‹ Souvenirs de théat̂re, d'art et de critique (volume 2)Chapitre 9 sur 34 · LES ÉTUDIANTS DE PABIS · texte numérisé non relu

LES ÉTUDIANTS DE PABIS

modique est adopté par les parents même aiséâ dans le but d'empêcher leurs fils de se corrompre avec des filles d'Opéra (style Louis XV), et de les réduire autant que possible à la société du code et des cadavres de l'amphithéâtre ! Mais vous sentez bien que des jeunes gens, dont le plus âgé n'a pas vingt-cinq ans, ne peuvent se contenter, pour tout amusement, de regarder les tranches multicolores du vénérable bouquin qui renferme nos lois, ou les mille ramifications d'une veine ou d'un nerf mis à nu par le scalpel d'un savant préparateur. Le code civil et l'anatomie manquent essentiellement de gaieté, aussi les étudiants cherchent-ils d'autres moyens de récréation.

Le quartier latin est peuplé d'une foule de grisettes d'un genre particulier et qu'on nomme les étudiantes, bien qu'aucun observateur n'ait pu encore déterminer le genre de science qu'elles cultivent. Ce sont^ la plupart du temps, de bonnes filles, capables souvent de fantaisies tendres, d'amour quelquefois, qui travaillent peu, dansent beaucoup, se nourrissent d'échaudés et s'abreuvent de bière. Leur morale est celle du chantre de Lisette. — C'est à la Grande-Chaumière, à l'Elysée des Dames ou antres lieux plus ou moins champêtres que les rencontres ont Heu.

La connaissance est bientôt faite : la jeunesse est confiante. Une contredanse sert d'entrée en matière à ces amours que les vaudevillistes prétendent avoir vécu longtemps lorsqu'ils ont duré toute une semaine. Les déclarations ont pour accompagnement cette pantomime que le père Lahire a tant de peine à contenir au majestueux, et qui semble avoir été inventée pour le désespoir des sergents de ville, car Tétadiant est passé maître dans la cachucha fran^

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çaise! Il en sait tous les secrets, toutes les finesses. Chaque jour, ou plutôt chaque soir, il invente de nouvelles figures qui nécessitent de nouvelles appellations et enrichissent le vocabulaire d'une foule d'expressions que n'avait pas prévues le dictionnaire de l'Académie ; les verbes chalouper, bahuter et leurs dérivatifs appartiennent à cette catégorie.

Gomme Gavarni a saisi admirablement le chic de l'étudiant ! comme ce sont bien là les allures, le léger dandinement, le chapeau posé d'un air crâne sur le coin de l'oreille, l'œillet à la boutonnière, la moustache en croc du carabin ou du droitier de troisième année I Et l'étudiante I Gomme il connaît à fond les bibis aux passes imperceptibles, les petits bonnets, les tartans et les châles de soie, les fins brodequins aile de hanneton, les robes de foulard, les tabliers découpés à dents de loup ; toute la toilette leste et pimpante de la grisette matinale ! Avec quelle malice il dessine devant la porte d'une chambrette, à côté d'une grosse paire de bottes, deux jolis cothurnes au cou-de-pied cambré, à la semelle étroite I

Il n'ignore rien des joies, des plaisirs, des peines et aussi des misères de l'étudiant; il le suit à la Chaumière, dans le cabinet particulier, au bal masqué, et ne l'abandonne pas même au seuil du montde-piété! car l'étudiant, lorsque le quartier de la pension est mangé d'avance et que les aïeux deviennent rebelles à l'extraction de la carotte, va quelquefois chez ma tante, le seul parent qui ne fasse jamais de sermons à la jeunesse et lui donne toujours de l'argent; il s'assied à table à côté de lui chez Flicoteaux, et le regarde déchirer d'un air mélancolique un bifteck hasardeux, entouré de peu de pommes de terre; il écrit sa physionomie et ses mots avec

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Tout le monde des coulisses est là, mais plus vif, plus varié, plus amusant, car Gavarni, comme tous les grands artistes, même en restant exact, imprime à ce qu'il fait un cachet particulier; il élève par la fantaisie et le caractère ce qui n'aurait qu'un attrait médiocre traduit en dessin de procès-verbal. — Avec ces gravures en légendes, vous connaîtrez, n'eussiez-vous jamais quitté le Marais, les coulisses de l'Opéra, mieux que le lion le plus chevelu, mieux que le membre du Jockey-Glub le plus anglaisé, mieux qu'un machiniste ou qu'un pompier.

La Presse f II août 1845.

LES LOBETTES.

En abordant cet intéressant sujet, nous sommes arrêtés par une question de linguistique et d'étymologie. Ouvrez tous les dictionnaires, les bons et les mauvais, celui de l'Académie, celui de Restant, celui de Boiste, celui de Wailly, voire celui de Napoléon Landais, à la lettre L, et parcourez du haut en bas leurs colonnes, et vous n'y trouverez pas le vocable Lorette.

C'est peut-être le plus jeune mot de la langue française; il a cinq ans à l'heure qu'il est, ni plus ni moins, l'âge des constructions qui s'étendent derrière Notre-Dame-de-Lorette, depuis la rue Saint- Lazare jusqu'à la place Bréda, naguère encore à l'état de terrain vague^ maintenant entouré de belles façades en pierre de taille, ornées de sculptures.

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Ces maisons, à peine achevées, furent louées à bas prix, souvent à la seule condilion de garnir les fenêtres de rideaux pour simuler la population qui manquait encore à ce quartier naissant, à de jeunes filles peu soucieuses de Thumidité des murailles, et comptant, pour les sécher, sur les flammes et les soupirs de galants de tout âge et de toute fortune. Ces locataires d'un nouveau genre, calorifères économiques à l'usage des bâtisses récentes, reçurent, dans l'origine, des propriétaires peu reconnaissants, le surnom disgracieux, mais énergique, d'essuyeuses de plâtres. L'appartement assaini, on donnait congé à la pauvre créature, qui peut-être y avait échangé sa fraîcheur contre des fraîcheurs.

A force d'entendre répondre : — rue Notre-Damede-Lorette — à la question : — où demeurez-vous, où allons-nous? — si naturelle à la fin d'un bal public, ou à la sortie d'un petit théâtre, l'idée est sans doute venue à quelque grand philosophe, sans prétention, de transporter, par un hypallage hardi le nom du quartier à la personne, et le mot Lorette a été trouvé. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a été lithographie pour la première fois par Gavarni, dans les légendes de ses charmants croquis, et imprimé par Nestor Roqueplan dans ses Nouvelles à la main.

Maintenant que nous voilà fixés sur cette étymologie, qui aurait bien pu devenir peu lucide dans deux miUe ans, et, comme dit Nicolas Boileau-Despreaux :

Aux Saumaiscs futurs préparer des tortures,

passons à la définition de la Lorette, car la chose est nouvelle comme le mot. — La Lorette n'est ni une

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grisette ni une femme entretenue. La grisette se perd, elle n'existe guère plus que dans les romans de M. de Kock, où elle continue à faire des crêpes, ,à manger des marrons et à boire du cidre pour l'édification des duchesses étrangères qui étudient les mœurs françaises. Une profonde différence sépare la grisette dé la Lorette. La grisette a un état quelconque, elle est couturière, chamarreuse, brodeuse, etc. , etc. Elle travaille toute la semaine et ne donne au plaisir qu'un jour sur sept : grâce au modique revenu que lui crée son aiguille, elle conserve son libre arbitre et son indépendance. Son amoureux ne peut lui faire accepter qu'une robe, un souper ou quelque bagatelle analogue; mais elle se nourrit elle-même, le plus souvent de radis, de lait et de pommes crues, et professe pour les cadeaux en argent monnayé une vertueuse aversion. La Lorette, jcomme le lis dont parle l'Écriture, ne file pas et ne travaille pas; elle a emprunté, sans le savoir, cette magnifique devise à la légende héraldique du pavillon de France. La servitude de la femme entretenue, proprement dite, répugne également à son caractère inégal et fantasque; elle aime mieux courir les chances d'aventures compliquées et d'amours multiples. Ordinairement fille de portier, la Lorette a eu d'abord pour ambition d'être chanteuse, danjseuse ou comédienne; elle a dans son bas âge tapoté quelque peu de piano, épelé les premières pages de solfège, fait quelques plies dans une classe de danse, et déclamé une scène de tragédie avec sa mère, qui lui donnait la réplique, lunettes sur le nez. Quelques-unes ont été plus ou moins choristes, figurantes ou marcheuses à l'Opéra; elles ont toutes manqué d'être premiers sujets. Gela a tenu, disentelles, aux manœuvres d'un amant évincé ou rebuté;

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les peintres et surtout Lawrence ont donnée à Tenfance! Quel regard intelligent déjà dans sa moite profondeur, dans son étonnement lustré ! quel frais sourire errant, comme le reflet d'une source sur une fleur, sur cette bouche qu'on croirait faite de pulpe de framboise ! quel charmant embonpoint troué de fossettes ! quelles épaules grassouillettes, frissonnantes de luisants satinés ! quels pieds mignons à désespérer Tom-Pouce, non celui qui se montre et qui vit sur nos théâtres pour de l'argent, mais l'aérien, l'imperceptible, l'impalpable Tom-Pouce dontStahl nous a raconté la merveilleuse histoire.

Ohl peintres et poètes, ce que vous en faites est pour flatter les mères ; mais vous n'en êtes pas moins des imposteurs fîefl<és ; vous peignez les enfants tels qu'ils devraient être et non pas comme ils sont. Vos enfants sont des enfants de Keepsake, bons pour regarder la mer du haut d'une roche, comme le jeune Lambton, ou pour figurer sur le devant d'une calèche entre une gouvernante anglaise et un king's Charles. Vous avez créé une enfance de convention qui n'a aucun rapport avec le moutard pur sang. Par vos récits et vos peintures, vous induisez fpauduleusement les gens en paternité, ce qui est un délit que le Gode a oublié de punir. Mais à quoi pense le Code !

Par malheur, l'enfant réel ne ressemble guère à tous ces portraits de fantaisie : c'est un simple bimane à grosse tète, à bedaine proéminente, à membres grêles, à genoux cagneux, qui lèche les confitures de sa tartine, fourre ses doigts dans son nez, et, bien souvent, vu la rigueur de la saison, fait de sa langue ou de son coude un mouchoir, comme le gamin moyen âge dont il est question dans Notre- Dame de Paris»

Un homme d'esprit, nous ne disons pas son nom de peur de lui auire, à qui une femme demandait s'il aimait les enfants, répondit : — Oh oui I madame, beaucoup, — à huit heures du soir, parce qu'on les couche; ou quand ils sont très méchants, parce qu'on les emporte K

Quel trouble, quel désordre jettent dans un intérieur ces démons baptisés ! Avec eux plus de rêverie, plus de travail, plus de conversation possible. Ils choisissent le moment où vous cherchez une rime à oncle pour exécuter la plus stridente fanfare de trompette en fer-blanc ; ils battent du tambour, juste quand vous alliez trouver la solution de votre problème ; ils égratignent vos meubles et prennent, à écouter le bruit que font en tombant les porcelaines de la Chine et du Japon, le même plaisir que les singes, dont ils sont une famille non encore classée. Si vous avez un beau portrait de femme auquel vous teniez beaucoup, ils n'ont rien de plus pressé que d'y dessiner des moustaches avec du cirage ; pour faire une galiote en papier, ils sauront bien trouver au fond de votre tiroir le titre d'où le gain de votre procès dépend; et, malgré votre surveillance, ils finissent par accrocher une casserole à la queue de votre chat ou de votre épagneul favori.

Mais ce né sont là que de faibles inconvénients. Les enfants sont nos espions, nos ennemis, nos dénonciateurs ; ils nous observent d'un œil inquiet, furtif et jaloux, ils ne cherchent qu'à nous prendre en faute, ils nous haïssent de toute la haine du domestique pour le maître, du petit pour le grand,

1. Cest à Sainte-Beuve que ce propos était attribué à cette époque. Il s'en est défendu depuis dans une lettre adressée en 1868 à M. Louis Ratisbonne. (Voir sa Nouvelle correspondance),

{Note de l'Éditeur,)

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de ranimai pour le cornac. Ils nous rendent en trahison, en avanies de toutes sortes, les leçons de grammaire et de civilité puérile et honnête que nous leur faisons subir. Gavarni, ce profond philosophe, a le premier constaté ce penchant dans sa série de dessins, les Enfants tennbles, le plus éloquent plaidoyer qu'on ait jamais fait en faveur du célibat. En feuilletant ces tableaux d'une vérité si grande, on se sent des envies de laisser finir le monde ! car ils n'épargnent rien, ces monstres, avec leur candeur sournoise et leur naïveté machiavélique : ils trahissent la mère et l'amant, le père et la maltresse, le domestique et l'ami ; leur cruauté tenace s'en prend à tout. Les secrets du boudoir, du cabinet de toilette et de la cuisine, rien n'est sacré pour eux. Us découvrent à l'amoureux désenchanté les mensonges cotonneux du corsage de madame ; ils apportent en plein salon le casque à mèche de monsieur. Chaque visiteur apprend par leur entremise le mot désobligeant qui a été dit sur lui. A celui-ci l'enfant terrible demande pourquoi il a des yeux comme des lanternes de cabriolet ; à celui-là pourquoi on. n'a pas tiré de feu d'artifice à sa naissance. Que de catastrophes, que de duels, que de séparations ont amenés ces bandits en jaquettes et en pantalons à la matelote, par leurs révélations inattendues, par leurs caquets scélérats ! Et le mal qu'ils font, ils en ont la conscience, quoi qu'on en dise ; leur air bête n'est qu'un masque. Les enfants sont féroces par caractère ; ils se plaisent à faire le mal, à plumer des oiseaux vifs, à causer des scènes et.des querelles, carjamais ils ne rapportent une chose indifférente; c'est toujours la phrase dangereuse qu'ils vont redîre,tout en se balançant sur les genoux de la victime! Ouf \ quelle tirade, quel dith3nrambe I Mais m

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nous laissons pas aller par réaction à un paradoxe inverse. Certes, les enfants ne sont pas des anges, mais ce ne sont pas non plus des diables. Il n'y a qu'à les débarbouiller souvent et à les fouetter quelquefois pour en faire de petits êtres forts gentils, fort mignons et fort poupins, très dignes d'être trouvés charmants par d'autres même que par leurs mères.

Œuvres choisies de Gavaimi, t.I", juin 1845.

LES ACTBIOES DE PABIS.

Le théâtre est un monde particulier. Il a pour soleil un astre de gaz et de cristal, pour lune un quinquet derrière un transparent, pour forêts des toiles peintes au balai, pour cascades des rouleaux . de papier argenté, pour mer un tapis sous lequel s'agitent des gamins, pour tonnerre un lycopodium soufflé à travers une sarbacane, pour population des êtres fardés de plus de couleurs que les Indiens loways, et qui sont bruns, blonds, roux dans la semaine ; — une ligne de feu sépare l'univers réel de cet univers fantastique.

Le public, celui qui paye, se fait sur ce qui se passe au delà de cette traînée flamboyante, qu'on appelle la rampe, les idées les plus bizarres ; car le public est essentiellement sérieux ; il croit à ce qu'il voit, et à ce qu'il entend. — Il a Vïllusion au plus haut degré. Il ne doute pas un instant de la férocité du traître, de la candeur de l'ingénue, de la beauté de la grande coquette ; il pense que la reine de théâtre est encore reine chez elle, et qu'elle

t«4 OAYABNI.

garde le diadème dans son intérieur ; il la voit toujours traînant après elle quinze aunes de velours ou de satin.

Heureusement, Gavarni est un sceptique qui ne se laisse prendre à aucune apparence; il connaît l'envers de la coulisse, et il monte sur la scène quand le rideau baisse. C'est le bon moment I — C'est alors » que la pièce commence pour les délicats et les raffinés.

Quelque compliquée que soit l'intrigue du drame qu'on vient de jouer, elle est d'une simplicité extrême en comparaison des imbroglios dédaliens qui s'ourdissent au foyer, derrière la toile de fond, ou d'un portant à l'autre.

C'est dans les coulisses que les diplomates vont étudier. Six mois d'Opéra instruisent plus un jeune attaché d'ambassade que des années de résidence dans les cours étrangères.

Il est difficile d'imaginer ce qu'une actrice dépense de finesse, de talent, de patience, de ruses, de machinations, pour se faire accorder un rôle, et surtout pour l'ôter à une rivale. Chaque couplet, chaque mot, est l'objet d'une lutte dont le champ de bataille est l'auteur. Quel art ! être bien avec le directeur, avec le régisseur, avec le costumier, avec le souffleur, avec l'avertisseur, et, en dernier ressort, sans compter le protecteur, avec l'amant favorisé, celui — qui Tétait, celui qui va l'être, les hommes de lettres,..^ les chorégraphes, les compositeurs, les journalistes^ et les claqueurs ! Dire un mot à celui-ci, adresser u sourire à celui-là, être charmante pour tous, n fâcher personne sous peine d'entendre un chutpro longé partir d'une baignoire obscure, une cabale s soulever en ondes noires dans un coin du parterre et à travers tout cela, changer dix à douze fois d

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costume dans une soirée, réciter sans se tromper un drame, une partition, des mots et des notes, faire des gestes gracieux ou ennuyés, donner à son sein les ondulations appropriées à la circonstance, se rouler échevelée audénoûment, en ayant soin de ne pas tacher sa robe, c'est difficile, et pourtant si vous croyez l'actrice accablée d'un tel fardeau, vous vous trompez. ËHe le porte le plus aisément du monde ; tout en jouant son rôle, elle trouve moyen dans Tintervalle d'une réplique de faire la conversation avec ses camarades, de lancer des œillades aux avant-scènes, et de s'occuper de mille choses parfaitement étrangères à l'art dramatique; le spectateur débonnaire et patriarcal se doute peu de ce que dit la victime au bourreau, dans les marches au supplice, fin ordinaire des drames romantiques : s'il le savait, il tordrait son mouchoir pour en exprimer les larmes dont il l'imbibe, et regretterait fort sa dépense de sensibilité.

Gavarni, qui a l'oreille fine, l'a entendu, lui, ce dialogue interligné qui n'avait pas été prévu par l'auteur, et vous pourrez le lire comme légende au bas d'une de ses plus charmantes vignettes ; rien ne lui échappe. Il connaît les mœurs des rats, des marcheuses, des demoiselles de l'espalier, des coryphées, des danseuses, des cantatrices. Il sait le secret de leurs amours, de leurs fortunes et de leurs misères, de leurs succès et de leurs chutes : il n'y a pas dans leur cœur et dans leur toilette de recoin qu'il ne visite, de tiroir qu'il n'ouvre ; de flacon qu'il ne <lébouche, de pot de fard ou de coldcream qu'il n'analyse. Il vous dira le côté faible des maillots ; les exagérations des jupes empesées, les mensonges des corsets ; — il est sur les arcanes de la loge, de la force de. vingt habilleuses 1

ISft GAVABNI.

Comme il reproduit Tallure, le geste, Taccent, Taplomb, la grâce de ces femmes , qui aiment encore plus la gloire que l'argent, et la couronne de fleurs du public que le bandeau étoile de diamants du boyard et du Moldave l

Son crayon vif et net les saisit dans toutes les poses, soit qu'elles se penchent vers le trou de la toile pour voir si les banquettes se garnissent, ou si le petit vicomte est installé à sa place ordinaire, ganté de blanc jusqu'au coude ; soit qu'elles achèvent une pirouette sur le nez de quelque envoyé d'une imperceptible cour du Nord, ou que nonchalamment étendues sur un canapé, elles annoncent au régisseur efi'aré une indisposition subite, qui bouleverse le spectacle de fond en comble.

Rien de ce qui concerne l'actrice n'est indifférent à Gavarni ; le chapeau d'âne savant, le tartan à franges éplorées, le cabas difforme de la mère véritable ou de louage, le chapeau lustré, le paletot cossu du monsieu7% les fines bottes vernies, la mince canne, les moustaches en croc de l'Arthur, la redingote flasque et recoquevillée de l'auteur ; il représente tout avec une fldéllté légère qu'on ne saurait trop louer. — Il ne se trompe ni dans le costume, ni dans l'ameublement, ni dans le trait, ni dans le mot. Il ne met pas un miroir là où il faudrait une armoire à glace, un fauteuil à la place d'un divan ; la gravure qu'il suspend à la muraille est précisément celle qui frappera vos yeux, si votre bonne ou mauvaise étoile vous conduit chez une de ces divinités!

Personne mieux que lui ne saisit les contrastes qui se rencontrent dans ces existences accidentées et composées d'éléments hétérogènes; du rôle avec l'actrice, du mot avec la bouche, car il ne tombe pas toujours des perles de ces lèvres de roses.

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Tout le monde des coulisses est là, mais plus vif, plus varié, plus amusant, car Gavarnî, comme tous les grands artistes, même en restant exact, imprime à ce qull fait un cachet particulier; il élève par la fantaisie et le caractère ce qui n'aurait qu'un attrait médiocre traduit en dessin de procès-verbal. — Avec ces gravures en légendes, vous connaîtrez, n'eussiez -vous jamais quitté le Marais, les coulisses de rOpéra, mieux que le lion le plus chevelu, mieux que le membre du Jockey-Club le plus anglaisé, mieux qu'un machiniste ou qu'un pompier.

La Presse f II août 1845.

LES LOBETTES.

En abordant cet intéressant sujet, nous sommes arrêtés par une question de linguistique et d'étymologie. Ouvrez tous les dictionnaires, les bons et les mauvais, celui de l'Académie, celui de Restant, celui de Boiste, celui de Wailly, voire celui de Napoléon Landais, à la lettre L, et parcourez du haut en bas leurs colonnes, et vous n'y trouverez pas le vocable Lorette.

C'est peut-être le plus jeune mot de la langue française ; il a cinq ans à l'heure qu'il est, ni plus ni moins, l'âge des constructions qui s'étendent derrière Notre-Dame-de-Lorette, depuis la rue Saint- Lazare jusqu'à la place Bréda, naguère encore à l'état de terrain vague^ maintenant entouré de belles façades en pierre de taille, ornées de sculptures.

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Ces maisons, à peine achevées, furent louées à bas prix, souvent à la seule condition de garnir les fenêtres de rideaux pour simuler la population qui manquait encore à ce quartier naissant, à de jeunes filles peu soucieuses de Thumidité des murailles, et comptant, pour les sécher, sur les flammes et les soupirs de galants de tout âge et de toute fortune. Ces locataires d*un nouveau genre, calorifères économiques à Tusage des bâtisses récentes, reçurent, dans Torigine, des propriétaires peu reconnaissants, le surnom disgracieux, mais énergique, d'essuyeuses de plâtres. L'appartement assaini, on donnait congé à la pauvre créature, qui peut-être y avait échangé sa fraîcheur contre des fraîcheurs.

A force d'entendre répondre : — rue Notre-Damede-Lorette — à la question : — où demeurez-vous, où allons-nous? — si naturelle à la fin d'un bal public, ou à la sortie d'un petit théâtre, l'idée est sans doute venue à quelque grand philosophe, sans prétention, de transporter, par un hypallage hardi le nom du quartier à la personne, et le mot Loretta a été trouvé. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a été lithographie pour la première fois par Gavami, dans les légendes de ses charmants croquis, et imprimé par Nestor Roqueplan dans ses NouDeUes à la main.

Maintenant que nous voilà fixés sur cette étymologie, qui aurait bien pu devenir peu lucide dans deux mille ans, et, comme dit Nicolas Boileau-Despreaux :

Aux Sâumaiscs futurs préparer des tortures,

passons à la définition de la Lorette, car la chose est nouvelle comme le mot. — La Lorette n'est ni une

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gri&ette ni une femme entretenue. La grisette se perd, elle n'exiate guère plus que dans les romans de M. de Koek, où elle continue à faire des crêpes, ;à manger des marrons et à boire du cidre pour Tédiûcation des duchesses étrangères qui étudient les mœurs françaises. Une profonde différence sépare la grisette dé la Lorette. La grisette a un état quelconque, elle est couturière, chamarreuse, brodeuse, etc., etc. EJle travaille toute la semaine et ne donne au plaisir qu'un jour sur sept : grâce au modique revenu que lui crée son aiguille, elle conserve son libre arbitre et son indépendance. Son amoureux ne peut lui faire accepter qu'une robe, un souper ou quelque bagatelle analogue; mais elle se nourrit elle-même, le plus souvent de radis, de lait et de pommes crues, et professe pour les cadeaux en argent monnayé une vertueuse aversion. La Lorette, jcomme le lis dont parle TÉcriture, ne file pas et ne travaille pas; elle a emprunté, sans le savoir, cette magnifique devise à la légende héraldique du pavillon de France. La servitude de la femme entretenue, proprement dite, répugne également à son caractère inégal et fantasque; elle aime mieux courir les chances d'aventures compliquées et d'amours multiples. Ordinairement fille de portier, la Lorette a eu d'abord pour ambition d'être chanteuse, danseuse ou comédienne; elle a dans son bas âge tapoté quelque peu de piano, épelé les premières pages de solfège, fait quelques plies dans une classe de danse, et déclamé une scène de tragédie avec sa mère, qui lui donnait la réplique, lunettes sur le nez. Quelques-unes ont été plus ou moins choristes, figurantes ou marcheuses à l'Opéra; elles ont toutes manqué d'être premiers sujets. Cela a tenu, disentelles, aux manœuvres d'un amant évincé ou rebuté;

188 GAVABNI.

Ces maisons, à peine achevées, furent louées à bas prix, souvent à la seule condilion de garnir les fenêtres de rideaux pour simuler la population qui manquait encore à ce quartier naissant, à de jeunes filles peu soucieuses de Thumidité des murailles, et comptant, pour les sécher, sur les flammes et les soupirs de galants de tout âge et de toute fortune. Ces locataires d*un nouveau genre, calorifères économiques à Tusage des bâtisses récentes, reçurent, dans l'origine, des propriétaires peu reconnaissants, le surnom disgracieux, mais énergique, d'essuyeuses de plâtres. L'appartement assaini, on donnait congé à la pauvre créature, qui peut-être y avait échangé sa fraîcheur contre des fraîcheurs.

A force d'entendre répondre: — rue Notre-Damede-Lorette — à la question : — où demeurez-vous, où allons-nous? — si naturelle à la fin d'un bal public, ou à la sortie d'un petit théâtre, l'idée est sans doute venue à quelque grand philosophe, sans prétention, de transporter, par un hypallage hardi le nom du quartier à la personne, et le mot Lorette a été trouvé. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a été lithographie pour la première fois par Gavarni, dans les légendes de ses charmants croquis, et imprimé par Nestor Roqueplan dans ses Nouvelles à la main.

Maintenant que nous voilà fixés sur cette étymologie, qui aurait bien pu devenir peu lucide dans deux miUe ans, et, comme dit Nicolas Boileau-Despréaux :

Aux Saumaises futurs préparer des tortures,

passons à la définition de la Lorette, car la chose est nouvelle comme le mot. — La Lorette n'est ni une

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grisette ni une femme entretenue. La grisette se perd, elle n'existe guère plus que dans les romans de M. de Kock, où elle continue à faire des crêpes, , à manger des marrons et à boire du cidre pour Tédiûcation des duchesses étrangères qui étudient les mœurs françaises. Une profonde différence sépare la grisette dé la Lorette. La grisette a un état quelconque, elle est couturière, chamarreuse, brodeuse, etc., etc. EJle travaille toute la semaine et ne donne au plaisir qu'un jour sur sept : grâce au modique revenu que lui crée son aiguille, elle conserve son libre arbitre et son indépendance. Son amoureux ne peut lui faire accepter qu'une robe, un souper ou quelque bagatelle analogue; mais elle se nourrit elle-même, le plus souvent de radis, de lait et de pommes crues, et professe pour les cadeaux en argent monnayé une vertueuse aversion. La Lorette, jcomme le lis dont parle l'Écriture, ne file pas et ne travaille pas; elle a emprunté, sans le savoir, cette magnifique devise à la légende héraldique du pavillon de France. La servitude de la femme entretenue, proprement dite, répugne également à son caractère inégal et fantasque ; elle aime mieux courir les chances d'aventures compliquées et d'amours multiples. Ordinairement fille de portier, la Lorette a eu d'abord pour ambition d'être chanteuse, danseuse ou comédienne; elle a dans son bas âge tapoté quelque peu de piano, épelé les premières pages de solfège, fait quelques plies dans une classe de danse, et déclamé une scène de tragédie avec sa mère, qui lui donnait la réplique, lunettes sur le nez. Quelques-unes ont été plus ou moins choristes, figurantes ou marcheuses à l'Opéra; elles ont toutes manqué d'être premiers sujets. Cela a tenu, disentelles, aux manœuvres d'un amant évincé ou rebuté;

de l'animal pour le cornac. Ils nous rendent en trahison, en avanies de toutes sortes, les leçons de grammaire et de civilité puérile et honnête que nous leur faisons subir. Gavarni, ce profond philosophe, a le premier constaté ce penchant dans sa série de dessins, les Enfants terribles^ le plus éloquent plaidoyer qu'on ait jamais fait en faveur du célibat. En feuilletant ces tableaux d'une vérité si grande, on se sent des envies de laisser finir le monde ! car ils n'épargnent rien, ces monstres, avec leur candeur sournoise et leur naïveté machiavélique : ils trahissent la mère et l'amant, le père et la maîtresse, le domestique et l'ami ; leur cruauté tenace s'en prend à tout. Les secrets du boudoir, du cabinet de toilette et de la cuisine, rien n'est sacré pour eux. Ils découvrent à l'amoureux désenchanté les mensonges cotonneux du corsage de madame ; ils apportent en plein salon le casque à mèche de monsieur. Chaque visiteur apprend par leur entremise le mot désobligeant qui a été dit sur lui. A celui-ci l'enfant terrible demande pourquoi il a des yeux comme des lanternes de cabriolet ; à celui-là pourquoi on. n'a pas tiré de feu d'artifîce à sa naissance. Que de catastrophes, que de duels, que de séparations ont amenés ces bandits en jaquettes et en pantalons à la matelote, par leurs révélations inattendues, par leurs caquets scélérats ! Et le mal qu'ils font, ils en ont la conscience, quoi qu'on en dise ; leur air bêle n'est qu'un masque. Les enfants sont féroces par caractère ; ils se plaisent à faire le mal, à plumer des oiseaux vifs, à causer des scènes et.des querelles, car jamais ils ne rapportent une chose indifférente; c'est toujours la phrase dangereuse qu'ils vont redire,tout en se balançant sur les genoux de la victime! Ouf \ quelle tirade, quel dithyrambe I Mais d«

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nous laissons pas aller par céaction à un paradoxe inverse. Certes, les enfants ne sont pas des anges, mais ce ne sont pas non plus des diables. II n'y a qu'à les débarbouiller souvent et à les fouetter quelquefois pour en faire de petits êtres forts gentils, fort mignons et fort poupins, très dignes d'être trouvés charmants par d'autres même que par leurs mères.

Œuvres choisies de Gavaimi.U l'*, iuin 1845.

LES ACTBIOES DE PABIS.

Le théâtre est un monde particulier. Il a pour soleil un astre de gaz et de cristal, pour lune un quinquet derrière un transparent, pour forêts des toiles peintes au balai, pour cascades des rouleaux de papier argenté, pour mer un tapis sous lequel s'agitent des gamins, pour tonnerre un lycopodium soufflé à travers une sarbacane, pour population des êtres fardés de plus de couleurs que les Indiens loways, et qui sont bruns, blonds, roux dans la semaine ; — une ligne de feu sépare l'univers réel de cet univers fantastique.

Le public, celui qui paye, se fait sur ce qui se passe au delà de cette traînée flamboyante, qu'on appelle la rampe, les idées les plus bizarres ; car le public est essentiellement sérieux ; il croit à ce qu'il voit, et à ce qu'il entend. — Il a Villusion au plus haut degré. Il ne doute pas un instant de la férocité du traître, de la candeur de l'ingénue, de la beauté de la grande coquette ; il pense que la reine de théâtre est encore reine chez elle, et qu'elle

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garde le diadème dans son intérieur ; il la voit toujours traînant après elle quinze aunes de velours ou de satin.

Heureusement, Gavarni est un sceptique qui ne se laisse prendre à aucune apparence; il connaît Tenvers de la coulisse, et il monte sur la scène quand le rideau baisse. C'est le bon moment! — G*est alors que la pièce commence pour les délicats et les raffinés.

Quelque compliquée que soit Tintrigue du drame qu'on vient de jouer, elle est d'une simplicité extrême en comparaison des imbroglios dédaliens qui s'ourdissent au foyer, derrière la toile de fond, ou d'un portant à l'autre.

C'est dans les coulisses que les diplomates vont étudier. Six mois d'Opéra instruisent plus un jeune attaché d'ambassade que des années de résidence dans les cours étrangères.

Il est difficile d'imaginer ce qu'une actrice dépense de finesse, de talent, de patience, de ruses, de machinations, pour se faire accorder un rôle, et surtout pour l'ôter à une rivale. Chaque couplet, chaque mot, est l'objet d'une lutte dont le champ de bataille est l'auteur. Quel art ! être bien avec le directeur, avec le régisseur, avec le costumier, avec le souffleur, avec l'avertisseur, et, en dernier ressort, sans compter le protecteur, avec l'amant favorisé, celui qui l'était, celui qui va l'être, les hommes de lettres, les chorégraphes, les compositeurs, les journalistes et les claqueurs ! Dire un mot à celui-ci, adresser un sourire à celui-là, être charmante pour tous, ne fâcher personne sous peine d'entendre un chut prolongé partir d'une baignoire obscure, une cabale se soulever en ondes noires dans un coin du parterre, et à travers tout cela, changer dix à douze fois de

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costume dans une soirée, réciter sans se tromper un drame, une partition, des mots et des notes, faire des gestes gracieux ou ennuyés, donner à son sein les ondulations appropriées à la circonstance, se rouler échevelée audénoûment, en ayant soin de ne pas tacher sa robe, c'est difficile, et pourtant si vous croyez Factrice accablée d'un tel fardeau, vous vous trompez. EHe le porte le plus aisément du monde ; tout en jouant son rôle, elle trouve moyen dans Tintervalle d'une réplique de faire la conversation avec ses camarades, de lancer des œillades aux avant-scènes, et de s'occuper de mille choses parfaitement étrangères à l'art dramatique; le spectateur débonnaire et patriarcal se douté peu de ce que dit la victime au bourreau, dans lès marches au supplice, fin ordinaire des drames romantiques : s'il le savait, il tordrait son mouchoir pour en exprimer les larmes dont il l'imbibe, et regretterait fort sa dépense de sensibilité.

Gavarni, qui a l'oreille fine, l'a entendu, lui, ce dialogue interligné qui n'avait pas été prévu par l'auteur, et vous pourrez le lire comme légende au bas d'une de ses plus charmantes vignettes ; rien ne lui échappe. Il connaît les mœurs des rats, des marcheuses, des demoiselles de l'espalier, des coryphées, des danseuses, des cantatrices. Il sait le secret de leurs amours, de leurs fortunes et de leurs misères, de leurs succès et de leurs chutes : il n'y a pas dans leur cœur et dans leur toilette de recoin qu'il ne visite, de tiroir qu'il n'ouvre ; de flacon qu'il ne débouche, de pot de fard ou de coldcream qu'il n'analyse. Il vous dira le côté faible des maillots ; les exagérations des jupes empesées, les mensonges des corsets ; — il est sur les arcanes de la loge, de la force de. vingt habilleuses I

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Comme il reproduit l'allure, le geste, l'accent, l'aplomb, la grâce de ces femmes , qui aiment encore plus la gloire que l'argent, et la couronne de fleurs du public que le bandeau étoile de diamants du boyard et du Moldave I

Son crayon vif et net les saisit dans toutes les poses, soit qu'elles se penchent vers le trou de la toile pour voir si les banquettes se garnissent, ou si le petit vicomte est installé à sa place ordinaire, ganté de blanc jusqu'au coude ; soit qu'elles achèvent une pirouette sur le nez de quelque envoyé d'une imperceptible cour du Nord, ou que nonchalamment étendues sur un canapé, elles annoncent au régisseur efl'aré une indisposition subite, qui bouleverse le spectacle de fond en comble.

Rien de ce qui concerne l'actrice n'est indifférent à Gavarni ; le chapeau d'âne savant, le tartan à franges éplorées, le cabas difforme de la mère véritable ou de louage, le chapeau lustré, le paletot cossu du monsieur, les fines bottes vernies, la mince canne, les moustaches en croc de l'Arthur, la redingote flasque et recoquevillée de l'auteur ; il représente tout avec une fidélité légère qu'on ne saurait trop louer. — Il ne se trompe ni dans le costume, ni dans l'ameublement, ni dans le trait, ni dans le mot. Il ne met pas un miroir là où il faudrait une armoire à glace, un fauteuil à la place d'un divan ; la gravure qu'il suspend à la muraille est précisément celle qui frappera vos yeux, si votre bonne ou mauvaise étoile vous conduit chez une de ces divinités !

Personne mieux que lui ne saisit les contrastes qui se rencontrent dans ces existences accidentées et composées d'éléments hétérogènes; du rôle avec l'actrice, du mot avec la bouche, car il ne tombe pas toujours des perles de ces lèvres de roses.

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Tout le monde des coulisses est là, mais plus vif, plus varié, plus amusant, car Gavarni, comme tous les grands artistes, même en restant exact, imprime à ce qu'il fait un cachet particulier; il élève par la fantaisie et le caractère ce qui n'aurait qu'un attrait médiocre traduit en dessin de procès-verbal. — Avec ces gravures en légendes, vous connaîtrez, n'eussiez-vous jamais quitté le Marais, les coulisses de rOpéra, mieux que le lion le plus chevelu, mieux que le membre du Jockey-Club le plus anglaisé, mieux qu'un machiniste ou qu'un pompier.

La Presse, Il août 1845.

LES LOBETTES.

En abordant cet intéressant sujet, nous sommes arrêtés par une question de linguistique et d'étymologie. Ouvrez tous les dictionnaires, les bons et les mauvais, celui de l'Académie, celui de Restant, celui de Boiste, celui de Wailly, voire celui de Napoléon Landais, à la lettre L, et parcourez du haut en bas leurs colonnes, et vous n'y trouverez pas le vocable Lorette.

C'est peut-être le plus jeune mot de la langue française ; il a cinq ans à l'heure qu'il est, ni plus ni moins, l'âge des constructions qui s'étendent derrière Notre-Dame-de-Lorette, depuis la rue Saint- Lazare jusqu'à la place Bréda, naguère encore à l'état de terrain vague, maintenant entouré de belles façades en pierre de taille, ornées de sculptures.

188 GAVABNI.

Ces maisons, à peine achevées, furent louées à bas prix, souvent à la seule condition de garnir les fenêtres de rideaux pour simuler la population qui manquait encore à ce quartier naissant, à de jeunes filles peu soucieuses de Thumidité des murailles, et comptant, pour les sécher, sur les flammes et les soupirs de galants de tout âge et de toute fortune. Ces locataires d'un nouveau genre, calorifères économiques à Tusage des bâtisses récentes, reçurent, dans Torigine, des propriétaires peu reconnaissants, le surnom disgracieux, mais énergique, d'essuyeuses de plâtres. L'appartement assaini, on donnait congé à la pauvre créature, qui peut-être y avait échangé sa fraîcheur contre des fraîcheurs.

A force d'entendre répondre: — rue Notre-Damede-Lorette — à la question : — où demeurez-vous, où allons-nous? — si naturelle à la fin d'un bal public, ou à la sortie d'un petit théâtre, l'idée est sans doute venue à quelque grand philosophe, sans prétention, de transporter, par un hypallage hardi le nom du quartier à la personne, et le mot Lorette a été trouvé. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a été lithographie pour la première fois par Gavami, dans les légendes de ses charmants croquis, et imprimé par Nestor Roqueplan dans ses Nouvelles à la main.

Maintenant que nous voilà fixés sur cette étymologie, qui aurait bien pu devenir peu lucide dans deux mille ans, et, comme dit Nicolas Boileau-Despreaux :

Aux Sâumaiscs futurs préparer des tortures,

passons à la définition de la Lorette, car la chose est nouvelle comme le mot. — La Lorette n'est ni une

LES LOBETTES. 189

gri&ette ni une femme entretenue. La grisette se perd, elle n'existe guère plus que dans les romans de M. de Kock, où elle continue à faire des crêpes, ;à manger des marrons et à boire du cidre pour Tédification des duchesses étrangères qui étudient les mœurs françaises. Une profonde différence sépare la grisette dé la Lorette. La grisette a un état quelconque, elle est couturière, chamarreuse, brodeuse, etc., etc. EJle travaille toute la semaine et ne donne au plaisir qu'un jour sur sept : grâce au modique revenu que lui crée son aiguille, elle conserve son libre arbitre et son indépendance. Son amoureux ne peut lui faire accepter qu'une robe, un souper ou quelque bagatelle analogue; mais elle se nourrit elle-même, le plus souvent de radis, de lait et de pommes crues, et professe pour les cadeaux en argent monnayé une vertueuse aversion. La Lorette, jcomme le lis dont parle l'Écriture, ne file pas et ne travaille pas; elle a emprunté, sans le savoir, cette magnifique devise à la légende héraldique du pavillon de France. La servitude de la femme entretenue, proprement dite, répugne également à son caractère inégal et fantasque; elle aime mieux courir les chances d'aventures compliquées et d'amours multiples. Ordinairement fille de portier, la Lorette a eu d'abord pour ambition d'être chanteuse, danseuse ou comédienne; elle a dans son bas âge tapoté quelque peu de piano, épelé les premières pages de solfège, fait quelques plies dans une classe de danse, et déclamé une scène de tragédie avec sa mère, qui lui donnait la réplique, lunettes sur le nez. Quelques-unes ont été plus ou moins choristes, figurantes ou marcheuses à l'Opéra; elles ont toutes manqué d'être premiers sujets. Cela a tenu, disentelles, aux manœuvres d'un amant évincé ou rebuté;

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mais elles s'en moquent. Pour chanter il faudrait se priver de fumer des cigares Régalia et de boire du vin de Champagne dans des verres plus grands que nature, et Ton ne pourrait, le soir, faire vis-à-vis à la reine Pomaré au bal Mabile pour une polka, mazurka ou frotteska, si Ton avait fait dans la journée les deux mille battements nécessaires pour se tenir le cou-de-pied frais. La Lorette a souvent équipage, ou tout au moins voiture au mois. — Parfois aussi elle n'a que des bottines suspectes à semelles feuilletées qui sourient à Tasphalte avec une gaieté intempestive. Un jour elle nourrit son chien de blanc-manger; l'autre, elle n'a pas de quoi avoir du pain ; alors elle achète de la pâte d'amandes. Elle peut se passer du nécessaire, mais non du superflu. Plus capable de caprices que la femme entretenue, moins capable d'amour que la grisette, la Lorette a compris son temps et l'amuse comme il veut l'être. Son esprit est un composé de l'argot du théâtre, du Jockey-Club et de l'atelier. Gavarni lui a prêté beaucoup de mots, mais elle en a dit ]quelques-uns. Des moralistes, même peu sévères, la trouveraient corrompue, et pourtant, chose étrange ! elle a, si Ton peut s'exprimer ainsi, l'innocence du vice. Sa conduite lui semble la plus naturelle du monde; elle trouve tout simple d'avoir une collection d'Arthurs et de tromper des protecteurs à crâne beurre frais» à gilet blanc. Elle les regarde comme une espèce faite pour solder les factures imaginaires et les lettres de change fantastiques. C'est ainsi qu'elle vit, insouciante, pleine de foi dans sa beauté, attendant une invasion de boyards^ un débarquement de lords chargés de roubles et de guinées. Quelques-unes font porter, de temps à autre, par leur cuisinière, cent sous à la caisse d'épargne ; mais cela est traité

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