TROIS PORTS
Tunis ; le rhamdane à Tunis ; promenade à Carthage. — Souvenirs de Bizerte. — Alger la Sultane.
Tunis.
Au colonel de Foucauld, commandant le 66e régiment d'infanterie à Tours.
Alger est un bijou, Oran une ruclie laborieuse, Constantine un nid d'aigles; Tunis est un monde. Il donne tout de suite l'impression du nouveau, de Tinhabituel, de l'exotique ; il fait entrevoir une civilisation différente de la nôtre et révèle un peu l'Orient. Mais, pour discerner dans l'humanité de la capitale de la Régence, ce qui est vital et ce qui est malsain, ce qui se trouve de force latente, d'avenir et d'énergie stérile, d'activité et de pares&e, de loyauté et de sournoiserie, il est nécessaire de faire plus que voir en passant, mieux que juger en hâte. Pour comprendre Tunis, il faut avoir vécu quelque
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temps (le la vie des quuiliers arabes, s'être attardé aux boutiques et dans les marchés en plein air de leurs rues eommerçantes, avoir fréquenté les foules indigènes et s'être mêlé à elles, s'êtrc imprégné du silence discret et recueilli des rues voûtées qui s'enfonce-nt étnjitement au travers de grandes maisons, parfois fort luxueuses, aux allures de mystère, avoir pratiqué longuement les souks, et manié l'incroyable collection de marchandises d'intérêt et de valeurs fort divers qu'ils recèlent; il faut surtout s'être fait des amis musulmans, avoir acquis leur confiance et avoir réussi à découvrir les traits de leur psychologie, en retrouvant sous les gestes et sous les attitudes, l'homme même, avec ses intérêts, ses espoirs, ses haines et ses joies, ses préjugés, ses désirs, ses sentiments intimes, ses passions. La note caractéristique à Tunis est donnée par cet organisme antique, tranquille et vivace que forme le groupe musulman, auquel sont venus s'adjoindre sans le pénétrer, mais se pénétrant plus ou moins les uns les autres, le Tunis juif, le Tunis italien, le Tunis français, le Tunis des artistes et des touristes.
Aucune ville n'étonne ou ne déconcerte davantage à l'arrivée; que l'on soit venu par mer et qu'après avoir passé le lac de Tunis et accosté à quai, on ait d'abord traversé ces quartiers un peu vides et assez misérables parce que non bâtis, où commence sur le port, l'avenue de la Marine; que l'on descende de train, après avoir contourné en wagon le côté opposé, la partie Ouest de la ville, entre les hauteurs sur lesquelles des murailles la limitent à pic de ce côté et l'étendue sableuse, jaunâtre de la Sebhra ou lac Sedjoumi, on éprouve, après s'être avancé vers le cceur de Tunis, un sentiment de désarroi; c'est que la ville ne se livi-e pas tout de suite; elle ne s'oftre pas aux yeux du nouveau venu et il est malaisé de comprendix? comment est fait l'assemblage de quar-
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tiers fort différents : les quartiers indigènes et les quartiers européens.
Un des points les mieux clioisis pour admirer Tunis est, à mon avis, la colline du Belvédère. Là, à 1 kilomètre environ à vol d'oiseau et un peu à l'Est de l'angle Nord de la ville, le talent patient des Européens a aménagé un parc très ample qui, arrivé à complet développement, sera une des plus belles promenades du monde. Des bâtiments s'y élèvent, destinés aux plaisirs, plaisirs des yeux et des oreilles, auxquels satisfait un casino luxueux, mais qui ne se peuvent comparer à la joie profonde que fait éprouver au promeneur, parvenu sur la partie la plus élevée du jardin, le spectacle de Tunis étendu devant lui sous un ciel idéalement bleu.
Des milliers de demeures arabes, sorte de parallélipipèdes d'asï>ect laiteux, s'entassent étroitement serrées les unes contre les autres; elles font la ville d'une blancheur immaculée, et les maisons européennes, construites à l'italienne et sans toit, n!en dérangent pas l'harmonie resplendissante. Des bords du lac, qui la sépare de la mer, elle s'étale en ondulations molles et irrégulières, à peine sensibles, puis se relève sur la droite, où elle finit à pic de la façon que nous avons dite; c'est là que se dresse la Casbah, construction moderne à l'aspect oriental. L'ensemble de la ville a l'air d'un ruban très épais, dont une extrémité, médiocrement exhaussée, serait à cette Casbah, tandis que l'autre plongerait à l'Est dans le lac; toutefois, c'est dans la direction Nord-Sud (exactement Xord-Ouest — Sud-Est), que l'étendue de Tunis est la plus considérable. Du Belvédère, les dissemblances sont à peine distinctes ou même insaisissables entre les quartiers, les uns européens nés du port et allant affronter et entourer la ville indigène, les autres arabes, descendant paresseusement de la Casbah vers le lac.
Souv. Tunisie. •>
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La masse est compacte; çUe emplit les dépressions, couronne les points surélevés; elle est variée en raison même des légères irrégularités du sol. Nulle symétrie, c'est un fouillis de bâtiments de tailles diverses et que seule fait accorder l'unité du type général d'architecture des bâtiments arabes, car ce sont les plus nombreux. Ce qui ajoute au pittoresque du tableau, lui donne de la grâce, le rend singulier et charmant, c'est que çà et là, sans ordre, pêle-mêle, s'élèvent d'élégants minarets quadrangulaires, dont chacun indique l'emplacement d'une mosquée ; l'une d'elles, celle de Sidi-Maharez, se couronne d'une véritable famille de coupoles, entourant celle du centre, plus étendue et plus haute; un peu partout, quantité d'autres plus petites apparaissent dans l'enchevêtrement des terrasses. Les parois massives d'édifices européens, épars, sont un élément original ; ils ne paraissent pas discordants. Beaucoup, d'ailleurs, portent plus ou moins profonde l'empreinte du style oriental.
Le cadre est fort beau ; au fond du tableau, des hauteurs limitent tôt l'horizon ; la ville se détache sur elles ; elles en font ressortir la blancheur et l'éclat que rehausse encore l'azur puissant d'un ciel immaculé.
Non loin du port, un pic supporte de façon très pittoresque le fort turc de Sidi-bel-Hassen ; il abrite un lieu sacré, ovi vont en pèlerinage les femmes sans enfants. Au fond, très au loin, se profile la masse du Zaghouan. Au premier plan, s'étend une chaîne longue et irrégulière de murs crénelés, percés de portes tunisiennes, dont une assez grande, celle de Biab-el-Khadra; ils forment une ligne de démarcation qui enserre des quartiers populeux; en deçà de la ville, des jardins, que des villas piquent de taches blanches, la séparent des coteaux voisins.
A gauche, à l'Est, c'est l'éblouissement du lac, dont
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la partie éloignée de la mer est à Tunis ; sur la rive opposée, à 15 kilomètres du Belvédère, en ligne droite, la Goulette, posée sur une étroite languette qui sépare le lac de la mer, apparaît distinctement; elle commande le chenal qui permet aux iiavires de venir jeter l'ancre dans le port même de la capitale.
La mâchoire redoutable des monts Kornin et Eeças quitte le bord le plus éloigné du lac pour former la base du cap Bon ; au bord le plus rapproché s'étend une vaste plaine peuplée de villages coquets comme l'Ariana ; elle expire au point où les collines de Carthage et de Sidibou-Saïd affrontent la mer.
A l'Ouest et à droite, le terrain, soigneusement cultivé, est silloné de chemins, de sentiers, de pistes qui limitent enclos, fermes, villas, jardins, cimetières et champs où l'on voit des oliviers, arbres difformes et un peu mystiques, car ils rappellent invinciblement les livres saints des roumis. Un aqueduc espagnol de l'ancien temps, fracassé par endroits, barre un coin du paysage et l'un de ses tronçons enjambe la route du Bardo.
Il y a beaucoup d'ampleur dans ce spectacle ; et de la vue de cette ville si compacte et si étendue, si grande et si blanche, à laquelle des collines, un lac, des jardins, des montagnes forment une bordure large et riche, se dégage je ne sais quelle impression de majesté tranquille et heureuse. Ce n'est pas coquet et pittoresque élégamment comme Alger, ni accidenté et guerrier comme Oran, et, non plus, fjuoique d'envergure, tout à fait grandiose, ni surtout banal. On devine là un endroit prédestiné qu'habite un groupe nombreux, un lieu où de très profondément dans les terres et des mers lointaines viennent pour offrir leurs denrées et commercer, des hommes étrangers, lieu d'échanges et de veille au bord du lac et de la mer; on voit qu'il s'agit aussi d'une chose orientale, et d'une chose orientale d'importance,
autique et respectable, et l'on admire que le ciel, la t«rre et l'eau se soieiit unis pour faire cette ville belle, d'une beauté imposante, virile et douce.
La disposition intérieure de Tunis est curieuse. La cité arabe occupe un espace circulaire touchant à l'Ouest la Casbah, à l'Est la porte de France, qui en marque la limite, distante du lac de près d'un kilomètre. Deux quartiers indigènes s'accotent au cercle primitif : l'un au Sud, Bad-ed-Djazira, l'autre au Xord, Bab-es-Souïka, auquel s'appuie, à l'Est, Halfaouïne. Ces adjonctions donnent à l'ensemble de l'agglomération indigène une forme quadraugulaire, dont la moindre étendue est celle qui sépare la Casbah de la porte de France.
De celle-ci, une fort belle avenue, l'avenue de France, que continue une avenue plus large encore, la Marine, s'enfonce en droite ligne vers le lac. A droite et à gauche de cette voie et perpendiculairement à elle, se détache une série de rues parallèles, que des constructions nouvelles allongent d'année en année, les unes vers le Belvédère, les autres dans la direction d'Hammam-Lif. Des quartiers surgissent et grandissent. On dirait que, ne pouvant entamer la ville arabe, arrêté par elle, le quartier franc, contraint d'utiliser le terrain, d'ailleurs vaste, qui sépare du lac la ville antique, tend à s'échapper de côté et d'autre de l'avenue de la Marine, sur des espaces illimités, qui assurent à son développement une extension indéfinie.
Les murailles de la ville indigène n'ont disparu que dans la zone où s'affrontent l'ancienne cité et celle des Européens ; partout ailleurs, elles ont été respectées et même restaurées. La porte de France n'est plus qu'une voûte, conservée par curiosité ; elle donne librement accès d'un monde dans l'autre; l'une des façades du pâté de maisons dans lequel elle s'ouvre est dans une
rue européenne, l'autre dans une ruelle de la ville indigène.
Si les constructions européennes n'ont ni renversé ni détruit la ville arabe, elles l'ont, toutefois, quelque peu pénétrée ; mais ce n'est pas en ligne droite ; elles tendent à s'implanter le long de ce cercle même qui, nous l'avons dit, sépare le cœur de l'ancien Tunis de ses faubourgs du Nord et du Sud ; les deux extrémités de ce circuit, que sillonnent des tramways,- aboutissent à la porte de France ; c'est un lacet passé entre la partie centrale et les annexes de la cité arabe.
On pourrait figurer le dessin du domaine européen à l'aide d'un sclième ayant la forme d'une grosse clef. Le panneton est au port ; la tige, mais une tige sur laquelle se grefferaient quantité de ramifications insérées sur elle à angle droit, c'est l'avenue de la Marine, avec les rues qui y naissent ; l'anneau, c'est la voie circulaire enserrant, englobant la cité indigène, la séparant de ses faubourgs. La porte de France serait le point d'union de l'anneau à la tige.
Cette voie circulaire, aux aspects disparates, est assez intéressante. On y trouve divers monuments, dont le Palais de justice, tout neuf et fort beau. Sur la partie du parcours d'altitude la plus élevée, on a, de la terrasse des maisons, une admirable vue sur Tunis, C'est, à mon avis, comme le Belvédère et le fort de Sidi-bel-Hassen, un des endroits le mieux choisis pour bien voir.
Les quartiers arabes diffèrent beaucoup les uns des autres. Les souks ou marcbés couverts s'étendent largement au centre même de Tunis; en prenant, non la voie droite qui unit directement la porte de France à la Casbah, mais une autre rue indigène, la rue de l'Eglise, voisine de la première, on en traverse qui sont parmi les plus intéressants.
L'espace occupé par les souks est très vaste ; une série
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do ruelles ou de galeries, dont beaucoup sont couvertes, s'ouvrent les unes dans les autres de plain-pied, ou par des couloirs généralement fort étroits, ou même par des escaliers. Ces galeries s'entrecroisent, naissent, finissent de la façon la plus imprévue, suivant des directions déconcertantes ; comme les autres parties de la ville arabe, d'ailleurs, c'est un véritable labj-rintbe ; il faut beaucoup de temps pour le parcourir et surtout pour le connaître ; on y peut aller des beures entières et trouver du nouveau à cbaque pas; il n'est pas rare que l'on s'y perde.
Dans chaque ruelle ou galerie, à droite et à gaucbe, une série de cases, semblables les unes aux autres, sont occupées, sur la longueur du même souk, par ceux des commerçants qui vendent des produits identiques. Dans certaines, la fabrication des objets se fait sous les yeux même du promeneur. Il est des corporations fort laborieuses; ainsi, celle des menuisiers, que Ton voit travailler activement, 'en utilisant leurs mains et leurs pieds, comme des quadrumanes ; en d'auti-es souks, ne se trouvent que des objets apportés parfois de fort loin.
La petite république des souks a ses lois, ses coutumes, ses traditions, ses usages. Chez les joailliers, un aminé, responsable devant l'Etat tunisien, indique aux étrangers qui le demandent le taux do l'alliage et la valeur marchande des objets qu'ils désirent acheter.
La nuit, tous les souks sont fermés ; beaucoup de ceux des musulmans le sont aussi le vendredi, jour de la mosquée (nehar-ed-djamâ), et ceux des Juifs le samedi. La l'unisie est le pays des trois dimanches par semaine et des innombrables fêtes religieuses.
Un des souks les plus proches de la ville française est celui des parfums (souk-el-attarine). Dans des tubes dorés dont les parois épaisses ne font que des récipients de contenance infime, sont incluses des essences qui, en principe, doivent être vendues au poids. De jeunes Tu-
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nisiens interpellent les passants, les poursuivent en leur vantant l'exoell'ence de leurs marchandises, ne se fâchent pas des rebuffades, dominent les timides. Ils entraînent ceux-ci, les font asseoir sur une étroite banquette, étendue au-devant de l'étal dont leur case est munie, les endoctrinent et, parfois en excellent français, leur prennent délicatement les mains, frottent doucement les poignets, qu'ils enduisent de quelques gouttes de leurs fluides capiteux; des odeurs de musc, de jasmin, de rose, de géranium, de lilas, d'encens, de pomme, de benne, de benjoin, emplissent lourdement l'air sous la voûte et impressionnent le cerveau ; quasi bypnotisé, le promeneur achète et ne se dégage que rançonné, des étreint-es du marchand.
Le souk des tailleurs et des brodeurs fait suite au soukel-attarine. Comme à celui-ci, les Juifs y sont nombreux. Soit hasard, soit par l'effet d'une intention réfléchie, dans ce souk, le plafond, percé de petites lucarnes, est fait de planches mal jointes; celles-ci laissent filtrer des filets de lumière, dont le ruissellement sur les étoffes colorées chaudement est incomparable. Les jeux de clarté et d'ombre, ou plutôt de clarté vive et de clarté moindre, clarté inégale, diverse et diffuse, que traverse l'étincellement de rayons tombant en droite ligne et dont les sillages lumineux se réfléchissent, se croisent, interfèrent, font chatoyants et splendides les assortiments où se mêlent toutes les couleurs que peut percevoir l'œil humain et dont l'argent et l'or, en dessins de goût oriental, fort originaux et fort beaux, s'épandent en zigzaguant sur le velours et sur la soie.
Ici, comme en tout autre souk, il est nécessaire d'être un peu connaisseur. L'imitation européenne envahit le marché indigène et substitue à des étoffes de grande valeur des tissus peu résistants, aux couleurs d'aniline qui passent vite.
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Du fond de sa boutique, le marchand invite à entrer; avec dextérité, ses doigts plissent, froissent, étalent foutas, foulards, draperies et broderies dont le scintillement charme le regard, il fait asseoir le promeneur, lui offre une tasse de caoua, qu'un apprenti s'est hâté de préparer, ou d'aller quérir chez le caouadji (1) voisin. Pour l'étranger, ses prix sont d'aboid exorbitants ; il les défend avec énergie, les baisse peu à peu, ne cédant que lentement, pièce à pièce, avec des regrets parfaitement simulés, finit par donner à bon compte. Si vous n'achetez pas, sa politesse reste parfaite, il vous salue, vous remercie; son geste, un peu las, semble indiquer qu'il déplore votre aveuglement et aussi un espoir tenace qu'Allah vous remettra entre ses mains et vous ouvrira les yeux. Parfois, il vous poursuit d'offres alléchantes, il ne demande plus que la moitié, le tiers, le dixième du prix qu'il avait d'abord fait; aussi longtemps que vous ne vous êtes pas soustrait à sa vue, ses implorations harcèlent vos oreilles.
Tous les commerces sont représentés dans les souks ; on trouve le souk des chaussures, où se fabrique cette pantoufle de cuir que l'on appelle hcha, jaune pour les hommes, rouge et ornée de pompons pour les femmes ; le souk des chéchias, coiffures tunisiennes; les bazars oii se vendent des armes, armes de pacotille et armes antiques ou précieuses, fusils à la crosse incrustée, démesurément longs, tromblons de formes singulières, très variées, sabres turcs, cimeterres et poignards ; le souk des forgerons, ceux des tisserands, des menuisiers, des orfèvres, les boutiques de librairie, oii les Yrais Cro3-ants se procurent le Coran ; le souk des grainetiers, celui des bouchers, etc..
îfon loin du Dar-el-Bey, le souk des selliers, qu'em-
(1) Caoua, café; caouadji, cafetier.
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plit une odeur saine de cuir, mérite de retenir un instant l'attention ; des artisans font, de ce cuir rouge et résistant, qu'on appelle ûlali, des selles, des bourses brodées, des objets de toutes sortes et de toutes formes, souvent fort ornementés et toujours originaux; l'ingéniosité de ces ouvriers, dont l'art séduit volontiers l'Européen, se plaît à rendre compliquées les façons diverses dont ils savent agencer la matière première, et les profondeurs des sacockes qu'ils fabriquent recèlent souvent des poches imprévues. La foule est nombreuse devant les cases des selliers, car le cuir est parmi les substances que les indigènes utilisent le plus. Un marabout mou-rut dans ce souk ; on l'y enterra au milieu de la voie ; sa tombe écarte les flots resserrés des passants, à l'endroit même où la volonté d'Allah, le retrancha du monde des vivants.
Chaque souk a son aspect, son caractère spécial, son odeur, qui provient de ce qui s'y débite, ses bruits, son silence particuliers. Les galeries purement commerçantes ne sont pas bruyantes; les débats entre acheteurs et vendeurs se résolvent en un bourdonnement confus et discret ; ailleurs, des bruits rythmés, tel celui du marteau sur l'enclume, révèlent à l'ouïe quelle besogne s'accomplit; il en est de tout à fait silencieux et dont la somnolence n'est, par instants, troublée que par le pas d'un promeneur, ou le cri d'un gars qui passe pour vendre des galettes à l'huile. A des heures de la matinée, certains jours, des souks deviennent houleux; ainsi celui des tailleurs, lorsque de vieux vêtements y sont vendus à l'encan.
On peut errer souvent dans les souks, on y apprend toujours et on ne se lasse point. Pour qui le? connaît bien, le pittoresque, à défaut d'imprévu, empêche qu'aucune monotonie ne rende fastidieuses les flâneries à travers ces quartiers laborieux. Ici, c'est un riche bazar, sorte de souk des souks, véritable musée, comme ceux
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de Baibouclii et de Djamcil, où l'on peut regarder et admirer des heures entières; ailleurs, c'est la boutique d'un de ces Hindous qui, de leur pays natal jusqu'en Turquie et au Maroc, s'établissent dans toutes les escales pour exbibcr des objets fabriqués à Madras ou à Bombay; çà et là, ce sont, fermées aux Européens d'ailleurs, des mosquées comme la grande mosquée Djama-ez-Zitouna, dont une porte, ouvrant dans un souk, permet de voir la cour intérieure, ou la mosquée de Sidi-ben-Abrous, dont le minaret octogone est fort beau ; c'est une ancienne église bâtie par Charles-Quint. On découvre même, dans la ville indigène, non loin de la porte de France, une église catholique, l'église de la Trinité, que fréquentent assidûment Italiens et Maltais. Des habitués des souks vous mèneront dans un fondouk, d'aspect misérable : c'est l'ancien marché aux esclaves; bien des Français y furent vendus jadis. Un peu partout se trouvent des bains maures et certains sont assez luxueusement aménagés ; dans leurs salles surchauffées, oii une sudation extrêmement énergique accable les visiteurs, les Européens s'initient à l'un des plaisirs de la population arabe. Des serviteurs indigènes massent, malaxent, pétrissent, étirent, raclent, lavent le patient qui est ensuite conduit dans une petite cabine, où il s'étend sur un lit de repos, boit une tasse de café maure ou de thé et tombe dans un engourdissement agréable.
La ville arabe est pittoresque en toutes ses parties ; mais ce pittoresque diffère d'un quartier à l'autre ; il en est d'aristocratiques, où ne se trouvent ni souks, ni échoppes, ni boutiques. Enchevêtrées, parfois terminées en cul-de-sac, les rues ont partout un aspect imprévu. Elles retiennent le visiteur, elles sont ombreuses et fraîches ; souvent elles passent sous l'étage de maisons qui les enjambent; ailleurs, leurs voûtes sont de simples passerelles ou encore des arcs qui font office d'étançons ;
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dans beaucoup, le calme est complet. Certaines sont bordées de maisons riches qui respirent le confort ou le luxe; les murs blanchis à la chaux sont nus, mais les fenêtres sont élégantes, des grilles de fer artistement travaillé les protègent, et des treillis de bois verts gardent les femmes curieuses des regards indiscrets ; les portes cintrées sont monumentales; les têtes larges de gros clous sont disposées, selon le goût tunisien, en dessins complicj[ués sur leurs vantaux massifs. Des anneaux épais de fer forment marteau. Souvent une porte plus petite, de hauteur d'homme, s'ouvre dans l'un des battants. Un mécanisme ingénieux et simple, fait de pièces de bois, assure, à l'intérieur, la fermeture ; il existe aussi des serrures volumineuses ; les dimensions des clefs de fer ou de cuivre stupéfient les Européens.
A l'intérieur, les chambres sont rectangulaires ; au rez-de-chaussée, elles donnent toutes sur le patio. L'une d'elles, sinon plusieurs, est spacieuse. A droite et à gauche de l'unique porte, la salle s'étend en parties symétriques plus longues que larges. En face même de la porte, l'espace reste libre jusqu'au mur opposé sur une étendue plus ou moins grande. Chacun des deux espaces latéraux est divisé, selon la longueur, par une paroi, percée d'une petite porte, en deux compartiments, dont l'un n'est pas fermé du côté médian, tandis qu'une autre paroi, à angle droit avec la précédente, enclôt la case la plus éloignée du patio et en fait une piécette obscure.
La chambre a donc l'aspect d'un T à tige verticale courte et très grosse; la branche horizontale large et très longue serait bordée en dehors, la porte étant au milieu, par le patio, tandis qu'en dedans, elle s'appuierait, de part et d'autre de la branche verticale, sur les deux réduits dont la disparition transformerait la figure en T en un parfait rectangle. A l'extrémité de l'une des
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ailes clarteuses, une partie surélevée est destinée à supporter tapis et couvertures pour qu'on y puisse dormir.
On constate, parfois, l'absence de fenêtres; c'est par la porte que la lumière pénètre.
Cette disposition typique, réduite dans lus demeures modestes à sa plus simple expression, se complique dans les habitations riches, dans les palais, d'enjolivements et d'embellissements ; les colonnettes de marbre, les voûtes arabes, les coupoles, les arcades, les ciselures de la pierre, les mosaïques et les faïences ajoutent à la richesse des tapis merveilleux, à la beauté des armes rares, au fini artistique des meubles nacrés. Les patios, qu'agrémentent des plantes de luxe, étalent les trésors d'une architecture élégante et souple. Dans ces maisons spacieuses, les étages sont faits souvent d^un dédale de pièces, auxquelles on accède par des passages étroits et quasi secrets.
L'étendue, la forme, l'orientation, le style difforents rendent disparates ces chambres que diversifie encore l'intensité de lumière qui les éclaire ; les unes demeurant obscures, d'autres à peine lumineuses, d'autres encore prenant sur la cour intérieure ou même sur la rue un jour vif, par de larges fenêtres.
La disposition est telle qu'il existe de vraies cachettes; elles demeurent inaperçues du visiteur. On retrouve dans ces arrangements la preuve de l'amour des Orientaux pour le secret, le merveilleux et le mystère, peutêtre simplement celle de leur mépris du systématique, de leur goût du compliqué et du divers dans le simple.
Les intérieurs des gens quelque peu aisés sont très propres, parfois élégants. C'est une qualité de l'indigène de Tunis, d'être volontiers pimpant et coquet. Sa tenue est parfaite. La tête parfois munie du turban, le plus souvent coiffée seulement de la symbolique chéchia rouge, il passe dans les rues, très grave. L'allure parfai-
tement digne, il porte avec grâce un costume fort seyant ; toge ample, de couleur tendre, ouverte en avant jusqu'à la ceinture sur une veste et sur un gilet très brodés, culotte serrée au-dessus du genou, bas très blancs ajustés et souliers vernis. Les femmes se couvrent d'un baïc, large draperie blancbe, qui cacbe au regard la culotte bouffante et le corsage ; un voile dissimule le visage, hors le front et les yeux; on en devine de jolies. Il n'est pas rare de voir des serviteurs faire la baie entre une voiture aux rideaux baissés et la porte d'une maison ricbe; ils déploient leurs burnous sur leurs bras étendus et, se faisant face, forment un étroit passage dans lequel s'engage inaperçue quelque femme de famille opulente. Les femmes indigènes sont coquettes..., comme toutes les femmes ; quand elles le peuvent, elles se vêtent avec luxe ; leur cou, leurs poignets, leurs chevilles sont souvent cerclés de bijoux précieux.
Les quartiers populaires ne sont ni moins curieux ni moins intéressants que les autres. Les costumes y sont pauvres; au lieu des baïcks élégants, les burnous, qu'un long usage a rendus grisâtres, ne recouvrent le plus souvent que de misérables vêtements de toile, fatigués, troués, dépenaillés; les belras jaunes sont éculées; les femmes n'ont pas de bracelets, ou seulement des bracelets d'argent d'un travail primitif.
Même vêtu de baillons, l'Arabe conserve toujours de la prestance ; où que vous l'introduisiez, ses mouvements, son air, son port restent dignes ; il a la science innée des attitudes et des gestes.
Les foules arabes ne sont point mobiles et vives comme les nôtres. Les mouvements en sont lents, l'empressement, la bâte sont exceptionnels; l'indigène n'apprécie pas la ligne droite, mais surtout, pour lui, la rue, la place publique sont sans danger. C'est une affaire sérieuse, une entreprise pénible que de traverser cette masse com-
pacte, molle, lente, de gens qui ne comprennent rien à, l'utilité de nos cours-es rapides, qui ne tournent jamais la tête et ne redoutent point les cavaliers; car les chevaux arabes sont fort doux; ils ne ruent point, fendent avec précaution et sans faii-e aucun mal les groupes nombreux ; on en voit d'immobiles et que personne ne tient, tandis que le maître s'est écarté; l'animal reste impassible, se croyant attaché par la bride rabattue et dont l'extrémité affleure le sol.
Aux cris retentissants, sans cesse répétés de « Balecli », on parvient à secouer l'indifférence des passants; des coups de matraque que font pleuvoir sur eux des Européens, partisans de la méthode forte, et nos tramways électriques enseignent peu à peu les inconvénients d'une quiétude exagérée.
Les boutiques sont nombreuses et diverses ; ce sont de petites cases cubiques, étroitement serrées les unes contre les autres et que leurs propriétaires quittent le soir après en avoir solidement cadenassé porte et volets. Des acheteurs s'empressent autour des gargotiers qui tiennent à leur disposition, préparés, les mets habituels : avalanches de couscouss, têtes et quartiers de moutons, légumes et piments cuits, olives frites ou crues ; des gamins à la mine sérieuse et éveillée — • car jusqu'à l'adolescence l'Arabe est étonnamment intelligent — regardent avec envie les friandises variées d'un pâtissier, friandises un peu lourdes à notre goût, gâteaux divers, nougat et macarons arabes, galettes à l'huile, dont l'odeur se mêle aux relents de la rue, aux parfums dont la plupart des indigènes font usage (ils adorent le jasmin, le musc et la rose), et aux arômes pénétrants que dégagent les denrées de l'épicier; celui-ci vend le piment, le sucre, la chandelle, mais aussi la canelle, la coriandre, le fenouil, l'anis ; on trouve chez le fruitier des dattes, des oranges, des citrons, des grenades ; un notaire
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accroupi rédige une lirodja sur le pas de sa porte ; ailleurs, un barbier rase, pose des ventouses, soigne ; des cafés assez spacieux retiennent longtemps des fumeurs nonchalants, qui, accroupis ou étendus sur des nattes, semblent jouir paisiblement de la vie, du tout ignorants de la légitimité et de la sainteté du travail, conceptions d'occidentaux qui luttent, et dans des pays âpres. Pourquoi les indigènes travailleraient-ils? Ils vivent de si peu.
De temps à autre, dans la rue, un incident ajoute au pittoresque. Des caravanes lentes passent avec leurs chameaux un peu compassés, lourdement chargés de marchandises venant du Sud ; d'autres chameaux ne servent qu'au transport d'une maison à l'autre de riches cadeaux de noce, qu'admire la populace. Parfois, un enterrement jette une note triste ; des amis portent le corps posé sur une civière ; couvert seulement de linceuls ou de draperies, il ondule à la cadence de leur pas. Derrière vient la foule ; elle psalmodie hautement, jetant sans cesse un même cri monotone de foi énergique en son Dieu; l'effet est impressionnant. Le cortège s'arrête quelques instants ; après ce repos, les assistants bataillent, voulant tous être au nombre des porteurs du mort, car c'est un devoir d'en remplir l'office.
On rencontre souvent des hommes en processions ; ils se rendent à la mosquée pour solliciter l'intervention d'Allah dans les affaires humaines. Un jour de fête, — fête des enfants, ■ — ■ des groupes nombreux de garçonnets, vêtus de leurs plus beaux atours, parcourent les rues, brandissant des oriflammes multicolores. L'effet est charmant.
Quelle ivresse, quelle joie viennent de tous ces tableaux à qui aime s'emplir les yeux de lumière, voir sous des aspects divers, imprévus, le monde clair et lumineux ! Car, ce qui fait surtout qu'on aime ce pays, c'est
sa lumière; elle est uu fluide subtil, qui exalte la vitalité, pénètre toutes choses, embellit tout ce qu'elle touche, l'ait les guenilles mêmes resplendissantes. Sous ce ciel limpide, il n'est rien qui ne captive le regard, qui n'étonne et ne charme, même de ce qui est vilain ou trivial. Les couleurs chaudes ou tièdes, le grand jour et les ombres nettes transforment les quartiers les plus malpropres, au nombre desquels on doit à la vérité de citer le quartier juif. Il abrite 35.000 ou 40.000 Israélites; les uns portant encore le turban noir, les autres déjà vêtus à l'européenne ; tous viennent plus ou moins vite à nous, adoptent nos idées, nos mœurs, nos coutumes. Quelques-uns émigrent dans la ville européenne.
Beaucoup d'individus du groupe des Juifs tunisiens proprements dits, patriarches vénérables, adultes forts et gracieux, sont vraiment beaux; ceux du groupe livournais sont moins séduisants. Toutes les femmes, énormes, gavées, déformées, nous inspirent presque de la répulsion ; les fillettes sont ravissantes.
Dans les rues arabes, aux heures de la plus grande animation, mille détails singuliers arrêtent le curieux : des marchands ambulants vont et viennent, criant leurs marchandises ; un charmeur exhibe des najas ; un homme pieux égrène un long chapelet ; un halluciné de chanvre fait des rêves extatiques ; autour d'un descendant du Prophète, des musiciens assourdissent la foule de leur tapage et recueillent des offrandes; des mendiants prient avec ferveur; un mahabel (fou) erre, tenant des propos incohérents, protégé par le respect religieux qu'éprouvent pour lui les passants, d'origines diverses, mais, comme lui, musulmans.
Le type Berbère prédomine. Il est, à Tunis, amolli. Le citadin est apathique et mou; tant d'invasions l'ont bousculé et réduit, qu'il est sans initiative et sans énergie. Mais si la masse est indifférente, sans intolérance
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vive comme sans ressort, on y peut distinguer des éléments qui doivent à l'implantation d'étrangers venus de gré ou de force, des caractères tranchés, des qualités et des défauts prédominants. Des descendants de Turcs et de femmes maures, ou Coulourhis, sont actifs et intelligents.
L'Andalou est de physionomie agréable ; il est rêveur et fin. Dans certaines familles, des noms indiquent formellement qu'un des ancêtres fut un Européen, réduit à Tesclavage. Assez rare, le type arabe pur n'est cependant pas exceptionnel ; de peau très blanche, la figure allongée, le nez en bec d'aigle, le port élégant, toute la personne de l'Arabe est aristocratique ; il se juge de race supérieure. Des Mzabites, quasi hérétiques, sectateurs méprisés du cinquième ordre, séjournent plus ou moins longtemps à Tunis. Des nègres, les uns ont le profil droit des Abyssins, les autres ont les lèvres lippues, les pommettes saillantes, le nez écrasé comme ceux du Bornou. Il en est qui viennent du désert; on en trouverait qui ont vu le jour dans des régions voisines du Tchad; j'en ai connu qui avaient longtemps vécu parmi les Touareg. Par ces nègres, par des commerçants, dont les caravanes passent le Sahara, et qui, originaires de Rhadamès ou de Rhat, retournent parfois dans leur pays natal, par ses Tripolitains ou par ceux de ses négociants qui ont des intérêts en Tripoli, des relations souvent mystérieuses joignent Tunis à des contrées lointaines et redoutables. Les pèlerins, auxquels la visite au tombeau du Prophète vaut le titre de hadj, l'unissent à la Mecque, tête et cœur de l'islamisme ; ses navires la relient à l'Egypte et à toutes les escales du Levant. Enfiji, à Tunis, plus qu'ailleurs, la présence de nombreux roumis français, italiens, maltais et grecs, ne laisse pas que d'influer sur la mentalité indigène. L'occupation française attire un tant soit peu à nos idées, à nos façons
Souv. Tunisie. ;{
de sentir et de juger, à nos projets, cette bourgeoisie indigène, molle et veule dans son ensemble, mais non fermée et pas fanatique. En nous, elle n'estime encore que le maître qui assure l'ordre, et Faclieteur, volontiers prodigue, dont l'unité monétaire, le franc, a remplacé, dans les transactions, la piastre de douze sous. Mais, de cette masse apathique où beaucoup d'énergies de provenances diverses se fondent et s'anniliilent, on voit, et surtout l'on verra, émerger des personnalités actives, intelligentes, qui n'ont besoin que d'un peu d'aide pour s'affirmer, et dont le temps, à défaut d'autre facteur, suffira à assurer l'éclosion. C'est cette aristocratie directrice, faite des éléments les plus intelligents et les plus ouverts qu'il s'agit de créer... et de savoir utiliser. Il faut qu'en faisant ses affaires propres elle nous serve; que, par elle, par l'influence qui lui viendra et par l'autorité que nous lui donnerons, elle nous soit, au mieux de nos intérêts et de ceux de nos protégés, un instrument de domination sur eux et d'union avec eux.
C'est donc bien, comme je l'écrivais, un monde (monde dont je tenterai peut-être un jour la description, et de deviner l'avenir), que cette cité oii se côtoient des hommes de pays et de civilisations si différents, et que les liens par lesquels elle plonge dans l'Europe, dans l'Afrique et dans l'Asie, amèneront à jouer un rôle important dans l'histoire de l'humanité, qu'il y ait conjonction ou conflit entre les forces qu'elle recèle, et dont beaucoup sont encore latentes. Tunis, c'est une porte sur l'Islam par où la France peut se renseigner, enseigner et agir.
La ville européenne peut, sans désavantage, soutenir la comparaison avec les plus jolies de nos cités françaises. A part celles qui avoisinent les quartiers indigènes et où fourmille une population hétérogène renfermant beau-
coup de Maltais et de Siciliens, les rues sont largues et coupées à angle droit. La plupart d'entre elles portent le nom d'un pays de l'Europe, et cette indigence de leur nomenclature ne laisse pas que de surprendre dans une contrée si riche en souvenirs liistoriques. On trouve la rue d'Angleterre, celles d'Allemagne, d'Autriche..,., mais on chercherait en vain une rue qui portât le nom de certains hommes illustres du passé, celui de l'Africain Térence, par exemple.
Les maisons sont belles et spacieuses, les monuments amples. On voit que les "Français ont agi avec largeur et avec goût. Des Etrangers, on ne peut guère citer qu'une gentille église gi'ecque, où officient des prêtres orthodoxes, car les Grrecs sont assez nombreux à Tunis ; ils y constituent une colonie fort sympathique. Plusieurs établissements d'utilité publique, le Marché et surtout l'Hôtel des Postes, sont des modèles en leur genre. Ces constructions, des hôtels confortables, des cafés, des cafés-concerts et d'immenses brasseries luxueuses, portent l'empreinte de nos conceptions esthétiques, qu'agrémente souvent plus ou moins de fantaisie orientale ou prétendue telle ; ils empêchent que la ville ait l'air italienne. Elle est aussi largement cosmopolite ; mais l'allure française domine.
La Marine, où se trouvent la cathédrale, le palais de la Résidence et le théâtre, sera bientôt une splendide avenue. Elle continuera dignement l'avenue de France, qui est des plus agréables. Très large, pourvue d'arcades du côté Sud, celle-ci est très fréquentée et les passants s'attardent volontiers devant les vitrines de ses riches magasins; des tramways la sillonnent et les invraisemblables cochers maltais l'encombrent de voitures convenables, car les affreux véhicules qu'ils promènent ailleurs n'y ont pas droit de relai.
Après la, sieste, le trottoir Sud de l'avenue de Erance
3G SOUVENIRS DE TUNISIE ET b'aLGÉRIE
devient un lieu de rendez-vous du liigh-life européen : colons, fonctionnaires, officiers, y font les cent pas en attendant l'heure du dîner. A toute heure du jour et assez avant dans la nuit, on y voit du monde et l'animation y est élégante.
Les toilettes sont, à Tunis, coquettes et pimpantes ; les teintes mortes et les grisailles font place aux couleurs fraîches, tendres ou chaudes que portent à ravir, chacune avec son cachet caractéristique, la Française sémillante, l'Italienne de beauté resplendissante, la Juive charmante, la Grecque à l'aspect olympien; ensemble exquis et varié que ne déparent ni le costume colonial des hommes, ni les draperies pittoresques des indigènes et à peine l'accoutrement de quelque touriste inexpérimenté qui, débarqué de la veille, ajoute, et souvent au cœur de l'hiver, un casque inutile à son équipement ridicule.
Aux saisons propices aux voyages, Tunis regorge d'étrangers. Il arrive que les hôtels, cependant vastes et nombreux, deviennent presque impuissants à leur assurer le logement. Les Tunisiens s'ingénient, d'ailleurs, à rendre leur ville de plus en plus attrayante. Des caravanes d'Anglais, de Belges, de Hollandais et même de Français, viennent visiter ce coin musulman et faire le pèlerinage de Cartilage. Pour ceux qui, séduits par la beauté du pays et l'intérêt qu'y présentent choses et gens, séjournent quelque peu, des promenades au Bardo, à la Manouba, au cap Kamart, aux plages de la Marsa, dv la Goulette, de Rhadès, d'Hammam-Lif, sont autant d'excursions qui ajoutent au plaisir.
Tous quittent Tunis à regret, avec, dans la mémoire, le souvenir d'une envolée sur l'Orient, de la caresse d'une A'ie douce, un peu indolente, élégante et facile. Tunis est le point de notre Afrique du Nord qui livre
le plus vite le plus d'inconnu. C'est peut-être celui auquel on arrive à s'attaclier le plus profondément.
Le rhamdane à Tunis.
Au capitaine Veau, au Blanc.
Le mot de rhamdane que nous prononçons rliamadan est le nom dun mois du calendrier arabe. Tout le temps qu'il dure, les musulmans doivent jeûner chaque jour depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Un coup de canon indique, matin et soir, le commencement et la fin de la période d'abstinence; des localités pauvres achètent parfois un petit canon destiné à ce but unique. Le rhamdane est de grande importance aux yeux des Trais Croyants et le fidèle en observe strictement la loi; certains mauvais musulmans y contreviennent plus ou moins ouvertement; il en est qui mangent ou qui fument, mais ils se cachent pour n'encourir point le blâme public. Les soirées du mois de rhamdane sont pittoresques. Aux dernières heures du jour, les portes closes s'ouvrent et des groupes de fidèles se forment, qui attendent le signal désiré. A peine est-il donné que tous étalent les signes du plus vif contentement et que la joie transforme les visages. Les rues deviennent bruyantes, la circulation s'y fait active, les interpellations, les appels, les saints s'envolent gaiement; les rôtisseries épandent au loin leurs odeurs de grillades et de couscouss, les gamins assiègent les marchands de pâtisserie à l'huile, les cigarettes sont allumées... Le Prophète a eu raison de rendre si désirable, pour un temps, l'obligation morne du repas.
Pour les riches, pour les oisifs, l'observance du rhajndane n'est pas très pénible. Inoccupés durant le jour, ils festoient gaiement la nuit. Pour les travailleurs qui
ne peiivont dormir qu'après le coucher du soleil, il n'en va pas de même. Le mois du rhamdane est redouté par les gens de peine, manœuvres et domestiques, et par... leurs maîtres européens, car le rhamdane, qui légitime la mollesse, sert aussi d'excuse à la paresse la moins justifiée.
Dans les villes, le rhamdane perd l'aspect d'un jeûne austère et semble au profane une fête. C'est que la nature et le plaisir de vivre triomphent, dans le vulgaire, des préceptes rigides. A Tunis et dans les agglomérations de quelque importance se trouvent beaucoup de musulmans dévoyés ou que les voyages ou le contact d'Européens ont rendus sceptiques; ils affichent plus ou moins ouvertement le mépris des prescriptions coraniques; pour ceux-ci le rhamdane est un temps de réjouissances. Chez nous aussi le carême ne laisse à beaucoup que le souvenir des joyeux mardi-gras qui, seuls, ont apporté quelque changement à leur habituelle manière de vivre. En général, les musulmans observent mieux les prescriptions du rhamdane que les fidèles européens celles de leurs jeûnes, mise à part peut-être l'abstinence des viandes le vendredi.
Certaines années, les rues de Tunis sont fort égayées par le rhamdane. Le quartier d'Halfaouïne est le centre de l'agitation heureuse des nuits. De tous les cafés maures s'élèvent les sons des tam-tams, des tambourins, des flûtes et d'instruments indigènes de toute espèce auxquels se mêle le susurrement aigre de mauvais violons maniés à l'italienne. Dans des échoppes, dans les cafés, dans des baraques dressées dans les rues, des spectacles attirent la foule. Des Juives exécutent, au son d'un petit orchestre, la danse du ventre; il en est qui dansent avec grâce et sans exagération; certaines sont très jeunes et fort jolies. La musique indigène, monotone et
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singulière, choque aux premières auditions par &es sons criards; k rythme en est guilleret, étrange, souvent heurté; il rend difficile le souvenir des airs joués; on s'habitue à cette cadence originale; on finit par l'aimer; elle excite fort les nerfs. EDe chante tous les sentiments, mais surtout l'amour, l'amour puissant et la possession (Venus dominatrix) et, avant l'amour, elle chante longuement le désir. Les reins souples de la danseuse obéissent exactement au rythme que traduit aux yeux l'ondulation féline et gracieuse de la croupe; la danse est l'expression exacte de la musique. Au bout de peu de temps, une seconde danseuse vient en scène, les musiciens redoublent d'activité et célèbrent longuement le jeu des refus, de la poursuite et de l'abandon. Les derniers motifs sont d'une violence inouïe; c'est un ouragan de notes échevelées qui surgissent, précipitées les unes sur les autres; la même phrase revient, court, éclate, reprend, s'enfle démesurément, soulignée par l'orage des tam-tams dont les coups s'accélèrent an point de donner de l'angoisse, pendant que les notes surélevées du violon et des flûtes font courir dans tout le corps la sensation aiguë de l'agacement et de l'attente.
Parfois, plusieurs femmes dansent ensemble; sur la scène les groupes et les figures varient à l'infini. Au bout d'un temps plus ou moins long, l'orage s'apaise tout à coup; tous les instruments se taisent subitement et l'auditeur éprouve la sensation reposante d'une halte délicieuse. Les danseuses vont s'asseoir sur un divan au fond de la scène; la plupart ne sont pas insensibles à l'oft're d.e liqueurs, d'absinthe surtout; il en est qui n'acceptent que le délicieux café maure servi dans des tasses minuscules. Il est des cafés oii les danseuses quêtent à tour de rôle; ailleurs, elles ont licence de quitter leurs compagnes et de venir boire aux côtés de ceux des assistants qui, en échange du soin de les dé-
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saltérer, se décident à obtenir ce facile et gracieux privilègHî.
Au bout de quelque temps les danses recommencent; parfois elles sont coupées par d'int-erminables séances de plain-cliant. Les danseuses sont aussi dos chanteuses; rorchcstre accompagne ou dirige. Les motifs sont variés, quelquefois gais ou douloureux, souvent jolis; comme celle de la danse, cette musique est profondément énervante; on l'aime, on souffre, on désire s'en aller, on reste et on éprouve de l'ennui quand elle cesse. Certains thèmes m'ont rappelé des chœurs d'église campagnards.
La café-concert n'est pas la seule distraction du rliamdane ; il en est beaucoup d'autres : des Italiens dirigent de véritables théâtres de marionnettes^ où sont joués des drames enfantins et terribles ; des chevaux de bois, des jeux tenus par des forains initient les musulmans aux délices de nos foires françaises.
L'agitation ne s'éteint que fort avant dans la nuit; le bruit des tam-tams finit par cesser; seules de petites flûtes éparses dans l'ombre jettent encore leurs notes mélancoliques; elles bercent le sommeil de ceux que le vacarme empêchait de dormir.
Mais, à minuit, un homme passe dont la mission est de faire tapage. Il s'en acquitte en conscience et frappé à tour de bras sur un instrument métallique. Les fidèles qui sommeillaient se lèvent et mangent. Ils risqueraient de s'éveiller trop tard, après le commencement du jeune, rans cet appel tumultueux et charitable qui retentit par les rues ; il a un défaut grave : il n'éveille pas que les Trais Croyants.
Des fêtes particulières interrompent la monotonie du rhamdane; au soir de l'une d'elles, les souks, généralement fermés aux premières heures de la nuit, sont illuminés. Le spectacle est curieux; il attire en foule les Européens. Certains grands marchands font preuve
du goût le plus rare dans l'ornementation de leurs magasins; la foule cosmopolite s'y presse et admire. Là, dans le ruissellement des lumières sont étalés des objets de toute origine et de valeurs diverses : tapis merveilleux de l'Orient, meubles sj-riens d'un travail délicat, aiguières ciselées de la Perse, fréckias de Gafsa aux dessins primitifs, représentant des soldats et des cbameaux, coussins touareg, fusils de longueur démesurée à la crosse incrustée et tromblons courts largement évasés, camées des colonies de la Rome antique trouvés dans le sol; le velours, la soie, l'or et l'argent rendent éblouissant l'incomparable assemblage qui étonne et ravit l'œil des visiteurs. Des serviteurs du Maître circulent au milieu de ces richesses aux couleurs opulentes et variées; ils offrent en son nom le caoua (café) traditionnel ft quiconque leur paraît de bonne mine. Nos magasins les plus luxueux pourraient jalouser cette diversité des produits que nos rapides moyens de communication ne leur assurent pas. C'est que les marchandises, venues de loin, par des caravanes lentes, conduites par des hommes étranges au milieu de pays qu'il est dangereux de parcourir, ont le cachet et le prestige du mystère et du lointain...
A la fin du rhamdane, le Bey quitte son palais et va prier dans l'une des mosquées de Tunis. Si Ali est un vieillard à barbe blanctie, l'air intelligent, ouvert et bon. Autour de sa voiture et derrière elle caracolent des officiers et des cavaliers tle sa garde. L'ensemble est joli. Ce n'est point une occasion unique offerte aux populations de voir leur souverain. Souvent, le samedi, il quitte la Marsa et vient rendre la justice à Tunis; le curieux peut l'attendre au passage, entre la gare Eubattino et le palais du Dar-El-Bey. Il le verra passer au milieu de l'inattention générale, sous le regard indifférent des Européens en jaquette et des grosses Juives à bonnet
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pointu. Le gouvernement du protectorat a eu l'habileté de le conserver; il n'éprouve point le besoin de jouer de son prestige.
Des salves d'artillerie marquent la fin du rhamdane; elles durent une journée; d'instant en instant les canons tonnent; c'était jadis un danger pour les artilleurs bejlicaux imprudents et peu expérimentés; les pièces, trop vieilles et bourrées jusqu'à la gueule, éclataient et de temps à autre, sous les pieds des soldats, les murs vieillis du rempart croulaient au tressaillement des affûts. Désormais la cérémonie est sans péril, grâce à nos artilleurs et à nos sapeurs.
Le rbamdane est un mois du calendrier lunaire, c'est dire qu'il ne se passe point à une époque iixe du nôtre; la durée qui sépare un rhamdane du suivant est moindre que celle de douze de nos mois. Lorsque la saison est agréable, le rhamdane est curieux et mérite davantage d'être vu.
Les Européens feront bien de visiter Tunis à ce moment. L'éclat des fêtes varie beaucoup selon les années. La misère ou la prospérité, la sécheresse ou la fertilité des terres ne sont pas sans influence sur ces variations.
Les indigènes sont fort attachés à la coutume du rhamdane; c'est une prescription rigoureuse de leur code religieux. Sans doute, la foi s'attiédit; les musulmans qui vivent au contact d'Européens sont surpris de trouver chez ceux-ci des qualités et des vertus qu'ils ne soupçonnaient point aux roumis; ils apprennent avec étonnement que ce sont eux qui, à nos yeux, sont des infidèles; ils commencent à croii"e à l'existence de plu-i sieurs paradis et ne nous estiment plus irrémédiablement réprouvés et condamnés. Leur intolérance n'est point supérieure à celle de beaucoup de catholiques militants, celle de nos ancêtres la surpassaient. En certains pays berbères, il serait possible, avec de la patience, de
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l'adresse et de l'argent, de constituer des çofs clirétiens; mais pourquoi faire de bons musulmans ce qu'on a fait de boudliistes consciencieux, c'est-à-dire de médiocres clirétiens ?
Les indigènes sont foncièrement religieux; ils aiment passionnément la loi du Prophète; elle est en eux, elle les pénètre; leur vie en est tout entière comme un reflet, comme une émanation.
Cette foi vive ira cependant déclinant; il faut souiiaiter que le scepticisme ne vienne pas trop vite. L'homme adulte, vain de sa force physique, néglige aisément les pratiques religieuses; au service militaire, le tirailleur a tôt fait d'oublier l'obligation de la prière, de jurer et même de boire le vin et les liqueurs; beaucoup cependant usent de la liberté, qiie nous leur laissons, d'observer le rliamdane; presque tous, de retour parmi les leurs, redeviennent bons musulmans et observateurs stricts des préceptes. Des faits semblables ne sont point rares en France.
Comme tous les groupes humains, le groupe musulman perdra plus ou moins complètement la foi qu'il possède si ardente. Il faut souhaiter pour lui que ce soit, comme on peut le prévoir, de façon infiniment lente.
Longtemps encore, l'observance du rhamdane sera universellement respectée et suivie. Des jeûnes que, dans un intérêt sagement compris des fidèles, toutes les religions prescrivirent, le rhamdane est à la fois le plus dur et le plus joyeux. C'est une des manifestations les plus pittoresques de la vie en pays musulman.
Promenade à Carlhage.
En souvenir de mon ami le lieutenant At(mont, mort au Tonkin.
De la Goulette, que j'habite momentanément, je suis allé à Carthage avec mon ami le lieutenant G...; c'est
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une (le nos promenades favorites. La route longe le tronçon de voie ferrée (jui joint la Goulette et la Marsa. Elle laisse à sa droite, lorsqu'on vient de la Goulette, les terrains ornés de villas et plantés de jardins de KLérédine et du Kliram. Au sortir de ce village, Carthage apparaît; on voit nettement une église blanche sur une petite colline abrupte aux formes asst'z régulières de pyramide tronquée. T7n chemin qui coupe à angle droit la route l.i Goulette - Marsa unit la basilique à une minuscule station du chemin de fer Rubattino. Il permet de grimper en quelques minutes au sommet de la colline; elle n'est ni haute ni étendue, son périmètre ne dépasse pas, je crois, 2 kilomètres à la base. C'était le centre, le cœur même de Carthage; l'église actuelle occupe la place de l'acropole punique, Byrsa.
La basilique, de style oriental, n'est pas sans élégance; à elle s'accote le séminaire des Pères Blancs et le musée; dans le jardin, la chapelle élevée à la mémoire de saint Louis, en 1842. Derrière ces bâtiments, du côté de la mer, deux hôtels; enfin, dans la direction de la AEarsa, sur une petite colline voisine, qui est l'ancienne colline de Junon, un petit séminaire. C'est tout Carthage.
De Carthag>e, la vue, par les belles journées claii^es de cette région, est charmante et grandiose. Le portail de l'église est tourné vers la plaine de Tunis; dans le lointain, à gauche, on aperçoit la grosse cité antique et vivace accroupie tout au fond sur le bord de son lac, dont la surface, parfois tachetée par le vol de milliers de flamands roses, étincelle au soleil comme une nappe d'argent; vue d"ici, la ville est une tache blanche. Le3 deux traits noirs et parallèles du chenal issu de Tunis même, à l'Ouest, traversent la nappe d'eau et viennent fendre, au sud de Carthage, à la Goulette, l'étroite bande de terre qui sépare le lac de la mer. Cette bandelette naît
aux pieds de Carthage, au Kliram; elle se dirige vers le Sud, contient Kliérédine, station balnéaire aux faux airs d'oasis, s'amincit à la Goulette où elle laisse passer le clienal et reprend de l'ampleur pour affronter le coteau de Ehadès, dont les maisons font dans le pay.sage une note claire, éclatante. Entre Khadès au Sud et Tunis à l'Ouest, la masse lointaine du Zagliouan révèle ses contours. De l'autre côté de Tunis, vers le Xord, les collines faibles de l'Ariana délimitent, au fond du paysage, la grande plaine qui s'étend entre le lac et plus près de nous, allant affronter la mer, au Xord, la cliaîne du Khraoui, la montagne de Kamart.
C'est surtout de l'autre côté de Byrsa que le spectacle est imposant. Si nous quittons la face qui regarde Tunis pour celle d'où nous pouvons voir ce qui est à l'Est, un panorama s'offre à nos yeux qui est sans doute l'un des plus beaux du monde.
Devant nous, à l'Est, la mer très bleue, très belle, très calme, d'un coloris éblouissant; des voiles la sèment; un gros vapeur la tache imperceptiblement de sa masse sombre surmontée d'une traînée légère de fumée noire. Dans le fond du tableau, un rivage montagneux va s'éloignant dans l'Est et dans le Xord, en laissant entre lui et le cap Carthage un espace où le regard ne rencontre plus d'autre limite que la mer et ne peut se poser que sur les îlots de Zembra et de Zembretta, tandis qu'au Sud, la côte s'approche pour continuer par une courbe gracieuse les plages de la Goulette et de Carthage. Xous avons à nos pieds le golfe de Tunis et la terre qui apparaît au loin devant nous est la presqu'île que termine le cap Bon. Son ossature semble s'enfoncer en droite ligne dans les terres et supporter deux montagnes qui sont, avec une troisième plus profondément située et lointaine, trois sentinelles fatidiques. C'est d'abord la montagne du Bou-Kornine, dont les pics jumeaux durent
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solliciter plus d'une fois les regards des Carthaginois; de leurs maisons, ils la voyaient droite devant eux, de l'autre côté de l'eau; elle dut être confidente des pensées et des espoirs secrets, adorée sans doute, car elle a l'air puissant, impassible et vivant. Tous les jours qu'ils passèrent à Carthage, Hamilcar, Hannibal, la virent et bien d'autres après eux dont les pensées, les passions, les rages, les folies et les espoirs, comme des souffles légers, troublèrent à peine l'air pur de cette nature solennelle.
Aux pieds du Kornine, Sur le bord de la mer, la station d'Hammam-Lif, dont les maisons sont visibles de Cartbage, ofîixî aux baignjeurs ses eaux chaudes et sa plage. A l'arrière plan, presque masquée à nos regards par le Kornine, la masse compacte du Eeças, la montagne de Plomb, semble le deuxième gardien de la capitale, tandis qu'au loin les contours flous des trois échelons du Zagliouan paraissent en lignes d'une grisaille légère.
Ces trois montagnes donnent au golfe de Tunis un«î ampleur remarquable. Par les belles journées si fréquientes dans ces régions, le spectaele est d'une grandeur qui impose; le soleil est ardent; il rend implacablement lumineux tout ce qu'il touche; mais cette lu. mière d'une intensité si grande ne nuit pas au spectacle; elle donne à la nature une sorte de sérénité à laquelle ajoute le bleu do la mer. Les taches blanches, éclatantes, que font villages et maisons, les tons variés des rivag^es et des terres, empêchent qu'il y ait aucune monotonie dans l'harmonie des couleurs. Et le spectacle est encore beau par les temps de nuages bas et tristes; les montagnes prennent alors un air redoutable; il est gai aux premières heures des jours clairs et devient d'ime richesse et d'une diversité incroyables au coucher du
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soleil. La nuit même, la clarté de la lune le rend singulier et majestueux.
Si la côte orientale et la mer concourent à faire de Cartilage un point aimé des artistes et de tous ceux que ravit la vue d'un bel endroit, il est cependant encore à Carthage d'autres réjouissances pour l'œil. Que le visiteur, après avoir examiné, au Sud, le Kliram, Khérédine, la Goulette, puis le Eeças, Rhadès, le Kornine avec Hammam-Lif; à l'Est, la longue ligne de la presqu'île du cap Bon sur laquelle il distinguera un point blanc : Soliman, non loin de Kourbès {ad calidas aquas); après avoir contemplé au jSTord-Est la mer libre avec les îlots de Zembra et de Zembretta, regarde maintenant dans la direction du Nord. Très près de lui, un monticule dont le pittoresque est rare et charmant. Il est surmonté d'un village arabe, Sidi-bou-Saïd, dont les rues propres, bordées de maisons élégantes de musulmans riches qui viennent y passer l'été, méritent une visite. Ce village surplombe l'abîme. Il est séparé de la mer par une falaise grise de plus de cent mètres de hauteur et de la plaine de Carthage par un ravin abrupt de couleur rouge. La colline forme un angle tourné à l'Est; c'est le cap Carthage. Sidi-bou-Saïd est visible au loin et rien n'est plus gracieux que le blanc et pimpant village sur ses pentes roides.
Le cap Carthage nous cache la Marsa", où se trouve le palais du Bey; c'est une localité de plaisance fort attrayante. Elle est sur une crique entre les hauteurs de Sidi-bou-Saïd et la chaîne qui aboutit à la pointe de Ivamart, que rendent pittoresque sa falaise, sa belle plage, ses dunes, ses palmiers, son air sauvage malgré de grand palais indigènes plus ou moins abandonnés.
Entre Sidi-bou-Saïd et la basilique actuelle (Byrsa), s'étendaient des quartiers fameux et renommés. On distingue aujourd'hui, à quelques centaines de mètres d'un
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fort (Bordj-Djedid), d'admirables citernes restaurées, des ateliers de fouilles, et, à droite, sur le Lord de la mer, non loiu d'un palais appartenant à un prince beylical et d'un autre transformé en caserne (le Lazaret), deux cuvettes envasées qui étaient, l'un le jjort marchand, l'autre le port militaire de Cartilage. Ils apparaissent nettement; une presqu'île au milieu du port militaire était autrefois une île; c'était l'île du Suiïete des ports, l'île de l'Amiral. Là était l'observatoire d'oii il surveillait navires et marins.
Ce qui domine à première vue à Carthage, ce n'est point l'impression du passé; c'est la beauté, le charme et l'ampleur du paysage. Nous ne retrouvons pas tout de suite l'émotion ressentie dans les vieilles cathédrales ou dans les châteaux forts du moyen âge en ruines; ni la curiosité religieuse que font naître les débris superbes de certaines cités romaines, telle Télepte, qui semble avoir passé subitement de la vie à la moi-t, livrant aux regards du premier venu ses rues aux maisons rasées à quatre-vingts centimètres au-dessus du sol. Si âpres qu'aient été ici les luttes des hommes, si durables et superbes que furent les monuments élevés par des races différentes, ce n'est point le travail de l'homme qui frappe tout d'abord. La nature à Carthage est plus grande que l'homme, à quelque hauteur qu'il ait pu atteindre, et le travail de fossoyeur qui seul nous peut livrer quelques secrets des époiiues passées n'en trouble point la sérénité.
Les ports bien visibles; les anciennes citernes restaurées, superbes, utilisées encore; des ruines de thermes auprès de la mer et, le long de celle-ci, des maçonneries de quais carthaginois en miettes; enfin, près de la voie du chemin de fer, l'amphithéâtre où furent martyrisées les saintes Perpétue et Félicité et, sur la route de la Goulette à la Marsa, les débris de citernes du vil-
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lagie cartliaginois de Malka, qui porte aujourd'liui le nom de la Malga et dont les réservoirs antiques abritent quelques familles d'indigènes misérables ; voilà à peu près tout ce qui reste apparent de la Cartilage tant punique que romaine.
Le reste, il faut le cberclier sous terre et prendris povir guide le Père Delattre, érudit du monastère, que ses fouilles savantes ont fait célèbre. Alors il est loisible de pLilosopher et de suivre, à travers le dédale des faits et des liypotlièses de l'archéologie, l'histoire de Carthage la phénicienne, devenue la Carthage punique pour n'être plus que la Carthage romaine, première encore des villes de l'Afrique : ville détruite, ville reconstruite, ville puissante, ville vaincue, ville maîtresse et ville réduite, dominatrice, orgueilleuse, puis esclave, disparue peutêtre à jamais, et dont nous égratignons le sol pour porter au musée du Bardo, ou à celui des Pères, de petits objets utiles aux hommes anciens ou vénérés d'eux et dont certains ne servaient que pour les cérémonies de la mort.
L'imagination peut la faire revivre au temps de la splendeur punique. Elle peut éA'oquer cette ville, forte, paraît-il, de plusieurs centaines de milliers d'habitants dont les rues et les maisons, semblables probablement à celles de la Tunis moderne, occupaient l'immense espace compris entre le rivage, le Khram au Sud, une ligne qui laisserait d'abord entre elle et la mer la voie ferrée actuelle pour aboutir au Khraoui. Il faut la concevoir hérissée de fortifications formidables, emplies de greniers, d'écuries pour ses chevaux numides, de chambres immenses pour ses éléphants de guerre, tandis que, dans ses ports, des flottes redoutables lui assuraient la domination sur la mer. Militaire par la force de ses armées mercenaires, maritime surtout, elle était puis-
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ï;umment lielie et commer^-ante ; elle était comme le Londres moderne.
Quolle langue parlerions-nous si Carthage avait vaincu ? Serions-nous olirétiens ?
Mais Cartilage a disparu et nous ne trouvons de la Cartilage romaine elle-même que ses tombeaux. L'Eglise a fait ici comme partout où elle est la plus forte. A Byrsa, à la place de la forteresse, sur le point culminant, elle a élevé une cathédrale; elle s'est installée sur la hauteur de Carthage, comme à Alger sur le Bouzarea, à Lyon sur le plateau de Fourvières, à Paris sur la colline de Montmartre, comme à Marseille dont l'église de Notre-Dame de la Garde attire de loin les regards. C'est le signe de la llédemption et de la foi catholique, c'est aussi une pensée d'orgueil et un symbole de la victoire. Où régnèrent Tanit et Jupiter, se dresse la Croix. Ici, le succès est plus apparent que réel, car l'Afrique du Xord est sans arrière-pensée pour le Croissant; et Ton peut regretter que ce temple moderne enlève à cette colline son cachet; il serait préférable que le petit coteau de Carthage eût gardé sa désolation et sa solitude, qu'à l'endroit où se passa l'un des drames les plus poignants parmi ceux auxquels furent liés les intérêts de l'humanité entière, le penseur ou le savant pût méditer et retrouver dans le sol l'atmosphère du passé, sans que la présence de la basilique splendide, symbole ultime d'une lutte consécutive, pût, en rappelant le présent, rompre le charme ou arrêter les travaux par la crainte que le mouvement des terres fouillées autour d'elle en fît crouler les murs sveltes et victorieux. Elle se dresse, visible dans le lointain, monument du triomphe final et revanche éclatante de l'époque des oraisons psalmodiées dans les catacombes à l'insu des sbires, des fanatiques, des conservateurs pharisiens et aussi des érudits et des dilettantes amoureux des cultes antiques,
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gracieux, impudiques et humains. Combien étaient cependant belles et toucbantes les prières des premiers chrétiens unis en une fraternelle et périlleuse solidarité, dédaigneux des distinctions d'origine, de castes et de races, combien plus attrayantes les cachettes misérables où ils célébraient les mystères, comparées aux temples splendides où l'orgueil des fidèles se révèle sur chaque pierre. Pauvres gens : ils se croient chrétiens I
La cardinal Lavigerie, il est vrai, espérait, en édifiant une église, fonder une ville. Sa devise était Instauranda Carthago. Tl faisait la contre-partie du vieux Caton. Je connais des gens qui manifestent un chagrin vif de Cie que Carthage n'ait pas été reconstruite; ainsi certains esprits regrettent sans cesse ce qui n'a pas été fait. A mon avis, Tunis est autrement intéressante que Carthage; Tunis est un monde et Carthage n'eût été qu'une de ces petits villes régulières et propres, agréables sans doute et jolies à l'œil, mais artificielles et banales comme l'Algérie en a tant fait éclore. L'héritage de Carthage est lourd à recueillir. Il fallait laisser le désert avec ses ruines, ou faire quelque chose de grand, de colossal. On peut rêver d'une Carthage française, puissante et dominatrice avec, à Byrsa, une statue grandiose d'Hannibal, l'index tourné du côté de Rome.
Sommes-nous les descendants d'Hannibal ? Xon, et cela vaut mieux. Il fut vaincu.
Et puis, Carthage porte malheur. Urhs aniiqua fuit, disait Virgile, Carthage n'eut jamais de chance. Malgré ses richesses, ses armées, ses flottes qui portèrent son commerce et son renom aux confins extrêmes du monde connu, elle succomba. Reconstruite, elle retomba encore. Elle ne tint jamais : le temps et l'ennemi en eurent toujours raison. Une fatalité pèse sur cette colline où tous les espoirs furent jadis permis à l'orgueil
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liumain. Tunis, sa contemporaine, vit toujours. Carthage, c'est le passé et la mort. Tunis, c'est l'avenir et la vie. « Trente mille clirétiens, quatre-vingt mille musulmans, quarante mille juifs, disait quelqu'un, soyez assurés que cela fera du bruit dans le monde. »
Le musée de Carthage est fort intéressant ; il renferme des merveilles d'archéologie. Un jeune Père Blanc en fait les honneurs, l'air las. Il n'explique pas. L'homme compétent, le Père Delattre, est absent. Epoque phénicienne, dont le début remonte à la légendaire Didon, époque punique, époque romaine, époque vandale, époctue orientale, époque arabe, époque turque, que d'âges différents ont laissé, sur ce coin de terre où mourut l'un de nos rois, les vestiges de races diverses et ennemies les unes des autres. Les archéologues exultent : lampes en terre cuite, médailles, monnaies, camées, crânes, squelettes, inscriptions livrant aux savants les formules d'invocation aux dieux, à Tanit, à Baal et à beaucoup d'autres; armes, sarcophages, masques funéraires, jouets trouvés dans des tombeaux d'enfants, débris de toute nature, statues mutilées, plats anciens, amphores, lampes et gargoulettes, tout cela est classé avec assez d'ordre pour réjouir le cœur des touristes érudits. Le musée du Bardo, avec ses admirables mosaïques, m'a paru plus beau, plus romain; celui-ci est peut-être plus original, grâce aux souvenirs puniques, aux nombreux objets de l'art carthaginois, rudimentaire au regard de celui des Romains, mais original et non sans intérêt et sans charme, et qui mourut de la mort de la Carthage punique.
Le jeune Père nous montre, avec un orgueil naïf et touchant, la salle des Croisades; elle est réservée à des peintures; elles sont immenses et criardes; on y voit les exploits de saint Louis à la tête des Croisés et sa mort. Sarrazins occis, poitrines fendues, chevaux hennissants.
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preux bardés de fer animés par l'ardeur de la lutte et du carnage, ces spectacles enthousiasment davantage le jeune religieux que les souvenirs de mœurs et de cultes disparus ou... transformés. ITn Louis majestueux, royal et divin est le personnage principal de chaque tableau. Le peintre a pris pour le représenter les traits du cardinal Lavigerie. Il est là bénissant, victorieux, mourant.
0 vanitas...
Ces peintures ne me plaisent pas ; je ne suis pas seul de mon avis; n'en disons rien.
Au sortir du musée et de son jardin tout empli de statues, de pierres historiques disposées avec ordre, deux hôtels incitent au repos le voyageur. Nous entrons dans l'un d'eux : celui de droite ; de la terrasse, nous admirons. En face de nous, c'est la mer avec, à l'arrière-plan, la presqu^île, à nos pieds les ports, à gauche les citernes, Bordj-Djedid et Sidi-bou-Saïd; non loin est un couTent, celui des gracieuses Moniquettes aux blancs vêtements; les collines nous cachent la Marsa. L'hôtesse nous apporte du bon vin de la Marsa; c'est le vin des Pères dont le muscat et le vin rouge ou blanc commencent, à juste titre, à être renommés. Pour nous distraire, elle nous exhibe les attractions de la maison : un singe vivant et un phonographe; il en sort, très inattendu, le beau récit de Lohengrin, révélant le mystère du Graal. Le vin est bon, la musique exécrable. Peu importe, l'esprit est ailleurs; l'imagination fait revivre les rues populeuses; à notre gauche, c'était le grand quartier de Mégara; à la place des petites cuvettes qui sont sur le rivage devant nous et un peu à droite, étaient les ports encombrés de navires marchands et de galères. C'est de là que Scipion partit pour conquérir et anéantir Byrsa.
L'armée de l'illustre général mit six jours à se rendre maîtresse de cet espace : quelques centaines de mètres ! Elle prit le terrain pied à pied, arrachant chaque lani-
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beau à la lésistaiicc acharnée et désespérée des Cartliaginois. Les maisons, cernées et bondées de gens qui n'avaient pu s'enfuir, tombaient sous le coup des béliers; au fur et à mesure de leur chute, des macîiines puissantes nivelaient le sol; elles écrasaient avec les pierres les blessés et les morts, broyaient les bras, les têtes ou les jambes qui dépassaient; sur le bloc aplani des débris et des pierres unis par le mortier sanglant, les soldats avançaient de quelques pas. L'ennemi maître de Byrsa, la ville s'ouvrit comme une main et Asdrubal ne sut pas mourir à la façon antique... Urhs fuit... Le patriotisme du vainqueur n'alla pas sans lui laisser quelque tristesse, et, sur les ruines du monde carthaginois, il prophétisa la chute du monde romain.
Ainsi paraissent, dans les rêveries qui naissent du recueillement lumineux d'un jour de printemps à Carthage, les figures des hommes morts depuis longtemps : Asdrubal Hannibal et, plus loin encore dans le passé, Hamilcar Barca, Hannon et leurs adversaires Spendius et Matho.
Bien qu'il eût le tort de faire le premier trop lâche et le second trop borné, Flaubert rendit populaires ces figures de l'histoire en un roman dont on célèbre volontiers le style et dont il est obligatoire d'admirer les qualités et de dissimuler qu'il porte l'empreinte d'un efEort constant et presque douloureux. J'admire que des gens s'intéressent tant à ce livre qui ne connaissent point la géographie de la région qui s'y trouve décrite, alors que beaucoup, la sachant mieux que l'auteur ne la savait, parviennent difficilement à suivre les mouvements compliqués de ses personnages et de leurs armées. Il est d'usage de célébrer le mérite des voyageurs qui ont parcouru des contréc^s lointaines dont les secrets ne se livrent point aisément; l'œuvre de Flaubert, est comme ces pays, et beaucoup la vantent qui n'ont point eu le courage con-
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sidérabie de lire cette histoire où l'imagination de l'écrivain fameux reproduit, en des scènes dont certaines sont puissantes, la plupart fantasques et beaucoup simplement grotesques, les journées mémorables de la lutte inexpiable. Aux atrocités de la guerre des ^Mercenaires révoltés, Flaubert applique son lourd talent ; il ne vit dans Carthage qu'un monstre ; ses personnages, le gros Hannon, peut-être, excepté, ne sont pas humains; ce sont, au sens latin, des monstres. Flaubert ne pensait pas que les coutumes et les m(eurs ne sont que le vernis, la croûte superficielle sous laquelle se cache l'homme toujours semblable à lui-même; de ces mœurs, de ces coutumes, des terreurs religieuses des Carthaginois, de leurs cultes, il nota seulement l'étrangeté; elle seule l'arrêta ; déformée et grossie, elle imprègne son œuvre, passe au premier ])lan, la domine, l'emplit; il ne réfléchit pas que telle singularité carthaginoise n'a pas par elle-même autrement d'importance que telle autre, dont nous ne nous soucions pas parce qu'elle est d'origine latine et que nous l'avons faite nôtre.
Le souci d'enchâsser dans son œuvre des détails qu'il croyait rares et singuliers, son inaptitude à juger de leur importance relative sont apparents à toutes les pages ; il n'avait de repos qu'il n'eût introduit, et parfois dans une scène solennelle, quelque trouvaille infime de chercheur, la description d'une amulette, la recette d'un remède dont il eût pu, dans sa jeunesse, apprendre de son père, — qui était, je crois, médecin, — qu'elle était très banale, parfois usitée en France de nos jours encore. Son goût de l'étrange, de l'énorme, de l'anormal et du grotesque gâtent la plupart des scènes que leur invraisemblance suffit d'ailleurs à faire condamner. Il avait le talent singulier de rendre le vrai invraisemblable; il suffit, pour s'en convaincre, de lire contée par lui l'entrevue du gros Hannon (moins malhabile sans doute,
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sinon plus hcuiciix dans la réalité), avec les Mercenaires, dont il ne parvint pas à se faire entenare et l'histoire du coup de filet au défilé de la Hache, dont tous les détails paraissent d'imagination pure. Ainsi, certains auteurs font, avec des tas de petits faits exacts, avec des bribes de vérités historiques, liées bout à bout, de l'inexact, alors que d'autres font du vrai avec des éléments purement romanesques. Et l'on n'a point, en pénétrant, conduit par Flaubert, dans le palais d'IIamilcar, dans les rues de Carthage, sous les tentes des barbares, eette sensation délicieus.e et un peu troublante que nous font éprouver les descriptions des châteaux anciens des romans de Walter Scott, ou les peintures de la vie romaine des Derniers jours de Pompei.
Ainsi, des œuvres réputées de valeur moindre ont de grandes supériorités sur celle qui fut tant célébrée et qui l'est encore universellement. De la vérité historique, Elaubert n'avait point souci. Il employa, pour des scènes capitales, un aqueduc qui n'existait pas; le véritable aqueduc, celui qui, long de cent vingt kilomètres, amenait à Carthage l'eau du Zarhouan, ne fut construit que longtemps après l'époque où vécurent ses personnages, aux aspects irréels. Volontairement il commet des erreurs considérables; il fait mourir à Tunis Hannon, qui mourut en Sicile. Il n'ose point crucifier un Hannibal sur la croix même qui servit à supplicier Spendius. Ces fautes ou ces omissions sont fréquentes; elles enlèvent à la valeur de l'ouvrage.
Cependant, le canevas ne manque point d'intérêt; on aimerait le voir traité sans exagération et sans la recherche constante du difforme et de l'étrange. Un grand poète comme fut Leconte de Lisle eût fait une sorte d'épopée.
Le culte de SaiJaimnhô durera longtemps encore, protégé par l'ignorance et par la vanité de ceux qui ne l'ont pas lu, et par la reconnaissance de certains admi-
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rateurs antiques de Madame Bovary, qui estiment de bon goût de vanter surtout Salammbô. Ils s'acquittent envers Flaubert de la reconnaissance qu'ils lui doivent, en célébrant celui de ses romans qui ne fut jamais jugé immoral !
Il est à craindre que la postérité ne retienne de Salavivihô, avec l'opéra de E^yer, que le mauvais jeu de mots de M. Froëbner; il la traita, non sans raison, de carthachinoi&erie.
Mais trêve à la critique; ne cédons pas davantage au courage dangereux d'attaquer un ouvrage défendu par de frénétiques admirateurs. Mon compagnon est du nombre. Il me montre les ruines. A quelques centaines de mètres de Bordj-Djedid est un atelier de fouilles. Xous y allons.
Quelques mètres séparent les ruines de murs élevés à des siècles d'intervalle ; tout à côté du cimetière punique, les débris d'une basilique chrétienne ; on en distingue les mosaïques sous la poussière du sol; les colonnes fracassées ont laissé épars des morceaux que l'on entasse aux places qu'elles occupaient ; on voit la disposition du temple : ici le baptistère, là le tombeau d'un saint.
A côté, au cimetière carthaginois, des chambres mortuaires éventrées; les unes, très antiques, sont faites de deux blocs qui s'affrontent par un de leurs bords, tandis que le bord opposé repose sur une large dalle; les parois forment ainsi un triangle; des tombes plus récentes sont rectangulaires; il en est de creusées dans la pierre comme des auges.
C'est jour de gala; on doit ouvrir trois tombeaux : un savant et tout jeune membre de l'Institut dirige les travaux. Que va-t-on trouver? Amulettes, bagues, monnaies, bracelets, bijoux en or ou en argent, des masques peut-être ? On en a récemment découvert de très grimaçants ; on les dirait japonais ; des gens en concluent pré-
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cipitamment que les Cartliagiuois commerçaient avec le Japon. Ces masques, aux bouches tordues, nront paru (le simples épouvantails de diables violateurs des sépultures.
Très aimable, le jeune membre de l'Institut nous apporte avec une joie contenue des ossements fraîchement mis à jour; il nous demande, sur le ton de la modestie gracieuse, notre avis sur des molaires carthaginoises. Des molaires de Carthaginois I une émotion nous saisit. Etaient-elles d'hommes ou de femmes? L'importance de la question m'impressionne. Incité par quelque démon rendu à la liberté par l'ouverture d'un tombeau, mon jeune compagnon brandit un os carthaginois et manifeste l'intention déplacée de le présenter à notre savant comme étant celui d'un organe, telle la rate, où il ne s'en trouve pas. J'ai beaucoup de peine à l'empêcher de faire cette plaisanterie déplorable et à chasser le démon.
Mieux que des fragments de squelette, des monnaies rares ou quelque bijou feraient notre affaire; nous ne voulons point les demander; il ne serait pas juste qu'on privât, en notre honneur, le musée du Bardo.
D'ailleurs, notre visite n'est point sans profit ; les propos des savants, les réponses qu'ils font à nos questions nous instruisent ; nous sortirons du chantier riches de savoir. Sans doute, les renseignements précis ne concordent pas toujours, et deux des hommes de science m'ont indiqué l'âge d'un tombeau, avec un écart de trois siècles. Qu'importe ? Ce sont toujours des tomlieaux. Il est des professions où les eri^urs sont davantage préjudiciables à l'humanité que celles des archéologues ; ainsi, celles des médecins, celles des ingénieurs ou des mécaniciens.
Et ceci me rappelle qu'une académie fort savante reçut en un même jour deux inscriptions puniques provenant de monuments différents situés en des pays éloignés l'un de l'autre. Par suite d'un peu de confusion à l'on-
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verture des caisses, elle les crut de même origine et s'ingénia à unir les deux fragments qii'elle pensait être l'un la moitié droite, l'autre la moitié gauclie, d'une même pierre; le hasard facilita son œuvre au point quelle put compléter chaque ligne de l'un des côtés par une ligne correspondante de l'autre côté. Au bout de quelques mois, l'académie donna fort doctement de l'ensemble qu'elle avait formé une traduction satisfaisante et qui témoignait de l'érudition; on n'y décelait ni lacunes, ni obscurité; le sens était clair et révélait une pensée unique, manifestée sans défaillance et sans ambiguïté. Mais ces faits soîit rares et la malice liumaine y ajoute quand elle ne les crée pas. Xotre jeune membre de l'Institut, M. Gauckler, est réellement un savant; aimable, courtois, charmant, plein de science et d'érudition, il partage, avec l'excellent et érudit Père Delattre, les trésors de cette colline, et l'on ne peut faire de vœu plus légitime que souhaiter voir leur émulation enrichir longtemps encore la science archéologique qui ne^ peut trouver d'adeptes plus expérimentés, plus fervents et plus sympathiques.
La cérémonie va commencer. Le résident général, M. M..., précédé de ses fils à bicyclette, arrive. Maintenant encore, souvenirs et comparaisons permettent de philosopher ; ici, vinrent la légendaire Didon, puis ce fut l'époque des suffetes; après, des fonctionnaires romains se firent conduire à Byrsa sur des litières portées par des esclaves, puis on y vit des Vandales, des Khalifes, des Pachas... Que de chefs divers, que de pensées et de projets diiïérents, et que de modes changées ! Avouons que les nôtres ne sont point les plus belles et que nos vêtements paraissent lugubres. Le costume au moins n'est pas à notre avantage. Il est vr-ai qu'en ce jour le résident ne porte point la tenue de gala.
Laissons discrètement le monde officiel à ses jouissan-
(ÎO SOI VK.MICS I)K II MMJ'; 1:1 1)'.\U, KlUK
ces ar(lu'*ol()gi(|U('s. Aussi hicn le jour va toml)or, il faut 8onjç<T an rclour. Au iiioinont do (|uitt<'r les fouilles, l'indéfinissable bruissement d'uiH- bonne nouvelle voletant de bouflic <'n boiirhe s'épand comme une brise douce sur la colline de Cartilage. Les tombeaux sont ouverts; ils ont livré leurs trésors, et ceux-ci abandonnant l'espace étroit où ils tenaient compagnie depuis une longue suite de siècles à des squelettes humains, vont passer sans doute dans les collections officielles.
Le jeune membre de l'Institut, qui est l'obligeance même, quitte un moment ses hôtes et nous présente ses adieux. Il nous offre un souvenir, les dents, les fameuses dents de Carthaginois au sexe incertain. Nous i-efusons avec dignité et regagnons Byrsa, où sont nos chevaux, sans paraître méditer la fable du Renard et (les Bni.sins, conservant peut-être nous-mêmes l'illusion que nous aurions repoussé les bijoux rares ou les médailles précieuses qui ne nous ont pas été offerts...
Le soleil disparaît avec lenteur, llhadès, éclairé obliquement, est pourpre, tandis qu'au loin la tache laiteuse que fait Tunis s'éclaircit aux derniers rayons et s'entoure de lumière rouge ; le lac se pare de teintes violettes et rosées; à droite, le paysage semble terni par l'humidité de gros nuages aux tons bleu sombre, d'aspect effrayant, qui viennent de se former. Ces signes ont une tranquillité lourde, leur prestige est impressionnant. La mer est très bleue, la plaine se grisaille. L'ensemble est très beau et très grand.
Yoici la plaine. Au galop I L'ivresse d'aller vite nous l'end la gaieté et chasse au loin les fantômes du passé et les diables grimaçants. Le Kliram, Khérédine sont franchis; déjà paraît la Goulette, efflanquée, humide, entre deux eaux. De graves turcos, bons enfants et polis, se tenant par la main, sont venus sur la route humer l'air
SOUVENIRS DE TVXISIE ET d'aLGÉRIE 61
frais du soir; des refrains nous arrivent des cabarets sournois, où les flacons multicolores étincelants versent à nos zouaves l'illusion et la fièvre...
Souvenirs de Bizerte.
À M. Ali ben Ah met, à Tunis.
Eien au monde n'est plus réconfortant que le travail créateur et nous nous passionnons volontiers pour tout ce que la patience et le génie kumains apportent de nouveau à l'héritage du passé; la race s'enorgueillit de ce que la hardiesse et la ténacité de quelques-uns prennent sur la nature. Transformer en un port une baie quasi déserte, creuser des canaux, élever des maisons, fonder des villes, c'est un travail de conquête c|ui force l'admiration.
Dans un mouvement d'expansion magnifique, par une poussée prodigieuse de vitalité, des peuples ont essaimé des colonies puissantes dont le développement rapide a étonné notre race semi-latine. Aussi notre plaisir est-il grand lorsque, en un point du globe, nous retrouvons, exécutée par les nôtres, cette tâche de défrichement dans laquelle certains nous ont superbement dépassés.
Sous ce rapport, Bizerte nous console. La ville n'est pas encore; elle naît; à peine existait-elle la dernière fois que je l'ai traversée et de cela il y a peu de temps. Mais il est permis de la prévoir riche, prospère et puissante. Grâce au lac, son port est admirable; un chemin de fer le joint à Tunis et à l'Algérie; par un autre dont la construction est décidée, elle sera bientôt le débouché de régions côtières voisines dont le trafic promet d'être relativement important; aidée, encouragée, efficacement soutenue, l'avenir lui fera sur le littoral de l'Afrique du Xord une place exceptionnelle.
02 SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉETE
Elk' ne mVst point apparuo ù ma pn'niièro visite — c'était on 1898 — du large ni le jour. Jxi train, à l'allure liahilucllc (l"s liaiiis en ce pays, m'y a mené de Tunis et j'y suis arrivé vers 7 h. 1/2, par une soirée très obscure.
La durée du trajet entre les deux villes est de trois heures et le voj'ageur a tout le loisir, soit en cours de marche, soit pendant les nombreux arrêts ù de petites gares, d'examiner les centres de colonisation créés de toutes pièces, petits îlots perdus au milieu de campagnes vides d'hommes et fertiles. Partout la terre est bonne et partout poussent de belles cultures; la récolte s'annonce belle; l'aspect du paysage serait tout à fait européen si l'on voj-ait davantage de maisons et d'habitants; n'était la présence de quelques indigènes cheminant sur les routes ou arrêtés aux stations et celle de quelques constructions arabes, marabouts émergeant çà et là, on pourrait se croire en France; je serais surpris que ce pays ne fût pas sain et que la fièvre n'y fût rare.
Peu à pou la nuit voile le paysage et, comme de ce côté de la Méditerranée la durée du crépuscule est assez brève, c'est au milieu d'épaisses ténèbres que le train stoppe dans la petite gare de Bizerte. En face de la gare, un hôtel assez élégant, solitaire et, paraît-il, inoccupé pour le moment. Vn omnibus, du genre de ces invraisemblables véhicules dont l'Algérie garde précieusement une collection incomparable, vieilles voitures hors de service dans la métropole, anciennes diligences chassées par les chemins de fer, un petit omnibus file rapidement à travers de vastes terrains inoccupés, entre des trottoirs le long desquels se dresse de loin en loin une maison européenne toute neuve. Beaucoup de rues et pas de maisons. Ce n'est pas une ville, c'est le plan d'une ville. Puis, passé un trou fait dans de vieilles fortifications, nous pénétrons dans les ruelles de la ville arabe. L'hôtel est situé sur le quai d'un canal où ne se
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voient que quelques barques; ce n'est point là le chenal, œuvre des Français, qui fait communiquer la mer et le lac.
T7ne promenade dans la soirée, après le dîner, me permet de constater que le canal se termine en cul-desac ; il ne peut donc servir au passage des bateaux. Mais d'être fixé plus complètement sur la topographie de Bizerte à cette lieure, il n'y faut pas songer. Des lanternes jettent une lueur incertaine; quelques passants cheminent dans les rues, promeneurs lents dans la nuit tiède; dans une large avenue trois ouvriers, des Italiens sans doute, font les cent pas; en marchant, l'un d'eux joue de la flûte et tire de son instrument une mélodie monotone, dont le thème est un motif arabe, au rythme saisissant, qu'il agrémente de fioritures occidentales. Cette musique seule trouble le silence; la tranquillité est parfaite; l'air est très doux; il fait bon vivre et rêver. Des boutiques fermées viennent, en bouffées, les senteurs habituelles aux choses et aux denrées indigènes et le musc impressionne sans cesse l'odorat. C'est bien le sommeil, la torpeur alanguie de la petite ville arabe.
Le jour révèle tout de suite la composition de Bizerte. La cité, enserrée de murailles dont certains points sont en démolition, n'est pas originale pour qui a vu déjà d'autres villes indigènes; celle-ci n'est ni grande, ni belle, ni très pittoresque.
Sa forme est à peu près triangulaire. Elle commence, vers le Xord, au pied d'une colline et, du côté de la mer, dans la direction de l'Est, une casbah la domine. La jetée Xord de l'avant-port se détache d'un angle de cette casbah que borde le vieux chenal dont nous avons parlé. Il communiquait autrefois avec le lac ; ce n'est plus maintenant qu'un diverticulum fréquenté par des barques et par de petits voiliers; il empêche que
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la Bizcrtc arabe soit banale; ses quais et les maisons qui le bordent d'un côté, une muraille qui le limite de l'autre, sont assez jolis au regard et valent qu'on s'arrête un instant sur ses bords.
Je ne parle ni des portes de la ville, ni des monuments; une mosquée et deux fontaines en marbre méritent à peine d'être mentionnées. Je ne dis rien non plus des ruelles étroites, des boutiques, des échoppes; il n'est pas une agglomération d'indigènes qui n'offre autant ou plus au voyageur. Certes, il est agréable que le coin arabe existe; il serait ridicule de le vouloir mutiler ou détruire; joint à la ville européenne, le tout sera intéressant; ce que je veux exprimer, c'est que l'ancien Bizerte n'étonnera certainement pas quiconque a quelque peu parcouru notre Afrique du Nord.
Cest contre la cité arabe que s'étend au Sud et se prolonge à l'Ouest la ville française; des brèches sont faites dans les vieux murs à créneaux; elles ouvrent des voies plus larges, permettent des communications rapides entre l'ancienne et la nouvelle ville; celle-ci n'est encore ou plutôt n'était encore, à l'époque de mon premier passage à Bizerte, qu'une ébauche; mais elle dénonçait déjà la volonté ferme de ses créateurs. La gare, le bureau de poste, un hôtel y étaient construits; les rues, presque toutes tracées, sont droites; très espacées encore, isolées les unes des autres, d'assez belles constructions européennes s'élèvent. La situation est bonne : au Xord, la bourgade indigène; à l'Est, la mer et l'avant-port; au Sud, le chenal et le lac; à l'Ouest, des collines faibles, des jardins; c'est une esplanade large sur laquelle s'étendra une belle ville. Malheureusement, le prix des terrains était très élevé; les maisons, semblables aux naufragés de VEiicidc, apparaissaient rares dans l'étendue immense. Au lieu d'acheter à la compagnie conccs-
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sionnaire et de bâtir à l'intérieur de la ville dont elle a fait le dessin, les nouveaux venus préféraient édifier leurs demeures autour de la cité schématique; en sorte qu'on voyait en Bizerte un bel emplacement, admirablement choisi, mais désert, aux confins duquel se dressaient sans symétrie et en des points moins avantag'eux, des maisons de plus en plus nombreuses.
Ce n'était qu'un obstacle passager; peu à peu la ville se développe; le plan méthodiquement conçu se réalise. Que le trafic augmente, que les navires apprennent le chemin du port, et l'avenir est assuré; la situation de Bizerte légitime toutes les espérances.
Le chenal est une belle et large voie qui joint la mer et le lac et permet le passage des plus gros navires de guerre. Uu côté de la côte, il prend naissance, coupant une fort belle plage qui n'est pas un des moindres attraits de Bizerte, au fond d'un avant-port que constituent dieux énormes jetées; l'une au Xord, et de direction 0. -E., s'appuie, comme nous l'avons signalé, au pied de la casbah; l'autre au Sud, et de direction S.-O.- N.-E., prend naissance au delà du chenal.
Le long de celui-ci, des ateliers, des docks; la gare du chemin de fer se trouve sur le quai même de débarquement des paquebots. Entre les deux rives, un transbordeur gigantesque, appelé à disparaître, car il gêne la marine de guerre, permet le passage des piétons, des bêtes et des voitures. C'est un bel ouvrage de fer d'allure plus élégante c^ue la tour Eiffel, dont sa fine dentelle métallique rappelle invinciblement le souvenir.
Passé le chenal, nous ^entrons dans le lac c[ui s'élargit d'abord faiblement, formant un estuaire de direction X.-E. - S.-O. Un filet gigantesque, long de neuf cents mètres environ, tendu d'un bord à l'autre, constitue les Pêcheries. Hors, à de certaines époques de l'année où le lac doit être enrichi de sujets jeunes venant de la mer,
Souv. Tunisie. o
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elles fout un barrage qui ferme absolument la route aux poissons; entre les piliers en bois de ce barrage sont aménagées de véritables cages dans lesquelles, par une disposition habile, sont retenus prisonniers tous les poissons qui tent-ent de gagner le large. On les voit grouiller à l'intérieur, fort nombreux; tous les jours on les capture, ils vont alimenter des marchés éloignés, dont celui de Paris. Tout bateau, simple barquette ou cuirassé colossal doit, pour passer, obtenir qu'on abaisse une partie mobile vers le milieu du filet.
Après les Pêcheries, c'est le lac. Je donnerai une idée de son étendue en disant qu'il couvre environ quinze mille hectares. Cette immense nappe d'eau offre des fonds excellents; il est exact que toutes les marines du monde y pourraient évoluer. Aussi installe-t-on sur ses rives, en outre de la station de torpilleurs qui se tiouve sur la rive Ouest non loin du chenal, des magasins, des bassins de radoub, des ateliers de réparation, un arsenal, un véritable port de guerre.
Le point choisi se trouve à une douzaine de kilomètres environ au Sud du chenal et un peu à l'Est, direction dans laquelle le lac se développe beaucoup.
J'ai voulu voir les premiers travaux et, n'ayant pu trouver de bateau, je prends le train pour la future ville de guerre : Sidi-Abdallah. La station est située sur la ligne de Tunis et porte le nom d'Oued-Tindja. Elle me valut un jour une surprise assez réjouissante. A ma demande d'un billet, il me fut répondu qu'il ne s'en trouvait plus à la gare et je dus monter en wagon sans ticket.
La gare se trouve sur une étroite languette de terre située entre le lac de Bizerte, lac salé et communiquant librement avec la mer, et un autre lac clos dans les terres, belle nappe d'eau douce de douze kilomètres de long
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environ sur 5 ou 6 de large. Ce lac d'eau douce est très poissonneux; il a, parait-il, de grands fonds; mais les navires n'y peuvent pénétrer. Il est réuni au lac de Bizerte par un ruisselet sans profondeur : l'Oued-Tindja. La voie ferrée passte entre les deux lacs. Sur la berge qui l'avoisine, l'aspect du lac d'eau douce n'est pas sans intérêt; on voit, à l'arrière plan, une colline abrupte, île ou presqu'île, je n-e sais plus, qui domine de façon très pittoresque les eaux tranquilles. On m'a conté que les bevs y vinrent souvent cliasser.
En 1898, Oued-Tindja était une simple gare dans une campagne inhabitée, et l'embranchement destiné à l'unir à l'arsenal de Sidi-Abdallah, distant de deux ou trois kilomètres, n'était pas encore construit.
Je vais à Sidi-Abdallah; ce n'est ni une ville, ni un village, ni un hameau; c'est un pré où sont clies oliviers; on y voit une petite ruine romaine débris de ferme ou de fortin. Ce qui existe a été créé il y a quelques mois dans la fièvre de la première installation : deux maisons légères pour loger les ingénieurs, quelques baraques de bois pour abriter les ouvriers. Une cantine de planches — la cantine Davaine, du nom de son propriétaire, l'excellent hôtelier de Bizerte — leur fournit le nécessaire. Aucun encore n'a amené femme et enfants.
Déjà des points de repère sont choisis, des rues tracées; des maisons vont tôt s'élever. Des dragues mordent le lit du lac. Une ville d'ouvriers, de constructeurs, d'ingénieurs et de mécaniciens naîtra en ce point. Je remarque une maison isolée et distante de près d'un kilomètre de la cantine. Je demande ce qu'elle est. « C'est, me dit-on, la première maison d'une cité à venir; à côté de la citadelle, de l'arsenal, il nous faut une ville d'artisans et de commerçants; ce sera Ferry ville. »
Kêve ou prophétie? A ce moment je l'ignorais; mais
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je constatai, tant à Bizcrtc; qu'à Sidi-Abdallah, beaucoup d'ardeur au travail, d'intclligiencc et de foi; les premiers défricheurs avaient un sentiment profond d'amour pour leur œuvre, de confiance dans l'avenir, d'attachement au sol.
N'importe; que Sidi-Abdallah ou Ferry ville soient destinés à devenir de grandes cités ou de simpli s bourgades, je pensais qu'il me serait bien difficile de retrouver, si j'y passais plus tard, l'emplacement de la baraque en planches où je dormis une nuit et les oliviers qui abritèrent les fondateurs.
Le soir vient; le lac étale devant moi une nappe très belle, bleutée, très calme; on n.e voit point le goulet qui le relie à la mer; il paraît enserré, de toutes parts, de collines qu'estompent les dernières clartés du jour. C'est très beau et très reposant, et cela rappelle la France. Aucun pa^-sage n'est moins africain. Un clapotis d'eau, monotone et léger, endort la campagne.
Au camp, les feux sont allumés; je dîne de bon appétit et à l'intérieur de la cantine, car, au dehors, l'air est très frais; un ingénieur aimable me tient compagnie.
Il ne se trouve qu'un seul lit; fort obligeamment, M. Davaine me l'offre; il est dans un cabinet attenant à la salle dans laquelle mangent les ouvriers. Longtemps je les entends causer et plaisanter en français et en italien; puis certains chantent à toiir de rôle; les autres acclament leurs chansons; elles sont sentimentales et fort honnêtes.
Peu à peu la cantine se vide; je m'endors en rêvant à la future Bizerte, pi-emier port chaibonnier de la Méditerranée; à son futur arsenal Sidi-Abdallah, premier port de guerre des côtes de l'Afrique; à Ferryville, vaste ruche commerciale, industrielle, militaire, et je souhaite du fond du cœur à ce coin de terre française, que j'ai voulu visiter avant qu'il ne comptât encore dans le
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monde, ravenir le plus brillant, les succès éclatants, la fortune et la gloire.
Je suis revenu à Sidi-Abdallali un peu moins de dixliuit mois après que j'y étais allé pour la première fois. Je descends de voiture à Ferryville et aperçois, avec autant d'étonnement que de joie, une ville gentillette aux petites maisons blanches, coquettes, bordant des rues bien alignées, et pourvue de tous les organes nécessaires à son existence; le bureau des postes et des télégraphes, l'école sont entourés de magasins, de boutic[ues : épicerie, mercerie, boucherie, etc. Beaucoup d'habitants sont des ouvriers; ils trouvent du travail à la construction, c^ue l'on mène avec acharnement, de l'arsenal de Sidi- Abdallah, contigu à rerryville; des quais, des jetées se dessinent. A la place du désert, un monde est apparu. Bizerte même s'est développée; sa garnison a été considérablement renforcée; les maisons deviennent nombreuses; docks, hôtels, brasseries sortent de terre.
Un moment gênée, dit-on, par la rivalité de Tunis la Puissante, Bizerte prospère. On lui a, parait-il, objecté que l'intérêt de la marine militaire nécessitait c^u'un port de guerre ne prétendit pas devenir port de commerce. L'argument serait de plus de valeur si l'on redoutait pour Bizerte la prospérité ciui fait l'orgueil de Hambourg, de Marseille ou de Gênes; pour le moment, Bizerte se contenterait fort du trafic de tel des ports militaires continentaux.
Plus rapprochée de Marseille que Tunis, Bizerte grandira; aux dons naturels de cette partie de la côte s'ajoutent des aides venues de France, ■ — des millions qu'y jette l'Etat français pour la mettre en valeur. Chaque jour désormais ajoute à l'édifice, et c'est avec raison que je disais, en commençant d'écrire ce chapitre, que l'œuvre était belle et consolante. Ce serait à désespérer
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si rijitolligence, l'habileté sans cosse déployée, si l'ingéniosité, la patience, la ténacité de tant d'hommes courageux et habiles devaient rester stériles; s'il ne devait point naître à Bizerte une cité maritime, prospère et puissante; si de tant de bonnes volontés et d'éléments favorables qui s'y trouvent léunis, du fravail et de lu foi en l'œuvre, ne devaient point surgir un grand port et une grande ville.
Iklgcr la Sultane.
Au Capitaine et a Madame Thiriet, à Bôiie.
Qui a découvert Alger? Ou plutôt qui découvrira la belle ville étincelante de blancheur, plaquée sous l'azur d'un ciel immaculé, svelte et élégante, gracieuse, orientale et française, sur des collines ensoleillées, que baigne la mer des artistes et des poètes, la Méditerranée lumineuse ? Qui la découvrira et quel homme, pour parler à la façon emphatique des Anciens, ciuel homme heureux aimé du soleil, du soleil des païens, amis de la gaieté et de la vie heureuse, viendra et, l'ayant vue, saura se soustraire à son charme, pour aller enseigner à ses compatriotes combien elle est belle et digne d'être aimée?
Car, si Alger c'est de plus en plus la France et si les Français aiment de plus en plus la visiter, le temps n'est pas encore venu, où quelque grand seigneur de la mode montrera à notre high life le chemin de cette terre où il fait bon vivre, lui révélera Alger, la ville heureuse, selon l'expression exacte de Hugo, fera de la capitale de l'Algérie la station sélect où les convenances exigeront qu'on passe les hivers.
Il y a longtemps que les Anglais, gens pratiques et amoureux du beau, apprécient Alger et le prouvent par
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la constance de leur affection et la fréquence des visites qu'ils lui font.
Sur le paquebot qui It'S amènje d'Europe, on les voit assister du larg'e à l'apparition radieuse de la perle de la Méditerranée. Les yeux tournés vers cette El-Djezaïr, dette île qui n'en fut jamais une, le guide en main, ils vérifient la comparaison c[u'on en fait avec une carrière de marbre blanc; ou bien, selon l'usage, ils la traitent d'escalier de géants, ses terrasses s'étageant et grimpant dans les nu-es tandis qu'en bas, elle s'appuie sur un port bien apparent, se livrant tout, d'un coup d'œil, dominé par la façade monumentale du boulevard de la République dont les grandes constructions européennes s'étalent en alignement régulier et superbe, d'une monotonie royale.
Débarqués, ils traversent tout de suite la place du Gouvernement, dont l'originalité plaît à tous, et, laissant à gauche la statue du duc d'Orléans et la grande Mosquée, retournés vers la mer, ils admirent une des plus jolies rades du monde, ni la plus grande, ni la plu8 animée, sans doute, mais d'une beauté qui n'appartient qu'à elle et suffirait à faire d'Alger une incomparable station.
Une Anglaise disait au professeur Ribot : « Il n'y a au monde que deux villes : Paris et Alger; tout le reste, ce sont des endroits. »
Cette dame avait senti ce charme d'Alger, très fin, très pénétrant, qui est fait d'une foule de sensations ou plutôt de l'heureux mélange de sensations de choses dissemblables, choses d'Occident et choses d'Orient, dont une nature chaude et claire exalte les effluves. Elle avait parcouru ses rues où l'avait étonnée une animation bien française, plus parisienne peut-être que marseillaise, visité sa rade, son port, ses arcades, Bab-Azoun, Bab-el-Oued, ses places, regardé ses mosquées, ses palais.
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ses mouunicnts, ses statues, admiré le coin ravissant de Mustapha Supérieur où le voyageur trouve le confort moderne dans un décor exquis : ù ses pieds, au travers d'un rideau d'arLres de jardins exubérants, Alger la Blanche dans le bleu du ciel et de l'eau. Elle avait grimpé à la Casbah, au vieux fort arabe et devant elh' s'était étalé l'ensemble superbe, Mustapha, Alger, Saint- Eugène et son bout de plage, sous le rude Bouzareah. Mais peut-on décrire Alger? Quelle palette ne faudraitil pas pour rendre le ton, la couleur, la chaleur des teintes, dont l'intensité est parfois presque douloureuse, et dont les crépuscules rapides et ombreux et les aubes clarteuses font tièdes, douces, intermédiaires, les opalescences diaphanes, nimbées d'auréoles violettes ou bleutées? Xulle désharmonie; tout ce que l'on voit se fond en un ensemble d'une originalité et d'une beauté si impressionnantes, que l'on se sent touché dans l'âme. Alger attache et impose comme une femme aimée.
Elle est toujours belle; dans l'embrasement de ses étés comme dans la moiteur douce et saine de ses hivers. Je me souviens d'une journée radieuse de Xoël passée à Alger. Du boulevard de la République égayé de toilettes claires, la vue errait sur les flots que le soleil faisait étincelants, et, derrière eux, au loin, sur les neiges plus étincelantes encore du Djurjura. On sentait la vie caressante et bonne.
D'où vient que nous la connaissons moins qu'elle ne le mérite, cette belle Alger? Un peu parce qu'elle ne s'est pas fait suffisamment connaître. L'Algérois, intelligent, un peu rude, n'a peut-être pas tout de suite compris ce qu'elle pouvait, ce qu'elle devait être. Habitué à son charme, il croit l'univers entier à l'imugo de sa ville et, s'il la vante, c'est avec étounement encore, sans conviction suffisamment profonde, trop timidement et avec quelque appréhension de voir sa popularité nais-
santé n'avoir qu'un temps. Puis la spéculation s'est montrée longtemps trop timide; elle n'a pas osé offrir aux hiverneurs les distractions variées qu'ils attendaient d'elle. Ce sont eux cependant qui imposent leurs désirs et leurs goûts. Promenades sur la plage, excursions en mer et, en terre ferme, aux coins ravissants qui avoisin-ent Alger, matchs et plaisirs sportifs, fêtes françaises, indigènes, espagnoles, doivent divertir les touristes, en même temps que de beaux concerts et des représentations théâtrales, satisfaire leurs sentiments artistiques. Alger possède de bons théâtres et je ne puis me rappeler sans émotion les soirées que me valurent les pièces aimées à Alger, lorsque je l'habitais, le splendide Sigurd et le joli divertissement de Coppélia, et non plus, le rideau baissé, le retour le long de la mer à Saint-Eugène, la traversée des jardins superbes, aux parfums capiteux d'orangers, de mon logis d'occasion qui se trouvait être un ancien palais des deys.
Même au temps où elle n'avait point d'égards pour les étrangers qui viennent y semer de leur or, Alger 86 faisait tout pardonner; elle se fait aimer, adorer par tous ceux qui sentent son charme pénétrant : par l'Anglais qui vient demander à ses hivers un soleil printanier; par le valétudinaire qui implore la santé; par le fonctionnaire, par le voyageur, par le touriste, souvent par l'indigène, par le petit cireur lui-même; tous lui reconnaissent le sceptre de la puissance et de la beauté; tous sentent qu'elle est Alger la Sultane. Et plus d'un le soir, de l'extrémité de la jetée courbe de son port, originalement dressée contre la mer, ciuand, magnifiquement, le soleil la pare de ses derniers rayons, plus d'un, s'il trahissait son sentiment intime, pourrait lui dire, émerveillé de sa gi'âce de jeune capitale, comme à une femme bien aimée : a Plus je te vois, plus je t'aime. »
Certes, oui, c'est une capitale cette jieune cité, née des ruines de la fortune des deys. Au sortir de France, elle est le seuil d'un monde nouveau, elle est aussi le cœur de notre puissance dans l'Afrique du jSTord, le lieu où viennent se rencontrer toutes les forces, d'où émanent les ordres, où s'entre-croisent ce qui vient de Paris, la volonté française, et ce qui vient du Sud, la résistance islamique. Capitale arabe, elle est aussi une capitale juive et une capitale européenne. Mais nulle part, sans doute, éléments plus variés n'évoluent dans un cadre plus superbe : Indigènes majestueusement drapés, passant impassibles et donnant comme une sensation de théâtre, d'un tbéâtre dont le décor aurait été conçu pour enivrer les yeux; Arabes, Maures, Turcs, Coulougkis et produits bâtards de races orientales; Nègres superbes de force, avec un éclair de gaieté dans les yeux; Juifs moins beaux, moins bien découplés, moins forts que ceux de Tunis; puis, avec les Français, qui sont les plus nombreux, la foule des comparses européens, Italiens jouant du couteau, Maltais cocbers ou employés au port. Levantins de toute origine et de tout acabit; beaucoup d'Espagnols, orgueilleux et querelleurs.
Ces éléments disparates se fondent en un tout; ils sont moins séparés qu'en toute autre ville arabe; ils clievauchent les uns sur les autres, et les quartiers, pour différents qu'ils soient, s'unissent insensiblement au bloc qui est français. Si quelque fragment est intact, il semble que ce soit par pure attention pour le visiteur, par l'effet du désir de lui montrer du nouveau gardé par amabilité pour lui; ainsi, le dernier vestige de la ville indigène, la Casbah, mutilée, avec ses petites rues voûtées, bordées d'échoppes où s'entassent les produits singuliers de la cuisine arabe, avec ses femmes quémandant sur leur porte la visite d'un amant de passage, avec ses indigènes, vêtus de blanc, paresseusement in-
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différents, et les mauresques, toujours mi-voilées, aux grands yeux expressifs, cette Casbah, semble un échantillon de cité arabe, conservé là par courtoisie pour le touriste.
Au-dessus, la citadelle, l'ancien fort turc où fut donné le coup d'éventail. De ses terrasses le regard embrasse Matifou, le cap barrant la mer, Mustapha à droite, et, à gauche Saint-Eugène, deux villes, l'une de 38.000 habitants, l'autre de 5.000, qu'Alger, fort de 97.000, absorbera sans doute un jour, englobant d'un côté Babel-Oued et le bel hôpital du Dey et gagnant sur la côte dans la direction de la pointe Pescade, — prolongée de l'autre côté par Mustapha-Inférieur sur la mer, vers l'incomparable jardin d'Essai, dans la direction d'Husseïn- Dey.
Sous la Casbah, la ville européenne, jolie avec ses squares, ses places où poussent des palmiers et des bambous; la cathédrale; le palais du gouverneur que l'on peut admirer comme on admire le palais d'Eté à Mustapha; ses mosquées; les rues où fourmille une foule tolérante des us et coutumes comme toute foule cosmopolite; de beaux cafés où l'on voit parfois égaré quelque Arabe européanisé, tel, au café d'Apollon, toujours ruminant quelque procès ou quelque aô'aire politique — car la politique empoisonne le pays, — ■ mon ami Mustapha ben M..., buvant à petits coups un madère consolateur. Au-dessus et à gauche, bien visible, sortie de cette terre conquise, à l'appel du cardinal Lavigerie, l'église de ]S"otre-Dame d'Afrique; dominant les mosquées, sur Jehovah et sur l'Islam, la Yierge noire des catholiques, la croix latine et française victorieuse.
Alger est une ville française; elle sera une grande ville française. Elle n'a certes point assimilé les indigènes; ceux qui demeurent paraissent y vivre en paix; c'est quelque chose. Mais elle englobe beaucoup d'Eu-
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ropéens, et tous ou presque tous, Espagnols, Italiens, Maltais, Anglais, Allemands, se francisent peu à peu. Les peuples se mêlent, les races se joignent et s'unis- Sient; fils d'Italien ou fille d'Espagnol, si l'un des parents est Français, l'enfant aussi est Français. Dans le groupe français il prend une physionomie à lui, originale et personnelle, déjà sympathique, sinon affinée : il est Algérois.
Déjà un journaliste d'Alger, Musette, a fixé la silhouette de l'enfant du peuple. Cagayous n'est point inventé; il existe, il vivra; il n'est pas distingué, certes, ni élégant; moins subtil d'esprit que Gavroche, moins exubérant que Marins, mêlant à son français des mots d'espagnol, d'arabe, des mots du port venus on ne sait d'où, mais parlant quand même un argot français; — et nous l'aimons parce qu'il est gai, bon enfant, parce qu'il a bon cœur et qu'il est Français.
Il existe un monde algérien, une société algérienne, une psychologie de l'Algérien, une race algérienne on voie de formation et d'évolution; elle est faite surtout des primes éléments venus; elle est née des premiers lutteurs et des premiers combattants. Si elle n'a pas encore la délicatesse aristocratique de certains milieux devenus rares, trop souvent improductifs d'ailleurs, elle est vivace, tenace, pleine de jeunesse, de vigueur et de santé.
L'Algérien est fort intelligent; le niveau intellectuel, pour employer une expression consacrée, est fort élevé dans la colonie. Il aime apprendre, il veut la science et il faut souhaiter ardemment à ses jeunes Facultés de prospérer et de rayonner. Dût-on aider quelque peu leurs débuts, dussent-elles être quelque temps moins fréquentées (et certes rien n'est moins certain) que leurs aînées européennes, ne devons-nous pas grouper nos efîorts
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en faveur du développement de l'Université fi'ançoise du nord de V Afrique?
Quelle tâcKe digne d'être entreprise que de créer à Alger, ce foyer pour les nôtres, et, par surcroît, que de tenter, avec les ménagements nécessaires, le défricliement du cliamp arabe stérile depuis des siècles, stérile encore pour des années et des années ! Quel symbole que cett-e Université française, édifiée moins d'un siècle après la conquête, là o\i tout n'était que ténèbres, rapts, vols, d'où s'élançaient, pour voler et détruire, des pirates et des corsaires I Quel orgueil, auciuel Allemands ou Anglais ne résisteraient pas, que de placer sur la limite du continent noir une école, où s'enseignerait, avec la science, la littérature de la mère patrie dont elle diffuserait l'esprit, une école puissante qui serait pour nous, à Alger, comme la manifestation d'un triomphe de l'idée et d'une revancKe françaises î
L'avenir décidera. Intermédiaire forcée entre le Xord et le Sud, entre l'Est et l'Ouest, têt« et cœur d'une race à venir fille de la nôtre, Alger étendra dans l'Afrique de puissantes ramifications.
Son transit augmenté de ce qu'elle a enlevé à Gibraltar, sa prospérité naissante, tout encore est ébaucbe. Mais n'est-il pas permis de prévoir, très loin certes dans l'avenir, mais de prévoir tout de même la voie ferrée reliant le Xord et le Sud, la France sur la Méditerranée et l'Angleterre à la pointe méridionale de l'Afrique, le grand railway « Algérie - Le Cap » ? Pourquoi pas ? Concevoir audacieusement, travailler, avoir foi dans l'avenir, n'est-ce point de là que vient le succès ?
Puis, tout n'est pas à faire. En plus de son transit charbonnier, un courant commercial important s'est établi dans le port d'Alger. Et il est impossible de ne point devenir pour lui ambitieux, à la vue de tous ces navires sans cesse remplissant ses bassins, de ces quais
telleuK?nt bondés qu'on n'y trouve plus suffisamment de place pour loger barriques et marchandises; alors que tout le jour peine là une population nombreuse; que la nuit même, après les derniers tintements des tramways, toute une vie intense grouille dans l'obscurité; que les grosses masses des bâtiments se meuvent, les unes silencieuses, tandis qu'à bord des autres les poulies grincent, que l'ancre mord le fond de la rade, et qu'ailleurs encore, couvrant le souffle puissant des machines, s'élève interminable, le rauque hululement des sirènes, lamentable
(Alger 1895).