‹ Souvenirs de théat̂re, d'art et de critique (volume 2)Chapitre 8 sur 34 · LES ACTRICES DE PABIS · texte numérisé non relu

LES ACTRICES DE PABIS

Le théâtre est un monde particulier. Il a pour soleil un astre de gaz et de cristal, pour lune un quinquet derrière un transparent, pour forêts des toiles peintes au balai, pour cascades des rouleaux de papier argenté, pour mer un tapis sous lequel s'agitent des gamins, pour tonnerre un lycopodium soufflé à travers une sarbacane, pour population des êtres fardés de plus de couleurs que les Indiens loways, et qui sont bruns, blonds^ roux dans la semaine ; — une ligne de feu sépare l'univers réel de cet univers fantastique.

Le public, celui qui paye, se fait sur ce qui se passe au delà de cette traînée flamboyante, qu'on appelle la rampe, les idées les plus bizarres ; car le public est essentiellement sérieux ; il croit à ce qu'il voit, et à ce qu'il entend. — Il a Villusion au plus haut degré. Il ne doute pas un instant de la férocité du traître, de la candeur de l'ingénue, de la beauté de la grande coquette ; il pense que la reine de théâtre est encore reine chez elle, et qu'elle

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mêlent trop souvent aux hidalgos et aux manolas. Barahonafait invasion sur le Prado, et vous êtes at>î" pris de voir une griffe sortir d'une manchette de deiitelle,et un pied fourchu frétiller sous une basqulï^^* [^ Gavarni est fantasque, mais non fantastique, ce qui est bien différent; quoique son crayon soit d*Ui.ûe légèreté extraordinaire, il s'astreint à la réalité; tous les détails indiqués, même par le trait le plus fcm gitif, sont justes et vrais i\ nos divans, nos fauteur 3ls, nos chapeaux ont bien cette forme ; sur la chemL:Kiée de lalorette, Gavarni ne mettra pas la pendule d. ""un bourgeois, et ainsi de suite.

11 connaît parfaitement les modes : c*est lui ^^oi les fait; et ses personnages ont toujours la toilette qui convient. Non seulement c'est la robe, naais c'est la tournure, chose toujours oubliée par les simples dessinateurs de costumes, qui ne travailX«ot que pour les couturières. Goya, qui seul nous doxme ridée de l'Espagne sous les rois absolus, de ÏEspeL&^ avec l'inquisition, les moines, les toreros, les afî.^i<>" nados , les contrebandiers , les manolas et 1®^ duchesses, est plus négligé, plus confus; ses laf^^* demi-teintes à la Rembrandt noient plus d'un dé*-^ caractéristique que Ton voudrait retrouver.

Pourtant, Goya et Gavarni ont fait tous les d^*^^ le même travail pour leur temps et leur pays. '^. ont fixé les mœurs bizarres, les types tranchés ^^^ vont bientôt s'effacer sous le badigeon constitutif^ ^^ nel : dans vingt-cinq ans, ce sera par Gavarni q\x^^^^ apprendra l'existence des duchesses de la rue ^^'J Helder, des lorettes, des débardeurs, des étudiar»^'^» tout ce joyeux monde de la Bohême aura disp^-^^ devant les mœurs anglo-américaines qui tendent nous envahir ;^ un pressentiment dont il ne &*^^* peut-être pas rendu compte, l'a porté à croquer (^^^

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Tout le monde des coulisses est là, mais plus vif, plus varié, plus amusant, car Gavarni, comme tous les grands artistes, même en restant exact, imprime à ce qu'il fait un cachet particulier; il élève par la fantaisie et le caractère ce qui n'aurait qu'un attrait médiocre traduit en dessin de procès-verbal. — Avec ces gravures en légendes, vous connaîtrez, n'eussiez-vous jamais quitté le Marais, les coulisses de rOpéra, mieux que le lion le plus chevelu, mieux que le membre du Jockey-Glub le plus anglaisé, mieux qu'un machiniste ou qu'un pompier.

La Presse, Il août 1845.

LES LOBETTES.

En abordant cet intéressant sujet, nous sommes arrêtés par une question de linguistique et d'étymologie. Ouvrez tous les dictionnaires, les bons et les mauvais, celui de l'Académie, celui de Restant, celai de Boiste, celui de Wailly, voire celui de Napoléon Landais, à la lettre L, et parcourez du haut en bas leurs colonnes, et vous n'y trouverez pas le vocable Lorette.

C'est peut-être le plus jeune mot de la langue française; il a cinq ans à l'heure qu'il est, ni plus ni moins, l'âge des constructions qui s'étendent derrière Notre-Dame-de-Lorette, depuis la rue Saint- Lazare jusqu'à la place Bréda, naguère encore à TétaC de terrain vague^ maintenant entouré de belles façades en pierre de taille, ornées de sculptures.

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mêlent trop souvent aux hidalgos et aux mandas. Barahonafaît invasion sur le Prado, et vous êtes surpris de voir une griffe sortir d'une manchette de dentelle, et un pied fourchu frétiller sous une basquine. 1^ Gavarni est fantasque, mais non fantastique, ce qui est bien différent; quoique son crayon soit d'une légèreté extraordinaire, il s'astreint à la réalité; tous les détails indiqués, même par le trait le plus fugitif, sont justes et vrais ;^i nos divans, nos fauteuils, nos chapeaux ont bien cette forme ; sur la cheminée de lalorette, Gavarni ne mettra pas la pendule d'un bourgeois, et ainsi de suite.

11 connaît parfaitement les modes : c'est lui qui les fait; et ses personnages ont toujours la toilette qui convient. Non seulement c'est la robe, mais c'est la tournure, chose toujours oubliée par les simples dessinateurs de costumes, qui ne travaillent que pour les couturières. Goya, qui seul nous donne l'idée de l'Espagne sous les rois absolus, de l'Espagne avec l'inquisition, les moines, les toreros, les aficionados , les contrebandiers , les manolas et les duchesses, est plus négligé, plus confus; ses larges demi-teintes à la Rembrandt noient plus d'un détail caractéristique que Ton voudrait retrouver.

Pourtant, Goya et Gavarni ont fait tous les deux le même travail pour leur temps et leur pays. Ils ont fixé les mœurs bizarres, les types tranchés qui vont bientôt s'eff'acer sous le badigeon constitutionnel : dans vingt-cinq ans, ce sera par Gavarni qu'on apprendra l'existence des duchesses de la rue du Helder, des lorettes, des débardeurs, des étudiants; tout ce joyeux monde de la Bohême aura disparu devant les mœurs anglo-américaines qui tendent à « nous envahir^ un pressentiment dont il ne s'esM peut-être pas rendu compte, Ta porté à croquer ce^-

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vives et spirituelles physionomies qui ne reparaîtront plus, et qui i^urontbientôt, dans son œuvre^une aussi haute valeur historique que les hiéroglyphes ég3rptiens. Cette ardente et folle génération aura eu sonhistorîen,plusprévoyantquelesartistesd*Egypte. Ipour que le sens de ses dessins ne se perdit pas, Gavarni a eu soin de jeter en caractères phonétiques quelques mots au bas de ses croquisfïl a fait luimême la légende de ses médailles ; chacune de ses inscriptions est un vaudeville, une comédie, un roman de mœurs dans la meilleure acception du mot. Il s'y révèle une incroyable connaissance du cœur humain; Molière n'aurait pas mieux dit; Balzac ne dirait pas mieux ; le moraliste reste rêveur toute une journée devant une de ces légendes d'une effrayante profondeur ;rron ne sait le plus souvent si c'est la phrase qui illustre le dessin ou le dessin qui illustre la phrase ; mais ils sont inséparables; ce singulier phénomène du peintre à qui le geste, la physionomie, l'accent des personnages ne suffisent pas, et qui écrit le mot à côté de la bouche, se représente dans les temps de naïveté ou de complication extrêmes. Dans un cas, c'est l'impuissance de ï^'artiste; dans l'autre cas c'est l'impuissance de l'art. Ces mœurs spéciales, transitoires, incroyables pour ^*i province, incompréhensibles déjà d'un quartier à ^'ïiutre ont besoin de cette espèce de commentairej *^^ exemple, regardez cette lithographie avant la ^^ttre : vous n'y verrez qu'une vieille femme qui 'Nettoie des bottes dans une antichambre ; vous admirerez l'accoutrement de la vieille, son visage sillonné de rides, les plis flasques de ses haillons, la ^*^ïveté de son mouvement et l'espèce de soin 'eapectueuxavec lequel elle s'acquitte de sa besogne. ■^ Regardez-là après la lettre : — Depuis que je suis

nS GAYARNI.

au service de ma fille, j*en ai bien fait des paires de bottes; mais je il*ai jamais rien vu de si mignon! — Ne voilà-t-il pas une comédie en deux lignes? vraie comédie parisienne, d*une gaieté horrible et d'un cynisme qui n'a pas la conscience de lui-même. Nous prenons ce mot entre milte, tous plus incisifs, plus piquants et plus risibles les uns que les autres. Ne vous imaginez pas là-dessus que Gavarni soit un moraliste à la façon d'Hogarth, et qu'il vous raconte dans une suite d'estampes progressives les inconvénients des sept péchés capitaux ; il ne prêche pas, il raconte; chez lui, point d'indignation, point d'emphase déclamatoire ; il prend le monde tel qu'il est, et ne croit pas le salut de fhumanité compromis parce qu'un débardeur désespère un garde municipal, et qu'une lorette fait une grande consommation d'Arthurs au temps de carnaval. Il sait que le mercredi des cendres arrivera, que les Arthurs prendront du ventre, et que les lorettes porteront des châles tartan. Il n'y a pas de quoi se poser en Jérémie.

D'ailleurs Gavarni ne s'effraye pas de peu; il possède tous les secrets des existences hasardeuses, toutes les rubriques des usuriers, des recors et des gardes du commerce; il en remontrerait à Molière sur le chapitre des crocodiles empaillés I — La vie aventureuse de la jeunesse, tantôt élégante, tant6^ débraillée, toujours à court d'argent, mais sans souci du lendemain, jetant à tous les vents ses jours 9 ses nuits, son esprit et son cœur avec cette générosité folle du prodigue à la première couche de so» trésor, a trouvé son poète dans Gavarni. Qui sfltît mieux que lui comment une jolie main bien gantée entr'ouvre la porte de la chambrette d'un étudiavr&t, et comment se dénoue la rosette d'un corset, saaf ^ y faire un nœud ensuite. Il vous dira, si vous le i3Lé-

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rez, les fautes d'orthographe contenues dans cette ttre parfumée; car il parle couramment Tidiôme de , rue Notre-Dame-de-Lorette et de la place Breda. Ce qui fait de Gavarni un homme à part, c'est lie l'improvisation ne nuit en rien chez lui aux ^ritables exigences de l'art. Malgré son appatnce frivole, il est plus sérieux au fond que bien îs peintres d'histoire; il ne se redit jamais, et, ms ses innombrables dessins, vous ne retrouveriez 3ut-étre pas deux figures pareilles. Une étude per- §tuelle de la nature lui permet de varier incessament ses types.

Gomme il a compris la Parisienne ! Gomme ce sont ien là ses airs de tête, ses façons de porteries mains, is ondulations de hanches, sa démarche, son geste, m regard. Ges jolis museaux si fins, si éveillés, si îpiègles , d'une irrégularité si piquante, d'un biffonné si gracieux; ces yeux, qui ne sont pas rùlants comme ceux de l'Espagnole, ni rêveurs >mme ceux de l'Allemande, mais qui disent tout ce l'ils veulent; ce sourire demi-moqueur dans lequel ictor Hugo a trouvé la petite moue d'Esméralda ; s mentons d'ivoire; ces nuques blondes ou les leveux follets se tordent en accroche-cœur; ce Int de camélia qui a passé la nuit au bal; cette licheur fatiguée et délicate, qui les a exprimés, si n'est Gavarni ?

Hh bien, ces charmantes esquisses, ces délicieux oquîs étaient dispersés dans tous les coins du onde. L'artiste insouciant, qui pense toujours au 'Ssin qu'il va faire, et jamais à celui qu'il a fait, ^ s'était pas donné la peine de réunir son œuvre. 5tte peine, un libraire, homme d'esprit, — il y en a - Hetzel, éditeur du Diable à PariSy a eu l'idée de ^ prendre pour lui. Un choix a été fait dans les

nt 6AYASHI.

quinze ou vingt séries que contient l*œuvre de Tarliste; choix judicieux à coup sûr, et où rien d'essentiel n'aura été oublié, car U a été fait contradictoirement par quelques amis de Gavarni et par Gavarni lui-même. Le difficile, on le croira n'a pas été de chercher, mais de rejeter. — L'on aura dans un seul volume, merveilleusement gravé sur bois, tout ce que Gavarni a fait de plus spirituel, de plus exquis, de plus intimement parisien, et, ce qui doit assurer le succès de cette publication, c'est qu'il n'y aura pas de texte ! Quel amusant album et quel précieux recueil! Quel excellent moyen de s'abstraire d'une sotte conversation au milieu d'un salon, ou d'attendre patiemment une femme trop longue à corriger la dernière spirale de ses cheveux !

C'est en voyant réunis tous oes petits chefsd'œuvre, qu'on en comprendra la valeur, et qu'on sentira en un mot que ce qu'on a sous la main, c'est bien un livre, un livre plein d'idées et plein de faits, et non pas un vain recueil d'images.

Ajoutez à tout cela que la présente édition est revue, corrigée, dessinée entièrement à nouveau, augmentée en quelques parties, modifiée et épurée en quelques autres par l'auteur, qu'elle est enfin gravée par nos meilleurs artistes et améliorée de tout ce qiii fait la supériorité de la reproduction par la gravure sur Ja reproduction toujours molle et insuffisante de la lithographie.

Ajoutez surtout que cette édition, qui contient toute l'œuvre de Gavarni publiée en quatre volumes par l'éditeur Hetzel, est la première qui renferme en outre la merveilleuse série des deux cents dessins dont Gavarni avait enrichi les pages du Diable à Paris.

Cette série, le chef-d'œuvre de Gavarni et le chefd'œuvre des graveurs sur bois ses interprètes , n'avait jamais été détachée du livre curieux où elle avait paru d'abord ; elle double de fait ou peu s'en faut la valeur morale et matérielle de cette précieuse collection, qui avait été publiée jusqu'à ce jour sous ce titre : Œuvres choisies de Gavarni,

La Presse, 2 juin 1845. Revu et complété en 1857 et en 1864.

Les poètes et les peintres, ces menteurs involontaires, ont prodigieusement flatté les enfants; ils les ont représentés comme de petits chérubins qui ont laissé leurs ailes dans les cieux, comme des âmes de lait et de crème que le contact du monde n'a pas encore fait tourner à l'aigre. Vi(5tor Hugo, entre autres, a fait sur eux une foule de vers adorables, où les métaphores gracieuses sont épuisées : ce sont des fleurs à peine épanouies où ne bourdonne nulle abeille au dard venimeux, des yeux ingénus où le bleu d'en haut se réfléchit sans nuage ; des lèvres de cerise que l'on voudrait manger et qui ne connaissent pas le mensonge ; des cheveux palpi* tants, soie lumineuse et blonde que soulève le souffle de l'ange gardien ou la respiration contenue de la mère penchée avec amour, tout ce qu'on peut imaginer de coquettement tendre et de paternelle* ment anacréontique I

Quelle peau de camélia, de papier de riz I quel teint de cœur de clochette s'ouvrant dans la rosée,

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les peintres et surtout Lawrence ont donnée à Tenfance ! Quel regard intelligent déjà dans sa moite profondeur, dans son étonnement lustré ! quel frais sourire errant, comme le reflet d'une source sur une fleur, sur cette bouche qu'on croirait faite de pulpe de framboise ! quel charmant embonpoint troué de fossettes ! quelles épaules grassouillettes, frissonnantes de luisants satinés ! quels pieds mignons à désespérer Tom-Pouce, non celui qui se montre et qui vit sur nos théâtres pour de l'argent, mais l'aérien, l'imperceptible, l'impalpable Tom-Pouce dontStahl nous a raconté la merveilleuse histoire.

Oh! peintres et poètes, ce que vous en faites est pour flatter les mères ; mais vous n'en êtes pas moins des imposteurs fîefies ; vous peignez les enfants tels qu'ils devraient être et non pas comme ils sont. Vos enfants sont des enfants de Keepsake, bons pour regarder la mer du haut d'une roche, comme le jeune Lambton, ou pour figurer sur le devant d'une calèche entre une gouvernante anglaise et un king's charles. Vous avez créé une enfance de convention qui n'a aucun rapport avec le moutard pur sang. Par vos récits et vos peintures, vous induisez fpauduleusement les gens en paternité, ce qui est un délit que le Code a oublié de punir. Mais à quoi pense le Code !

Par malheur, l'enfant réel ne ressemble guère à tous ces portraits de fantaisie : c'est un simple bimane à grosse tète, à bedaine proéminente, à membres grêles, à genoux cagneux, qui lèche les confitures de sa tartine, fourre ses doigts dans sotx nez, et, bien souvent, vu la rigueur de la saison, fai*de sa langue ou de son coude un mouchoir, comm.^ le gamin moyen âge dont il est question dans Notr^" Dame de Paris.

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Un homme d'esprit, nous ne disons pas son nom de peur de lui nuire, à qui une femme demandait s'il aimait les enfants, répondit : — Oh oui I madame, beaucoup, — à huit heures du soir, parce qu'on les couche; ou quand ils sont très méchants, parce, qu'on les emporte K

Quel trouble, quel désordre jettent dans un intérieur ces démons baptisés I Avec eux plus de rêverie, plus de travail, plus de conversation possible. Us choisissent le moment où vous cherchez une rime à oncle pour exécuter la plus stridente fanfare de trompette en fer-blanc ; ils battent du tambour, juste quand vous alliez trouver la solution de votre problème ; ils égratignent vos meubles et prennent, à écouter le bruit que font en tombant les porcelaines de la Chine et du Japon, le même plaisir que les singes, dont ils sont une famille non encore classée. Si vous avez un beau portrait de femme auquel vous teniez beaucoup, ils n'ont rien de plus pressé que d'y dessiner des moustaches avec du cirage ; pour faire une galiote en papier, ils sauront bien, trouver au fond de votre tiroir le titre d'où le gain de votre procès dépend; et, malgré votre surveillance, ils finissent par accrocher une casserole à la queue de votre chat ou de votre épagneul favori. Mais ce né sont là que de faibles inconvénients. Les enfants sont nos espions, nos ennemis, nos dénonciateurs ; ils nous observent d'un œil inquiet, fùrtif et jaloux, ils ne cherchent qu'à nous prendre en faute, ils nous haïssent de toute la haine du domestique pour le maître, du petit pour le grand,

1. Cest à Sainte-Beuve que ce propos était attribué à cette époque. U s'en est défendu depuis dans une lettre adressée eu 1868 à M. Louis Batisbonne. (Voir sa Nouvelle correspondance),

{Note de l'Éditeur,)

de ranimai pour le cornac. Ils nous rendent en trahison, en avanies de toutes sortes, les leçons de grammaire et de civilité puérile et honnête que nous leur faisons subir. Gavarni, ce profond philosophe, a le premier constaté ce penchant dans sa série de dessins, les Enfants ten*ibles, le plus éloquent plaidoyer qu'on ait jamais fait en faveur du célibat. En feuilletant ces tableaux d'une vérité si grande, on se sent des envies de laisser finir le monde ! car ils n'épargnent rien, ces monstres, avec leur candeur sournoise et leur naïveté machiavélique : ils trahissent la mère et l'amant, le père et la maltresse, le domestique et l'ami ; leur cruauté tenace s'en prend à tout. Les secrets du boudoir, du cabinet de toilette et de la cuisine, rien n'est sacré pour eux. Ils découvrent à l'amoureux désenchanté les mensonges cotonneux du corsage de madame ; ils apportent en plein salon le casque à mèche de monsieur. Chaque visiteur apprend par leur entremise le mot désobligeant qui a été dit sur lui. A celui-ci l'enfant terrible demande pourquoi il a des yeux comme des lanternes de cabriolet ; à celui-là pourquoi on n'a pas tiré de feu d'artifice à sa naissance. Que de catastrophes, que de duels, que de séparations ont amenés ces bandits en jaquettes et en pantalons à la matelote, par leurs révélations inattendues, par leurs caquets scélérats î Et le mal qu'ils font, ils en ont la conscience, quoi qu'on en dise ; leur air bête n'est qu'un masque. Les enfants sont féroces par caractère ; ils se plaisent à faire le mal, à plumer des oiseaux vifs, à causer des scènes et.des querelles, car jamais ils ne rapportent une chose indifférente; c'est toujours la phrase dangereuse qu'ils vont redire, tout en se balançant sur les genoux de la victime! Ouf \ quelle tirade, quel dithyrambe I Mais ne

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nous laissons pas aller par réaction à un paradoxe inverse. Certes, les enfants ne sont pas des anges, mais ce ne sont pas non plus des diables. Il n'y a qu'à les débarbouiller souvent et à les fouetter quelquefois pour en faire de petits êtres forts gentils, fort mignons et fort poupins, très dignes d'être trouvés charmants par d'autres même que par leurs mères.

Œuvres choisies de Gavaimi, t.I", juin 1845.

LES ACTBIOES DE PABIS.

Le théâtre est un monde particulier. Il a pour soleil un astre de gaz et de cristal, pour lune un quinquet derrière un transparent, pour forêts des toiles peintes au balai, pour cascades des rouleaux de papier argenté, pour mer un tapis sous lequel s'agitent des gamins, pour tonnerre un lycopodium soufflé à travers une sarbacane, pour population des êtres fardés de plus de couleurs que les Indiens loways, et qui sont bruns, blonds, roux dans la semaine ; — une ligne de feu sépare l'univers réel de cet univers fantastique.

Le public, celui qui paye, se fait sur ce qui se passe au delà de cette traînée flamboyante, qu'on appelle la rampe, les idées les plus bizarres ; car le public est essentiellement sérieux ; il croit à ce qu'il voit, et à ce qu'il entend. — Il a Vïllusion au plus haut degré. Il ne doute pas un instant de la férocité du traître, de la candeur de l'ingénue, de la beauté de la grande coquette ; il pense que la reine de théâtre est encore reine chez elle, et qu'elle

taisîe individuelle, ce n'en sont pas moins des tapageurs remplis de moyens, et chez qui Tinspiration du moment remplace heureusement la science.

Maintenant, surtout en France, toute distinction de costume tend à s'effacer; et pourtant, parmi les jeunes gens, Tétudiant est reconnaissable au premier coup d'oeil, non qu'il ait la redingote de velours noir à brandebourgs, le pantalon gris collant, les bottes à cœur, les cheveux à la Sand, la blague à tabac et la casquette bigarrée aux armes de Prusse ou de Bavière des Burschen d'outre-Rhin ; mais la redingote bourgeoise, le pantalon ordinaire prennent sur lui une tournure toute caractéristique : les parements sont plus renversés, la taille plus fine, le pantalon, où les mains s'enfoncent dans de vastes poches, affecte une ampleur à la Mameluck ou à la Cosaque ; les gilets sont taillés sur le patron de celui que portait feu M. de Robespierre, le jour de la fête de l'Être suprême : cette coupe a pour but de vexer le gouvernement ; car l'étudiant est de l'opposition comme toute âme honnête et qui ne connaît pas la vie.

Les étudiants habitent le quartier latin ; on entend par là, la rue Saint-Jacques et les rues et places adjacentes, à peu près les mêmes endroits où se logeaient au moyen âge les nations de l'Université. Us demeurent dans des garnis qui mériteraient plutôt le nom contraire, et qui ont besoin, pour se justifier, du vers de Béranger :

Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!

car le budget de l'étudiant est assez minime, il varie de douze à quinze cents francs par an. Les Matadores, les Grésus, ont deux mille francs : ce chifire

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