‹ Souvenirs de théatre; d'art et de critiqueChapitre 10 sur 16 · G8 LES BONAPARTE · texte numérisé non relu

G8 LES BONAPARTE

diaires n'est pas un obstacle, la dynastie Napoléonienne assise sur le trône et entourée des acclamations de tout un peuple heureux de sentir palpiter au-dessus de sa tète les ailes d'or des aigles qui l'ont tant de fois conduit à la victoire. Ce retour de Napoléon, que rêvait l'imagination populaire et qui était devenu la légende des hameaux, il l'a réalisé contre toute attente, à la surprise des habiles qui ne croient pas à la poésie ni à la force des noms héroïques. Avec lui, la famille est reparue, se tenant modestement à la place assignée, sur les côtés et les degrés du trône, prête à se dévouer à Napoléon III, comme à Napoléon Ier, où plutôt à la France, dont il est l'incarnation auguste.

Préface de la Galerie Bonaparte, 1 vol. décembre 1864.

LA COLLECTION D'ESPAGiNAC

Jamais le goût des arts n'a été plus développé qu'aujourd'hui. Les toiles des maîtres anciens et modernes sont disputées aux feux des enchères avec un acharnement qui ne recule devant aucun sacrifice, et l'on serait étonné des prix qu'atteignent les chefs-d'œuvre, si un chef-d'œuvre pouvait être trop chèrement payé. Les gens du monde ont compris que le plus noble luxe était celui du beau et que c'est encore le moins ruineux. Un spirituel mahométan disait, après la vente de sa collection, que tout, à Paris, l'avait trompé : les amis, les femmes, le jeu, les courses, tout, excepté les tableaux; mais il faut apporter au choix beaucoup de tact, beaucoup de goût et d'expérience; il faut savoir prendre dans chaque école ce qu'elle a de supérieur , de véritablement beau, d'authentiquement pur, ne pas se laisser influencer par la mode du jour, et deviner les revirements du goût. Naguère, sous l'influence des doctrines de David et de ses imitateurs, les Watteau, les Boucher, les Greuze, les Chardin, les Fragonard, injustement méprisés, se vendaient ou plutôt se donnaient pour des sommes dérisoires. Aujourd'hui, et avec raison, on les couvre de billets de banque, car ce sont des maîtres gracieux, spiri-

tuels, charmants et, malgré leur apparence frivole, d'une originalité profonde ; tout leur appartient : leur goût, leur style, leur dessin, leur couleur et leur touche. Ils sont intimement français. Louis XIV, devant les Téniers, disait : « Otez de là ces magots, » d'un air royalement dédaigneux ; et l'on sait avec quelle passion maintenant on recherche ces magots, passion peut-être trop vive, quoique bien justifiée, qui rend certains amateurs moins sensibles au grand art italien, -i élevé, si noble, si rapproché de l'idéal et qui restera toujours, après l'art grec, la plus sublime expression du génie humain.

Dans le catalogue de la galerie que précèdent ces lignes, parmi les flamands, les espagnols, les français, on remarque de grands noms italiens, et c'est avec plaisir que nous les y voyons. Tout cabinet auquel ils manquent, fut-il peuplé des toiles les plus précieuses, des panneaux les plus délicatement finis des peintres de Flandre et de Hollande, ne présentera qu'une idée incomplète de l'art; la beauté suprême en sera absente.

Le joyau de cette collection est un Ex-voto de Giorgione, ce coloriste d'un ton si chaud, si riche, si intense, que le Titien en fut jaloux et ne l'a pas dépassé. Dans ce cadre, qui n'a guère que les dimensions d*un tableau de chevalet, l'artiste a représenté la Vierge ayant sur les genoux l'enfant Jésus qui, le sourire sur les lèvres, tend sa main mignonne au donataire, pieusement incliné devant lui et accompagné de sa fille. Sujet bien souvent traité, mais toujours neuf sous le pinceau d'un grand maître. Jamais la palette de Venise n'eut des teintes plus ardentes et plus fraîches. Un clair-obscur réchauffé d'ambre et de pourpre, comme s'il reflétait le soleil couchant, baigne les chairs, modelées avec

une suavité et une vaghezza qui étonnent quand on pense que Giorgione était élève de J. Bellin, le maître naïf et pur dont les contours gardent encore quelque chose delà sécheresse gothique. La scène se passe dans un paysage aux tons bleuâtres et verdissants, qui l'ait admirablement valoir les carnations. La Vierge a déjà ce type de beauté robuste qu'on retrouvera plus tard amplement développé dans Y Assomption du Titien. Elle n'a rien gardé des vierges souffreteuses du moyen âge, et ses draperies s'arrangent avec la plus noble largeur. L'enfant Jésus est charmant, et le donataire, sous le déguisement de son saint patronymique, a la fierté d'un Magnifique de Venise. Le hâle fauve de Giorgione met comme un vernis de soleil à cette peinture de l'exécution la plus tendre et la plus floue, qui reste ferme en étant suave.

Vénus irritée contre V Amour, de Paul Véronèse , pourrait se prendre, au premier coup d'œil, pour une belle dame vénitienne grondant son fils. Le peintre des quatre grands Festins ne se piquait pas d'une couleur locale bien exacte, et il travestissait volontiers la mythologie et l'histoire à la mode de son temps; non pas qu'il l'ignorât, mais il préférait représenter ce qu'il avait sous les yeux en le revêtant de la noble forme et du beau coloris qui le distinguent. Aussi, bien que cette Vénus ne ressemble guère à l'Aphrodite grecque née de l'écume marine, elle n'en est pas moins une superbe femme aux opulents cheveux roux, à la figure charmante, aux bras d'une robustesse délicate, habillée de soie et de brocart sur un patron qu'on retrouverait dans le recueil des costumes de Vecellio. Son type rappelle , un peu idéalisé, celui de la femme de Paul Véronèse qu'il a placée dans le tableau des Pèlerins d'Em-

maùs. L'Amour, moitié souriant, qui semble demander grâce avec une arrière-pensée mutine, pourrait bien avoir eu pour modèle un des enfants du peintre, qu'il aimait à faire jouer dans ses compositions avec quelque cbien favori. Il est si joli qu'il n'y avait pas grand'chose à faire pour le métamorphoser en Amour. Cette toile, de la couleur argentée et blonde particulière à Paul Véronèse, est de la plus parfaite conservation, et le temps n'en a altéré en rien l'harmonie.

Signalons aussi un beau Portrait d'homme du même maître.

Le portrait du doge Andréa Gritti,de Titien, grandeur demi-nature, est à la fois une belle chose et une chose curieuse. Gritti a son costume de cérémonie, comme s'il allait, du haut du Bucen taure, épouser l'Adriatique; il porte la simarre en toile d'or et la corne dogale sortant d'un cercle de pierreries, ce qui, joint à son teint hàlé et comme brûlé par le feu des passions politiques, lui donne un air de ressemblance avec certaines idoles d'Asie. L'éclat fauve des ors et le scintillement des pierres sont rendus avec une merveilleuse intensité de couleur.

Sous ce titre un peu cherché : les Charmes et 1rs Satiétés de /'Amour, Gorrège a peint de son pinceau moelleux, fondu, qui semble dégager les corps de l'ombre et les amener à la lumière, deux beaux enfants nus, une fillette et un jeune garçon, dont l'un semble entraîner l'autre qui le suit comme à regret et voudrait bien retourner en arrière. La première est fraîche, souriante, comme illuminée d'illusions, d'espérances: elle tient un bouquet de roses. Le second, pâle, défait, la bouche arquée par une moue dédaigneuse , exprime l'ennui et le désenchantement; il secoue une touffe de pavots. Peut-être tout cela est-

il bien ingénieux etfaut-il n'y voir que deux enfants, l'un joyeux, l'autre boudeur, dont le contraste suffît pour former un délicieux tableau. On sait avec quelle grâce, quelle séduction et quel charme Corrège savait peindre l'enfance, cet âge si difficile à rendre avec ses formes indécises, ses rondeurs, ses mollesses, ses plis de chair, ses fossettes, ses joues rebondies, ses grands yeux étonnés et ses cheveux follets dont les petites boucles frisent dans la lumière. Les enfants Jésus, les anges, les petits génies, les amours, les bambins, sont toujours caressés par Corrège de sa touche la plus suave et la plus tendre, et dans cette jolie composition se retrouvent toutes les qualités du grand maître de Parme.

Gesare da Sesto figure dans cette collection avec un groupe de deux enfants, comme Corrège. Ce sont les fils du Cygne et de Léda, Castor et Pollux, sortis de l'œuf maternel chacun avec une sœur: Castor avec Hélène, Pollux avec Clytemnestre. Ici le dessin est plus arrêté et rappelle la manière de Léonard de Vinci, seulement le coloris est plus clairet le modelé obtenu par des demi-teintes moins rembrunies. On ne saurait trop louer la grâce délicate de ces enfants divins. Bernazzano, collaborateur du peintre, leur a donné pour fond un agréable paysage égayé de fleurettes et d'oiseaux.

La Visite de la Vierge et de V enfant Jésus à sainte Elisabeth du Parmeginiano est un tableau de petite dimension, mais de grande valeur, à nos yeux du moins. Ce maître charmant, espèce de Marivaux du Corrège, qui raffine la grâce, allonge l'élégance, donne de l'esprit au charme, nous a toujours beaucoup séduit. On sent bien qu'il outrepasse un peu l'agrément et tombe dans la manière, mais il est si fin, si svelte, si distingué, si aristocratique qu'on

lui pardonne. Quand il plait, il ne plait pas médiocrement.

Primatice, le décorateur de Fontainebleau, le dessinateur aux longues tournures florentines, est aussi, dans son genre, un maniériste de grand talent. Il est représenté, dans la collection, par un portrait en pied de Diane de Poitiers, l'idéal de la Renaissance, que le marbre de Jean Goujon a divinisé sous le transparent symbole de l'antique chasseresse. Ici Diane a renoncé à son croissant et se présente sous l'aspect et les attributs de Flore. Des amours et des petits génies lui offrent des fleurs. La scène a pour fond le portique du château d'Anet.

Mentionnons encore pour en finir avec l'école italienne, la Vierge et l'enfant Jésus de Francia, la Femme adultère de Sébastien del Piombo, un beau Portrait d'homme du Pontorme, et la Parabole du diable semant de l'ivraie pendant le sommeil des travailleurs, morceau d'un tel mérite que Géricault en a fait une superbe copie qui se trouve dans la même galerie à coté de l'original, après avoir longtemps appartenu à Eugène Delacroix.

Mais il n\ a pas que des Italiens dans cette galerie. Voici un magnifique portrait en pied de Philippe de Champagne, représentant Armand Duplessis, duc de Richelieu, cardinal ministre. Le cardinal se lient debout, décoré de ses ordres, avec sa robe rouge et son rochet de dentelles, au milieu d'un riche fond d'architecture. Sa physionomie hautaine et une, son œil perçant, sa moustache de chatretroussée au-dessus de la lèvre, sa royale mêlée de poils gris, ses tempe.-- qui s'argentenf rappellent les traits bien connus du ministre de Louis XIII, mais avec une intensité de vie, une affirmation de vérité, et, comme on dirait aujourd'hui, un réalisme bien rare

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dans les portraits de grands personnages, dont on reproduit plutôt le type officiel que l'expression intime. On dirait que le cardinal a donné au peintre de nombreuses séances. Les mains maigres, blanches et veinées, sont vivantes et pour ainsi dire personnelles. On sent qu'elles n'ont pas été faites de pratique ou d'après un modèle vulgaire, comme cela a lieu trop souvent.

De Philippe de Champagne, nous passons à Murillo, dont nous avons à signaler un petit chefd'œuvre : Saint Thomas de Villa-Nueva distribuant des aumônes, esquisse terminée, ou, pour parler plus juste, tableau parfait, d'une couleur à la fois vigoureuse et fraîche, et d'un spiritualisme réaliste que seul posséda le grand peintre espagnol. Le saint animé d'une ferveur céleste, répand sa charité suides mendiants, des malades, des infirmes, des nécessiteux qui se pressent familièrement autour de lui, sûrs qu'aucun d'eux ne sera rebuté, quelque hideux que soit son ulcère, quelque sordide que soit son haillon. Thomas de Villa-Nueva, debout sur un perron, domine ce groupe fourmillant, et la composition pyramide d'une façon pittoresque. Tous les voyageurs admirent à Séville le grand tableau dont celui-ci est la première pensée ou plutôt la réduction. Si Claude Lorrain est le peintre ordinaire du soleil, Van-der-Neer est celui de la lune; la nuit lui appartient, il y règne en maître, elle n'a pas d'ombre ni de mystère qu'il ne sache pénétrer. N'est-ce pas une chose singulière que la nuit> dans laquelle notre globe baigne pendant tant d'heures^ ait été si rarement reproduite? Elle a pourtant ses beautés, ses effets pittoresques, ses magies et ses séductions. On connaît bien des tableaux de Van-der-Neer, mais il en est peu qu'on puisse comparer pour l'im-

portance, la vérité et la perfection, à celui de la collection de M. le comte d'Espagnac. Dans un cadre beaucoup plus vaste que ceux où il se renferme habituellement, ("artiste a représenté avec un art merveilleux un site de Hollande, le bord d'un canal ou d'un étang : de grands arbres montent dans l'air brun de la nuit, découpant leurs feuillages sombres et leurs rameaux noirs sur un ciel où, parmi de grands bancs de nuages, dans une trouée de bleu profond, s'arrondit une large lune jetant ses pâles reflets sur les vapeurs, les feuillages et les eaux qu'elle écaille, çà et là, de paillettes d'argent; des oiseaux aquatiques sillonnent le miroir sombre de l'étang, et semblent vouloir gagner l'autre rive. On ne saurait trop louer l'art avec lequel le peintre a exprimé la fraîcheur, le calme et le repos de la nuit, et comme il a su conserver les rapports de valeur entre les objets dépouillés de leur coloration par l'absence de lumière; une vague clarté grisâtre circule entre les masses et leur donne leur perspective. En regardant ce tableau le vers de Virgile,

... per arnica silentia Iuds,

vous revient en mémoire. Un tel chef-d'œuvre est digne d'un musée ou d'une galerie princière. La Hollande, certes , dans ses précieux cabinets, ne contient pas de Van-der-Neer plus parfait.

Un autre beau tableau qu'il serait regrettable de passer sous silence, c'est un paysage de Jean Looten, qu'on a peine à ne pas baptiser Hobbema, tant les arbres y sont dessinés avec vigueur et découpent hardiment leur feuillage détaillé et troué de lumière sur un fond de ciel clair et sur un lointain vaporeux qui se perd à l'horizon. De spirituelles

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figures de cavaliers et de chasseurs animent cette entrée de forêt, où miroitent des flaques d'eau qui mettent de la clarté dans les tons sombres des premiers plans.

Rubens est admirablement représenté dans celte collection par une superbe esquisse de son grand tableau du Martyre de saint Liévin. On connaît cette composition si pleine de mouvement , de furie et de férocité : des satellites à formes herculéennes maintiennent dans une pose demi-renversée le saint à qui des bourreaux arrachent la langue avec des tenailles. Le grand peintre d'Anvers n'a pas reculé devant ces détails atroces du supplice; mais sa couleur splendide en voile l'horreur ; la vie éclate dans cette scène de mort avec une force, une exubérance et un luxe qui font tout oublier. Tout vibre, tout palpite, les lignes remuent, les couleurs flamboient, et Ion croirait voir la scène à travers le léger tremblement de l'atmosphère. Cette esquisse peinte d'une main hardie, dans la hâte fiévreuse du premier jet, avec des couleurs étendues d'huile et transparentes comme les préparations de Rubens, laisse en plusieurs endroits deviner sous ses couches légères le dessin du sujet indiqué au crayon, puis repris à la plume. Des touches de pâte lumineuse, posées avec la certitude souveraine du grand maître, produisent un effet auquel le fini le plus extrême ne pourrait rien ajouter. La pensée de l'artiste est là tout entière.

Citons encore un portrait, vu jusqu'aux genoux, d'Érasme, le sage auteur de Y Éloge de la Folie, par Hans Holbein, peint avec cette religion de la vérité et cette science profonde qui se cache sous l'apparence d'un faire minutieux et naïf, qui atteint l'effet sans le chercher, et pénètre, â travers l'homme

extérieur, l'âme même du personnage. Quand on voit un portrait de Holbein, il semble qu'on en ait connu le modèle, tant l'artiste sait y imprimer une inoubliable personnalité.

Mentionnons aussi un Sain/ Bruno d'Eustache Lesueur, le Zurbaran des Cbartreux. Le saint se livre à la prière avec une ferveur et une onction que rame religieuse de Lesueur était seule capable de rendre si profondément; pendant que le saint implore les grâces du ciel, une procession de moines au froc blanc défile dans le paysage et cherche dans cet âpre site l'endroit où doit se fonder la Chartreuse.

Une toile bien curieuse, c'est le Portrait de Lantara, par Chardin. On sait que Lantara, ce charmant et naïf paysagiste, qui savait si bien peindre les vues des environs de Paris, les bords de la Marne, les petits coteaux boisés, les étangs avec leurs légères brumes, et toute cette nature familière et modérée, comme dirait Sainte-Beuve, des environs delà grande ville, avait un goût très prononcé pour la dive bouteille et ne dédaignait pas le petit vin que les cabarets de banlieue versent dans leurs verres à côtes.

Chardin l'a représenté de grandeur naturelle dans son habit de droguet, goûtant d'un vin qui lui fait faire la grimace; son expérience de buveur lui dit que ce nectar un peu louche ne sera pas de garde. Rien de plus franc, de plus jovial et de plus vivant. Chardin , parmi l'art si joliment maniéré du dixhuitième siècle, avait su rester naturel, un peu rustique même, à la façon des bons Flamands.

L'enthousiasme de Diderot pour ce peintre si simple et si vrai, qui dut paraître excessif aux admirateurs de Boucher, de Fragonard et de tous les

petits maîtres français à la mode alors, nous semble aujourd'hui tout naturel, et les moindres morceaux de sa main se recherchent avec amour.

La Famille malheureuse de Prudhon est une note rare dans l'œuvre du peintre qui traita de préférence les sujets de grâce et de volupté, répandant sur les marbres antiques le clair-obscur de Corrége. Ici, il peint dans toute sa nudité une pauvre mansarde où le chef de la famille malheureuse, entouré de ses enfants en pleurs, expire dans un mauvais fauteuil, les genoux enveloppés d'un lambeau de couverture. Cette œuvre de mélancolie et de tristesse fut une des dernières productions du peintre qui, peu de, temps après, termina par le suicide une vie désormais insupportable , sans avoir eu le pressentiment de la gloire posthume qui vint argenter sa tombe comme un rayon de lune.

Recommandons aussi une très belle esquisse de la Vengeance divine.

C'est un charmant tableau que le Triomphe de l'Hymen, de Greuze, peint pour le comte d'Artois. L'artiste y a mis sa grâce séduisante et sa tendresse de sentiment. Une troupe d'amours enlève de la maison paternelle une jeune fille qui résiste bien mollement à ses ravisseurs; avec sa maîtresse, lacolomhe favorite quitte le logis, et sur le seuil, la mère abandonnée pour l'époux, sanglote et répand des larmes.

Après Greuze, nous trouvons un superbe Portrait, d 'enfant par madame Vigée-Lebrun, d'une couleur claire, lumineuse et vivace comme la fraîcheur du jeune âge. La veste à la matelote, d'un rouge vif, est peinte avec une audace et une franchise de ton que nos prudents coloristes aux harmonies grises, à la palette neutre, n'oseraient pas risquer aujourd'hui.

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Terminons par un chef-d'œuvre : un petit groupe en marbre de Houdon. Si l'artiste a merveilleusement exprimé dans sa statue de Voltaire la sénilité et la décrépitude vivifiées par une étincelle d'esprit, il n'excelle pas moins à rendre les grâces de l'enfance. Deux amours luttent ensemble ; l'un, le front ceint d'un bandeau qui presse sa chevelure, avec une écharpe de roses en bandoulière, tâche d'écraser du pied un cœur brûlant jeté à terre; l'autre ému de pitié tâche d'empêcher cette action cruelle et repousse son compagnon qu'il tient enlacé de ses bras, mais le pauvre cœur est en grand péril. On pourrait voir dans ces deux enfants Y Amour et le Caprice. Ce qu'il y a de certain, c'est que jamais le marbre n'a été attendri par un ciseau plus souple, plus caressant et plus gracieux; il y a sur cette dure matière comme une fleur de vie, comme un velouté de pastel.

Préface du Catalogue de la vente, 8 Mai 1868.

Voici une vente qui ne ressemble à aucune autre ; elle n'a pas ce caractère défini des exhibitions ordinaires de l'hôtel Drouot. Est-elle faite par un riche amateur qui se défait de sa galerie dont il est fatigué et que remplace désormais une autre fantaisie ? Évidemment non. On n'y trouve pas de ces tableaux célèbres des anciens maîtres, accompagnés de leurs généalogies et de leurs preuves de noblesse ; ni de ces toiles modernes naguère peu payées et dont la valeur, par une tardive justice , monte aujourd'hui à des chiffres énormes. Vient-elle d'un peintre, d'un sculpteur où d'un architecte? Cela est difficile à dire, car les éléments qui la composent pourraient désigner également l'une ou l'autre de ces trois professions.

Le mystère s'explique par ce fait que l'artiste qui se sépare de ces choses belles et curieuses, pour jouir d'un repos bien mérité, a parcouru longtemps une triple carrière. Dans notre temps de spécialités de plus en plus rétrécies, où chaque art, chaque science , chaque métier se subdivise à l'infini, M. Jollivet, comme les grands maîtres de la Renaissance, a cru à l'unité de l'art. 11 a pensé que l'in-

telJigence ne devait pas se laisser circonscrire dans ces limites étroites, et que le même sens qui servait à comprendre la forme en elle-même, pouvait servir à l'exprimer par des moyens divers. C'était la doctrine du seizième siècle. Léonard de A'inci. Michel- Ange, Raphaël, sans parler de leurs prédécesseurs moins illustres, laissaient la brosse du peintre pour le ciseau du sculpteur où la règle de l'architecte. On ne trouvait pas étrange que ces grands hommes fussent aussi habiles à rendre la beauté sur la toile que dans le marbre. La main qui avait peint le Jugement dernier et le plafond de laSixtine, pouvait, sans exciter de défiance, élever jusqu'au ciel la coupole de Saint-Pierre et poser le Panthéon sur le toit de l'énorme église. Cela semblait naturel. De ce qu'un maitre avait du génie dans un art, on ne concluait pas qu'il dût être dénué de talent dans un art voisin. On permettait à ces riches natures des excursions sur tous les domaines. Ces multiples artistes étaient en outre poètes, ingénieurs, inventeurs. L'orfèvre Benvenuto faisait le Persée de la Loggia dei Lanzi à Florence, et la Nymphe chasseresse à Fontainebleau, et il écrivait se> Mémoires, qui sont un chef-d'œuvre. Toutes ces branches de l'art, poussées du même tronc, formaient des arbres d'une incomparable vigueur, dont l'ombre s'allonge encore sur nous.

Xous n'avons nullement l'intention d'établir entre 31. Jollivet et ces maîtres souverains du seizième siècle une comparaison dont sa modestie souffrirait la première, mais nous voulons seulement constater une ouverture d'esprit, une variété d'aptitudes analogues. Ce qu'il a d'abord, et le plus sérieusement étudié, c'est la peinture; mais cette connaissance acquise, il ne s'y est pas borné. Il ne s'est pas obsti-

Dénient enfermé dans son atelier enface de son modèle, quoiqu'il ait beaucoup et longtemps dessiné d'après nature et scruté dans toutes ses attitudes cette noble forme humaine qui est la matière même de l'idéal et en dehors de laquelle on ne saurait concevoir le beau. De nombreuses figures au crayon, de savantes études peintes témoignent chez lui d'un labeur assidu et d'une conscience qui ne se satisfait pas aisément. Il s'est assimilé à un haut degré la technique de son art; mais sa curiosité a porté ses regards au delà, plus loin, dans d'autres directions. Très instruit, érudit même, l'archéologie l'a séduit par les cùtés qui se rattachent à la plastique, et aussi par les questions de science pure. Frappé comme coloriste des beautés de l'architecture potychrome, il ne s'est pas contenté d'une admiration stérile, et ne s'est pas représenté par l'imagination seule, où d'après les planches de M. Hittorf, l'effet charmant que devaient produire des temples grecs colorés de teintes brillantes se découpant sur la sérénité du ciel attique. Un voyage dans les maisons exhumées de Pompéi ne lui a pas suffi, et il ne s'en est pas rapporté à M. Yiollet-le-Duc sur la peinture intérieure des cathédrales ; il a bâti son rêve de ses mains et il l'habite. Si vous passez par hasard, cité Malesherbes, une paisible oasis qui s'ouvre dans la rue de Laval, presque vis-à-vis cette délicieuse façade où Lechesne a sculpté autour d'une fenêtre d'atelier la vie et la mort de l'oiseau, un poème de pierre qu'on ne se lasserait pas d'admirer s'il décorait un palais de la Renaissance en Italie où en Espagne, vous remarquerez assurément une maison charmante, d'un goût original et nouveau, qui brille comme un bouquet de couleurs entre les façades grises qui l'avoisinent. C'est le petit palais poly-

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chrome que M. Jollivet s'est construit, pour son plaisir d"abord, et ensuite pour démontrer par un exemple la vérité de sa doctrine. Les Français ne sont pas naturellement coloristes. Le gris en toutes choses est leur nuance favorite ; habitués aux tons froids de la pierre, ils redoutent dans l'architecture les teintes variées des marbres dont les Italiens font un si heureux usage ; la couleur, pour tout dire, leur semble de mauvais goût, comme si dans la nature elle n'était pas toujours unie à la forme, et ils préfèrent, au risque de beaucoup d'ennui , une teinte abstraite et neutre, qui laisse prédominer la ligne. Dernièrement, quelques sobres essais de coloration, résultant de la diversité même des matériaux, dans la façade de l'Opéra de M. Charles Garnier; ont soulevé d'assez vives discussions. On a pris pour du mauvais goût moderne, ce qui était, au contraire, du plus pur goût antique.

M. Jollivet est allé plus loin, et il a franchement appliqué la peinture à l'architecture. Mais comme il avait pu voir à Venise et à Vérone, climats cependant moins destructeurs que le nôtre, les fresques de Giorgione, de Titien, de Tintoret, s'évanouir comme des ombres sur les façades des maisons et des palais, il chercha une peinture qui pût résister au soleil, à la pluie, au vent, à la gelée, à la neige, qui alternent si aimablement dans les pays tempérés. La peinture sur lave, au moyen de couleurs vitrifiables sous l'action du feu, offre l'inaltérable solidité de l'émail et on peut la dire éternelle, si un pareil mot a le droit de s'appliquer à un produit humain. M, Jollivet n'a nullement la prétention d'avoir inventé la peinture sur lave; il l'a reçue avec une palette toute chargée de couleurs inaltérables ; mais il en a poursuivi l'application avec une curieuse

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sagacité et une grande habileté pratique. D'élégants panneaux, des frises, des médaillons encadrés de fins ornements et contenant des figures, des fleurs, des fruits, des arabesques dans le goût des peintures du Vatican et de la Farnésine, décorent la façade de sa maison et lui donnent un air de vie, de richesse et de fraîcheur auquel nos murailles, froidement grisâtres ne nous ont pas accoutumés. Rien n'est plus charmant que ce jeu de couleurs, égayant les divisions tracées par l'architecture, et en remplissant avec bonheur les vides nécessaires. Il serait pédant d'éveiller à propos d'une simple maison d'artiste les souvenirs polychromes de l'Egypte , de Ninive, de la Perse, de la Grèce et de bien d'autres lieux, pour justifier une hardiesse qui paraît si neuve et qui est pourtant si ancienne ; mais on peut alléguer que l'usage de bâtir des monuments tout à fait incolores ne remonte guère à plus de trois ou quatre siècles.

M. Jollivet, après cet essai si bien réussi, a été séduit par la peinture sur lave, pour laquelle, sans sans chimère aucune, il entrevoyait le plus bel avenir et de nombreuses applications. Dans la décoration extérieure et intérieure des monuments, des palais, des églises, la peinture sur lave devrait remplacer la peinture murale, à la fresque, à l'huile où à la cire, qui s'altère si vite, surtout dans nos climats humides. On peut obtenir des plaques de lave d'une grandeur considérable et dont quelquesunes, habilement réunies, formeraient le champ du plus vaste tableau. La pratique en est beaucoup plus facile et plus certaine que celle de la fresque ou de la cire. Un peintre de moyenne force n'aurait besoin que de quelques jours pour s'en assimiler les procèdes et en pénétrer tous les secrets. Sa palette offre

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une gamme de Ions très étendue, qui permet de

s'élever de la grisaille presque à l'intense coloration du vitrail. A chaque nouvelle cuisson on peut retoucher, glacer, accentuer, modifier l'action du feu et arriver si l'on veut, à l'extrême précision du fini, à moins qu'on ne préfère remplir de teintes plates un grand trait hien arrêté et modeler par des hachures. La lave accepte tout, et boit par ses pores la couleur vitrifiée, qui fait corps avec elle et s'y attache d'une façon indestructible ; l'acier même ne la rayerait pas. Derrière la large dalle cuite au feu des volcans, le mur rongé par le salpêtre tombe en poussière, croule en ruines, il n'importe, la peinture s'enlève comme un tableau accroché à une muraille et se place à un autre endroit jusqu'à ce qu'on ait réparé l'édifice. Si le procédé de la peinture sur lave avait été connu et pratiqué au temps de la Renaissance, nous aurions la Cène de Léonard de Vinci dans sa vierge intégrité, aussi fraîche, aussi pure que si le dernier coup de pinceau du maître venait d'y sécher, et telle encore elle serait dans mille ans, dans deux mille ans, car la lime du temps s'use et se brise sur cet émail inattaquable. Raphaël garderait toujours sa perfection harmonieuse sur les murs des Stanze et des Loges, et il suffirait d'une éponge pour essuyer la fumée des cierges qui rend presqu 'invisible le Jugement dernier de Michel-Ange.

Une occasion sembla se présenter d'utiliser en grand la peinture sur lave. La décoration extérieure du porche de Saint- Vineent-de-Paul fut confiée à M. Jollivet. Il peignit dans de vastes panneaux, qui devaient encadrer la porte, les principales scènes de la Genèse, découpant sur fond d'or les verdures du paradis. Mais ce qu'on admire dans le Narthex de

Saint-Marc, où l'or de sequin étincelle d'un éclat fauve sous les cubes de cristal et entoure comme une auréole les figures des saints et des apôtres, parut bizarre à Paris, et d'une richesse qui contrastait d'une façon trop heurtée avec la nudité habituelle des monuments. On ne conserva de cette décoration que le sujet qui se trouve au-dessus de la porte. Si ce remarquable travail de peinture sur lave eût décoré une chapelle intérieure, il n'eût pas contrarié la routine si puissante en France, où toute nouveauté, fût-elle excellente et parfaitement pratique, est sûre d'être mal accueillie. Les mandarins du Céleste Empire ne repoussent pas plus obstinément tout ce qui s'éloigne des rites. Une conviction sincère et basée sur une étude approfondie ne se décourage pas aisément, et M. Jollivet se fit en quelque sorte l'apôtre de la peinture sur lave. Il est regrettable que sa propagande n'ait pas conquis plus de prosélytes; car les artistes se sont ainsi privés, pour éviter quelques jours d'apprentissage, du moyen de rendre leurs œuvres éternelles, et de passer à la postérité la plus reculée avec tout le charme et toute la fraîcheur de leur coloris.

Les esquisses, les cartons très arrêtés, les compositions peintes par lesquelles se préparait le peintre à l'exécution sur lave, font partie de la vente. On y retrouvera toute l'histoire d'Adam et Eve, dont nous avons parlé tout à l'heure, et qui devait figurer sous le portique de Saint-Vincent-de-Paul. Tout ces travaux préalables sont faits avec un soin extrême, car M. Jollivet ne se met à l'œuvre que lorsqu'il est sur de son fait ; l'exécution, bien renseignée, y gagne en liberté et en certitude. Sont comprises aussi dans le catalogue les peintures , études , dessins et copies du maître : Christophe Colomb, la mort de

Philippe II roi d'Espagne , Y Intérieur d'une forge, une Halte de Bohémiens, Y Installation de la magistrature ; des études peintes d'après nature; des cartons coloriés pour les vitraux de Saint-Godard, où M. Jollivet s'est admirablement approprié le style des anciens peintres verriers. Parmi les dessins, on peut citer un dessin réhaussé de pastel, calqué sur la Sainte-Famille du Gorrège, et qui reproduit avec un rare bonheur la suavité de l'original ; des croquis d'après nature très intéressants; des portraits d'artistes, de magistrats, d'une grande franchise de crayon ; des projets, des compositions qui témoignent d'une imagination variée et féconde, sachant mêler le sérieux du style à la grâce ornementale. Vous seriez bien étonné si la peinture sur lave ne figurait pas dans cette rapide énumération. En effet, voici un Évangéliste de la plus" grande tournure ; un fragment d'un tableau de M. Jollivet dont on a gardé le souvenir, le Massacre des Innocents, dont le plus beau groupe a passé de la toile périssable sur la plaque indestructible ; un Portrait de la reine Victoria et du prince Albert, réunis dans le même cadre. Puis un grand nombre de compositions et de cartons pour les panneaux d'une maison où plutôt d'un palazzino, comme disent les Italiens, bâti par M. Jollivet à Deauville, cette création de M. le duc de Morny: allégories, enfants, petits génies, guirlandes de fruits et de fleurs dont le vif coloris doit produire sur place le plus charmant effet. Pour cette maison, dont il a tracé les plans, M. Jollivet, qui ne se contente pas d'être peintre et architecte, a modelé les ornements des chapiteaux composites, des fûts de colonnes losanges, des mascarons, des cartouches, des figurines, et même une délicieuse cheminée de marbre blanc. Pour rendre son

édifice complet, il n'a eu besoin de personne; il l'a dessiné, peint et sculpté. Au besoin, il en ferait la monographie avec un vrai talent d'écrivain. Nous insistons sur ce caractère multiple, qui est l'originalité de l'artiste et qu'on retrouve partout chez lui, dans sa vie, dans ses habitations et dans ses œuvres.

La même diversité ondoyante et voyageuse se fait remarquer dans les objets d'art, les curiosités et les bibelots, comme on dit en style de bric-à-brac, qu'il a réunis et qui meublent cette maison si intéressante par elle-même. A côté de terres cuites antiques, d'antéfixes et de statuettes comme on en voit au musée Gampana, on rencontre des bahuts, des dressoirs de la Renaissance finement sculptés et historiés de figurines élégantes, des stalles et des bancs du douzième, du treizième et du quatorzième siècles, aux panneaux précieusement découpés, quisemblent sortir d'une cathédrale ou d'uneabbaye; desarmuresanciennes et modernes ; un poignard persan au manche et au fourreau émaillés, d'une fabrication intéressante ; des lustres hollandais à boule et à branches de cuivre jaune, rappelant celui qui figure dans le tableau de la Femme hydropique de Gérard Dow; des plats en cuivre gravé de style arabe ; des vitraux suisses avec leurs figures de lansquenets aux bizarres costumes, aux lambrequins extravagants, et leurs armoiries peintes de vives couleurs ; une petite collection de verres anciens ; des panneaux de vieux laque noir et or et de laque de Goromandel, où sur fond d'or se dessine avec un très faible relief, une chasse aux personnages brillamment coloriés, dont les têtes, nettementrendues, laissent voir la différence du type chinois et du type tartare ; des vases du Japon bleu et or, de fabrication ancienne et rare ;

des cornets, des vases carrés sur leur monture de bronze ou de bois d'aigle, des porcelaines de Chine, un service du Japon très complet, un paravent de sept feuilles couvert de curieuses peintures, des chaises Louis XIII à pieds tors avec leurs dossiers de cuir, de vieilles étoffes magnifiques, damas, lampas, brocatelles dont les plis se cassent si bien autour d'une colonne pour servir de fond à un portrait de Paul Véronèse ou de Van Dyck ; des tableaux anciens, un Intérieur d'Église de Peter Neef, des compositions et des études peintes de l'école Van Loo; un cadre de miniature du commencement du seizième siècle, et mille autres menus objets trop longs à décrire. Ajoutez à cela des gravures, de grands ouvrages sur la polychromie, des vitraux chromolithographies, des livres d'archéologie, des descriptions avec planches de l'abbaye de Jumièges et autres édifices historiques, le musée de Madrid, les œuvres de Delaroche photographiées, des aquarelles, des lavis d'architecture, des dessins coloriés de la maison de Deau ville, et tout ce fatras pittoresque qu'un docteur Faust entasse dans son cabinet où son atelier.

Nous n'avions donc pas tort de dire, en commençant cette notice, que la vente de M. Jollivet ne ressemble à aucune autre. Il s'y trouve de tout, et c'est le résumé d'une vie qui ne s'est pas renfermée dans ce cercle de la spécialité d'où si peu d'artistes sortent aujourd'hui, quelque attrayantes que soient les séductions qui essayent de les attirer hors de cette limite que franchissaient jadis les génies aventureux.

Préface du Catalogue de la vente. 11-14 mai 1868.

Pour les tableaux qui composent cette vente, il n'est pas besoin de se livrer à des recherches de provenance souvent laborieuses et discutables. Il en est qu'on se souvient encore d'avoir vu sur le chevalet même de l'artiste. C'est un bouquet choisi parmi les plus charmantes fleurs de la peinture moderne. Si c'est une noble passion d'assembler à grands frais les chefs-d'œuvre du passé et de demander aux Écoles anciennes les rares tableaux de maîtres échappés aux musées, aux palais, aux églises et aux grandes galeries, c'est un goût intelligent de distinguer, à mesure qu'ils se produisent, les ouvrages des peintres contemporains, d'y démêler les qualités que la postérité y reconnaîtra, d'apprécier des talents et des noms dont la gloire est en train de s'établir, exaltée par les uns, critiquée parles autres; de foi-mer son jugement soi-même au lieu d'accepter des réputations toutes faites léguées de siècle en siècle, et d'encourager la génération d'artistes avec laquelle on vit. Hélas ! de ces peintres que nous appelions tout à l'heure contemporains, mot qui n'est vrai qu'un instant, combien ont déjà disparu! Cette collection, qui date d'hier, et dont le plus vieux tableau compte quarante ans à peine, peut citer déjà

bien de? morts illustres : Géricault, Léopold Robert, Delacroix, Plandrin, Troyon, Rousseau, Bellangé. La tombe leur a donné la consécration, ils sont à leur tour des maîtres incontestés, des anciens bientôt, et leurs œuvres vont rejoindre au Louvre les tableaux des grands artistes d'autrefois qu'ils ont tant admirés et étudiés.

En réunissant dans son cabinet les œuvres des peintres vivants, on a l'avantage d'une certitude absolue, d'une intégrité parfaite. Pas de signature douteuse; on a vu, pour ainsi dire, la main de l'artiste la tracer au coin de son panneau ou de sa toile, que le cachet du talent ou la griffe du génie suffirait à désigner. Les fumées du temps n'ont pas étendu leurs voiles sur les couleurs ; les tons ne se sont pas éteints ou carbonisés. Les variations de l'atmosphère, les fatigues des siècles n'ont pas usé ces délicatesses de la dernière touche, qui sont comme la fleur de la peinture. L'œuvre garde le jeune éclat, la juste harmonie et la fraîcheur vivace qu'elle avait sur le chevalet; l'artiste y est tout entier.

Nous commencerons cette rapide revue par ceux dont l'œuvre est désormais fermée et qui ont pour toujours laissé tomber la palette et le pinceau. Un Decamps de la plus haute importance attire l'œil tout d'abord. C'est un grand paysage d'Asie-Mineure d'un éclat de lumière prodigieux. Dans le ciel d'un bleu intense, flottent quelques nuages d'un blanc d'argent qui ressemblent à des éclats de marbre. Le soleil tombe d'aplomb sur une plaine déchirée de quelques crevasses crayeuses et recouverte d'un gazon brûlé, fauve comme une peau de lion; une ligne azurée de mer, rafraîchit un peu cette aridité brûlante et borne la plaine à l'horizon. Sur le devant, des roches, des térébinthes, des cyprès au feuillage

noir et métallique comme les verdures des pays chauds, bordent une route où cheminent des Arabes syriens à pied ou montés sur leurs chameaux, dont les raccourcis présentent ces profils bizarres et déhanchés que Decamps savait si bien rendre; leurs costumes pittoresques sèment de taches brillantes les tons rôtis de la campagne. Quelle solidité de pâte, qu'elle intensité de couleur, qu'elle vive compréhension de l'Orient! La sueur vous perle sur le front devant ce tableau, d'où semble sortir comme une haleine de fournaise.

Le Chien blessé est une merveilleuse étude brossée en pleine pâte avec une hardiesse et une furie d'exécution extraordinaires, d'un ton superbe et d'une touche pleine de fierté. Le fond se compose d'une pente de ravin ou d'un revers de fossé , mélange de pierres et de broussailles comme Decamps seul sait les faire.

Le Piège à alouettes appartient à cette première manière du peintre, limpide encore où l'huile prend parfois des transparences d'aquarelle. Les petits miroirs du piège scintillent, les chasseurs ajustent, et les oiseaux, éblouis de ce perfide éclat, tombent sous les coups de fusil. C'est un charmant tableau, fait avant le voyage d'Orient, et qui a comme un reflet de couleur anglaise. La lithographie l'a popularisé.

C'est une note rare dans l'œuvre de Delacroix, que celle donnée par le tableau des Baigneuses : Delacroix a la puissance, la passion, le mouvement, le drame. Il émeut, il étonne, il domine. Il est pathétique et terrible. Il joue avec l'ombre et la lumière ; ses mains parcourent tout le clavier des tons; mais il a peu souvent sacrifié au charme. Non qu'il fût incapable de grâce, mais son tempérament l'empor-

tait dans l'orage. Ici, sous les fraîches verdures d'une Tempe idéale, dans une eau limpide et transparente, il a fait se jouer des nymphes , des baigneuses, des compagnes d'Armide d'une forme charmante, d'une couleur adorable , d'une élégance exquise ; rien de pareil à la grâce des forts quand ils se mettent à vouloir être séduisants. Si nous osions risquer un tel rapprochement, nous dirions que dans ce tableau, Delacroix est un Fragonard de génie.

Nous retrouvons bien vite le Delacroix du Maroc et de l'Orient dans l'Arabe près d'une tombe. L'éclat blanc du burnous, le vert des aloès et des cactus, la lumière pulvérulente des terrains, le ciel embrumé de chaleur, donnent une vive impression d'Afrique.

Dans le Combat de chevaliers, dont le ton rappelle la coloration claire des premiers Giaours, on sent une influence de Bonington. A son aurore l'École romantique, en peinture et en poésie, reçut un rayon d'Angleterre. — C'est une esquisse pleine de feu et d'esprit, et l'on pense, en la regardant, à Ylvanhoé de Walter-Scott et aux passes d'armes du tournoi d'Ashby.

Un morceau précieux et que l'artiste aimait entre toutes ses œuvres, c'est la composition en grisaille de Numa et Égérie, exécutée dans les peintures murales de la bibliothèque du Corps législatif. La forme du pendentif donné par l'architecte est bizarre, mais le peintre en a tiré le meilleur parti. Cette contrainte même semble l'avoir servi. La nymphe qui donna d'aussi sages conseils au roi, et qui semble n'avoir été autre chose que la méditation dans la solitude, s'élève lentement du sein de la source, le bas du corps voilé d'une draperie. Les roseaux s'écartent et s'inclinent autour d'elle, et, la tête un peu renversée en arrière, elle parle à Numa, qui se

soulève à demi d'un tertre de gazon. Les rameaux penchés des arbres, projettent une ombre mystérieuse et dormante sur l'entrevue de Numa et de la nymphe, et la biche craintive, qui venait boire à la source, s'arrête surprise à la vue de ces deux figures, l'une surnaturelle et l'autre humaine. Jamais le maître n'eut un plus grand style, et cette esquisse, qu'on couvrirait avec les deux mains, produit l'effet le plus monumental. L'agrandissement de la peinture définitive n'y ajoute rien.

Le Cuirassier de Géricault appartenait à Delacroix. Ce peintre qui, lui aussi, faisait si bien les chevaux, était digne de posséder ce morceau superbe. Le cuirassier, vu de dos, immobile dans sa carapace de fer, l'épée haute, pesamment et carrément assuré sur sa selle, semble attendre pour partir l'ordre : au galop. On sent qu'à ce calme va succéder une charge furieuse, comme celle qui enlève les redoutes de la Moskowa. Quelle magnifique statue équestre que cette figure! Ce n'est pas peint, mais sculpté et de la fierté la plus héroïque!

Le Trompette est aussi une très belle chose, et Géricault s'y montre, comme toujours, grand, énergique et simple.

Hippolyte Flandrin a deux compositions peintes ; dans l'une. Moïse fait le geste qui engloutit au fond de la mer ouverte, pour le passage des Hébreux, l'orgueilleuse armée de Pharaon. Les flots, suspendus un instant, s'écroulent sur les cavaliers et les chars de guerre. Le peuple d'Israël, agenouillé sur la rive, rend grâce au Seigneur. Dans l'autre, Jésus donne les clefs à saint Pierre, et les apôtres se séparent pour aller prêcher l'Evangile. Ces deux belles compositions font partie des peintures murales exécutées à Saint-Germàin-des-Prés. On y retrouve

l'élévation morale, le beau style et le profond sentiment religieux qui caractérisent le disciple chéri d'Ingres.

Léopold Robert ne fait pas toujours des brigands italiens, des moissonneurs de la campagne Romaine ou des pêcheurs d£ l'Adriatique. Dans la Bénédiction de UAbbesse que reçoit une jeune novice agenouillée, il a saisi cette sobre couleur monacale, et ces tons bruns amortis qui composaient la palette de Granet.

Quel étonnement douloureux d'avoir à ranger parmi ces morts Théodore Rousseau, à qui son apparence robuste semblait promettre encore de si longs jours ! Plusieurs de ses tableaux sont là et quelques-uns de ses meilleurs. L'un d'eux nous amène sur les lèvres ce vers de Victor Hugo :

Et de Chambord, au loin, là-bas, les cent tourelles.

Et en effet, c'est bien Chambord, avec ses clochetons et son architecture féerique qui s'élève comme un rêve entre des coulisses de grands arbres dans son abandon silencieux.. Théodore Rousseau n'a rien fait de plus fin, de plus coloré, d'un caprice si spirituel et si poétique. Il y a quelque chose de Gainsborough et d'Old Crome dans cette couleur chaude et fraîche , dans cette touche pétillante et vive. Cela dut être fait en plein romantisme, en ce temps où la peinture semblait heureuse d'avoir retrouvé sa palette perdue dans l'atelier de David. Les Approches de Barbizon, ce village d'où les paysagistes ont chassé les paysans, nous ramènent vers la nature réelle et montrent le talent du peintre sous une autre face.

Meissonier, lui, est vivant, très vivant, et que

de chefs-d'œuvre il fera encore ! Quelle perle à placer dans l'écrin des plus précieux maîtres de Flandre ou de Hollande, que le Peintre à son chevalet! Avec quelle satisfaction intime l'artiste, se reculant un peu, le pinceau suspendu et la palette au pouce, regarde l'effet de la touche qu'il vient de poser. Certes, c'est un homme de talent et de conscience, et l'on pourrait acheter de confiance le tableau qu'il termine avec tant de soin! Et quels charmants détails! Cette tapisserie dans l'ombre, ce bahut sculpté, ce chevalet, cette chaise Louis XIII à pieds tors, sont de véritables merveilles.

Le Bàs-Meudon de Français montre qu'il n'est pas besoin d'aller à cinq cents lieues pour trouver des sites charmants. On pourrait citer devant cette toile si fraîche et si printannière le vers délicieux du poète :

Et quand je dis Meudon, suppose Rivoli.

Comme cette eau où file un trait de lumière, semblable à un rayon de diamant sur une glace, est d'une adorable transparence! comme l'air bleuâtre du matin joue à travers les tendres verdures qui revêtent le penchant des coteaux !

N'oublions pas une petite toile de François Millet, le peintre des paysans. C'est une fleurette des champs comme un bluet dans sa gerbe de glaneur. Sous de petits arbres légèrement feuilles, un jeune garçon est étendu dans l'herbe, avec un pied relevé, près d'un groupe de paysannes de son âge, auxquelles il semble parler. Cette idylle rustique prouve que la grâce n'est pas étrangère à ce talent robuste et sérieux jusqu'à l'austérité. C'est un des fins morceaux de l'artiste.

L'Hallali de Godefroy Jadin continue les Desportes et les Oudry avec plus de solidité peut-être, et cette intensité de couleur qui appartient à l'École moderne. Mentionnons aussi des Dessous de bois pris à Fontainebleau , et une Nymphe d'une blancheur corrégienne par Ruv Narciso Diaz de la Pena, ce magicien de la palette. Le Cordonnier-Barbier de Dillens prouve que la Belgique se souvient qu'elle a été la Flandre, et que la tradition des maîtres y vit toujours. Quant à Belly, le peintre voyageur, ses Baffles se baignant dans le Nil nous transportent en Egypte avec une parfaite illusion, tandis que Corot donne à Yille-d'Avray des lueurs et des transparences élyséennes.

Est-il besoin de signaler cette aquarelle de Decamps , les Matelots catalans jouant aux caries, d'une couleur aussi vigoureuse que le tableau à l'huile le plus ardent de ton ? L'œil la trouvera de lui-même , ainsi que cette magnifique aquarelle d'Eugène Lami, le peintre et l'arbitre des élégances, qui représente le Grand escalier de marbre de Versailles, splendide cascade de soie, de velours, de brocart, que traînent les belles dames appuyées aji bras des beaux seigneurs. La tète de Charlotte Corda// par madame Herbelin, ce talent tout viril, la louera toute seule, et n'a pas besoin de nos éloges.

Préface du Catalogue de la vente. 17 décembre I8C>8.

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