LES ENFANTS TERRIBLES
Les poètes et les peintres, ces menteurs involontaires, ont prodigieusement flatté les enfants; ils les ont représentés comme de petits chérubins qui ont laissé leurs ailes dans les cieux, comme des âmes de lait et de crème que le contact du monde n'a pas encore fait tourner à l'aigre. Victor Hugo, entre autres, a fait sur eux une foule de vers adorables, où les métaphores gracieuses sont épuisées : ce sont des fleurs à peine épanouies où ne bourdonne nulle abeille au dard venimeux, des yeux ingénus où le bleu d'en haut se réfléchit sans nuage ; des lèvres de cerise que l'on voudrait manger et qui ne connaissent pas le mensonge; des cheveux palpitants, soie lumineuse et blonde que soulève le souffle de l'ange gardien ou la respiration contenue delà mère penchée avec amour, tout ce qu'on peut imaginer de coquettement tendre et de paternellement anacréontique!
Quelle peau de camélia, de papier de riz ! quel teint de cœur de clochette s'ouvrant dans la rosée^
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les peintres et surtout Lawrence ont donnée à l'enfance ! Quel regard intelligent déjà dans sa moite profondeur, dans son étonnement lustré ! quel frais sourire errant, comme le reflet d'une source sur une fleur, sur cette bouche qu'on croirait faite de pulpe de framboise ! quel charmant embonpoint troué de fossettes! quelles épaules grassouillettes, frissonnantes de luisants satinés ! quels pieds mignons à désespérer Tom-Pouce, non celui qui se montre et qui vit sur nos théâtres pour de l'argent, mais l'aérien, l'imperceptible, l'impalpable Tom-Pouce dont Stahl nous a raconté la merveilleuse histoire.
Oh! peintres et poètes, ce que vous en faites est pour flatter les mères ; mais vous n'en êtes pas moins des imposteurs fieffés ; vous peignez les enfants tels qu'ils devraient être et non pas comme ils sont. Vos enfants sont des enfants de Keepsake, bons pour regarder la mer du haut d'une roche, comme le jeune Lambton, ou pour figurer sur le devant d'une calèche entre une gouvernante anglaise et un king's Charles. Tous avez créé une enfance de convention qui n"a aucun rapport avec le moutard pur sang. Par vos récits et vos peintures, vous induisez frauduleusement les gens en paternité, ce qui est un délit que le Code a oublié de punir. Mais à quoi pense le Code !
Par malheur, l'enfant réel ne ressemble guère à tous ces portraits de fantaisie : c'est un simple bimane à grosse tète, à bedaine proéminente, à membres grêles, à genoux cagneux, qui lèche les confitures de sa tartine, fourre ses doigts dans son nez, et, bien souvent, vu la rigueur de la saison, fait de sa langue ou de son coude un mouchoir, comme le gamin moyen âge dont il est question dans Notre- Dame de Paris.
LES ENFANTS TEKRIBLES. 181
Un homme d'esprit, nous ne disons pas son nom de peur de lui nuire, à qui une femme demandait s'il aimait les enfants, répondit : — Oh oui ! madame, beaucoup, — à huit heures du soir, parce qu'on les couche; ou quand ils sont très méchants, parce qu'on les emporte '.
Quel trouble, quel désordre jettent dans un intérieur ces démons baptisés ! Avec eux plus de rêverie, plus de travail, plus de conversation possible. Ils choisissent le moment où vous cherchez une rime à oncle pour exécuter la plus stridente fanfare de trompette en fer-blanc ; ils battent du tambour, juste quand vous alliez trouver la solution de votre problème ; ils égratignent vos meubles et prennent, à écouter le bruit que font en tombant les porcelaines de la Chine et du Japon, le même plaisir que les singes, dont ils sont une famille non encore classée. Si vous avez un beau portrait de femme auquel vous teniez beaucoup, ils n'ont rien de plus pressé que d?y dessiner des moustaches avec du cirage ; pour faire une galiote en papier, ils sauront bien trouver au fond de votre tiroir le titre d'où le gain de votre procès dépend; et, malgré votre surveillance, ils finissent par accrocher une casserole à la queue de votre chat ou de votre épagneul favori.
Mais ce ne sont là que de faibles inconvénients. Les enfants sont nos espions, nos ennemis, nos dénonciateurs ; ils nous observent d'un œil inquiet, furtif et jaloux, ils ne cherchent qu'à nous prendre en faute, ils nous haïssent de toute la haine du domestique pour le maître, du petit pour le grand,
1. C'est à Sainte-Beuve que ce propos était attribué à cette époque. Il s'en est défendu depuis dans une lettre adressée en 1868 à M. Louis Ratisbonne. (Voir sa Nouvelle correspondance).
{Note de l'Éditeur.)
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de l'animal pour le cornac. Ils nous rendent en trahison, en avanies de toutes sortes, les leçons de grammaire et de civilité puérile et honnête que nous leur faisons subir. Gavarni, ce profond philosophe, a le premier constaté ce penchant dans sa série de dessins, les Enfants terribles, le plus éloquent plaidoyer qu'on ait jamais fait en faveur du célibat. En feuilletant ces tableaux d'une vérité si grande, on se sent des envies de laisser finir le monde ! car ils n'épargnent rien, ces monstres, avec leur candeur sournoise et leur naïveté machiavélique : ils trahissent la mère et l'amant, le père et la maîtresse, le domestique et l'ami ; leur cruauté tenace s'en prend à tout. Les secrets du boudoir, du cabinet de toilette et de la cuisine, rien n'est sacré pour eux. Us découvrent à l'amoureux désenchanté les mensonges cotonneux du corsage de madame : ils apportent en plein salon le casque à mèche de monsieur. Chaque visiteur apprend par leur entremise le mot désobligeant qui a été dit sur lui. A celui-ci l'enfant terrible demande pourquoi il a des yeux comme des lanternes de cabriolet ; à celui-là pourquoi on n'a pas tiré de feu d'artifice à sa naissance. Que de catastrophes, que de duels, que de séparations ont amenés ces bandits en jaquettes et en pantalons à la matelote, par leurs révélations inattendues, par leurs caquets scélérats ! Et le mal qu'ils font, ils en ont la conscience, quoi qu'on en dise ; leur air bête n'est qu'un masque. Les enfants sont féroces par caractère ; ils se plaisent à faire le mal, à plumer des oiseaux vifs, à causer des scènes et des querelles, car jamais ils ne rapportent une chose indifférente; c'est toujours la phrase dangereuse qu'ils vont redire, tout en se balançant sur les genoux de la victime ! Ouf ! quelle tirade, quel dithyrambe ! Mais ne
nous laissons pas aller par réaction à un paradoxe inverse. Certes, les enfants ne sont pas des anges, mais ce ne sont pas non plus des diables. Il n'y a qu'à les débarbouiller souvent et à les fouetter quelquefois pour en faire de petits êtres forts gentils, fort mignons et fort poupins, très dignes d'être trouvés charmants par d'autres même que par leurs mères.
Œuvres choisies de Gavarni.ï.1", juin 1815.
Le théâtre est un monde particulier. Il a pour soleil un astre de gaz et de cristal, pour lune un quinquet derrière un transparent, pour forêts des toiles peintes au balai, pour cascades des rouleaux de papier argenté, pour mer un tapis sous lequel s'agitent des gamins, pour tonnerre un lycopodium soufflé à travers une sarbacane, pour population des êtres fardés de plus de couleurs que les Indiens Ioways, et qui sont bruns, blonds, roux dans la semaine ; — une ligne de feu sépare l'univers réel de cet univers fantastique.
Le public, celui qui paye, se fait sur ce qui se passe au delà de cette traînée flamboyante, qu'on appelle la rampe, les idées les plus bizarres ; car le public est essentiellement sérieux ; il croit à ce qu'il voit, et à ce qu'il entend. — Il a Y illusion au plus haut degré. Il ne doute pas un instant de la férocité du traître, de la candeur de l'ingénue, de la beauté de la grande coquette ; il pense que la reine de théâtre est encore reine chez elle, et qu'elle
garde le diadème dans son intérieur ; il la voit toujours traînant après elle quinze aunes de velours ou de satin.
Heureusement, Gavarni est un sceptique qui ne se laisse prendre à aucune apparence; il connaît l'envers de la coulisse, et il monte sur la scène quand le rideau baisse. C'est le bon moment! — C'est alors que la pièce commence pour les délicats et les raffinés.
Quelque compliquée que soit l'intrigue du drame qu'on vient de jouer, elle est d'une simplicité extrême en comparaison des imbroglios dédaliens qui s'ourdissent au foyer, derrière la toile de fond, ou d'un portant à l'autre.
C'est dans les coulisses que les diplomates vont étudier. Six mois d'Opéra instruisent plus un jeune attaché d'ambassade que des années de résidence dans les cours étrangères.
Il est difficile d'imaginer ce qu'une actrice dépense de finesse, de talent, de patience, de ruses, de machinations, pour se faire accorder un rôle, et surtout pour l'ôter à une rivale. Chaque couplet, chaque mot, est l'objet d'une lutte dont le champ de bataille est l'auteur. Quel art! être bien avec le directeur, avec le régisseur, avec le costumier, avec le souffleur, avec l'avertisseur, et, en dernier ressort, sans compter le protecteur, avec l'amant favorisé, celui qui l'était, celui qui va l'être, les hommes de lettres, les chorégraphes, les compositeurs, les journalistes et les claqueurs ! Dire un mot à celui-ci, adresser un sourire à celui-là, être charmante pour tous, ne fâcher personne sous peine d'entendre un chut prolongé partir d'une baignoire obscure, une cabale se soulever en ondes noires dans un coin du parterre, et à travers tout cela, changer dix à douze fois de
costume dans une soirée, réciter sans se tromper un drame, une partition, des mots et des notes, faire des gestes gracieux ou ennuyés, donner à son sein les ondulations appropriées à la circonstance, se rouler échevelée au dénoùment, en ayant soin de ne pas tacher sa robe, c'est difficile, et pourtant si vous croyez l'actrice accablée d'un tel fardeau, vous vous trompez. Elle le porte le plus aisément du monde ; tout en jouant son rôle, elle trouve moyen dans l'intervalle d'une réplique de faire la conversation avec ses camarades, de lancer des œillades aux avant-scènes, et de s'occuper de mille choses parfaitement étrangères à l'art dramatique; le spectateur débonnaire et patriarcal se doute peu de ce que dit la victime au bourreau, dans les marches au supplice, fin ordinaire des drames romantiques : s'il le savait, il tordrait son mouchoir pour en exprimer les larmes dont il l'imbibe, et regretterait fort sa dépense de sensibilité.
Gavarni, qui a l'oreille fine, l'a entendu, lui, ce dialogue interligné qui n'avait pas été prévu par l'auteur, et vous pourrez le lire comme légende au bas d'une de ses plus charmantes vignettes ; rien ne lui échappe. Il connaît les mœurs des rats, des marcheuses, des demoiselles de l'espalier, des coryphées, des danseuses, des cantatrices. Il sait le secret de leurs amours, de leurs fortunes et de leurs misères, de leurs succès et de leurs chutes : il n'y a pas dans leur cœur et dans leur toilette de recoin qu'il ne visite, de tiroir qu'il n'ouvre ; de flacon qu'il ne débouche, de pot de fard ou de coldcream qu'il n'analyse. Il vous dira le côté faible des maillots ; les exagérations des jupes empesées, les mensonges des corsets ; — il est sur les arcanes de la loge, de la force de vingt habilleuses !
18fi GAVARXI.
Comme il reproduit l'allure, le geste, l'accent, l'aplomb, la grâce de ces femmes , qui aiment encore plus la gloire que l'argent, et la couronne de fleurs du public que le bandeau étoile de diamants du boyard et du Moldave!
Son crayon vif et net les saisit dans toutes les poses, soit qu'elles se penchent vers le trou de la toile pour voir si les banquettes se garnissent, ou si le petit vicomte est installé à sa place ordinaire, ganté de blanc jusqu'au coude ; soit qu'elles achèvent une pirouette sur le nez de quelque envoyé d'une imperceptible cour du Nord, ou que nonchalamment étendues sur un canapé, elles annoncent au régisseur effaré une indisposition subite, qui bouleverse le spectacle de fond en comble.
Rien de ce qui concerne l'actrice n'est indifférent à Gavarni ; le chapeau d'âne savant, le tartan à franges éplorées, le cabas difforme de la mère véritable ou de louage, le chapeau lustré, le paletot cossu du monsieur, les fines bottes vernies, la mince canne, les moustaches en croc de l'Arthur, la redingote flasque et recoquevillée de l'auteur ; il représente tout avec une fidélité légère qu'on ne saurait trop louer. — Il ne se trompe ni dans le costume, ni dans l'ameublement, ni dans le trait, ni dans le mot. Il ne met pas un miroir là où il faudrait une armoire à glace, un fauteuil à la place d'un divan : la gravure quil suspend à la muraille est précisément celle qui frappera vos yeux, si votre bonne ou mauvaise étoile vous conduit chez une de ces divinités!
Personne mieux que lui ne saisit les contrastes qui se rencontrent dans ces existences accidentées et composées d'éléments hétérogènes; du rôle avec l'actrice, du mot avec la bouche, car il ne tombe pas toujours des perles de ces lèvres de roses.
Tout le monde des coulisses est là, mais plus vif, plus varié, plus amusant, car Gavarni, comme tous les grands altistes, même en restant exact, imprime à ce qu'il fait un cachet particulier; il élève par la fantaisie et le caractère ce qui n'aurait qu'un attrait médiocre traduit en dessin de procès-verbal. — Avec ces gravures en légendes, vous connaîtrez, n'eussiez-vous jamais quitté le Marais, les coulisses de l'Opéra, mieux que le lion le plus chevelu, mieux que le membre du Jockey-Club le plus anglaisé, mieux qu'un machiniste ou qu'un pompier.
La Presse, Il août 1845.
En abordant cet intéressant sujet, nous sommes arrêtés par une question de linguistique et d etymologie. Ouvrez tous les dictionnaires, les bons et les mauvais, celui de l'Académie, celui de Restaut, celui de Boiste, celui de Wailly, voire celui de Napoléon Landais, à la lettre L, et parcourez du haut en bas leurs colonnes, et vous n'y trouverez pas le vocable Lorette.
C'est peut-être le plus jeune mot de la langue française ; il a cinq ans à l'heure qu'il est, ni plus ni moins, l'âge des constructions qui s'étendent derrière Notre-Dame-de-Lorette, depuis la rue Saint- Lazare jusqu'à la place Bréda, naguère encore à l'état de terrain vague, maintenant entouré de belles façades en pierre de taille, ornées de sculptures.
Ces maisons, à peine achevées, furent louées à bas prix, souvent à la seule condition de garnir les fenêtres de rideaux pour simuler la population qui manquait encore à ce quartier naissant, à de jeunes filles peu soucieuses de l'humidité des murailles, et comptant, pour les sécher, sur les flammes et les soupirs de galants de tout âge et de toute fortune. Ces locataires d'un nouveau genre, calorifères économiques à l'usage des bâtisses récentes, reçurent, dans l'origine, des propriétaires peu reconnaissants, le surnom disgracieux, mais énergique, d'essuyeuses de plâtres. L'appartement assaini, on donnait congé à la pauvre créature, qui peut-être y avait échangé sa fraîcheur contre des fraîcheurs.
A force d'entendre répondre : — rue Notre-Damede-Lorette — à la question : — où demeurez-vous, où allons-nous? — si naturelle à la fin d'un bal public, ou à la sortie d'un petit théâtre, l'idée est sans doute venue à quelque grand philosophe, sans prétention, de transporte]-, par un hypallage hardi le nom du quartier à la personne, et le mot Lorette a été trouvé. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a été lithographie pour la première fois par Gavarni, dans les légendes de ses charmants croquis, et imprimé par Nestor Roqueplan dans ses Nouvelles à la main.
Maintenant que nous voilà fixés sur cette étymologie, qui aurait bien pu devenir peu lucide dans deux mille ans, et, comme dit Nicolas Boileau-Despreaux :
Aux Saumaises futurs préparer des tortures,
passons à la définition de la Lorette, car la chose est nouvelle comme le mot. — La Lorette n'est ni une
grisette ni une femme entretenue. La grisette se perd, elle n'existe guère plus que dans les romans de M. de Kock, où elle continue à faire des crêpes, à manger des marrons et à boire du cidre pour l'édification des duchesses étrangères qui étudient les mœurs françaises. Une profonde différence sépare la grisette de la Lorette. La grisette a un état quelconque, elle est couturière, chamarreuse, brodeuse, etc., etc. Elle travaille toute la semaine et ne donne au plaisir qu'un jour sur sept : grâce au modique revenu que lui crée son aiguille, elle conserve son libre arbitre et son indépendance. Son amoureux ne peut lui faire accepter qu'une robe, un souper ou quelque bagatelle analogue ; mais elle se nourrit elle-même, le plus souvent de radis, de lait et de pommes crues, et professe pour les cadeaux en argent monnayé une vertueuse aversion. La Lorette, comme le lis dont parle l'Ecriture, ne file pas et ne travaille pas; elle a emprunté, sans le savoir, cette magnifique devise à la légende héraldique du pavillon de France. La servitude de la femme entretenue', proprement dite, répugne également à son caractère inégal et fantasque; elle aime mieux courir les chances d'aventures compliquées et d'amours multiples. Ordinairement fille de portier, la Lorette a eu d'abord pour ambition d'être chanteuse, danseuse ou comédienne; elle a dans son bas âge tapoté quelque peu de piano, épelé les premières pages de solfège, fait quelques plies dans une classe de danse, et déclamé une scène de tragédie avec sa mère, qui lui donnait la réplique, lunettes sur le nez. Quelques-unes ont été plus ou moins choristes, figurantes ou marcheuses à l'Opéra; elles ont toutes manqué d'être premiers sujets. Gela a tenu, disentelles, aux manœuvres d'un amant évincé ou rebuté;
mais elles s'en moquent. Pour chanter il faudrait se priver de fumer des cigares Régalia et de boire du vin de Champagne dans des verres plus grands que nature, et l'on ne pourrait, le soir, faire vis-à-vis à la reine Pomaré au bal Mabile pour une polka, mazurka ou frotteska, si l'on avait fait dans la journée les deux mille battements nécessaires pour se tenir le cou-de-pied frais. La Lorette a souvent équipage, ou tout au moins voiture au mois. — Parfois aussi elle n'a que des bottines suspectes à semelles feuilletées qui sourient à l'asphalte avec une gaieté intempestive. Un jour elle nourrit son chien de blanc-manger; l'autre, elle n'a pas de quoi avoir du pain ; alors elle achète de la pâte d'amandes. Elle peut se passer du nécessaire, mais non du superflu. Plus capable de caprices que la femme entretenue, moins capable d'amour que la grisette, la Lorette a compris son temps et l'amuse comme il veut L'être. Son esprit est un composé de l'argot du théâtre, du Jockey-Club et de l 'atelier. Gavarni lui a prêté beaucoup de mots, mais elle en a dit quelques-uns. Des moralistes, même peu sévères, la trouveraient corrompue, et pourtant, chose étrange ! elle a, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'innocence du vice. Sa conduite lui semble la plus naturelle du monde; elle trouve tout simple d'avoir une collection d'Arthurs et de tromper des protecteurs à crâne beurre frais, à gilet blanc. Elle les regarde comme une espèce faite pour solder les factures imaginaires et les lettres de change fantastiques. C'est ainsi qu'elle vit, insouciante, pleine de foi dans sa beauté, attendant une invasion de boyards, un débarquement de lords chargés de roubles et de guinées. Quelques-unes font porter, de temps à autre, par leur cuisinière, cent sous à la caisse d'épargne ; mais cela est traité
généralement de petitesse et de précaution injurieuse à la Providence.
La Lorette ne peut pas avoir moins de quinze ans (au-dessous elle rentre dans la catégorie des rats), ni plus de vingt-neuf ans. — Que deviennent-elles passé cet âge? C'est une grave question et qui n'a jamais pu être résolue d'une manière satisfaisante. Que deviennent les fusées après le feu d'artifice? Que deviennent les bouquets de la veille, les toilettes de bal, quand la fête est finie? Que devient tout ce qui brille, s'épanouit et disparaît? Il est probable, pourtant, que celles qui n'épousent pas [de princes étrangers reviennent à leur point de départ, c'est-àdire à la loge du portier, et font des ménages dans leurs vieux jours.
Œuvres choisies de Gavarni, t. Ier, fin 1845.
Les étudiants de Paris, c'est-à-dire les élèves de l'École de Droit et de Médecine, sans présenter un cachet d'originalité aussi fortement prononcé que les étudiants d'Heidelberg et d'Iéna, sans se séparer des philistins ou bourgeois par des nuances aussi tranchantes, ont pourtant un type très marqué, une physionomie toute particulière»
Ils ne mettent pas à leurs folies de jeunesse la solennelle extravagance, le désordre traditionnel et dogmatique des étudiants allemands, ils n'ont pas de statuts sur la manière précise de faire du vacarme; mais, pour être plus abandonnés à la fan-
taisie individuelle, ce n'en sont pas moins des tapageurs remplis de moyens et chez qui l'inspiration du moment remplace heureusement la science.
Maintenant, surtout en France, toute distinction de costume tend à s'effacer; et pourtant, parmi les jeunes gens, l'étudiant est reconnaissable au premier coup d'œil, non qu'il ait la redingote de velours noir h brandebourgs, le pantalon gris collant, les bottes à cœur, les cheveux à la Sand, la blague à tabac et la casquette bigarrée aux armes de Prusse ou de Bavière des Burschen d'outre-Rhin ; mais la redingote bourgeoise, le pantalon ordinaire prennent sur lui une tournure toute caractéristique : les parements sont plus renversés, la taille plus fine, le pantalon, où les mains s'enfoncent dans dévastes poches, affecte une ampleur à la Mameluck ou à la Cosaque; les gilets sont taillés sur le patron de celui que portait feu 31. de Robespierre, le jour de la fête de l'Etre suprême : cette coupe a pour but de vexer le gouvernement ; car l'étudiant est de l'opposition comme toute àme honnête et qui ne connaît pas la vie.
Les étudiants habitent le quartier latin ; on entend par là, la rue Saint-Jacques et les rues et places adjacentes, à peu près les mêmes endroits où se logeaient au moyen âge ]es nations de l'Université. Ils demeurent dans des garnis qui mériteraient plutôt le nom contraire, et qui ont besoin, pour se justifier, du vers de Béranger :
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!
car le budget de l'étudiant est assez minime, il varie de douze à quinze cents francs par an. Les Matadores, les Grésus, ont deux mille francs : ce chiffre
modique est adopté par les parents même aisés dans le but d'empêcher leurs fils de se corrompre avec des filles d'Opéra (style Louis XV), et de les réduire autant que possible à la société du code et des cadavres de l'amphithéâtre ! Mais vous sentez bien que des jeunes gens, dont le plus âgé n'a pas vingt-cinq ans, ne peuvent se contenter, pour tout amusement, de regarder les tranches multicolores du vénérable bouquin qui renferme nos lois, ou les mille ramifications d'une veine ou d'un nerf mis à nu par le scalpel d'un savant préparateur. Le code civil et l'anatomie manquent essentiellement de gaieté, aussi les étudiants cherchent-ils d'autres moyens de récréation.
Le quartier latin est peuplé d'une foule de grisettes d'un genre particulier et qu'on nomme les étudiantes, bien qu'aucun observateur n'ait pu encore déterminer le genre de science qu'elles cultivent. Ce sont, la plupart du temps, de bonnes filles, capables souvent de fantaisies tendres , d'amour quelquefois, qui travaillent peu, dansent beaucoup, se nourrissent d'échaudés et s'abreuvent de bière. Leur morale est celle du chantre de Lisette. — C'est à la Grande-Chaumière, à l'Elysée des Dames ou autres lieux plus ou moins champêtres que les rencontres ont lieu.
La connaissance est bientôt faite : la jeunesse est confiante. Une contredanse sert d'entrée en matière à ces amours que les vaudevillistes prétendent avoir vécu longtemps lorsqu'ils ont duré toute une semaine. Les déclarations ont pour accompagnement cette pantomime que le père Lahire a tant de peine à contenir au majestueux, et qui semble avoir été inventée pour le désespoir des sergents de ville, car l'étudiant est passé maître dans la cachucha fran-
194 GAVARXI.
çaise ! Il en sait tous les secrets, toutes les finesses. Chaque jour, ou plutôt chaque soir, il invente de nouvelles figures qui nécessitent de nouvelles appellations et enrichissent le vocabulaire d'une foule d'expressions que n'avait pas prévues le dictionnaire de l'Académie; les verbes chalouper, bahuter et leurs dérivatifs appartiennent à cette catégorie. Comme Gavarni a saisi admirablement le chic de l'étudiant ! comme ce sont bien là les allures, le léger dandinement, le chapeau posé d'un air crâne sur le coin de l'oreille, l'œillet à la boutonnière, la moustache en croc du carabin ou du droitier de troisième année ! Et l'étudiante! Comme il connaît à fond les bibis aux passes imperceptibles, les petits bonnets, les tartans et les châles de soie, les fins brodequins aile de hanneton, les robes de foulard, les tabliers découpés à dents de loup ; toute la toilette leste et pimpante de la grisette matinale! Avec quelle malice il dessine devant la porte d'une chambrette, à côté d'une grosse paire de bottes, deux jolis cothurnes au cou-de-pied cambré, à la semelle étroite !
Il n'ignore rien des joies, des plaisirs, des peines et aussi des misères de l'étudiant; il le suit à la Chaumière, dans le cabinet particulier, au bal masqué, et ne l'abandonne pas même au seuil du montde-piété! car l'étudiant, lorsque le quartier de la pension est mangé d'avance et que les aïeux deviennent rebelles à l'extraction de la carotte^ va quelquefois chez ma lante, le seul parent qui ne fasse jamais de sermons à la jeunesse et lui donne toujours de l'argent; il s'assied à table à côté de lui chez Flicoteaux, et le regarde déchirer d'un air mélancolique un bifteck hasardeux, entouré de peu de pommes de terre ; il écrit sa physionomie et ses mots avec
une légèreté de crayon et une finesse de plume incroyables.
Mais qu'avons-nous besoin de dire tout cela? Laissons parler ces charmantes gravures où Gavarni a chanté ce vif et brillant poème de la jeunesse, cette Bohème composée de braves cœurs et de folles tètes, où tout le monde est dupe, où personne n'est fripon, où la pauvreté n'est que l'assaisonnement du plaisir; car à travers toute cette dissipation apparente, l'étude n'est pas négligée, et l'Espérance, cette compagne de la jeunesse, ouvre ses ailes d'or dans l'azur du lointain.
Ces jeunes fous qui dansent, fument et font l'amour, c'est tout bonnement l'avenir de la France.
Œuvres choisies de Gavarni, t. III, 1847.
Les artistes se plaignent souvent de la laideur de la civilisation moderne. S'il faut les en croire, le Beau, produit de la civilisation antique, ne lui aurait point survécu, et, à part la période appelée Renaissance qui fut un retour vers les idées grecques et romaines, le sentiment de la forme aurait disparu presque complètement du monde.
Nous n'entrerons pas ici dans de longues dissertations esthétiques sur le beau qui se comprend plutôt qu'il ne se démontre. La définition de Platon nous suffit : — Le beau est la splendeur du vrai.
La civilisation, née dans l'Inde, traversa l'Egypte, et se fixa en Grèce. Elle se manifesta d'abord par un symbolisme monstrueux et multiple, qui ensuite affecta une raideur hiératique et fut ramené aux types du goût par le peuple éminemment artiste des Hellènes.
La civilisation opéra comme la nature qui va toujours du compliqué au simple, du difforme au beau. L'idée d'un dieu à trompe d'éléphant, à bras de polype, précède le Jupiter de Phidias comme le mammouth précède le cheval.
Économie de la matière, harmonie des lignes, tel
est le but que se propose la perfection. Faire beaucoup de peu, c'est le rêve de la nature et ce doit être celui de l'art.
L'antiquité grecque et latine avec son polythéisme anthropomorphique eut, au plus haut degré, le sentiment de la forme; le corps humain dont on revêtait les dieux fut l'objet d'un véritable culte; la statuaire atteignit le plus haut degré de splendeur, et, sous ce rapport, on peut dire, à la honte du progrès, que depuis deux mille ans et plus, l'art n'a point avancé d'un pas.
Beaucoup même trouvent qu'il a reculé.
Maintenant est-il vrai qu'au point de vue du beau, l'ère moderne soit inférieure à l'ère antique, comme on le prétend, et, dans tous les cas, quelle serait la cause de cette dégénérescence?
La substitution des idées chrétiennes aux idées païennes nous parait être la raison première de cette dégradation de la forme.
Autrefois le corps humain, proposé comme type du beau, comme suprême effort des configurations de la matière, servait d'idéal régulateur aux conceptions artistiques. En effet, l'esprit ne peut imaginer une forme plus parfaite que celle de l'homme. Les Grecs rapportèrent tout à ce prototype, qui, sous leur ciseau, avait pris les plus harmonieuses proportions : l'architecture, la céramique, en rappelèrent les lignes, et le poète put dire des Propylées que, sur leur profil s'épanouissait :
Quelque chose de beau comme un sourire humain.
Les colonnes du Parthénon offrent aux caresses de L'œil les gracieuses ondulations d'un corps de jeune vierge, et les amphores font penser, par leurs anses,
aux bras des femmes levés au-dessus de leur tête, pour dénouer leurs cheveux ou soutenir quelque corbeille. Le mérite des Grecs dans la poésie et tous les arts, est d'avoir toujours conservé la proportion humaine. Tendant à cet idéal, le plus pur et le plus certain de tous, ils arrivèrent facilement à la beauté, et firent de la matière une chose vraiment divine.
Le christianisme issu des doctrines esséniennes et juives, fut loin de sentir pour la forme cet amour passionné. Les Hébreux, comme on sait, proscrivent les images — c'est-à-dire les arts plastiques — sous prétexte qu'ils poussent à l'idolâtrie, et dans le christianisme, l'élément juif est plus considérable qu'on ne le pense : les premiers chrétiens furent presque tous iconoclastes, et les exploits des martyrs commencent toujours par le bris de quelque Vénus ou de quelque Apollon.
Pourtant, dans les Catacombes, on voit des fresques et des mosaïques chrétiennes qui empruntent, quoique gauchement, pour traduire les nouveaux symboles les procédés traditionnels de l'art antique; mais à mesure que l'on avance, les attitudes se raidissent, les formes deviennent barbares, l'art disparait.
Remarquez que nous avons dit le christianisme, et non le catholicisme. Cette distinction est nécessaire. Sous cette doctrine, le corps non seulement n'est plus l'idéal, il est l'ennemi. Loin de l'exalter et de le glorifier, on l'abaisse, on l'avilit, on le torture, on le tue. C'était un palais, on en fait une prison. L'âme qui se manifestait doucement sous cette belle forme, s'agite et voudrait la rejeter comme la tunique empoisonnée de Déjanire.
La punition devait bientôt suivre ces outrages à la statue d'Adam, pétrie des mains de Dieu même,
comme type de beauté et d'harmonie; la laideur envahit le monde avec la barbarie.
Les conceptions des arts, si l'on peut donner ce nom à des produits confus que ne dirigerait aucune esthétique, ne furent plus que des cristallisations obéissant aux nécessités des milieux ambiants. Une nuit épaisse pesa sur l'humanité.
Cette guerre acharnée faite à la chair, qu'excusait peut-être au commencement la réaction contre le sensualisme, porta un coup mortel aux arts plastiques. Heureusement le catholicisme vint au secours de la beauté sacrifiée, et para d'ornements splendides la nudité de la doctrine évangélique. Les traditions de la Grèce furent renouées, et le polythéisme prêta au culte ses formes gracieuses : le corps, à de certaines conditions peu strictes, fut relevé de l'anathème, et c'est alors qu'eut lieu ce grand mouvement de la Renaissance, contrebalancé aussitôt par la Réforme qui fit revivre l'ancien esprit juif, la haine des images, de la beauté et du luxe.
Le catholicisme païen de la Renaissance offrait les conditions les plus favorables à l'art. L'esprit, sûr de lui-même désormais, n'avait plus pour la matière cette haine craintive : on osa écouter le chant du rossignol et respirer l'odeur de la rose, sans peur de voir luire dans le feuillage les yeux du diable, et frétiller autour du tronc sa queue en spirale. Dieu le Père se fit majestueux comme Jupiter tonnant; le Christ emprunta les formes de l'Apollon Pythien et la Vierge Marie, debout sur sa boule d'azur, et le croissant de la lune sous son pied, devint aussi belle et plus touchante que Vénus. Jamais l'àme et le corps ne furent associés dans des proportions plus heureuses. Ramenées à ce type suprême de la beauté morale resplendissante dans la beauté physique, les créa-
tions plastiques acquirent un développement prodigieux. Un goût exquis releva toutes choses ; les métiers devinrent des arts, et les arts des poésies.
Mais bientôt la doctrine de la Réforme, c'est-à-dire la négation se substituant à l'affirmation, arrêta cette admirable efflorescence, ce merveilleux épanouissement du genre humain.
Depuis le commencement du monde, cette dualité est en lutte avec des chances diverses qui font les époques de splendeur ou de barbarie artistiques. Il y a toujours de certains esprits pauvres, nus, abstractifs et méticuleux que choque toute manifestation et qui haïssent comme des ennemis personnels la forme et la couleur. Cette tendance, qui a eu ses représentants dans tous les siècles, peut se symboliser d'une manière très intelligible par la différence d'un temple protestant à une église catholique, et de l'habit gris d'un quaker à la dalmatique de brocart d'or d'un patricien de Venise peint par Paul Véronèse.
Or, il ne faut pas se le dissimuler, quoique nous soyons restés catholiques de nom, l'esprit protestant a prévalu. Cette doctrine bourgeoise, économe et chicaneuse, s'accorde bien avec les sentiments envieux de notre temps. La crainte de l'examen critique et l'absence d'autorité a singulièrement intimidé les développements extérieurs de la civilisation. Il n'y a plus eu qu,e des splendeurs étouffées, des luxes sourds, des magnificences sournoises où l'on faisait plus de cas de la valeur que de la beauté, de l'estimation que. de l'effet. Les façades monumentales ont disparu ; les palais se sont faits des maisons, et l'habit s'est rapproché autant que possible du domino : par égard pour la jalousie générale, chacun s'est affublé du frac noir et du paletot sac.
L'on a sacrifié la beauté à l'envie.
Les atrabilaires ont inventé, à l'usage des imbéciles, un grand mot, — l'utile, — et, plus rogues que le poète latin, ils ne voulurent pas y mêler — le beau.
Et puis les nouveaux besoins enfantés par la civilisation ont produit une foule de nouveaux objets et de formes imprévues que l'art n'a pas eu le temps d'idéaliser : l'ère moderne, qui date réellement de la découverte de l'imprimerie, de la poudre à canon et de la vapeur, est encore bien jeune; elle connaît à peine les forces qu'elle emploie : ses mécanismes décharnés laissent voir leurs rouages intérieurs. Notre vie se passe entre des inventions à l'état d'ébauche ou de squelette.
Supposez des hommes écorchés qui se promèneraient tout sanglants dans les rues avec leurs artères noires et leurs veines bleues, leurs chairs rouges, leurs lacis de nerfs et leurs muscles tressaillants, rien ne serait plus horrible. Eh bien, la civilisation, sous le rapport plastique, offre exactement le même spectacle : les os, les leviers nécessaires y sont, mais la chair et la peau manquent, et par conséquent la forme est absente. Ce ne sont qu'angles droits, lignes raides et gauches, coudes difformes, engrenages dentus, mouvements automatiques, activité glaciale et qui fait peur, comme un mort galvanisé qui remuerait.
Il faut que l'art donne l'épiderme à la civilisation, que le peintre et le sculpteur achèvent l'œuvre du mécanicien.
La civilisation ne se refuse pas à la beauté; elle attend que l'art lui revête la charpente, et les armatures, de nobles et gracieux vêtements,
La chose est possible et même facile.
DU BEAU ANTIQUE ET DU BEAU MODERNE. i'03
Elle serait déjà faite si les poètes, les architectes, les sculpteurs et les peintres ne s'obstinaient pas à chercher leur idéal dans les conceptions du passé, rebutés qu'ils sont par un langage aride, des aspects ingrats et des formes ignobles : malheureusement, ils ont abandonné la civilisation aux mains des vaudevillistes, des maçons, des mouleurs et des fabricants de vernis. Le goût de messieurs les tailleurs florit sans conteste. Ce sont les modistes qui décident les couleurs, et non pas Delacroix ou Diaz.
Ce que nous voulons faire sous ce titre de : Plastique de la civilisation, c'est le travail que les artistes ont dédaigné jusqu'à présent, celui d'appliquer une belle forme à un objet confortable, prosaïque ou vulgaire.
Il est bien entendu que nous acceptons la civilisation telle qu'elle est, avec ses chemins de fer, ses bateaux à vapeur, ses machines, ses recherches anglaises, ses calorifères, ses tuyaux de cheminée et tout son outillage, cru jusqu'à présent rebelle au pittoresque.
Nous demandons pardon de ce préambule que le lecteur trouvera peut-être long ; quoiqu'il ne contienne que des têtes d'idées, il était indispensable. — Ce monde de marbre blanc et d'azur qu'on appelle l'art antique peut être balancé sur la sphère du temps par un monde nouveau tout resplendissant d'acier et de gaz, aussi beau dans son activité que l'autre dans sa rêverie sereine.
Des éléments admirables sont là sous la main, qui ne demandent qu'à être combinés pour produire des résultats splendides : nous n'avons pas la prétention de réussir dans la tâche immense que nous entreprenons ; mais nous montrerons les- possibilités, nous éveillerons les idées, et nous ramènerons peut-
être au vrai les artistes égarés à la poursuite d'un idéal rétrospectif.
Nous critiquerons, niais nous mettrons toujours le corrigé à côté de la faute. Nous nierons et nous affirmerons; nous demanderons compte de sa laideur au chapeau comme à la locomotive, au palais comme au pantalon à sous-pieds, et nous prouverons, car cela est nécessaire en ce temps d'économie, que le laid est aussi cher que le beau1.
L'Evénement, 8 août 1848.
1. Cette promesse ne fut malheureusement pas tenue, et cette introduction est le seul fragment écrit de la. Plastique de In civilisation.
{Note de l'Éditeur.)