‹ Souvenirs de Tunisie et d'AlgérieChapitre 6 sur 8 · COLONS ET COLONISATION EN TUNISIE · texte numérisé non relu

COLONS ET COLONISATION EN TUNISIE

La colonie française de Tunisie. — Grande colonisation, moyenne colonisation. — A Crétéville. — La vigne et l'olivier. — L'œuvre Saurin. — La question italienne, le péril italien. — La question indigène; le rachat de Vcnzcl et les biens habous. — L'avenir des Français en Tunisie.

Au Coinmandant, à Madame et ù Mademoiselle Germaine Rat, hommage d'affectueuse reconnaissance.

J'ai voulu passer quelques semaines encore en Tunisie, vaincu par la nostalgie de l'Afrique et du bled; j'ai voulu vivre encore quelques jours dans cette colonie que nous devons au patriotisme de Jules Feriy, un peu à la diplomatie astucieuse de Bismarck, et qui est pour moi une patrie d'adoption. Je l'aime parce qu'elle est infiniment séduisante, parce qu'elle a eu les belles années de ma jeunesse, enfin et surtout parce qu'au sortir de l'enfance attristée par la douleur inconsolable des provinces natales perdues, ravies par le conquérant, elle m'a valu de voir l'œuvre admirable, menée par des Français, de la conquête pacifique du sol tunisien.

vSur la Tafna, qui me ramenait péniblement en France après un séjour dans la Régence beaucoup trop court à mon gré, j'ai résolu de noter sans aucune recliercbe de composition ni de style ce qui m'a paru devoir être le plus intéressant en France sur l'état actuel de la colonisation et de signaler les questions les plus importantes pour l'avenir : question du peuplement français, question sicilienne, question indigène. Et je me suis

SOrVEXIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE 2139

senti un peu effrayé à l'idée de tous les éloges qu'il allait me falloir adresser à mes compatriotes et qui menacent de paraître excessifs à quelques-uns. La vérité est que l'œuvre est superbe, qu'elle a été et qu'elle est merveilleusement conduite, que tous, colons, fonctionnaires, officiers, journalistes, ont fait et font preuve d'un dévouement parfait et d'une ténacité admirable. En bonne justice, on ne peut les rendre responsables des grandes difficultés qui s'offrent à notre action et des obstacles que nous valent les traités avec les puissances étrangères.

Et d'abord les colons ? Sur le pont du Marcchal- Bugcaud, qui, une fois encore, me menait de lEarseille à Tunis, un fonctionnaire, ancien interprète militaire, depuis de nombreuses années déjà et, je l'espère, pour de nombreuses années encore, contrôleur civil de Tunis, le très vénéré, très bon et très aimé M. Tauclion, me disait, confirmant une observation que j'avais souvent faite, que la colonie française de Tunisie était une élite à laquelle il serait sans doute bien difficile de comparer toute autre. Ces colons, je l'ai dès longtemps constaté, sont des gens sérieux, travailleurs, tenaces, uniquement préoccupés de la mise en valeur du sol et de l'exploitation de ses richesses. Si le dénigrement sévit volontiers parmi eux comme en tout groupe bumain, nous devons leur montrer plus de justice qu'ils n'en témoignent les uns pour les autres et rendre liommage à leurs grandes qualités et, — sauf d'inévitables exceptions, — à leur loj-auté et à leur probité. La plupart des colons tunisiens sont intelligents et lettrés; beaucoup sont bacheliers; beaucoup aussi licenciés ou docteurs en droit; certains sont d'anciens fonctionnaires ou d'anciens officiers. Il en est de titrés et portant des noms de la noblesse française; ce sont gens de manières simples et qui ne se croient pas tenus de se montrer mal élevés envers

2G0 sorvEMRs de Tunisie et d'algéhie

qui n'est point né; le genre hobereau qui sévit si fâcheusement dans certaines régions de la Fiance et qui vaut à ceux qui ont le mauvais goût de l'afficher une impopularité très profonde et très méritée, est inconnu en Tunisie, Les entreprises coloniales peuvent servir à une utilisation judicieuse de notre vieille noblesse que, sauf des exceptions que lui valent quelques personnalités de grand mérite, nous voyons trop souvent en France très aveulie quoique fortement bâtardée; nos Tunisiens, au contraire, retrouvent, dans le désir de conquérir par leur labeur un sol vierge, les qualités ancestrales qui permirent à leurs pères de conquérir par l'épée.

Que possèdent les Français en Tunisie ? Quelques chiiïres sont tout d'abord nécessaires. Les voici :

La superficie des propriétés possédées par des Européens en Tunisie était, à la fin de 1902, de G43.454 hectares.

Au 31 décembre 1900, les statistiques officielles établissaient que, sur 592.187 hectares possédés par des Européens, 531.115 l'étaient par des Français; il ne m'a pas été possible de savoir quelle est la part (1) de ceux-ci dans les 51.267 acquis en 1901 et en 1902 (28.104 en 1901; 23,163 en 1902),

Les chiffres qui indiquent la valeur en superficie des propriétés achetées par des Français et par des Etrangers sont des plus instructifs. Les voici résumés :

Sur 926 propriétaires de 10 hectares et au-dessous,. 409 sont Français, soit 44,12 p. 100; 421 sont Italiens, soit 45,46 p. 100; 96 sont d'autres Européens, soit 10,42" p. 100,

Sur 551 propriétaires de 11 à 100 hectares, 353 sont

(1) Cotto part serait de 44.423 hectares d'après la Dépêche tunisioinc. Le nombre d'hectares possédés par nos compatriotes au 31 décembre 1902 aurait donc été de 575.538. Il n'a pu que s'accroître depuis lors.

SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'.AXGÉEIE 2G l

Français, soit 64,07 p. 100; 127 sont Italiens, soit 23,04 p. 100; 71 sont d'autres Européens, soit 12,89 p. 100.

Sur 311 propriétaires de 101 à 500 hectares, 254 sont Français, soit 81,67 p. 100; 25 sont Italiens, soit 8,03 p. 100; 32 sont d^autres Européens, soit 10,30 p. 100.

Sur 135 propriétaires de 501 à 2.000 hectares, 111 sont Français, suit 82,21 p. 100; 14 sont Italiens, soit 10,47 p. 100; 10 sont d'autres Européens, soit 7,32 p. 100.

Sur 46 propriétaires de plus de 2.000 hectares, 40 sont Français, soit 86,96 p. 100; 3 sont Italiens, soit 6,52 p. 100; 3 sont d'autres étrangers, soit 6,52 p. 100.

Au total, au 31 décembre 1900 :

1.167 propriétaires français (59,15 p. 100) occupaient 531.115 hectares (soit 89,69 p. 100) ;

590 propriétaires italiens (30,33 p. 100) occupaient 31.945 hectares (5,39 p. 100) ;

212 propriétaires européens autres (10,52 p. 100) occupaient 29.127 hectares (1) (4,92 p. 100).

Soit 1.969 propriétaires pour 592.187 hectares.

Il est à noter qu'il n'a pas été tenu compte, dans rétablissement de cette statistique, d'un certain nombre d'Européens, notamment de Siciliens, fixés en Tunisie en qualité soit de métayers, soit de colons paitiaires, soit de locataires avec promesse de vente, soit de titulaires de baux à complant.

Un rapport de M. H. Hugon (2) fait ressortir que le nombre des acquéreurs italiens (147) a été, dans l'année 1900, légèrement supérieur à celui des acquéreurs français (140), ce qui est aisément explicable si

(1) Dont 5.747 hectares à des Maltais, 3.011 hectares à des Suisses, 2.637 à des Belges, le reste à des étrangers de nationalités diverses.

(2) C'est à ce rapport officiel que sont empruntés les chifFres de la statistique précédemment résumée.

262 SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aI.GÉRIE

l'on considère que les Italiens achètent surtout de petites propriétés (de 1 à 10 hectares).

Fait intéressant : un petit nombre de petits colons siciliens tiennent leurs droits de colons français qui installent volontiers des ouvriers sur les limites de leurs propriétés et trouvent bénéfice à cette combinaison, qui crée, selon l'expression exacte de M. H. Hugon, une petite colonisation sous l'égide de la grande. Il est superflu d'ajouter que cette petite colonisation débute généralement avec une cbarge bypotliécaire très lourde.

Quels que soient les embarras de cette colonisation sicilienne qui commence si modestement, un fait nous frappe douloureusement tout d'abord : c'est le peu d'importance de la petite colonisation française. La colonisation française en Tunisie peut se comparer à un étatmajor sans troupe : des cadres sans armée.

Nous reviendrons sur ce fait si digne d'attention et si pénible. Auparavant il est indispensable de donner quelques renseignements précis sur le régime de la propriété en Tunisie et sur le mode d'acbat des terres.

La prise de possession de la Régence ayant eu lieu en quelque sorte pacifiquement, il n'y a pas eu confiscation de biens appartenant aux vaincus et l'Etat ne s'est point trouvé, comme en Algérie, possesseur de vastes domaines. L'administration tunisienne s'est toujours énergiquement refusée à accorder aucune concession gratuite et je pense que nous devons l'en féliciter sans réserve.

Les personnes qui désirent acquérir des terres sont donc tenues soit de s'adresser directement au propriétaire (souvent indigène), soit d'aclieter au gouvernement qui vend à prix ûxe et à hureau ouvert.

Dans le but d'asseoir la propriété sur des bases absolument solides, la loi foncière tunisienne, imitée de VAct Torrens, a adopté le système de Y immatricidation.

L'immatriculation est facultative; elle consiste dans l'inscription de la propriété et des droits réels qui l'affectent sur les registres publics de la conservation foncière, à la suite d'une procédure spéciale (1) terminée par une décision de justice. Elle a pour effet de débarrasser l'immeuble de tous droits antérieurs non déclarés et le titre foncier établi forme pour l'avenir l'unique base de la propriété. Une copie officielle du titre, accompagnée d'un plan régulier, est délivrée au propriétaire, et toutes les conventions postérieures doivent, pour être valables à l'égard des tiers, être inscrites sur le titre et sur la copie.

Un mode d'acquisition du terrain, très répandu, s'opère par le contrat appelé contrat d'enzel; l'acquéreur Je^vient propriétaire du fonds, non pas moyennant le paiement d'un prix versé une fois pour toutes, mais par le versement d'une rente annuelle fixe et perpétuelle (enzelj.

Cette particularité a merveilleusement servi les intérêts de la colonisation an début, puisqu'elle a permis aux acbeteurs de ne pas immobiliser immédiatement, dans l'acbat du fonds, la majeure partie de leurs capitaux, et qu'ils ont pu employer tout de suite toutes leurs ressources disponibles, en améliorations utiles, sur le domaine. Mais il importe absolument, pour la réussite de l'acbeteur, que la rente d'enzel qu'il s'engage à payer soit en rapport avec la valeur de la propriété et ne dépasse pas l'intérêt de la somme qui aurait été consacrée à l'acquisition au comptant. La cbarge perpétuelle dont l'enzel grève la propriété, la gêne appréciable qui peut

(1) Signalons que le délai accordé aux tiers pour produire des oppositions ou des revendications est de deux mois à partir de la signification, publiée par le Journal officiel, de la clôture des opérations (réquisition, bornage, etc., annoncés préalablement par VOfficiclJ.

264 SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE

résultoT-, dans les transactions, de cv (pu; la terre qui en est l'objet est frappée diui cnzcd, enfin, au cas où le crédirentier consent au rachat de la rente d'enzel, l'obligation de verser un capital, parfois élevé, succédant à de longs paiements annuels, font aujourd^ui encourir au contrat d'enzel des reproches qui, au début, n'avaient point leur raison d'être. Certains colons spéculent avec beaucoup de bonheur sur l'enzel (1).

L'enzel est surtout usité pour l'achat et la mise en valeur des biens hahoiis.

On appelle hahous (2) des immeubles soustraits par leurs propriétaires à la dévolution successorale et rendus inaliénables. Les ayants droit jouissent des revenus, mais ne peuvent dissiper ou aliéner le fonds à leur profit.

Lorsque le hahous a été constitué en faveur de fon-

(1) La spéculation n'est pas sans présenter, surtout dans les pays nouvellement somiiis à la domination des Européens, quelques avantages : elle active la vie commerciale du pays, elle améliore soiivent ce qu'elle touche. Assez fréquemment, il arrive qu'elle demeure spéculation pure et simple, sans donner de résultat autre que celui d'être très rémunératrice pour celui qui l'a conçue. En Tunisie, on spécule beaucoup sur l'enzel. Un exemple: un spéculateur acquiert un cnzcl de mille francs; sans qu'il ait daigné s'occuper sérieusement de son nouveau domaine, il trouve, au bout de peu de temps, à le passer à un colon, mais grevé cette fois d'un surcnzcl dont bénéficie le spéculateur, surenzel dont le montant, dans certains cas, atteint le sextuple de l'enzel primitif, auquel il s'ajoute. Des compatriotes m'ont conté des spéculations Ixnueoup plus fruetiieu^es cneore, faites par eux.

Ces opérations sont fort recherchées dans la Régence par certains colons ( ?) ; ceux-ci ont, avant tout, dans le rachat projeté de l'enzel (V. plus loin: La question indigène), rachat qu'ils réclament énergiquement, la perspective des jolis coups de filet que leur ouvrirait un bouleversement du régime de la propriété. Pour licites qu'elles soient, ces entreprises ne peuvent servir de base à la politique d'une administration favorable aux vrais colons et soucieuse, connue l'est celle du Protectorat, de son bon renom.

(2) Lo habous, me disait un compatriote arabisant, est sacré aux yeux des Musulmans. C'est au Prophète qu'on en doit l'institution. Dénoncer un habous expose fatalement à la rancune céleste.

dations pieuses ou charitables, il est dit hahous public. On l'appelle hahous privé lorsque l'immeuble reste aux mains de la famille du constituant.

Certains liabous (habous de zaouïas) ont généralement un caractère mixte; car si, par leurs dévolutaires, ce sont des babous de famille (privés), une partie des revenus doit être affectée à des œuvres de charité ou à des œuvres religieuses comme s'ils étaient des babous publics.

Les babous publics sont actuellement gérés par un conseil d'administration (la Djemaïa des habous) et directement soumis à la sui^v^eillance de l'Etat. La gestion des habous privés appartient à leurs ayants droit sous la tutelle de la justice musulmane. La Djemaïa des habous sert d'intermédiaire pour toutes les opérations de mise dans le commerce des biens habous publics et privés. L'enzel des immeubles habous est constitué par voie d'enchères publiques.

L'échange d'un bien contre un bien habous est possible (1). L'échange en nature se traite de gré à gré ; l'affaire est soumise à S. A. le Bfey, qui accepte ou refuse souverainement. L'immeuble donné en échange d'un habous devient habous; le habous échangé devient melk (c'est-à-dire possédé en toute propriété). L'échange en argent est une vente à charge de remploi du prix par l'administration des habous. Il se fait par voie d'enchères publiques, sur une mise à prix fixée par la Djemaïa. L'argent versé par l'adjudicataire est employé à acheter un autre bien qui deviendra habous en échange du bien habous qui devient inelk (2).

(1) Les biens habous sont soumis à tous les impôts de droit commun et à des droits de mutation, cha«[ue fois qu'ils sont l'objet d'une transaction. Or, ces transactions (cessions, rétrocessions, échanges, etc.) sont fort nombreuses.

(2) Pour tous renseignements complémentaires et notamment

On conçoit que le fait de l'inaliénabilité des biens habous a apporté des entraves à la colonisation dans l'Afrique du Nord, surtout en Algérie, où les colons ne se croyaient pas assurés d'être les possesseurs réels du sol (qu'ils avaient acheté. Il est piquant de citer à ce propos l'opinion du général Soult, consignée en 1844 dans un rapport qu'il adressait au roi : « L'un des plus grands obstacles que puisse rencontrer la colonisation, dit ce rapport, naît de l'incertitude et de l'instabilité de la propriété. Aussi l'ordonnance que j'ai l'honneur de soumettre ici à la sanction de Votre Majesté a-t-elle pour objet essentiel de faire cesser les situations douteuses, d'épurer, de fixer ou de garantir les droits immobiliers. Les immeubles en Algérie sont généralement grevés de habous, c'est-à-dire de substitutions. DeA craintes, exagérées d'ailleurs, se sont élevées sur la légitimité des ventes de biens substitués. Pour lever tous les doutes, il y a lieu de les valider... formellement (1). »

En Tunisie, l'administration des habous possède la liste et les plans des habous publics, et le public peut les consulter; mais on assure que cette liste est encore inachevée et l'on accuse la Djeriiaïa de mettre beaucoup de lenteur à la compléter.

Les colons qui ne veulent point acheter directement des terres aux vendeurs, et généralement ceux qui ne disposent que de capitaux moj-ens, s'adressent à l'Etat qui sert d'intermédiaire entre l'acquéreur et l'adminis-

pour la location à long terme de biens habous, ponr la question des prêts hypothécaires en Tunisie, je renvoie à une brochure : Notice sur la Ihinisie (4^ tirage). Tunis, Direction de l'Agriculture et du Commerce. Je dois encore citer Comment la Tunisie colonise (extrait du Correspondant), Paris De Soye et fils, 1902; enfin, un rapport très intéressant déposé à la Commission de Colonisation, au nom de la 3* sous-commission (sous-commission des Habous), par M. L.-J. Pelletier, vice-président de la chambre d'Agriculture.

(1) V. le rapport précité de M. L.-J. Pelletier.

SOrVEXIRS DE TUNISIE ET D^AXGERIE 267

tration des liabous, ou qui, nous l'avous dit, vend luimême au futur colon, à prix fixe et à bureau ouvert, des terres à des conditions avantageuses.

Les ressources do l'Etat consistent en terres domaniales — ■ en terres achetées à la Djemaïa des h.abous (1), de gré à gré, par voie d'échange en argent, au comptant (2) par une dérogation aux usages, dérogation dont il serait trop long d'explic^uer ici le mode et les raisons — enfin en domaines achetés aux particuliers. Les crédits nécessaires aux achats sont fournis par une caisse de colonisation alimentée par le yroduit de toutes les ventes effectuées par l'Etat.

Ainsi, le produit des ventes sert aux achats. La caisse de colonisation, créée en 1900, n'a commencé à fonctionner qu'en 1901. Or, en 1901 et 1902, 180 lots ont été vendus, tandis que, de 1892 à 1900, on n'avait compté que 220 ventes. Il semble, en ce qui concerne la colonisation moyenne, que ce soient les terres plus que les colons qui fassent défaut (3) : les réserves de terrains domaniaux de bonne qualité et suffisamment rapprochés des centres sont épuisées et les habous publics, de par le principe de l'inaliénabilité, ne peuvent être acquis que dans une mesure assez restreinte.

La conception à laquelle on doit la création d'une caisse de colonisation et dont il faut rapporter l'honneur, selon M. Ernest Fallot, à l'Australien "Wakefield, dont les principes auraient inspiré nos Tunisiens est

(1) Un décret en date du 13 novembre 1898 autorise le service du Domaine à traiter chaque année avec la Djemaïa des habous, pour l'acquisition de deux mille hectares publics au moins.

(2) Le Domaine a, le droit de se substituer un tiers qui, s'il accepte le prix et les conditions fixés, traite directement avec la Djemaïa.

(3) Les journaux viennent d'annoncer que le Gouvernement tunisien avait inscrit au budget des dépenses de l'année 190-4 un crédit d'un million destiné à l'achat de terrains de colonisation.

2&S souvKxms de Tunisie p:t i/algérie

dos plus lieureiises; mais la caisse de colonisation a besoin dT-lro considérablement enrichie, car l'argent est le nerf de la colonisation, de la grande colonisation et surtout de la colonisation officielle. On propose l'émission successive, par la caisse de colonisation, de bons hypothécaires portant intérêt et remboursables par voie de tirage au sort dans un délai fixé.

Le procédé qu'emploie le service du Domaine, sers'ice rattaché à la Direction de l'Agriculture, pour céder des terres aux futurs colons, consiste à morceler de grandes propriétés, autant que possible desservies par des voies de communication et placées de manière à permettre la constitution de centres de population; ces propriétés sont mises en vente par lots accessibles aux petits colons. La vente a lieu à la Direction de l'Agriculture et du Commerce, de gré à gré, au prix fixé à l'avance et suivant l'ordre de réception des demandes. Les conditions de vente sont les suivantes :

1° L'acquéreur a la faculté d'effectuer le paiement de son prix d'achat au comptant ou de stipuler le fractionnement de ce prix en autant de termes annuels, succes- -sifs et égaux, qu'il le désire, sans toutefois que le nombre de ces termes puisse dépasser dix. Les termes différés sont garantis par la réserve dans l'acte de vente d'une hjrpothèque de premier rang sur le terrain vendu;

2" Le premier versement est toujours payable avant la signature du contrat, laquelle précède obligatoirement l'entrée en jouissance. Si le premier versement est •de la totalité du prix d'achat, il est accordé à l'acquéreur une remise de 10 p. 100. Après la quatrième année, les sommes non échues subissent au profit de l'Etat une majoration de 2 p. 100 pendant la cinquième et la sixième année, de 4 p. 100 pendant les années consécutives;

3" L'acquéreur doit indiquer, avant la rédaction du contrat de vente, le mode de paiement qu'il choisit, mais

SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'.AXGÉRIE 269

il peut toujours, à une date quelconque, se libérer de la totalité du capital non échu.

Je passe sur un certain nombre de clauses de moindre importance et réglant des détails (1).

Les charges de la vente sont de construire, de s'installer ou d'installer une famille française sur le lot vendu, de mettre ce lot sérieusement en valeur dans un délai de deux ans à dater de l'entrée en jouissance. Le titre de propriété est délivré après l'accomplissement de ces conditions et comporte, avec une hypothèque de premier rang (au cas de paiement par annuités) pour la garantie des termes non échus, l'engagement de ne pas revendre pendant dix ans à des personnes non agréées par l'Administration. En cas d'inexécution des conditions d'installation et de mise en valeur dans le délai fixé, l'Etat reprend les terrains avec, s'il en est, les améliorations et rembourse les sommes versées, mais en retenant 5 p. 100 du prix total de la vente pour indemnité d'occupation du sol.

Autant que possible, les lots sont groupés de manière à constituer des centres de population française; l'emplacement d'un village qu'habiteront commerçants et industriels et oii seront édifiés les bâtiments destinés aux services publics (poste, école, marché, église, etc.), est prévu dès que l'importance du lotissement le comporte. Contrairement à ce qui se passe en Algérie, où le colon qui reçoit gratuitement sa terre est tenu d'habiter à l'endroit fixé par l'Administration, en Tunisie, le colon a licence d'édifier sa demeure à tel endroit de sa propriété qui lui convient, ce qui est de toute justice puisqu'il a acheté son domaine.

(1) V. yoticc sur la Tunisie, ouv. cit. Signalons que la Direction de l'Agriculture met à la disposition des émigrants qui eu demandent communication la liste des propriétés particulièresqui lui sont signalées comme étant à vendre ou à louer.

L'Etat n'intervient donc qu'en installant et en développant les services publics au fur et à mesure que ceux-ci deviennent nécessaires et prennent de l'extension; en Algérie, au contraire, le village est créé de toutes pièces et le nombre de ses habitants est prévu à une unité près. Il est évident que le système algérien mérite de sérieux reprocbes et que les sacrifices consentis et faits sont souvent liors de proportion avec les résultats obtenus, car des causes diverses, en entravant inopinément la colonisation dans telle région, peuvent ne laisser subsister dans un centre installé à grands frais qu'un nombre de colons infime, pour lequel il ne semble point qu'il ait été sage d'engager des dépenses considérables.

Le système tunisien a également encouru des blâmes assez vifs. « Il importe, lit-on dans un rapport qui émane de la Direction de l'Agriculture, que les terres vendues aux colons soient salubres, fertiles, pourvues d'eau potable (1), situées dans des régions où les aléas de la

(1) Dans l'Afrique du Nord, l'eau est infiniment précieuse; où elle jaillit aboiidante, poussent des récoltes merveilleuses; où elle fait défaut, c'est le désert et la solitude. La sécheresse est l'ennemi le plus terrible du colon et l'on peut dire civ thèse générale et sans exagération que la pluie, ch'st de l'or qui tombe. Le coût des travaux effectués pour faire surgir l'eau est compensé au centuple par les bénéfices réalisés grâce à cette eau.

Il reste fort à faire, car beaucouj) d'eau se perd sans cesse en Tunisie. Les Romains établissaient dans les montagnes de solides barrages et partout construisaient des citernes. Où elle est possible, la réfection de ces œuvres, dont les ruines nous remplissent d'admiration, est le premier devoir de la colonisation. On reste confondu en voyant solide, prêt à servir encore, le superbe barrage romain du Bathan, sur la Medjerdali, près de Tebourba; remis provisoirement en état, il servirait à fertiliser prodigieusement une vaste région ; les années passent, le barrage reste inutilisable, faute des capitaux nécessaires aux réparations perfectionnées qiii ont été projetées. On attend pe\it-être la réalisation par la science d'un rêve paradoxal : la formation artificielle do nuages forniés aux dépens des flots de la mer et que l'on enverrait crever au loin sur les terres arides.

culture soient restreints au minimum. De plus, il est à désirer qu'elles permettent la diversité des cultures, qu'elles soient défricliées ou faciles à défricher, voisines de voies de communication et à proximité d'une maind'œuvre avantageuse. »

Or, ces conditions sont-elles réunies dans les domaines que l'Etat se trouve en mesure de vendre aux colons ? Pas toujours, et nous pourrions peut-être dire pas souvent. Des colons ont été installés en pleine brousse, à une quinzaine de kilomètres d'une gare de chemin de fer, et l'on a dû constater que certains, ceux de Bir M'Cherga et ceux du Goubellat, par exemple, ont attendu deux ans la route qui leur faisait défaut. On ne peut, d'ailleurs, critiquer très vivement l'Administration sans quelque injustice; nous avons dit les difficultés qu'elle éprouve pour se procurer de bonnes terres; elle crée des centres là ou elle yeut et non i^^ts là où elle Le voudrait.

Puis, il faut bien le constater, toute ingérence de l'Etat dans les affaires de la colonisation donne lieu, cette ingérence fût-elle, comme en Tunisie, des plus bienveillantes et des plus dévouées, aux pires récriminations. L'Etat vend des terres à des colons; il groupe ces terres de façon telle que les colons se trouvent réunis, qu'un village se forme; il en résulte, aux yeux des colons, une sorte d'engagement de l'Administration de pourvoir la communauté de tous les organes nécessaires à la vie en commun, à la constitution et au développement d'un centre. Tout naturellement les colons sont très impatients et l'Administration ne pèche pas, paraîtil, par défaut de lenteur et de prudence. Aussi plaintes et réclamations sont-elles incessantes ; quelques colons mettent un entêtement prodigieux, et, d'ailleurs, fort excusable, à obtenir de l'Etat un avantage plus ou moins vaguement promis. Ils font de la réussite du projet,

272 SOUVKMliS DE TUNISIE KT d'aL(;ÉIUE

projet d'importance parfois minime, une sorte de point d'honneur qui ne leur laisse aucun repos. Dès leur arrivée sur le sol, qu'ils mettent généralement en valeur avec une admirable ténacité, avec une énergie au-dessus de tout éloge, la conception s'implante en eux d'un Etat- Providence ; Providence qu'ils invectivent parfois furieusement et qu'il8*'implorent toujours î

Si le temps est de l'argent, il m'a semblé que souvent Vintérêt des colons serait d'agir par leurs propres moyens et tant bien que mal au début, plutôt que de perdre par d'innombrables démarches un temps précieux à réclamer. Qu'il s'agisse, par exemple, dans un groupe d'une vingtaine de colons, d'une dépense d'utilité publique de dix mille francs, nos colons n'ont-ils pas avantage à s'unir, à verser chacun cinq cents francs pour la réalisation immédiate du projet, au lieu de quémander pendant des années au cours desquelles ils pâtiront, et, presque toujours, pécuniairement.

L'Etat fait ce qu'il peut; il n'oublie généralement pas son devoir; le premier est de s'efforcer de fournir de l'eau; puis, avec ou sans participation des colons, il doit donner des routes; enfin, le développement des réseaux de voies ferrées réclame toute son attention.

Pour avoir l'âme d'un vrai colon, il ne faut compter que sur soi. Compter sur l'Etat est souvent la manifestation d'une idée fixe, c'est-à-dire d'une sorte de folie; elle peut mener le colon à sa perte. Farc da se, telle doit être la devise du colon. Aussi une bonne méthode serait, à mon sens, celle qui consisterait à fournir la terre à un prix extrt'inement faible au colon, mais, une fois celuici installé sur le sol, à ne lui plus accorder, en règle générale, d'avantages que moyennant finances, à tarif fixé, en le laissant libre, bien entendu, ou de faire par lui-même ou de s'adresser à l'initiative privée. Les colons seraient forcés de s'entendre et de s'unir pour les

aménagements d'utilité publique; de ceux-ci, l'aspect officiel, donc uniforme et banal, serait désormais banni. Et l'Etat ferait, en faveur de la Caisse de colonisation, l'économie d'installations coûteuses et souvent excessives.

D'aucuns croiront au paradoxe; je leur citerai tels colons étrangers, qui, je ne dirai pas malgré l'Etat, mais en tout cas sans l'Etat, avec des capitaux infimes, sans aide officielle des leurs et souvent sans aide du tout, parviennent à conquérir un peu de sol chaque année. Par comparaison et toutes proportions gardées, le développement de la colonisation italienne est des plus remarquables...

« Sur toutes les routes qui convergent vers Tunis, les Italiens, dit M. -Jules Saurin (1), occupent des positions de premier ordre; 7.000 hectares sur celles qui conduisent à la frontière algérienne; 8.000 hectares sur celle de Zaghouan; 7.000 autour du golfe d'Hammamet; autour de Bizerte ils possèdent déjà plusieurs milliers d'hectares... Le mouvement est à peine à ses débuts... Xul doute qu'ils ne possèdent bientôt, autour de Tunis, 50 ou GO.OOO hectares... (2). »

Il est incontestable que la colonisation française a obtenu, sauf en ce qui concerne la petite colonisation, des résultats extrêmement supérieurs à ceux de la colonisation italienne. Aussi ne voudrais-je pas donner l'impression que l'Etat a échoué dans l'entreprise de fixer des cultivateurs français au sol de la Eégence. Au contraire, les colons ont réussi et ils le doivent très souvent à l'administration tutélaire, pourtant si décriée; c'est que, sans être parfaite, la méthode tunisienne a des

(1) Jule3 Saurin, L'invasioii sicUicnne et le peuplement français. Paris, Challamel.

(2) Voir les chiffres officiels, p. 261.

Souv. Tunisie. 18

274 SOUVKXIIIS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE

avantages considérables, surtout lorsqu'on la compare à la méthode algérienne.

On évalue à quatre cents le nombre des Français installés en dix ans sur les lots de la Direction de l'Agriculture; ce nombre tend à s'accroître. Notons que tous les ans des jeunes gens viennent à Tunis et y suivent les cours de l'Ecole d'agriculture (1), ou bien s'installent chez un colon, en qualité de stagiaires, et y prennent leurs premières leçons pratiques. Dès la création de l'Ecole d'agriculture, la première année, plus de cent candidats ont pris part au concours d'admission. Un certain nombre abandonnent la partie; parmi ceux qui restent, tous n'achètent pas un domaine. En tout cas, beaucoup acquièrent des propriétés et deviennent d'excellents colons.

Il est très réconfortant de voir ces très jeunes gens qui se sont expatriés sur la foi des publications faites en l'honneur des entreprises coloniales; ils s'éprennent bien vite de la vie indépendante et combative qui est celle du colon; ils acquièrent tôt des qualités d'énergie et de pondération, une habileté que l'on ne remarque point chez les adolescents tenus sous la tutelle des écoles ou de la famille. A part quelques paresseux qui dissipent rapidement leur avoir à Tunis, ces jeunes colons réussissent; on ne constate qu'exceptionnellement des échecs et on n'en cite pas d'immérités. A mon avis, avec un capital moyen et les qualités requises, il n'est pas possible de ne pas vivre au début, prospérer par la suite. Les succès, dont certains fort brillants, ne se comptent plus.

Il existe donc dès maintenant dans la Régence un

(1) Ecole coloniale d'agriculture de Tunis. Programme. Tunis, Imp. rapide.

SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aI.GÉRIE 27j

nombre appréciable (1) de colons moj-ens, venus avec un capital variant de 20.000 à 80.000 francs et exploitant des domaines d'une étendue de GO à oOO bectares. Qu'ils aient acheté au Domaine ou à des particuliers, le type général de l'exploitation reste le même; ils fout de la polyculture (2) (céréales et, dans une proportion donnée, vigne) et un peu d'élevage. Le principe est celui de l'utilisation à outrance des produits les uns par les autres et les gains sont rémunérateurs, lorsque le domaine est suffisamment rapproché d'une voie ferrée, pour permettre des transports économiques. Dans ces conditions, et lorsque l'année est bonne, on ne doit pas considérer comme irréalisable un bénéfice net égal ou même supérieur, et parfois de beaucoup, à 10 et même à 15 p. 100 (3).

La colonisation moyenne est donc en assez bonne voie dans la Régence; des centres nombreux ont été créés et commencent à sortir de l'ère des difficultés ou à prospérer; d'autres naissent chaque année; noyaux de villages français ou de villes françaises à venir, qu'ils soient dtis à la prévoyance de l'Etat ou à l'initiative «pontanée de personnalités qui se sont vouées à la colonisation, ils sont les très bien venus; nous sommes heureux de leur naissance et nous souhaitons passionnément leur succès.

(1) Voir page 261.

(2) V. in Xoticc sur la Tunisie, ouv. cit.: (( L'exploitation rurale forme un tout dont chaque facteur à son action distincte, mais concourant vers un but commun : le bénéfice à tirer de l'ensemble de l'opération... La culture des céréales, l'élève du bétail et la production des fourrages sont liées entre elles et doivent être conduites ensemble, sous peine de perdre une partie des ■avantages qu'elles peuvent donner... »

(3) Voir D. Zolla, La colonisation agricole en Tv/nisie (Paris, Maretheux, 1S9^), et autres travaux du même auteur. — Gustave "Wolfrom, Exemples de combinaisons agricoles applicailes en Tunisie (Tunis, Imp. générale, J. Picard et C'*, 1901).

27G SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE

Parmi les Tranyais que l'amour de la terre a soudain touché de sa flamme et qui ont tout abandonné afin de mener le grand combat pour la conquête du sol, on trouve des fonctionnaires, des officiers, des gens que rien ne semblait convier à cette tâcbe. Je veux en citer un exemple, parce qu'il enseigne ce que peuvent l'énergie, l'intelligence, la foi en l'œuvre, et parce que je connais particulièrement le domaine dont je vais esquisser à grands traits la description. Sorti dès le début, grâce à d'intelligents concours, de la colonisation moyenne, on doit le placer désormais au premier rang parmi ces exploitations qu'une véritable aristocratie territoriale, insoucieuse des incertitudes et des traverses qui assaillent les colons moyens à leur début, a fait surgir rapidement dans la Régence, généralement à coups d'argent très intelligemment employé, et qu'elles a rendues extrêmement florissantes par l'emploi des méthodes les plus récentes, par la mise en valeur de la terre d'une façon infiniment judicieuse. Le domaine de Crétéville, du nom de son fondateur, M. Crété, peut soutenir la comparaison avec les plus belles de ces grandes entreprises, relativement très nombreuses dans la Eégence, qui sont comme la caractéristique de la colonisation française en Tunisie, et dont le nom est désormais connu partout — et même en France. S'il ne manque pas de domaines plus étendus que Crétéville, celui-ci se place parmi ceux qui sont en plein rendement.

Crété a commencé fort modestement. J'ignore si, ce qui est bien possible, il a des ancêtres; mais, au point de vue colonisation, c'est un véritable self viade. Lieutenant du 4^ régiment de chasseurs d'Afrique, il acheta quelques terres, démissionna contre le gré des siens et vint s'établir sur sa propriété, vivant dans une mauvaise cahute et préparant lui-même ses aliments. On le

SOr^'EXIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 277

savait travailleur, énergique, habile; son projet était de mettre en valeur une propriété moyenne; mais sollicité par des amis, en 1886, de donner de l'extension à son 'entreprise, il constitua, avec l'aide de leurs capitaux, la Société Crété et C'% au capital de 500.000 francs.

Les premiers bénéfices furent réemployés dans le domaine et ce n'est qu'en 1893 que la Société a commencé à donner des dividendes dont le montant total à ce jour s'élève à 765.000 francs. La propriété de Crétéville, dont la valeur est estimée 1.300.000 francs, comprend 275 hectares de vigne, 350 hectares de terres de culture et de parcours et 4 hectares d'orangerie. En dehors des bâtiments de la ferme et des logements d'ouvriers, on y trouve une usine à plâtre (le plâtre est pris, dans la montagne, sur la propriété même), une usine de tartre exploitée par un locataire, une école, une église, un hôtel, une station de chemin de fer, un bureau de poste avec télégraphe et téléphone.

Les caves peuvent contenir 18.000 hectolitres de vin; les raisins sont foulés à la turbine. En 1903, Crété a vinifié 4.000 hectolitres et vendu 12.000 quintaux de raisins. Pour l'année 1903, le dividende de l'exploitation a été de 165.000 francs. Les vins encore en cave et le reliquat à toucher du prix de la vente des raisins permettent d'escompter un dividende semblable pour 1904.

Le personnel est français, italien et indigène. Pour diverses raisons, le prix de la main-d'œuvre, dont nous reparlerons, tend à s'élever; signalons, parmi les causes de cette augmentation, que les nègres et les Marocains qui venaient se louer pour les travaux agricoles sont désormais tenus de payer la vicdjbah (impôt de capiiation; vingt-cinq francs par tête).

35 mulets ou chevaux et 40 bœufs sont employés sur

27S SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aUGÉRIE

lu propriété de Crété ville; selon le prix de ces deiirées^ on les nourrit d'orge ou d'avoine; pendant les années de disette, on utilise les sarments qu'on brise pour remplacer la paille et le fourrage. Pour la fumure des vignes, Crété reçoit des gadoues de Tunis, qu'il emploie à la dose de cent tonnes par hectare tous les trois ans. Il espère ainsi augmenter de 30 p. 100 la production des vignes qui donnent actuellement cinquante hectolitres à l'hectare.

A l'origine, la Société a tiré quelques bénéfices de la vente des plantes et des arbustes; cette vente a rendu service à la colonisation, car on ne pouvait alors se procurer sur place la quantité de plants nécessaires.

Homme très énergique, d'une activité extrême, Crété a trouvé le temps de créer et de surveiller d'autres propriétés que la sienne dont la seule gestion suffirait à faire ployer le courage de bien des colons. Actuellement, il est le plus fort intéressé de la Société de Protville, dont font partie tous les associés de Crétéville et dont il met le domaine en valeur en qualité d'administrateur. Le capital est de 750.000 francs. Le domaine, situé à 25 kilomètres de Tunis, est de 1.100 hectares, dont 200 de vignes; le reste est réservé aux céréales (de 350 à 450 hectares annuellement) et à l'élevage.

150 des hectares plantés de vignes sont irrigués et peuvent être submergés, si, ce qu'à Dieu ne plaise, le phylloxéra était importé dans la colonie. Une pompe centrifuge placée près de la Medjerdah élève cent litres d'eau à la seconde et l'envoie dans des canaux en ciment (1). On arrose vignes, ïuzernières, jardins maraîchers et fruitiers, etc. Les vignes de deuxième feuille,

(]) La nappe souterraine est salée: il a fallu construire des citernes pour les besoins du personnel et des bassins de décantation des eaux de la Medjerdah pour abreuver le bétail.

c'est-à-dire plantées depuis dix-liuit mois, ont donné des résultats inespérés (2.000 hectolitres environ).

M. Crété estime que la production des vignes irriguées, plantées dans des terres excellentes, atteindra la moyenne de 120 liectolitres. Le prix de revient de l'hectolitre vinifié sera de 5 francs environ. Si, dans les années de mévente, la vigne ne donne pas de bénéfices, du moins ne causera-t-elle pas de pertes et, dans les bonnes années — comme 1903 — avec une production de 120 liectolitres, le gain sur lequel compte M. Crété sera tel qu'il suffirait à amortir en un an le prix du vignoble et des caves.

Les années de mévente doivent aussi être prévues ; lorsqu'elles viendront, le directeur a l'intention de concentrer le moût de la totalité ou d'une partie de la récolte, ou bien encore de le transformer en vins liquoreux qu'il ne vendrait qu'à une époque plus favorable ou dans des contrées éloignées, en sorte que les frais de transport portant sur une marchandise d'une valeur plus grande permettraient d'obtenir des prix avantageux.

Les caves, munies des perfectionnements les plus ingénieux et les plus récents, emmagasineront au besoin 20.000 hectolitres, en sorte que l'on pourra traiter 120.000 kilogrammes de raisins par jour. M. Crété estime que, si la récolte de 1904 en vins et en céréales est à peu près bonne, la Société pourra distribuer plus de 100.000 francs de dividendes, trois ans après sa constitution et sans avoir fait appel à la totalité de ses capitaux.

Crété et les colons qui sont ses voisins se plaignent vivement de ce que, malgré l'essor donné à la région et en dépit des efforts remarquables auxquels on doit Protville, l'Administration ne leur ait pas encore livré un

280 sorvr.MRs de Tunisie et d'algéeie

seul kilomètre) de la route sans laquelle, en certaines saisons, le transport des céréales, paille, vins, matériaux de construction, est impossible.

Une autre de leurs doléances, qui est aussi celle de tous les colons tunisiens, c'est l'impunité dont jouissent les voleurs de bestiaux. Nous en reparlerons. A Protville, en quelques mois, dix vols ont été commis au préjudice de l'exploitation et des meules de fourrage ont été incendiées.

Pour en finir avec les exploitations Crété, signalons la création en 1900 de la Société des Domaines de Belli, sous la raison sociale Humbert, Guyot et C®. Ce domaine, sis auprès de la petite ville de Grombalia, à 40 kilomètres de Tunis, comprend 600 hectares dont 150 plantés de vignes ; le vignoble n'a été constitué qu'en 1901-1902, car l'année précédente (1900-1901), la sécheresse fut telle qu'on dut renoncer à planter. Dès 1903, la production de ces vignes de deuxième feuille atteignait 1.500 quintaux de raisins.

Le vignoble est de toute beauté; le reste de la propriété est réservé à la culture des céréales et des fourrages.

Protville et Belli sont reliés télépboniquement à Crétéville et à Tunis et, de l'une quelconque de ses exploitations, M. Crété peut causer avec le directeur ou avec les agents des deux autres. Le succès des dernières ne paraît devoir le céder en rien à celui de Crétéville; peutêtre sera-t-il encore plus appréciable; c'est qu'une expérience de dix-liuit années de colonisation en Tunisie a servi leur créateur.

Ajoutons que M. Crété a fondé à Crétéville une école de stagiaires agricoles. Les jeunes gens y sont initiés à tous les travaux de culture et d'exploitation. Chaque jour ils fournissent un rapport sur les travaux auxquels

SOrVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 281

ils ont assisté, indiquent le prix de revient journalier, signalent sur des imprimés les plus minimes détériorations d'appareil. Après quelques mois passés à Crétéville, ils sont envoyés à Protville, où ils complètent leur instruction. Plus de cinquante jeunes gens ayant fasse à Crétéville sont déjà installés en Tunisie ou en Algérie.

Il est lieureux que nous ayons des liommes comme Crété. De taille moyenne, plutôt petit, les traits accentués, le visage bruni et un peu rougeaud, le monocle à l'œil, son être est d'énergie et d'intelligence; il parle d'abondance, éloquemment sur tout ce qui concerne la colonisation; on éprouve à l'entendre un vif intérêt; je me rappelle avec infiniment de plaisir la gracieuse hospitalité à Crétéville, dont Crété lui-même et le vicomte de Lenoncourt m'ont fait les honneurs.

On sent en lui un homme et un chef; il administre merveilleusement ses exploitations et mène son personnel comme on commande un corps d'armée. Quoique de race parisienne, on trouve chez ce maître-colon qui est, paraît-il, de fer pour les autres, de fer surtout pour lui, l'allure de ces grands Yankees, dont la patience et l'habileté ont fait des rois du commerce ou de l'industrie, et dans la manière desquels il y a du savant et du conquistador.

Colon, il l'est dans l'âme; son fils sera colon; sa fille, femme de colon. On lui reproche de gagner beaucoup ; sans doute ses bénéfices sont énormes; mais que nous importe, à nous, l'envie des moins chanceux. Ce n'est pas Vauri sacra famés qui le possède; l'argent qu'il gagne est, pour employer une expression énergique, réemployé et à des œuvres de colonisation. Ce qui le passionne, c'est de créer, faire sortir des maisons de la brousse, la vie du néant.

Où rien n'était, maintenant vivent des hommes; et ils

282 SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE

mangent à leur faim, aiment, essaiment, ces Siciliens et ces Pantellariens (1), pour lesquels la Tunisie est un paradis, car ils y trouvent un salaire de vingt-cinq ou de trente sous par jour qui leur permet non seulement de nourrir femmes et enfants, mais encore d'envoyer de leurs économies au pays natal ! Avec aussi peu d'argent, ces êtres admirablement frustes sont heureux; je l'écris parce qvi'ils me l'ont dit et parce que je me suis assuré qu'ils ne m'ont pas menti.

La cause principale de la prospérité agricole en Tunisie est le succès de la culture de la vigne. Mais je ne voudrais pas que ce livre, qui n'a nullement la prétention d'être un guide du candidat colon en Tunisie, fasse trop vivement miroiter aux yeux de lecteurs à l'enthousiasme facile les avantages et les bénéfices ; royalement obtenus par les grands colons, ils sont le plus souvent inaccessibles, surtout au début, à des colons moyens. La méthode Crété, qui consiste à réaliser méthodiquement un plan conçu en quelques jours, mais en engageant tout de suite dans l'exploitation tout le capital nécessaire de façon à réaliser des bénéfices immédiats, n'est généralement pas à la portée du petit ni même du moyen colon. Crété a pour lui des qualités exceptionnelles servies par de gros capitaux (plus le capital est considérable, moindres sont les difficultés) et par dix-huit années d'expérience. Si intelligent et 'pondéré qu'il soit, le nouveau venu tâtonne et fait école. Il lui est indispensable, à mon avis, de subir un véritable stage, tout au moins d'observer et d'apprendre. Quand sa science est suffisante et qu'une occasion favorable se présente, il peut acheter un domaine et le mettre en valeur; à ce moment, il se sera rendu compte de ce que la proximité des débouchés, l'existence de voies de communication

(1) Originaires de la petite île italienne de Pantellaria.

sont pour son exploitation des questions primordiales; les prix de transport ont absorbé tous les bénéfices de certains colons qui, cédant à la folie de posséder beaucoup de terre, avaient acbeté loin de tout centre et par conséquent à bas prix. Enfin, si la vigne donne des résultats dont on peut constater l'importance, non seulement à Crétéville, dans le superbe domaine de Potinville (1) et dans toutes les autres grandes exploitations, mais encore dans les moyennes, il ne faut pas oublier les aléas auxquels expose sa culture et les nécessités qu'elle impose. La production des céréales, et partant des fourrages, est la base même de l'exploitation agricole dans la Régence; le couronnement de l'œuvre, le but, c'est la culture industrielle qui est généralement celle de la vigne; la plantation doit en être faite tout de suite et sa culture menée de pair avec le reste. Elle est souvent indispensable au colon; elle seule permet à beaucoup de se tirer d'affaire.

On conçoit tout ce que le sort de la plante précieuse éveille de sollicitude et de quelle responsabilité terrible se chargerait quiconque, en introduisant en Tunisiedes végétaux envabis par le phylloxéra, risquerait de jeter, pour des années, la misère sur la plupart de nos colons, d'occasionner la ruine de gens dont le labeur patient n'aurait pour récompense qu'un désastre.

Une autre culture mérite d'arrêter l'attention, car elle constitue peut-être l'élément le plus solide de la richesse de la Régence, c'est celle de Volivier.

Les principaux centres de la culture de l'olivier sont dans les régions de Bizerte, de Tunis, de Zaghouan, de

(1) Potinville, 2.800 hectares (dont 450 en vignes, 350 en céréales, 100 en olivettes). Production vinicole annuelle, 25.000 hectolitres. Valeur approximative du domaine, trois millions. Ces renseignements datent de 1900.

Teboursouk, du Cap-Bon, de Sousse, de Sfax, des Matmata, de Djeiba et de Zarzis. On estime que le nombre des pieds existants est de 15.000.000 répartis sur 200.000 bectares environ. Dans les olivettes bien tenues, qui sont les plus nombreuses, les arbres équidistants (à 24 mètres les uns des autres) forment des alignements parfaits; aussi les forêts d'olivier ne sont-elles pas des forêts, mais plutôt des façons de parcs à la franc-aise. Beaucoup d'oliviers sont centenaires; ailleurs des pieds sortent à peine de terre ; ailleurs encore on plante. A juste titre, le gouvernement encourage beaucoup la reconstitution de ces forêts, qui jadis couvraient la Tunisie (1); restaurées, elles fourniraient à la France les

(1) D'un Bapport adressé à 21. Bouvier, résident général de France à Tunis, sur les cultures fruitières et, en particulier, sur la culture de Volivicr dans le centre de la Tunisie, rapport de M. Paul Bourde :

...Le centre de la Tunisie est exceptionnellement doué pour une sorte de culture et n'est doué que pour cette sorte de culture. Avant l'occupation romaine, cette culture y était inconnue et il était désert. Les Romains y introduisirent cette culture vers la fin du premier siècle et il devint très riche. Les Arabes y ont détruit cette culture au xi^ siècle, et il est redevenu désert

1.300.000 îiectares environ sont propres aux cultures fruitières ■dans le centre de la Tunisie. Abandonnés au pâturage, ils valent 10 francs l'hectare ; plantés en olivier, ils en valent plus de 800. Ainsi, en appliquant ces estimations à l'antiquité, la colonisation romaine avait fait passer le pays d'un état où ses campagnes valaient 13 millions à un état où elles valaient plus d'un milliard. Et l'invasion arabe l'a ramené d'un état où ses campagnes valaient plus d'un milliard à un état où elles ne valent plus que

13 millions Ces faits étant constatés, l'oeuATe de réparation

que l'administration du Protectorat a entreprise se trouve, pour cette région, tracée aussi clairement que l'on peut le souhaiter...

...La destruction des arbres, en Algérie et en IHinisie, commença vers la sixième invasion arabe. Le chef de cette invasion était une femme, la Kahcna (devineresse). En Noueiri raconte (traduction de Slane, Appendice à VHistoirc des Berbères, tome I, p. 340) : La Kahcna dit à son peuple : <( Nous ne désirons posséder que des champs pour la culture et pour le pâturage. Je pense donc qu'il n'y a qu'un plan à suivre : c'est de ruiner le pays... » Elle envoya ses partisans partout, afin de renverser les villes, démolir les châteaux forts, couper les arbres et enlever les biens

18 millions de kilogrammes d'huile d'olive que nécessite sa consommation annuelle et dont 5 millions seulement, bon an mal an, viennent de la Eégence.

Pour que la culture de l'olivier soit rémunératrice (1), il faut attendre que les arbres aient poussé; c'est donc un placement à échéance relativement éloignée, maisle rendement est assuré et vraiment considérable (2). Beaucoup de colons tirent de cet arbre, peu exigeant en fait d'eau lorsqu'il est adulte, un excellent parti, et certains fabriquent eux-mêmes de l'excellente huile d'olive, dont la saveur fruitée ne réussit pas toujours à satisfaire le goût perverti des Français de la métro-

des habitants. Abd el Rahmane ibn Saïd ibn Assan rapporte que le pays, depuis Tripoli jusqu'à Tanger, n'était qu'un seul bocage et une succession continuelle de villages, et que tout fut détruit par cette femme (Paul Bourde).

D'après M. Paul Bourde, bien des régions échappèrent aux dévastations ordonnées par la KaJtcna, et jusqu'au xi^ siècle, la forêt située entre Sfax et El-Djem ne souffrit pas. (V. Et Tidjani^ trad. A. Eousseau.)

(1) Le rendement des oliviers varie d'une année à l'autre. Les bénéfices que l'on tire de leur culture doivent être calculés par décades.

(2) De M. Pau] Bourde, ouv. cit. : A dix ans, le revenu net est encore insignifiant. l'n oliA'ier donne, par an, en moyenne : à dix ans, 15 litres d'olives; à quinze ans, 30 litres et, à vingt ans, 45. A quinze ans, les 30 litres d'olives donnent 6 lit. 90 d'huile, représentant, à 65 centimes le litre, un revenu brut, en chiffre rond, de 4 fr. 45, et un revenu net de 4 fr. 45 — 2 fr. 30 (frais d'entretien) =2 fr. 15. A vingt ans, 45 litres d'olives donnent 10 lit. 35 d'huile, représentant un revenu brut, en chiffre rond, de 6 fr. 75, et un revenu net de 6 fr. 75 — (2,30+0,45 impôt, dit impôt kaiioun) = 4 francs.

Le prix courant d'un olivier est, à dix ans, de 15 à 18 francs,, à quinze ans, de 3^5 à 40 francs; à vingt ans, de 45 à 50 francs. 11 conserve indéfiniment cette valeur.

On se demandera quel degré d'approximation représentent ces moyennes. Ce ne sont que des moyennes, mais elles serrent la réalité de très près, de beaucoup plus près que les moyennes ordinaires dans les calculs agricoles (Paul Bourde). Si nos renseignements sont exacts, les prix indiqués par M. Paul Bourde, et qui étaient ceux de la région de Sfax, sont dépassés actuellement dans cette région. Dans le Nord, la valeur des arbres est moindre que dans le Centre, moindre aussi est leur rendement.

:i80 SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE

pôle. J'ai visité récemment l'exploitation intéressante, munie des perfectionnements désirables, d'un Ardennais, M. X..., qui cultive, je crois, 30.000 pieds d'oliviers et exporte beaucoup d'huile. Je tiens à remercier •chaleureusement M. X... de l'hospitalité instructive que valut à mon compagnon, M. E. Soudée, et à moi, notre passage à Tébourba; je me rappelle avec un vif plaisir notre visite à l'usine et la promenade dans le dédale des olivettes.

Beaucoup de colons achètent aux indigènes des oliviers adultes; ils les taillent soigneusement, les débarrassent des végétations exubérantes ou parasites, labourent le sol de l'olivette; grâce à ces soins, qui réclament une surveillance attentive des ouvriers, grâce à l'interdiction faite à ceux-ci, lors de la cueillette, de gauler les olives et, par là, de compromettre les récoltes futures, les rendements ont tôt fait de devenir excellents et la supériorité des méthodes européennes sur les procédés indigènes ne tarde pas à se traduire par des plus-values considérables.

Il ne faut pas croire, toutefois, que les Arabes soient inaptes à cultiver convenablement l'olivier. La réputation des Sfaxis est, à cet égard, universelle en Tunisie. En 1881, au moment de l'occupation, la forêt en voie de reconstitution couvrait déjà, dans les environs immédiats de Sfax, une superficie de 18.000 hectares, jardins non compris. C'est en partie à Si El Hadj Mohammed Etrriki (1) que l'on doit les admirables olivettes qui ne font qu'embellir et qui servirent de modèles à toutes celles qui, depuis lors, ont été créées dans la région.

(1) De M. Paul Bourde, rapport à M. Rouvier, ouvr. cit. : "Vers 1850, quelques homuies, parmi lesquels on cite Si El Hadj Mohammed Ettriki, encore vivant aujourd'hui, ayant observé avec soin tout ce qui avait été fait jusque-là, remarquèrent quelles commodités la symétrie parfaite donne pour la culture et combien les

Sfax est le paradis de l'olivier. C'est à Sfax qu'il atteint le plus de beauté et de vitalité, qu'il donne le plus de fruits; c'est à Sfax que les indigènes sont le plus aptes à le cultiver (1). Les environs de la ville sont un véritable océan d'oliviers dont l'aspect prospère, l'entretien soigné, frappe les visiteurs d'admiration.

Aussi Sfax prospère-t-elle. Une jolie ville européenne a surgi entre la mer et la cité indigène; nos compatriotes ont fait preuve de beaucoup de goût; certains monuments, presque toutes les maisons particulières ont un cacliet d'élégance très caractéristique. Les Sfaxis ont certainement du penchant pour le beau et l'esthétique ne cesse de les guider; ils ont édifié une fort gentillette petite ville, qui grandit sans cesse et qui doit à eux, et non pas à la nature, d'être réputée pour sa grâce. Les affaires ne chôment pas ; la vie est active. A Sfax, on travaille, on lit et l'on pense. Un journal, la Dépêche sfaxienne, est né. Une librairie, toujours munie des plus récentes productions littéraires, scientifiques ou philosophiques, est fort achalandée.

L^ port est très fréquenté; des navires de toutes na-

arbres largement espacés devenaient plus beaux et produisaient plus de fruits que ceux qui sont serrés. Ils inaugurèrent ces belles plantations par lignes espacées de plus de 24 mètres, etc. (Paul Bourde.)

(1) Les Européens se sont très volontiers accoutumés au contrat indigène, dit contrat de tn'iharca; c'est un bail à coniplant qui réserve une part de la propriété (la moitié généralement) à l'ouvrier (m'hrarci) qui a défriché, planté et cultivé pendant les dix ou douze premières années. « Il y a là, dit M. R. Rey, un excellent moyen de sédentarisation, de démembrement de la tribu et de constitution de la propriété individuelle. » (Rey. Voyage d'Etudes en Tunisie. 1900, Paris, Cli. Delagrave.)

Voir également X. Minangoin, L'Olivier en Tunisie (Tunis, Imprimerie rapide, 1901) et La Culture de l'Olivier dans le centre de la Tunisie (Ibid., 1900).

Voir, au sujet des impôts qui frappent les oléiculteurs : Le Kanoun des Oliviers (Dépêche Tunisienne, 2 décembre 1903).

288 SOUVIiMUS DE TUNISIE Kï d'aI.GÉRIE

tionalités viennent chercher à Sfax les centaines de milliers de tonnes de phosphates annuellement extraits à Metlaoui (près Gafsa). Autour de la ville, de superbes jardins recèlent de la vigne, beaucoup d'amandiers, des figuiers, des pistachiers, des caroubiers, des abricotiers, des pêchers, des jjruniers, des grenadiers, des cognassiers, des pommiers, des poiriers, des néfliers du Japon. On y cultive le fenouil, la coriandre, le cumin, la rose, l'églantine, la fleur d'oranger, le jasmin et le cassie. Les essences de Sfax sont réputées en Orient.

Au delà des jardins, c'est la forêt d'oliviers. Et sur le trajet même du chemin de fer qui joint Sfax à Gafsa, autre patrie d'oliviers, également patrie de palmiers, on découvre à Maknassi une trentaine de maisons qui, dans un endroit naguère parfaitement désert, ont poussé comme des champignons. Des colons patients sont venus créer des olivettes dans ce lieu auquel le passage des locomotives n'enlève pas tout à fait l'aspect sauvage. Un village a surgi et, de son compartiment, le voyageur voit, écrit en grosses lettres au-dessus de la porte d'une maison voisine de la gare : Buffet de Maknassi!

Si l'olivier est la foitune du pays de Sfax, c'est aussi une des ressources les plus précieuses de Sousse, dont M. Robert, le vice-président de la municipalité, et mon excellent camarade du 4* tirailleurs, le capitaine Felici, ont bien voulu faire récemment les honneurs, en le documentant avec beaucoup de bonne grâce, au vieil habitué de Sousse que je suis. Je les remercie très vivement.

Sousse, l'Hadrumetum des Romains, capitale de la Byzacène, est encore de nos jours la capitale du centre de la Tunisie, vaste région qui comprend tout le Sahel tunisien et tous les territoires de Kérouan jusqu'à la frontière algérienne, jusqu'aux confins de Tebessa.

SOUVEXIilS DE TUNISIE ET d'.\LGÉRIE 289

Toutes les voies de l'intérieur^ du Nord, de l'Ouest ou du Sud, viennent aboutir à Sousse; par elles sont drainés les produits de contrées éloignées; par le port do Sousse, le plus beau qui soit en eau profonde sur les côtes orientales de la Régence, ces produits sont exportés en Europe.

La ricbesse de Sousse, ricliesse qui se doit développer considérablement, est due en grande partie à la situation géographique exceptionnelle qui fait de cette ville l'intermédiaire entre le Nord et le Sud, le débouché du Centre sur la côte. Dans la partie de territoire c^ui entoure immédiatement Sousse, 4 millions de beaux oliviers produisent annuellement une moyenne de 12 millions de kilogrammes d'huile dont la valeur est de 8 millions de francs; 65G moulins arabes et 210 usines ou moulins perfectionnés, répartis dans les 6-i villages du Sahel, sont utilisés pour la fabrication de l'huile.

La production des céréales (blé, orge et avoine) est également fort importante. Elle s'est élevée, en 1903, à 20.000 tonnes de blé, 50.000 tonnes d'orge et à 5.000 tonnes d'avoine; 10.000 tonnes de blé, 40.000 tonnes d'orge et 3.000 tonnes d'avoine ont été exportées.

Le district sis entre Kérouan et la frontière" algérienne se prête surtout à l'élevage du mouton, du bœuf et du cheval. En 1903, Kérouan a exporté 75.000 moutons et G.OOO bœufs.

Le gouvernement tunisien, qui s'est rendu un compte exact de l'importance de l'élevage pour l'avenir de ce pays, fait des sacrifices importants pour encourager les éleveurs à substituer à la race actuelle des moutons barbarins à grosse queue, une race de moutons à queue fine, car ceux-ci sont très demandés sur nos marchés français et y trouvent aisément acquéreurs. D'autre part, on cherche activement à développer la culture des

Souv. Tunisie. 19

céréales et celle de l'olivier; on étudie, pour se guider, les données que fournit l'histoire de la colonisation romaine, sui-tout en ce qui concerne la reconstitution des olivettes; car l'olivier trouve dans la région de Sousse des terres et des conditions climatériques analogues à celles qui lui valent, à Sfax, de triomplier et d'acquérir, par sa vitalité et à cause de l'étendue de son domaine, sa valeur économique la plus grande.

Signalons, entre Kérouan et l'Algérie, l'existence de nombreux gisements de phosphate, de zinc, de plomb, etc. Une ligne de chemin de fer, prolongeant la voie Sousse-Kérouan, sera bientôt poussée jusqu'à Aïn-Moularès, où l'on a découvert des phosphates; elle desservira toute la région du Centre. Le gouvernement a donné l'assurance formelle que les travaux seraient entrepris à bref délai. Sousse attend avec une vive impatience ce chemin de fer qui transportera, dès le début, des centaines de milliers de tonnes de phosphates destinées à l'exportation, et, avec ces phosphates, des minerais de zinc, de plomb, éléments également précieux pour l'exportation, qui seront extraits des mines situées sur le trajet de la ligne future; puis, beaucoup de produits actuellement abandonnés à cause de leur éloignement du port, feront l'objet d'exploitations et de transports auxquels s'ajouteront ceux des richesses, proches de la frontière, qui, actuellement, s'échappent par l'Algérie.

Outre ce projet, dont la réalisation est d'importance capitale pour le développement économique, si longtemps retardé, de la ville de vSousse, il en est un autre dont les Soussis s'occupent vivement : celui de l'exécution complète de travaux destinés à les alimenter en eau potable; on assure que ces travaux seront bientôt terminés.

Et les colons français ? Ils sont 25 dans le Sahel ;

SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aI.GÉEIE 291

22 cultivent l'olivier, 3 cultivent aussi les céréales et la vigne et font un peu d'élevage; toutes les propriétés sont à\i type de la colonisation moyenne.

Au nord de Sousse, le vaste domaine de l'Enfida (90.000 hectares) appartient à la Société Franco-Africaine. Cette société a créé un vignoble fort important ; elle exploite une partie de son domaine par la mise de terres en location; elle vend aussi des lots de moyenne et de petite colonisation ; si mes renseignements sont exacts, la plupart de ces lots ont été acquis jusqu'à ce jour par des personnes ayant fait partie du personnel français de la société.

Dans la région de Kérouan, deux importantes exploitations agricoles (élevages et céréales); à Aïn-Kabi, où les sources sont abondantes, un centre créé par le gouvernement (dix-sept colons y sont installés); deux colons à Sbeitla, un à Kasserine. Et c'est tout. Quelqu'un me disait : « Entre Kérouan et la frontière algérienne, la colonisation n'aura de chances de réussir qu'autant qu'elle sera grande ou moyenne. »

En somme, dans le Sud et dans le Centre, comme^ dans le Nord, où l'on rencontre tant de grands domaines riches et prospères, des tentatives encourageantes de grands et de moyens colons, mais pas de petite colonisation.

L'Œuvre Saurin.

Malgré le nombre très restreint des petits colons en Tunisie, il n'est cependant pas tout à fait exact de dire que la petite colonisation n'y existe absolument pas. Une tentative très intéressante, et qui a donné des résultats appréciables, a été faite par un ancien professeur du Ivcée de Tunis, M. Jules Saurin. Très tenace,

29i sorvKMUs j)k timsik kt ]/ai,(.éuip:

très énergique, M. Sam in a entrepris un véritable aposlolat; il est parvenu, en multipliant dans la colonie et dans la métropole publications (1) et conférences, à attirer et à fixer au sol des familles françaises.

La Société des Fermes françaises de Tunisie (Jules Saurin et C", 14, rue de Grèce, Tunis), que. l'on me permettra de désigner sous le nom d'Œuvre Saurin, a pour objet l'achat de grands domaines qu'elle morcelle en exploitations de cinquante à cent hectares confiées à des métayers fiançais. Ces fermes sont groupées dans un endroit soigneusement choisi, destiné à devenir le centre de la région. La société a été fondée en LSDîj ; son domaine comprenait alors 450 hectares; il est aujourd'hui de 2.810 environ, dont 2.G0O labourables, répartis en trois groupes principaux : — celui de Saint - Cyprien, à 18 kilomètres de Tunis, sur la grande route du Kef . 1.000 hectares, dont 9'iO labourables, 10 fermes en exploitation, 94 hectares de vigne. M. Saurin y a commencé ]a création de petites fermes pour la culture maraîchère, afin d'utiliser la nappe d'eau douce, très abondante dans certaines parties. Le centre se trouve à un croisement de routes important; une poste-école, une chapelle y ont été bâtis; — le centre de Munchar, situé à 12 kilomètres des deux stations de Béja et Oued- Zargua, auxquelles il est relié par une route empierrée.

(1) Jules Saurin, Manuel de VEmigrant en Tuiihie (Paris, Augustin Challamel, 21« mille). — L\-ivenir de l'Afrique du JS'orrf (Ibid.) — Le ijeupJrmeut de la Tunisie jmr les Français (Tunis, Inip. Rapide). — La ConMitution de la propriété et les Contrats de culture indigènes (Paris et Nancy, Berger-Lcvrault), etc.. etc.

Voir également diverses brocluiros traitant de la Société des Fermes françaises de Tunisie.

M. Saurin ne considère pas le métayage comme le seul procédé à employer. 11 estime que le but est le morcellement du sol en faveur des Français et qu'on y peut atteindre par divers procédés : enzel, location avec promesse de vente, fermage, exploitation directe par maître-valets, vente pure et simple. Il compte augmenter le nombre des maître-valets de la société.

1.000 liectares environ, dont 470 en voie d'immatriculation. Les terres y sont, paraît-il, fort riches, et l'on y a obtenu plusieurs fois 22 quintaux de blé, 25 quintaux d'avoine à l'hectare. Une canalisation de 2 kil. 500 amène, devant les fermes, les eaux des sources qui se trouvent sur les hauteurs. L'Etat doit construire prochainement la poste-école; — le centre de Guermanez, à 35 kilomètres de Béja et à 20 de Munchar, situé, je crois, sur le tracé de la voie ferrée projetée de Béja à Mateur. 5 à 600 hectares en voie d'immatriculation.

La société possède encore quel(|ues petits domaines, dont celui de Dupleix, à la Manouba, près Tunis,

Le gérant-fondateur, M. Saurin, colon en Tunisie depuis quinze ans, a été amené, par son expérience personnelle, à appliquer en Tunisie le contrat de métayage en vigueur dans les deux tiers de la France. Les frais généraux de la société sont peu élevés, car le travail et le matériel sont fournis par le métayer; il n'est donc pas de risque, comme dans beaucoup d'entreprises agri(,'oles, d'être écrasé par les dépenses annuelles. Le métayer, retirant du sol les trois quarts des produits nécessaires à son alimentation, exécutant luimême avec ses enfants ou avec quelques indigènes ses travaux de culture, est assuré du succès, s'il est économe et laborieux. Le gérant s'applique à recruter de bons métayers; il se rend lui-même en France auprès des candidats pour les voir au milieu de leurs exploitations et pour choisir les meilleurs. Déjà un certain nombre de métayers sont devenus propriétaires de lots dont l'étendue varie de 30 à 70 hectares.

Quelles sont les conditions exigées du métayer ?

La société ne confie ses métairies qu'à des cultivateurs de profession, n'ayant jamais quitté la campagne, conduisant eux-mêmes la charrue et la charrette et exé-

294 SOUVENIRS DK TUNISIE ET d'aLGÉRIE

entant tous les travaux des champs. Ils doivent fournir les pièces suivantes : carte d'électeur très récente ou casier judiciaire; extrait du livret de famille ou certificat du maire indiquant l'âge des membres de la famille; certificat de médecin attestant un bon état de santé; certificat de notaire attestant les avances dont le candidat peut disposer ; indication des places et situations occupées depuis quinze ans, avec références à l'appui.

Le métayer doit disposer de 1.000 à 3.000 francs en espèces. Il lui faut acheter son matériel agricole et avoir les avances nécessaires pour vivre pendant un an (1).

Les paresseux, les ivrognes, les prodigues, les inconstants, dit M. Saurin, ne réussiront pas plus en Tunisie qu'en France; ils sont condamnés à un échec certain. Ne doivent coloniser que les cultivateurs laborieux^ économes, courageux et yersévérants; ceux-ci peuvent venir sans crainte : ils ont en Tunisie un avenir meilleur que dans la mère patrie (2).

Les conditions générales du contrat sont les suivantes : la société fournit le sol, les bâtiments, les ani-

(1) Le matériel agricole comprend : une grosse charrue (120 à 200 francs), deux petites charrues de 2-5 francs, une charrefte (300 francs), une moissonneuse-lieuse rxu'il peut payer sur trois récoltes et qui permet au métayer de moissonner seul 50 ou 60 hectares de céréales. Les avances nécessaires pour vivre pendant un an varient de 600 à 1.200 francs, suivant les goûts et la manière de vivre des familles. Enfin, le métayer devra payer ses ouvriers auxiliaires (un ou deux indigènes payés 1 fr. 20 par jour, sans nourriture).

(2) Les avantages que la Tunisie offre au colon sont, selon M. Saurin : la facilité de devenir propriétaire à cause du prix peu élevé de la terre (150 à 250 francs l'hectare de bonne terre) et, de fait, plusieurs métayers, leur bail arrivé à expiration, se sont établis sur des terres achetées par eux sur leurs économies de métayers: la possibilité de cidtivcr de j^lus grandes étendues qu'en France, de faire de la jiolyeidture (vignes, céréales, fourrages) ; le bon vxarehé de la main-d'a^nrrc et de la vie (les impôts indirects sont assez faibles; il n'existe pas d'impùt direct sur le sol).

maux de travail et de rente, la batteuse à vapeur poulies céréales. Le métayer fournit le petit matériel agricole et tout le travail nécessaire.

Le partage des produits se fait ainsi : le métayer a seul droit aux produits du jardin, de la basse-cour, d'une vache laitière, le tout pour l'alimentation de sa famille et de ses domestiques ; tous les autres produits sont partagés par moitié.

En ce qui concerne la vigne, la Société paie des indemnités de culture au métayer aussi longtemps que la vigne n'a pas poussé sa troisième feuille; le labour à 0 m. 25 lui est payé 12 francs à l'bectare; le labour léger, 9 francs, etc. Le métayer est tenu d'apporter ses raisins à la cave commune, outillée suivant les perfectionnements les plus récents. Il paie un droit de vinification de 0 fr. 50 par 100 kilogrammes de raisins. Les achats d'engrais, de soufre, les frais de gardiennage sont payés par moitié.

La société garantit au métayer un minimum de produits qui assure son existence durant les années les plus calamiteuses; cette garantie varie de 1.000 à 2.000 francs par an suivant l'étendue de la ferme confiée au cultivateur.

La durée du bail est de trois, six ou neuf ans. Les fermes données en métayage sont de contenances diverses : — fermes pour la culture maraîchère et pour celle des primeurs, de 2 à 8 hectares avec 1 ou 2 hectares irrigables; — fermes de 50 hectares, avec 10 ou 20 hectares en vignes établies sur défoncement à -la vapeur; — fermes de 100 à 200 hectares pour la culture des céréales et des fourrages.

La société admet le métayage d'essai. Elle offre, en échange de cinq journées de travail par semaine, la nourriture et le logement au cultivateur sérieux et muni

29G sorvE.Miis ni; tinisie et d'al(;érie

(le bonnes références qui, avant de prendre une ferme en métayaf^e, désire passer quelque temps en Tunisie et se rendre compte, de visu, des conditions de l'existence d'un colon ou d'un colon-métayer dans la colonie. La société déclare encore qu'elle consent à confier à un tel cultivateur, pendant une année, une ferme à titre d'essai. Au bout de ce temps, s'il ne veut pas demeurer dans le pays, son matériel lui est racheté au prix de facture, diminué de 10 à 20 p. 100 à cause de l'usure, et, pour qu'il puisse étudier le pays sans courir aucun risque, la société lui garantit un minimum de produits bruts dont l'importance varie selon l'étendue de la ferme.

Je ne m'arrête point à la question, d'ailleurs fort importante, des relations entre la société et les capitalistes de France; je note toutefois cette particularité qu'un capitaliste, désireux de créer un hameau ou un village auquel son nom serait donné, peut fournir à la société les sommes nécessaires pour acheter et mettre en valeur un grand domaine qu'il échangera contre des actions ou contre des obligations hypothécaires en prenant, dans ce dernier cas, hypothèque sur un domaine immatriculé à la conservation de la propriété foncière.

Bien entendu, M. Saurin fournit volontiers tous les renseignements, qu'ils peuvent souhaiter d'avoir, aux capitalistes, aux candidats métayers et même aux simples touristes, désireux de connaître les choses de Tunisie. Des publications sont envoyées gratuitement (1) à qui en fait la demande et, à les lire, il me semble vraiment que rien n'est omis de ce qu'il est nécessaire de savoir sur l'entreprise. Les futurs colons trouvent dans ces brochures tous les éléments suffisants pour se faire

(1) Ainsi, le ^lanucl de Vémigrant en Tunisie, déjà cité p. -02.

une opinion. Si les avantages sont prônés, les inconvénients n'y sont pas celés; on y signale la chaleur des étés, pernicieuse aux délicats et aussi aux grands buveurs, et on y indique les causes, particulières à la Tunisie, des aléas de la culture ; si le colon ne craint pas pour les céréales les gelées du printemps comme le cultivateur de France, s'il ne les appréhende que fort peu pour la vigne elle-même, par contre, la sécheresse est quelquefois redoutable.

Des indications sur le prix des denrées, la durée du voyage (1) sont également insérées dans ces brochures.

La société, fondée en 1899 au capital de 2-38.000 francs, est aujourd'hui au capital de 800.000. Quarante-cinq familles sont venues sur ses terres; vingtdeux occupent encore ses fermes, quinze se sont établies sur des terres voisines dont elles sont devenues propriétaires. Durant les premières années, la société, bien qu'elle fût dans la période d'établissement, a toujours servi à ses actionnaires un dividende de 3 p. 100; pour l'exercice en cours (190-3), elle compte pouvoir donner 4 p. 100 et peut-être 5 p. 100. « Il ne m'appartient pas, me disait M. Saurin, de faire l'éloge de notre entreprise ; ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'elle repose sur des bases tout à fait sérieuses. »

J'ai entendu soutenir cette idée que l'Etat devrait, par le procédé Saurin, essayer d'attirer des métayers destinés à devenir de petits propriétaires. Malgré la vigilance et le dévouement de ses fonctionnaires, je me demande si l'Etat tunisien ou l'Etat français — ou tout autre Etat d'ailleurs — est capable de mener à bien une entreprise quelconque de colonisation, et si l'initia-

(1) l'ne réduction de -50 p. 100 sur les chemins de fer de France et de 30 p. 100 sur les paquebots est accordée par la Direction de l'Agriculture aux émigrants justifiant qu'ils ont trouvé un emploi en Tunisie.

tive privée efficacement secondée ne reste pas le procédé de choix. Kii tout cas, je suis convaincu que, pour le moment, tout refi'ort de l'Etat doit, dans Vintérêt fiançais, porter sur le développement des oeuvres consacrées à la petite colonisation plutôt que sur des créations Jiouvelles de grands et de moyens domaines. // fmit aller dans la voie Satiiin.

Les résultats obtenus par VŒiivre Saurin sont très remarquables; elle a réussi à réserver à des Français sans fortune un peu de la conquête du sol. En Tunisie, je n'ai entendu de cette société que des éloges, si je fais abstraction d'une critique formulée par quelques aigris et qui m'a confondu d'étonnement.

« Pourquoi, disaient ces gens difficiles, vanter autant l'entreprise de Saurin ; ne lui profite-t-elle pas ainsi qu'à tous les actionnaires ? Ce n'est pas là de la philantliropie véritable (1). »

Cette objection est véritablement stupéfiante. Depuis quand coionise-t-on dans le dessein de perdre de l'argent ? Dénoncer la prospérité de la société^, c'est faire son éloge. Si le but de toute société est de sauvegarder et de développer les intérêts des actionnaires, l'œuvre Saurin, par son souci d'attirer en Tunisie le plus possible de Français pauvres pour leur donner l'aisance, est imprégnée d'un sentiment de patriotisme bon teint, qui doit ne lui valoir que du respect et ne lui attirer que des encouragements.

Que M. Saurin et ses émules, s'il s'en présente, parviennent à fixer beaucoup de nos compatriotes au sol de la lîégence, qu'ils nous fassent une Tunisie aussi

(1) Signalons qu'aucune action n'a été attribuée au gérant, M. Saurin, pour son concours personnel. M. Saurin a juré de ne prendre de repos qu'après avoir fondé cent fermes françaises. Il faut nicirr M. Sauriu.

française que possible, et nous ne leur marclianderons pas notre admiration, eussent-ils gagné des millions.

Je souhaite à la Société des Fermes françaises de Tunisie de prendre une extension extrêmement considérable et j'exprime le vœu que le groupe le plus important de ses fermes (qui devra, en bonne justice, porter le nom de Saurinville) devienne un grand centre de production et de rayonnement français.

La tentative de M. Saurin est d'autant plus intéressante qu'elle est, je crois, isolée. Si, ce qui me paraît quelque peu douteux, les Tunisiens désirent réellement et sincèrement créer la petite colonisation, c'est par des sociétés de colonisation analogues à celle des Termes françaises qu'ils y parviendront.

Ou a critiqué les contrats de métayage en prétendant qu'ils provoquent la venue en Tunisie de métayers et non pas de colons. L'œuvre Saurin nous démontre que ces métaj'ers, paysans français qui aiment la terre, finissent par devenir propriétaires. On objecte qu'une société égoïste pourrait, à l'échéance d'uu bail de trop courte durée, reprendre possession du sol, en bénéficiant des améliorations dues au métayer qui ne retirerait pas, en pareil cas, un prix suffisant de ses efforts. Il est clair que les contrats doivent être rédigés de sorte telle que les petits colons trouvent dans la combinaison qui leur est proposée des garanties suffisantes. On peut indéfiniment critiquer; le plus critiquable en l'espèce, c'est le néant. Or, je crois hien que ce néant ne déplaît point à tous.

Contrat de métayage, contrat de complant, sans doute en principe plus avantageux pour les non-possédants que le contrat de métayage, peu nous importo. Il ne faut point se borner à discuter de façon théorique, mais au plus tôt passer à la pratique, agir. Encore une fois l'œuvre Saurin est d'un exemple heureux et susceptible,

300 SOIVKVIIIS DE TLXISIE KT 1)"aI/;ÉRIE

SI Von cent véritahleiivent ûxer dvs paysans de Fiance en Tunisie, de devenir le point de départ d'entreprises identiques ou d'en susciter de semblables (1). Beaucoup d'anciens soldats et surtout d'anciens sous-officiers doivent être mis à même, par des moyens appropriés, de devenir propriétaires dans la Régence. Ils grossiront le

(1) Signalons qno lu Direction de l'Agriculture a récemment acheté, clans les environs de Tunis, quelques hectares destinés à être divisés en petits lots pour les ouvriers agricoles. Pourquoi, demande M. de Curnières, dans tous les centres, parmi les lots de dix à cent hectares, ne laisserait-on pas quelques parcelles do faible contcnauco où les contreniaitrcs, chefs do culture, maîtresvalets, etc., employés sur les terres voisines, auraient la possibilité de se créer peu à peu un morceau de vigne? M. de Carnières préconise aussi la création, à proximité des centres français, de centres indigènes qui fourniraient aux premiers une main-d'œuvre destinée à remplacer la main-d'œuvre italienne.

On s'occupe aussi de la création d'une colonisation ouvrière. En règle générale, pour les entreprises par adjudication de travaux de l'Etat ou des Municipalités, on a réussi à avantager les Français et les ouvriers français. La Direction de l'Agriculture a alloué aux entrepreneurs de certains chantiers une prime d'un franc par jour et par ouvrier français. Cette prime, dit M. de Carnières, n'est ni assez forte, ni assez stable pour attirer la main-d'œuvre française.

On parle d'attirer beaucoup d'ouvriers de France et de leur faciliter les moyens de devenir propriétaires : << Dans ce pays, où la terre est encore d'un prix peu élevé, l'ouvrier français, pourvu que ses salaires soient raisonnables, réalisera bien vite le rêve de tous nos compatriotes : il deviendra propriétaire du sol. Dès lors, il sera (ixé à tout jamais dans la colonie. S'il plante chaque année quelques pieds de vigne, il arrivera presque sans frais à se constituer une ressource appréciable, une sorte de retraite pour la vieillesse. La plantation de la vigne nous paraît être, en dehors de la culture maraîchère qui exige des spécialistes, la forme la meilleure, la plus pratique de la colonisation, à la condition toutefois que le planteur exerce un métier qui le fasse vivre, à la condition aussi que le gouvernement mette à la disposition des ouvriers, à un prix modéré, de petits lots de terre dans le voisinage des centres. Alors on verrait, comme jadis dans lé Midi de la France, des villages dont tous les habitants, quelle que fût leur profession, posséderaient un peu de vigne et jouiraient de ce large bien-être qui, avant le phylloxéra, régnait dans nos départements vinicoles. » (Tunis. Conf. consult.)

Il est superflu d'insister sur les conditions qui font lointaine la réalisation de ce rêve d'or; la plus importante est le manque d'ouvriers français...

SOUVEXIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 304

noyau des petits colons, paysans français pour la plupart, dont la présence nous est indis'pensahle pour faire une Tunisie française.

Diverses personnalités peuvent contribuer puissamment à la réussite de ce projet cher aux Français. Qu'on me permette de citer un homme fort aimé à Tunis, fort influent, M. Lecore-Carpentier, écrivain de talent, dont l'expérience des choses algériennes est quasi incomparable et dont les avis quotidiens, qui portent la marque d'un sens droit et pratique, sont indispensables pour la défense et pour le développement des intérêts français. Il est tout natui-el aussi de citer le président de la Chambre d'agriculture, M. de Carnières. Colon tenace et heurevix, travailleur infatigable, au style clair et à la parole élégante et concise, M. de Carnières est le leader de la colonie française, pour laquelle il se dépense sans compter; caractère entier, il a des amis fidèles et des détracteurs passionnés auxquels il croit de son devoir de fournir de temps à autre l'occasion parfois légitime de l'attaquer violemment. En dépit de ceux-ci, la colonie française l'aime, elle écoute volontiers ses conseils, car elle le sait d'une probité que nul n'a jamais suspectée, ardent, habile et fertile en idées, entièrement dévoué et de la façon la plus désintéressée aux intérêts de ses compatriotes, par-dessus tout Français dans l'âme. Il peut beaucoup.

Eesterait à préciser si l'action de ces personnalités et d<i beaucoup d'autres, également acquises à la cause de la petite colonisation, répondrait réellement aux désirs des colons qui s'accommodent fort bien, sans qu'il soit juste de les en blâmer, de leurs métayers italiens, mais dont l'intérêt, toutefois, ne me paraît pas être, au moins dans certaines régions, de travailler au développement de la grande et de la moyenne colonisation et.

302 SorVKMKS 1)K TIXISIK KT d"aLGÉR1E

partant, d'augmenter indéfiniment le nombre de leurs

concurrents.

Le question italienne.

Dans la Régence, l'Italien peut vivre sans capitaux, le Français pas. Ce fait explic^ue que la population de la Tunisie compte 26 ou 27.000 Français (24.201 au 15 décembre 1901) et près do 100.000 Italiens.'' Parmi ces derniers, il n'est que relativement peu de grands er de moyens colons; le roi de la colonisation italienne, et même, à mon sens, de la colonisation sans plus, c'est lo Sicilien.

Rude, fruste, animalier encore, le Sicilien, merveilleux spécimen de l'énergie humaine, vaincu par la misère, a fui le sol natal; il n'y pouvait gagner les trente sous qui lui sont quotidiennement nécessaires pour subvenir aux besoins de sa famille et aux siens. Pour le Sicilien, pour le Pantellarien, la Tunisie est une sorte de terre promise. Il yeut y vivre! A ce sauvage, de sobriété proverbiale, travailleur infatigable par le froid ou par les âpres journées de sirocco, vivant de plantes, d'Iierbe, d'escargots, de rien, l'avenir sourit, car, malgré qu'il ne possède ni argent, ni terre, ni quoi que ce soit, il a ses deux bras, il est économe et robuste, il est patient; ses mœurs sont grossières, mais simples et honnêtes; l'amour du travail, la passion d'acquérir le tiennent. Malgré tous les obstacles qu'il rencontrera, l'avenir est à lui, comme il est à tous les miséreux. La misère est la grande école de l'énergie, la condition souvent indispensable du triomphe; les miséreux peuvent se consoler du luxe des riches et des triomphateurs du jour en leur criant : « Demain est à moi. Hodic tibi, cros vilhi. »

Quand des domaines se seront fragmentés, quand, par

SOUA'EN'IRS DE ÏUXISIE ET d'.VLGÉRIE 303

la force des choses, des fils de colons, riches, partant moins ardents au travail, moins emplis de la foi colonisatrice que leurs pères, auront laissé péricliter les grandes entreprises, sur les débris, sur les ruines, qui viendra et qui vaincra, sinon cette fourmi sicilienne, qui déjà, tenace, obstinée, se glisse partout, partout recherchée parce qu'elle est indispensable, s'infiltre dans les interstices, s'accroche au sol dont elle finit çà et là par acquérir un bout.

Niaiseries, dira-t-on, sornettes que cela; ils ne possèdent pas ou possèdent si peu que rien.

Sans doute l'invasion pacifique qu'ils font de la Régence comptera dans leurs rangs bien des victimes; des familles seront sacrifiées; que des crises agricoles ou industrielles surviennent, les voilà affamés en grand nombre (et c'est là, à mon sens, un véritable péril sicilien). Sans doute ; mais si des légions disparaissent, l'armée n'en continuera pas moins sa marche victorieuse. Ils nont pas; et parce qu'ils n'ont pas, courageux et économes comme ils le sont, ils auront. Avec les qualités dont il dispose, le Sicilien ne peut pas ne pas réussir. Les deux éléments dont le développement me paraît être le plus assuré dans la Régence sont l'élément Israélite (tunisien) et, pour l'agriculture, l'élément sicilien.

Si ma mémoire ne m'abuse pas, le grand journal de Tunis, la Dépêche, écrivait un jour : « Ils (les Siciliens) débarquent sans un sou; tous, au bout de quelques semaines, ont économisé suffisamment pour acheter un couteau et parfois un fusil. » Reprenons la formule et disons : « Les Siciliens arrivent eoi Tunisie sans posséder quoi que ce soit, sans avoir le moindre argent pour acheter du pain; ils travaillent avec acharnement; leurs enfants et leurs petits-enfants achèteront une part considérable du sol de la Régence. »

.'{04 SOI VKMKS ])K TUNISIK ET d'aIXJÉRIP:

Demandez à nos colons ce que valent les Siciliens : 0 — Voyez, me disait M. de Fontbiune dans le train qui nous menait de Crété ville à Tunis, voyez ce Sicilien qui, sur la route, conduit une voiture pleine de charbon. Son père, que j'ai connu, était plus pauvre que Job; mais il a travaillé, peiné, économisé; aujourd'hui l'i fils possède des animaux pour une valeur de plusieurs milliers de francs et ses affaires marchent fort bien.

— Mes Siciliens, contait un autre colon, travaillent sur mes terres comme il n'est point possible d'imaginer que des êtres humains puissent travailler, La nuit venue, au clair de lune, ils soignent, sur un lopin de terre qu'ils ont pu acheter à force d'économiser, un peu de vigne qu'ils y ont plantée.

— J'ai vu ce matin, déclarait un troisième, quatre Siciliens s'attaquer, au lever du soleil, à un énorme bloc de pierre qui semblait devoir résister plusieurs jours à leurs efforts. Ce soir, le bloc de pierre avait disparu; mes Siciliens s'étaient acharnés à leur tâche, malgré une chaleur torride. Ils ne se sont reposés que quelques instants : le temps de manger un morceau de pain et quelques oignons. »

C'est par milliers que l'on peut citer des faits semblables.

A cause de leur nombre, en raison de leur grande valeur, les Siciliens ne sont pas sans causer de sérieuses préoccupations à quiconque a souci de l'avenir des Français en Tunisie.

Les optimistes font remarquer que la main-d'œuvre sicilienne, main-d'œuvre excellente et qui s'obtient à vil prix, a seule permis la création rapide des domaines et des centres français. La chose est exacte; ils ajoutent que les colons ne peuvent se passer d'elle (1), et, en

(1) In colon français disait : « Si nous n'avions pas l'ouvrier

bien des cas, ceci est vrai encore ; enfin, ils affirment que, close l'ère des grandes entreprises, l'immigration italienne cessera d'elle-même, que, partant, tout est pour le mieux. Mais quand cesseront ces grands travaux dont beaucoup ne sont encore qu'à l'état de projets? A cette époque lointaine, quel seia le nombre des Italiens établis dans la Eégence? Rien ne prouve que la main-d'œuvre, qui tend à devenir non pas moins obère, mais au contraire plus cbère dans la colonie, ne suffise pas fort longtemps encore à faire vivre une forte proportion de ces émigrants dont beaucoup, nous en sommes convaincu, seront tôt ou tard des possédants (1).

A considérer leur propre intérêt, il paraît évident que les Siciliens viennent trop nombreux dans la Régence (6.123 en 1902 d'après la Dépêche tunisienne et d'après le Proiîieneur) (2), et le journal VUnione^ si

sicilien, nous n'aurions plus qu'à plier bagages, » (Docteur A. C'attan.) V. A. Cattan. Notes sur la cnlonisation (Tunis, Imprimerie rapide, 1903).

(1) Tout le monde ne pense pas ainsi. A preuve, ce passage que j'extrais d'une lettre que m'a adressée l'un des membres les plus éminents de la colonie et dont les Tunisiens n'auront pas grand mérite à deviner de quelle encre elle est écrite :

(( ...Il n'y a pas de place pour le colon français là oîi s'établit le Sicilien qui, ayant peu de besoins, peut produire et vendre à bon marché.

(( Je ne crois pas que la colonisation sicilienne prospère beaucoup ; elle plante surtout la vigne, mais la plante généralement mal dans des terrains mauvais ou médiocres achetés à enzel très cher. Les rendements seront faibles. Les Siciliens végéteront, mais, malgré leur économie, je ne crois pas qu'ils arrivent à l'aisance. Le commerce local n'a rien à gagner à leur présence.

« C'est une colonisation pauvre et qui restera pauvre. Beaucoup de Siciliens ont emprunté sur leur terre et ne peuvent payer ni intérêts, ni capital. Ils seront forcément exécutés un jour ou l'autre par les prêteurs. Mais il en restera toujours trop.

« En ce qui concerne la main-d'œuvre, le Sicilien fait au Français une concurrence que celui-ci ne pont supporter ; il travaille à trop bon marché. Aussi, les ouvriers français sont-ils peu nombreux en Tunisie et leur iiombre n'augmente-t-il guère. Même à prix égal, certains fonctionnaires et certains entrepreneurs préfèrent le Sicilien, qui est plus souple... ».

(2) D'autre part, en 1902, 2.620 sont venus en Algérie. Souv. Tunisie. iO

."iUG souvEXiiis D1-: tlxisif. ï:t d'au.érie

piofondémeut et habilement dévoué à ses compatriotes, se défend d'encourager cet exode inconsidéré.

Il est indubitable que l'invasion sicilienne est un obstacle sérieux à l'action française; pour parer au danger, diverses mesures ont été proposées.

L'une d'elles, dont la conception est, je crois, du très distingué président de la Chambre d'agriculture de Tunis, M. de Camières, consisterait à obliger tous les immigrants, sans distinction de nationalité (1). à prouver qu'ils savent lire, écrire, et à justifier de m.oyens d'existence ou d'un engagement de travail, avant que d'être autorisés à habiter la Régence. On interdirait ainsi à la plupart des Siciliens, presque tous analphabètes et dépourvus d'argent et d'engagement, l'accès du sol tunisien, et ce, sans gêner les Français, qui généralement ont fréquenté les écoles et ne s'expatrient que sur la promesse d'un emploi assuré. L'idée de M. de Carnières me paraît devoir conduire à des applications susceptibles de régler le débit du courant italien.

On a demandé aussi que fût édictée une loi fixant le minimum de salaire exigible pour chaque corps de métier et par tous les ouvriers, quelle que soit leur nationalité. Il adviendrait alors que bien des colons se croiraient tenus, en conscience, de n'embaucher que des compatriotes. Mais, à peine de nous être inutile, la mesure, afin de permettre aux Français de vivre, entraînerait une augmentation des prix de salaire, une cherté plus grande de la main-d'œuvre. Ce serait atteindre la moyenne colonisation, dont le succès nous est si cher. Ici encore les intérêts de la petite colonisation sont directement opposés à ceux de la moyenne et de la grande,

(1) Les traités ne nous permettent pas de mesures d'exception.

Ou conseille à nos colons de n'employer que des Français et on leur reproche parfois de manquer de patriotisme, parce qu'ils usent de la main-d'œuvre italienne. En vérité, les moj-ens colons ne peuvent généralement pas se passer de celle-ci (1). Serait-ce faire preuve d'un ardent patriotisme que se ruiner? Il faut en prendre notre parti, la vérité s'impose : « Tout développement de la grande et de la inoyenne colonisation a inéluctahlement pour corollaire le développement du métayage par les Siciliens et Vextension intensive de ViTninigration sicilienne. »

Le seul remède, remède héroïque, me parait être le suivant : Protéger et aider le plus possible les colons déjà installés ou en passe de s'installer, mais n'appeler pour le moment d'autres nouveaux colons que des petits colons; consacrer toutes les ressources à des œuvres genre Saurin, de façon à fixer au sol des paysans, d'anciens sous-ofiiciers et d'anciens soldats, des gens sans capitaux ou disposant de capitaux médiocres. C'est vraisemhlablement le seul moyen que nous ayons de jeter des Français sur le sol de la Régence. Peut-être, par d'habiles mesures, ne serait-il pas impossible de faire appel à certains de nos éléments ruraux, l'élément basque par exemple, élément merveilleux dont l'aptitude colonisatrice n'est pas contestée. Les Basques contribuent abondamment à peupler l'Amérique du Sud

Il ne suffit pas de limiter le débit de l'immigration italienne. Quelle conduite devons-nous tenir vis-à-vis des Italiens établis dans la Eégence?

Les persécuter, leur rendre la vie intenable ? Ce serait

(1) Remarquons toutefois que beaucoup de colons, sinon tous, emploient plus ou moins la main-d'œuvre indigène, et que, si nous avions, par une instruction appropriée, dressé l'AraBe à nous aider, nombre de Siciliens pourraient être remplacés avantageusement par des Arabes.

308 sorvExms j)k tuxjsie et d'algéeie

pur coutie-coup frapper nos colons; d'ailleurs, les conventions internationales, tout en reconnaissant notre prépondérance, nous interdisent de traiter autrement les étrangers (|ue nos nationaux; enfin et sui-tout ce serait indigne du rôle tout d'équité et de justice de la France.

De ces vaillants Siciliens, qui nous fournissent une main-d'œuvre excellente, il faut tout d'abord éviter de nous faire des ennemis. Peuvent-ils être tentés de le devenir? J'emprunte à mon confrère le docteur Cattan (1) quelques lignes qui résument admirablement la question.

« La bourgeoisie italienne se trouva subitement

(à la faillite de la politique francophobe) sans appui du côté de la mère patrie. Après un moment de stupeur et de désarroi, elle accepta le fait accompli et se borna à vouloir maintenir les Italiens en un bloc difficile à entamer. Très remuante, très patriote, elle cberclie, en maintenant les institutions italiennes, à maintenir a Vitalianité ». Elle fonde et subventionne un journal et des écoles, érige un hôpital où tous les services médicaux sont gratuits; elle crée des sociétés de toutes sortes à but toujours le même : maintenir leurs concitoyens unis sous le drapeau italien. Les membres de cette bourgeoisie se multiplient, dépensent sans compter, font partie de toutes les sociétés existantes et arrivent à faire illusion sur leur nombre à ceux qui ne regardent les choses que superficiellement. En réalité, si nous examinons quels sont ceux qui forment la partie active de ces multiples sociétés (Société ouvrière, Dante Alighieri. Garibaldiens, Anciens Combattants de l'Indépendance, Militaires en congé, Société de bienfaisance, etc.), nous

(1) Docteur Cattan, ^otcs sur la Colonisation, ouv. cit.

SOUVEXIRS DE TUNISIE ET d' ALGÉRIE 309

trouvons à peine un millier de personnes dirigées par cinquante individualités toujours les mêmes.

» Avant la signature du dernier traité, leurs préférences allaient vers les sociétés purement patriotiques; actuellement c'est vers les institutions économiques que

les Italiens dirigent leurs efforts (1) Connaissant le

dualisme d'intérêts qui existe entre la classe ouvrière et la classe bourgeoise, les Italiens n'hésitent pas à se faire les soutiens résolus de la classe pauvre. Ij'Uniunc (2), en particulier, ne manque pas une occasion pour prendre courtoisement, mais parfois violemment, le parti du prolétariat italien. Il n'est pas jusqu'à cette susceptibilité, parfois exagérée, qu'elle montre, qui ne soit d'une habileté incontestable. Elle cherche, obéissant à un sûr instinct politic^ue, à identifier la cause ouvrière à la cause nationale.

» En dehors de ses nationaux, a-t-elle dit à plusieurs

(1) Le docteur Cattan nous dit encore : (( Une certaine gêne règne (dans la colonie italienne), à cause de la multiplicité des sociétés et du petit nombre de membres agissants. Aussi, VUnionr se fait-elle l'interprète d'un sentiment général en écrivant ces phrases, qui sont un véritable cri d'alarme et de ralliement : « La généralité de notre Colonie, qui contribue à la vie des sociétés, est fatiguée de ce fractionnement, de cette masse de sociétés qui dispersent les forces limitées de notre Colonie. Et comme le nombre des contribuants, des familles indirectement taxées, est limité et toujours composé des mêmes individus, il s'ensuit qu'un sentiment de mauvaise humeur et de gêne se produit chaque fois qu'on fait appel à leur bourse. Ceci n'aurait pas lieu, s'il n'existait que trois ou quatre associations vraim^^nt utiles à la généralité, soit par raison de bimf aisance, de secours nnituds ou de tutelle politique ou commerciale. » Cest donc une véritable (t amputation » que propose VUnione, pour que toutes les forces de la colonie italienne soient dirigées uniquement vers les institutions économiques, seules capables de maintenir efficacement Vitalianité. » (Docteur Cattan, ouv. cit.)

(2) Le journal VUninne, comme ses émules français de Tunis, est admirablement rédigé. Il nous est indispensable d'avoir dans la Régence des journaux français rédigés en langue italienne et en langue arabe. La presse française de Tunis ne pourrait-elle obtenir le concours du Gouvernement pour créer ces organrs et pour assurer leur développement ?

yiO SOrVKXIItS I)K JINISIK ET d'aLGÉRIE

reprises, l'ouvrier italien ne trouve et ne trouvera pas d'appui. C'est pour cela que, pour défendre leurs intérêts économiques, les ouvriers italiens doivent résolument se serrer autour du drapeau national.

» Cette politique a porté ses fruits et l'on voit que. malgré vingt ans d'occupation, le nombre des naturalisations est resté minime. La classe ouvrière italienne, très pauvre, misérable même, vit dans l'ignorance, écrasée sous un énorme labeur, se contentant d'un salaire à peine suf lisant pour lui permettre de ne pas mourir de faim. La majeure partie vit absolument séparée de la bourgeoisie, dans un état d'indifférence absolue envers l'action politico-économique de la bourgeoisie italienne. Ayant quitté la terre natale presque tous sans esprit de retour, les Italiens se trouvent cependant ici presque dans les mêmes conditions sociales qu'en Italie. Dans toutes les circonstances de leur vie^ ils trouvent comme soutien naturel, comme magistrat de l'état civil, comme bienfaiteurs, la bourgeoisie italienne et le consulat d'Italie. Teulent-ils se marier? C'est le consul d'Italie qui les marie; c'est lui qui enregistie les naissances. Malades, veulent-ils se faire soigner ? L'bôpital italien leur ouvre largement ses portes, et ils y trouvent des médecins, des infirmiers de leur nationalité. Dans la misère, ont-ils besoin d'un secours leur permettant d'attendre la fin du chômage ? La Société de bienfaisance italienne leur vient en aide, et ils s'y trouvent en contact avec les membres de cette bourgeoisie italienne, admirable de dévouement et de patriotisme. Enfin quelque contestation s'élève-t-elle entre l'employeur et l'ouvrier italien ? C'est encore le con.sulat d'Italie qui prend la défpuse de ce dernier et assiime les frais du prncè> souvent très long. D'autres institutions, telles que la Société ouvrière (société mutuelle), la Chambre de cojn-

SOUVENIRS DK TUNISIE ET d".AJ>GÉRIE 311

mcrcc, la Coopérative de crédit, la Coopérative de consommation, se sont créées de toutes parts, de façon que l'ouvrier italien se trouve toujours soutenu dans ses intérêts privés par la bourgeoisie italienne.

» Le Français, au contraire, ne lui apparaît trop souvent que sous la forme du patron, avec lequel il est en contradiction d'intérêts ou sous la forme de l'autorité qui punit. Ajoutez à cela des attaques maladroites....^» (D^ Cattan.)

Le tableau du D"" Cattan est dessiné de main de maître; l'exactitude est rigoureuse. La colonie italienne est vu Etat dans VEtat. Sa cohésion est faite de l'union de deux éléments :

Une élite lettrée, italienne avant tout, ardemment patriote et patriote dans le sens le plus strict du mot; c'est dire que l'idée de se rendre maîtresse du terrain en Tunisie, par l'obtention en masse de la naturalisation française, ne l'a pas encore effleurée ;

Une classe pauvre outrageusement illettrée et fruste, sur le compte de la majeure partie de laquelle un consul d'Italie à Tunis, M. Carletti, s'exprimait ainsi (1) : « Une part des défauts des Siciliens transplantés en Tunisie résulte du mauvais gouvernement qui, pendant des siècles, a été le lot de la Sicile. A cette cause doit être attribuée l'ignorance épaisse dans laquelle ils sont, pour la plupart, plongés. Nous ne nous sommes jamais préoccupés de les dégrossir, de les raboter, de les polir. Nous les avons laissés rudes et incultes comme la nature les a faits. »

Par la force des choses, ces vaillants travailleurs

(1) Rapport de M. Carletti, consul d'Italie à Tunis, publié dans le Bulletin (h VEmigratinn, numéro 2 de 1903 (Rome, Imprimerie nationale). — Voir également Eugène Bonhoure, Lr Pcuphmrnt fronçais et l'Emigration italienne en Tunisie. (Paris, Imp. H. Roberge.)

'i\'2 >()i vKMiis Di: ti:njsie kt i)"al(;érik

tendront à se (/('nationaliser; ce sera vraisemblablement à la faron do l)oaiiroup des Espagnols de l'Oranie : ils seront (h' nationalisés dans la mesure où la signification di rotto expression traduit qu'ils seront Tunisiens avant font. Il peut aussi dépendre de nous qu'ils viennent à /ions et ])erdent quasi complètement le sentiment de l'italianité. C'est à empêcher ceci et, au contraire, à inculquer l'amour des compatriotes et du pays natal que tendent tous les efforts de cette Société italienne, profondément dévouée aux siens, toujours guidée par l'instinct de politique souple et avisée qui est une caractéristique de l'âme italienne. L'élite s'efforce de conquérir ces simples, que sont les illettrés, par une bonté vigilante, un souci attentif de leurs intérêts, une aide constante dans toutes les occurrences malheureuses de leur pauvre existence, par des dehors facilement brillants et tapageurs pour exalter la fibre patriotique (1), peut-être par une sorte d'intimidation que crée une atmosphère de vigilance ombrageuse permettant d'imputer à crime l'abandon de la qualité d'Italien.

Les besoins et les droits de la classe pauvre sont l'objet d'une sollicitude incessante qui fait éclore des travaux fort intéressants. Je ne puis passer sous silence, en exprimant le vif regret de n'avoir point le loisir de les analyser, les études (2) d'un jeune avocat italien

(1) A signaler l'existence d'une fanfare italienne dont les nipnibros, aux vêtements quasi militaires, paraissent avoir le don d'ubiquité, de théâtres italiens, etc.. etc.

{2) Voir articles d'Egomet (TJtiionc, juillet, septembre, octobre 1903) et II i)rohlrina sociale dcU'cmigrnzionc in Tunisie: in La CoopcrnzioiK itaJinna (Milano, 8 mars 1902). — Stefano Colosio, L'Applicotion du Code pénal français m Tunisie et la Législation Umisienne relatii'C à la ynrnclieité (Tunis. Imp. Borrel, 1903'». — De l<i peine ilr juorf m Tunisi" au point de vue du droit international (Tunis, Imp. Borrel. 1903). — Femmes musulmanes. Tjâgislation OKvrirrr en Tunisie. Etudes sur V « Unirersitn Popolare » de Tunis, in VUnione. — Sur les commissions rogatoires internationales in Journal des Tribunaux français en Tunisie, etc., etc.

SOUVENIRS DE TUNISIE ET h' ALGÉRIE '-il-i

de Tunis, M. Stefano Colosio, qui réclame avec autant d'habileté que d'énergrie l'application dans la Régence de lois de protection ouvrières, analogues à celles qui existent dans beaucoup de pays d'Europe.

Mais il ne faut pas s'y tromper, les Italiens de Tunisie sont ardemment patriotes, et il m'a paru, en thèse générale, que leurs socialistes étaient adversaires ardents de la dcnntionaJisatioii (1).

A cause du nombre, relativement très restreint, des Français, notre situation est telle en Tunisie que, le voulussions-nous, il ne nous est pas possible de ne pas nous occuper attentivement des étrangers. Avant tout, nous devons impérieusement nous interdire de nous en faire en bloc des ennemis. La xénophobie serait une faute grave, car elle pourrait éloigner de nous, pour un

(1) Des socialistes italiens m'ont dit : a Que nous importe, à nous socialistes, la natiovalité; elle n'a point de valeur à nos yeux. Ce serait renier nos principes que de lui attribuer assez d'importance pour chercher à troquer la nôtre contre une autre. » Il m'a généralement paru que cet argument était moins l'expression d'une conviction profonde qu'une de ces passes auxquelles excellent les Italiens, gens d'escrime habile et brillante. Serré de près par des questions embarrassantes, un socialiste m'a répondu : « La vérité? eh bien! c'est que nous sonunes Italiens avant tout; Italiens nous sommes, Italiens nous voilions rester. »

En réalité, tout ce qui pcvsr, tout ce qui est lettré, dans la colonie italienne, est ardemment "patrioic, tout au moins entièrement dévoué à ritnUanite. — Il y a une nuance entre les deux expressions : le imiriotisinc est fait de dévouement au trône, à la nation; Vitalianité est la recherche plus ou moins consciente du triomphe de la race italienne; de même, notre patriotisme nous porte à nous réjouir d'un succès militaire ou naval, notre gnllicité fait que nous trouvons plaisir à constater le triomphe de la race française au Canada.

Si les gentillesses d'un Italien de Tunisie, son amour i our la France témoigné chaleureusement, vous amenaient à douter de son attachement à la cause italienne, déclarez-lui, ce qui est vrai, que beaucoup de ses compatriotes, parmi les illettrés, se frai\riscra'tinf volontiers, s'ils ne redoutaient le blâme de l'opinion italienne. L'effet produit par vos paroles vous renseignera exactement sur les sentiments de votre interlocuteur. Tous les Italiens des classes intelligentes combattent énergiquoment la naturalisation.

314 SOUVENIRS dp: Tunisie et d'algéeie

temps indéfini, nu clément que nous devrons réserver à notre inûuencc, 'pour drainer ce qu'il a de meilleur et incorporer cette part d'élite selon nos besoins et, dans des proportions telles, qriil n'en résulte pas une déformation de la Colonie française, mais un gain j^our elle. Par la force des choses, des groupes de population aussi voisins l'un de l'autre, aussi semblables l'un à l'autre par les mœurs et par les idées, que ceux que constituent les Français et les Italiens de Tunisie, ne peuvent pas ne pas tendre à s'unir à un moment donné, diffuser l'un dans l'autre. Notre rôle est de régler, de régulariser au mieux de nos intérêts, ce mouvement d'osmose qui, au travers des barrières souvent artificielles, amènera parmi nous des natifs de la Péninsule ou de la Sicile, ou des descendants de ces natifs.

Et je vois le péril italien, non pas là où on le met habituellement, et je ne le crois pas du tout immédiat, ni même prochain, car je le place dans l'envahissement, que pourrait nous valoir un contre-coup d'événements survenus hors des frontières de la Régence, dans l'envahissement de la société française par des étrangers naturalisés en grande quantité. Ce danger n'existe pas pour l'instant. TJUnione veille.

Le procédé brutal de la naturalisation automatique nous serait tout à fait funeste. Remarquons en passant qu'en Algérie, où l'application de la naturalisation automatique a soulevé bien des critiques. Français et étrangers étaient presque à égalité. En Tunisie, il existe actuellement un Français pour quatre (ou cinq) étrangers, et il ne semble pas que, si des modifications se produisent dans les chiffres exprimant la valeur numérique des groupes en présence, ces modifications puissent être, d'ici longtemps, à notre avantage. Le jour viendra où la naturalisation en masse sera la dernière ressource, la dernière défense de l'italianité, le moyen

SOrVEXIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 315

ultime pour les Italiens de conquérir la Régence et d'y triompher. Ce serait alors la faillite de l'œuvre française; au milieu d'habitants légalement Français, les Français de France cesseraient de compter et nous aurions travaillé à faire, non pas une colonie française, quoique de sang très mêlé, comme l'Algérie, mais bien une colonie italienne de tendances, d'habitudes et peutêtre de sentiment.

C'est donc une circonstance très favorable à nos intérêts que la dualité des origines et des intérêts ne fassent de la colonie italienne, en dépit d'assertions intéressées, qu'un bloc artificiellement soudé et qu'un peu d'habileté suffira sans doute à désagréger en partie.

Nous devons hardiment nous faire les protecteurs du Sicilien ou de l'Italien pauvre. Il faut qu'il trouve dans nos écoles d'abord, dans nos hôpitaux, dans nos associations et dans nos sociétés d'assistance, tout ce qu'il était accoutumé d'attendre de ses compatriotes et de son consul ; il est nécessaire qu'il bénéficie de lois protectrices du travail qui, mieux que bien d'autres mesures, réussiront à séparer, selon l'expression énergique du l)"" Cattan, son intérêt économique de l'intérêt patriotique ; chez nous, enfin, il doit trouver justice, équité, bienveillance ; jamais de mépris injustifié ; pas d'avanies imméritées; pas d'insultes; nous devons le considérer comme un futur Français.

Qu'on accorde, d'autre part, aux Français, des avantages matériels et moraux qui rendent très souhaitable la qualité de Français (1) et nous trouverons à notre seuil davantage de candidats à la naturalisation que nous ne souhaitons d'en avoir. Alors nous serons les maîtres de la situation; car ceux auxquels nous juge^

(1) A signaler l'opinion semblable de M. Bonhoure, exprimée in Le Peuplement français, etc., our. cit.

.'M6 SOUVENIRS DE TIMSIE ET d'aI.UÉRIE

ions boji (le conférer le dignus Intrarc seront à nous sans réserve, et parce que nous leur aurons accordé une faveur enviée et surtout parce qu'ils encourront la colère des partisans, qu'il est aisé de prévoir longtemps encore fort nombreux, de l'italianité à tous crins. Les nationaux de fraîche date sont généralement très dévoués à leur nouvelle patrie, car ils ont creusé entre eux et leurs anciens compati icjtos un infranchissable fossé; mais, par une exception parfaitement compréhensible et sur laquelle il est inutile d'insister, il n'en va généralement pas de même des étrangers nationalisés «n masse qui contiiiuont à penser, à sentir ensemble, pour lesquels la naturalisation n'a été qu'une pure formalité, rendue indispensable par les circonstances.

J'ajoute, en passant, qu'il paraît difficilement explicable, en bonne logique, que, dans les colonies où les Français sont fort peu nombreux au regard des étrangers, les premiers ne possèdent pas le droit d'exprimer leur opinion sur la naturalisation des seconds, sinon même d'opposer leur veto à l'admission, qui leur est actuellement imposée, de celles des personnalités qu'ils n'estiment point devoir augmenter la valeur de la colonie française. Tout au moins, les Français devraient-ils être consultés et il serait logique de n'admettre à la naturalisation que ceux des étrangers qui, agréés par l'administration, recueilleraient le pins de suffrages parmi les colons ou parmi les délégués des colons de la région dans laquelle ils sont établis ou veulent s'établir. L'opinion que j'émets à ce sujet et sur laquelle je reviendrai, je l'ai exprimée fort souvent et depuis bien longtemps; elle prévaudra peut-être quelque jour. Pour le moment, elle a contre elle le fait que le nombre des demandes de naturalisation est des plus restreint.

Pour faire éclore beaucoup de candidatures à la naturalisation, pour nous permettre par conséquent de choi-

SOrVEXIRS DE TUNISIE ET d' ALGÉRIE 317

sir nos nouveaux compatriotes et de renforcer le groupe français dans les proportions jugées utiles, il est indispensable que la qualité de Français soit désirable, partant recherchée, et aussi que nous ayons acquis l'affection des étrangers. Le Sicilien est une proie trop tentante pour que nous la laissions échapper. Nous devons doiic nous substituer hardiment et dans la mesure du possible à la colonie italienne dans les œuvres d'instruction, d'éducation, de perfectionnement moral, d'assistance, de prévoyance et de protection (1). Les Siciliens, solidement encadrés par des personnalités très actives d'une colonie italienne, admirablement patriote, sont trop jalousement gardés par elle, pour que nous ne concevions pas, sur la valeur de l'italianité de ces insulaires, des doutes que l'observation justifie. L'œuf est trop soigneusement couvé pour qu'il n'existe point d'incertitudes sur la nature du poussin qui en peut sortir. Au fond, ces Siciliens sont assez indifférents ; leur sol natal ressemble au sol africain; ils ne connaissent pas l'Italie continentale ; leur instruction, nous l'avons dit, est nulle; seulement, comme tous les hommes, ils aiment qui leur fait du bien. Ce n'est point d'ailleurs qu'ils soient capables de beaucoup de reconnaissance ; j'en ai trop soigné pour ne pas avoir remarqué que le moindre fellah, l'indigène des villages per-

(1 ) Du docteur Cattan, ouv. cit. : (( Les conditions du travail en Tunisie sont inférieures à ce qu'elles sont en France, mais supérieures à ce qu'elles sont en Italie: d'où faible courant d'immigration d'ouvriers français, très fort courant d'immigration italienne... Les capitaux français trouA-ent une plus large rémunération en Tunisie qu'en France, les capitaux italiens rapportent moins en Tunisie qu'en Italie ; d'où forte immigration de capitaux français, faible immigration de capitaux italiens... Il est absurde, socialement parlant, do lutter contre une émigration ouvrière étrangère par une émigration capitaliste française. En effet, l'une et l'autre se complètent... Il suffirait que la France, fidèle à ses traditions démocratiques, prît résolument en main l;i défense des intérêts économiques de la classe ouvrière. » (Docteur Cattan.)

'A\H SOI \l.MU^ 1)1. Il MMI. Kl I) \I.(.KKIK

«lus dans hi niontaj^iu-, sont plus fins, mieux élevés, plus enclins à la ^ralinulo (jue ces rustres aux mœurs violentes, (|ui n'ont ni délioalesse, ni manières, du tout la moindre j)olilesse et ne montrent de souplesse <]u'autant (|u'il <'n faut déployer pour se procurer à manger; ils pailent un dialecte lourd; leur puissance de travail est incomparalde, ils ont l'esprit d'économie, ils veulent devenir propriétaires ; ils s'attachent au sol de leur nouvelle patrie; ce seront, ce sont dt-jà des 'funl.sims: ils aiment la Tunisie, ils y ont trouvé ce qui est indispensable à leurs modestes besoins (1); ils sentent obscurément, à peine consciemment, que pour eux, là, se trouvent le foyer et l'avenir.

Xous devons créer des conditions qui permettent une filtration, dans le proupe fiançais, de cet élément d'un<' valeur si considérable à bien des égards et d'ailleurs tr«'s ])erfectible, filtration à débit réglé, c'est-à-dire dont nous soyons les maîtres de suspendre ou de renforcer l'écoulement selon nos besoins.

Le développement de la petite colonisation, une fois <le plus, nous apparaît indispensable, car l'élément fiançais cèrrespondant à l'élément sicilien n'existe pas en Tunisie. Pour l'instant, le croisement demeure impossible; nos paysans de France seraient trop loin encore du Sicilien. Celui-ci est trop bas, l'autre trop haut; tâchons d'élever le premier au niveau du second; instruisons, protégeons, éduquons nos Siciliens; il n'est point possible (lu'ils n'atteignent au point où nous voulons les conduire. Espérons donc en l'avenir; le croisement de l'animal nerveux et souple qu'est le Français, avec cette bête de somme à l'admirable robustesse qu'est le

(1) Du 'loctonr C':ittan, ouv. cité. : « A quelqu'un qui s'étonnait do l'énormité du loyer d'une terre consenti par lui, un paysan sicilien répondait : k Pourvu qu'on mange ». {Promi mur, juillet 1903.)

soi VKMRS DE TUNISIE ET d'.U.GÉRIE 319

Sicilien, le inélaiig^e des sanjçs dans dis proportiomt déûnies, aurait, à mon sens, des résultats lieureux et contribuerait au développement et au perfectionnement de notre race (1).

I^a qiie>itioii indigène.

Un des membres les plus distingués et les plus influents, le plus influent sans doute de la colonie française et dont la politique et les propos démontrent qu'il est beaucoup plus arabopliobe qu'arabopLile, me disait cependant : En Algérie, notre ennemi c'est l'indigène; en Tunisie, Vennemi ce n'est pas l'indigène. Xotre intérêt dans l'Afrique du Xord est de désarmer les inimitiés et, puisque nous a^-ons la clianoe qu'il ne s'en trouve pas, parmi nos protégés de la Régence, de suffisamment déclarées pour gêner notre action, il ne faut pas nous eu créer. Malheureusement, ici comme en Algérie, moins qu'en Algérie toutefois, sévit l'arabopliobie.

Je crois avoir expliqué ce qu'elle est : un sentiment irraisonné, instinctif, de haine bestiale contre l'étranger. Si le Français d'Europe, aisément dilettante, s'éprend éperdûment de tout ce qui vient de l'au-delà de ses frontières, le Français colonial, mal guidé et subissant, dès son arrivée dans le pays d'outre-mer, l'influence ambiante attentivement entretenue par quelques personnalités haineuses, ce Français colonial, même s'il est libéral, s'il a une tournure d'esprit scientifique, philosophique, se croit vite obligé de faire sentir à tout

(1) Il est à peine besoin d'indiquer que je ne donne pas au mot race son acception scientifique. Je pciiso également qu'aucun Sicilien ne s'offusquera d'appréciations qui visent uniquement les cnntinlini illettrés, dont j'ai d'ailleurs proclamé avec chaleur les grands mérites, et vis-à-vis desquels les consuls d'Italie eux-mêmes nous ont habitué à la saine franchise.

320 SOLVEMUS ])E TLMSIK KT d'aLOÉEIE

propos et hors de propos son joug au vaincu. « Nous sommes presque tentés de croire, me disait un indigène qui conniiit bien Paris, qu'il existe deux races françaises foi-t dissemblables : celle d'Afrique et celle de France. Comment la simple traversée du ruisseau (la Méditerranée) peut-elle rendre si désagréables et si soupeonneiix ceux que, dans leur pays natal, nous trouvons si justes et si bons!'' »

8i la haine de l'étranger, quand il est un danger, peut, politiquement, rendre des services à de certains moments, la haine de l'étranger soumis et 'protégé est impolitique au premier chef. Un fonctionnaire, un contrôleur civil, un officier des bureaux de renseignements. un officier de tirailleurs ou de spahis qui serait arabophobe devrait être au plus tôt envoyé dans la métropole, car dans la colonie il ferait le plus grand mal, à nos protégés sans doute, mais surtout à nous dont il compromettrait les intérêts.

De bon ou de mauvais gré, nous devons nous attacher les populations indigènes, car, et les indigènes ne le savent que Irop, la force peut avoir des éclipses; sans médire de la puissance des baïonnettes, il vaut mieux, dans un pays conquis, compter en cas de danger sur le loyalisme de la population dominée, que sur la force des baïonnettes.

Que le colon, le moyen et le petit surtout, victime de vols de bestiaux, vols impudents, incessants et jamais réprimés, ait des accès d'arabophobie, ce n'est que très naturel, parfaitement excusable, sinon tout à fait justifié; encore vaudrait-il mieux que les colons fassent tout le possible pour obtenir les mesures nécessaires à la cessation d'un état de choses qui ne profite qu'à quelques bandes de malfaiteurs et pas du tout à l'ensemble de la population indigène, à laquelle elle ne vaut que haines et rancunes. Mais que ceux dont le devoir est

(l'être justes envers tous, tout en étant très fermes et très sévères à l'occasion, témoignent d'un parti pris évident et constant contre les indigènes, ceci est intolérable.

Or il n'est pas besoin, si l'on est impartial, de séjourner longtemps dans notre Afrique du Nord pour assister à de véritables dénis de justice, pour voir l'indigène repoussé, brutalisé sans raison, pour reconnaître que ses intentions sont suspectées même lorsqu'elles sont bonnes, son dévouement bafoué même lorsqu'il est sincère. « Apprendre la langue arabe, dit l'homme à l'esprit lucide qu'est Jules Saurin, est vne nécessité qui s'impose. On s'entend quand on se comprend, dit avec raison un proverbe. Le colon aura ainsi de bonnes relations arec ses voisins Arabes et avec ses serviteurs Indigènes. Sans doute les fellahs qui l'entourent essaieront de le voler, et il devra avoir constamment Vœil ouvert, surtout au moment des récoltes; mais il ne rendra j^a-^ l(^s vols moins fréquents en brutalisant ses ouvriers indigènes et en entretenant avec les Arabes de mauvaises relations de voisinage. C'est une vérité que les colons algériens ont trop oubliée. La haine de Vindigène algérien contre VEuropéen, haine qui se traduit chaque année par 6.000 attentats d'indigènes contre les Européens, a sa principale cause dans le manque d'égards que les Français ont eu trop souvent pour les Arabes. Rien de plus instructif à cet égard que la lecture de «l'Histoire de l'insurrection arabe en 1871», par. Rinn. Uii grand nombre de colons français, vivant à la campagne, ont du leur salut aux avis de leurs serviteurs indigènes. L'indigène est aussi sensible que iious aux bons traitements (1). »

Quand l'indigène a tort, sévissez, fût-ce durement, et

(1) Jules Saurin, Manuel de l'Emii/rant en Tunisie, ouv. cit. SouY. Tiinisi'-. 21

'.m su LV KM Us DK TlMSli: KT I) AUiÉRIE

généiuleuicixt il iio vous gardera pas de rancune. Mais no le punissez, no lo frappez, no l'insultez jamais à toi-t ; du ses défauts, «luo vous ignorez, car vous ne vous êtes pas donné la peine de l'étudier, deux des plus caracléristiciues sont une susceptibilité excessive que masquent souvent des attitudes humiliées devant qui est fort et une tendance tenace à n'oublier pas les injures inmicritées.

Il est très pénible de constater que des jeunes gens, dès leur arrivée en Africjue, au bout de quelques jours, sous l'influence tyrannique du milieu, par crainte de l'opinion publique, deviennent, sans avoir réfléchi, sans avoir observé, d'irrémédiables arabophobes. Pourquoi lo sont-ils? Peut-être parce que les indigènes sont musulmans et que des musulmans ne peuvent penser sur toutes choses comme des chrétiens; — peut-être aussi parce qu'ils sont vêtus autrement que nous, et je connais tels de nos compatriotes parmi les plus distingués, les plus libéraux, les plus intelligents, les plus scicniistes, qui rougiraient s'ils venaient à être vus se promenant de pair avec un indigène, habillé à l'européenne, mais portant la chéchia, cet indigène fût-il un homme des plus honorables, muni, comme certains le sont, du diplôme français de licencié ou de docteui en droit. La chécliia, j'éprouve quelque honte à le dire, est une cause de grandes difficultés dans les relations entre Roumis et Musulmans; tel, flatté d'afficher dans les rues de nos villes françaises son amitié pour un Turc à chéchia, n'oserait pas, en Algérie, témoigner publiquement de son affection pour un musulman dont le chef est orné de cotte malencontreuse coifïure (1). Le

(l) 11 faut roconnaîtro quo la clu-oliia s'adapte mal au costume européen ot aussi quo l'avcrsiou pour la tenue hétérogène qui résulte do leur assemblage vient parfois de ce que cette tenue est celle de beaucoup de Levantins, d'honorabilité suspecte.

SOUVENIRS DE TUNISIE ET u'aLGÉRIE 323

conseil paraîtra ridicule : que les musulmans qui ont adopté notre costume renoncent à la chéchia. Mais se doute-t-on en France que cette petite réforme exigera beaucoup de courage du Vrai Croyant qui l'entreprendra et qu'un demi-siècle ne sera pas de trop pour la mener à bien :-^ Sait-on aussi que nous jugeons de l'assimilation des étrangers bien plus sur leurs manières et leurs vêtements que d'après leurs idées, d'après leur mentalité?

Pour juger avec impartialité la masse indigène, il faut avoir assez de cœur pour éviter de sacrifier à l'erreur grossière qu'est l'arabophobie, assez d'intelligence pour voir les indigènes avec le recul nécessaire à la distance de ces nombreuses années qui ont manqué à l'évolution de leur intellect pour que leur hypocrisie soit semblable à la nôtre, leur mensonge à notre mensonge, pour que leurs vertus aillent de pair avec les admirables qualités que nous nous reconnaissons complaisamment à nous-mêmes.

Phobie, folie. Des Anglais, des Italiens, des Yankees sont gallophobes; les Algériens sont arabophobes. L'homme sain et honnête n'a pas de phobies. Je connais des musulmans qui valent en délicatesse et en franchise n'importe quel spécimen de belle humanité. Et je connais aussi des bandits musulmans et aussi des br.ndits européens. On trouve des colons qui ne valent pns leurs serviteurs indigènes, ou leurs voisins fcUaJis, et j'en sais tels dont on ne peut dire s'ils sont restés roumis ou devenus indigènes, mais dont on a la certitude qu'ils incarnent les vices des deux races. En Tunisie, en France lorsqu'ils y reviennent, ce sont des gQn^ redoutables dont le nombre est heureusement assez restreint. Au contraire, les colons honnêtes et arabophobes sont légion. L'un d'eux disait : « L'indigène est une bête mauvaise; j'éprouve un vif regret de ce qu'il

.'J24 SOUVENIRS UE TIXISIE ET i/aLGÉRIE

lie ijoiis soit pas permis de le détruire à coups de fusil (1). »

Je n'ai point trouvé trace d'arabophobie chez les grands colons, ni à Crétéville, ni ailleurs, et je me rappelle avec plaisir Tattitude respectueuse des indigènes de Tébourba sur le passage d'un colon, le bon sourire cordial éclairant leurs physionomies pendant qu'ils le saluaient. Je lui demandai sa méthode : « Elle est simple, me dit-il, une justice rigoureiise dans mes relations avec eux, beaucoup de ferTneté, de la politesse et jamais de plaisanteries. »

Si les puissants, les influents peuvent se permettre, sans encourir le blâme public, de n'être pas arabophobes, il n'en va pas de même pour ceux auxquels leur situation impose de ne pouvoir réagir, si faiblement que ce soit, contre l'opinion générale. J'indiquerai avec précision l'étendue du mal en signalant qu'il faut, en Algérie, un véritable courage pour oser déclarer qu'on n'est pas arabophobe, — et tout plaidoyer en faveur de nos indigènes ne laisse pas que de valoir à son auteur des inimitiés persistantes.

(1) Bien des gens pensent ainsi; beauconp d'entre eux n'ont pas le courage de leur opinion. Ils se contentont d'accuser les indigènes de tous les méfaits et de tous les vices. Ils leur font, entre autres reproches, celui d'être malpropres. Il faut, pour être impartial, ne comparer que les gens comparables entre eux : le terrassier, l'homme de peine à nos manœuvres, à nos portefaix; le marchand indigène, toujours coquettement habillé, parfumé et qui abuse du bain maure, au petit bourgeois de nos villes de France (ont-ils vraiment le culte de la propreté et le souci de l'hygiène, nos bourgeois des petites villes de France?) et nous ne juettrons pas en parallèle le fellah ou l'homme des douars k» plus négligé, avec le cultivateur de telle de nos provinces françaises, qu'il est superflu de désigner plus clairement, car ce serait d-Jsobligeant pour le fellah. Lorsqu'ils ont quelque argent, les indigènes sont fort propres et prennent grand soin do leurs vêtements, qu'ils nettoient et lavent soigneusement. Signalons que les maisens indigènes sont périodiquement blanchies à la chaux, ce qui constitue une excellente désinfection.

SOUVENIRS DE TrXlSTE ET d'aLGÉRIE 325

Tous les arguments, les plus médiocres surtout, tous les mensonges sout bons ù qui veut satisfaire sa passion arabopliobe; les pires sottises sortent de la boucbe des gens les plus intelligents lorsqu'il s'agit d'accuser et de condamner nos protégés. Si l'on pardonne de pareils excès aux Européens ciui, du fait des indigènes, sont lésés dans leurs intérêts, si l'on excuse volontiers leurs généralisations inexactes, si la brimade et la brutalité érigées en système politique paraissent logiquement défendues et prônées par ceux qui ne croient qu'à la Force, on éprouve de la stupéfaction, un sentiment de révolte à entendre des liommes de science, des libéraux, des républicains, des socialistes, étayer — et généralement sur des raisonnements de piètre valeur — leur haine des musulmans. Le nombre des arabopbobes est tel qu'on en vient à se demander si vraiment, chez beaucoup d'entre nous, le libéralisme n'est pas à fleur

de peau.

Aussi faut-il enseigner le danger aux futurs émigrants, aux jeunes surtout; aussi faut-il leur demander de se 'prémunir contre un courant qui sournoisement, à leur insu, les enveloppera et contre lequel ils seront vite hors d'état de lutter. Un homme averti, aguerri contre lui-même, aura quelque chance d'observer, d'étudier, de remplacer la matraque (1) par l'autorité morale que lui vaudront son expérience et sa connaissance du milieu; il est vraisemblable que tels drames afri-

(1) Beaucoup d'Européens sout partisans de la matraque po"/ l'indigène, car, pour celui-ci, nos pénalités sont partois une repression insignifiante, et il arrive que quelques mois de prison servent plus ses intérêts qu'ils ne leur nuisent. Remarquons qu'aux pays dans lesquels les cliâtiments corporels étaient en usage les coups étaient donnés par un professionnel, c est-a-dire d'une' façon égale et sans passion. On ne doit pas ignorer que l'homme qui, sous l'influence de la colère, donne des coups, cesse très rapidement de rester maître de soi: de vrais réflexes se produisent, qui peuvent le conduire jusqu'à la frénésie : il demeure

32G SOUVENIRS DE TUNISIE Eï d'aLGÉRIE

cains eussent été évités si, avant leur départ pour le Soudan, les niallieureux, qui en furent les héros, avaient su ce que le climat colonial peut faire d'un homme énergique, s'ils avaient ajypiis à se pj-émunir contre eux-Tiiêmes.

Enfin ou ne recommandera jamais trop aux puissants, aux influents, à tous ceux qui détiennent peu ou beaucoup d'autorité, de donner le bon exemple. Quand le maître donne une chiquenaude, le serviteur assomme à coups de bâton. Quand les chefs se montrent doux et bienveillants, il ne se passe encore que trop de faits qu'il est légitime de réprouver.

Yous n'êtes pas forcé d'aimer l'indigène; il est des révoltes intimes contre lesquelles on ne lutte généralement pas; mais que vous l'aimiez ou que vous ne l'aimiez pas, traitez-le toujours avec justice et, lorsqu'il le mérite, avec bienveillance. Ne l'insultez pas, car indéfiniment il garde le souvenir des injures imméritées. A vous de savoir ce que vous voulez qu'il vous soit : ou l'aide loyaliste qui a donné héroïquement son sang pour nous en 1870, qui, pour nous, a fait la guerre dans toutes nos colonies ; ou le fellah méprisé, négligé, toujours prêt, parce que négligé, à écouter les visionnaires qui prêchent la guerre sainte et dont la parole suffit, comme il est arrivé récemment en Alger, à convertir en champ de massacres un paisible village. "Wissembourg ou Margueritte ? Choisissez.

Il ne suffit pas de révéler ce que nos compatriotes

ensuite stupéfait, attéré de ce qu'il a fait ; il prend conscience de la disproportion entre la. faute commise et la répression infligée. Il mo semble indoniable que certains crimes, passionnels ou autres, qui paraissent incompréhensibles, ont été occasionnés par cette précipitation qui saisit tout à coup et entraîne, au delà de toiît^es limites, les gens les plus calmes, dès qu'ils ont commencé de frapper. L'alcool, même à petite dose, détermine aisément, surtout dans les pays chauds, l'éclosion de semblables accès.

d'outie-mer pensent des indigènes; il est de notre intérêt aussi de connaître le sentiment de nos protégés sur la France et sur les Français, de savoir s'ils nous aiment, ce qu'ils nous reprockent et ce qu'ils attendent ae nous. Je n'étonnerai personne en disant que la plupart des Européens se soucient infiniment peu de l'opinion des Musulmans et je n'insisterai pas sur la nécessité de connaître cette opinion. Je dois signaler qu'il est assez malaisé d'y parvenir; il en sera ainsi tant que l'élite de nos sujets tunisiens, qui commence à sentir obscurément l'utilité de l'accord des indigènes entre eux, n'aura pas des organes de défense et d'action, dont il ne faut pas être grand prophète pour prévoir la création à échéance plus ou moins proche, qui lui permettront d'attirer, sur les besoins des protégés, l'attention des Français de France.

La difficulté de recueillir des renseignements précis, des avis dénués d'une politesse trompeuse, provient de plusieurs causes : les indigènes ne sont pas encore fort unis entre eux; aucun n'est le porte-parole des autres; ils ne reconnaissent pas l'influence de personnalités dont on saurait que l'opinion est le reflet de la leur. Enfin et surtout leurs critiques, fussent-elles exactes, leurs doléances, fussent-elles légitimes, leur sont imputées à crime. Je résume ici ce que je crois, ce que je sais, ce que m'ont valu des confidences de malade à médecin; elles m'ont été faites avec suffisamment de franchise pour que je puisse certifier qu'adressées à beaucoup de nos compatriotes, elles eussent provoqué, contre leurs auteurs, les pires accusations ; car on demande volontiers — de quel droit ? — aux indigènes de chérir la France et l'on ne fait pas toujours ce qu'il faut pour les inciter à devenir patriotes.

Tout musulman croit en Allah; il estime que le jour où la volonté divine se manifestera, les épreuves cesse-

328 SOUVENIRS DK TUNISIE ET I)'Ar.(iÉRIE

lont, ]o piciuier des Croyants, le Sultan, reprendra l'avantage sur les roumis. Les événements de Grèce, (le Chine et même du Transvaal, ont consolidé cette conviction. Toutefois l'élite est inconsciemment travaillée déjà par notre scepticisme; si l'on ne décèle dans les usager, dans les mo-urs dont elle conserve pieusement les aspects traditionnels, que de petites modifications (1), adaptations menues, mais précises, dont il ne faut sans doute pas exagérer l'importance, on constate, opposées aux croyances les plus solides, des traces légères d'un do\ite, à peine conscient, dans le triomphe final du dieu des musulmans. D'autre part, ceux-là mêmes qui sont très médiocrement cultivés parmi les indigènes se rendent compte de la nécessité où se trouve, par la force des choses, la Kégence de Tunis, d'être subjuguée, 'protc(jée. Et ils ne méconnaissent pas ce qu'il est de bon dans notre action.

Au lien de la tyrannie ancienne, la sécurité des personnes (2) et des biens. Plus de mauvais café servi à

(1) Sans insister sur des changements d'ordre accessoire (port davantage répandu du costume européen, aptitude à se déranger et à se ranger connue il convient sur la voie publique, a/laptations culinaires, d'ailleurs peu importantes et admises seulement dans les familles riches et aussi adaptations à peine reconnaissables de notre phrase musicale), signalons l'habitude de travailler plus activement, de traiter les affaires en y consacrant le labeur nécessaire, une tendance à imiter nos procédés sur bien des points (de riches propriétaires indigènes commencent h cultiver mieux, certains renoncent à l'ara 6a qu'ils remplacent par la charrette!), signalons surtout la diffusion de notre langue et, dans la classe la plus aisée et la plus riche, la recherche de nos diplômes (baccalauréat, licence, doctorat). Ajoutons encore une importance plus grande accordée par certains à la situation de leur femme. Il n'est que juste de constater aussi que l'arabophobie des Européens de la Kégence me paraît actuellement moins vive qjie par le passé ot aussi que nombre de colons, encore qu'arabophobes, sont enclins à défendre exagérément leurs propres serviteurs indigènes.

(2) Sécurité relative d'ailleurs, car les autorités indigènes ont sur leurs coreligionnaires des pouvoirs très considérables et contre l'arbitr.iire dcsciuels l'indigène n'est pas défendu. J'ai con-

souvExiRs DE TrxisiE ET d'algérie 329

qui gênait, mais le respect de la vie liuniaino. Plus de spoliations, de confiscations, d'envois à la potence par caprice. Au contraire, de l'ordre, de la prospérité. Des chemins de fer et des tramways dont les indigènes sont des clients assidus, des routes, des ponts, des travaux d'utilité publique. Ce qu'apprécient le plus nos protégés c'est la sécurité; en bien des localités, j'ai souvent entendu des Arabes rappeler sans regret les temps antérieurs à l'occupation, où, le soir venu, ils ne pouvaient s'éloigner quelque peu de leur village sans être armés jusqu'aux dents. Les vaccinations, les soins gratuits aux indigents sont parmi les plus efficaces de nos moyens d'action. Je l'ai dit, je le répète : le médecin est en Algérie et en Tunisie notre meilleur agent de pénétration, celui qui a le plus d'influence et l'influence la plus beureuse sur les indigènes. Il faut l'employer, l'aider, lui donner aide et autorité, 'parfois l'admettre aux fonctions de contrôleur civil ou d' administrateur y d'ofRcier de bureau de renseigncTnents. Les crédits affectés aux œuvres médicales sont extraordinairement insuffisants (1).

Les indigènes respectent et admirent notre justice, c Xous voudrions être jugés par vos juges, car ils sont impartiaux et sans vénalité. » Presque tous les musulmans tunisiens donnent cette note, quand ils parlent francbement.

Nos protégés reconnaissent volontiers nos mérites ; malheureusement il est du naturel de l'homme d'oublier

staté que certains musulmans éclairt's regrettent virement cet état de choses et éprouvent une sorte de désir, encore vague, d'être soumis aux institutions qui s'appliquent aux Français.

(1) On pourrait, à très peu de frais, faire beaucoup de bien. Par leur ténacité et grâce à leur seule initiative, deux médecins, l'un civil, à Xabeul, l'autre militaire, à Zaghouan, ont créé de véritables petits hôpitaux indigènes. Les autorités françaises (contrôleurs) ou indigènes (caïd) secondent volontiers ces efforts lorsqu'ils viennent à se produire.

330 SOI VKMllS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE

aisément ce qu'on lui fuit de bien, pour se plaindre excessivement du mal dont il souffre ou dont il imagine qu'il souiïre.

Des griefs que formulent à notre encontre les indigènes, il en est de deux sortes : de légers et de graves; ceux-ci sont provoqués par des conflits d'intérêts. Parlons d'abord des premiers.

Ils sont dus pour la plupart à l'absurde sentiment d'arabophobie qui pousse les Français, les plus petits, les plus liumbles surtout, à faire sentir durement leur supériorité. Les Européens riches ou influents sont moins volontiers hostiles aux musulmans. Plus on relèvera la situation du Français en Tunisie, plus la qualité de Français sera estimée et recherchée, plus les Français deviendront tolérants et bienveillants.

J'ai souvent posé à des musulmans, d'esprit assez ouvert pour la comprendre, la question suivante : « Préféreriez-vous qu'une nation autre que la France fût votre protectrice ? »

Ainsi interrogé, l'indigène fait d'abord un éloge pompeux de notre pays ; puis il en vient à déclarer que, si des rixes éclatent souvent entre terrassiers siciliens et terrassiers musulmans, en règle générale, les Italiens dans les villes se -montrent extrêmement bons et extrêmement tolérants.

« Voyez, dit-il, ce qui se passe en tramway : l'employé italien sait un peu d'arabe, il est gai, prévenant, bon enfant ; il renseigne volontiers les indigènes, aide les vieillards, les femmes chargées de provisions, les enfants. — Attends un instant, vieux père, je vais t'aider. — Vieille maman, voici ta rue, il faut descendre, etc. — Voilà comment il parle. L'employé français est hautain, dur, rogue; parfois il injurie et souvent il bouscule. Xous ressentons vivement la différence des procédés. »

Cette population silencieuse que Ton croit indifférente parce qu'elle ne parle pas, qui ne parle pas parce qu'elle ignore notre langue et qui, la sût-elle, n'oserait point faire entendre de plaintes, cette population nous observe, nous juge et nous condamne quand nous le méritons. Il faudrait tâcher de ne le mériter pas

Les Italiens sont-ils plus favorables aux Arabes que nous? Je serais tenté de le croire; la raison de cette facilité que l'on remarque dans leurs relations avec les indigènes est-elle qu'ils sont plus proclies, disons moins loin d'eux, que nous ne le sommes? La ckose est possible au moins en ce qui a trait aux Italiens natifs de certaines provinces. Puis l'Italien est d'instinct un diplomate fort liabile et la cause véritable de sa mansuétude me paraît être qu'en Tunisie, l'Italien est, au moins en fait, wn étranger, et partout étrangers et vaincus sont faits pour s'entendre. Si l'Italien était le maître et le Français l'étranger, c'est à celui-ci qu'iraient les préférences des protégés.

Les musulmans sont trop fins pour ne pas le soupçonner; ils se rendent compte que domination française ou domination italienne, c'est tout un; mais il est une nation qu'ils admirent, sans généralement oser le dire : c'est l'Angleterre.

.Je n'aurai garde de rééditer les accusations assez justifiées dont furent l'objet les méthodistes anglais (1). Le danger vient moins de ces zélateurs d'une foi à

(1) J'ai découvert, dans une bourgade fort éloignée, une bible en langue arabe ; elle était cachée chez un indigène : il ne l'avait point détruite, retenu par nn peu de respect pour le livre d'un Dieu étranger, mois il n'osait pas y toucher. << C'est un mauvais livre, me dit-il. car le nom d'Allah n'y est pas inscrit ». Il me conta que des femmes roumias étaient venues clandestinement, iraient montré aux indigènes <( la lanterne magique » et leur avaient distribué des livres. Ils conservait depuis des années celui qui lui était échu.

'y.\il SOl'VKXlllS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE

laquelle nos indigènes sont très réfractaires que des musulmans égyptiens dont les écrits et les propos exercent une influence qui nous est préjudiciable. Ces Egyptiens prônent l'Angleterre, signalent les libertés qu'elle leur a laissées, se déclarent les plus heureux du monde, vantent l'habileté, la puissance, le libéralisme anglais. « Sans doute, me disait un indigène tunisien, je n'ignore ni l'Irlande, ni l'Inde, ni le Transvaal, mais que voulez-vous, nous savons le bonheur de nos frères égyptiens et nous sommes portés à les envier de vivre sous la tutelle anglaise. »

Ces appréciations sont-elles exactes ? Je l'ignore, n'étant pas allé en Egypte; ce que je puis affirmer, c'est qu'à tort ou à raison nos Tunisiens font des rives du Nil une sorte de paradis. Ce qu'il faut retenir, c'est que les Anglais ont su attirer à eux (peu importe au prix de quels moyens) une clientèle habile, active, intelligente. Il nous faut à Tunis une clientèle semblable. Un vainqueur ne doit généralement pas compter sur l'affection spontanée des vaincus. « Notre ennemi, c'est notre maître » Cependant, en Egypte, l'Angleterre a trouvé im point d'appui dans la partie éclairée de la population. En tous lieux du monde, ce sont les instruits et les intelligents qui mènent les autres. Ils ne manquent pas dans la Régence, où ce qu'on appelle ironiquement le parti Jeune Turc compte des personnalités dont le dévouement pourrait, avec le doigté voulu (1), nous être aisément acquis. Faisons en sorte que les Egyptiens regrettent la France, non les Tunisiens l'Angleterre. Imitons l'Angleterre.

■T'ai signalé la cause la plus légitime de l'arabophobie

(I) La presse ne tardera pas à exercer — même sur le monile musulman — une influence très considérable. Il existe en Egypte des journaiix anglophiles, rédigés eu langue arabe.

SOUVEXIES DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 333

(les colons : les vols de bestiaux, vols incessauts dont ils sont les victimes. Contre ces vols, pas de répression. Les animaux soustraits sont égorgés, dépecés la nuit même du délit, et des fournisseurs malhonnêtes, qui en font profession, répartissent et vendent au loin les morceaux de la bête. Le colon n'a d'autre recours que d'adresser une plainte aux autorités françaises; cette plainte provoque, dans les joiirs qui suivent le vol, l'arrivée d'un gendarme qui, fût-il indigène, fait inévitablement buisson creux. A cette situation intolérable on n'a pas voulu opposer, par un sentiment de justice infiniment respectable, le principe de la responsabilité collective des tribus sur le territoire desquelles les vols sont commis.

Sans vouloir défendre une tlièse condamnable en principe, je crois toutefois devoir faire remarquer que, s'il n'existe pas, à proprement parler, délit collectif de la tribu, il est, dans la majorité des cas, une complicité collective qui, ce me semble, pourrait être réprimée. Récemment encore, dans nos lycées, des punitions collectives étaient infligées pour les délits anonymes. Eéflécbit-on qu'au point de vue de l'évolution des idées et des mœurs, les Arabes sont loin, très loin derrière nous?

Un remède efficace serait d'application facile : accorder aux colons le droit de requérir les autorités indigènes pour la répression des méfaits — quitte à punir d'amende en cas de réquisition injustifiée. Puis — et surtout — suspendre de leurs fonctions, au besoin révoquer les caïds sur le territoire desquels les vols seraient trop fréquents (1). Les vols cessci-ont quand les caïds

(1) Je ne crois pas que cette méthode puisse soulever de sérieuses critiques. Est-ce qu'en France on ne rond pas responsable le clief, le directeur dans l'administration duquel, ne fût-il pas coupable personnellement, des erreurs, des omissions, des négligences trop fréquentes se sont produites ?

334 SOUVENlttS DE TUNISIE ET u' ALGÉRIE

auront intérêt à ce quils cessent. Pas plus en Tunisie qu'en aucun lieu du monde, ou ne parviendra à les supprimer entièrement, mais il est indispensable quils ne soient plus U7ic calamité pour les colons.

Ceux-ci se plaignent aussi des incendies de forets. Ce sont les nomades, peuples de pasteurs, qui, pour procurer des pâturages à leurs troupeaux, ont brûlé les arbres de la llégence et, par les modifications du régime des eaux qui en ont résulté, ont converti des plaines riclies en déserts arides et secs. Non sans quelque intention ironique peut-être, un journal de Tunis, le Promeneur, demandait un jour que, pour éclairer la population musulmane, des prédications sur les dangers î'edoutables du déboisement fussent faites dans les mosquées, à notre instigation. Partout où il est possible, le reboisement s'impose ; il ramènera eau et richesse.

Les indigènes se rendent compte de ce qu'on fait de nécessaire et de bon (1). Il faut leur expliquer longue-

(1) Beaucoup d'indigènes se plaignent de la suppression récente d'écoles primaires. Ces écoles ont le défaut de ne point fournir aux élèves qui en sortent, nantis chi certificat d'étuihs inimaircs, des débouchés suffisants. L'enseignement est beaucoup trop théorique. Vn exemple : J'ai suivi et surveillé jusqu'à l'obtention du diplôme l'éducation scolaire de mon ex-chaouch, Mohammed bel Hola, dont je parle quelquefois en ces pages. La complexité des notions enseignées m'a souvent stupéfié. D'autre part, Mohammed récitait fort bien les noms de nos préfectures, ceux des villes arrosées par la Seine, par la Loire..., ceux des escales de Marseille à Saigon, etc; il donnait, sur la situation des continents, des mers, sur le cours des fleuves, sur l'emplacement des canaux, etc., des renseignements exacts. Or, comme la plupart de ses camarades, il ignorait à ce moment ce à quoi pouvait servir une carte et c'est sans le secours de la vûrnoirc visueUc qu'il apprenait la géographie. Ses connaissances sur la Tunisie étaient des plus médiocres.

On. ne créera jamais trop d'écoles. Mais il faut que l'enseignement donné dans ces écoles ait un caractère mixte, c'est-à-dire qu'il soit largement 2^>'ofcssionnel (il faut apprendre des métiers manuels aux indigènes) et que l'on se contente, pour le surplus, d'y vulgariser Vusagc de notre langue et de révéler aux élèves quelques notions très élémentaires de géograpjiie (surtout de géographie de la Tunisie) et d'arithmétique. On tente en ce moment

SOrVEXIRS DE TUNISIE ET d' ALGÉRIE 335

ment, patiemment, ce que l'on attend d'eux, ne pas compter, par un discours public, séduire la foule, cette foule sur laquelle un homme, dont la compétence en matière arabe est exceptionnelle, M. Taucbon, me donnait des appréciations d'une portée psychologique considérable, car elles me confirmaient ce fait que toutes les foules se ressemblent et que, réunis, les musulmans sont aussi mobiles et aussi suggestionnables que les chrétiens. C'est sur l'esprit des plus intelligents et des plus influents qu'il faut agir, en les sermonnant en particulier.

L'administration française dans la Régence se montre juste et tolérante euA'ers les indigènes; les fonctionnaires ne leur témoignent pas d'hostilité; ceux qui font preuve d'arabophobie sont rares; plus près observe-t-on des sommets de la hiérarchie, plus on constate de bienveillance, de sollicitude, de prévoyance (1) pour les pro-

d'entrer dans cette voie. Les mécomptes dus aux méthodes anciennes ne doivent pas nous faire oublier qu'il est indispensahle de répandre le plus possible notre langue.

(1) Voici un trait de cette prévoyance. Dans une province tunisienne, sur l'initiative d'un fonctionnaire, une association d'agriculteurs indigènes fut créée. Les membres du bureau étaient élus par les sociétaires, mais le contrôleur civil était obligatoirement inspecteur de la Société. Cliaque sociétaire était mis à contribution, pendant les bonnes années, d'une ouïba de blé (30 litres de blé environ) et d'une ouïba d'orge, f n membre du bureau recevait les céréales et, de façon à éviter les détériorations, les dilapidations, etc., devait les vendre un prix au moins égal à celui de la mercuriale. L'argent était placé en banque et devenait productif d'i)itérêts. Pendant les mauvaises années, la cotisation était supprimée et des avances étaient faites aux sociétaires, sous forme de grains. On exigeait que ces grains servissent réellement à faire des semailles. Lors de la récolte, le débiteur remboursait le prêt, bonifié de la valeur de Vacliour (dîme). C'est par de semblables mesures que l'on panùendra à améliorer certainement la condition de l'indigène, — mais non pas par des moyens violents ou par dos bouleversements. Voir ce que dit Jules Saurin de la nécessité « de no pas supprimer brusquement, comme on l'a fait en Algérie, le contrat dit de khamessa. (J. Saurin, La constitution de la propriété et les contrats de culture indigènes en Tunisie, p. 39, our. cit.)

Xm SOLVKMUS DK Tl-MSIE Eï d'aL(;KR1K

tégés. Même il n'est pas oxceptionuel que certains agents, de nouveaux venus surtout, éprouvent des accès d'une uriiLopliilie souvent iiiconsidéiée et qui s'évapore tôt en fumée. La politique des fonctionnaires doit, à mon sens, être toute d'intérêt, non de sentiment; il ne faut pas qu'elle soit jamais passionnée. Encore une fois, l'araLopLobie va tout à fait à l'encontre de nos intérêts,

La douceur dont use la nation protectrice, les indigènes la reconnaissent assez volontiers. Elle m'a valu le malin plaisir de poser parfois à des musulmans cette question : « Vous vous plaignez de nos procédés envers vous; je ne doute pas que vous n'ayez quelques raisons sérieuses d'être mécontents. Mais, dites-moi, que feriezvous de nous si nous vous étions soumis ? Si vous occupiez une province française, pouvez-vous assurer que les clirétiens y seraient mieux traités par les vôtres que les vôtres ne le sont par nos fonctionnaires et même par nos colons? »

Ceci ne laisse pas que d'embarrasser l'interlocuteur un instant, — mais rien qu'un instant. Comme l'Italien, plus que l'Italien, l'indigène est un argumentateur souple et fertile en ressources. Il répond : a EL ! sans doute vous êtes fort civilisés. Nous savons ce que vous valez. îsTous n'ignorons rien du passé de la France. X'êtes-vous pas les fils de la grande nation libératrice, émail cipatrice, de la France de la Révolution, de la France des Droits de l'Homme ? N 'êtes-vous pas venus dans notre pays en apôtres de la justice et de la fraternité? Appliquez-nous vos théories. Ou bien laisseznous retourner à l'antique tyi'annie, laissez-nous moisir dans la barbarie d'antan. Traitez-nous comme vous traiteriez des Européens, ne faites pas de nous des parias, ne nous arracbez pas notre sol »

Nous touchons ici au point le plus délicat des rapports entre musulmans et roumis dans la Régence; un

SOrVEXlRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 337

conflit grave d'intérêts menace de s'élever entre les anciens possesseurs de la terre et les Européens colonisateurs et spéculateurs; il s'agit du rachat projeté de Venzcl

Je ne ferai qu'effleurer les données d'un probjèine dont l'importance est considérable et dont la solution touclie à des intérêts tout à fait opposés. Le tlième prête à de trop longs développements pour que je puisse faire autre cliose que d'en résumer les éléments.

Nous avons expliqué précédemment ce qu'est le contrat d'enzel et ce qu'on appelle biens habous.

Actuellement, beaucoup d'Européens demandent que de grandes étendues de terre soient mises à la disposition des colons et les biens habous seuls peuvent suffire à des besoins considérables. De plus, ils désirent que les acquéreurs deviennent les véritables possesseurs du sol, qu'ils obtiennent non seulement le jus vfc/uli, qu'ils ont, mais le jus ahutenti, qu'ils n'ont pas, et ce, par le rachat de l'enzel (ou rente perpétuelle qui grève les propriétés habous), moyennant le versement d'une somme dont le montant ne dépasserait pas seize fois celui de la valeur de l'enzel (1). La somme payée, le bien serait o désliahousé », c'est-à-dire semblable à tout autre bien possédé en toute propriété.

Le contrat d'enzel, nous l'avons dit^ a favorisé de

(1) Le projet porte : « Sont déclarées rachetables, toutes les rentes foncières perpétuelles et non rachetables, constituées antérieurement au présent décret, de quelque espèce qu'elles soient, telles que rentes d'enzel, etc. Les bénéficiaires de ces rentes ne pourront être contraints à en recevoir le remboursement avant le 1" janvier 1909.

...A défaut de convention ou d'entente amiable, la rent.e est rachetable de droit au taux légal de seize annuités lorsqu'elle est gagée sur un immeuble rural, et de dix-huit annuités lorsqu'elle est gagée sur un immeuble urbain. »

Je ne puis citer tout le projet; il occupe plusieurs pages du remarquable rapport de M. Pelletier.

Souv. Tunisie. 22

.'{.'58 sorvKMRs ni: timsik et d' Algérie

l'av<)U (■xrcptioiiiicllc les débuts de la colonisation. Les colons le condamnent aujourd'liui pour les raisons suivantes : il fait courir au propriétaire le risfjue de perdre son domaine faute d'avoir, une seule année, acquitté le montant de la redevance annuelle et généralement perpétuelle; il est une gêne (dont on exagère d'ailleurs Timportance) dans les transactions; on assure que c'est pour une terre une cause de dépréciation considérable que d'être grevée d'un enzel.

Les colons, qui affectent volontiers d'identifier les biens liabous avec les biens de main morte, sont extrêmement désireux de voir, au plus tôt, le régime de la propriété tel qu'il existe dans la Régence (et dans tous les paj's musulmans) (1) faire place au régime de la propriété tel que nous le concevons en France. Ils estiment que le principe de l'inaliénabilité des biens habous, principe sacré auquel aucun tyran musulman n'a osé porter atteinte, peut être sacrifié en un instant et, 2mr un effet rétroactif, déraciné d'un trait de plume. Bien que seule des administrations de la Régence, celle des habous (qui est indigène) m'ait poliment mais impitoyablement refusé toute communication, je sais la consternation des indigènes. Un hasard, comme il n'en peut échoir qu'aux médecins, m'a d'ailleurs mis en mains tous les éléments nécessaires d'appréciations et

(1) C'est pour échapper aux caprices des souverains que beaucoup de musulmans ont liabousc leurs biens. Les tyrans n'osaient pas confisquer des terres données à des œuvres religieuses ou charitables (habous publics) ou qui devaient échoir à ces œuvres (comme il en va, de par la volonté du constituant, pour beaucoup de habous privés) à l'époque, indéfiniment lointaine le plus souvent, de l'extinction de tous les héritiers des bénéficiaires.

On assure aussi que, parfois, l'indigène qui habouse ses biens n'a d'autre but que d'échapper aux lois successorales, soustraire son héritage à ceux de ses parents qui devraient eu être, d'après le Coran, les dévolutaires naturels.

la question, vue du côte indigène, ne me garde pas de secret.

Voici les projets; ils sont de toute simplicité :

En ce qui concerne les habous publics, la Direction de l'Agriculture et la Djemaïa des habous devront déterminer dans le plus bref délai, en commençant par la région !N'ord, le nombre de habous ruraux publics d'étendue suffisante et convenables, en tout ou en partie, pour les exploitations agricoles grandes ou petites. Des listes semestrielles seront périodiquement dressées de ces propriétés ou de leurs parties colonisables, jusqu'à ce que tous les habous ruraux jugés convenables y aient été inscrits. La valeur d'échange de ces terres sera fixée par deux experts délégués chacun par l'une des administrations. En cas de dissentiment, la question sera soumise au conseil des ministres et des chefs de service, qui se prononcera dans le délai d'un mois à dater de la réception de l'affaire; chacune des administrations avancera les frais occasionnés par le transport de ses agents.

Le Domaine de l'Etat aura un délai de cinq ans, à dater de la publication des listes, pour réaliser l'échange en argent de ces terrains, sous réserve de son droit de substitution; passé ce délai, les propriétés figurant sur ces listes resteront à la disposition de l'Etat, mais la Djemaïa aura le droit d'en demander une nouvelle estimation.

Dans le cas où la Direction de l'Agriculture se substituerait, pour l'une des propriétés ainsi retenues, un particulier, celui-ci aura le droit, ou de payer comptant à la Djemaïa le prix d'estimation établi comme il a été dit, ou de demander que ce prix soit transformé eji un enzel rachetable à un taux fixé à l'amiable entre la Djemaïa et lui. En cas de désaccord sur ce point, le

340 SOUVENIES DE TUXISIE ET d'aLGÉRIE

taux adopté sera le taux légal en vigueur pour le rachat des enzels.

En ce qui concerne les hahous 2yj'ivés, gérés par leurs dévolutaires eux-mêmes, le projet demande l'application d'une réglementation inspirée du système algérien, en vertu de laquelle aucune aliénation de ces biens ne pourra être attaquée par les motifs qu'ils étaient inaliénables aux termes de la loi musulmane. Quant aux habous privés gérés par un intermédiaire (mokaddem), ils passeront à la Djcmaïa qui pourra les aliéner dans les mêmes conditions que les habous publics.

Les habous de zaouïa seraient également rattachés à la Djemaïa et l'on fixerait les proportions dans lesquelles ils seraient livrés à la colonisation. Il est à supposer qu'on n'estime pas que ces proportions doivent être de faible importance.

Les mesures projetées sourient à beaucoup de colons. Leur application permettrait de déposséder les indigènes de leur sol. Pour les indigènes déjà privés de la faculté d'acquérir celles des terres domaniales (les meilleures) de leur pays, et ceux des habous publics (les meilleurs), réservés par le Domaine à la colonisation ; pour les indigènes, déjà menacés d'être exclus des transactions par la suppression projetée des adjudications pour la constitution d'enzel, l'échange en argent et la location à long terme; pour les indigènes qui ne savent pa= économiser et surtout qui ne savent pas économiser à la façon dont nous économisons et qui ne connaissent d'autre forme de la rente que Venzel; pour les indigènes, c'est la misère à échéance plus ou moins longue.

Ces projets ne seront pas adoptés (au moins brutalement et sans mesures transitoires), car leur mise e.i vigueur constituerait une illégalité flagrante; elle atteindrait le peuple soumis dans sa conscience et dans

SOrVEXIllS DE TUNISIE ET d' ALGÉRIE O'tl

ses intérêts les plus essentiels. Il est pénible de constr.ter que des esprits éminents aient édifié, pour l'exécution de desseins irréalisables en bloc, des travaux très remarquables, dont l'élaboration studieuse est étayée sur des recliercbes patientes et sur des obseryations subtiles ; il est regrettable que tant de talent se soit dissipé à rassembler, à forger des arguments spécieux (1) dont la casuistique peut amuser notre attention, mais qu'une seule pbrase aurait admirablement résumés : « La Force prime le Droit », ou bien encore : « Sic volo, sic jubeo, sit pro rationc voluntas. »

Des raisons de tout acabit sont naturellement invo-

(1) Ainsi, par exemple, le hia'is relaté dans le rapport, très digne d'attention, de M. Pelletier, en faveur du rachat des enzelsbabous. Deux rites musulmans existent dans la Régence; l'un, le rite malékite, est celui de la plus grande partie de la population; l'autre, le rite Ixanéjitc, rite turc, est celui de S. A. le Bey et de la famille beylicale. Le premier, qui exige de la part du constituant d'un bien babou le dessaisissement immédiat, par ce constituant, du bien Itabousé est intransigeant sur le principe de l'inaliénabilité.

Selon M. Pelletier, le rite banéfite, au contraire, permettait, avant l'occupation française, de déshahouscr les biens (de dénouer les babous, selon l'expression consacrée) avec une facilité extrême, facilité telle que nous nous étonnons vraiment qu'il subsiste, constitués depuis fort longtemps, tant de babous privés (car il s'agit des babous privés) dans la Régence. Les aurions-nous importés 1 Que le Bey prescrive l'application des us de son rite propre en matière de babous, et voilà, nous assure-t-on, la solution idéale, puisque — et ceci est exact — tout musulman peut, d'après le droit musulman fort libéral en l'occurrence, s'adresser pour une affaire donnée, non au cadi du rite auquel il appartient, mais au cadi du rite le plus favorable à ses intérêts en l'affaire. Des instructions convenables, données au cadi banéfite, seraient suffisantes, au dire de M. Pelletier, pour rendre aliénable un babou privé ; l'intervention bejdicale ne serait pas nécessaire.

La vérité, que je tiens d'un compatriote algérois, arabisant fort distingué, est qu'en aucun cas, un babous validé par le jugement d'un cadi ne peut, dans aucun rite, être dénoué, et que l'annulation ne peut être prononcée que sur la demande de tous les dévohitaires et seulement en des cas prévus et fort rares. Qu'il y ait eu parfois erreurs, exceptions aux règles, délits, c'est un fait certain, mais qui ne peut servir de base à une jurisprudence nouvelle digne do prétendre au respect et à l'estime de tous-

qvées à l'appui des mesures proposées, et il ue manque point d'arguties pour répondre aux objections légitimes que soulève, par exemple, un fait aussi grave que la rupture, au profit de l'une des parties, d'un contrat bilatéral librement consenti {rachat de Venzel).

D'aucuns citent la Révolution, qui n'a que faire en l'occurrence; les procédés révolutionnaires, pour inéluctable qu'en ait été l'usage lors de circonstances spéciales, à une époque donnée de l'évolution de notre pays, ne sont nullement ceux dont on puisse recommander l'emploi à la nation tutrice d'un pays protégé. De la prospérité ou de la misère de la population indigène dépendront dans l'avenir le succès ou la faillite de l'œuvre française en Tunisie. Certains vantent le système algérien ; ils font table rase de l'histoire de la conquête, oublient les guerres pour la prise de possession du sol, les insurrections; ils oublient surtout que notre façon de traiter et de comprendre l'indigène, aux débuts de l'occupation algérienne, ne mérite sans doute pas des éloges exceptionnels. Enfin et surtout, aux bonnes raisons (1), presque tous opposent la 7iécessité; la nécessité dans laquelle nous nous trouvons,

(1) Nous trouvons, relatées par M. Pelletier, les objections principales que l'on adresse à la législation projetée, en vertu de laqvielle aucun acte translatif de propriété immobilière ne pourra être attaqué pour cause d'inaliénabilité résultant de la loi musulmane, ce qui équivaut à décréter que la constitution d'un liabous particulier grevant un immeuble sera, à l'égard du tiers acquéreur, réputée non écrite.

Entre autres objections, signalons les suivantes : donner aux dévolutaires actuels, sur la propriété dont, en vertu de la constitution du liabous, ils ne sont que bénéficiaires, en quelque sorte qii'usufruitiers, un pouvoir de disposition, c'est leur accorder un droit plus grand que celui qu'ils ont reçu ; c'est aller à l'encontre des volontés testamentaires du constituant et méconnaître le but pieux qui l'a inspiré ; c'est dépouiller d'avance l'établissement religieux auquel le bien doit faire retour après l'extinction de la famille dévolutaire; c'est outrager par suite la loi religieuse qui, en pays musuhnan, se confond avec la loi civile.

SOUVEXIKS DE TU.VISIE ET d' ALGÉRIE 343

selon eux, de n'entraver pas l'œuvre de la colonisation, de n'arrêter pas le peuplement de la lîégence par des Trauçais.

Cette nécessité est-elle évidente au point qu'on le dit ? Il ne le semble pas.

Nous ne manquons en Tunisie ni de grands ni de moyens colons; les petits font défaut. Un colon, qui n'exagérait pas fort, me disait : a II n'y a pas cinquante paysans français dans toute la Régence. »

L'essor que donnerait à la colonisation l'application subite des mesures révolutionnaires demandées aurait pour résultat d'augmenter un peu le nombre des Français grands et moyens colons, beaticoup le nombre des hectares possédés par eux, énormément celui de leurs métayers siciliens. Ceux-ci se fixent au sol; grâce à leurs admirables qualités, ils deviendront des possesseurs, petits possesseurs au début, puis, malgré une forte proportion d'échecs inévitables, de nombreux possesseurs, enfin des possesseurs d'importance.

Un grand colon installe parfois sur son domaine cinq, dix, quinze familles siciliennes; il en met partout, dans la montagne même et sur des terres incultivables; les travailleurs siciliens cultivent ces terres incultivables ; ils en vivent; ils en acquièrent et, avec celles-ci, d'autres parmi les bonnes.

Mille hectares cédés nous vaudront deux ou trois propriétaires français, sept ou huit Français, gérants, contre-maîtres, chefs d'exploitation ou de culture, etc. (1), 150 ou 200 Siciliens.

Est-ce pour obtenir de pareils résultats que nous devons agir par bouleversement et déposséder la popu-

(1) l'iie œuvre juive, l'école de Djedeïda, forme des élèves, tous juifs tunisiens, qui sont pour les colons de précieux auxiliaires.

lution indig'ène ? Evidemment non. Qu'importe la présence de 100 Français si nous devons la payer de celle de 2.000 ou de 3.000 Italiens.

Il ne faut pas encourager inconsidérément, aux dépens de la petite, la grande et la moyenne colonisations ; en l'état actuel des choses, le contraire serait moins déraisonnable ; ce n'est pas à celles-ci qu'il faut consacrer et continuer de consacrer, en vertu de la vitesse acquise, toutes les ressources, lesquelles étaient d'ailleurs, en 1903, exagérément insuffisantes. Le but doit être d'obtenir un développement parallèle de la petite colonisation et des deux autres; or, cette petite colonisation a évolué avec un retard presque irrémédiable ; aidons-la, secourons-la; c'est à elle, avant que d^ aller aux autres, que doivent éclioir l'argent, les faveurs, l'aide morale. Une étendue très considérable de terrain ne lui est pas nécessaire et, partant, pas la spoliation des indigènes ; vraisemblablement, au début, cette petite colonisation sera l'œuvre de métayers qui, par la suite, deviendront des colons, car étant paysans de France, ces métayers aimeront la terre, ils seront économes : ils réaliseront tôt ou tard leur rêve : être propriétaires (1).

Quand un nombre suffisant de ces colons modestes sera installé sur le sol de la Régence, nous pourrons donner à nouveau une impulsion métbodique à la moyenne colonisation. La caisse de colonisation devra être très riclie, de façon à pouvoir acbeter au prix nécessaire de bonnes terres bien situées. Pour coloniser à la mode française, c'est-à-dire par l'action de l'Etat initiateur et tuteur moral, il faut beaucouj) d'argent, énormément d'argent

Cet argent nous servira en partie à racheter aux indigènes le surcroît fort considérable de biens habous,

(1) Voir plus haut L'œuvre Saurin.

qui ne leur sera plus nécessaire lorsque nous leur aurons enseigné à cultiver (1) la terre au lieu de la gâcher. Qu'ils apprennent dans nos écoles les procédés de culture rationnelle qui leur permettront de vivre de la quantité de sol dont ils ont réellement besoin, de prospérer sur une étendue bien moindre que celle dont ils mésusent actuellement. Alors nous ne rencontrerons pas de résistance lorsque, progressivement et selon les besoins réels, par expropriation, pour cause d'utilité publique (création d'un centre, d'un village), nous voudions « désliabouser » des terres. Encore, sera-t-il de toute justice, non seulement de payer ces acquisitions à leur juste valeur et pas d'après un taux immuable favorable à l'acquéreur, mais encore d'indemniser l'exproprié en raison de la perte du privilège d'inaliénabilité.

La Tunisie peut nourrir dix millions d'habitants ; il y a place pour tous dans la Régence. Le tout est de

(1) Cet enseignement nous vaudra de pouvoir substituer les indigènes aux étrangers pour nombre des emplois que nécessite la mise en valeur ou la créatiou d'un domaine. Signalons iine tentative des plus intéressantes, due à l'initiative indigène : la fondation dans le caïdat de Tébourba d'une colonie agricole indigène, destinée à donner à de jeunes indigènes l'instruction, théorique et pratique, nécessaire pour diriger des exploitations agricoles. Les procédés modernes sont enseignés aux élèves; les cours théoriques sont faits en langue arabe par un indigène sorti de l'Ecole d'agriculture de Tunis; les chefs de culture sont des Européens sachant l'arabe. Un comité composé de neuf indigènes, dont Si Bechir Sfar, président de la Djemaïa, et Si Zaouch, et de trois Français, dont M. Tauchon, a obtenu, de riches agriculteurs indigènes, 30.000 francs pour les frais d'installation. L'administration des Habous a donné gratuitement 800 hectares. Cette administration et celle du collège Sadiki fournissent des subventions qui seront annuelles tant que les ressources de l'Ecole que le Gouvernement du Protectorat, s'inspirant d'une politique féconde en résultats, subventionne de son côté et encourage, ne lui permettront pas de parer à ses propres besoins. L'Ecole peyt suffire à 150 élèves ; ceux qui sont pauvres obtiennent bourse entière ; le minimum d'âge a été fixé à 15 ans, le maximum à 18. Le directeur de l'Ecole est Si Omar ben Guellati, chef de bataillon en retraite de l'armée française.

Souv. Tunisie. 22.

34G SOUVENIRS DE TUNISIE ET d' ALGÉRIE

s'entendre et de savoir s'y prendre. Il faut agir avec méthode ; puis, je le répète l'argent est le nerf de la colonisation.

Au lieu de laisser le cours libre aux tentatives des colons, dont beaucoup d'ailleurs redoutent la moinsvalue que causerait à leur domaine la confiscation des babous, au lieu d'ouvrir un cbamp nouveau à l'activité frénétique des spéculateurs, nous devons commencer par garantir aux indigènes l'inaliénabilité de la partie (1) de leurs biens adéquate à leurs besoins; le surplus est immense, ou plutôt sera immense lorsque nos protégés sauront cultiver; c'est à ce moment (et non actuellement et par des procédés brusques) qu'il conviendra de consacrer ce superflu, progressivement et dans la limite du possible, au développement de la colonisation, selon les besoins réels de celle-ci, en prenant bien entendu les mesures susceptibles d'empêclier, autant que faire se pourra, rafles et spéculations, en ne privant pas non plus les indigènes du droit d'acquérir des terrains ainsi libérés.

Si nous agissons au rebours, la population indigène verra s'évanouir le peu que l'on annonce (?) devoir lui laisser parmi les terres de rebut; et, à l'époque assez proche ovi cette population aura doublé, 50.000 ( ?) colons ( ?) français se trouveront dans notre colonie, en présence de 200.000 Italiens et de 6 millions de musulmans afi'amés*

Dans la limite du possible, protégeons les indigènes — et les Européens — du banditisme légal des spéculateurs et ne nous créons pas une Irlande.

Aux colons, il faut le homestead; aux indigènes, il faut aussi le liomestead et, pour ceux-ci, un homestead compris de façon très large, c'est-à-dire qui soit en rap-

(1) Cette partie ne doit pas être le rebut.

port avec leurs habitudes et leurs modes de groupement : si l'on me permet une expression barbare : un trihustead.

Les indigènes le possèdent ; malgré des différences caractéristiques, le habous est une façon de homestead.

Allons-nous donc détruire cliez eux ce que de bons esprits méditent d'acclimater cliez nous ?

Si l'indigène avait une tendance à déserter ses terres, notre politique exigerait que l'on trouvât les moyens de l'y attacher.

Ne supprimons pas les habous ; délimitons-les, restreignons avec beaucoup de lenteur et de prudence leur étendue qui est énorme, mais consolidons-les. Nous devons dresser l'indigène à cultiver de façon intelligente et raisonnée, à travailler sa terre. L'heure venue, nous libérerons sans effort et à des conditions raisonnables, progressivement et selon les besoins réels de la colonisation, le superflu de cette portion qu'en raison de son exiguïté relative le possesseur indigène sera forcé de mettre attentivement en valeur et qui, étant inaliénable, lui conservera, au mieux de ses intérêts et des nôtres, la part du sol à la propriété de laquelle il a légitimement le droit de prétendre.

L'avenir des Français en Tunisie.

Quel est l'avenir du groupe français de Tunisie?

Tût capita, tôt sensus.

Les uns m'ont dit : « Importe-t-il vraiment de s'en préoccuper ? A l'époque lointaine oii nous pourrions appréhender une rivalité trop ardente entre Italiens et Français de la Hégence, il ne sera plus de Français ni d'Italiens, ou plutôt Français et Italiens seront unis par les liens qui attacheront les uns aux autres tous les citoyens des Etats-Unis d'Europe. Nos grandes luttes

348 socrvsxiES de tuxisie et d' Algérie

alors seront contre l'Amérique, peut-être contre les Jaunes » Cet argument, je l'ai entendu en langue française et en langue italienne, et, dans le premier cas, il m'a paru l'expression d'une conviction sincère

Quelques-uns clament : « Pas d'union, pas d'alliance, rien de commun avec l'étranger; ne retournons pas à nos errements passés ; pas de population séparatiste comme l'est celle de l'Algérie. » En vérité, les Français d'Algérie ne sont pas séparatistes; il suffit de se remémorer les proportions numériques des éléments divers de la population globale de l'Algérie, pour se rendre compte de ce que le mot de séjyaratiste, s'il était appliqué avec justesse au sentiment de l'Algérie française, conviendrait moins que celui de folie. Et l'on ajoute encore : « Sans doute les Algériens ne peuvent pas s'affirmer séparatistes, mais ne le seraient-ils pas s'ils se sentaient assez forts pour pouvoir le devenir impunément? » Il est des questions qu'il est préférable de ne point poser. Lorsqu'elles le sont, et dans maints journaux celle-cf l'a été, le mieux est d'y répondre francbement. Je dirai donc : a Non, les Algériens ne sont pas séparatistes; ce sont de bons et loyaux Français », et j'ajouterai, pour des raisons que j'ai exposées précédemment, qu'il est hors d'aucun pouvoir humain d'empêcber l'organisme algérien d'évoluer vers le self-government. Que ceux qui n'ont pas étudié sur place les causes de cette évolution nécessaire et inéluctable croient sur parole les gens qui ont vu et compris et qui, ayant vu et compris, ont fait le sacrifice des conceptions mathématiques en vertu desquelles, par raison de symétrie, tous les groupes humains, à quelque époque que ce soit de leur développement, devraient être régis uniformément par de mêmes lois. Le self-government n'est pas un acheminement vers la séparation, au contraire. Plus grande est, pour

une colonie telle que l'Algérie, la liberté de se gouverner par elle-même, plus le loyalisme de cette colonie est tenace et sincère.

D'autre part, il est superflu de signaler le cliagrin cruel que nous serait, ayant voulu essaimer, d'avoir couvé un œuf italien, et d'insister sur la légitimité de l'instinct qui nous fait désirer une Tunisie aussi française que possible, nous pousse à vouloir dans la Régence une race vraiment fille de la nôtre.

Or, quand bien même nous réussirions, ce qui est fort douteux, à attacher à bref délai au sol de la Régence un nombre appréciable de paysans de France, il ne semble pas que nous soyons en droit d'espérer l'épanouissement et le triomplie de la race française en Tunisie, si, dès maintenant, nous n'ouvrons pas les rangs de nos colons à quelques étrangers, si nous ne laissons pas un mouvement de filtration modérée, mais continue, enricliir notre colonie des meilleurs éléments étrangers, cboisis panni ceux, en particulier, qui ont fait leurs preuves, montré leur aptitude au travail et leur esprit d'économie et parmi ceux qui, à force de mérite, ont réussi à acquérir du sol.

C'est au gouvernement à fixer dans chaque province le nombre de nouveaux nationaux qu'il nous est bon d'acquérir, et ceux-là qui, sur la liste agréée par lui, auront obtenu le plus de suffrages des colons devront seuls être admis à l'honneur d'entrer dans la famille française, de bénéficier de tous les avantages qu'il est indispensable d'attacher à la qualité de Français en pays protégé. Je me permets d'insister à nouveau sur ce projet que j'ai depuis fort longtemps exposé à des compatriotes algériens ou tunisiens.

Inutile d'ajouter que la nationalisation doit mettre sur le pied de l'égalité nouveaux venus et Français de naissance. Pas de demi-citoyens; pas de classes d'élec-

leurs inéligibles, comme le demande Cattan (1). Les indigènes, de nombre fort restreint, auxquels, dans notre intérêt, nous serons amenés à conférer la nationalisation, ne devront nullement être obligés, pour l'obtenir, de renoncer à leur statut personnel, et les musulmans nationalisés, que nous vaudra cette concession au respect des coutumes, ne nous en seront pas moins dévoués,

— bien au contraire ; l'élite que nous mêlerions intimement à nos intérêts par ce procédé nous serait d'autant plus attachée que nous aurions moins de raisons de soupçonner son dévouement.

Bien entendu, je réprouve tout genre de naturalisation (telle la naturalisation tunisienne, demandée par M. de Carnières), qui aurait pour effet de faire subir aux candidats un stage vexatoire. Toutefois, comme ce serait, à mon sens, une faute que de nous contenter, en Tunisie, d'appliquer nos lois françaises sur la naturalisation, je crois devoir préconiser une naturalisation .franco -tunisienne, qui permette de donner aux réglementations de la métropole, faites pour un pays où le nombre des étrangers est infime au regard de celui dés nationaux, une élasticité qu'elles n'ont pas. Conférer aux Français et aux naturalisés le droit de se yrononccr sur V admission des candidats ^ la naturalisation (1) ;

— laisser aux indigènes naturalisés leur statut jiersonnel; — faire hénéûcier, enûn, tous les naturalisés de tous les droits dont jouissent les Français en Tunisie, telles sont les exigences auxquelles devra satisfaire cette naturalisation franco-tunisienne.

Je livre ce th.ème, que je crois nouveau, aux méditations des hommes sans parti pris. Mon opinion est qu'il nous faut incorporer des étrangers et des indigènes dans

(1) V. au sujet de la prud'homie et des syndicats Cattau, p. 20 (ouv. cit.).

SOUVEXIKS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 351

nos rangs pour protéger et développer l'œuvre française en Tunisie et qu'il est préférable d'agir avec méthode et lentement, que d'ajourner la solution du problème des races à une époque où la situation n'aurait que deux issues également déplorables : les conflits violents ou la naturalisation automatique. La politique se peut comparer à la cuisine qui est l'art de faire de bons plats et, faute de mieux, d'accommoder les restes. On peut rêver d'une colonie idéale, vide d'étrangers, vide d'indigènes et oii Français viendraient en foule. Telle n'est pas la Tunisie. Tirons parti de la situation et puisque nos propres forces paraissent insuffisantes, raffermissons-les par le concours de ceux que le destin nous a donnés comme voisins.

Je ne reviens pas sur l'exposé des moyens, dont j'ai signalé quelques-uns, qui nous permettraient de rendre abondantes les demandes de naturalisation. J'ajouterai seulement que l'action des contrôleurs civils, déjà importante en l'état actuel des éléments en présence, serait toute-puissante pour attirer à nous une partie, soigneusement sélectionnée, de travailleurs étrangers dont des mesures bienveillantes nous auraient fait des amis. Mais il faut que ces fonctionnaires aient une règle, qu'ils s'inspirent d'une métbode, que leurs efforts soient proportionnés aux ressources que peut offrir, au point de vue de la naturalisation, le groupe d'étrangers de la région placée sous leur surveillance et à l'importance de la colonie française de cette région; il serait regrettable que tel, à tort et à travers, décide beaucoup d'étrangers à la naturalisation et qu'ailleurs, tel autre les repousse systématiquement.

Le corps du contrôle a eu des débuts quelque peu pénibles (1): c'est aujourd'hui une élite à laquelle on

(l) Je ne puis traiter ici de la Tunisie administrative . V. Con-

352 SOUVENIES DE TUNISIE ET d' ALGÉRIE

n'eu peut que difficilement comparer beaucoup d'autres et dont le rôle doit considérablement grandir. Des liommes comme Tauclion, Dumas, de Gourlet, Luret, pour ne citer que ceux que j'ai vus à l'œuvre, sont d'incomparables champions de la cause française. Ils savent éviter et le cbarme dangereux des compliments débités dans l'idiome le plus musical qui soit parlé sur la terre et les haines injustifiées pour qui diffère de nous.

A'i arabojjJiobie, m xénophobie, voilà la formule fondamentale dont nos intérêts politiques actuels nécessitent l'adoption. Chaque bon Français doit se libérer des phobies en même temps qu'oublier haines et querelles de clocher. A l'entrée des ports de notre Afrique, sur chaque jetée, un écriteau devrait être dressé, sur lequel, en lettres monumentales, serait écrit : « Vous qui venez d'Europe, laissez ici tout préjugé ». Par contre, le mot du Dante ne se doit en Tunisie appliquer à personne; la B-égence n'est pas un enfer et chacun, de quelque pays qu'il vienne, peut avoir l'espérance de devenir Français. Convenons, sans trop nous flatter nous-mêmes, que c'est là un honneur enviable et que seul un sot pourrait dédaigner

Cependant nos colons, toujours fort impatients et souvent mécontents pour des raisons plus ou moins justifiées, se plaignent amèrement. « A quoi sert-il d'être Français? L'Etat ne fait rien pour nous; nous sommes délaissés et parfois bafoués; nos fonctionnaires sont indifférents; nous ne trouvons chez eux que tiédeur ou mépris. Ils n'ont pour nous que des rebuffades. Soyez Italien, Espagnol ou Anglais, votre consul vous protégera, vous défendra, vous fera obtenir gain de cause ; soyez Français, ne comptez sur qui que ce soit, car de votre sort personne ne se soucie. »

férrnces sur les adminUtratioris tunisiennes. 2« édit., Sousse, Impr. franc., 1902.

SOUVENIES DE TUNISIE ET d' ALGÉRIE 353

Ces doléances contiennent beaucoup d'exagération et une petite part de vérité. Il est exact qu'on fait généralement droit aux instances des consuls en faveur de leurs nationaux; c'est que le consul n'intervient que dans les cas oii la cause dont il se fait le défenseur est de toute justice; aussi son action n'a-t-elle que des occasions relativement rares de s'exercer; puis elle bénéficie du prestige qui s'attache aux instances présentées par la voie diplomatique. Tel colon, au contraire, harcèle les fonctionnaires sans raison; il ne leur laisse point de répit, il les poursuit, il les traque, il les horripile; ceuxci s'énervent, finissent par se fâcher; il advient que les effets de leur ressentiment se répercutent sur d'autres que sur le fâcheux. On m'a conté un fait piquant : un fonctionnaire, connu pour son indifférence et pour sa rudesse envers les colons, dut, à cause de son âge, quitter l'administration; il se fit colon; c'est désormais, paraîtil, le perturbateur, le plus patiemment acharné, du repos de ses anciens collègues Si non è vero

Il m'a paru qu'il existait entre colons et fonctionnaires une différence de sentiments, de conceptions et de manières d'être qu'explique la différence même de leur idéal respectif; les uns mènent le dur combat de la conquête du sol, ils sont acharnés au travail, impatients, passionnés, pleins de désir et de foi; les autres voient les ensembles, ils constituent l'élément modérateur, régularisateur ; ils sont pondérés, lents, assagis, parfois méticuleiix; ils ne peuvent avoir la fièvre de la création et de la recherche du gain. Ce serait tout avantage, à mon avis, que d'attacher longtemps les fonctionnaires à une même province, puis, en outre de leurs appointements annuels, de leur attribuer, au bout de quelques années, une forte primo, dont la valeur serait proportionnée à leurs efforts et aux résultats obtenus et sur l'importance de laquelle les colons, ou tout au moins

leurs délégués, seraient autorisés à se prononcer. Il serait juste aussi de couréder à des prix de faveur exceptionnels, des terres aux fonctionnaires mis en demeure de se retirer après avoir loyalement servi durant le temps normal, de les aider par tous les moyens à devenir des colons.

Il ne faut de fonctionnaires qu'amoureux du pays, possédés de la foi coloniale, résolus à créer ou à perfectionner; tous ceux qui se croient en exil, tous ceux pour lesquels le séjour dans la colonie est un chagrin au lieu d'être une joie, les spleeniques, les habitués du paquebot de France (1), tous les arabophobes, tous les xénophobes, tous les colonphohes surtout, doivent au plus tôt être envoyés sous d'autres cieux.

Malgré qu'ils aient de petits défauts, les fonctionnaires sont en général fort zélés et tout dévoués aux colons. Mais il est indispensable que la condition de ceux-ci soit — qu'on me passe l'expression — relevée. Le civis romanus, tant envié jadis, ne les croirait pas volontiers ses successeurs. Xos colons se plaignent amèrement; il faut convenir en toute justice qu'ils devraient, dans la Régence, être des privilégiés.

Qu'on n'imagine point que je t^nte de faire l'apologie du droit de conquête, encore moins de justifier qui haïrait ou opprimerait les vaincus. Un colon me disait : « Tous voulez nous favoriser, no as élever au-dessus des autres? Ce serait fort bien si nous ne comptions parmi nous que des gens de caractère ferme et de raison droite. Si vous saviez ce que valent certains colons et de quelles brutalités ils sont capables, vous vous rendriez compte de la nécessité de ne point augmenter outre mesure leurs prérogatives. »

(1) Notons toutefois que de longs congés, des séjours à Vichy, Bont indisiîensablcs.

SOrVEXIES DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 35.J

Ce propos m'a été tenu par un colon des plus konoratk'S et je ne doute point que ce colon ait dit vrai, car j'ai connu dans la Eégence de tristes et redoufables spécimens de la race française, mais je ne tire pas de cette circonstance regrettable les mêmes conclusions que lui. Il ne s'agit point de conférer aux nôtres le droit à la matraque, ni le pouvoir de plier à leurs fantaisies ou de spolier les étrangers et les indigènes. Envers ceux-ci je ne suis point, je crois, suspect d'Hostilité. Nous devons la justice à tous, à tous le respect de leurs mœurs et de leurs croyances; mais il n'est que juste d'accorder des traitements de faveur à nos nationaux, non point parce que nous sommes les plus forts et que la Force, dit-on, prime le Droit, mais bien parce que les bonneurs et les faveurs, que nous attribuons aux nôtres, ne sont que l'insuffisante rémunération des cbarges de toutes sortes qui incombent à la nation protectrice, à celle qui assure l'ordre, qui a cbassé la barbarie, importé la civilisation avec tous les avantages qu'elle comporte, à la nation enfin qui dans le monde parle au nom de la Eégence et se porte son garant.

Plus la situation des Français sera enviable moins ils rencontreront de résistance et, surtout, plus ils seront enclins à la justice et à la bienveillance. L'bomme ricbe et honoré est facilement vertueux et compatissant; dans la misère, l'homme devient cruel; la misère est l'école de l'énergie, de toutes les énergies, les meilleures et les pires, et c'est elle le plus souvent qui fait le délit et le crime.

A quelqtie point de vue que l'on se place, il paraît indispensable d'améliorer très considérablement la situation des Français, dont le nombre insuffisant doit être renforcé par l'arrivée de quantité de paysans attirés par les avantages que devra leur valoir le séjour dans la Eégence, et par Vadjonction, en nombre limité selon

3;)G SOL VKMilS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE

nos besoins, d'éf rangers choisis parmi les meilleuis, (ai la qualité de Fiançais, lorsqu'elle sera devejiue très dési table, ne laissera pas que de séduire beaucoup d'entre eux. Ce sera un des devoirs de l'Etat de déterminer les propoi-tions selon lesquelles l'élément étranger sera admis à pénétrer l'élément français. L'espoir nous reviendra alors de peupler la Régence d'une colonie qui, du fait de la transplantation plus encore que par l'efîet des croisements, prendra sans doute dans l'ensemble de la nation une physionomie particulière, mais qui n'en sera pas moins française de cœur, de sentiments, de langue, d'habitudes; qui n'en sera pas moins un rejeton vivace poussé sur la vieille souche gallo-romaine et, quoi qu'il advienne dans le monde, qui nous continuera, car elle sera née de nous; — et nous n'aurons pas travaillé pour le triomphe de l'italianité.

Quels sont les avantages dont bénéficient les Français en Tunisie?

— Aucun, disent les colons.

— Ils sont considérables, affirment les fonctionnaires : faculté, pour coloniser, d'acquérir des terres à vil prix; — droit de vote; — possibilité, que n'ont point les étrangers, d'obtenir des emplois administratifs; — privilèges pour l'accomplissement du service militaire; — participation à la vie administrative; — bienveillance des fonctionnaires, sollicitude de l'Etat manifestée par la création de routes utiles aux Français, etc., etc.

Sans parler des honneurs et des préséances qu'il serait légitime d'accorder à nos colons ou à leurs délégués, il est clair que la modification, en faveur de nos nationaux, des conventions internationales qui nous astreignent à ne point traiter différemment, en Tunisie, Français et Etrangers dans la plupart des cas, ferait tomber l'obstacle le plus grand à l'amélioration du sort de nos compatriotes.

SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE 3o7

En attendant que les événements rendent possibles les transformations inévitables et bienfaisantes, la suppression ou la diminution des impôts qui frappent celles des industries, ceux des commerces, celles des cultures qui sont particulièrement ou presque exclusivement français, serait pour les nôtres un soulagement très appréciable.

Je ne doute pas qu'il n'existe pour relever, pour "privilégier, en Tunisie, la situation des Français (qui, pour l'instant, se sont mis en tête d'obtenir le suffrage universel) des moyens efficaces; les gens compétents doivent considérer comme xin devoir primordial de consacrer, à les étudier^ tous leurs eô'orts

N'oublions pas que noire avenir colonial est dans l'Afrique du Xord (1). Il faut faire nôtre l'Afrique du Nord.

Je ne puis terminer cet ouvrage sans adresser d'affectueux hommages à tous ceux qui m'ont bien accueilli en Tunisie et ce m'est un devoir fort agréable de remercier chaleureusement MM. Bai-tliolomé, chef du service des domaines de la liégence; le D'' Bertholon, mon éminent confrère; Bouya, inspecteur du Bône-Guelma et Furniaux; mon excellent ami de Gourlet, contrôleur adjoint de Tunis; S. Colosio, avocat; le vicomte de Lenoncourt; Luisi, de l'Office postal à Tozeur; M"* veuve Berquin, ù Tunis; Stackler, stagiaire de colonisation; de Strada, inspecteur de la Compagnie générale transatlantique. Je tiens aussi à témoigner de ma vive gratitude à M. E. Hubert, de l'imprimerie Renouard ; à M. E. Soudée, rédacteur en chef du Messager d'Indrc-

(!) V. Ont'sime Reclus. I*)(nons VAfriqur. Paris, Librairie uuiverselle, 1904.

3a8 SOUVKMIIS de TUMSIK KT J)'aL(jÉUIK

cf-Loire, et futur colou tunisien, et îi notre ami commun .M. K()l)enno, rédacteur en chef de la Dépêche du Centre et de rOuc.st; à MM. Arrault et à M. G. Ik-cker, de l'imprimerie Arrault à Tours; à mon éditeur, M. Henri Charles-Lavauzellc.

Je me suis efforcé d'être exact et me suis parfois donné beaucoup de peine, imposé de vraies fatigues, pour réparer des omissions minimes, corriger de légères inexactitudes; ma reconnaissance est acquise à quiconque voudrait bien m'en signaler qui me soient demeurées inaperçues.

Dans le monde des idées, nul ne peut êti'e certain de n'errer point. Je puis certifier que les opinions émises en ces pages ?ont l'expression sincère de convictions profondes. J'ai exposé, défendu ce que je crois être le vrai, ce que je crois être l'intérêt de mon pays d'adoption, la Tunisie, et l'intérêt de notre vieille France.

Page 1