiqu'il n'ait pas lieu de douter de la bonne foi du diable, il veut mettre à l'épreuve la vertu du talisman ; il agite la* sonnette, et la petite langue d'argent n'a pas plutôt fait entendre sa voix, qu'Asmodée, qui avait disparu, jaillit rapidement de terre, quoiqu'il fût déjà aux antipodes ou plus loin.

Gléofas Zambulo peut donc désormais vivre tranquille, ayant une jolie femme et un bon diable à sa disposition. — Mais n'est-ce pas trop d'un?

Parmi les plus agréables ballets de l'Académie royale de musique, il en est peu qui, pour l'éclat et la fidélité des costumes, l'heureuse disposition de la mise en scène et la facilité brillante de la musique, méritent mieux que le Diable boiteux la vogue populaire dont il jouit encore. M. Gide, compositeur spirituel, est l'auteur de cette piquante partition.

M. Goraly, l'un des auteurs de la pièce, en a disposé la partie chorégraphique avec une élégance pleine d'originalité.

KOEMA.

Au lever du rideau, le théâtre représente une forêt druidique pleine d'ombre et de terreur. Des chênes géants, contemporains du déluge, et qui ont Vu les poissons de l'Océan s'enchevêtrer dans leurs cimes, tordent puissamment leurs troncs noueux, rugueux, écaillés, sillonnés par la foudre et la pluie, et enfoncent dans les crevasses du sol, à travers les

roches moussues, leurs racines articulées comme les doigts d'une main de Titan ; les agarics livides, les champignons monstrueux, s'épanouissent dans la moisissure de leur base, frappée de larges plaques de rouille qu'on pourrait prendre pour des taches de sang, et qui en sont peujb-être; car c'est un lieu sinistre et qui a retenti plus d'une fois des cris des victimes sacrifiées aux dieux farouches des Gaulois! — Des flaques d'eau noire baignent le pied des arbres, qui secouent sur ce miroir dormant leurs feuilles dentelées et jaunies. Au milieu s'élève le chêne sacré d'Irmensul, le colosse de la forêt, doat les bras font cent coudes bizarres, et qui a, dans l'attitude de son tronc et de ses branches, quelque chose de terrible et d'effrayant, une vague apparence de la statue ébauchée d'un Dieu implacable. On voit que c'est un arbre féroce et sanguinaire qui a poussé dans une terre grasse de meurtre, et dont la sève charrie des parcelles humaines. Il jette son ombre déchiquetée sur la pierre druidique, sur le peulven où monte la prêtresse pour accomplir les rites solennels.

Dans le lointain, à travers l'épaisseur de la forêt, sur le penchant des collines, scintillent vaguement des feux et des lumières. Il est nuit. Une marche religieuse se fait entendre. On voit défiler au fond des troupes gauloises, puis une longue procession, d'eubages et de druides. Orovèse, le chef de ce* derniers, vient à leur suite, escorté des grande prêtres. — Il ordonne aux fidèles serviteur^ d'Irmensul de se disperser sur les montagnes voL— sines, afin d'épier le moment où la lune nouvelles blanchira l'horizon de ses premières clartés. — Alle^^ leur dit-il, et que Tairain sacré retentisse trois fo&^t pour annoncer à tous cette heure attendue et soleil -

NOBICA. 153

nelle. — Norma viendra-t-elle couper le gui du chêne? — Elle viendra! — répond Orovèse. Norma, c'est sa fille, la prêtresse inspirée du temple dlrmensul. Les druides demandent en chœur à leur Dieu terrible de souffler à la jeune Sibylle son esprit prophétique, et de leur donner, par elle, Tordre d'exterminer les Romains, de rompre enfin la trêve qui, depuis trop longtemps, protège ces odieux ennemis. — Lune vengeresse, hâte-toi de briller! — s'écrient-ils., Et sur les pas d'Orovèse, ils se perdent dans les profondeurs de la forêt.

A peiné le bruit de leurs voix s'est-il éteint au loin, que deux hommes paraissent, mystérieusement enveloppés dans leurs chlamydes, qui les font reconnaître pour des Romains. — L'un deux est Pollion, proconsul des Gaules; l'autre Flavius, son confident, son ami. — Pourquoi nous être aventurés jusqu'ici? observe Flavius; les profanes trouvent la mort dans cette forêt; Norma te l'a dit. — Norma! s'écrie Pollion épouvanté ; ah ! ne prononce pas ce nom qui me déchire le cœur ! — Quoi ! n'est-ce pas celui de ton amante, celui de la mère de tes enfants? — Reproche-moi mon ingratitude, ma trahison : de mon amour pour la fille d'Orovèse il ne reste rien dans mon cœur ; tout ce premier, tout ce beau feu n'est plus que cendre ! — 0 ciel I aimerais-tu donc ailleurs? demande Flavius effrayé à son tour. — Oui. Le volage lieutenant de César s'est épris d'une autre jeune gauloise, de la prêtresse Adalgise, dont il a tout lieu de se croire aimé. Il l'avoue en frémissant à son ami, car il redoute la juste colère de Norma, que ses remords lui font voir, dans des songes horribles, vengeant sur l'innocente Adalgise, ôt sur ses fils plus innocents encore, son parjure et *a lâcheté insignes ! PolJion mesure l'abîme ouvert

devant ses pas, et il y court, poussé par une force invincible. Il était venu dans Tespoir de rencontrer Adalgise, de lui parler; mais les tintements du bronze, qui annoncent que la lune nouvelle vient de s'épanouir, comme une fleur d'argent au jardin azuré du ciel, et la voix des druides qui accourent vers la pierre du dolmen, forcent le proconsul et son compagnon à s'éloigner en hâte de ce lieu sacré.

La foule envahit bientôt la ténébreuse enceinte. Derrière l'autel se rangent les druides, immobiles sous leurs longs manteaux blancs ; de chaque côté viennent se placer les cubages et les sacrificateurs ; plus bas sont les bardes, les guerriers, et, au milieu de tous s'avance lentement Orovèse. Les pâles rayons de l'astre nocturne éclairent déjà la cime des arbres séculaires, et la multitude fanatique abritée soua leur ombre, prévenant l'arrêt que va dicter l'oracle de son Dieu, salue cette aurore mystique par ua chant de guerre et de carnage. Mais tout à coup paraît Norma entourée de ses prêtresses. — Norma^ c'est Julia Grisi, et jamais, à coup sûr, IrmensuL n'eut de prêtresse plus belle et mieux inspirée. EU» va au delà de l'idéal. Quand elle entre, droite et fière dans les plis de sa tunique, la faucille d'or à lat^ main, la couronne de verveine sur la tête, avec sorsmasque de marbre pâle, ses sourcils noirs et se^ yeux d'un bleu verdissant comme celui de la mer ^ c'est dans toute la salle un cri involontaire d'admL — ration ; quelles épaules et quels bras ! ce sont ceu:9^ que la Vénus de Milo a perdus !

Norma est le triomphe de Julia Grisi. Quiconqn. ^ ne l'a pas vue dans ce rôle, ne peut pas dire qu'il 1^ ^ connaît; elle s'y montre aussi grande tragédienrm- « que parfaite cantatrice. Chant, passion, beauté, el^M-C

KOBMA. 155

a tout; rage contenue, violence sublime, la menace et les pleurs, Tamour et la colère ; jamais femme n'a ainsi répandu son âme dans la création d'un rôle.

Avec quelle démarche souveraine elle s'avance vers la pierre druidique I Gomme on voit qu'elle est sûre de son empire, et quels regards divinement hautains elle promène sur la foule muette et frémissante, qui attend que le Dieu veuille bien parler par cette belle bouche, d'où ne tombent que des chants inspirés !

— Qui donc, s'écrie-t-elle, ose faire entendre ici une voix séditieuse? qui donc est assez présomptueux pour sonder les impénétrables secrets du destin, et présager les derniers jours de Rome?

— 0 ma fille I dit Orovèse, nos forêts et nos temples n'ont-ils pas été assez souillés par les aigles latines? N'est- il pas temps enfin que l'épée de Brennus sorte du fourreau ?

— Non, le jour de la vengeance n'est pas encore venu : les javelots romains seraient plus forts que les haches des Sicambres*.» L'avenir je révèle à mes yeux : je vois que la cité des Césars doit périr, mais non par vous.»* Elle mourra dévorée par ses vices, usée par ses propres excès. Attendez l'heure de la justice, ne la devancez pas! Au nom du Dieu qui Btt'inspire, je vous ordonne la paix..*., et je coupe le gui sacré 1

Norma, levant alors son bras avec un mouvement d'ineffable majesté, détache de la branche le mystérieux parasite, que les jeunes prêtresses recueillent dans le van symbolique.

Les nuages se déchirent : un rayon perce le dôme de la forêt, et la lune montre la chaste pâleur de

son visage. — C'est à ce moment que Norma chante le bel air qui commence ainsi :

Casta diva...

où rame tendre et mélancolique de Bellini semble avoir passé tout entière. A chaque note, il semble qu'on entend soupirer la brise nocturne dans les feuilles humides de rosée; c'est quelque chose de frais, de velouté, d'argentin, de bleuâtre — si une idée de couleur peut s'appliquer à un son — d'un charme et d'un effet irrésistibles. Les esprits les plus rebelles et les moins sympathiques sont forcés d'applaudir et l'air et la cantatrice. Entendre Grisi chanter Casta diva, est un des plus grands plaisirs qu'on puisse rêver : l'œil, l'oreille et l'âme sont également satisfaits ; le peintre, le musicien et le poète y trouvent chacun l'idéal de leur art. Heureuse femme, trois fois douée !

La prière achevée, Norma ordonne à tout le monde de s'éloigner avec elle, promettant de ne pas faire attendre le signal d'extermination quand l'esprit d'en haut lui commandera de le donner. Les prêtres et les guerriers en acceptent l'auguré, et font le serment de frapper alors sans pitié les Romains, et surtout le proconsul Pollion. — Pollion ! c'est lui aussi que Norma devrait le plus maudire, et qu'elle protège encore, malgré elle, contre ses frères et contre son Dieu I

Adalgise reste seule devant l'autel abandonné. — C'est là que, pour la première fois, Pollion s'est offert à sa vue ; et, depuis ce jour une force irrésistible, un charme secret l'y ramènent sans cesse, à toute heure. Elle se prosterne au pied du dolmen, en priant Irmensul d'arracher de son cœur un amouir

NOBMA. 159

avec stupeur, de ne point dévoiler aux yeux de cette enfant la honte de leurs amours; et, voyant ses prières inutiles, il fait mine de vouloir sortir; mais Norma l'arrêtant d'une étreinte de son bras de marbre : — Amant sans cœur ! père sans entrailles ! ne te flatte pas de m'échapper; je l'atteindrai partout... Ne sais-tu pas que ma rivale est en ma puissance? — Quoi! tu oserais? — J'oserai tout! — PoUion se dégage alors, et veut entraîner Adalgise; mais la jeune fille le repousse en s'écriant: — Tu es l'époux d'une autre... plutôt mourir que de te suivre ! — Et tombantaux pieds de Norma: — Oui, j'aurai la force d'étouffer mes soupirs , de dévorer mes tourments... Je périrai, lui dit-elle, pour que le cruel revienne à ses fils et à toi !

Sur les dernières notes de ce magnifique trio, on entend résonner le bronze sacré qui convoque les druides au temple. Norma, forcée d'assister à la cérémonie, d'une main relève Adalgise éplorée, et de l'autre, sans dire un mot, mais la lèvre crispée et les yeux pleins d'éclairs, avec un geste superbe, elle montre la porte au proconsul, qui s'éloigne en frémissant de rage.

Au second acte, nous sommes dans l'intérieur de l'habitation de Norma. Il fait nuit, et dans un angle dorment, sur un petit lit de camp romain, les deux fils de la prêtresse, pauvres enfants, calmes au milieu de tous ces orages, et faisant peut-être de beaux rêves pleins de fleurs, de soleil, de parfums et de chants d'oiseaux. Norma entre pâle, sinistre, avec cette beauté imposante que donne une grande résolution. Gomme Psyché, elle tient à la main une lampe et un poignard ; mais ce n'est pas un secret qu'elle veut pénétrer : hélas ! elle sait tout , et l'avenir est plus sombre encore que le présent. — Ils

poitrine, des larmes dans les yeux. Elle se jette aux pieds de Norma, la sévère prêtresse, en implorant son indulgence; car elle veut fuir, abandonner les autels dlrmensul, sortir de Tombre glaciale de la forêt sacrée : elle n'apporterait au culte de la divinité qu'une âme troublée et distraite ; elle ne s'appartient plus ; un regard a tout fait ; elle aime ! Et, lisant dans les yeux de Norma une tendre commisération pour elle, Adalgise lui décrit les symptômes et les progrès de son amour, tout ce que la passion a de plus pur et de plus ardent. — Norma attendrie, promet à la pauvre fille de la relever de ses vœux et de la rendre au bonheur. Cependant elle écoute avec un vague pressentiment ces confidences, qai lui rappellent par tant de traits le commencement de ses propres amours avec Pollion. — Mais cet homme à la démarche si noble, au regard si puissant, quel est-il? quel est son nom? s'écrie Norma, de plus en plus inquiète. — Ce n'est pas un fils delà Gaule, c'est un enfant de Rome! — Un Romain... poursuis !... — Tu le vois ! — répond Adalgise en désignant le proconsul, qui parait sur le seuil, interdit et décontenancé de voir ensemble les deux rivales. — Pollion I qu'as-tu dit? c'est lui que tu aimes et qui veut s'unir à toi!..* — Norma bouleversée par cette effroyable révélation, n'ose en croire ses oreilles et ses yeux* Adalgise a besoin de lui répéter son arrêt. — Oh! malheur! malheur sur toi, jeune fille! s'écrie la prophétesse d'une voix terrible et qui fait tressaillir Pollion» — Pourquoi trembles-tu? dit-eJle à celui-ci. Pour cette infortunée que tu as perdue?*.. Ah! tremble plutôt pour toi! tremble plutôt pour tes fils et pour moi-même 1 — Attéré, confondu, impuissant à se justifier, Pollion la supplie du moins de se contenir devant Adalgise^ qui les écoute

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avec stupeur, de ne point dévoiler aux yeux de cette enfant la honte de leurs amours; et, voyant ses prières inutiles, il fait mine de vouloir sortir; mais Norma l'arrêtant d'une étreinte de son bras de marbre : — Amant sans cœur ! père sans entrailles ! ne te flatte pas de m'échapper; je t'atteindrai partout... Ne sais-tu pas que ma rivale est en ma puissance? — Quoil tu oserais? — J'oserai tout! — Pollion se dégage alors, et veut entraîner Adalgise ; mais la jeune fille le repousse en s'écriant: — Tu es l'époux d'une autre... plutôt mourir que de te suivre! — Et tombant aux pieds de Norma: — Oui, j'aurai la force d'étouffer mes soupirs , de dévorer mes tourments... Je périrai, lui dit-elle, pour que le cruel revienne à ses fils et à toi!

Sur les dernières notes de ce magnifique trio, on entend résonner le bronze sacré qui convoque les druides au temple. Norma, forcée d'assister à la cérémonie, d'une main relève Adalgise éplorée, et de l'autre, sans dire un mot, mais la lèvre crispée et les yeux pleins d'éclairs, avec un geste superbe, elle montre la porte au proconsul, qui s'éloigne en frémissant de rage.

Au second acte, nous sommes dans l'intérieur de

l'habitation de Norma. Il fait nuit, et dans un angle

dorment, sur un petit lit de camp romain, les deux

fils de la prêtresse, pauvres enfants, calmes au

milieu de tous ces orages, et faisant peut-être de

beaux rêves pleins de fleurs, de soleil, de parfums

et de chants d'oiseaux. Norma entre pâle, sinistre,

avec cette beauté imposante que donne une grande

résolution. Gomme Psyché, elle tient à la main une

lampe et un poignard ; mais ce n'est pas un secret

qu'elle veut pénétrer : hélas ! elle sait tout , et

l'avenir est plus sombre encore que le présent. — Ils

dorment, et du moins ne verront pas la main qui les frappe ! — C'est par tendresse que Norma est cruelle ; les malheureux ne peuvent vivre ; dans les Gaules, s'ils sont découverts, le supplice les attend; à Rome, il leur faudrait subir les dédains et les rigueurs d'une marâtre ; mieux vaut qu'ils meurent.

Julia Grisi atteint, dans cette scène, à une hauteur que personne n'a dépassée; c'est vraiment la muse tragique, la Melpomène telle qu'Eschyle et Phidias ont pu la rêver. — Quels cris venus du cœur! Quelle véhémence et quelle passion!

Au moment de porter le coup fatal, elle hésite, elle se trouble, le fer est près de lui échapper, ses entrailles de mère s'émeuvent : les tuer, eux qu'elle a conçus, qu'elle a nourris! eux, le sourire de sa tristesse, le rayon de ses nuits sombres! Mais ils sont fils de PoUion, ils payeront pour leur père, celui qui, par sa lâche trahison, a mis le poignard aux mains de Norma. Que leur sang retombe sur lui, et que le remords aille troubler le bonheur du coupable jusque dans les bras de son amante! — En disant ces mots, elle s'avance vers le lit de ses fils et lève le poignard.... mais, saisie d'horreur à ce moment suprême, elle recule, pousse un cri, et, tout éperdue, court appeler Adalgise.

— Ecoute, lui dit-elle d'une voix troublée et sinistre; tout à l'heure tu étais là prosternée, suppliante à mes pieds ; c'est à moi maintenant d'embrasser tes genoux, d'implorer ta pitié.... Jure d'exaucer la prière que je vais t'adresser. — Je le jure! répond Adalgise en frissonnant. — Je vais mourir, poursuit Norma; j'ai résolu de purger ces lieux, souillés de ma présence; mais je ne puis entraîner mes enfants avec moi... C'est à tes soins que je les confie : sois pour eux une seconde mère...

NOBHÂ. 161

Conduis-les vers celui que je n'ose nommer, et que le cruel devienne ton époux... Je lui pardonne!... — Lui, mon époux? jamais! Garde tes fils et vis pour eux... Le ciel me^délie du serment que je t*ai fait: c'est un serment impie! — En vain Norma insiste, la noble jeune fille refuse d'accepter le sacrifice de sa rivale. Elle cherche, au contraire, par de consolantes paroles, à la rattacher à la vie. — Espère encore ! lui dit-elle dans un élan sublime de dévouement, Pollion ne fut qu'égaré, déjà sans doute il se repent... Je cours au camp des Romains me jeter aux pieds de l'ingrat... — Toi qui l'aimes! — Mon amour n'était qu'un rêve : mes yeux se sont ouverts! — Et tu veux?...— Te ramener ton époux ou mourir avec toi! — Généreuse enfant, tu l'emportes ! s'écrie Norma, en lui ouvrant ses bras. Que ta volonté s'accomplisse !

L'action se transporte pour quelques instants dans une partie sauvage de la forêt sacrée où les principaux chefs gaulois, les brennSy sont réunis, attendant la réponse de la pythonisse d'Irmensul, consultée de nouveau par les prêtres. — Orovèse se présente, la tête basse, l'air sombre, au milieu des guerriers. Il espérait avoir à leur promettre un meilleur avenir, et pouvoir seconder l'héroïque ardeur qui les embrase; mais, hélas! il leur apprend que Pollion vient d'être rappelé à Rome, et que César envoie dans les Gaules, avec de nouvelles légions, un proconsul plus redoutable encore que son prédécesseur. Norma le sait, et Norma, interrogée, n'a rien voulu répondre. Il semble que la divinité ne lui parle plus et qu'elle oublie l'univers. — Séparonsnous donc, dit Orovèse avec douleur, et que rien ne transpire de notre entreprise avortée. Dévorons si bien notre haine que Rome puisse la croire éteinte.

Au jour de la vengeance, elle ne se réveillera que plus terrible !

La décoration change une dernière fois et représente le temple d'Irmensul, ce Mars du Nord, ce dieu farouche de la montagne *d*Ehresbourg, qui portait sur sa cuirasse une figure d'ours, sur son bouclier un mufle de lion, et dans sa main un fouet armé de pointes d'airain, pour en frapper les vaincus au visage ! Un temple aussi barbare que le dieu auquel il est destiné, de lourds fragments de roche brute entassés les uns sur les autres sans ciment, comme les blocs des constructions cyclopéennes ; — quelque chose de puissamment écrasé, de vigoureusement trapu, à faire douter si c'est un ouvrage de Tart ou un jeu de la nature, tant les piliers ont Tair de fûts d'arbres pétrifiés, et les murailles de quartiers de granit éboulés dans un hasard symétrique.

Norma, calmée par les douces paroles d'Adalgise, est venue dans ce lieu attendre le retour de la jeune prêtresse. — Exaltée dans sa confiance comme dans son désespoir, elle voit déjà PoUion revenant à elle plein de repentir et d'amour, et cette pensée consolante efface le dernier pli qui rayait son beau front. Mais, ô malheur! Clothilde, sa confidente, accourt soudain lui annoncer que les prières et les larmes d'Adalgise ont été vaines. — Ah! devais-je me fier à elle? s'écrie Norma, que la fureur rend injuste. Ce qu'elle voulait, c'était de sortir de mes mains, et d'aller, belle de sa douleur, se présenter à l'impie ! — Elle est revenue parmi ses sœurs, désolée, éperdue, dit Clothilde, demandant comme une grâce de prononcer ses vœux. — Et lui? — Il a juré de l'enlever aux autels même du dieu I — Le traître! que ma vengeance le prévienne... qu'il meure! —

NOUHA. 163

Et se précipitant vers la statue d'Irmensul, elle frappe trois fois le bouclier d'airain, qui vibre comme un tam-tam.

A cet appel débouchent en foule, par toutes les issues, prêtres et druides, bardes et guerriers, tout un peuple ému et frémissant. Norma, prête à commander aux flots de cette mer agitée, se place debout sur Fautel.

— Qu'y a-t-il? dit Orovèse.Le bouclier d'Irmensul a été frappé; quels sont les décrets du dieu? qu'ordonne-t-il à ses enfants?

— Guerre ! carnage ! extermination ! s'écrie Norma d'une voix stridente. — Entonnez le chant des combats !

— Guerre ! Guerre ! la Gaule est féconde en guerriers ; ils sont aussi nombreux que les chênes de ses forêts! quelesframéesse baignent jusqu'au manche dans le sang des Romains! Que l'aigle latin tombe du ciel, les ailes rompues, les serres coupées ! Irmensul s'est déclaré enfin ; il promet la victoire !

— Tu n'accomplis pas le sacrifice, dit Orovèse! tu ne désignes pas la victime?

— Jamais l'autel du dieu n'a manqué de sang humain ! répond Norma avec un calme effrayant.

Les chants sont interrompus tout à coup par des clameurs qui viennent du dehors. On crie à l'impiété, au sacrilège ; un homme a été surpris dans l'asile des jeunes novices! Cet homme, on l'amène : c'est Pollion !

— Je suis donc vengée î dit Norma.

— Qui t'a poussé à défier la colère d'Irmensul en violant ce seuil redouté? demande Orovèse, brandissant le fer sur la poitrine du Romain.

— Frappe, mais n'interroge pas.

— Eloignez-vous, s'écrie Norma ; c*est à moi de le frapper !

Et saisissant le poignard d'Orovèse, elle se précipite vers le proconsul... mais, au moment de porter le coup, elle s'arrête, elle hésite, toute surprise de sentir dans son cœur une pitié qui désarme son bras.

— Pourquoi tardes-tu? lui demande Orovèse.

— C'est qu'auparavant je dois l'interroger... je veux savoir quelle est la prêtresse, innocente ou complice, qui a poussé ce profane au dernier des crimes... Qu'on nous laisse tous deux!

Quand la foule s'est écoulée, Norma offre à PoUion de le sauver, s'il veut faire le serment de fuir pour toujours Adalgise, de ne point tenter de l'enlever aux autels. — Pollion refuse; il aime mieux mourir que de racheter ses jours à ce prix.

— Tu ne sais donc pas jusqu'où peut aller ma fureur? lui dit Norma écumante. Tu ne sais donc pas que j'ai déjà levé le poignard sur tes fils!... Je n'ai pas frappé ; mais bientôt, maintenant même, je puis me porter à cet excès, oublier que je suis mère!

— Ah! tue-moi plutôt! que ta haine retombe sur moi seul ! s'écrie Pollion, dont les cheveux se dressent d'épouvante. Mais Norma, l'implacable Norma, lai répond que, pour qu'elle soit satisfaite, il lui faut, non pas une seule victime , mais une hécatombe; que les Romains seront massacrés par centaines, et qu'Adalglse, dénoncée par elle tout à l'heure, comme infidèle à ses vœux, périra dans les flammes ! A cette dernière menace, Pollion tombe à genoux, les mains jointes, et, en pleurant, la supplie d'épargner une innocente.

— Enfin, tu me pries! dit Norma, mais il est trop tard ! Je veux te frapper dans le cœur de ton amante ;

NOBMA. 165

je veux que ta souffrance soit égale à la mienne... Ministres! prêtres I accourez!

Tout le monde rentre.

— Je livre une nouvelle victime à votre colère, poursuit la fille d'Orovèse ; une prêtresse parjure a enfreint ses vœux, trahi sa patrie, outragé les dieux de ses pères !

— Quelle est-elle ?

Norma, près de répondre, semble un moment indécise; elle jette un long regard sur PoUion, puis tout à coup :

— C'est moi, dit-elle, c'est moi!... Préparez le bûcher !

Orovèse, saisi d'épouvante à cette fatale révélation, lève au ciel ses mains ridées ; ses cheveux blancs se hérissent sous sa couronne de chêne.

Le chœur prend des attitudes d'étonnement et d'effroi.

— Quoi! Norma est coupable?

Tel est le cri qui s'élance de toutes les bouches, sur tous les tons de la colère et de l'incrédulité.

— Oui, je suis coupable, répond Norma. Connais enfin, cruel Pollion, le cœur que tu as perdu... Tu as voulu me fuir : la flamme du même bûcher va nous envelopper, et, sous la terre, mes cendres se mêleront à tes cendres !

Pollion, touché d'un remords un peu tardif, sent se rallumer son amour éteint, et mourra content avec Norma, s'il meurt pardonné. La prêtresse recommande tout bas au vieil Orovèse, qui mouille de pleurs sa longue barbe blanche, d'avoir soin de ses fils et de Clothilde. Elle pardonne à l'infidèle proconsul, et le sacrificateur jette sur sa tête le voile noir qui la sépare du monde des vivants. — La toile tombe sur ce tableau lugubre.

Le sujet de No9*ma, qui rappelle la tragédie de M. Ancelot, a de la grandeur et de la poésie, et prête essentiellement aux situations musicales.

Sans posséder ce flot d'inspiration qui jaillit sans cesse de la verve rossinienne, Bellini a, par intermittences, des illuminations égales à ce que les maîtres ont produit de plus beau. Ce charmant compositeur, que distinguent si éminemment la sensibilité, la grâce et l'expression, ne faiblit que lorsqu'il faut remplacer l'émotion par le métier, et l'inspiration par l'habitude. Il trouve toujours l'accent juste; et même les secrets de l'harmonie, dont la théorie abstraite n'a pas été pour lui un objet de profonde étude, lui sont révélés par l'extrême bonheur de son instinct passionné. Il paraît faible, languissant et pâle dans les seuls moments où le poète lui donne à exprimer le remplissage ou le lieu commun. Si nous osions rapprocher du nom de ce compositeur délicieux deux noms brillants et célèbres en deux autres sphères de l'art, nous pourrions trouver quelque ressemblance entre la touche molle et ravissante du Corrége, la délicatesse profonde et tendre d'André Ghénier, le poète, et la pénétrante sensibilité dont Bellini a fait preuve dans Norma.

Musicien, ses études harmoniques ne sont pas assez fortes pour couvrir, par la complication des dessins et les savantes recherches de l'orchestre, la faiblesse de la pensée venue dans un moment de fatigue ou de distraction. La partition, malgré son incontestable supériorité, offre des lacunes qu'aurait pu dissimuler aisément un compositeur, même médiocre. Les qualités de Bellini étant naturelles et non acquises, il ne peut travailler avec la volonté, et se voit obligé d'attendre que le souffle vienne. — L'andante de l'introduction est d'une grande noblesse

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de pensée et d'une remarquable distinction de style, Le récitatif solennel de Norma, dans la cérémonie druidique, est d'une beauté d'expression qui ne le cède à aucune Oeuvre des maîtres. En général, les récitatifs de Bellini accusent le travail réfléchi d'une remarquable intelligence, et ils sortent de cette mélopée conventionnelle si fatigante à entendre dans les œuvres des compositeurs de second ordre, ou de ceux que leur génie ne porte point vers la musique dramatique, pour laquelle le sentiment vrai de la déclamation est indispensable.

Le duo entre Norma et Adalgise, au premier acte, renferme de ces phrases pénétrantes de tendresse comme Bellini savait si bien en trouver. Le cri de Norma : 0 rimenbranza! cosi trovava del mio cor la via/ est d'une ravissante suavité. — La belle phrase du trio suivant : Pria che costui conoscere^ dans lequel Julia Grisi se montre si magnifiquement terrible, est d'une vigueur qui se rencontre rarement chez Bellini. Tout Tandanté de ce trio est puissamment conçu et admirablement construit sous le rapport musical. — L'allégro qui suit ne se maintient pas à cette hauteur.

Le deuxième acte débute par la scène où Norma veut poignarder ses fils. Le commencement de ce récitatif manque peut-être uti peu de force, mais Bellini retrouve toute son inspiration quand les sentiments tendres de la mère ont repris le dessus. Alors arrive le beau duo qui se tdrmind par ce ravissant ensemble: Si fin'alV ora, que le public ne se lasse pas de redemanderj quoique Norma ait été la pièce la plus joliée de tout le répertoire des Bouffes.

A ce duo succède un chœur assez faible; puis vient le finale, qui, à partir du moment où Norma

s'est avouée coupable, est une des plus belles choses qui existent dans toutes les productions dramaticolyriques connues. C'est sublime de pensée, et la disposition des parties est admirable, tant pour les voix que pour Torches tre. Il n'y a point de compositeur qui eût pu écrire une orchestration plus sobre et plus magistrale. Tant il est vrai que Tinstinct passionné de Tart s'élève de lui-même à ce que la science a de plus élevé, et que l'inspiration plane sans peine bien au delà des régions que l'étude peut atteindre.

GAVARNl

, dans ce temps-ci un énorme gaspillage de des esprits moroses cherchent querelle à ce Lx écrivains et aux artistes, bien à tort, selon ;ar nul ne peut produire son génie où son n dehors des conditions de son époque, is Ton n*a autant exigé de l'homme et de la î qu'aujourd'hui. Le cerveau est chauffé aussi îla locomotive ; il faut que la main coure sur 3r comme le wagon sur le rail way. Le rêve le est la rapidité. Pour acquérir un nom lant, il faut travailler vite, beaucoup et sans , et très bien car le public devient de plus en igeant et difficile.

ie choses charmantes, que de vives saillies, pages colorées se distribuent chaque matin iris sans que personne y prenne garde, et qui suffi autrefois à faire une réputation ! que 'ceaux remplis de feu, d'esprit, de poésie et ion, ces improvisateurs toujours prêts, que rateurs prétendus sérieux flétrissent du nom lletonistes, jettent avec une prodigalité insouï la foule affairée et distraite, qui seront re-

170 6AYABNI.

cueillis plus tard et admirés à Tégal des chefs-d'œuvre de l'antiquité ! Mais telle est la loi de progression: à la tradition orale succède récriture ; à récriture, rimprimerie ; le livre, insuffisant désormais à la propagation des idées, est remplacé par le journal; faire paraître un volume maintenant, c'est être aussi arriéré qu'il Teût été, après la découverte de rimprimerie, de se servir de l'écriture pour multiplier les copies d'une œuvre. La gravure, à son tour, est venue vulgariser les tableaux des maîtres ; la lithographie a simplifié encore la besogne ; l'artiste a pa crayonner sur la pierre et dire à tous sa pensée sans traducteur.. La gravure sur bois a rendu le dessin pareil au caractère d'imprimejie ; l'image et le texte s'obtiennent d'un seul coup.f^De tout cela il devait résulter un peintre feuilletoniste ; ce peintre c'est Gavarni.

Ge que Gavarni a jeté çà et là dans les joumanx, dans les livres, dans les publications illustrées, dans les revues, d'esprit écrit et dessiné, est vraiment prodigieux. Son œuvre complète, si quelque infatigable collectionneur parvenait àla réunir, formerait déjà plus de trente volumes in-folio. Malheureuse-* ment, ces petits chefs-d'œuvre, faits sans prétea* tion, comme tous les chefs-d'œuvre» le vent de lapublicité) en soufflant dessus, les a éparpillés aux quatre points de l'horizon. Qui ne serait charmé d'avoir dans son portefeuille t les Lorettes, la Vie de jeune homme^ les Etudiants, le Catnavaly les Débardeun, \q^ Actrices, les Fourberies des femmes, les Enfants tet7nbles, Paris le matin^ Paris le soir, etc., c'est-àdire l'existericô parisienne comprise à fond par nn philosophe j et rendue par un artiste ?

Oli se plaint de ce que le dix-neuvième siècle ne possède pas d'auteur comique. Qu'est-ce donc

GAVARNl

Il y a dans ce temps-ci un énorme gaspillage de talent ; des esprits moroses cherchent querelle à ce sujet aux écrivains et aux artistes, bien à tort, selon nous, car nul ne peut produire son génie où son esprit en dehors des conditions de son époque.

Jamais Ton n'a autant exigé de Thomme et de la matière qu'aujourd'hui. Le cerveau est chauffé aussi fort que la locomotive ; il faut que la main coure sur le papier comme le wagon sur le rail way. Le rêve du siècle est la rapidité. Pour acquérir un nom maintenant, il faut travailler vite, beaucoup et sans relâche, et très bien car le public devient de plus en plus exigeant et difficile.

Que de choses charmantes, que de vives saillies, que de pages colorées se distribuent chaque matin dans Paris sans que personne y prenne garde, et qui eussent suffi autrefois à faire une réputation ! que de morceaux remplis de feu, d'esprit, de poésie et de passion, ces improvisateurs toujours prêts, que les littérateurs prétendus sérieux flétrissent du nom de feuilletonistes, jettent avec une prodigalité insouciante à la foule afiairée et distraite, qui seront rets

172 GAYABNI.

enfin à Thabit que tout le monde porte? Pourquoi s'obstiner à faire le portrait de femmes mortes il y a deux mille ans, lorsque tant de gracieux et de charmants visages s'encadrent dans des auréoles de satin ou de soie, lorsque tant de fines tailles se cambrent sous le* mantelet de dentelle ou le châle de cachemire? Nous n'allons pas prendre pour nos fiancées ou nos maîtresses des statues déterrées des fouilles ; celles que nous aimons, celles qui troublent notre vie, qui font nos peines et nos plaisirs, peuvent bien, ce nous semble, fournir îa matière d'un dessin. Paris, pour n'être pas en ruine depuis quelques mille ans, a cependant son charme, et ce qu'il trouve élégant mérite bien d'avoir un peintre.

La religion, les habitudes, les mœurs, les costumes, ont nécessairement modifié les types humains, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Nous n'avons ni les mêmes crânes, ni les mêmes poitrines, ni les mêmes bras, ni les mêmes pieds que les Grecs, qui suivaient une hygiène différente delà nôtre, et donnaient à la beauté physique de l'homme des soins que nous réservons pour les chevaux. C'est fâcheux, mais cela est. Il faut donc en prendre son parti; et puisque l'humanité semble avoir abandonné sans retour la chlamyde et le cothurne, il faut bien accepter le paletot et la botte ; il n'y a plus que les Hercules forains qui aient les pectoraux de l'Achille ou du Méléagre.

Qu'on nous représente donc avec des épaules étroites, des tailles étranglées, des jambes longues et de grosses têtes, puisque nous sommes ainsi. — Peut-être est-ce une beauté : tout est affaire de convention. — Gavarni, envoyant au diable les poncis académiques, a bravement dessiné le Parisien tel qu'il est; dans nos pantalons, il a mis nos jambes et

GAVAENI. 1 73

non celles de Germanîcus ^; Ce torse grêle, si bien indiqué en quelques coups de crayon, sous un gilet à la mode, vous l'avez vu à l'école de natation bleui par le saisissement de Teau ; c'est le vôtre ou celui de votre ami. — Vous ne trouverez chez notre artiste ni pose de modèle, ni attitude de statue, ni réminiscence de tableau, ni souvenir d'école. Il ne sort ni de son temps ni de son pays. C'est bien ainsi que les Parisiens se saluent, s'abordent, se donnent la main, allument leur cigare, portent leur binocle et déclarent leur amour.

Les Athéniens en agissaient peut-être autrement: Gavarni n'a pas fait de recherches pour le savoir ; ou s'il l'a su, il l'a oublié avec soin. N'allez pas croire pour cela que Gavarni soit incorrect ou disgracieux ; non : tous ses bonshommes portent parfaitement : leurs bras s'emmanchent bien; leurs têtes s'agrafent aux épaules; ils existent toujours anatomiquement; leurs extrémités sont indiquées avec finesse et vérité, et leur tournure, quoique moderne , a cette décision et cette franchise qui caractérisent les maîtres, car Gavarni est un maître, si l'esprit de la composition, la sincérité du dessin, IfiLverve du faire font gagner ce titre.

Nul dessinateur n'est plus original, vous ne lui trouvez aucun antécédent. Il est né comme un champignon, entre les fentes du pavé de Paris. Goya seul pourrait offrir quelque analogie , et encore, chez le peintre espagnol, le fantastique domine tellement, que la comparaison cloché par un côté : dans les Caprichos, le noir et le blanc jouent un très grand rôle ; les sorcières et les monstres du sabbat se

1. « Dans les pantalons de 1845, il a mis les jambes de 1845 et non les jambes de Germanicus. »

(Version de la Presse,)

174 GAVASKI.

mêlent trop souvent aux hidalgos et aux manolas. Barahonafait invasion sur le Prado, et vous êtes surpris de voir une griffe sortir d*une manchette de dentelle, et un pied fourchu frétiller sous une basquine. ; Gavarni est fantasque, mais non fantastique, ce qui est bien différent; quoique son crayon soit d'une légèreté extraordinaire, il s'astreint à la réalité; tous les détails indiqués, même par le trait le plus fugitif, sont justes et vrais *^\ nos divans, nos fauteuils, nos chapeaux ont bien cette forme ; sur la cheminée de lalorette, Gavarni ne mettra pas la pendule d'un bourgeois, et ainsi de suite.

11 connaît parfaitement les modes : c'est lui qui les fait ; et ses personnages ont toujours la toilette qui convient. Non seulement c'est la robe, mais c'est la tournure, chose toujours oubliée par les simples dessinateurs de costumes, qui ne travailleot que pour les couturières. Goya, qui seul nous donne l'idée de l'Espagne sous les rois absolus, de l'Espagne avec l'inquisition, les moines, les toreros, les aficionados , les contrebandiers , les manolas et les duchesses, est plus négligé, plus confus; ses larges demi-teintes à la Rembrandt noient plus d'un détail caractéristique que Ton voudrait retrouver.

Pourtant, Goya et Gavarni ont fait tous les deux le même travail pour leur temps et leur pays. Ils ont fixé les mœurs bizarres, les types tranchés qui vont bientôt s'effacer sous le badigeon constitutionnel : dans vingt-cinq ans, ce sera par Gavarni qu'on apprendra l'existence des duchesses de la rue do Helder, des lorcttes, des débardeurs, des étudiants; tout ce joyeux monde de la Bohême aura disparu devant les mœurs anglo-américaines qui tendent à nous envahir; un pressentiment dont il ne s'est peut-être pas rendu compte. Ta porté à croquer ces

GAYABNI. nS

vives et spirituelles physionomies qui ne reparaîtront plus, et qui s^urontbientôt, dans son œuvre^une aussi haute valeur historique que les hiéroglyphes égyptiens. Cette ardente et folle génération aura eu son historien ,plus p ré voyant que les artistes d'Egypte . [pour que le sens de ses dessins ne se perdit pas, Gavarni a eu soin de jeter en caractères phonétiques quelques mots au bas de ses croquisflU a fait luimême la légende de ses médailles ; chacune de ses inscriptions est un vaudeville, une comédie, un roman de mœurs dans la meilleure acception du mot. Il s'y révèle une incroyable connaissance du cœur humain; Molière n'aurait pas mieux dit; Balzac ne dirait pas mieux ; le moraliste reste rêveur toute une journée devant une de ces légendes d'une effrayante profondeur ;/l'on ne sait le plus souvent si c'est la phrase qui illustre le dessin ou le dessin qui illustre la phrase ; mais ils sont inséparables; ce singulier phénomène du peintre à qui le geste, la physionomie, l'accent des personnages ne suffisent pas, et qui écrit le mot à côté de la bouche, se représente dans les temps de naïveté ou de complication extrêmes. Dans un cas, c'est l'impuissance de l'artiste ; dans l'autre cas c'est l'impuissance de l'art. Ces mœurs spéciales, transitoires, incroyables pour la province, incompréhensibles déjà d'un quartier à Vautre ont besoin de cette espèce de commentairej Par exemple, regardez cette lithographie avant la lettre : vous n'y verrez qu'une vieille femme qui nettoie des bottes dans une antichambre ; vous admirerez l'accoutrement de la vieille, son visage sillonné de rides, les plis flasques de ses haillons, la naïveté de son mouvement et l'espèce de soin respectueux avec lequel elle s'acquitte de sa besogne. — Regardez-là après la lettre : — Depuis que je suis

176 GAYABNI.

au service de ma fille, j*en ai bien fait des paires de bottes; mais je il *ai jamais rien vu de si mignon! — Ne voilà- t-il pas une comédie en deux lignes? vraie comédie parisienne, d'une gaielé horrible et d'un cynisme qui n'a pas la conscience de lui-même. Nous prenons ce mot entre mill^, tous plus incisifs, plus piquants et plus risibles les uns que les autres. Ne vous imaginez pas là-dessus que Gavarni soit un moraliste à la façon d'Hogarth, et qu'il vous raconte dans une suite d'estampes progressives les inconvénients des sept péchés capitaux ; il ne prêche pas, il raconte ; chez lui , point d'indignation , poia^ d'emphase déclamatoire; il prend le monde tel qu'ii est, et ne croit pas le salut de fhumanité comprom.^^ parce qu'un débardeur désespère un garde munic?i' pal, et qu'une lorette fait une grande consommatid^n d'Arthurs au temps de carnaval. Il sait que le m^^' credi des cendres arrivera, que les Ârthurs prendra "^ du ventre, et que les lorettes porteront des chàk^ ^ tartan. Il n'y a pas de quoi se poser en Jérémie. "

D'ailleurs Gavarni ne s'effraye pas de peu; il p^c^ssède tous les secrets des existences hasardeus^^^* toutes les rubriques des usuriers, des recors et (^W^s gardes du commerce; il en remontrerait à Moli^^'^ sur le chapitre des crocodiles empaillés I — La -^*ie aventureuse de la jeunesse, tantôt élégante, tan ^<^^ débraillée, toujours à court d'argent, mais s^^^^ souci du lendemain, jetant à tous les vents ses jo»- ^> ses nuits, son esprit et son cœur avec cette généro^^^^ folle du prodigue à la première couche de ^^^ trésor, a trouvé son poète dans Gavarni. Qui &^^ mieux que lui comment une jolie main bien gant^^ entr'ouvre la porte de la chambrette d'un étudiant et comment se dénoue la rosette d'un corset, sauf à y faire un nœud ensuite. Il vous dira, si vous le dé-

GAVAENI. ^n

z, les fautes d'orthographe contenues dans cette re parfumée ; car il parle couramment Tidiôme de ue Notre-Dame-de-Lorette et de la place Breda. e qui fait de Gavarni un homme à part, c'est rimprovisation ne nuit en rien chez lui aux tables exigences de Tart. Malgré son appâte frivole, il est plus sérieux au fond que bien peintres d'histoire; il ne se redit jamais, et, 3 ses innombrables dessins, vous ne retrouveriez t-être pas deux figures pareilles. Une étude perlelle de la nature lui permet de varier incessamit ses types.

omme il a compris la Parisienne ! Gomme ce sont I là ses airs de tête, ses façons de porteries mains, ondulations de hanches, sa démarche, son geste, regard. Ges jolis museaux si fins, si éveillés, si lègles , d'une irrégularité si piquante, d'un fonné si gracieux ; ces yeux , qui ne sont pas lants comme ceux de l'Espagnole, ni rêveurs ime ceux de l'Allemande, mais qui disent tout ce ils veulent; ce sourire demi-moqueur dans lequel ter Hugo a trouvé la petite moue d'Esméralda ; mentons d'ivoire; ces nuques blondes ou les veux follets se tordent en accroche-cœur; ce t de camélia qui a passé la nuit au bal ; cette cheur fatiguée et délicate, qui les a exprimés, si l'est Gavarni ?

h bien, ces charmantes esquisses, ces délicieux juis étaient dispersés dans tous les coins du ade. L'artiste insouciant, qui pense toujours au m qu'il va faire, et jamais à celui qu'il a fait, s'était pas donné la peine de réunir son œuvre, te peine, un libraire, homme d'esprit, — il y en a Hetzel, éditeur du Diable à Pans, a eu l'idée de prendre pour lui. Un choix a été fait dans les

cueillis plus tard et admirés à l'égal des chefs-d'œuvre de l'antiquité !JM ais telle est la loi de progression : à la tradition orale succède l'écriture ; à l'écriture, l'imprimerie ; le livre, insuffisant désormais à la propagation des idées, est remplacé par le journal; faire paraître un volume maintenant, c'est être aussi arriéré qu'il l'eût été, après la découverte de l'imprimerie, de se servir de l'écriture pour multiplier les copies d'une œuvre|La gravure, à son tour, est venue vulgariser les tableaux des maîtres ; la lithographie a simplifié encore la besogne ; l'artiste a pu crayonner sur la pierre et dire à tous sa pensée sans traducteur*; La gravure sur bois a rendu le dessin pareil au caractère d'imprimerie; l'image et le texte s'obtiennent d'un seul coup. [De tout cela il devait résulter un peintre feuilletoniste; ce peintre c'est Gavarnij.:

Ce que Gavarni a jeté çà et là dans les journaux, dans les livres, dans les publications illustrées, dans les revues, d'esprit écrit et dessiné, est vraiment prodigieux. Son œuvre complète, si quelque infati* gable collectionneur parvenait à la réunir, formerait déjà plus de trente volumes in-folio. Malheureuse^* ment, ces petits chefs-d'œuvre, faits sans prétention, comme tous les chefs-d'œuvre, le vent de la publicité, en soufflant dessus, les a éparpillés aux quatre points de l'horizon. Qui ne serait charmé d'avoir dans son portefeuille i les Lorettes, la Vie de jeune hoînme, les Étudiants^ le Cafnaval^ les Débardeurs, les Actrices^ les Fourberies des femmes, les Enfants terribles, Paris le matin, Paris le soir, etc., c'est-àdire l'existericô parisienne comprise à fond par un philosophe, 6t rendue par un artiste ?

Oh se plaint de ce que le dix-neuvième siècle ne possède pas d'auteur comique. Qu'est-ce donc

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que Gavarni ! N'a-t-il pas, ce qui est le plus rare de tous les talents, saisi le côté piquant, burlesque et singulier des mœurs de son temps? — Trouver des types dans les figures que Ton coudoie chaque jour, démêler les aspects saillants de physionomies que rbabitude de les voir rend vulgaires, exige un esprit fin, primesautier ; un talent original peut seul en venir à bout. — CEn général, les poètes et les artistes sont presbytes ; c'est-à-dire qu'ils n'aperçoivent nettement que les objets placés aune grande distance; leur vue n'est distincte que pour le passé.^ Tel écrivain, parfaitement au courant des affaires intimes de Périclès, ignore le nom des principaux souverains régnants; tel artiste qui sait au juste le nombre de perles du collier de Phryné, ne s'est jamais douté de la façon dont se coiffe une Parisienne. JNous ne les méprisons pas pour cela ; mais, par un don rare et précieux, Gavarni voit ce qui est près de lui, ce que nous rencontrons dans la vie ordinaire, au théâtre, aux promenades, partout. !

Gavarni, disent les pédants, n'est qu'un caricaturiste, un faiseur de croquis plus ou moins frivoles qu'on peut feuilleter pour s'amuser, mais qui n'ont rien de commun avec l'art. Les pédants se trompent, ^Gavarni est un artiste du plus haut titre et du meilleur aloi. L'antiquité et la tradition n'ont rien à revendiquer dans son talent ; il est complètement, exclusivement moderne. Ni Athènes ni Rome n'existent pour lui : c'est un tort aux yeux de quelquesuns, c'est une qualité pour nous. Combien voilà-t-il de siècles que l'on copie ton profil, ô Vénus ! et ton nez, 6 Jupiter Olympien ! Pourtant nous avons, nous aussi, des profils et des nez qui attendent leur tour. N'a-t-on pas suffisamment ajusté de draperies que personne n'a jamais portées peut-être, pour arriver

cueillis plus tard et admirés à Tégal des chefs-d'œuvre de Tantiquité ! Mais telle est la loi de progression: à la tradition orale succède récriture ; à l'écriture, rimprinaerie ; le livre, insuffisant désormais à la propagation des idées, est remplacé par le journal; faire paraître un volume maintenant, c'est être aussi arriéré qu'il l'eût été, après la découverte de l'imprimerie, de se servir de l'écriture pour multiplier les copies d'une œuvre,' La gravure, à son tour, est venue vulgariser les tableaux des maîtres ; la lithographie a simplifié encore la besogne ; l'artiste a pu crayonner sur la pierre et dire à tous sa pensée sans traducteur/i La gravure sur bois a rendu le dessin pareil au caractère d'imprimejie ; l'image et le texte s'obtiennent d'un seul coup. [De tout cela il devait résulter un peintre feuilletoniste ; ce peintre c'est Gavarni..

Ce que Gavarni a jeté çà et là dans les journaux, dans les livres, dans les publications illustrées, dans les revues, d'esprit écrit et dessiné, est vraiment prodigieux. Son œuvre complète, si quelque infatigable collectionneur parvenait àla réunir, formerait déjà plus de trente volumes in-folio. Malheureuse^ ment, ces petits chefs-d'œuvre, faits sans préteu» tion, comme tous les chefs-d'œuvre, le vent de la publicité) en soufflant dessus, les a éparpillés aux quatre points de l'horizon. Qui ne serait charmé d'avoir dans son portefeuille i les Lorettes, la Vie de jeune homme, les Etudiants, le Catnaval, les Débardeurs, les Actrices i les Fourberies des femmes, les Enfants terribles if Paris le matin^ Paris le soir, etc., c'est-àdire l'existericô parisienne comprise à fond par un philosophe j et rendue par un artiste ?

Oh se plaint de ce que le dix-neuvième siècle ne possède pas d'auteur comique. Qu'est-ce donc

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que Gavarni ! N'a-t-il pas, ce qui est le plus rare de tous les talents, saisi le côté piquant, burlesque et singulier des mœurs de son temps? — Trouver des types dans les figures que Ton coudoie chaque jour, démêler les aspects saillants de physionomies que l'habitude de les voir rend vulgaires, exige un esprit fin, primesautier ; un talent original peut seul en venir à bout. — CEn général, les poètes et les artistes sont presbytes ; c'est-à-dire qu'ils n'aperçoivent nettement que les objets placés aune grande distance; leur vue n'est distincte que pour le passé v- Tel écrivain, parfaitement au courant des affaires intimes de Périclès, ignore le nom des principaux souverains régnants; tel artiste qui sait au juste le nombre de perles du collier de Phryné, ne s'est jamais douté de la façon dont se coiffe une Parisienne./Nous ne les méprisons pas pour cela ; mais, par un don rare et précieux, Gavarni voit ce qui est près de lui, ce que nous rencontrons dans la vie ordinaire, au théâtre, aux promenades, partout.)

Gavarni, disent les pédants, n'est qu'un caricaturiste, un faiseur de croquis plus ou moins frivoles qu'on peut feuilleter pour s'amuser, mais qui n'ont rien de commun avec l'art. Les pédants se trompent, Gavarni est un artiste du plus haut titre et du meilleur aloi. L'antiquité et la tradition n'ont rien à revendiquer dans son talent; il est complètement, exclusivement moderne.' Ni Athènes ni Rome n'existent pour lui : c'est un tort aux yeux de quelquesuns, c'est une qualité pour nousv Combien voilà-t-il de siècles que l'on copie ton profil, ô Vénus! et ton nez, ô Jupiter Olympien ! Pourtant nous avons, nous aussi, des profils et des nez qui attendent leur tour. N'a-t-on pas suffisamment ajusté de draperies que personne n'a jamais portées peut-être, pour arriver

174 GAVABNI.

mêlent trop souvent aux hidalgos et aux mandas. Barahonafait invasion sur le Prado, et vous êtes surpris de voir une griffe sortir d'une manchette de dentelle, et un pied fourchu frétiller sous une basquine. I^ Gavarni est fantasque, mais non fantastique, ce qui est bien différent; quoique son crayon soit d'une légèreté extraordinaire, il s'astreint à la réalité; tous les détails indiqués, même par le trait le plus fugitif, sont justes et vrais ;^l nos divans, nos fauteuils, nos chapeaux ont bien cette forme ; sur la cheminée de lalorette, Gavarni ne mettra pas la pendule d'un bourgeois, et ainsi de suite.

11 connaît parfaitement les modes : c'est lui qui les fait; et ses personnages ont toujours la toilette qui convient. Non seulement c'est la robe, mais c'est la tournure, chose toujours oubliée par les simples dessinateurs de costumes, qui ne travaillent que pour les couturières. Goya, qui seul nous donne l'idée de l'Espagne sous les rois absolus, de l'Espagne avec l'inquisition, les moines, les toreros, les aficionados , les contrebandiers , les manolas et les duchesses, est plus négligé, plus confus; ses larges demi-teintes à la Rembrandt noient plus d'un détail caractéristique que Ton voudrait retrouver.

Pourtant, Goya et Gavarni ont fait tous les deux le même travail pour leur temps et leur pays. Ils ont fixé les mœurs bizarres, les types tranchés qui vont bientôt s'effacer sous le badigeon constitutionnel : dans vingt-cinq ans, ce sera par Gavarni qu'on apprendra l'existence des duchesses de la rue du Helder, des lorettes, des débardeurs, des étudiants; tout ce joyeux monde de la Bohême aura disparu devant les mœurs anglo-américaines qui tendent à nous envahir;, un pressentiment dont il ne s'est peut-être pas rendu compte, Ta porté à croquer ces

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non celles de Germanicus ^ Ce torse grêle, si bien indiqué en quelques coups de crayon, sous un gilet à la mode, vous Tavez vu à Técole de natation bleui par le saisissement de Teau ; c'est le vôtre ou celui de votre ami. — Vous ne trouverez chez notre artiste ni pose de modèle, ni attitude de statue, ni réminiscence de tableau, ni souvenir d'école. Il ne sort ni de son temps ni de son pays. C'est bien ainsi que les Parisiens se saluent, s'abordent, se donnent la main, allument leur cigare, portent leur binocle et déclarent leur amour.

Les Athéniens en agîssai^it peut-être autrement: Gavami n'a pas fait de recherches pour le savoir ; oa s'il l'a su, il Ta oublié avec soin. N'allez pas croire pour cela que Gavami soit incorrect ou disgracieux ; non : tous ses bonshommes portent parfaitement : leurs bras s'emmanchent bien; leurs têtes s'agrafent aux épaules; ils existent toujours anatomiquement; leurs extrémités sont indiquées avec finesse et vérité, et leur tournure, quoique naoderne , a cette décision et cette franchise qui ^caractérisent les maîtres, car Gavami est un maître, si l'esprit de la composition, la sincérité du dessin, la verve du faire font gagner ce titre.

JNul dessinateur n'est plus original, vous ne lui trouvez aucun antécédent. Il est né comme un champignon, entre les fentes du pavé de Paris. Goya seul pourrait offrir quelque analogie , et encore, chez le peintre espagnol, le fantastique domine tellement, que la comparaison cloché par un côté : dans les Caprichos, le noir et le blanc jouent un très grand r61e ; les sorcières et les monstres du sabbat se

1. « Dans les pantalons de 1845, il a mis les jambes de 1845 et non les jambes de Germanicus. »

(Version de la Presse,)

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mêlent trop souvent aux hidalgos et aux manolas. Barahonafait invasion sur le Prado, et vous êtes 8U^ pris de voir une griffe sortir d'une manchette de dentelle, et un pied fourchu frétiller sous une basquine. !^ Gavarni est fantasque, mais non fantastique, ce qui est bien différent; quoique son crayon soit d'une légèreté extraordinaire, il s'astreint à la réalité; tous les détails indiqués, même par le trait le plus fugitif, sont justes et vrais ;^i nos divans, nos fauteuils, nos chapeaux ont bien cette forme ; sur la cheminée de lalorette, Gavarni ne mettra pas la pendule d'un bourgeois, et ainsi de suite.

11 connaît parfaitement les modes : c'est lui qui les fait ; et ses personnages ont toujours la toilette qui convient. Non seulement c'est la robe, mais c'est la tournure, chose toujours oubliée par les simples dessinateurs de costumes, qui ne travaillent que pour les couturières. Goya, qui seul nous donne l'idée de l'Espagne sous les rois absolus, de l'Espagne avec l'inquisition, les moines, les toreros, les aficionados , les contrebandiers , les manolas et les duchesses, est plus négligé, plus confus; ses larges demi-teintes à la Rembrandt noient plus d'un détail caractéristique que Ton voudrait retrouver.

Pourtant, Goya et Gavarni ont fait tous les deux le même travail pour leur temps et leur pays. Ils ont fixé les mœurs bizarres, les types tranchés qui vont bientôt s'effacer sous le badigeon constitutionnel : dans vingt-cinq ans, ce sera par Gavarni qu'on apprendra l'existence des duchesses de la rue da Helder, des lorettes, des débardeurs, des étudiants; tout ce joyeux monde de la Bohême aura disparu devant les mœurs anglo-américaines qui tendent à nous envahir ; un pressentiment dont il ne s'est peut-être pas rendu compte, Ta porté à croquer ce»

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vives et spirituelles physionomies qui ne reparaîtront plus, et qui s^urontbientôt, dans son œuvre^une aussi haute valeur historique que les hiéroglyphes égyptiens. Cette ardente et folle génération aura eu son historîen,plusprévoyantque les artistes d'Egypte. Ipour que le sens de ses dessins ne se perdit pas, Gavarni a eu soin de jeter en caractères phonétiques quelques mots au bas de ses croquîs^l a fait luimême la légende de ses médailles ; chacune de ses inscriptions est un vaudeville, une comédie, un roman de mœurs dans la meilleure acception du mot. Il s'y révèle une incroyable connaissance du cœur humain; Molière n'aurait pas mieux dit; Balzac ne dirait pas mieux ; le moraliste reste rêveur toute une journée devant une de ces légendes d'une effrayante profondeur ;fl'on ne sait le plus souvent si c'est la phrase qui illustre le dessin ou le dessin qui illustre la phrase; mais ils sont inséparables; ce singulier phénomène du peintre à qui le geste, la physionomie, l'accent des personnages ne suffisent pas, et qui écrit le mot à côté de la bouche, se représente dans les temps de naïveté ou de complication extrêmes. Dans un cas, c'est l'impuissance de l'artiste; dans l'autre cas c'est l'impuissance de l'art. Ces mœurs spéciales, transitoires, incroyables pour la province, incompréhensibles déjà d'un quartier à l'autre ont besoin de cette espèce de commentairej Par exemple, regardez cette lithographie avant la lettre : vous n'y verrez qu'une vieille femme qui nettoie des bottes dans une antichambre ; vous admirerez l'accoutrement de la vieille, son visage sillonné de rides, les plis flasques de ses haillons, la naïveté de son mouvement et l'espèce de soin respectueux avec lequel elle s'acquitte de sa besogne. — Regardez-là après la lettre : — Depuis que je suis

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au service de ma fîlle, j*en ai bien fait des paires de bottes; mais je il 'ai jamais rien vu de si mignon! -- Ne voilà-t-il pas une comédie en deux lignes? vraie comédie parisienne, d'une gaieté horrible et d'un cynisme qui n'a pas la conscience de lui-même. Nous prenons ce mot entre mill^, tous plus incisifs, plus piquants et plus risibles les uns que les autres. Ne vous imaginez pas là-dessus que Gavarni soit un moraliste à la façon d'Hogarth, et qu'il vous raconte dans une suite d'estampes progressives les inconvénients des sept péchés capitaux ; il ne prêche pas, il raconte ; chez lui , point d'indignation , point d'emphase déclamatoire; il prend le monde tel qu'il est, et ne croit pas le salut de fhumanité compromis parce qu'un débardeur désespère un garde municipal, et qu'une lorette fait une grande consommation d'Arthurs au temps de carnaval. Il sait que le mercredi des cendres arrivera, que les Arthurs prendront du ventre, et que les lorettes porteront des châles tartan. Il n'y a pas de quoi se poser en Jérémie.

D'ailleurs Gavarni ne s'effraye pas de peu; il possède tous les secrets des existences hasardeuses, toutes les rubriques des usuriers, des recors et des gardes du commerce; il en remontrerait à Molière sur le chapitre des crocodiles empaillés I — La vie aventureuse de la jeunesse, tantôt élégante, tantôt débraillée, toujours à court d'argent, mais sans souci du lendemain, jetant à tous les vents ses jours, ses nuits, son esprit et son cœur avec cette générosité folle du prodigue à la première couche de son trésor, a trouvé son poète dans Gavarni. Qui sait mieux que lui comment une jolie main bien gantile entr'ouvre la porte de la chambrette d'un étudiant, et comment se dénoue la rosette d'un corset, sauf à y faire un nœud ensuite. Il vous dira, si vous le dé-

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sirez, les fautes d'orthographe contenues dans cette lettre parfumée ; car il parle couramment Tidiôme de la rue Notre-Dame-de-Lorette et de la place Breda.

Ce qui fait de Gavarni un homme à part, c'est que l'improvisation ne nuit en rien chez lui aux véritables exigences de l'art. Malgré son apparence frivole, il est plus sérieux au fond que bien des peintres d'histoire; il ne se redit jamais, et, dans ses innombrables dessins, vous ne retrouveriez peut-être pas deux figures pareilles. Une étude perpétuelle de la nature lui permet de varier incessamment ses types.

Gomme il a compris la Parisienne ! Gomme ce sont bien là ses airs de tête, ses façons de porteries mains, ses ondulations de hanches, sa démarche, son geste, son regard. Ges jolis museaux si fins, si éveillés, si espiègles , d'une irrégularité si piquante, d'un chiffonné si gracieux ; ces yeux , qui ne sont pas brûlants comme ceux de l'Espagnole, ni rêveurs comme ceux de l'Allemande, mais qui disent tout ce qu'ils veulent; ce sourire demi-moqueur dans lequel Victor Hugo a trouvé la petite moue d'Esméralda ; ces mentons d'ivoire; ces nuques blondes ou les cheveux follets se tordent en accroche-cœur; ce teint de camélia qui a passé la nuit au bal ; cette fraîcheur fatiguée et délicate, qui les a exprimés, si ce n'est Gavarni ?

Eh bien, ces charmantes esquisses, ces délicieux croquis étaient dispersés dans tous les coins du monde. L'artiste insouciant, qui pense toujours au dessin qu'il va faire, et jamais à celui qu'il a fait, ne s'était pas donné la peine de réunir son œuvre. Cette peine, un libraire, homme d'esprit, — il y en a — Hetzel, éditeur du Diable à Parts, a eu l'idée de la prendre pour lui. Un choix a été fait dans les

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les peintres et surtout Lawrence ont donnée à Tenfance ! Quel regard intelligent déjà dans sa moite profondeur, dans son étonnement lustré I quel frais sourire errant, comme le reflet d'une source sur une fleur, sur cette bouche qu'on croirait faite de pulpe de framboise ! quel charmant embonpoint troué de fossettes ! quelles épaules grassouillettes, frissonnantes de luisants satinés ! quels pieds mignons à désespérer Tom-Pouce, non celui qui se montre et qui vit sur nos théâtres pour de l'argent, mais l'aérien, l'imperceptible, l'impalpable Tom-Pouce dont Stahl nous a raconté la merveilleuse histoire.

Ohl peintres et poètes, ce que vous en faites est pour flatter les mères ; mais vous n'en êtes pas moins des imposteurs fiefi'és ; vous peignez les enfants tels qu'ils devraient être et non pas comme ils sont. Vos enfants sont des enfants de Keepsake, bons pour regarder la mer du haut d'une roche, comme le jeune Lambton, ou pour figurer sur le devant d'une calèche entre une gouvernante anglaise et un king's Charles. Vous avez créé une enfance de convention qui n'a aucun rapport avec le moutard pur sang. Par vos récits et vos peintures, vous induisez frauduleusement les gens en paternité, ce qui est un délit que le Gode a oublié de punir. Mais à quoi pense le Gode !

Par malheur, l'enfant réel ne ressemble guère à tous ces portraits de fantaisie : c'est un simple bimane à grosse tète, à bedaine proéminente, à membres grêles, à genoux cagneux, qui lèclie les confitures de sa tartine, fourre ses doigts dans son nez, et, bien souvent, vu la rigueur de la saison, fait de sa langue ou de son coude un mouchoir, comme le gamin moyen âge dont il est question dans Notre- Dame de Paris»

LES ENFANTS TEBBIBLES. 179

Cette série, le chef-d'œuvre de Gavarni et le chefd'œuvre des graveurs sur bois ses interprètes , n'avait jamais été détachée du livre curieux où elle avait paru d'abord ; elle double de fait ou peu s'en faut la valeur morale et matérielJe de cette précieuse collection, qui avait été publiée jusqu'à ce jour sous ce titre : Œuvres choisies de Gavarni,

La Presse, 2 juin 1845. Revu et complété en 1857 et en 1864.

Les poètes et les peintres, ces menteurs involontaires, ont prodigieusement flatté les enfants; ils les ont représentés comme de petits chérubins qui ont laissé leurs ailes dans les deux, comme des âmes de lait et de crème que le contact du monde n'a pas encore fait tourner à l'aigre. Vi(5tor Hugo, entre autres, a fait sur eux une foule de vers adorables, où les métaphores gracieuses sont épuisées : Ce sont des fleurs à peine épanouies où ne bourdonne nulle abeille au dard venimeux, des yeux ingénus où le bleu d'en haut se réfléchit sans nuage ; des lèvres de cerise que l'on voudrait manger et qui ne connaissent pas le mensonge ; des cheveux palpitants, soie lumineuse et blonde que soulève le souffle de l'ange gardien ou la respiration contenue delà mère penchée avec amour, tout ce qu'on peut imaginer de coquettement tendre et de paternelle* ment anacréontique !

. Quelle peau de camélia, de papier de riz I quel teint de cœur de clochette s'ouvrant dans la rosée,

IM GAYABHI.

les peintres et sartoat Lawrence ont donnée à Tenfance ! Qael regard intelligent déjà dans sa moite profondeur, dans son étonnement lustré ! quel frais sourire errant, comme le reflet d'une source sur une fleur, sur cette bouche qu'on croirait faite de pulpe de framboise ! quel charmant embonpoint troué de fossettes! quelles épaules grassouillettes, frissonnantes de luisants satinés ! quels pieds mignons à désespérer Tom-Pouce, non celui qui se montre et qui vit sur nos théâtres pour de l'argent, mais l'aérien, rimperceptible, Timpalpable Tom-Povce dont Stahl nous a raconté la merveilleuse histoire.

Oh! peintres et poètes, ce que vous en faites est pour flatter les mères ; mais vous n'en êtes pas moins des imposteurs fiefiiés ; vous peignez les enfants tels qu'ils devraient être et non pas comme ils sont. Vos enfants sont des enfants de Keepsake, bons pour regarder la mer du haut d'une roche, comme le jeune Lambton, ou pour figurer sur le devant d^une calèche entre une gouvernante anglaise et un king's Charles. Vous avez créé une enfance de convention qui n'a aucun rapport avec le moutard pur sang. Par vos récits et vos peintures, vous induisez frauduleusement les gens en paternité, ce qui est un délit que le Gode a oublié de punir. Mais à quoi pense le Code !

Par malheur, l'enfant réel ne ressemble guère à tous ces portraits de fantaisie : c'est un simple bimane à grosse tète, à bedaine proéminente, à membres grêles, à genoux cagneux, qui lèche 1^ confitures de sa tartine, fourre ses doigts dans son nez, et, bien souvent, vu la rigueur de la saison, fait de sa langue ou de son coude un mouchoir, comme le gamin moyen âge dont il est question dans Notsce- Dame de Paris.

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Un homme d'esprit, nous ne disons pas son nom de peur de lui nuire, à qui une femme demandait sll aimait les enfants, répondit : — Oh oui I madame, beaucoup, — à huit heures du soir, parce qu'on les couche; ou quand ils sont très méchants, parce qu'on les emporte K

Quel trouble, quel désordre jettent dans un intérieur ces démons baptisés I Avec eux plus de rêverie, plus de travail, plus de conversation possible. Ils choisissent le moment où vous cherchez une rime à oncle pour exécuter la plus stridente fanfare de trompette en fer-blanc ; ils battent du tambour, juste quand vous alliez trouver la solution de votre problème ; ils égratignent vos meubles et prennent, à écouter le bruit que font en tombant les porcelaines de la Chine et du Japon, le même plaisir que les singes, dont ils sont une famille non encore classée. Si vous avez un beau portrait de femme auquel vous teniez beaucoup, ils n'ont rien de plus pressé que d'y dessiner des moustaches avec du cirage ; pour faire une galiote en papier, ils sauront bien, trouver au fond de votre tiroir le titre d'où le gain de votre procès dépend; et, malgré votre surveillance, ils finissent par accrocher une casserole à la queue de votre chat ou de votre épagneul favori.

Mais ce né sont là que de faibles inconvénients. Les enfants sont nos espions, nos ennemis, nos dénonciateurs ; ils nous observent d'un œil inquiet, furtif et jaloux, ils ne cherchent qu'à nous prendre en faute, ils nous haïssent de toute la haine du domestique pour le maître, du petit pour le grand,

1. (Test à Sainte-Beuve que ce propos était attribué à cette époque. Il s'en est défendu depuis dans une lettre adressée en 1868 à M. Louis Batisbonne. (Voir sa Nouvelle correspondance),

{Note de l'Éditeur.)

182 GAYABKI.

de ranimai pour le cornac. Ils nous rendent en trahison, en avanies de toutes sortes, les leçons de grammaire et de civilité puérile et honnête que nous leur faisons subir. Gavarni,, ce profond philosophe, a le premier constaté ce penchant dans sa série de dessins, les Enfants ten^ibles, le plus éloquent plaidoyer qu'on ait jamais fait en faveur du célibat. En feuilletant ces tableaux d'une vérité si grande, on se sent des envies de laisser finir le monde ! car ils n'épargnent rien, ces monstres, avec leur candeur sournoise et leur naïveté machiavélique : ils trahissent la mère et l'amant, le père et la maltresse, le domestique et l'ami ; leur cruauté tenace s'en prend à tout. Les secrets du boudoir, du cabinet de toilette et de la cuisine, rien n'est sacré pour eux. Ils découvrent à l'amoureux désenchanté les mensonges cotonneux du corsage de madame ; ils apportent en plein salon le casque à mèche de monsieur. Chaque visiteur apprend par leur entremise le mot désobligeant qui a été dit sur lui. A celui-ci l'enfant terrible demande pourquoi il a des yeux comme des lanternes de cabriolet ; à celui-là pourquoi on. n'a pas tiré de feu d'artifice à sa naissance. Que de catastrophes, que de duels, que de séparations ont amenés ces bandits en jaquettes et en pantalons à la matelote, par leurs révélations inattendues, par leurs caquets scélérats ! Et le mal qu'ils font, ils en ont la conscience, quoi qu'on en dise ; leur air bêle n'est qu'un masque. Les enfants sont féroces par caractère ; ils se plaisent à faire le mal, à plumer des oiseaux vifs, à causer des scènes et.des querelles, car jamais ils ne rapportent une chose indifférente; c'est toujours la phrase dangereuse qu'ils vont redire,tout en se balançant sur les genoux de la victime! Ouf \ quelle tirade, quel dithyrambe I Mais ne

LES AÇTRIOES DB PABIS. 1 83

nous laissons pas aller par céaction à un paradoxe inverse. Certes, les enfants ne sont pas des anges, mais ce ne sont pas non plus des diables. Il n'y a qu'à les débarbouiller souvent et à les fouetter quelquefois pour en faire de petits êtres forts gentils, fort mignons et fort poupins, très dignes d'être trouvés charmants par d'autres même que par leurs mères.

Œuvres choisies de Gavami.UVf iain 1845.

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