‹ Souvenirs de Tunisie et d'AlgérieChapitre 3 sur 8 · SCÈNES DE LA VIE TUNISIENNE · texte numérisé non relu

SCÈNES DE LA VIE TUNISIENNE

Souvenirs du Sud : La Xefzaoua, Kebilli. — Alerte. — A la rencontre des Chambas. — Le déserteur. — La danse des cheveux.

— Les dunes. — L'attente. — Retour; panique. — Ahiha (Histoire du Sud tunisien). — Thchibs et médecins. — Çà et là : Dernier hommage (la mort du marquis de Mores). — Piqûre de scorpion. — Gib carta. — L'ouled blessé. - — Propos de Dhaleb.

— A Maktar. — Voleurs de chèvres. — A Tabarca. — Souvenir d'une attaque des Jnoun. — Arrivée à Tunis (octobre). — La perle du Sahel.

Souvenir» du Sud. — La \efzaoua. — BiclûIIi.

Au contrôleur Dumas, à Tozeur.

Midi, au mois d'août, dans le Sud. C'est l'embrasement de tout. Le soleil écrase ses rayons sur la terre crevassée par la chaleur. Les palmiers, dont pas Un souffle n'agite la ramure, étendent leurs ombelles audessus des végétations qui somnolent flétries, cjuasi mortes; beaucoup sont complètement brûlées.

Kebilli est un grand bordj quadrangulaire, sorte de forteresse grisâtre, un peu délabrée et qui a grand air. Il abrite la petite garnison, protège le Tillage arabe auquel il doit son nom et garantit toute la province de Xefzaoua du pillage des maraudeurs cbambas et touareg. Le bord] est un véritable cbâteau fort et c'est la vie des suzerains au temps de la féodalité que nous V menons.

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Do mes fenêtres, je vois, à gauche, la lisière de l'oasis; en avant, le terrain est gris et pierreux, désertique; au fond, le djebel Tepaka, longue chaîne de collines peu élevées, dont les cimes courent les unes après les autres; chacune se dresse en pente douce vers le Nord et l'Ouest, puis de son extrémité pointue, tombe presque verticalement une arête, au pied de laquelle s'élève une autre crête, semblable à la preAiière. On dirait les dents d'une scie gigantesque — étendue du golfe à la presqu'île qui s'enfonce entre le chott Fedjedj et le chott Djérid ! Vue de notre vieux château fort indigène, elle barre transversalemicnt l'espace; c'est un décor, la toile de fond d'une scène de théâtre.

Un chemin conduit du bordj à une brèche de la montagne. Le col donne passage à la route c^ui nous relie au monde civilisé, à Gabès ; cette route traverse un pays affreux et grandiose, tantôt désolé comme l'Arabie Pétrée et tantôt cahoté et apocalyptique. La nature, dans ces endroits sinistres, éveille l'idée de malheurs affreux ou d'expiations redoutables ; un de ces jours que le simoun rend sombres, l'évocation m'y venait de quelque roi Lear fantomatique, fuyant la rancune céleste et l'ingratitude de ses filles.

Car il n'est point rare, dans le Sud, que le vent fasse rage. Les trombes de sable cinglent les voj-ageurs, qui se couchent, laissent passer la tourmente. Et parfois dans nos vieux murs, dont nous ne sortions guère en ces moments, et qui n'arrêtaient point complètement les grains de sable s'infiltrant dans les moindres interstices, la voix terrible du vent nous eût donné, n'eût été l'extrême chaleur, les sensations que valent aux habitants des pays- du nord de l'Europe les grandes tempêtes de l'hiver.

La Xefzaoua est comprise entre le djehel Tepaka, le chott Djerid et le .Sahara. Ses oasis n'ont point la splen-

deur de celles de Tozeiir et de Nefta, sur la rire opposée du cliott, mais, malgré sa pauvreté, elle exerce sur beaucoup d'Européens un indéniable attrait. Les aspects en sont fort variés.

Au Nord, c'est le cliott et ses plaines de sel, par le soleil étincelantes, éblouissantes, aveuglantes. Il contient des fondrières où les imprudents trouveraient la mort, et, tout au long des 45 kilomètres qui séparent, d'un côté, Debabcba dans la Nefzaoua, de Krieg, de l'autre côté, des jalons distants les uns des autres d'une cinquantaine de mètres servent de points de repère et empêchent les voyageurs de s'écarter et de s'embourber. Il n'y a d'eau que lorsqu'il pleut et une année peut passer sans que ce phénomène se pi'oduise. J'ai eu toutefois l'occasion de l'observer à Kebilli et de traverser le cliott quelques jours après; aussi, dans la dernière partie du trajet, eus-je l'illusion de francliir un lac sans profondeur. Krieg, à plusieurs kilomètres d'éloignement, paraissait distant de quelques centaines de mètres. La surface de l'eau, saturée de sel, se ridait en ondulations rapides et le sol semblait fuir dans la direction opposée à leur sens; en proie à un vertige singulier, il me fallait souvent fixer un point du ciel pour ne pas tomber. A droite, une falaise aclievait de rendre marin le paysage. Je n'oublierai jamais ni la splendeur de cette mer lumineuse, ni l'éblouissement polaire des plaines de sel, que j'avais d'abord rencontrées, et, lorsque le terrain commença d'être humide, le miroir parfait qu'il devint; mon cavalier au large manteau rouge, son cheval, tous les objets petits ou grands s'y réfléchissaient avec une précision rigoureuse; nous marchions sur nos images l'en versée s.

Au Xord et à l'Ouest, dans la presqu'île que forme la Nefzaoua entre les deux chotts, le djebel Tepaka îceurt, semant ses derniers blocs autour desquels beau-

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coup d'oasis; celles qui avoisineiit Kebilli sont belles; des étangs, où, narguant sottement la fièvre, nous nous baignions et péchions, rendent Télémine et Mansourali fort curieuses.

De l'autre côté, le long de la montagne, c'est l'affreuse solitude pierreuse; au Sud et à l'Est du cbott, les premières dunes ressemblent à de petites vagues; puis viennent des dunes plus hautes; c'est le seuil du grand Sahara. Entre Kebilli et les régions inhospitalières du désert, une foule d'oasis minuscules, bouquets légers couronnant des tertres de sable d'où sort l'eau; les sources jaillissent d'éminences peu élevées au-dessus de la plaine; c'est un caractère de la Nefzaoua. Ces îlots de A'erdure dont le pays est orné sont jolis à voir. Un arabe me disait : «• La Nefzaoua, c'est le ciel pur quand les étoiles y scintillent. »

En été, la chaleur est extrême; le thermomètre marque parfois à l'ombre 52 degrés; le jour, l'air surchauffé tremblotte au-dessus du sol comme autour d'un poêle rougi. Tout dort; nul bruit; c'est le silence, le sommeil, la mort. La nuit encore, il fait très chaud; dans les chambres, tous les objets, les bois, le linge, donnent à la main une sensation de chaleur. Cependant, durant le temps que le soleil luit, elles sont calfeutrées; de lourdes couvertures bouchent portes et fenêtres et tandis qu'au dehors, la lumière éblouit, c'est à la lampe que l'on travaille et presque dans l'obscurité qui garantit des mouches.

Comme le sommeil, l'appétit se perd; le matin, de lourdes émanations terreuses s'élèvent des oasis et donnent la nausée; aux repas, sous la panca qu'agite un ouled, le piment et les épices ne parviennent pas toujours à vaincre l'apathie de gens condamnés, d'un bout à l'autre de l'année, aux seuls mets qu'il soit possible

■de se procurer : mouton et volailles, cresson, tomat-es et «onserves.

Le salut, c'est l'exercice. Les promenades à clieval ne fatiguent pas beaucoup; elles sont un élément d'activité et de distraction; elles ont de plus l'avantagie d'activer la respiration et la forcent à s'effectuer dans une région relativement élevée au-dessus du sol. J'ai rarement vu la fièvre ou le spleen atteindre les cavaliers fervents. Promenade à clieval dès le réveil, promenade à clieval l'après-midi, à cinq heures; c'est la meilleure des médications; celle qui conserve l'appétit, le sommeil €t l'activité intiellectuelle.

Le soir, vers 7 h. 1/2, les branches des palmiers ondulent légèrement; un souffle doux passe comme une caresse sur les choses et sur les gens. Les Européens disent : « C'est la brise de mer ».

Et un peu d'entrain, de gaieté, d'appétit vient à tous comme si l'haleine puissante des flots lointains, animant les régions torpides oii la langueur paresseuse est l'image de la mort, jetait l'écho des agitations, de la A'ie, de la lutte.

Alerte.

Ce jour-là, la sieste finit prématurément. Un grand bruit dans le bordj; pas de gens qui marchent lourdement, bruits de crosses de fusil sur le sol, appels, interpellations et cliquetis d'armes; j'ouvre ma porte; notre cuisinier Brahim, un beau grand garçon, passe, son fusil de guerre à la main.

Je me renseigne,

« Eh bien ! Brahim, qu'est-ce ?

— Partir, Sidi Thébib; la guerre; partir! »

Et sa face s'écrase en un ravissement qui n'a rien de simulé.

« Eh <iuoi î la guerre!'' Alech? (pourquoi?)

— Tunarci), touareg lami ijou. (Voici les Touareg qui viennent.) »

Très affairé, il continue son chemin, pressé de faire ses préparatifs et cle fourbir ses armes.

Je vais aux renseignements et m'informe auprès de M. M..., l'officier-interprète. Un télégramme du gouverneur de l'Algérie annonce qu'un rezzou de Chambas, après avoir tenté de piller certains villages du Sud algérien, se dirige vers la Xefzaoua et menace de dévaster nos oasis de l'Ouest, celles qui sont en bordure sur le dés'crt, le long des. premières dunes.

Aussitôt, vif émoi; chacun s'apprête. Le caïd, gros indigène à la face intelligente et rusée et de manières bonhomme, accourt au bordj au trottinement de sa mule; Khalifas, cheikhs attendent les ordres. Les décisions sont tôt prises. Les Chambas ne penvcnt venir qu'en passant par les points d'eau; il suffira de garder les quelques puits qui commandent, du côté du Sahara, l'accès de nos oasis; leurs habitants sont prévenus par des courriers vite partis et il leur est enjoint de se rendre tout de suite à ces puits. En même temps, le pays entier est mobilisé; tout homme valide doit aller renforcer les premiers postes et le Maghzen lui-même, officiers de renseignements en tête, va s'y porter. On distribue de la poudre.

A la tombée du jour, tout est prêt. Sous le commandement du lieutenant L..., le Maghzen prend la route de Douz. Ceux qui partent sont ravis.

La nuit va venir. Derrière un rideau de palmiers espacés, le soleil arrive à l'horizon; c'est un disque pourpre qui ensanglante l'oasis: autour, les teintes jaune vif des sables dominent, tandis que le ciel, dont rien ne trouble la pureté idéale, bleu sur nos têtes, se pare, aux abords de l'astre qui va disparaître, de teintes violettes intenses.

SOUVEXIES DE TrXISIE ET d' ALGÉRIE 85

L'aspect, d'une sérénité admirable, est étrange et merveilleux, biblique. Dans l'immensité tranquille, notre petite troupe a l'air minuscule; belle pourtant avec le bleu des longs manteaux de cavaliers aux montures impatientes et allègres.

Dans le silence que martèle seul le pas des ckevaux assourdi sur le sable, le nègre Ali, un colosse noir, entonne d'une voix puissante le chant de guerre...

A la rencontre des Chambas.

J'ai passé une très mauvaise nuit, anxieux d'ignorer si je devais demeurer au bordj ou joindre l'expédition comme je le désirais ardemment. Au lever, mon cbaoucli Salah est à ma porte. C'est un vieux Kabyle, égaré dans ce pays et couvert de médailles conquises au service. Il souhaite passionnément d'aller retrouver nos gens et à l'annonce que j'ignore s'il me sera possible de le faire, il devient tout à fait renfrogné. Le respect de la discipline seul le retient à mes côtés, car depuis la veille il est malade de dépit de rester T^if mra (comme une femme) et dans ses yeux je lis une rancune.

Enfin, à neuf heures, arrive un message du lieutenant de F... Le chef de l'expédition me réclame. Salah exulte; je suis enchanté.

« Amdou'Uah (Dieu soit loué); nous verrons les hommes voilés !

— Oui, Salah, nous verrons les hommes voilés incK- Allah! (s'il plaît à Dieu.) »

Car, dans les pays musulmans, l'intervention d'Allah n'épargne rien de ce que font les hommes; les événements terribles ou menus sont dans les mains de Dieu et il ne faut pas se proposer d'entreprendre quoi que ce soit, même de ce qui est le plus simple, le plus habituel ou le plus banal, sans sous-entendre : Inch' Allah.

Allah rayant voulu, nous nous mîmes en selle à 9 h. 1/2. C'était aux premiers jours du mois d'octobre et la chaleur était accablante. Il nous fallait couvrir une cinquantaine de kilomètres et par des raccourcis pour retrouver les nôtres. Salah témoigne d'une extrême impatience, craignant d'arriver après la bataille ou que je ne me ravise. Ses arguments sont amusants. On nous conseille d'attendre la soirée. Point; en été on doit toVijours voyager de jour. Et comme cette opinion paradoxale étonne, il en donne placidement la raison imprévue :

« La chaleur empêche de devenir gros et lourd. »

« D'ailleurs, ajoute-t-il, votre cheval. Si Thebib, est jeune et a besoin d'être traîné (entraîné.) »

Mais s'en aller seul avec Salah ne va pas sans inconvénients. 'Je ne connais point la partie de la Xefzaoua que nous devons parcourir; la cai'te n'en est pas encore dressée et, à dire vrai, elle serait d'un secours presque négligeable, tant sont vides ces régions où la similitude des choses est telle que, des heures entières, le voyageur cherche en vain des points de repère et oii l'appréciation des distances est si difficile que les erreurs des plus exercés se chiffrent parfois par des écarts d'une dizaine de kilomètres. Quant à Salah, c'est le guide le plus médiocre qui se puisse rencontrer; outre qu'il n'aime point la Xefzaoua et n'a jamais éprouvé la curiosité de la connaître, il possède toutes les qualités militaires, hors celle de se diriger en rase campagne; ses bévues sont légendaires; aucune mémoire des lieux; pas le moindre sens de l'orientation. Mais il préférerait qu'on lui tranchât la tête que d'en convenir.

Il se met donc en route avec assurance, passe devant en qualité de guide et pique dans la direction qu'il s'est fait indiquer. IS'ous nous rapprochons du chott, dont nous devons d'abord suivre la rive. Le terrain que

nous parcourons est aride, couvert de touffes d'herbe espacées, poussant sur un fond sableux. Le djebel Tepaka se perd dans le lointain à gaucbe; plus près de nous, de petites oasis dominent la surface à peu près plate du bled et ces îlots, qui recèlent des sources et abritent des bomnies, interrompent l'horizon d'une note originale et gracieuse que nous ne retrouverons plus.

Passées les lignes de ces taches frêles de verdure, le sol devient plus nu encore et l'étendue plus vide. A nos pieds, les maigres plants de végétations misérables sont de moins en moins proches les uns des autres; de temps à autre nous traversons des bandes de terrain où ne se voit aucune trace de vie, sortes de bras, de longueur et de largeur inégales, que le chott enfonce en terre ferme comme des tentacules d'une pieuvre gigantesque. En ces endroits chotteux, le sol est jaune, sableux et humide; il est semé de paillettes de sel qui, sous de certaines incidences, au hasard de la position que l'on occupe par rapport à elles, prennent un aspect brillant, métallique. Elles me rappellent l'admirable lac que m'avait paru être, entre Sousse et Kérouan, la sebhra de Sidi-el-Hani; en avançant sur cette nappe immaculée, je voyais l'eau disparaître dans un rayon de cinquante mètres autour de moi et, à sa place, un fond ocreux et sans éclat; elle s'évanouissait devant moi, reparaissait derrière à la façon dont on imagine les flots de la mer Rouge écartés pour le passage des Hébreux.

Salah s'est égaré; les pistes se croisent en tout sens; il se dirige à l'aveuglette, tantôt à droite, tantôt à gauche et toujours sans hésitation apparente pour que je ne m'aperçoive pas qu'il ne soit plus du tout où il doit aller. En réalité, il est cruellement embarrassé. Certaines questions détournées, insidieuses, des réflexions d'ordre général qu'il fait sur les erreurs que commettent

fréquemment les meilleurs guides, me confirment dans l'idée qu'il est bel et bien perdu.

Allons, Salah, en arrière. Laisse-moi te conduire. Xous nous réglerons sur le soleil.

La chaleur est accablante; pas la moindre brise, pas une ombre sur nos chéchias, car, en ces pays, je me vêts à l'arabe, poussé par le désir de me confondre avec le milieu qui m'entoure et dont l'inconnu et le grandiose me touchent profondément. A la IS^efzaoua, commence le Sahara; et le désert est comme la mer, qu'il peut seul faire oublier; quand on l'aime, c'est passionnément.

Il exerce une attraction qui explique des conquêtes. L'audace de lancer sur la mer des embarcations, le courage de ce premier homme, dont Horace dit qu'il avait la poitrine cuirassée d'un triple airain, ce premier

Qui fragilem truci commisit pelago ratem,

n'est point de nature autre que la passion qui entraîne les explorateurs dans le Sahara. S'abîmer dans la mer, élément vaincu, s'abîmer dans le désert, élément à vaincre, ne viennent-ils pas du même besoin de l'homme de toucher à l'infini des choses, de retrouver, dans l'immensité, le contact et la communion d'ancêtres lointains avec l'Univers, besoin puissant, puissamment humain, auquel ajoute la soif de savoir, de trouver l'inconnu et de triompher. Gama, Colomb, Barth, Caillé, les champions héroïques et souvent oubliés des grandes luttes de l'humanité, ont obéi à la même tendance parfois irraisonnée. Comme la mer, le désert attire; il fascine comme la flamme. Placés à ses limites, dévorés du désir d'aller plus avant, il arrive que des soldats cèdent à la tentation; oublieux de leurs devoirs, ils sacrifient à la joie de découvrir; car c'est une des plus profondes qu'il soit donné à l'homme d'éprouver; elle répond à ses instincts, elle est en soi légitime.

Mallieuieusement elle n'est pas faite pour moi et j'en dois seulement ramasser les miettes que me vaut le liasard, ne devant pas franchir le désert, de pouvoir en admirer le seuil et goûter un peu à l'ivresse que donne son souffle, — en me hâtant de cueillir les sensations rares, car elles ne me reviendront peut-être jamais plus

Nous trottinons toujours à la façon arabe, et l'aspect du pays ne se modifie pas; toujours la solitude et la même désolation.

Dans sa selle arabe au dossier élevé, Salah, qui est passé derrière moi, s'abandonne les yeux mis-clos à une torpeur un peu voluptueuse, car, sous son crâne dur, flotte, imprécise comme une rêverie, l'idée que nous verrons les hommes voilés et que la poudre parlera.

Le déserteur.

Eechilli, une heure d'arrêt. Au bord du chott, un bouquet de palmiers sur un monticule; quelques maisons, une cuvette ouverte comme un cratère, au fond de laquelle sourd de l'eau pure. Nous descendons de cheval et Salah fait beaucoup de bruit pour trouver quelque habitant; tous les hommes valides sont partis; il ne reste que des vieux, des enfants et des femmes.

Salah se démène comme un diable, réclamant à grand cri le héhir (grand), car il n'est point de réunion d'indigènes qui n'ait ou n'improvise son Kébir; c'est le plus âgé, le plus influent ou le plus savant, ce qui, en pays musulman, veut dire le plus religieux; le Kébir est responsable et parle au nom de la communauté.

Un vieillard paraît et s'informe de mes exigences. Si Thebib veut-il du couscouss, du mouton, des œufs ? Salah suit la pente fatale d'une tentation; la gourmandise le guette. Je l'arrête et ordonne qu'on m'apporte des pas-

tèques et du lait. Nous n'avons pas de temps à perdre et pour le moindre repas sérieux, des préparatifs assez longs seraient nécessaires. Puis, faut-il l'avouer? — et d'aucuns en riront — je ne puis m'habituer à prélever, sans qu'aucune rémunération soit possible, les meilleures victuailles de ces pauvres gens, et je n'ai jamais mangé avec plaisir les meis que le droit à la âiifa les forçait, en certaines circonstances, à m'ofi'rir.

Sous un palmier, un tapis luxueux, et qu'on n'imagine pas sorti des misérables demeures voisines, est étendu. Des ouJad apportent de grosses pastèques rebondies; une femme vient, qui dépose près de moi un pot rempli d'un lait frais et amer.

Selon les habitudes, Salab, installé sous un palmier voisin et attentif à mes moindres exigences, attend que j'aie fini mon repas pour commencer le sien. Je lis dans ses yeux qu'il regrette le couscouss et, pour le dédommager, je l'autorise à explorer les fontes de ma selle. Il y découvre une boîte de conserves oubliée là depuis des semaines. Il l'ouvre avec vivacité et se réjouit d'y trouver des sardines. Il les mange volontiers, alors que, semblables à ses coreligionnaires, il se garderait de toucber à la chair d'un animal à sang chaud qu'un musulman n'eût pas sacrifié.

« Quelle différence, lui dis-je, fais-tu entre la perdrix qu'a tuée un Arabe et dont tu manges, et celle dont tu ne veux pas, parce qu'elle a été abattue par un Eupéen ? »

Salah n'est pas embarrassé pour si peu :

« En tirant, me répondit-il, l'Arabe dit une prière; et, s'il n'a pas eu le temps de prier au moment oii il a lâché le coup, du moins a-t-il prié en bourrant le fusil. »

Le repas est fini; nous déclinons l'invitation que nous fait le Kébir d'aller reposer chez lui ; c'est à l'ombre

d'un palmier que nous ferons la sieste. Les chevaux, nus, broutent devant nous.

L'heure écoulée, il faut nous remettre en selle. La même impatience nous aiguillonne. Adieu Bechilli.

Il fait de plus en plus chaud; nous avançons comme dans une fournaise. Beaucoup d'expéditions par les journées torrides de juillet et d'août m'ont heureusement fort aguerri. Xous suivons toujours, dans la direction du Sud et un peu vers l'Ouest, une piste qu'on nous a dit être bonne, mais qui, selon toute vraisemblance, ne tardera pas à s'évanouir dans le sable. Toujours le même sol brûlé, que coupent des bras du chott. Aucune oasis à l'horizon, partout le vide; rien; personne.

Si fait, un cavalier. Il vient au-devant de nous et va nous croiser. Mais à notre vue, il ralentit, puis brusquement se jette sur la droite. Il a sans doute reconnu le manteau bleu de Salah et cherche à nous éviter. Tu te sauves devant le Maghzen, mon ami; mauvaise affaire. Soyons curieux et sachons tes affaires. Au galop, Salah.

Nous fonçons sur le fuyard. Poursuivi, il prend le galop. C'est une course qui menace de se prolonger, car il a de l'avance. Salah tire tranquillement son revolver. Je lui enjoins de menacer, mais de ne pas tirer.

Le fugitif est à portée de voix. Salah lui crie en arabe beaucoup de choses désagréables et termine par la menace de le tuer comme un chien, hif Txclh. L'inconnu se retourne, voit le revolver et s'arrête.

Explications, mensonges habituels. Mais la vérité est vite découverte. Xotre homme habite une des oasis du Nord, que leur éloignement du désert met à l'abri des pillards. Convoqué par son cheikh, il est parti, puis a trouvé le moyen de s'évader; il lui a paru médiocrement agréable d'aller guerroyer pour défendre des gens de tribus autres que la sienne; il a hâte de retrouver ses femmes et de veiller à nouveau à ses affaires, sinon, et

dans des intentions plus ou moins charitables, à celles de ses voisins. Pour s'excuser, il se déclare malade et invoque une plaie alïreuse; elle lui endolorit toute une jambe.

« Tu es malade, mon garçon. A merveille î Je suis Tnédecm(/ani thebibj. Ouari (montre-moi). »

L'Arabe s'effondre; la blessure n'existe pas.

« Desertour, Desertour, Caruttier hezzef », lui dit Salah, en le regardant avec une expression de mépris profond et d'extrême indignation.

Comme tous les indigènes, notre prisonnier sait la signification de ces vocables; il n'est pas, je crois, de musulman algérien qui ne connaisse le mot inélégant de carottier. Sous un masc^ue impassible, il est attéré.

Salab tousse légèrement et me dit avec une douceur timide :

« Cet bomme devait aller à Sabrya, et nous ferions peut-être bien, en le poussant devant nous, de l'y mener pour le remettre à son cheikh.. »

Je comprends très bien la proposition de l'astucieux Salah; il ne serait pas fâché de se décharger sur le déserteur du souci de trouver Sabrya, but de notre première étape et dont il ignore tout à fait remplacement.

« Bien, Salah; j'entends ce que tu veux dire. Que le prisonnier passe devant; fais en sorte, par tes menaces, qu'il ne lui prenne pas fantaisie de nous échapper et qu'il nous serve convenablement de guide. »

Salah affirme sans modestie qu'il me conduirait parfaitement bien, mais ajoute C[u'il est préférable d'avoir l'œil sur notre déserteur et, pour ce, de le suivre. Il lui traduit mes instructions et les enrichit de commentaires terribles; il le menace, au moindre écart, a liinine oualla a Jissar (à droite ou à gauche), de le foudroyer hf emeh (comme un lièvre), et brandit son revolver dont j'ai subrepticement retiré les cartouches.

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îs^ous partons; toujours les mêmes touffes maigres et espacées sur le sol ingrat et toujours des bras de cliott; l'un d'eux est large; les cbeTaux s'y mettent au pas.

Le prisonnier s'aperçoit tôt que nous ne sommes pas bien mécbants. Pour se donner une contenance, il entonne une longue et plaintive mélopée, dont certaines phrases se poursuivent sur un ton élevé et prolongé et que terminent des inspirations bruyantes. Puis il se tait; et, entre lui qui marche en avant et nous guide, et Salah fort heureux de cheminer en arrière, une conversation, provoquée par une remarque que j'ai faite, s'engage avec mon assentiment, par-dessus ma tête, et se poursuit longuement.

Ce déserteur est moins noir qu'il n'avait paru. Il a eu tort de contrevenir aux instructions de son cheikh. Il ignore le télégraphe et ne s'est jamais demandé de quel usage pouvaient être ces longs fils de fer cjui traversent certains bleds et auxquels il est interdit de toucher. Il ne comprend pas que nous ayons pu savoir rapidement ce qui se passe en Algérie et a pensé due au seul caprice la mobilisation ordonnée. Vraisemblablement, il n'a pas cru aux Chambas; la peur n'est pour rien dans sa conduite.

Salah lui révèle les mj'stères du télégraphe à la façon dont ils lui furent enseignés :

« Un chien, si long soit-il, quand tu lui tires la queue, la bouche mord : eh bien, quand tu appuies sur la queue du télégraphe à Tunis, sa bouche mord à Gabès. »

L'Arabe sourit, mi-sceptique, mi-amusé. Il traduit son indécision par une série d'onomatopées qui vont decrescendo. C'est une suite de Bah ! Bah 1 Bah ! Bah I qui, émises dans les tonalités moyennes, finit par les plus basses sonorités de la voix.

Il nous guide très bien, ce déserteur, et, grâce à lui, le voyage s'achève sans trop de lenteurs. Toujours trotti-

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nant, nous quittons enfin les terrains plats et de petits vallonnements sableux annoncent une région de dunes. Ce sont des vagues encore très courtes de sable fin; la surface en est unie; mais le passage des insectes et des reptiles les marque de légères empreintes, dessins sans profondeur, compliqués, et qu'anéantit le moindre souffle.

Les chevaux avancent avec difficulté sur ce terrain qui rappelle celui des plages; leurs sabots y enfoncent et en sortent péniblement sans laisser de traces nettes. Nous cheminons tantôt sur les sommets, tantôt dans les bas-fonds et, par moments, entre des crêtes plus élevées que les autres, nous ne voyons plus rien que les flancs des masses sableuses.

Enfin, des palmiers apparaissent. Ce sont ceux de Sabrya.

a II faut arriver au galop », dit Salah-

Les chevaux hennissent. Au galop donc. Quelques foulées et nous sommes au milieu de nos camarades qui s'empressent. C'est un triomphe.

Salah rayonne. Pour éviter l'amende, notre déserteur va conter à son cheikh une histoire de son cru. Dieu sait les mensonges qu'il fait et s'il ne se vante pas de nous avoir rendu d'inappréciables services et de s'être acquis notre amitié. Salah ne tarde point à le réclamer. Tout à fait réconciliés maintenant, ils vaquent de pair aux soins que réclament les montures, dessellent, massent, frictionnent nos chevaux, les font boire et leur donnent à manger. Puis, ces devoirs accomplis, pour sceller leur amitié naissante, fraternellement, avec des airs gourmands, ils s'en vont engloutir quelque vaste couscouss.

La danse des cheveux.

Après le dînci' (couscouss flanqué de poulets et de quartiers de mouton), le caïd Belgacen nous dit :

« Ce soir on fête un mariage. Les notables tous prient d'assister à l'une des réjouissances. S'il tous plaît d'y aller, tous verrez des clioses nouvelles pour vous. »

Nous traversons des groupes d'indigènes devisant, accroupis autour des feux mourants; certains sont étendus sur le sol; enveloppés de leurs burnous, ils s'endorment. Çà et là, écartés les uns des autres, les chevaux sont entravés ou attachés aux troncs des palmiers. Des Habitants du pays nous guident; nous sommes trois Européens plus ou moins méconnaissables et nos hôtes, trompés par le parler correct et aisé, les attitudes, le costume du lieutenant de F..., demandent de quel pays arabe est le bel étranger, venu avec les roumis.

En plein air, au clair de lune, un cercle est formé. Un entend un chanteur que les assistants accompagnent en battant des mains en mesure, à la façon indigène. Nous entrons dans le groupe qui s'ouvre et se referme derrière nous et nous installons au premier rang. Ce que nous devons voir est chose rare; c'est la manifestation d'une coutume qui n'existe ni dans les villes, ni dans les régions de mœurs affinées.

Au milieu du cercle, dans l'espace resté libre et qu'éclaire un feu maigre, toutes les jeunes filles nubiles du village, la chevelure épandue abondamment sur leurs épaules, recouvertes d'une foiita, entourent le chanteur. Celui-ci n'est autre qu'Ali, le nègre qui, la veille, chantait si vaillamment la guerre. Comme tous les nègres, il adore la danse et la musique; il y excelle et sa réputation de barde s'étend au loin.

Toutes les jeunes filles suivent le rythme qu'elles in-

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cliquent par des luouvenients de la tête, d'abord lents, puis plus rapides, précipités parfois jusqu'à la frénésie. C'est leur chevelure qu'elles balancent ou font voltiger par des flexions lentes ou brusques de la nuque, en marquant la cadence. C'est la danse des cheveux.

De temps à autre, une vieille à l'aspect de sorcière passe derrière ces danseuses d'un genre si excentrique et baigne d'huile leurs cheveux; des taches se dessinent sur les foutas, protectrices des vêtements.

Avec de courts moments de répit, des heures entières, jusqu'au lever du soleil, disent les gens du pays, les jeunes lilles de Sabrya en âge d'être mariées vont sacrifier, jusqu'à épuisement, à ces jouissances, dont sont friandes presque toutes les femmes, que procure l'automatisme des mouvements et dont la plupart de nos danses européennes ne sont qu'une forme légère et médiocrement chaste. Parfois, l'une d'elles tombe, catalepsiée; la mégère la saisit à bras le corps, l'emporte; elle la reconduira à sa place, si elle revient à elle, avant la fin de la danse.

Ali est inlassable; il chant-e interminablement, sans fatigue, et ne paraît pas disposé à céder de sitôt sa place à quelque émule. On pourrait croire sa mémoire prodigieuse; elle doit être excellente; mais, comme ses congénères, Ali est surtout un improvisateur. Il chante les combats et la félonie des Touareg et des Chambas, et la beauté de l'oasis qui nous abrite, et la vertu de ses habitants; aux principaux auditeurs, il consacre un, deux, trois couplets ou plus, selon l'affection qu'il éprouve pour eux, le respect qu'il leur doit, leur place dans la hiérarchie. Après le tour des Européens, viennent ceux du caïd, du hralifa, du cheikh, du bach-chaouch, du chaouch... Il pare chacun de vertus éclatantes et d'exploits magnifiques.

Si Thebib n'est pas oublié; Ali m'a récemment voué

soirs'ExiES DE TrxisiE ET d'algérie 97

une reconnaissance sans bornes. Il est un peu touchant de Toir, lorsqu'il me rec contre, ce colosse témoigner d'une joie très Tive, se précipiter à ma rencontre, baiser mes genoux ou mes mains avec l'expression d'un dévouement où n'entre point d'hypocrisie. La cause ? Ali avait mal aux yeux; livré au thebib indigène, ses douleurs s'aggravaient de jour en jour et sa vue se "voilait; crédule comme sont les nègres, il refusait mes soins; sur la foi de vieilles négresses, il croyait les médecins français fort méchants et que je lui crèverais les yeux. Peutêtre aussi, avait-il quelque rancune pour l'épithète d'owcif (noir) par laquelle, sans penser à mal, je l'avais un jour désigné. Car, ici, le préjugé de couleur existe et le nègre Ali n'est pas nègre. Un de ses ascendants mâles était de race blanche. Xègre par la conformation, le caractère et la peau, Ali n'est pas noir et aucun de ceux qui se piquent de politesse ne se permettrait de le voir autrement que blanc.

Mis en demeure de quitter le Maghzen ou de se laisser traiter, Ali, un matin, m'arriva, tel Je mouton qtion mène à Végorgeur, selon l'expression exacte de Salah. Au bout de quelques jours, la conjonctivite, qui était bénigne, cédait. Stupéfait et ravi, Ali proclamait ma science. Que disent ses vers improvisés? — Qu'il n'est pas de meilleur médecin que moi de Paris à Ehadamès. Il le croit.

Que vaut un pareil dévouement ? Bien fol qui s'y fie, diront certains. Ce n'est point mon avis. Ali est homme, donc il est capable d'affection et de reconnaissance; il est homme, donc il est enclin à l'ingratitude. Et peutêtre même est-il plus facile de susciter le dévouement des primitifs que celui des civilisés. Passablement menteurs, souvent un peu voleurs, combien parmi les premiers, simples fétichistes ou vrais croyants assurés du paradis d'Allah, combien furent pour les explorateurs

Souv. Tunisie. 7

98 SOUVEXTES DE TT-XISIE ET d'aLGÉRIE

roumis des compagnons fidèles, parfois héroïques, toujours prêts à sacrifier leur vie pour sauver celle du maître ? Et quel plus bel exemple peut-on citer de l'abnégation de ces humbles serviteurs que celui que donnèrent les quelques indigènes qui, au prix de mille dangers, sans qu'aucune considération autre que le respect dû au mort les guidât, rapportèrent à la côte le cadavre de l'admirable apôtre que fut Livingstone?

Et l'on dira encore : les nègres sont versatiles, ils vous suivront parfois jusqu'à la mort; et, peut-être, un jour, mécontentés, brutalisés, sous l'influence d'un racontar de sorcière, ils vous tordront le cou. Soit. Mais des hommes de quelle race pourrons-nous certifier qu'ils seront toujours fidèles et toujours courageux ? La vérité est que, de ceux qui commandent, certains s'attirent toujours et de tous respect, dévouement et affection, et que d'autres, mesquins ou rageurs, ne récoltent que la rancune et la haine.

Chansons et danses continuent. Xotre curiosité est satisfaite. Xous laissons Ali et les danseuses et retournons près de nos hommes. Dans un petit bâtiment isolé qui ne comporte qu'une chambre étroite, trois couvertures sont étendues sur le sol; nous nous couchons, bottés, prêts à sauter à cheval.

Les dunes.

Quand l'heure de pai-tir est venue, le soleil n'a pa^ encore paru ; à peine une clarté indécise annonce-t-elle son lever prochain. Tout le monde est vite debout ; les chevaux hennissent, se cabrent, tirent sur leurs cordes ou sur leurs entraves, impatients et frileux, car, malgré la grande chaleur des jours, les nuits sont fraîches. Tant que les rayons du soleil ne viennent pas les réchauâ'er, les hommes se sentent glacés et se pelotonnent dans

SOrVENIES DE TTJî^ISIE ET DALGÉEIE 99

k'urs burnous. Selon l'habitude, les indigènes ont allumé des feux, autour desquels ils s'accroupissent; ils tendent vers la flamme leurs mains refroidies ; de temps à autre l'un d'eux se lève et va chercher des brassées d'herbes sèches qu'il jette dans le foyer; la flamme, ravivée, s'échappe en mille languettes que combat la brise et des bouffées de fumée acre se répandent dans l'air. Ces feux du matin sont les bienvenus; ils procurent une chaleur délicieuse qui ranime les membres engourdis, réveille les cerveaux obnubilés par le sommeil et par l'obscurité. Il faut avoir passé la nuit sur une piste, ou dans un douar misérable, pour apprécier leur bienfaisante douceur.

Peu à peu les brumes du sommeil s'évanouissent ; l'œil, fait à l'obscurité qui s'efPace, perçoit les éléments d'une scène infiniment pittoresque. D'un côté, Sabrya, avec ses maisons de village indigène, blanches, basses, ses rues sans fenêtres, aux murs percés seulement d'une porte par maison. De l'autre côté, une dune molle, de sable fin, qui semble monter à l'assaut du village ; entre les deux, nos cavaliers, nos chevaux, nos feux; au bas, à nos pieds, la plaine immense parcourue la veille avec ses brousses et ses vagues de sable.

Nous partons; la lueur du jour s'accuse. Il nous faut d'abord franchir quelques vallonnements sableux ; les chevaux passent lentement, mais sans trop de peine, et nous retrouvons tôt un sol ferme, aride et prescjue nu. Nous marchons au Sud et à l'Est. Une lame d'argent - illumine l'Orient, le soleil vient à l'horizon. C'est l'heure pénible entre toutes ; de la terre, surtout au voisinage des oasis, monte une odeur déplaisante. Le froid n'est point dissipé; l'œil, mal fait à la lumière, est choqué du jour cru qui apparaît; la tête fait mal, des nausées soulèvent le cœur, une sorte de vertige saisit le cavalier. C'est le moment oii les Arabes, serrés dans leurs burnous, se cou-

vrent avec soin le elicf et la nuque. Ce sont des instants désagréables à passeur et le malaise persiste jusqu'à ce que les rayons du soleil tombent chauds sur les épaules. I"u guide à pied court en tête de la colonne ; son allure règle celle de nos chevaux, qui trottinent à la manière arabe. La fatigue ne semble point avoir de prise sur les gens de cette sorte ; toujours courant, ils couvrent trente ou quarante kilomètres. Ils connaissent admirablement le terrain et, hors Salah qui feint de trouver leur habileté naturelle, nous avons peine à comprendre par quel sortilège ils parviennent à se diriger rapidement, tant les pistes s'entre-croisent eu tous sens, pistes éphémères que créa le pas d'un homme ou d'un animal, tant les dunes sont semblables les unes aux autres, tant est grande, enfin, la difficulté de reconnaître, à quelques mètres de leur ouverture à même le sol, la présence de ces points stratégiques, importants et rares, que sont les puits.

Kous trottons sans relâche ; dans la plaine, la végéta- ^^ion est assez touffue et vient à mi-jambe des chevaux. De temps à autre, nous escaladons une éminence sableuse. Le jour est venu ; il nous permet de constater que notre escorte est nombreuse et a bon air. Derrière nous, le maghzen, carabine en bandoulière, le grand sabre de cavalerie appliqué suivant la longueur de la selle. Derrière et sur les flancs, tous les indigènes mobilisés dont le point de concentration était Sabrya. Ils sont plusieui-s centaines, les uns à cheval et les autres à chameaux : tous sont annés ; beaucoup sont pourvus de vieux fusils misérables; il en est qui portent des fusils de chasse; un cheihr exhibe, avec quelque fierté, une carabine anglaise à répétition, cadeau précieux d'un Européen de ses amis. On voit de beaux cavaliers, couverts de vêtements aux couleurs éclatantes et montant des coursiers de choix, à côté de vicslincS; aux burnous en lambeaux, sur des

SOI"V'EXIES DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 101

clievaux efflanqués. Tous superbes de dignité, impassibles et fiers, mariant aux taches claires ou sombres des robes de leurs montures les tons variés de leurs costumes bigarrés, sur la taclie jaunâtre des sables.

Aouïnet-Eaja ; quelques palmiers, quelques maisons ; un petit, tout petit village dans une oasis toute petite, mangée, dévorée par une dune qui, d'année en année, gagne sur elle. Le kébir nous offre l'iiospitalité et veut nous faire bommage des mets de cboix de la diifa. Xous n'avons pas le loisir d'accepter. Il comprend notre bâte et, malgré qu'il désire vivement faire acte de politesse, il soubaite aussi ne point retarder notre arrivée au point d'eau. L'oasinette d'Aouïnet-Eaja court risque d'être la première razziée et, la veille, tous les adultes du village sont partis ; ils sont allés, pour en défendre les abords, au puits r[ui commande l'accès de la région; nous les y retrouverons.

Ce sont donc seulement des femmes, des vieillards ou des infirmes et des enfants qui nous regardent passer et aussi, avec une curiosité hautaine et un peu d'envie, beaucoup de sloughi.t. Je n'avais jamais, d'un seul coup, autant vu de ces lévriers arabes. On m'apprend que les sloughis rrAouïnet-Raja sont réputés; les habitants les dressent jeunes à la chasse aux gazelles et les vendent parfois de bons prix. Les bêtes altières seraient fort heureuses de venir avec nous ; elles hésitent quelque temps, puis, volages, rejoignent la. colonne, galopent sur ses flancs, joyeuses de reprendre la vie nomade, de retrouver les plaisirs de la course et de la chasse.

Bientôt nous faisons une courte halte ; quelques instants de repos entre deux bancs de sable nus; c'est, dans un coin, un creux rempli d'herbes hautes; çà et là cavaliers, chevaux et chameaux sont autant de taches multicolores ; les burnous blancs, les manteaux bleus, les haïes de toutes nuances sèment de notes ardentes ou tendres

le fond verdâtre, entre les parois jaunes des dunes, sous la nappe de lumière égale et blanche du soleil. Ces sortes de cirques ne sont pas rares dans le désert; il en est de si bien fermés et cachés que les indigènes, insoucieux qu'un hasard n'y conduise des voleurs, y abandonnent leurs chameaux, des semaines entières, pour laisser reposer et pâturer.

On me montre un puits; l'ouverture, masquée par la brousse, bée au ras du sol; il est creusé profondément dans la pierre dure et ce furent sans doute des Romains qui firent ce travail. Les parois sont curieuses; les cordes des récipients qui, depuis des siècles, vont s'y emplir d'une eau qui se trouve être fort limpide, les ont entamées et y ont creusé force rigoles; on voit des traces de grosses cordes et, dans celles-ci, de plus petites, dans lesquelles de minuscules ont laissé des empreintes régulières. Le bord est sillonné, festonné, déchiqueté. Il faut presque le toucher pour reconnaître l'existence du puits. Ce sont ces points à peine visibles qui sont les clefs du Sahara; ce sont ces petits trous, dont rien ne relève l'emplacement, qui commandent les routes du pays de la soif. Pressés de près par l'ennemi, les Touareg font le sacrifice d'un chameau et jettent son cadavre dans le puits : l'adversaire assoifé cesse la poursuite, réduit à chercher au plus vite de l'eau pure.

Nous partons. Cette fois, c'est la plaine, plaine caillouteuse, semée de végétations rabougries. Rien devant nous, ni à droite, que Timmensité vide baignée de lumière et pleine d'un viir subtil et chaud. A gauche, une dune, banc de sable long de cinq ou six kilomètres, large de deux. Bientôt notre guide change de direction et nous dirige vers elle; pour éviter un défour assez long, il décide que nous la franchirons; nous la traverserons en sa moindre épaisseur.

Elle est tout à fait comparable à celles que l'on voit

SOUVEXIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE 103

sur le bord de la mer. Soumises au caprice des vents, comme celles qui bordent l'Océan, les dunes du Sakara, se déplacent quelque peu et se déforment d'année en année. Sur son sable pur et fin, oîi se cacbent des insectes et des reptiles, l'œil ne perçoit rien de ce qui vit. Tous les cavaliers mettent pied à terre ; les cbevaux, tenus en main, avancent très péniblement. Les cbameaux passent charg-és et sans aucune peine.

Nous marchons en file indienne et nous glissons entre les masses aux contours arrondis aussi hautes que de hautes maisons ; elles arrêtent tôt le regard, dont quelques pas souvent suffisent à limiter le champ. Tantôt grimpant et tantôt descendant, nous allons lentement, car la marche est pénible.

De l'autre côté de la dune, nous retrouvons la plaine. La colonne se reforme sans trop de lenteurs ; le guide nous conduit avec une sûreté étonnante. Notre course continue... interminable.

L'air, d'une pureté admirable, commence à être très chaud. Vers onze heures, — nous jugeons de l'heure d'après la position du soleil, car depuis longtemps nous ne nous soucions plus de faire usage de montres, — quelques tentes, de ces grandes tentes d'un brun malpropre des douars, apparaissent. Nous nous haussons sur nos étriers et apercevons des silhouettes humaines. Ce sont les gardiens du puits (1), dont il importe de défendre l'accès. Venus dès le premier signal, ils attendent d'être renforcés. Nos indigènes ne se contiennent plus. Les chevaux hennissent et gagnent à la main. Dans le Sud, il est de règle d'arriver à toute allure, « avant que la balle ait eu le temps de frapper ». Amis ou ennemis doivent être surpris; il ne faut pas leur laisser le loisir de se mettre sur la défensive. Au dire des

(1) Puits de Bir ben Grira.

Arabes, c'est la bonne métkode. Elle permet de frapper l'adversaire à l'improviste et empêche les alliés d'attaquer par eireiii-.

La galopade se déchaîne, effrénée. Ah ! la belle fantasia! Qu'on imag-ine ces centaines de chevaux arabes, de ces bêtes impressionnables, nerveuses, excitées et s'excitant les unes les autres, chargeant droit devant elles, les flancs tenaillés, la bouche libérée, les naseaux ardents, grisées au bruit des sabots sur le sol et, dressés sur les selles, les cavaliers aux vêtements éclatants, faisant d^ grands gestes de conquête et hurlant à bouche largement ouverte leur joie d'arriver et leur passion de victoire et le bonheur de vivre, d'agir, de s'enivrer de mouvement et de vites&e. C'est un délire qu'aiguillonne le désir de dévorer l'espace et le vertige enflamme les plus calmes et les plus réfléchis. Tourbillon, avalanche de gens et d'animaux au paroxysme d'une énergie qui étanche, apaise, par une minute d'affolement, l'énervement continu des chevauchées interminables. L'air fouette le visage et donne, sous le ciel brûlant, l'impression d'une brise délicieusement fraîche qui exalte notre ardeur.

Ceux qui nous attendaient au puits viennent droit audevant de nous en courant ; masse contre niasse, la nôtre énorme et la leur exiguë : cinquante piétons à peine, impatients de nous voir. Pas une chute, pas le moindre accident; à cinq pas l'une de l'autre, les deux troupes s'arrêtent net, nos chevaux droits sur les jarrets; devant nous, ceux que nous venons secourir, immobiles tout à coup, les bras tendus vers nous et criant, essouflés : « Sahèd ! Sahèd î Merci, merci » (d'être venus).

L'attente.

Xon loin du piiits trois tentes sont divssées ; l'une nous est destinée, elle est spacieuse, un tapis en couvre le

sol ; c €st une iustallation suffisante, luxueuse pour des gens qui, souvent, donnent à la belle étoile.

Un immense plat de bois, sur lequel s'élève une montagne de couscouss, nous est apporté. Il est délicieux, ce couscouss, et délicieux encore ce beurre arabe, de saveur forte, que j'avais toujours jugé indigne d'être mangé et que depuis ce jour j'ai trouvé à mon goût. Des quartiers de mouton, des galettes en guise de pain ; jamais repas ne fut dévoré de meilleur appétit.

L'après-midi se passe en causeries et en promenades non loin du point d'eau. De nos gens, les uns nous content leurs chasses, d'autres nous décrivent les régions que nous ne connaissons pas. Un nomade dépeint longuement les pays qu'il faut parcourir pour gagner Rbadamès et nous écoutons aA'ec plaisir son récit qui nous mène tantôt en des lieux chamiants et tantôt en d'autres grandioses et affreux. L'indigène est volontiers poète ; son imagination colore son verbe ; elle embellit, déforme, agrandit ces paysages africains, dont il rend, toutefois, avec exactitude, la solitude et la grandeur sinistres ; nous prenons un plaisir d'enfant à le suivre en pensée dans les dunes jaunes, dans les plaines et dans les brousses grisaillées, dans les montagnes rouges ou noires.

Le bralifa Belgacen ben E. .. s'intéresse vivement à nos bottes; ce sont des gants "souples d'un cuir excellent richement brodé d'argent et d'or; elles viennent de Tripoli ; leurs extrémités s'insinuent aisément dans la babouche jaune, la helra traditionnelle, au-dessous de l'éperon qui cercle la cheville. Il nous donne des conseils utiles; ces bottes sont trop jolies pour n'être point entretenues avec soin ; il sait de précieuses recettes pour les rendre éblouissantes et douces.

Le charme de ces journées passées en liberté dans le désert est infini. Il semble que l'homme revienne à ses primitives destinées et l'on se sent plus près du grand

106 SOUVENIKS DE TUNISIE ET d' ALGÉRIE

Tout, une fois rompu, brisé le lacis fin ai ténu, la trame minuscule t't puérile, extrêmement puissante, de nos menues occupations quotidiennes de civilisés. Nos ancêtres (levaient être heureux; point de contradictions en eux, en eux point d'incertain. L'immensité sur la terre, le ciel étoile sur la tête, l'eau des puits, la chasse, la guerre, et les joies et les douleurs, les colères et les passions violentes et sincères, et hvmiaines sincèrement, puis le repos armé, les membi'es las, le sommeil de l'homme dans le sommeil du monde. Le contact du Sahara fait tressaillir nos organes comme au choc d'un passé lointain et oublié, sorte d'inconnu retrouvé ; au cerveau et au cœur montent des bouffées d'allégresse de vivre de la vie de nos ascendants mystérieux.

Dans l'immensité, l'homme redevient un homme, ardent, brutal, sauvage peut-être, mais vivant ; il cesse d'être la marionnette gantée des salons et des boudoirs.

Chambas et Touareg tiennent, bien entendu, une place importante dans nos propos. On nous enseigne par quoi ils diffèrent et sont les uns ou les autres particulièrement redoutables.

Venus de loin, parfois de plus de cent kilomètres dans la journée, les bandits s'abattent sur une oasis comme un vol de corbeaux. Aux premières heures de la nuit, — leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves demeurés à quelque distance, — les guerriers, armés de pied en cap, se glissent sournoisement dans le village endormi. Alors se produisent des scènes d'horreur, dont les récits que nous entendons trahissent encore le frémissement douloureux. Sédentaires, médiocrement belliqueux, surpris par les brigands à l'improviste, ne possédant que des armes mauvaises, les habitants de l'oasis se laissent piller et égorger. Les Chambas emportent tout ce qu'ils estiment de valeur, tuent ceux qui résistent et fuient avec leur butin. Je comprends maintenant les haines de

nos Arabes. Le Touareg et le Chamba, c'est l'oiseau de proie; c'est la panthère ou le cbacal, arrivé par surprise^ qui massacre et qui vole et qui se sauve dans l'inconnu. Avant l'occupation française, ces razzias étaient incessantes et le souvenir en est vivaoe. Nous pouvons être assurés que nos hommes feront bonne garde et seront courageux : les nomades, parce qu'ils aiment le danger; le& autres, parce qu'ils se sentent soutenus. Auquel de ceux qui nous entourent n'ont-ils pas ravi un être aimé ? Quel habitant d'oasis, vieillard ou adulte, n'ont-ils pas rançonné ?

Un vieux se démène fort et se répand en imprécations frénétiques. Sans doute, il porte le deuil d'un fils chéri, tué par les Chambas; mais je ne l'interroge pas; il est trop en colère, son récit serait long.

La nuit venue, après le traditionnel couscouss, nos gens, en gaieté, font un grand feu, chantent et dansent devant notre tente. Nous les renvoyons tôt. D'après les prévisions des plus expérimentés, les Chambas viendront dans la nuit; si l'aube se lève sans qu'ils aient paru, c'est que, nous ayant éventés, ils se seront enfuis. Il faut être prêts à les recevoir; nous couchons sur nos armes.

Etendus sur le tapis de la tente, nous cherchons à dormir un peu ; autour, les indigènes, couchés dans leurs burnous, sommeillent sur le sol; des sentinelles veillent ; de temps en temps, un hennissement, un chuchotement à voix basse, le pas d'un homme qui a cru voir quelque chose de suspect, quelqu'un des mille bruits d'une troupe qui repose, nous tirent de notre torpeur. Par les deux ouvertures triangulaires de la tente qui se font face, nous apercevons des coins du ciel plein d'étoiles; nous prêtons l'oreille, ce n'est rien...

A chaque alerte, nerveuse, inquiète, apeurée, Sayada (la Chasseresse), la jolie sloughia du lieutenant de F..., se lève, nous piétine sans façons, se précipite hors de la

tente et envoie aux nues, ou ù quoiqu'un do ceux de son espèce, des abois longs et plaintifs.

Le retour. — Panique.

Ils ne sont pas venus (1) ! L'konnête Salah est consterné. Nous sommes tous désappointes. J'ai désiré la bataille. Suis-je donc si vite devenu un barbare?

Nous laissons quelques hommes au puits; les adieux sont chaleureux et brefs. Je regarde nos gens déjà en route ; l'allure extravagante des chameaux au trot m'amuse un instant ; sans m'attarder à ce spectacle fantasque, accompagné fidèlement du seul Salah et muni d'indications précises, après avoir consulté le soleil, je pique droit dans la direction indiquée.

Je rejoins Kebilli par le plus court. Retour pénible, car la perspective de voir du nou\'eau ne voile plus la monotonie du parcours au travers des dunes et des brousses. Deux oasis jalonnent le trajet : celle de Douz, où je compte déjeuner, et celle de Djemna.

Le poste de Douz est, du côté du désert, le dernier de la Nefzaoua qui soit occupé militairement. Un bordj y fut construit par les Européens; la garnison est des plus faibles; elle se compose d'un seul cavalier du maghzen, encore les exigences de son service l'entraînent-elles souvent au loin. Un ingénieur suisse vécut longtemps à Douz, il y prit le langage et les mœurs des indigènes et put sans encombre visiter Rhadamès; on dit qu'il en revint avec des documents fort intéressants. C'est de Douz,

(1) Le rezzou cle Chambas que no\is attendions se dirigea vers la Tripolitaine et y fit des razzias. Puis, a;i moment oii l'on no se souciait plus de lui, il revint vers la Nefzaoua ; fort heureusement, des postes avaient été maintenus aux principaux puits ; grâce à cette sage précaution, aucune déprédation ne fut commise. Signalons en passant le secret de la tactique contre Toua^ rcg et Chambas : Se guider; ne [jas combattre à Vorinc blanche.

enfin, que partit Mores et c'est à Douz qu'il vit pour la dernière fois des Français.

Le village est assez coquet ; on y distingue deux parties ; l'une haute, bâtie sur une dune; l'autre basse; des maisons rectangulaires et plates, des palmiers droits sous le ciel bleu, du sable fin, autour la brousse et le désert. Yoilà Douz.

Les bommes valides ont rejoint l'expédition ; tout ce qui est resté vit dans l'anxiété; l'annonce d'un rezzou a troublé toutes les cervelles; puis les habitants de Douz comprennent mal l'utilité d'une mobilisation générale qui prive l'oasis de ses défenseurs et réunit contre les envahisseurs tout ce que le pays a de gens en état de prendre les armes. Jadis, chacun se protégeait soi-même sans souci des calamités qui atteignaient les voisins.

Je descends dans la partie basse du village, chez le hralifa Belgacen ben R...; il n'est pas encore de retour; ses fils, grands garçons aux allures d'aristocrates, me conduisent dans une chambrette aux murs blanchis à la chaux ; eUe est propre et nue ; je m'étonne d'y voir une chaise, une table, des assiettes, une fourchette. Pour me faire prendre patience, on m'apporte tout de suite des œufs.

Il fait très chaud; c'est une heure de repos et de sieste. Tout à coup, dans le silence recueilli, habituel aux pays arabes, une clameur s'élève, cris suraigus de femmes endeuillées sans doute, car toujours le spectacle de la mort les pousse à des manifestations violentes. La plainte s'élève, s'étend, pénètre, plaintive et cruelle, dans les oreilles et fait tressaillir tout l'être. Salah entre, l'air soucieux :

« Si Thebib, les femmes criment (crient) beaucoup.

— Que se passe-t-il? Un mort?

- — Manarf (je ne sais pas).

— Ta ; informe-toi. »

110 SOUVEMiaS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE

La clameur grandit; elle n'exprimo pas la douleur, mais la crainte, la terreur de gens que le danger menace. Salah revient, l'air sombre, une pensée indécise masquée par les paupières mi-baissées.

a Eh bien F qu'y a-t-il? Un mort ou autre chose?

— Mmwirf ; les femmes criaient (crient) plus fort que pour un mort.

— Alors qu'est-ce ?

— Manarf. »

Il a son idée et ne la dit pas ; je lui enjoins de continuer son enquête. Il sort.

La plainte devient plus cruelle, plus aiguë, plus furieuse. Maintenant, des voix d'hommes s'y mêlent et l'on entend le cri d'épouvante, le cri de la terreur à l'arrivée des rezzous surgissant inopinément; le cri du massacre et du sang : Oal-, Oak, Oakï...

Je sors; ce que je vois alors est inoubliable. Jamais créatures humaines menacées d'être dévorées par le feu, ou englouties par les eaux, jamais victimes menées au supplice, condamnés traînés sous le couperet, ne manifestèrent, avec plus de force et d'angoisse démente, leur terreur épouvantée que les malheureux cj[ui s'enfuyaient éperdus, et dont le flot me renversa presque. Femmes, enfants, hommes faits qu'on eût pensé au loin avec leurs camarades, de toute la vitesse de leurs jambes fuyaient l'oasis, hurlant, les gestes éperdus, les traits ■convulsés, le regard fou.

Et toujours le cri : Oak, Oak, Oak!...

La force manque à certains de se sauver; ils s'étendent sur le sol, la face contre terre, le cou tendu, bétail misérable qu'il suffirait de se baisser pour égorger. Ainsi firent jadis beaucoup des leurs, que les Touareg n'eurent qu'à frapper.

De leurs mains, des femmes cachent leur visage pour ne pas voir. D'autres dansent sur place, s'égratignent le

visage et font couler leur sang. Je saisis un fuyard à bras le corps et, le menaçant, je le force à s'expliquer. II me montre la partie kaute de Douz en criant : « Touareg, Touareg », et m'écliappe.

Salah seul est resté calme. Il s'approclie de moi, joint les talons, me salue, l'attitude impeccable, et me dit :

« Et, maintenant, mon lieutenant, que nous reste-t-il à faire ? »

J'observe qu'il est superbe de dignité, le bon Salah; seulement, ce que j'eusse pensé impossible, sa face bronzée a pâli. Je lui ordonne d'amener nos cbevaux.

Quelques horions pour écarter des gens empressés qui détachaient nos montures avec une précipitation suspecte, car elles seraient le salut pour eux qui ne pensent qu'à fuir, et nous sautons en selle.

J'arrête tous ceux qui me paraissent avoir conservé une lueur de sang-froid et leur donne ordre de me rejoindre au bordj sur-le-champ, avec tout ce qu'ils pourront assembler d'armes. Au galop, nous gagnons le haut Douz; il est vide, mais vide de Touareg aussi bien que d'habitants. Une exploration de l'oasis ne montre pas trace d'ennemis. C'était une panique; déjà des vieillards qui se réunissent à la mosquée en conviennent.

Un garçonnet avait crié en tombant d'un palmier; sa mère avait crié de même ; les voisins avaient aussitôt fait chorus sans savoir ce dont il s'agissait. Dans oe milieu craintif, énervé, émotionné au plus haut point depuis quelques jours par l'annonce d'un rezzou et par les préparatifs de résistance, comme une traînée de poudre, les oahs, oahs dont on sait qu'ils signifient l'invasion, le pillage et le meurtre, étaient partis tout seuls.

Mais la vérité est trop simple ; à des cerveaux arabes, il faut une explication qui excuse davantage d'avoir eu peur sans raison et réponde aux passions locales. Même au seuil du désert, encore qu'il ne s'y trouve pas de clo-

chers, l'esprit de cloclier est tout-puissant. T'ne légende s'est déjà faite; ce sont les habitants d'une minuscule oasis voisine et rivale qui se sont divertis à effrayer ceux de Douz; voilà un grief nouveau à leur encontre.

J'achève le déjeuner interrompu et nous prenons le chemin qui mène à Djemna. Salah est exaspéré; il répète sans cesse : Chiens, chiens de Dniizin (1), chiens, chiens, chiens... »

Salah est Kabvle.

Djemna.

Comme dans toutes les oasis, des palmiers qui, la tête au soleil, le pied dans la seghia (2), selon la comparaison habituelle, abritent une terre couverte d'un fouillis de végétations vivaces et précieuses dans lesquelles grouillent des bêtes, endroits aux dimensions restreintes, où par la vertu de l'eau semble se concentrer toute la vitalité d'étendues immenses et qui paraissent un défi de la vie au désert; des rues où ne se voient pas de fenêtres, des maisons plates; sur les terrasses et sur les murs, des chiens qui courent avec l'air de nous invectiver furieusement; parfois, un chat famélique, pauvre bête misérable, prête à dévorer quoi que ce soit, Kitc-e un enfant nouveau-né; de rares passants calmes et dignes.

Xous acceptons de prendre une tasse de caoïia chez le cadi, physionomie fine et douce d'indigène lettré et l'etors. Coquette sa maisonnette ; nous abandonnons volontiers nos babouches en pénétrant dans une chambre dont le sol et les murs sont tapissés avec goût par des nattes. C'est frais et gentil.

(1) Douzis, habitants de Douz.

(2") Seghia, ruisselet généralement de création artificielle et destiné à l'arrosage.

En seik ; nous approchons du but. Bien qu'ils soient fatigués, les chevaux soutiennent l'allure avec ardeur, car ils sentent proche le lien du repos. Une dernière touffe de palmiers sur une élévation de terrain ; c'est Eahniate, et le paysage familier parait à nos yeux.

A gauche, les terres chotteuses, à droite la montagne en dents de scie ; entre deux, devant nous, une première ligne d'un vert sombre, c'est l'oasis de Kebilli et, plus loin derrière elle, une autre plus épaisse, ce sont Télémine et Mansourah. Xous sommes au cœur de cette province curieuse et attachante, affreusement monotone par endroits et que font cependant si variée ses collines, ses oasis, ses sables, ses dunes, son chott ; éléments sans complications; ce n'est rien; c'est simple et c'est immense et cela prend l'homme au cœur comme le ciel, comme la mer.

Les lignes se précisent; des détails apparaissent; à la lisière de l'oasis, tapi dans un angle, notre castel ; il a grand air, ce manoir indigène, protecteur du pays, dont le pillage tente les seigneurs Touareg. Au pied de ses murs, deux chemins à angle droit ; l'un mène à Gabès, l'autre à Douz ; le bordj commande la route qui va du connu à l'inconnu, des pays peuplés à celui de la solitude et de l'épouvante.

Au croisement de ces deux voies, un palmier très haut, que les rafales ont à jamais courbé ; il est isolé comme une sentinelle. Que de passants singuliers il dut impressionner ; bandits et aussi victimes apeurées, cavaliers dans l'ivresse frénétique de la victoire ou dans l'angoisse folle de la fuite éperdue, car l'histoire vite oubliée de ce pays de sang n'est faite que de crimes et de pillages, d'assassinats, de vendettas, de trahisons et de batailles; il n'est point de pierre que n'ait rougie du sang humain. Aujourd'hui, le drapeau de la France flotte sur le bordj, et le grand palmier, les jours oii la

Souv. Tunisie. 8

H4 SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE

poudre parle, n'abrite plus que les paisibles spectateurs des fantasias et des fêtes.

Sous le ciel pur, des palmiers de l'oasis se profilent nettement; des silhouettes d'hommos apparaissent; bientôt devient visible le mince fil de fer du télégraphe, petit fil ténu qui nous rattache au monde civilisé, à tout ce que nous aimons, à ceux que nous chérissons, petit fil ténu d'où viennent les ordres subits, les joies, et les chagrins aussi, fil imperceptible par lequel d'autres volontés, d'autres cœurs agissent sur les nôtres comme pour nous rappeler que nous ne sommes pas oubliés, lien frêle dont le rôle dans l'immensité des choses est ici plus grand que partout ailleurs, auquel nous devons nos joies et nos douleurs les plus profondes, par lequel nous apprenons les événements dont se tisse, en mailles souvent insoupçonnées, la trame inéluctable et mystérieuse de notre destinée...

Abiba

(histoire dc sud tunisien)

Au lieutenant Martial de Boffigna^;, à Tours.

Le chef des Ouled Yacoub, Salah ben Othman, était un homme d'une cinquantaine d'années, au profil d'aigle, à la figure énergique et calme. Grand, maigre, osseux, c'était un cavalier accompli, un chef impassible et plein d'audace, respecté des siens, comme le représentant d'Allah sur la terre. Accompagné de son fils préféré, Mohammed, l'aîné de ses enfants mâles, il regagnait un jour, à la tête d'une dizaine de cavaliers, le gros de la tribu campé au puits de Bir-Touïl, situé aux confins du Sahara tunisien. En passant à luiuteur de l'oasis de Sabrya, la petite troupe fut subitement attaquée par des guerriers de la tribu ennemie des Mhrazigues, cachés dans un pli de terrain. Les Ouled

SOUVEXIRS DE TUNISIE ET d" ALGÉRIE 115

Yacoiib étaient braves; au commandement de Salah, ils mirent pied à terre, laissèrent à trois d'entre eux le soin de tenir les clievaux et, brandissant leurs poignards et leurs sabres, s'élancèrent sur les assaillants avec tant d'impétuosité et de courage que bientôt le vide se fit autour d'eux et que les Mhrazigues prirent la fuite. Entraîné par son ardeur, Mohammed, le fils aimé de Salab, s'était lancé à la poursuite de deux guerriers ennemis. L'un d'eux se retourna : c'était le cbef des Mbrazigues, Belgacen ben Alimet; seul il était armé d'une arme à feu, un vieux tromblon chargé jusqu'à la gueule; il attendit le jeune homme, le visant avec sang-froid. Le père arrivait en courant.

a Arrête, s'écria-t-il, arrête, je... »

Mais nul ne sut jamais ce qu'il allait proposer au guerrier qui tenait la vie de son fils entre ses mains, car le coup partit et Mohammed tomba foudroyé. Aussitôt le Mhrazigue s'enfuit.

Le chef Salah prit dans ses bras le cadavre sanglant de son fils et baisa ses yeux. Puis oai remonta à cheval et on s'enfuit à toute bride rejoindre le campement, où l'arrivée du père tenant dans ses bras le cadavre de son fils provoqua chez les Ouled Yacoub les signes de la plus extrême douleur. Le soleil disparaissait à l'horizon, Salah se prosterna et pria. Quand il se releva, il s'approcha du cadavre et prononça des paroles de haine et de vengeance :

« Périssent tous les Mhrazigues, meure Belgacen qui a tué mon fils. Meurent tous les enfants issus de lui et tous ceux de sa famille : femmes, nouveau-nés ou vieillards. Je les atteindrai tous, j'en fais le serment. »

Puis il fit enterrer son fils et jamais plus ne prononça son nom chéri.

De toutes les tribus ou factions dont la rivalité en-

IIG SOUVENIRS DE TUNISIE ET d' ALGERIE

sanglautait à œtte époque la Nefzaoua, les deux pl.'i.s importantes étaient celle des Mhrazigiies et celle des Ouled Yacoub, que des siècles de haine séparaient. Assassinats, guet-apens, batailles rangées, trêves rompues sans avertissement, formaient la trame sanglante de l'histoire de ce pays, dont le caïd, représentant de l'autorité plus nominale que réelle du bey de Tunis, entretenait l'agitation, divisant pour régner, s'appuj-aut tantôt sur les uns, tantôt sur les autres. Depuis longtemps on le disait toutefois secrètement favorable aux Mhrazigues, plus sédentaires, plus disciplinés et payant mieux l'impôt. Mais, dans l'année qui suivit l'assassinat du fils du chef des Ouled Yacoub, les choses changèrent complètement et ces derniers reprirent l'avantage. On rapporta la cause des événements qui survinrent à un voyage que Salah ben Othman fit à Tunis, oii il demeura plusieurs mois et dépensa beaucoup d'argent. Son retour au pays fut suivi à brève échéance de l'arrivée d'un nouveau caïd qui, muni de l'investiture du bey, chassa son prédécesseur à l'aide d'une petite troupe de partisans et grâce à l'appui de tous les mécontents du pays et des Ouled Yacoub, en faveur desquels il se déclara ouvertement.

Dès lors, le sort des Mhrazigues fut réglé; les principaux d'entre eux furent massacrés. Salah tua de sa propre main le meurtrier de son fils et tous ses enfants, à l'exception du dernier, Alimadi ben Belgacen; les parents proches, les amis les plus chers des victimes furent réduits à une soumission honteuse; quelques-uns s'enfuirent et l'on assure que la haine de Salali les poursuivit jusqu'en Tripolitaine. Le dernier et seul survivant des fils de Belgacen tomba enfin sous les coups d'un des fils de Salah; sa femme Ourida put, à grand'peine, en fuyant à travers le chott, sauver sa vie et celle de ses deux enfants : un fils nouveau-né et une

fillette de quatre aus. Le fils s'appelait Hassein et la petite fille Abiba, ce qui en arabe veut dire amie. C'est tout ce qui restait de la famille de Belgacen. Ils étaient cachés à IN^efta. Xe pouvant les y atteindre, Salah, estimant qu'ils devaient périr comme les autres, envoya, pour les mettre à mort, des émissaires.

Des semaines passèrent sans qu'ils revinssent.

Or, un soir, peu de temps avant l'beure de la prière et non loin de l'endroit où Moliammed avait été assassiné, on vint prévenir Salali ben Otkman, au milieu de ses gens, qu'une femme, montée sur un mulet et tenant deux enfants dans ses bras, était arrêtée près des tentes et demandait à parler au clief. Il la fit comparaître. C'était une femme épuisée par les fatigues et par les privations; elle allaitait un noairrisson; une fillette de quelques aimées la suivait. Arrivée devant le cbef, elle posa à terre l'enfant nouveau-né et, se prosternant, elle appliqua son front sur le sable, tandis que la fillette regardait étonnée, un doigt devant les lèvres, dans une pose enfantine et cbarmante. Le cœur de Salak fut soulevé de joie, car il comprit que ses victimes étaient devant lui. Néanmoins, il demanda à la femme qui elle était. Elle se leva et répondit :

« Chef Salah, je suis Ourida, femme d'Ahmadi ben Belgacen, et voici mes deux enfants, ce petit garçon Hassein et sa sœur Abiba. Et je viens te dire ceci : tu as tué mon mari, tu as tué son père et ses frères et tous ceux de sa famille. Maintenant je reste seule avec ces deux petits. Je te les amène pour que tu les tues aussi et moi avec, car je ne puis vivre sans eux. »

Pendant qu'elle parlait, Abiba, inconsciente des choses terribles que disait sa mère, fixa sur le vieillard son regard ingénu et lui sourit doucement; son sourire était frais comme la rosée et le regard de l'enfant re-

mua le chef jusqu'aux entrailles, car il lui rappela le temps où il aimait Yamina, la mère du fils regretté.

Il ordonna (ju'on prît soin d'eux et que l'on df)nnât à mang«r à la mère et à la fillette. Puis il se prosterna et fit avec ferveur la prière du soir.

Ses dévotions finies, il mangea; puis, son repas terminé, accroupi au-devant de sa tente à la façon arabe, il manda ses fils et ses guerriers. Ils vinrent et, debout, formèrent le cercle devant lui; au milieu on plaça la mère et les enfants. Le clieikh. (1) Salali prit la parole :

« Oulad Yacoub, dit-il, je vous réunis pour vous faire savoir ma volonté. A^ous m'avez toujours obéi comme il convenait et vous m'avez fidèlement suivi dans les guerres et dans les rczzous (2); nos ennemis ont été abattus. Belgacen ben Alimet avait tué mon fils, j'ai tué Belgacen ben Alimet; j'ai tué son fils Amor, son fils Saïd et son fils Abdallah; et mon fils a tué son dernier fils Ahmadi; tous les siens sont morts ou ont fui et ne peuvent plus nous nuire. De sa famille, il ne reste plus aujourd'hui que cette femme, qui était la femme d'Akmadi, et ses deux enfants. Et voici que cette femme est venue vers moi pour demander l'aman (8). Si Dieu le permet, le petit-fils de Belgacen, ce nourrisson Hassein, vivra et deviendra un homme. Mais chaque année, depuis ce moment jusqu'à sa mort, les siens ou lui en- Aerront au chef des Oulad Yacoub un burnous rouge frangé d'or. »

Il se leva et se dirigea vers la mère; posant une main sur la tête de l'enfant, il regarda ses guerriers dans les yeux et leur dit :

« Tant que cet hommage sera rendu, Hassein ben

(1) Cheikh, chef.

(2) Expédition organisée en vne d'un piUage ou d'un combat.

(3) Aman, pardon, soumission.

SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE 119

Ahmadi sera sacré pour vous; je vous défends de lui faire aucun mal. »

Il reprit sa place, s'accroupit, son visage redevint impassible et ses doigts commencèrent à égrener un long chapelet arabe. Les guerriers se dispersèrent; aucun d'eux ne ressentit de dépit, car les haines anciennes étaient éteintes.

Ourida emmena ses deux enfants et le tribut fut régulièrement payé pendant douze ans. Au bout de ce temps, Hassein vint à mourir, emporté par les fièvres, mais personne n'accusa jamais aucun Ouled Yacoub d'avoir contribué à sa mort. Abiba vit encore. Son histoire la rendit intéressante et, lorsque la France vint apporter à son pays les bienfaits de la paix et de la justice, souvent des femmes d'officiers la firent venir auprès d'elles et la comblèrent de caresses et de petits cadeaux.

J'ai connu Abiba; elle aA'ait une vingtaine d'années; mariée, déjà mère, elle était d'une parfaite beauté; j'admirais ses beaux yeux de gazelle au doux regard candide qui toucha le cœur du vieux chef ennemi; je pensais : « Petite Abiba, tu es une fleur exquise de pardon et d'oubli. Puisse le sentiment de pitié, qui te sauva, s'épanouir parmi les hommes de notre Algérie bienaimée; puissent, à l'ombre du drapeau français, musulmans, chrétiens et juifs, oublieux des haines, des rancunes mauvaises et des préjugés de race, arriver à s'estimer et à s'aimer. »

TliebibH et Médecine.

Au capitaine ArnaAid, au camp du Ruchard.

S'il n'est plus dans le monde musulman d'hommes illustres à la façon d'Avicenne et d'Averrhoès, par contre, on ne rencontre pas en Algérie et en Tunisie d'agglomération indigène qui n'ait ses rebouteux et ses thebiLs. Tout n'est évidemment pas à dédaigner dans l'ensembJe des procédés fort variés dont ceux-ci font usage; mais ils ignorent l'anatomie et la physiologie et l'imagination les égare bien plus souvent que l'observation ne les guide; aussi beaucoup de musulmans en viennentils à délaisser leurs coreligionnaires guérisseurs et même les marabouts. Ces derniers traitent les maladies par les oraisons, quelquefois par la suggestion, et presque toujours avec le secours de divers fétiches. Ils confient volontiers aux patients de petits sachets de cuir qui se portent loco dolcnti à la façon d'un scapulaire ou que l'on attache à la chéchia; ces sachets renferment un écrit dont l'effet est souverain. De même certaines prières, transcrites par un saint homme sur un papier attaché à un bâton fiché dans le sol, ont la vertu de protéger les cultures des invasions de criquets. Les formes de la superstition sont innombrables (1), leurs origines très variées; il en vient du Soudan et de l'Asie sinon même de l'Europe ; il en est de turciues et de persanes, certaines sont importées par les nègres ; beaucoiïp sont en désaccord avec l'esprit coranique et avec les textes.

Les expédients grossiers ou exclusivement religieux ne satisfont pas toujours, en matière de thérapeutique, les indigènes de notre colonie. Ils recourent au thebib

(1) V. P. Lapie, Les Civilisations tunisiennes, Paris, Alcan.

(médecin) européen. En Algérie et en Tunisie, les médecins sont aimés. Le médecin, le médecin militaire surtout, davantage connu dans les tribus et dans les douars, est populaire; on l'écoute volontiers; il a la confiance de ses malades, le respect de tout le monde.

Il le doit à son dévouement, qui est incessant, et à ce que ses fonctions ne lui permettent de faire que du bien; et ce bien est apparent.

« Thebib, me disait un indigène, seul bon pour l'Arabe; les autres toujours manger, toujours fâcher, toujours punir, jamais contents, toujours matraque. »

Il est permis de penser que les médecins sont, ou mieux, seraient les agents par excellence de la politique coloniale. Quelques-uns l'ont prouvé.

Mais il serait téméraire d'imaginer que le simple fait de se faire soigner par un médecin qui n'est pas musulman, ou seulement de se faire soigner par qui que ce soit, n'ait pas été jugé digne de retenir longuement l'attention des théologiens arabes. La maladie vient d'AUab; n'est-ce pas s'insurger contre sa volonté que prétendre faire disparaître ce qu'il a envoyé ?

La nécessité parvient toujours à secouer la tyrannie du fatalisme et, dans les cas embarrassants, la subtilité des arguments résoud les problèmes au mieux des intérêts humains. On a d'ailleurs exagéré le rôle du mektoub dans la vie des Orientaux et, lorsque l'indigène manque d'initiative ou de persévérance, il est souvent plus légitime d'en accuser sa paresse innée que sa résignation religieuse. L'Arabe est fataliste comme l'était Job sur sa couche d'immondices, comme le sont beaucoup de croyants, de toutes églises, qui vivent l'idée présente à l'esprit que le mal comme le bien sont toujours de source divine; des écoles catholiques et non des moindres professèrent hautement un véritable déterminisme.

En pays musulman, la soumission aux épreuves n'est

souvent qu'une forme de la nonchalance à laquelle, sous un ciel brûlant, cèdeîit volontiers, non seulement les indigènes, mais encore, peu ou prou, beaucoup de leurs vainqueurs.

En ce qui a trait aux soins médicaux, le doute n'est point possible; le Prophète lui-même a déclaré légitime de se préserver du danger. On raconte qu'on le vit presser le pas tandis qu'il passait près d'un édifice qui menaçait ruine.

« Yeux-tu fuir les décrets de Dieu? lui demanda-t-on.

— - Si je fuis les décrets de Dieu, répondit Mohammed, c'est par l'elïet des décrets de Dieu. »

Ce propos (1), rapporté par un fidèle et consigné dans des ouvrages de savants arabes, légitime la précaution. I^s règles de la conduite à tenir en temps d'épidémie ont été de même formellement définies. Toici, noté dans un saint recueil, un récit transmis par Abdallah ben Abbès, cousin du Prophète :

« Omar ben El Khattah, deuxième calife, s'était mis en route pour se rendre en Syrie. Arrivé à Sargh, il trouva les chefs de l'armée, Abou Obeïda ben el Djarrah et ses compagnons qui étaient venus à sa rencontre. Ceux-ci apprirent à Omar que le choléra sévissait en Syrie. Omar dit alors à Abdallah ben Abbès :

— Appelle-moi les premiers Mohadjers (compagnons du Prophète qui émigrèrent avec lui de la Mecque). »

Ceux-ci furent mandés devant le calife, qui les consulta sur ce qu'il convenait de faire en raison des nouvelles reçues au sujet du choléra. Les avis furent partagés. Les uns disaient :

0 Tu es parti pour mettre à exécution un projet dé-

(1) Il n'est pas tout à fait analogue à notre : Aide-toi, le ciel t'aidera. Toiitefois, au Bédouin qui avait laissé sa chamelle à l'abandon, le Prophète dit : « Attache-la et confie-toi à Dieu. »

terminé; il nous semble que tu ne dois pas revenir sur tes pas avant de l'avoir accompli. »

D'autres disaient :

« Tu as avec toi le reste des compagnons du Propliète. Pourquoi les exposerais-tu aux dangers de cette épidémie ?

— Eetirez-vous, leur dit Omar. »

Il convoqua ensuite les Ançars (habitants de Médine qui donnèrent asile au Prophète), dont les opinions furent aussi divergentes que l'étaient celles des Mohadjers.

Il fit alors comparaître ceux des vieillards de la tribu de Qoraïch, qui avaient pris part à la conquête de la Mecque et qui se trouvaient présents. Ceux-ci furent unanimes :

« Notre avis, dirent-ils, est que tu dois rebrousser chemin avec tout ton monde, au lieu de l'exposer au choléra. »

Aussitôt Omar annonça que le lendemain, il retournerait sur ses pas, et que l'on eût à faire comme lui. Abou Obeïda lui demanda :

« Penses-tu échapper aux décrets de Dieu ?

— J'eusse préféré, dit Omar, que cette parole sortit d'une autre bouche que de la tienne. C'est vrai. Nous fuyons des décrets de Dieu vers les décrets de Dieu. Imagine que tu as un troupeau de chameaux qui s'engage dans une vallée à deux versants, l'un fertile et l'autre stérile. Que tu les fasses paître sur l'un ou l'autre versant, ne sera-ce pas toujours en vertu des décrets du Très Haut? »

Sur ces entrefaites arriva Abderrahman ben Aouf, qui était absent au moment du conseil.

« Je suis renseigné sur cette question, dit-il. J'ai entendu le Prophète prononcer ces paroles : « Si vous apprenez que le choléra règne dans un pays, n'y allez

pas; et s'il sévit dans le pays où vous vous trouvez, n'en sortez pas pour fuir la contagion. »

Omar rendit grâce à Dieu et partit.

Ces recommandations sont des plus judicieuses; elles ne font pas que le gouvernement français n'éprouve de grandes difficultés pour empêcher, en temps d'épidémie, le pèlerinage à la Mecque.

Le Propliète a formellement recommandé les soins médicaux (1) et a lui-même soigné. Un homme l'alla trouver et lui dit :

« Mon frère est malade.

— Fais lui boire du miel », répondit Mohammed. L'homme revint une seconde fois :

« Donne-lui du miel », dit encore le Prophète.

Il revint une troisième fois : Même réponse. Il revint encore et dit :

« J'ai donné du miel à mon frère et il n'est pas guéri.

— Le corps de ton frère, dit le Prophète, ne peut démentir la parole de Dieu. Donne-lui du miel ».

Il le fit et le malade revint à la santé.

(l) Les Arabes demandèrent au Prophète :

(( Envoyé de Dieu, ne devons-nous pas nous soigner en cas de maladie ?

— Certainement, répondit-il; soignez-vous, serviteurs de Dieu, car Dieu a assigné un remède à toutes les maladies, à l'excootion d'une.

— Quelle est, dirent-ils, cette maladie sans remède 'l

— La vieillesse. »

Il dit encore :

« Dieu n'a créé aucune maladie pour laquelle il n'ait également créé un remède. Quand on emploie le médicament approprié à une maladie, le malade guérit, par la volonté de Dieu. )>

Jo renvoie le lecteur à une brochure fort intéressante : Tm. médecine et 1rs quarantaines dans leurs rapports arec la loi niusulmane, par Kamal Mohamme<l ben Mostafa ben El Khodja, professeur à la Mosquée Safir d'Alger. (Alger, traduction française, Pierre Fontana et C".)

Ceci explique que le miel tienne dans la thérapeutique indigène une place importante.

Un autre jour, Mohammed déclara :

a Trois choses procurent la guérison : le miel, les ventouses et la cautérisation; mais je recommande à mon peuple de ne pas recourir à la cautérisation. »

Cependant les indigènes acceptent volontiers d'être traités par des pointas de feu. Ils reconnaissent leur efficacité en beaucoup d'alïections et elles ont le mérite de frapper leur imagination. Sur la table d'opérations, l'Arabe se montre généralement ou extrêmement courageux ou d'une pusillanimité excessive; il est permis de supposer que chez beaucoup la peur s'étaye sur un sentiment instinctif de méfiance envers les roumis; confié à leurs mains, au moment du danger, affleurent un fond d'hostilité intime et l'appréhension ancienne de l'envahisseur. Peut-être ne faisons-nous pas toujours ce qu'il faut pour les rassurer sur nos intentions.

L'interdiction faite par le Prophète d'employer certaines substances pour les besoins habituels de la vie subsiste-t-elle en cas de maladie? Si l'obligation de se soigner existe (1), n'est-il pas des substances dont il ne soit pas licite de faire usage ? On ne rencontre que très exceptionnellement des indigènes qui manifestent de la répugnance à user des drogues qui contiennent une liqueur fermentée, ou qu'ils soupçonnent eu contenir. En théorie, et aussi pour certains hommes imbus de l'esprit coranique et très religieux, de vrais cas de

(1) D'après le cheikh-el-islam Zakaria El-Auçari, l'étude de la médecine constitue une obligation de suffisance, c'est-à-dire une obligation que la loi religieuse impose, non à chaque musulman, mais à la communauté : lorsqu'un membre ou une fraction de celleci s'est acquitté d'une semblable obligation, cette obligation cesse d'exister pour le reste de la communauté. La prière des morts, la guerre sainte, sont des obligations de suffisance. (V. Kamal Mohammed, ouv. cit.).

126 SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE

consfioiice se présentent, qui ont provoqué des recherches studieuses de commentateurs du Coran. Le livre saint déch\re :

0 C'est Dieu qui a créé pour vous (les hommes), tout ce qui est sur la terre. »

Mais le Prophète a dit :

0 II (Dieu) n'a pas mis votre guérison dans ce qu'il vous a défendu. »

On en doit conclure que les substances impures sont dénuées de vertus curatives. Or, l'observation prouve que cela n'est pas. Aussi un théologien a-t-il donné des paroles divines, une interprétation ingénieuse, susceptible de tranquilliser les consciences :

« Dieu, a-t-il dit, vous a autorisés à recourir aux soins médicaux; il a assigné à chaque maladie un remède et si, dans ce remède, il est quelque chose de prohibé par la loi religieuse, alors que vous savez que le remède est de nature à assurer la guérison, l'emploi cesse d'en être prohibé, parce que Dieu n'a pas mis votre guérison dans ce qu'il vous a défendu. » (Ibn Abidin.)

On conçoit qu'il soit bon, pour qui exerce la médecine en Algérie, de savoir certaines des particularités de la loi musulmane; les indigènes apprécient la controverse lorsqu'elle est polie et admirent volontiers qu'on connaisse le Coran aussi bien ou mieux qu'eux. La brochure de Kamal Mohammed ben Mostafa ben El Jvhodja, professeur à la mosquée Safir d'Alger, traite de questions dont le médecin européen a parfois intérêt à se soucier: j'y ai renvoyé le lecteur. Il y découvrira, — ce qui ne le surprendra pas, — que les théologiens ne sont pas toujours d'accord.

Il est toléré aux croyants de faiix' usage des aliments impurs pour éviter de mourir de faim.

« Celui qui, cédant à la nécessité de la iaim et sans dessein de mal faire, aura transgressé nos dispositions,

celui-là sera absous, car Dieu est indulgent et miséricordieux. » (Coran, V.)

Par contre l'usage du vin soulève les plus grandes objections et certains, non seulement prohibent l'application d'objets de pansements imbibés de solutions alcooliques, mais encore interdisent l'ingestion de vin à l'homme en danger de mourir de faim ou de soif, « car, dit le glossateur Dessouqi, la faim et la soif ne sont pas efficacement combattues par l'emploi du vin; au contraire, la chaleur que procure le vin ne fait que les augmenter... Si le malade passe outre à l'interdiction et absorbe, eu guise de médicament, une liqueur fermentée, il doit être flagellé. »

La plupart des commentateurs célèbres, particulièrement ceux de l'école hanafite (1), sont d'opinion différente.

On pourrait croire que les indigènes éprouvent de la répugnance à se confier au médecin roumi. Il n'en est rien : ils s'autorisent d'un exemple illustre. Le Prophète lui-même consulta un médecin, El Harith ben Kelda, qui n'était pas musulman. L'iman El Mazari eut recours aux soins d'un médecin juif.

Celui-ci, content les Arabes, fit remarquer à son malade qu'en le tuant il accomplirait, au regard de la loi hébraïque, un acte méritoire.

Aussitôt guéri, l'iman s'adonna à l'étude de la médecine.

(1) Les rites orthodoxes sont au nombre de quatre, dont les principaux sont, en Algérie et en Tunisie, le rite hanafite et le rite malékite. Tout musulman a le droit de suivre l'une des quatre doctrines. (( Il est permis (au musulman) de prier sous la direction d'un aveugle ou d'un fidèle appartenant à un rite orthodoxe autre (que le sien) ». (Perron, Jurisprudence rrligirufic.) Il existe aussi des sectes hérétiques; ainsi celle des habitants de l'île de Djerba, celle des Mzabites. Les Vrais Croyants méprisent profondément ces derniers.

Au dire des jurisconsultes arabes, c'est, de préférence à tout autre, par un médecin de même religion que li sienne que le musulman doit se faire soigner, mais à la condition que ce médecin soit compétent. Un indigène, docteur estimé, ancien élève d'une Faculté française, exerce à Tunis. Partout ailleurs, en Tunisie, on ne rencontre guère parmi les indigènes que des guérisseurs. Aussi la plupart de nos protégés reconnaissent-ils notre supériorité dans les sciences médicales et leurs préférences ne vont-elles pas au thebib, mais bien au roumi. Un de mes amis, Arabe fort distingué de Tunis, m'en donnait une raison à laquelle on ne songe pas tout d'abord.

« Mes coreligionnaires, me disait-il, ont plus de confiance dans le médecin chrétien que dans le médecin musulman, ces médecins fussent-ils de mérite égal, parce qu'ils se doutent que nos histoires intimes ne vous intéressent pas. Si votre art vous amène à découvrir quelque singularité qui ne se doit point dévoiler, nous comptons sur votre silence, car nous vous tenons pour discret; au surplus, vous fussiez-vous déterminé à trahir vos patients, c'est dans votre monde, c'est à des chrétiens comme vous que vous conteriez nos misères familiales et ceci nous importe peu; les médecins musulmans au contraire, à tort ou à raison, me paraissent avoir des tendances à s'occuper de ce à quoi nous ne désirons pas qu'ils soient mêlés. »

Les indigènes acceptent d'être vaccinés, ou le recherchent, lorsqu'ils savent l'utilité de cette petite opération. Ceux auxquels on ne se donne pas la peine d'en expliquer les effets s'y montrent souvent réfractaires et l'on trouve tels villages où le vaccinateur ne rencontre qu'indifférence ou hostilité.

Les causes de ces dispositions regrettables peuvent être de diverses sortes; elles proviennent parfois du

SOUVEXIES DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE 129

mécontentement de certains chefs, caïds ou cheikhs, lorsqu'ils ont, ou croient avoir, des raisons de ne pas se montrer zélés; en pareil cas, ils font preuve, dans l'inertie, d'une grande ténacité; d'autres fois, des marabouts dont l'influence sur les indigènes est considérable s'opposent plus ou moins ouvertement à la vaccination. Cette hostilité est la plus dangereuse, car ces gens offrent moins de prise au raisonnement que les fonctionnaires indigènes, sont généralement fort écoutés de la population et, de plus, leur opposition est sournoise. En quelques endroits, si la dignité le permet, une visite à quelqu'un de ces omnipotents, un compliment sur sa réputation qu'il croit ou feint de croire universelle et qu'il est heureux d'entendre confirmer devant les siens par un étranger, la vaccination de ses propres enfants, la sienne même si elle est possible, suffisent à entraîner en quelques instants toute la population (1).

Mais V ignorance et la méfiance sont surtout les ennemis du médecin. A défaut de marabouts, parfois plus intelligents et plus instruits que le reste de la population, il n'est pas rare que certains meneurs retiennent les indigènes hésitants.

Si l'opposition est franche et si elle s'appuie sur des raisonnements sincères, il est un moyen dont j'ai vu souvent la réussite complète ; c'est de prendre par le bras le beau parleur, moitié plaisamment, moitié sérieusement, et de le vacciner devant tout le monde; il est rare qu'il ne devienne pas aussitôt un zélé propagateur de la vaccination.

Comme chez tous les ininstruits les préjugés sont nombreux et tenaces et le médecin se trouvera souvent aux prises avec quelqu'un d'eux. En 1897, dans un vil-

(1) Y. D^ Saint-Paul : Vnc épidémie de variole à Gafsa rn 1897. (Annales d'hygiène imhlique et de médecine légale, janvie'- 1899.)

Souv. Tunisie. '•>

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lage, El Giiettar, ravagé par la variole, ce n'est qu'avec la plus grande difficulté (^ue je parvins à me faire montrer des malades; les deux clieiklis de l'oasis niaient l'existenoe du « jedhri » (variole), et cela, parce que, sur la foi d'un ignorant ou de quelque malintentionné, les habitants croyaient le médecin envoyé pour faire procéder à des exliumations. A la fin, les juifs avouèrent rèxistence de l'épidémie. Dans un douar voisin de E.asel-Aïoun, les indigènes refusaient de laisser vacciner leurs enfants parce qu'ils pensaient que la vaccination était une pratique religieuse des roumis. Aussitôt qu'ils furent détrompés ils se soumirent sans difiiculté.

Enfin, il faut savoir que les thebibs tunisiens varioliscnt les enfants et qu'ils pratiquent une incision dans la région qui sépare la naissance du pouce de celle de l'index. Ce procédé qui n'est pas sans mérite, mais qui est employé fréquemment sans précaution, entraîne des accidents et des décès. Les indigènes voient souvent dans le médecin européen, no7i nn vaccinateur, mais un variollsatcur (1), de là de l'iiostilité chez ceux qui

(1) Voici, relatif à cette confusion, un fait rapporté par le docteur Loir au sujet de vaccinations faites à Tunis par des vaccinatrices :

« Le premier jour, les femmes hésitaient et ne se laissaient inoculer qu'avec difficulté. Le Rhamdane commença quelques jours après et, pendant tout le mois que dura ce carême arabe, il fut impossible de reprendre la vaccination. Au bout de ce mois, à la première séance, les vaccinatrices furent tout étonnées du changement d'attitude des femmes arabes. Elles voulaient être vaccinées, elles et leurs enfants, et même celles qui avaient 'lé . vaccinées un mois auparavant demandaient à subir à nouveau l'opération. Questionnée sur les causes de ce changement d'attitude, l'une d'elles fit la réponse suivante :

» Vous avez vacciné cent vingt-quatre des nôtres : cent sept ont » eu le bras énorme, mais pas une n'est morte ; s'il en est ainsi, ' » inoculez-nous tant que vous voudrez. Nous savons que cetto )) opération préserve de la variole; mais nous savons aussi que » d'ordinaire plusieurs des opérés meurent de cette inocula- » tion. » (Docteur Loir : La question de la rnccination ohViqafnirc (levant la conférence consultative de Tunisie.) V. égal, la thèse du docteur Béchir Dinguizli.

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ont eu à souffrir du procédé tunisien. Il importe de iaire comprendre la différence qui existe entre les deux opérations.

Lorsqu'ils se sont rendu compte de l'innocuité de notre procédé, les indigènes acceptent volontiers d'être vaccinés et même le demandent avec instance (1). C'est surtout au moment des épidémies qu'ils réclament la venue d'un médecin. La variole est une horrible maladie; elle fait en Tunisie de fréquents ravages auxquels s'oppose de plus en plus, et avec succès, le zèle du Protectorat, J'ai parcouru des villages dont cKaque famille pleurait un ou plusieurs enfants enlevés par le « jedhri ». Croyant que j'allais guérir ceux des petits malades que la mort n'avait pas encore frappés, leurs parents me les apportaient tout secoués de fièvre, et dévorés par Faffreux mal.

A Bou Hamrane, quoi que j'aie pu dire aux adultes les plus sensés, quatre-vingts de ces malheureux enfants varioles me furent amenés en pleine éruption. D'être vu ou touché par moi, les indigè»nes pensaient que c'était le salut du malade...

Si les méfiances de l'Arabe se dissipent sous l'influence du danger, on doit signaler qu'il se trouve, en tout temps, des agglomérations où la vaccination est appréciée et recherchée. Au pays de Gafsa et dans un rayon fort étendu (de Sened et d'El Hafay à Teriana et à Tamerza), j'ai trouvé des aides indigènes.

Il serait profondément injuste de ne pas signaler ces bonnes dispositions et de ne pas reconnaître qu'au lieu <iue dans certains villages les indigènes voient avec enniii arriver le médecin, en d'autres régions il est atten-

(1) A noter oiie certains indis;ènes réclament d'incessantes réinociilations. Ils estiment, puisque la piqûre préser\-e du mal, que plus les piqûres sont nombreuses et fréquentes, plus reffet> est assuré.

du avec impatience. Spontanément des clieikhs ou des caïds demandent du vaccin; ils sollicitent l'envoi d'un médecin ou d'une personne compétente, et offrent parfois de vacciner eux-mêmes.

Doit-on accueillir cette prière légitime ? Je l'ai soutenu (1). Tout vaut mieux que de laisser des villages décimés par la variole sans y expédier de vaccin. Le doute ne semble pas possible. La rechercbe de la conservation de l'individu est la règle, la loi formelle. Quand le médecin ne peut pas se déplacer, au moins faut-il envoyer le remède. Mais, en temps ordinaire, lorsque la variole ne sévit pas, ne serait-ce pas un danger que d'accorder le droit de vacciner à des gens ignorants ou insoucieux de l'asepsie ?

La vaccination est une opération de toute simplicité; là même où il n'est point d'Européens, le vaccinateur a tôt fait de découvrir des indigènes qui le secondent avec docilité et intelligence et qui, au besoin, le peuvent suppléer. Ce sont souvent d'anciens spahis ou d'anciens tirailleurs. De ces soldats libérés, des cheikhs, de certains notables on ferait, sans peine et à peu de frais, des opérateurs suffisamment adroits et consciencieux. Il suffirait qu'ils assistassent à des démonstrations; de retour dans leurs villages, il leur serait envoyé périodiquement des boîtes contenant, avec une notice en langue arabe, du vaccin et des plumes aseptisées; ces vaccinateurs indigènes feraient toujours mieux que les thebibs variolisateurs.

On peut dresser l'indigène à toutes sortes de besognes, fussent-elles assez délicates. Mais il faut lui expliquer longuement et jjatiemvient ce qu'on attend de lui. Tout de même un médecin, qui prétend vacciner dans un

(1) V. G. Saiut-Paul, ouv. cit.

village où il n'est pas connu, doit-il à l'avance annoncer sa venue et faire part de ses intentions. En pays hostiles ou indifférents j'ai constaté que le nombre des vaccinations variait, toutes proportions gardées, du simple au double, selon que le contrôleur avait prévenu ses caïds et ses ckeiklis ou qu'il avait négligé cette précaution.

En Tunisie plus qu'en Algérie les populations ne demandent qu'à se laisser convaincre. Dans le monde musulman, le Tunisien se distingue par sa docilité, sa malléabilité; il est bien rare de rencontrer chez lui une résistance un tant soit pevi tenace, sauf en quelques rares régions peut-être; l'indigène, en Tunisie, est accessible au raisonnement. On trouve parfois avantage à démontrer, en l'appuj^ant sur des textes coraniques, la légitimité et la nécessité de l'intervention protectrice.

Mon opinion est que le médecin européen, même lorsqu'il est arrivé à l'improviste, peut pratiquer beaucoup de vaccinations. S'il lui était possible de séjourner quarante-liuit heures dans chaque village il arriverait à vacciner la presque totalité de la population. A l'arrivée, la défiance et la peur se manifestent, les enfants se sauvent, les adultes en dissimulent la présence, les calomnies vont leur train. Au bout d'un certain temps, quand les indigènes ont vu que le vaccinateur est un homme comme un autre, qu'il s'intéresse à eux, à leurs productions, à leurs gains, à leurs richesses agricoles, quand ils l'ont entendu interroger les malades, les soigner, faire preuve d'intérêt et de dévouement, la méfiance fait place à la curiosité et, ultérieurement, la curiosité au désir de profiter de la présence de celui qui soigne. Mais l'évolution de ces divers sentiments demande un temps assez long et il nous est souvent impossible de consacrer plus que quelques heures aux villages perdus dans la montagne ou très éloignés du centre. S'il séjourne quelque peu, le médecin est vite maître de

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la situation et réussit à vacciner tous les enfants, la plus grande partie des adultes, — parfois même un certain nombre de femmes, lorsque, grâce à cette extrême discrétion, un peu pharisienne, qui est un trait caractéristi([ue des mœurs arabes, il est parvenu à se faire admettre dans l'intérieur des maisons.

S'il s'y trouve introduit, que ce soit ou non pour vacciner, il ne pourra prétendre à acquérir la confiance des habitants, ou à gagner leur cœur, qu'au prix d'une réserve que nos habitudes plus ouvertes rendent d'abord quelque peu pénible. On s'y accoutume cependant; ou y trouve à la longue un certain charme.

On ne doit pas ouvrir brusquement la porte de la demeure ni pénétrer avec fracas. Il faut attendre que les êtres effarouchés qui la peuplent aient eu le temps de se tapir dans les recoins obscurs et dans les chambres closes. Entré dans la place, il est habile de ne point vouloir surprendre rien de ce qu'on désire vous celer. Vous êtes très observé, femmes et enfants vous guettent, vous examinent; vos moindres gestes seront l'objet de réflexions nombreuses. Youlez-vous une preuve de l'intérêt que suscite votre présence ? Retournez-vous subitement et comme par mégarde; aussitôt des trous, des lucarnes, des portes entre-bâillées, une foule de têtes curieuses disparaissent et rentrent dans l'ombre avec l'agilité de grenouilles rencontrées au bord d'une mare, la prestesse de gens surpris commettant une incorrection déplorable.

Si vous ne vous montrez pas indiscret et vous confinez dans l'exercice de votre docte ministère, vous deviendrez tôt un ami. On vous attendra avec impatience, vous serez reçu avec joie, les enfants ne se sauveront plus, et les femmes apeurées ne fuiront pas votre approche; il en est qui viendront à considérer comme une grâce d'obtenir une consultation du thebib roumi. On

SOirS'EXIES DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE 135

VOUS montrera plus que ce que vous désiriez voir; on vous contera davantage de clioses que vous n'en souhaitiez d'ent?ndre.

Les Arabes n'hésitent point à recourir au médecin européen pour leurs femmes les plus aimées; c'est même généralement en faveur de celle dont l'existence leur est la plus précieuse qu'ils le dérangent le plus volontiers. Toutefois, je crois que les femmes médecins seraient généralement préférées et qu'elles s'acquerraient aisément la clientèle indigène. Il n'est point aisé de découvrir tout de suite de quelle affection souffre une femme indigène, la maladie fût-elle des plus bénignes et ses manifestations des moins compliquées. Le terrible Coran est là qui interdit de voir autre chose du corps de la femme que la partie malade. Yous êtes conduit devant un paquet étendu sur une natte et dont on ne découvre à vos yeux qu'un petit coin de chair, celui-là seul oii siège la douleur; et si le mal est généralisé à tout le corps, on ne vous montre rien du tout. Le paquet n'est autre qu'une femme, souvent jolie, sous ses voiles.

Comme en toute occurrence, il faut prendre patience, expliquer que les organes sont solidaires les uns des autres, qu'un examen n'est fructueux qu'à la seule condition de porter sur tous ceux dont le jeu est particulièrement connexe. Le mari écoute et se décide lentement; je n'en ai jamais rencontré qui, après avoir entendu de bonnes raisons, ne se soit incliné.

Dès qu'on s'est aperçu que votre médication est raisonnée, les défiances s'évanouissent et l'on vous préfère aux thebibs. J'ai peu connu de ceux-ci; bien à tort, ik se défiaient de moi; je l'ai regretté, car rien n'est indifférent même de ce qui est mauvais, et il n'est point d'homme ou d'événement dont l'observation ne puisse nous valoir quelque profit. Je dois cependant noter que deux de ces guérisseurs indigènes me vinrent parfois

trouver, et qu'ils s'efforçaient avec plus ou moins d'habileté et (le sincérité de s'inspirer de nos méthodes.

Le médecin européen a sur les indigènes l'influence qu'il consent à prendre et rien ne vient limiter la confiance qu'il inspire, lorsqu'il veut bien se souvenir qu'en pays musulman, la meilleure condition pour bien voir est de ne pas regarder.

Çà et là.

Dernier hommage.

A M. Fenut, ancien payeur aux armées, à Fervacques.

C'est le matin, et le soleil, qui éclaire vivement la chaîne du Djebel Tepaka, est déjà chaud. Sur la route qui longe Toasis et qui s'étend de Kebîlli à Gabès, une voiture d'ambulance qu'escortent des officiers à cheval. Ils ont l'air recueillis et tristes et, pour simple que soit le petit convoi, dans l'immensité du bled, l'attitude de ceux qui le composent lui donne de la solennité.

La voiture contient les restes de Mores et ceux de son interprète Si-Abd-el-Hack. Ils m'ont été remis hier dans l'après-midi, enfermés dans des sacs d'une toile grossière. Tant de journées torrides ont passé sur eux que le soleil les a en partie desséchés; les bras et les jambes de l'explorateur sont entièrement momifiés. La besogne lugubre s'est accomplie longuement; il a fallu chercher à découvrir, dans ces affreux débris d'êtres naguère pleins de vie, la trace de chaque blessure ; les cadavres ont livré leurs secrets ; les derniers doutes et les derniers espoirs se sont évanouis; le corps, dont je suis désormais certain qu'il est celui de Mores, porte écrite l'histoire du forfait.

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A nos côtés, nous contant l'assassinat dont ils tiennent les détails de témoins oculaires, ceux qui, au péril de leur vie, ont apporté les dépouilles en terre française. Ce sont deux indigènes, deux héros, aussi désintéressés que braves : Si Saïd bt-n Naceur, aujourd'hui caïd de la Nefzaoua; Amor ben Abd-el-Melek, dont je n'ai pas réussi, depuis lors, à savoir ce qu'il est devenu, dont j'ignore s'il lui est échu une récompense digne de l'exploit accompli...

Et nous avons vécu le drame poignant : le Français seul au milieu d'une horde de sauvages en cercle autour de lui, écrasés contre le sol, cachés et attendant... Un lion mourant, guetté par des chacals.

Attaqué, il avait tué tant qu'il avait pu ; blessé tout de suite, il avait vendu chèrement sa vie ; sous un ciel de feu, il s'était défendu obstinément, implacable et plein de sang-froid, jusqu'à ce que la fatigue et l'héraorrhagie aient fait leur œuvre. Au bout d'un temps fort long, sa force d'attention s'épuisa; par derrière un des assassins s'approcha et le blessa. Lui, eut assez d'énergie pour se lever encore, tua et retomba... Mores était mort; ils s'acharnèrent sur son cadavre.

La petite voiture d'ambulance emporte tout ce qui subsiste ici-bas d'un des nôtres dont l'admirable sveltesse, la beauté du regard, le charme de la voix, tout un ensemble à la grâce jeune et forte et de proportions parfaites, charmaient jusqu'à ses ennemis. Avec lui finit, dissipé peut-être à jamais, son dernier rêve, l'union franco-islamique. . .

La route s'enfonce dans le Djebel Tepaka; à l'entrée du col, les officiers ont arrêté leurs chevaux et, tandis fiue lentement la petite voiture passe devant eux, la main au képi, immobiles, ils adressent aux restes de celui qui mourut pour que la France soit triomphante en Afrique, un dernier hommage...

Piqûre de scorpion.

Je finissais de dîner dans ma petite maison arabe de Gafsa, lorsque Mohammed bel Ilola, qui cumule auprès de moi les fonctions d'interprète, de chaouch. et d'infirmier, introduisit dans la salle à manger une demidouzaine d'indigènes. Je les connaissais presque tous. Ils étaient conduits par Si Lungbo, un ami. Si Lungbo est caïd depuis l'occupation, c'est dire qu'il est dévoué et qu'il nous est précieux. Il ignore tout de notre langue, mais c'est un liomme intelligent, d'éducation parfaite et de manières distinguées. Colonel de la garde beylicale, beau cavalier, c'est un cbasseur émérite, un des rares chefs tunisiens qui sache encore poursuivre au faucon le menu gibier.

Il conduisait, ce jour- là, et avec une grande sollicitude, un enfant de quatre ans, son neveu, qu'un scorpion venait de piquer à la main.

Les scorpions, vilaines bêtes, aux airs de petite écrevisse, pullulent en Tunisie et il est telle région dont on peut dire sans trop d'exagération que chaque pierre en cache quelques-uns. Ils sont de deux sortes : les noirs, plus petits, plus rares et dont le venin est davantage nocif, et les jaunes, dont les piqûres valent à peine d'être soignées lorsqu'elles ne sont pas faites aux époques les plus chaudes de l'année et lorsqu'elles atteignent un adulte aux extrémités. Celles des enfants méritent toujours d'être examinées et traitées attentivement.

C'est par leur queue, armée d'un dard dont sort le poison, que ces petites bêtes sont dangereuses; l'aiguillon, en se relevant et en se recourbant, blesse le membre imprudent qui les a effleurées. On trouve des scorpions partout, dans sa chambre à coucher, sous sa tente

SOrVEXIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE 139

et souvent dans ses bottes; de vieux habitués du bled revenus au pays natal conservent souvent l'habitude, singulière en France, de secouer leurs bottines avant de S9 chausser, précaution naguère utile, puis devenue machinale.

Le neveu de Si Lungho souffre beaucoup ; courageux d'ailleurs, ce gamin arabe ; il se raidit pour ne pas pleurer. Ligaturer, débrider, badigeonner la plaie de teinture d'iode et injecter sous la peau du permanganate de potasse, c'est l'affaire de quelques instants. Mais c'en est trop pour le pauvre petit; il est près de s'évanouir.

Je fais un signe à Mohammed ; il prend un verre, l'emplit à demi de vin blanc. J'interroge du regard le caïd; d'un battement de paupières, silencieusement, il acquiesce. L'enfant boit avec plaisir; sa gaieté reparait; la liqueur interdite aux musulmans a produit un effet salutaire.

Quelques jours plus tard, le caïd vient me remercier. Je lui demande des nouvelles de l'enfant; elles sont excellentes. Si Lungho me rapporte en souriant les paroles de son petit neveu :

« Tu diras au thebib que je le considère comme mon père, car il m'a sauvé. Tu lui feras savoir que &es remèdes sont bien désagréables, à l'exception toutefois du dernier qui est vraiment très bon. A peine avais-je fini de boire de cette liqueur, j'ai senti le paradis s'ouvrir en moi. »

Comme il arrive fréquemment, je demande à Mohammed son impression. Il ne boit jamais de vin, sinon de temps à autre, un peu de Champagne, car, pour la plupart des indigènes, le Champagne, la gazons pétillante, n'est pas du vin.

Mohammed est dans un de ses jours de gaieté et je dois à la vérité de constater que, sans être exceptionnels, ils ne sont pas extrêmement fréquents. Il me répond

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avec une pointe d'une sorte d'humour qui est naturelle chez lui et que le contact d'Européens a développée :

« Je pense que c'était très bien de soigner le neveu du caïd comme vous l'avez fait; et je pense aussi que vous allez traiter tous vos malades de la même façon, et qu'il n'est que temps de faire des provisions et d'aménager une grande cave. »

Gib carta (donne-moi un certificat).

Un café-concert vient de s'ouvrir non loin de chez moi et, désormais, mes soirées et mes nuits sont bercées par d'interminables mélodies; par bonheur la musique indigène ne me cause pas d'agacement et sa monotonie m'engage au sommeil.

Elles sont quatre femmes sous la direction d'un grand Marocain à l'air farouche. Ce sont Abiba, Fathouma, Eadoudja et une autre la Sokrane, dont je traduirai de façon convenable le surnom, qu'elle ne me parut jamais avoir particulièrement mérité, en déclarant qu'il signifie : ivrognesse. Malgré des airs de jeune chèvre, Abiba n'est pas sans charme; deux sont quelconques; la Sokrane est vraiment belle; plus encore que ses compagnes, elle a pour nous du mépris, parce que nous sommes des Européens.

Pourtant elles furent bien accueillies à Gafsa ; hommes et femmes de la colonie les allèrent voir et les applaudirent ; il ne semble point choquant qu'une Française assiste curieusement à ces danses arabes, qui ne pourrait décemment pas pénétrer dans les salles de quelqu'un de nos cafés-concerts de France ; et ceci est à l'honneur du spectacle indigène.

Ces chanteuses vivent d'ailleurs avec les apparences de la respectability; elles semblent fort indifférentes et ont, en réalité, un faible prononcé pour les cavaliers

SOrVEXIKS DE TUNISIE ET D ALGÉRIE 141

du maghzen ; en récompense de cette bienveillance particulière, ceux-ci leur laissent presque toute leur solde et la plupart des menus gains, licites ou non, qu'ils doivent aux fonctions dont ils sont investis. Ils sont aimés, bien qu'ils ne soient pas ricbes, parce qu'ils portent un beau manteau bleu et qu'ils ne sont pas Européens.

Il est choquant de se sentir méprisé; beaucoup ne s'y habituent que difficilement et certains jamais. Etre englobé dans le dédain que mes voisines nous témoignaient ne laissa pas que de me surprendre tout d'abord. Puis je réfléchis qu'il était bien orgueilleux de prétendre être jugé de façon plus gracieuse que l'étaient mes congénères et que le mépris de ces dames était tout à fait naturel.

Est-ce que le propre de l'homme, et plus encore de la femme, n'est pas de mépriser qui n'est pas fait comme lui, ne vit pas comme lui ? L'Européen méprise l'Arabe, l'Arabe méprise l'Européen, et tous deux méprisent le Juif, qui les considère comme des niais. En France, le mépris n'est-il pas souvent la rançon du mérite ? Et puis, le mépris, qui le plus souvent voile l'insuffisance de celui qui méprise, est une arme ; c'est une arme vilaine, mais une arme ; et n'est-il pas tout à fait humain, sinon héroïque, de s'en servir pour attaquer et surtout pour se défendre ? Les mépris communs d'une collectivité ne sont le plus souvent qu'une inconsciente manière de triompher ou de résister à plus fort...

Pour moi, je n'en vins pas à mépriser les danseuses et je les considérais avec cette bienveillance, ou si l'on veut avec cette indifférence pour les préjugés et les manières d'être, des gens qui, ayant traversé des milieux très différents les uns des autres et ayant partout trouvé des gens de cœur, des vicieux et des sots, n'éprouvent d'hostilité, en retour du dédain qu'on leur témoi-

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gne, que pour ceux dont la morgue est vraiment excessive... par trop.

Et, si l'on objecte que le métier de courtisane est méprisable, encore faudrait-il me prouver, pour que je consentisse à blâmer mes voisines de le faire, qu'elles l'ont choisi par goiit et qu'elles n'eussent pas préféré être femmes de sultan et aussi, que les femmes de sultan sont estimables et n'ont pas d'habitudes de courtisanes. Il ne manque pas de gens, hommes et femmes, en France et partout ailleurs, qui sont estimés et estimables par l'unique raison que leur condition les a fait tels et qu'ils n'ont pas eu le moins du monde à lutter pour le devenir. Quel homme sensé oserait prétendre qu'il ne lui serait point advenu d'être un criminel si, en son enfance tout au moins, les circonstances avaient voulu qu'il fiit façonné pour l'être ?

Or, mes danseuses avaient bon cœur et le prouvèrent certain jour. Nos relations de voisinage, d'abord très froides, devinrent davantage cordiales ; elles se bornèrent d'ailleurs à d'assez aimables salutations que, la Sokrane exceptée, m'adressaient ces dames, lorsque je passais devant leur porte à l'heure où elles finissaient de dîner en plein air. Elles attendaient le commencement du concert et buvaient, la pose alanguie, dans des verres emplis d'une absinthe dont l'opacité semblait faite pour défier le choc d'un maii-cau-pilon. A ces moments leurs mépris s'atténuaient.

Il m'arriva, rentrant chez moi vers midi, de trouver dans ma chambre à coucher les quatre danseuses et, sur mon propre lit, une femme indigène qui m'était inconnue. Cette dernière paraissait souffrir beaucoup. Un vieil indigène se tenait accroupi dans un coin ; il se leva à mon approche et parla longuement. Sur ses lèvres revenaient sans cesse comme un refrain, — refrain bien connu des médecins qui exercent en Algérie et en Tuni-

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sie, — les mots de « fjih carta » (donne moi un certificat). La femme étendue sur le lit était sa fille; il demandait pour elle ce carta, qu'ambitionne tout indigène un tant soit peu lésé.

Entre Arabes tunisiens, le moindre coup de bâton donne lieu à une lirodja, ou acte que le blessé fait établir par un notaire indigène ; puis le médecin européen est sollicité de constater par écrit l'état et la gravité des blessures. Muni de ces deux pièces, l'offensé menace son adversaire de le traduire devant le tribunal indigène, le tribunal de TOuzara; l'agresseur accepte le débat ou bien s'effraye et paye le dommage.

Il s'agissait, ce jour, d'une blessure par coup de feu à la hancbe, veng-eance d'amoureux éconduit, ou maladresse de cavalier gi'isé par la fantasia.

Je fais sortir Mohammed, et, aidé des danseuses, je découvre la blessée. Elle est très effarouchée, la malheureuse, de se trouver quasi-nue devant autant de monde et surtout devant un roumi. Le père est très ennuyé et répète indéfiniment son «gib carta ». Il voudrait bien que je le donnasse sans rien voir.

Mes voisines sont parfaites; très attentionnées, elles m'aident avec beaucoup de docilité et d'adresse. J'admire combien la femme reste femme en toute occurrence et loue, comme il convient, la douceur et la délicatesse de mes infirmières d'occasion, l'agilité de leurs doigts, la souplesse de leurs mains caressantes. Elles font vraiment de leur mieux ; la lésion, qui est grave, ne tarde pas à disparaître sous un excellent pansement antiseptique.

Les danseuses se sont bien comportées. Eussent-elles soigné l'inconnue blessée si je les avais méprisées?

Le père s'inquiète toujours du carta et de savoir si je lui demanderai beaucoup d'argent. A peine ma signature est-elle mise au bas du papier précieux, qu'il le

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brandit triomphalement et se précipite au dehors, où parents et amis, venus avec lui de fort loin sur des chameaux, l'entourent et le pressent de partir.

La pauvre femme blessée, couchée dans une jeffa (palanquin), que porte un dromadaire, a déjà subi un trajet de plus de 80 kilomètres. Il me semble inhumain de lui imposer tout de suite de s'en retourner. J'offre de la soigner, d'obtenir du caïd qu'elle soit hébergée par -une famille indigène tout le temps nécessaire à sa guérison. Le père ne veut rien entendre ; il a le caHa, il brûle d'en éprouver le pouvoir.

Et dare-dare il grimpe sur un chameau, les autres font de même ; nous transportons la blessée sur sa couche mouvante ; la caravane se met en route.

Le vieux a serré le certificat dans un coin de son turban ; de la main droite, écartée du corps, il tient une bouteille de sublimé que l'on voit osciller au tangage de la monture. Mohammed le poursuit de recommandations :

« Et tu ne boiras pas l'eau do la bouteille... Et tu prendras garde que personne ne s'empoisonne... Et tu feras bouillir les étoffes qui devront recouvrir la plaie... »

L'autre fait oui, oui, oui ; mais il est déjà loin et je crois qu'il n'écoute guère. Peut-être au détour du chemin, tous ces Arabes vont-ils bien vite enlever le pansement du roumi. Peut-être aussi, par la grâce surnatulelle des prières d'un marabout guérisseur et par l'universelle vertu du henné, la plaie sera-t-elle tôt cicatrisée, tant sont de bonne composition les tissus de ces natures animalières et vivaces.

L'ouled 1) blessé.

Comme je rentrais chez moi, après une promenade à

(1) OuUd, enfant.

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clieval qui m'avait meué daus des coins d'oasis d'un pittoresque exquis, je vis devant ma maison une populace grouillante et hurlante que la colère semblait animer. Elle s'écarta respectueusement devant moi.

Derrière ma porte que Mohammed et mon domestique S... avaient fermée, un indigène d'une trentaine d'années tenait dans ses bras un enfant blessé au front ; en face de lui, appuyé contre un mur, la face baignée de sueur, terrifié, un Juif.

Mohammed me met au courant; passant à cheval, à grande allure, à travers les rues de Gafsa, le Juif a renversé l'enfant; le père amène le petit blessé; les voisins, les amis, les passants ont suivi, criant à mort contre le malheureux auteur de l'accident.

Le gamin, un enfant de quelques années, a perdu connaissance ; sous les cheveux le sang coule de la blessure et le père éploré pense que le pauvret va mourir dans ses bras.

Mohammed et moi le pansons; des lavages, quelques points de suture, de l'ouate humide, un bandeau, l'enfant revient à lui, regarde étonné, dit quelques mots. Je fais ouvrir la porte.

Ils entrent impressionnés, très silencieux maintenant et impassibles, car ils ne savent pas ce qui va se passer.

En d'autres temps, le Juif eût été lynché et tout serait terminé. Aujourd'hui, sous l'égide protectrice d'un pays civilisé, les mœurs se sont adoucies, les barbaries primitives sont refrénées. Comme je demande à un vieillard, quelque parent, sans doute, de la victime, car il paraît s'intéresser beaucoup à elle, ce qu'ils méditent de faire, il répond avec violence et parle de procès et d'emprisonnement.

C'est le moment de faire le juge de paix. La justice est coûteuse, même en pays musulman; c'est des hrodjas et des certificats à payer, puis les juges indigènes

Souv. Tunisie. 10

146 SOUVENIRS DE TUNISIE ET D'ALGÉaiE

acceptent de petits cadeaux. On me promet de s'incliner devant ma décision.

Le Juif a eu tort d'aller trop vite ; il n'a pas vu l'enfant; il n'avait pas d'intention mauvaise. Le père a eu tort de laisser dans la rue, sans le surveiller, un aussi jeune garçonnet. Le Juif paiera une indemnité dont je fixe le taux; il ne lui sera fait aucun mal, il ne sera pas mené en justice.

Je n'ai point fini de prononcer la sentence que, rapide comme la gazelle, le Juif a détalé; quelques moments après, il revient les mains pleines de piécettes, tirées vite d'une cachette; précipitamment, sans regrets apparents, il les donne au père de l'enfant.

Le petit blessé va tout à fait bien ; il se plaint seulement d'avoir un peu 7nal à la tête; quelques jours siiffiront à sa complète guérison.

Des remerciements, des louanges, des bras tendus vers le ciel pour me promettre la récompense future..., ils s'en vont.

Je les regarde partir. Tranquille, le Juif marcbe au milieu de la foule apaisée. Personne ne songe à l'insulter.

Propos de Dhaleb.

Dieu s'est manifesté trois fois (1). Une fois à Moïse, prophète des Juifs, une autre fois à Christ qui fit les chrétiens, la troisième et dernièix^ fois à Mohammed.

Le musulman possède la dernière révélation, la seule complète et complètement véridique; elle est en quelque sorte la dernière édition de la parole divine.

(1) Les musulmans connaissent plus que trois prophètes, mais Moïse et Christ sont à leurs yeux les principaux, après Mohammed.

SOITS-EXIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE 147

Les Juifs, fils de cadavres, sont de vulgaires ckieus ; les chrétiens sont des arriérés. Ainsi, aux yeux des Arabes, nos élégants et pratiquants cleubmen sont des gens en retard, des gens qui ne sont pas dans le mouvement. Oui, les Juifs sont des enfants de cadavres. Le vieux Ben Dbaleb l'affirme ; il le sait ; il le croit comme il croit en Dieu. Xul n'ignore qu'en un jour d'extern\ination, à la suite d'une bataille, les musulmans tuèrent tous les Juifs mâles. Leurs femmes obtinrent du Prophète la permission d'ensevelir les morts. Elles emportèrent les cadavres et en eurent des enfants. Ainsi refleurit la race juive, o X'as-tu pas remarqué, ajoute Dhaleb, que les Juifs exhalent l'odeur infecte du cadavre ? »

Les Juifs valent mieux que leur réputation ; ils sont travailleurs, unis, souvent très religieux. Leurs mœurs sont douces et patriarcales. Ils aiment beaucoup leurs femmes énormes et déformées, et leurs beaux enfants; leurs filles sont bien jolies. Intelligents, très assimilables, j'ai connu des Juifs tunisiens vraiment sympathiques.

Un péché mignon : le désir immodéré de s'enrichir. Une erreur dangereuse : y parvenir en trop grand nombre.

Les lèvres de Dhaleb esquissent un sourire malicieux: « Comme tous les enfers, l'enfer des Juifs est un lieu où se trouvent les supplices les plus aiîreux. Il y existe aussi une grande piscine d'eau pure. Le Juif peut choisir entre les supplices et se laver. Eh bien, ces chiens-là préfèrent, tous, les supplices. »

Dhaleb pense que j'ai l'esprit dérangé, parce que je parle sans aigreur des Juifs; il me dit que j'ai de mauvaises fréquentations, parce que j'use vis-à-vis des Juifs des formes habituelles de la politesse en ces pays. Homo Jiomini luinis...

148 SOUVEXIES DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE

A Maktar.

Tous les samedis, je quitte Souk-el-Djemaâ et vais passer la visite à Maktar. Ils sont cent ou cent cinquante qui m'attendent accroupis. C'est le jour du marclié et la solitude, où se dresse le grand bâtiment du contrôle civil, se meuble, pendant quelques lieures, de tentes nombreuses, car il vient des gens des confins mêmes de la contrée.

Les malheureux î Que d'ulcères, de plaies, que de tissus rongés, corrodés, que d'accidents comme il s'en trouve seulement décrits dans les observations des médecins de l'ancien temps. Certains de ces malades se font à peine comprendre ; Ipur nez et leur bouche ne font qu'une seule cavité; le palais est détruit et leur langage est inintelligible.

Presque tous ont la même maladie. Les soigner n'est pas chose aisée, car ils tentent d'avaler d'un coup les médicaments pour guérir plus vite et de manger à pleine bouche les pommades nocives. Pendant que je déjeune avec l'aimable contrôleur, M. L..., Mohammed a fort à faire pour diviser en petits tas les pilules et les drogues, faire des paquets minuscules, expliquer à chacun le mode d'emploi des remèdes. Ils se font répéter deux ou trois fois les prescriptions, puis s'en vont lentement; encore hésitants, ils se concertent entre eux.

Leur mal ne les affecte pas; ils sont ignorants de ses causes. On les étonnerait fort en leur disant que les roumis le tiennent pour méprisable ; d'ailleurs, ils vivent dans une promiscuité étroite, font usage pour manger des mêmes poteries, jamais lavées, boivent aux mêmes tasses ; ils se contagionnent les uns les autres.

Cette population, qu'une troupe beylicale de passage a sans doute contaminée à une époque relativement ré-

sorvExiPvS DE TrxisiE ET d'algérie 149

cente, — sans doute elle l'est à peine depuis un siècle, — vit avec la maladie et n'en souffre que physiquement.

Monsieur Brieux, si vous voulez donner une suite à celle de vos œuvres théâtrales qui ne fut pas jouée en France, allez à Maktar; vous y trouverez autant de sujets de pièces en trois actes et en un nombre infini de tableaux que vous le pourrez souhaiter.

Voleurs de chèvres.

Ils sont deux qui ont volé une chèvre. Le gros caïd a demandé la permission de les châtier à la façon dont on le faisait dans le pays avant que les Trançais gouvernassent le Sud. Donc, on mit les deux voleurs, la tête tournée du côté de la croupe de l'animal, sur des bourriquots. Couronnés de façon grotesque, on les promena dans le village. Un héraut proclamait leur méfait ; les passants les raillaient et les enfants suivaient le cortège ridicule, en chantant un refrain qui ne témoignait pas de beaucoup d'imagination, car il se composait des mêmes mots indéfiniment répétés : « Ils ont volé la chèvre; ils ont volé la chèvre. »

On nous les amène; ils ont l'air très penauds. Le supplice a suffisamment duré ; comme ils ont indemnisé le propriétaire de l'animal volé, on leur fait grâce; ils sont libres.

Le caïd est satisfait. « C'est une bonne punition, ditil: elle a humilié les voleurs; le vol a été publiquement flétri; voilà qui vaut mieux que vos juges et que votre prison. »

Peut-être est-ce vrai. Faute de comprendre leur psychologie, nous réprimons souvent mal ces gens dont nous savons si peu la langue.

Conseil pratique.

Pour apprendre le parler des Arabes, une des meil-

d.'iO SOUVKXIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE

Icurcs méthodes est de converser tous les jours avec un indigène iiitclligent et sachant le français. Il faut prendre soin, surtout lorsqu'on débute, de restreindre le sujet de l'entretien, de le limiter, par exemple, un jour à ce qui concerne la maison, de se borner le lendemain à la chambre, les jours suivants au jardin, à la rue, au marché... Toutefois, au commencement de chaque séance, les propos doivent comporter les mots retenus les jours précédents. On apprend ainsi méthodiquement un peu de nouveau à chaque fois; bientôt on en sait assez pour aller au café maure, pour comprendre ce qui s'y dit et pour causer. Mais il ne faut pas négliger les études théoriques; la grammaire est d'un puissant secours.

A Tabarka.

A MM. les lieutenants Dcviricux et Pelloux au Kcf.

— Sifjnor DjiJjino, attini dchouza (1) di Chianti (2).

C'est au petit café de Tabarca, près de la plage, que cette demande de polyglotte est faite au signor Jijino. A notre gauclie se dresse le pic au sommet duquel les baraquements d'une toute petite garnison. A droite, la mer; sur le rivage, s'étend le village de Tafcaïka, peuplé de Français et de Siciliens décimés par la fièvre. Les derniers surtout, que l'on emploie aux travaux de terrassement, sont souvent très gravement atteints. On m'en amène à Aïn-Draliam, qui sont dans le coma et près de mourir ; la quinine et les bains tièdes opèrent des résurrections.

(1) Attini dchouza : Apporte-moi une bouteille (eu langue arabe).

(2) Vino di Chianti : vin de Chianti (langue italienne).

A quelques encablures des liabitations, l'îlot de Tabarka, où s^e trouvent les ruines d'une église catholique, et, sur le point le plus élevé, celles d'un fort génois. Comme je parcourais c^ette terre minuscule avec Mohammed, un jeune indigène se joignit à nous et se mit en devoir de nous suivre, guidé par l'espoir de tirer de notre rencontre quelque modique aubaine. C'est un élève d'une école franco-arabe ; il parle assez bien notre langue et veut faire preuve d'érudition.

« Cette île. Monsieur Captaine, renferme beaucoup de sources, trois cent soixante-cinq. »

Et il ajoute :

« Autant que de jours dans l'année ; celui qui l'habiterait, pourrait, chaque fois que le soleil se lève de nouveau au cours d'un an, boire l'eau d'une source différente.

— Parfait, mon ami ; mais, dis-moi, que ferait-il lorsque l'année est bissextile ? »

Il réfléchit un instant et répond :

a Ces années-là, il boirait aussi de l'eau d'un puits dont je ne vous ai pas encore parlé. »

Le signor Jijino apporte la fiasque de Chianti; c'est une boule délicatement enrobée d'osier et qui s'effile gracieusement çn un goulot très mince et très long. D'un coup sec, Jijino la secoue et rejette la mince couche d'huile qui, à la surface, préservait le vin du contact de l'air. . .

Comme en beaucoup d'autres de ces petits coins de Tunisie, comme à Xabeul, comme à Hammamet aux jolis jardins, il fait bon vivre et rêver. Toujours, je viens à Tabarka avec un plaisir auquel ajoute l'agrément d'y voir un vieil ami et compagnon de bled, le lieutenant D... C'est avec plaisir aussi que, monté sur un petit cheval du pays, grand comme un bourriquot, je grimpe à travers les superbes forêts de chênes-lièges du pays

152 SOL'VKXIRS DK TUNISIE ET d'aLGÉEIE

des Kliroumirs, pour rotroiiver mon hôpital, à Aïn- Draham, dont la position à l'union de deux vallées aux flancs boisés, la beauté des sites, l'altitude et la fraîcheur des eaux font nn séjour d'été délicieux.

Souvenir d'une attaque des jnoun (djenoun).

Au lieutenant Huhcrdeau, à Saint-Omer.

Certain soir, à Zaghouan, les jnoun nous attaquèrent; le djinn est un être surnaturel que je connais peu; jo n'ai pas lu à son sujet et ne l'ai jamais fréquenté, si l'on ne fait pas cas de l'incertaine entrevue que nous eûmes avec lui, un soir d'hiver, et que je vais conter en quelques mots.

IS^euf heures dans la soirée, nuit noire, pas de lune ; nous devisions sans tristesse, après un repas sans faste. Un serviteur parut et nous annonça, non sans que son visage décelât quelque trace d'émotion, que des inconnus attaquaient à coups de pierres la porte d'un hangar situé dans les jardins et que le gardien à son poste courait grand risque d'être massacré.

Se lever, courir, armés de bâtons, à l'endroit menacé, fut l'affaire de quelques instants. jS^ous vîmes tout de suite que le rapport qui venait de nous être fait était exact en tous points.

De grosses pierres lancées avec une précision merveilleuse atteignaient une porte de bois, à l'exclusion des autres parties du bâtiment ; cette porte ouviait sur un local qui ne contenait rien qui pût tenter qui que ce fût ; le gardien, qui se trouvait près du point attaqué au moment de l'agression, n'avait pas été touché, bien qu'il fût — comme nous l'étions nous-mêmes — apparent, malgré l'épaisseur des ténèbres, pour le moins aussi nettement que la porte contre laquelle s'acharnaient les agresseurs

SOrVEXIRS DE TrXISTE ET d' ALGÉRIE 153

invisibles. Ils ne pouvaient être éloignés ; la grosseur des pierres lancées en témoignait. îs^ous remarquâmes qu'ils étaient forts, en raison du volume des projectiles; adroits, car leurs coups, malgré l'obscurité, frappaient sans cesse au même endroit; pas mécliants, car nos silhouettes, que d'imprudentes lanternes vinrent éclairer, leur étaient des cibles faciles à atteindre, et téméraires ou tout au moins bien abrités, car l'un de nous étant allé c[uérir des revolvers, la menace d'en faire usage ne modéra pas leur ardeur.

La scène était étrange; elle eût séduit les admirateurs de Poë ; les coups se succédaient avec régularité, sans précipitation ni retard ; l'obscurité empêcbait que l'on distinguât d'oii ils venaient et nous demeurions impassibles et impuissants dans la nuit, sans comprendre le but mystérieux de ces étranges assaillants.

Xous ne le comprîmes jamais. Quand, las d'attendre, nous décidâmes la poursuite et que, revolver au poing, nous nous élançâmes dans la campagne, l'attaque cessa. Aucun de nous n'entrevit d'ombre, aucun bruit n'éveilla les éclios des ravins. Les environs étaient déserts; nous eûmes la prétention de les explorer. Xous le fîmes, mais une surprise nous attendait : nous fûmes très mal secondés.

îs^os serviteurs, tous indigènes, mais braves et dont plusieurs avaient fait leurs preuves, témoignèrent à nous suivre une vive et singulière répugnance. Ils allaient lentement, cbercbaient des prétextes pour s'aiTêter et déconseillaient la poursuite. Xous les devinions inquiets; ils n'osaient pas nous désobéir et nous suivaient sans ardeur, avec le secret dessein de paralyser nos efforts.

Enfin, le vieux Dbaleb n'y tint plus :

« Ecoute, me dit-il, il ne faut pas cbercber davantage ; l'homme ne peut rien contre le djinn, et le djinn, si tu

154 SOUVEXIUS I)K TLXISIE ET U ALGERIE

le poursuis, peut k- faire du mal, te terrasser ou t'entraîuer dans une fondrière où tu te casseras la tête. »

Le lendemain, je me fis conter des histoires de jnoun et j'appris que ces esprits, rancuniers ou facétieux, sont coutumiers de faits analogues à celui qui nous intriguait.

C'est généralement la nuit, ou lors des lieures longues des soirées d'hiver, qu'ils se plaisent à manifester leur puissance surnaturelle et qu'ils attaquent les maisons désertes ou mal gardées. A cela que faire ? Ce qu'on fait en Bretagne contre les Poulpicans : prier et... attendre. Quand le djinn est las, il s'en va; parfois, il revient les nuits suivantes ; sa vengeance est souvent tenace ; malheur à qui l'a offensé, a parlé de lui sans respect.

Les jnoun sont invisibles et insaisissables ; toutefois, certains d'entre eux, sinon tous, peuvent prendre la forme humaine. Ici les descriptions varient : c'est un homme très grand et très fort; c'est un jeune enfant très beau; c'est une figure monstrueuse. Poursuivi, le djinn s'enfuit quelquefois, mais il se transforme, il devient taureau ou brebis, fourmi, serpent ou hérisson... Il existe plusieurs variétés de jnoun; les noms en diffèrent selon les pouvoirs qui leur sont dévolus et selon les formes sous lesquelles ils se manifestent aux mortels. Il en est de fort méchants. Mohammed a connu un Gafsi (1) qu'un djinn méchant, vraiment diabolique, persécutait cruellement. Il le renversait sur la voie publique, les bras convulsés, l'écume aux lèvres, le poussait dans le feu, lui faisait perdre connaissance. Un soir d'hiver, il le jeta dans un puits où le malheureux se noj^a misérablement. Mohammed parle des jnoun avec respect; invisibles, il en est autour de tous; ils écoutent nos propos.

(1) Gafsi, habitant de Gafsa.

Il existe aussi de bons jnoiin, liôtes familiers et parfois génies domestiques de la maison. Ils ont leurs habitudes, Leurs meubles, leur chambre ou leur coin préférés. Il ne faut point les y déranger. Lorsque l'odeur d'une bonne grillade réjouit la famille, il est d'usage de ne pas oublier le djinn; on jette sur le sol de minuscules fragments du plat aimé, surtout aux endroits chéris du génie ; il est do caractère susceptible ; ne pas songer à lui serait dangereux (1).

Parfois, à l'heure lente des somnolences tranquilles, lorsque la chaleur du jour engourdit tout le bled (2) d'une torpeur épaisse de sieste, ou que la nuit jette sur lui son voile enténébré, le djinn chante et sa voix merveilleuse ravit le cœur et élève l'âme.

Mohammed a entendu ces accents célestes. Il sait sur les jnoun bien des particularités ; le fils d'un marabout lui fit un jour toucher un djinn emprisonné dans un haïk.

Les marabouts sont en relations constantes avec les jnoun ; leur pouvoir les autorise avec ces génies de l'air à une familiarité interdite au commun des mortels. La sainteté élève l'homme aux sphères de l'invisible; peutêtre, en revanche, la fréquentation des humains donnet-elle au djinn les simples désirs de l'humanité vulgaire; j'ai appris qu'il existait des enfants nés de jnoun et de femmes bien vivantes. C'est un grand honneur pour les maris de jouer les amphitryons avec ces génies redoutables ; c'est un présage de bonheur et de prospérité po«r toute la famille.

(1) Il faut bien se garder de faire voltiger en l'air nne cravache ou un bâton, car on peut atteindre un djinn. Les serviteurs indigènes supplient leur maître européen de ne point se livrer à un passe-temps aussi périlleux ; ils tâchent de s'esquiver si l'on ne fait pas droit à leur requête.

(2) BJ-d, pays, ville.

I5G SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE

Malgré ces avantages précieux, ces faits sont rares; les exemples cités restent très imprécis. Et je connais de bons musulmans qu'ils ne tentent pas.

« Crois-moi, dit Dhaleb le vieux, les jnoun existent. Xe le nie pas et surtout ne les méprise pas. »

Arrivée à Tunis (octodhe)

Au docteur Laforgue, chef du laboratoire viilitalre de bactériologie de Tunis.

Les dernières heures d'un jour sans éclat, mais sans brume. Eu cette saison, ce n'est plus l'ardeur flamboyante des étés ; la lumière est vive encore, mais très adoucie. Xotre navire, le M aréchal-Bugeaud, glisse sur les flots non loin de la côte. De tribord nous avons aperçu, sous un nuage étendu, flocon semi-grisâtre, le transbordeur du chenal de Biz^ert-e, le bel ouvrage métallique, destiné à bientôt disparaître, car il indique avec précision l'emplacement du port. L'île des Chiens s'efface derrière nous, la large échancrure du golfe de Porto-Farina bée à nos yeux; un îlot, Zembra je pense, s'accuse en contours nets et le cap Kamart (ou Gamarth), le point le plus pittoresque des environs de Tunis et dont les Tunisiens ne se sont pas encore soucié étale ses dunes, puis ses falaises.

Passés la Marsa et le cap Carthage, le golfe de Tunis se livre à nos regards; le Kornine et le lieras se dressent devant nous, dans le lointain. Il fait jour encore, mais le soleil ne tardera pas à disparaître derrière les collines qui s'étendent à droite de Tunis, au fond du paysage.

Et c'est une arrivée inoubliable que nous vaut ce coucher de soleil, dans la tranquillité douce d'une journée d'automne. Beaucoup des passagers dont le paquebot est bondé se tiennent sur le pont pour admirer et

SOLVEXIRS DE TUNISIE ET d\aJ.GÉE1E 157

oublient de dîner. Certains, qui ne comptent plus le nombre de leurs traversées et bien des fois, à des heures différentes, ont joui du spectacle presque toujours imposant de l'arrivée par mer à Tunis, affirment n'avoir jamais été impressionnés comme ils le sont ce soir.

Sur les collines, le soleil se couche dans un embrasement d'or; autour de lui, toute une gamme de nuances infiniment douces et caressantes qui, par des transitions insensibles, se confondent les unes avec les autres, se fondent les unes dans les autres. Il y a du pourpre, mais si peu, qu'on le perçoit à peine; il s'épand en rose léger, très tendre et très doux, c^ue l'on distingue mieux; autour du soleil c'est de l'or, du jaune vif puis du jaune paille, du vert limpide, du violet sombre qui confine au bleu, du bleu clair et, dans ce bleu qui s'affirme et brunit loin de l'endroit où va disparaître le soleil que l'on peut désormais fijser, dans ce bleu, des nuages blancs en forme de palmes, de grandes palmes légères, immobiles et souples.

Sidi-bou-Saïd, le blanc et coquet village, surplombe sa falaise, dont la teinte rougeâtre a disparu; elle est noire d'encre sur le bleu foncé de la mer. Au-dessus de nos têtes, des palmes encore, mais des palmes rouges, d'un rouge d'incendie, sur un ciel d'un azur froid.

De l'autre côté, à notre gauche, c'est de l'irréel, de l'insoupçonné, du jamais vu. Le promontoire du cap Bon détache ses collines et ses rivages avec cette netteté singulière des paysages africains qui rappelle parfois des décors de théâtre; mais quel admirable décor et quelle parfaite et originale symphonie de couleurs les enveloppe, les baigne ! L'ensemble est d'un bleu sévère qui va du bleu noir des flots au bleu gris des coteaux les plus éloignés. Mais ce bleu, qui imprègne un rivage de dessin si ferme, est partout flou et diffus; sur les crêtes, le long des côtes, au ras de la mer, du

violet élargit, estompe, étanche le bleu. C'est un spectacle fantomatique que la vue de cette terre, dont les formes se précisent de façon incroyable et qui est imprégnée tout3 de CCS radiations qui, se pénétrant les unes les autres, opaques sur les ensembles et dilïuses dans l'air ou dans l'eau, sur les contours, donnent à l'ensembla un air de majesté étrange et de recueillement. Tandis que, dans le calme absolu de la nature, notre navire avance silencieusement, des sensations viennent de ckoses lointaines, des impressions de rêv?8 ou des intuitions des aspects fatidiques de la terre au temps de la prébistoire et, parfois aussi, comme des sentiments de l'au-delà...

Puis, tandis que de l'autre côté le soleil baisse, baisse très vite, voici qu'au-dessus de la presqu'île la lune est venue : une lune énorme, gonflée, qui monte très vite, très vite. Et nous lui en voulons un peu à cette lune ridicule, dont les couclies atmosphériques voisines du sol nous transmettent une image déformée, car, dans les splendeurs calmes du monde iiTéel qui s'ouvre à nos regards, elle a l'air comique.

Tout s'assombrit un peu. Nous sommes dans le cbenal; le pilote monte à bord; on distingue les maisons de la Goulette; tout près de nous, un ancien palais arabe tout rond, vu du bord. C'est aujourd'hui une infirmerie militaire et un dépôt de convalescents. Sur un bloc de pierre, près du paquebot, un jeune indigène d'une quinzaine d'années émerge et, bien que nous arrivions, il crie à plusieurs reprises, l'air très gai : « Bon voyage, bon voyage. » Il est entièrement nu. Des dames rient; d'autres paraissent vraiment offusquées.

L'obscurité vient; derrière nous les choses s'estompent et S'C perdent dans un bleu méchant, légèrement teinté de violet encore. Mais sur la colline, à droite de Tunis, un pcu de jaune vif indique l'endroit où le soleil vient

SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE io9

de disparaître. Tunis est blanc gris, imprécis. Sur le lac que nous traversons, des travées d'or coulent, menues, des derniers rayons de lumière jusqu'à nous; de l'autre côté, à notre gauche, la surface de l'eau paraît ridée de minuscules ondulations; simple jeu de lumière d'ailleurs. L'eau est immobile, mais sa surface s'irrise d'or et d'ébène, ou plutôt d'indéfinissables nuances y font l'eifet d'une multitude d'imperceptibles vibrations.

Tout disparaît; la nuit est définitivement maîtresse du terrain; il est sept keures, les manœuvres d'accostement ont lieu, nous sommes arrivés. Alors c'est la cobue, l'avalanche des gens de peine qui offrent de porter les colis, la bousculade des passagers et les embrassades des amis venus sur le quai, puis les formalités de la douane, les appels des cochers, enfin, le défilé des fiacres qui filent, rapides, vers la Marine, aujourd'hui avenue Jules Fèrry.

Karagouss.

Au temps du rhamdane florissait Ivaragouss. Qu'estil? Bien des gens me l'ont demandé et j'ai parfois dû rester coi, car il est osé d'entreprendre le révéler sans s'écarter des limites rigides de la décence. Je crois cependant qu'il me sera possible de venir à bout d'une tâche difficile en donnant des explications qui resteront incomprises de qui elles offenseraient la délicatesse et l'ingénuité, tout en étant suffisamment claires pour ceux dont la légitime curiosité de connaître les goûts d'hommes différents d'eux n'a rien à redouter de révélations dont ils savent, à peu de choses près, l'équivalent.

Qu'est-ce que Kar^oass? On en parle beaucoup et certaines gens, vertueuses et arabophobes, dévoilent avec sévérité la dépravation, dont il 1 lur semble être une

160 SOUVENIRS DE TL.MSIE ET d" ALGÉRIE

preuve flagrante, de tout le monde musulman : des adultes tolèrent la présence de jeunes enfants à des spectacles obscènes. C'est de belle rbétorique... quelquefois. En vérité, je n'ai jamais vu, à ces exhibitions, d'enfants autres que de méchants garnements, d^e futurs déclassés ou de malheureux délaissés. Karagouss n'attire point les gens honorables et sérieux; aucun père n'est tenu de conduire ses fils aux lieux où on le donne en spectacle. Tout de même serait-il plaisant de juger la France sur certains de ses cafés-concerts, la jeunesse de notre pays sur les collégiens hâves qui viennent y satisfaire de précoces curiosités, nos mœurs d'après les peintures qu'en donnent quelques romanciers ou d'après les gravures de genre très léger qui ornent de petits journaux illustrés, licencieux ou malpropres, de nos kiosques. Les séances de Karagouss ne sont point faites pour les enfants; ce sont des adultes qui composent l'assistance. Beaucoup de musulmans n'y vont point; ils n'y éprouveraient pas de plaisir. Il serait puéril de nier que les sentiments de retenue, de pudeur, sont extrêmement développés chez les indigènes; on peut dire, sans crainte d'exagération : plus développés que chez les Européens.

A la question : qu'est Karagouss ? il faut répondre par une autre question : — « Connaissez-vous certains couplets infiniment orduriers et très répandus dans 1? monde qui peuple tous les endroits de ripaille licencieu&e, tous les lieux de longues beuveries et de propos dévergondés ? La chanson célèbre les exploits de Monsieur Dupanloup. » J'ignore s'il s'agit du prélat illustre, ou, comme certains l'affirment, d'un concierge, homonyme de l'évêque et victime de plaisanteries d'étudiants.

Earagouss, c'est le Dupanloup indigène et, de même que son camarade européen fit passer la Bérésina à l'armée entière par un artifice improvisé, de même

SOUVENIRS DE TUNISIE ET DALGÉEIE Ifil

l'ingénieux Karagouss facilita aux soldats du hej la traversée d'un large oued (1) au moyen d'un pont dont, par la suite, il rosse, à la joie de l'assistance, tous les personnages importants, toutes les autorités locales : caïd, cadi, mufti...; le rabbin n'est jamais oublié et reçoit généralement double ration; souvent des variantes davantage obscènes ajoutent à la singularité du spectacle.

Ce ne sont point de simples chansons; les scènes sont représentées en ombres chinoises. Sans doute, certains admirateurs de notre Dupanloup envient-ils la supériorité du procédé arabe...; cbez nous, ce ne sont que des mots; ici, l'image complète la parole, apparaît nettement à tous ceux, hors les aveugles, qui pénètrent dans le réduit où l'on donne la représentation.

A Tunis, Karagouss a vécu; l'Administration l'a tué. Peut-être l'a-t-elle trouvé excessif; je crois plutôt que ce spectacle grossier mais assez aimé, sinon du monde musulman, du moins de la populace indigène, fut, par son exagération, la cause même de sa propre perte. Karagouss rossait trop de monde; il avait de tout temps battu les personnages arabes, il eut la prétention de faire subir, aux nôtres, le même sort. C'était trop; on nous affirmait bien que ses victimes étaient italiennes ou anglaises ; ce subterfuge ne le sauva pas et, d'ailleurs, celles-ci encore étaient roumies. Ainsi, en nos théâtres, pouvons-nous, en famille, rire de nos médecins, de nos fonctionnaires, de nos magistrats; il nous est interdit de berner l'ambassadeur de quelque nation étrangère, fût-elle lointaine, ou de chansonner le grand turc.

Le valeureux Karagouss ressuscitera peut-être. Rendu prudent, nous le verrons i-enaître pour les délices

(1) Oued, rivière.

Souv. Tunisie. 11

162 SOTJVENIES DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE

de la populace arabe, la curiosité des touristes et la rliétorique des moralistes.

La perle du Sahel.

Au lieutenant Lapasque, à Versailles.

Sousse est une petite perle à la grâce fruste. Elle est bien jolie du large avec ses maisons indigènes enserrées de murs crénelés et qui grimpent étroitement tassées les unes contre les autres au flanc d'un coteau que couronne une casbaK. Proprettes, les rues en escaliers aux immenses marches neuves. Autour de la ville, c'est une campagne où se trouvent des oliviers admirablement cultivés, dont on tire une liuile excellente.

Au pied de la cité arabe, sur le rivage Xord, le coin européen, petit et coquet, s'accote au port, œuvre considérable récemment terminée, et finit à une plage qui est excellente.

Des voies ferrées joignent Sousse à Tunis et à Moknine ; une autre, étendue à travers une plaine immense, tapis bariolé et embaumant fort, au printemps, des senteurs exquises de fleurs des cbamps, draine les orges estimées du pays de la ville sainte, Kérouan, dont il est indispensable de visiter les curieuses mosquées. En attendant que soit construit un cbemin de fer, un? ligne d'automobiles unit la perle du Saliel à Sfax, son heureuse voisine. D'aspect moins pittoresque, Sfax se développe et prospère; Sousse languit... Dût-elle j perdre un peu de son charme, il est à souhaiter qu'on l'aide, cette ville qui parut d'abord riche de promesses et d'un avenir assuré.

Sousse mérite aussi d'attirer et de retenir les touristes.

SOrTEXTRS DE TUNISIE ET d' ALGÉRIE 163

Les érudits s'y réjoiiirout d'y voir de belles mosaïques, débris de riclies villas romaines (1). Tous l'aimeront; ils y sentiront, et non sans agrément, comme un souffle du Sud, dont elle n'a ni les allures arides et grandioses, ni les caractères. Le palmier y vit, mais n'y triomphe pas; elle a encore la douceur enchanteresse des côtes méditerranéennes du Xord et les sensations excessives des régions désertiques ne s'y mêlent pas beaucoup. Elle est gracieuse et d'une beauté un peu sauvage et charmante. Les aspects de Sousse sont ravissants; qu'on l'admire au lever ou au coucher du soleil, dans la splendeur de teintes d'une infinie richesse, les unes intenses, les autres tièdes, diÛuses, plutôt soupçonnées parfois que perçues; qu'on la regarde aux heures chaudes, inondée d'une lumière éblouissante avec à ses pieds la mer au bleu puissant, elle séduit toujours par je ne sais quoi d'aimable, auquel ajoute un cachet, qui lui est propre, d'exotisme et de jeunesse élégante sans affinement.

Il faut aussi voir Sousse le soir et par le clair de lune. En bas, des feux mouvants de navire et les lumières du port, la mer moins vue que pressentie; un ensemble de forces mouvantes, quelque chose de grand, souvent tranquille et toujours redoutable, deviné là tout à côté. Au pied de la casbah, un monde de terrasses étagées, inondées de lumière pâle. Sous le ciel constellé d'étoiles, la ville somnole sans bruit dans le calme des choses. C'est un repos alangui dans une atmosphère de rêve heureux ; c'est l'assoupissement paisible et nonchalant dans le silence qu'interrompent longuement, çà et là, les mélodies de petites flûtes aux notes imprégnées de volupté et de mélancolie.

(1) Si je ne m'abuse, l'une des mosaïques qui fut trouvée à Sousse représente Virgile. Cest, je crois, le seul que nous possédions des portraits, faits aux temps antiques, de l'illustre poète.

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