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CHAPITRE IV

L'ETAT ET L'AVENIR DES POPULATIONS DE L'ALGÉRIE ET DE LA TUNISIE. - RÉFLEXIONS SUR LE CARACTÈRE ET SUR. LES MŒURS DES INDIGÈNES.

A M. Hamon, directeur de ['Humanité nouvelle. — A. M. Héricourt, directeur de la Revue scientifique. — A M. Zaborowski, de la Société cV Antliroijologie de Paris. — A. M. Ribot, professeur au Collège de France, directeur de la Bevuc philosophique.

Je réunis en ce cliapitre divers documents qui, sous la forme do lettres adressées à des personnalités éminentes, traitent de l'état et de l'avenir des populations indigènes de la Tunisie et aussi de celles de l'Algérie^ de leurs caractéristiques au point de vue anthropologique, psychologique. Pour éviter des redites, fai supprimé et remplacé par des points certains passages. On trouvera dans la collection des Bulletins et Mémoires de la Société d'A?ithr apologie de Paris et dans celle de la Revue scienti-Rqiie, les opinions de divers auteurs suiles points étudiés.

Lettre k M. A. Hamon, directeur de /'Humanité Nouvelle, à Paris.

Vous me demandez de vous conter des choses d'Afrique. Me voici pris au dépourvu. De mes dernières promenades je n'ai conservé, avec quelques photographies, que des souvenirs. Point de notes hâtivement écrites le

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soir dans les hôtels, pas de croquis rapides esquissés à la liâte puis conservés dans les tiroirs, pas de lettres aux amis fixant l'état de l'esprit devant tel ou tel inconnu.

Puis me voici déjà algérien trop ancien; le nouveau venu voit tout, admire tout; la moindre taupinière devient mont à ses yeux. Je discerne moins bien désormais ce par quoi le pays diffère des autres; les paysages et les mœurs étrangers me sont devenus familiers et la prière du muedden n'éveille plus en moi la sensation de l'Orient et de l'exil.

Pourtant bien des choses valent qu'on les signale, beaucoup ont besoin d'être dites ou répétées; elles me paraissent au plus haut point dignes d'intérêt, car je l'aime bien, cette terre conquise par les nôtres, où des hommes de beaucoup de nations vivent en contact, se méprisant les uns les autres. J'aime la nonchalance tranquille et délicieuse de la vie arabe, la solitude immense du bled, la bizarrerie des collines aux aspects sauvages et l'homme, l'homme enfin, instinctif et hospitalier.

Comme on comprend bien ici l'orgueil qui nous aveugle tous, et l'universelle fraternité, et l'universelle barbarie ! Français, Arabes, Juifs, Maltais, Espagnols, Italiens se tassent les uns contre les autres, se heurtent les uns aux autres. Chaque groupe a ses lois vénérées, sa morale, s-es mœurs, sa foi, ses espoirs, ses préjugés. Dans chacun l'illusion existe qu'il est supérieur aux autres, et chacun est composé d'hommes faibles, passionnés, d'intelligence limitée, bornés dans leurs pauvres moyens, prisonniers de leurs préjugés, guidés par l'intérêt, n'atteignant que rarement au sacrifice, à la tolérance et à la bonté. La justice sera-t-elle jamais égale pour tous ou plutôt se rendront-ils jamais les uns aux autres la justice méritée?

Puisque vous le demandez, je vous livre quelques pa-

ges, souvenirs d'impressions ressenties en Afrique; mais n'ayez pas l'illusion que je sois capable de faire passer sous vos 3'eux la vie arabe ni encore d'en évoquer le cadre. Pour la comprendre, pour sentir quelle elle est, il faut lire le maître qui, de son pinceau et de sa plume, a fixé des tableaux qui sont l'expression parfaite de la vérité, il faut lire Fromentin (1). Jamais artiste n'a plus admirablement rendu, dans l'intensité de son existence, un sujet difficile, et quiconque s'essaie, de France, à comprendre l'Algérie, doit le connaître.

Tous trouverez dans les lignes que je vous adresse, beaucoup de réflexions aux allures ou, si vous préférez, aux prétentions pbilosopliiques; directement ou non, elles se rattachent à l'Algérie et à la Tunisie; elles sont toutes nées, en ces pays, lors des longues chevauchées dans les plaines quasi désertes, ou dans les premiers sables du Sahara, pendant les escalades à Tlos de mulet dans les montagnes, partout oii le hasard m'a conduit. Elles m'ont été une distraction; en seront-elles une pour vous?

Beaucoup ont pour thème que les hommes se valent et que nul, Arabe ou Juif, ne doit être ni persécuté, ni méprisé ou dédaigné à cause de ses croyances ou de son origine.

X'est-ce point là la vérité ?

Lettre à M. le 0' Héricourt, directeur de la Revue scientifique, à Paris.

Je viens de lire différents mémoires relatifs à nos indigènes d'Algérie et de Tunisie, entre autres une étude

(1) Eugène Fromentin : Une année dans le Sahcl. — Un été dans le Sahara (Paris, Plon-Nourrit).

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remarquable et fort généreuse que M. Zaborowski (1) consacre à l'assimilation. 11 me paraît nécessaire de vous présenter quelques observations.

A l'exemple de beaucoup, il semble que M. Zaborowski confonde un peu deux choses assez différentes : Vassiviilation et Vutilisation. D'autre part, pour être envisagée sous tous ses aspects, la question doit, oe me semble, comporter non seulement l'étude de l'identification, de l'assimilation et de l'utilisation de l'Indigène par l'Européen, mais aussi celle de l'identification, de l'assimilation et de l'utilisation de l'Européen par l'Indigène.

D'abord, que faut-il entendre par assimilation? Bien des gens la confondent avec l'identification ou la quasiidentification. Le mot « assimilation » implique que des différences existent entre les objets ou les personnes assimilés. On ne peut assimiler que ceux-là seuls qui diffèrent en certains points. Mais l'assimilation peut être large ou restreinte, porter sur la morale et sur la religion, sur les coutumes ou sur les idées, sur les mœurs et sur le langage.

Assimilation est un mot essentiellement vague et cliacun peut s'en servir comme il lui convient .

A vrai dire et pour être juste, il faut reconnaître qu'il existe cependant dans la notion d'assimilation une conception imprécise, mais assez compréliensible, d'un phénomène de sociologie. Un exemple fera mieux comprendre : nous considérons les Japonais comme assimilés et non les Arabes.

En somme, s'assimiler à nous, c'est accepter le progrès européen, la science européenne, se conformer à un

(1) Zaborowski : H' Assimilation des indigènes de l'Algérie (Revue scientifique, 17 avril 1897). Voir également n° du 11 septembre 1897 et collection de la Itevue scientifique.

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ensemble de notions et d'iiabitudes que nous pouvons définir en bloc : civilisation européenne.

Faut-il dire comme beaucoup que jamais les Arabes ne s'assimileront à nous. C'est bien liardi de juger d'une expérience qui durera peut-être des siècles par les résultats obtenus ou, si l'on veut, par le manque de résultats considérables obtenus, au cours d'une période qui n'est point même d'une quatre -vingtaine d'années.

Arabes et Berbères diffèrent essentiellement; ils sont de races à origines et à instincts différents, et cependant n'est-il pas vrai aujourd'hui que le Berbère, dans une mesure appréciable, soit assimilé à l'Arabe ; pourquoi ne finirait-il pas par s'assimiler à nous ?

Je veux bien que le facteur religieux ait été essentiel; mais qui dira les leviers puissants de demain et, si la science se développe, progresse, étend son empire sur l'univers, qui oserait soutenir que l'ère des prophètes est dans le monde entier irrémissiblement close. Et s'il en vient encore, peut-être certains nous serviront-ils.

C'est une erreur aussi de considérer comme homogène, tout le bloc musulman d'Algérie et de Tunisie. Il y a des Arabes, il y a des Berbères; il y a des Xègres, il y a des Juifs; à un autre point de vue, il y a des sédentaires et des nomades, des guerriers et des commerçants; pour r « assimilation », tous ces éléments ont une valeur différente. Les Juifs sont essentiellement assimilables, mais ils ne s'allient pas aux étrangers par mariage et pas plus en Algérie qu'en France ils ne s'identiûeront; ils sont un agent actif, remuant, travailleur et peut-être indispensable, malgré toutes les haines qu'ils ont soulevées. On considère le Kabyle comme assez sociable; le Couloughi (Arabe mêlé de Turc) est un produit généralement heureux; il donne des hommes intelligents et assimilables; sans doute, chez les assimilés, la vie intime reste arabe, mais l'officier indigène, aux spahis par

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exemple, certains interprètes indigènes vivent de l'existence de leurs camarades français; il en est qui suivent notre mouvement littéraire ou étudient nos sciences. Certains donnent très naturellement des appréciations personnelles sur le dernier roman ou sur la dernière pièce de théâtre. On dit qu'une fois leur temps de service accompli, ils redeviennent tout à fait Arabes et reprennent leurs habitudes d'enfance. C'est un piîénomène général; chez nous, un général, un ministre, unacadémicien de souche paysanne redeviennent paysans dans leur pays, surtout s'ils sont vieux.

L'édifice tunisien présente un groupe civilisé déjà très complexe et fort intéressant. La bourgeoisie indigène tunisienne n'est nullement inassiniilable; il y a là une population marchande, intelligente relativement, qui viendra à nous de bien des façons ; les écoles et les lycées enseignent la langue française. Si la Tunisie continue d'être le pays bien gouverné, bien dirigé, qu'elle est, elle sera le coin qui entrera dans la masse musulmane; le coin tunisien pénétrera le monde arabe et Tunis pourra devenir, aux mains de la France, le flambeau de la science dans notre Afrique du Nord.

Mais rien ne se fait à l'improviste ; les peuples sont comme les hommes, ils naissent, se développent, vieillissent et meurent; les uns doublent les étapes. Xous avons marché vite, nous avons vécu avec intensité, nous avons bouleversé le monde. Où en sommes-nous de notre vie ? Osons-nous chercher notre âge ?

D'autres vont lentement; ils ont des phases d'arrêt, de stérilité; le cerveau arabe est dans un état analogu? à celui que décèle l'étude des premiers temps de notre histoire; de même la langue riche, parce que non fixée, rappelle l'opulence ancienne et désordonnée du temps où il y avait en France dix fois plus de mots parce qu'il y avait dix fois plus de dialectes et de patois.

Mais l'arrêt, ce n'est pas la mort; où sont les réservoirs de l'énergie à venir? Qui peut prévoir d"où. partira notre demain y Qui avait prévu Alexandrie, qui avait prévu Athènes? Et qui Rome? Qui pressentait, en Lutèce, Paris, et surtout qui pensait aux Juifs, au petit bourg" juif, perdu dans une colonie lointaine, à la fraternité iiumaine, au socialisme, pourrait-on dire, prêclié à travers le monde ?

Les peuples qui dorment sont des forces latentes; nous sommes trop fiers de notre supériorité actuelle.

Si j'insiste sur ces notions, c'est parce qu'elles sont fondamentales et tout à fait négligées. Xous demandons à l'Arabe d'être nous; nous sommes vieux, et lui pas. Faut-il croire à sa déchéance irrémédiable? Faut-il le croire mort ou simplement arrêté? Xe repartira-t-il jamais ? Qui sait ?

En tout cas, il est loin de nous, très loin; il y a entre nôtre civilisation et la sienne une différence d'âge extrêmement considérable; de là un premier obstacle à l'assimilation; un autre, que l'on oublie généralement de mentionner et qui devrait précéder toute considération, c'est que nos relations avec l'Arabe sont celles d'envahisseur à envahi. Il est chez lui, nous sommes chez lui; c'est sa faiblesse, mais c'est aussi la nôtre. Xous sommes les plus forts et nous le dominons, mais sa résistance à notre influence est facilitée par ce fait qu'elle s'exerce dans son propre pays.

La difficulté capitale est, sans doute possible, la question de race. A la longue, l'assimilation se fait; des siècles de domination arabe ont bien modifié le vieil élément résistant berbère; mais la haine entre hommes de races différentes est innée. Les socialistes l'oublient toujours. Lisez Hamon, examinez ses théories humani-

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laircs (1), il sfiiiblc if^-noici- la proloiidc Jcpulsloii, iiiiiiuc, instinctive, ([111 surgit entre gens de races dittéreiites : il y a de l'horreur, de la révolte, du dégoût, je dirais même de l'horripilation; le poil de la bête se liérise à la vue de la bête ennemie.

Phénomène brutal, animal, bestial, dira-t-on. Soit, mais combien naturel ! Le nier, c'est nier la vérité. L'admettre, c'est expliquer — je ne dis certes pas légitimer — l'arabophobie.

Le Français qui arrive avec ses idées, s<'s préjugés, très arabophilc, et souvent naïf par manque de compréhension des gens et des choses, après qu'il a été bafoué, trompé, trahi par certains, après qu'on lui a menti et qu'on l'a volé, après qu'il a essuyé tous les mensonges et qu'il a souffert d'une continue, astucieuse et victorieuse mauvaise foi, réagit; il réagit comme il peut, à tort et à travers, et trop souvent brutalement : de là la matraque.

Il a tout à fait tort; mais il est facile de juger sévèrement ceux qui souffrent au loin et se heurtent souvent à de l'obstination lente et parfois hypocrite.

En Tunisie, oii les indigènes sont d'ailleurs doux, les relations sont aisées; j'ai fréquenté bien des indigènes, couché dans les douars, mangé avec eux et comme eux, vécu de leur vie des semaines entières; ils ont de grandes qualités que nous ne connaissons pas; mais il faut bien se garder de les juger de France ou après un court séjour dans le pays. Il y a un abîme entre l'arabophilie du Parisien, qu'enthousiasme la nouba, et celle du colon ou de l'officier, resté arabophile, mais séjournant depuis des années dans le pays. Le premier fait rire le second, et l'arabophilie du second frapperait de stupeur le premier s'il pouvait la comprendre.

(1) Voir les Œuvres de Haiiiou, en particulier Patrie et Intcrnatioimlisme.

C'est que, pour étudier l'indigène, il faut commencer par se dépouiller d'une foule de notions que nous croyons primordiales et qui sont simplement des notions et souvent des préjugés de race. Certaines de nos façons habituelles d'envisager le devoir, l'honneur, notre respect, plus conventionnel que réel, de la femme, sont des notions latines et surtout chrétiennes.

Pour juger ce qui n'est point espèce chrétienne, il faut commencer par se dépouiller de l'optique chrétienne, qu'un usage de dix-neuf siècles nous fait croire commune à tous les hommes du monde. Xous sommes chrétiens jusc^u'aux moelles; de là de grosses erreurs d'appréciation.

Les phénomènes humains d'affectivité ou de haine sont, au contraire, communs ù toutes les races (1).

L'ensemble de la société indigène est loin de nous être antipathique; beaucoup de gens, en Algérie et en Tunisie, — non des moins intelligents, — fréquentent volontiers les indigènes et prennent à la longue du plaisir à leur société et à leurs amusements, même à leur musique au rythme endiablé. 7/5 s'assimilent (2).

C'est là une notion que nous négligeons constamment; nous parlons toujours de l'assimilation des Arabes, mais ne pourrait-on pas étudier aussi dans quelle limite les Français s'assimilent; mis à part les excentriques et les hâbleurs, la liste serait longue de ceux qui finissent par prendre beaucoup aux coutumes et au

(1) Il est clair ([u'il !ie faut pas prendro ici les mots de race et dVsptc avec la signification stricte qu'ils ont dans les sciences. Voir in « La France en Tunisie » (Paris, Carré et Naud, 1897) les travaux de M. Zaborowski et ceux du docteur Bertholon. V. également mémoires de Loir, de Gauckler, do R. Cagnat, de Gaston Boissier, de Gaston Descliamps.

(2) Bien entendu, cette assimilation est presque toujours inconsciente ; aussi est-elle demeurée inaperçue.

caractère dos indigènes. Les Européens traitent de rouini (1) le nouvel arrivé; le roumi, longtemps bafoué et trompé, finit au bout d'un («mps plus ou moins long par ne plus être roumi; dans une certaine mesure, il s'est assimilé. Beaucoup de gens restent roumis indéfiniment ; ils vivent uniquement à la française et ne voient l'indigène qu'en passant, dans la rue.

Si l'Européen est parfois assimilable, il faut savoir une chose : c'est qu'il est géiunalement utilisable par l'Arabe. On ignore en France combien l'Arabe sait se servir de l'Earopéen, de sa bonté, de ses faiblesses, de ses colères subites, de son manque de rancune, au besoin même des bourrades qu'il s'expose à recevoir.

Sans doute, après la conquête et après les insurrections, les lois terribles de la guerre ont, en Algérie, atteint l'indigène; encore a-t-il moins souffert vraisemblablement que s'il était tombé aux mains d'un autre peuple (2); en temps de paix, on doit le reconnaître, l'Européen est souvent une mine, un trésor que certains Arabes nieshines savent fort bien mettre en coupe réglée. L'idée qu'un Européen occupant une petite situation officielle quelconque n'a pas une inépuisable réserve d'argent paraît aux indigènes ou une aimable plaisanterie ou un abominable mensonge.

(1) Pour l'arabe, le roumi, c'est l'infidèle; par ironie, les Européens appellent roumis ceux d'entre eux qui viennent pour la première fois dans le paj-s, et cela à cause de leur inexpérience, de leur naïveté, do leurs étonnements, de leurs enthousiasmes souvent injustifiés, en un mot, de leur gaucherie.

(2) M. Zaborowski conte qu'un indigène ne pouvait croire français un voyageur qui s'était montré généreux envers lui. Il ne faut pas tirer do ce fait des conclusions excessives; il serait tout à fait paradoxal do penser que les Midigènes seraient plus heureux sous la domination anglaise. Si un indigène a pris pour un Anglais le touriste dont parle M. Zaborowski, c'est vraisemblablement parce que les Anglais dépensent beaucoup en voyage et payent largement leurs guides. (V. toutefois chap. V. La question indigène.)

Et quant aux moyens de soutirer cet argent, les procédés en sont tellement variés qu'ils étonneraient Panurge lui-même. Ce sont des ruses d'instinctifs ; le savoir et la science ne servent point contre, mais seulement l'expérience.

Il resterait beaucoup à dire encore sur l'indigène, sur son genre de vie, sou état social, sur la fraternité entre Arabes, sur ce qu'on pourrait appeler le socialisme arabe, et aussi et au contraire sur la hiérarchie arabe et sur le respect inné de la discipline.

Ces questions pour être traitées convenablement nécessitent des années d'études ; des existences entières doivent leur être consacrées; tout en cette voie est observation et patience.

Mais il est impossible de finir cette lettre sans parler de l'expérience tentée par la France en Tunisie et sans en signaler les résultats, dont on peut dire en toute sincérité et sans aucune exagération qu'ils sont dignes d'admiration.

En une quinzaine d'années, le pays a été entièrement pacifié; l'indigène traité avec douceur a été protégé au sens vrai du mot (1); les querelles qui existaient dans le sud entre tribus et gens d'origine différente ont été apaisées, des routes ont été faites; le service des postes et des télégraphes est parfaitement organisé — pour le plus grand plaisir de l'indigène tunisien, volontiers écrivassier et pas mal chicaneur (2); la justice française fonctionne à côté de la justice musulmane; les cheikhs, khalifas, caïds sont maintenus dans leurs droits

d) Voir une conféi'ence remarquable de M. Levasseur : Ce qu'on peut faire en Tunisie (Revue scientifique).

(2) Beaucoup d'indigènes savent lire et écrire l'arabe; rien n'est curieux comme de voir l'affluence aux bureaux de la poste. La télégraphe aussi est fort utilisé. Le Tunisien télégraphie volontiers, plus volontiers peut-êti'e que le pajsan ou l'ouvrier européen.

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SOUS la surveillance intelligente de contrôleurs civils ou d'officiers de bureaux de renseignements; des écoles surgissent où les enfants apprennent le français; la sécurité est absolue et les finances sont prospères.

Des chemins de fer ont été construits avec une rapidité étonnante, en même temps les ports étaient réparés ou faits de toutes pièces. Bizerte deviendra grand port de guerre. Tunis, Sousse, Sfax sont des ports de commerce accessibles aux bateaux de fort tonnage. On peut aller en cbemin de fer de la frontière marocaine à Sousse et à Kérouan (1). Il est permis d'espérer que, dans quelques années, la voie ferrée atteindra Sfax. Une Société puissante a entrepris dans les groupes de Seldja, l'extraction d'une réserve immense de tonnes de phosphates; elle a construit un chemin de fer entre Gafsa (2), l'antique Capsa, et Sfax, qui devient grand port. Il est permis de prévoir le jour où les touristes prendront régulièrement le chemin de Nefta, Tozeur, El Oudianc, ces merveilleuses perles du sud tunisien, coins ravissants placés sur le chott Djérid, et que ceux qui ne les connaissent pas peuvent imaginer comme les enfants imaginent le paradis terrestre. Déjà les voyageurs connaissent Gabès, dont l'oasis est fort belle et qui sera peut-être un débouché très important du Sahara.

Jamais éclosion ne fut si soudaine, jamais promesses

(1) La voie Sfax-Gabès, ou plus exactement Graïba-Gabès, sera sans cloute construite un jour. Sur la voie Sousse-Sfax qui permettra de supprimer le service automobile, à EI-Djem, le touriste admirera un amphithéâtre romain, à peu près grand comme le Colisée.

<2) Au Seldja, point terminus de la ligne, le touriste trouvera, à quelques kilomètres, de superbes gorges, dont la beauté vaut une visite; peut-être une ramification ira-t-elle sur El-Oudiane. Tozeur, Nefta, futures rivales de Biskra 1 (V. Vicomte Gaétan de Méaulne : A Xrffa en automobile <( Le De Dion-Bouton », l*"" octobre 1003.)

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ne furent aussi superbement réalisées, jamais colonisation intelligente ne fit tant arec si peu et en aussi peu de temps.

Un pouvoir ferme conseille et commande; à la difficulté due à la multiplicité des éléments en présence, s'oppose Vunité dans la direction des affaires; un ministre français gouverne le pays au nom d'une cour, fiction pittoresque, trame légère, à peine sensible et d'une infinie nécessité. S'il est permis à des libéraux de défendre un trône, c'est à Tunis. Mort le protectorat, mortes l'unité et la concorde, la liaine, la colère et la politique paralyseraient tout effort. Le système actuel est excellent; puisse-t-on, pour la Tunisie et pour la France, n'y pas toucher.

C'est qu'ici, en effet, les éléments européens étrangers, doucement mais avec méthode et progressivement évincés, la France jouit d'une victoire réelle, victoire non sanglante, triomphe, entre tous, pacifique. C'est ici que, pour la première fois depuis longtemps, les fils de ceux qui régnèrent aux Indes et qui fondèrent la grande France américaine, bien vivace, le Canada, retrouvèrent d'emblée leur aptitude colonisatrice, leur esprit d'entreprise, leur hardiesse traditionnels. Des colons attaquent et avec succès la terre tunisienne, le commerce et l'industrie décuplent, le sol est conquis.

TTiie colonie, au vrai sens du mot, se forme et grandit. Quel orgueil de toute cette activité après tant de torpeur, de cet ordre après tant de gâchis, de cette vie nouvelle à laquelle naît un pays que les nations se sont disputé !

Ici nous colonisons, ici nous créons, ici nous allons de l'avant. ?our cela il est bon et consolant de vivre en Tunisie. La France, espérons-le, en remportera bien d'autres encore, mais on peut dire qu'au sortir des

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épreuves terribles, la Tunisie a été sa première grande victoire.

(Juillet 1897.)

Lettre à M. Zabarowski {de la Société d'Anthropologie de Paris}, sur l'état et sur l'avenir des populations de l'Algérie et de la Tunisie (1).

Vous avez bien voulu, Monsieur, me faire connaître votre sentiment sur les observations que j'ai présentées, relatives à Y assimilation et à V utilisation des indigènes en Tunisie. Vous l'avez fait en termes élogieux qui m'ont fort touché, et vous avez engagé la discussion comme il convient entre gens qui n'ont qu'un désir : celui de constater et de dire la vérité. Je désire à nouveau, sur certaines questions, préciser ma pensée. -Je commence, bien entendu, par vous assurer de mon entier détachement de tout ce qui peut toucher la politique, les intérêts des uns ou des autres, les miens propres qui, dans la Régence, sont nuls.

Nous causerons en gens de science, pour lesquels les mots arahophohic, arabophilic, n'ont que la valeur indicatrice de passions à étudier, inaccessibles nous-mêmes à de semblables sentiments, car ils impliquent souvent blâme ou approbation a jyiiori, car ils nous portent à interpréter de certaine façon plutôt que d'autre, tels ou tels phénomènes. Xous étudions des hommes et des groupes d'hommes, les actions et les réactions de ces hommes et de ces groupes. îs^ous ne sommes plus ni Eoumis ni Arabes; nous voulons voir comme

(1) V. Bulletins de la Société d'Anthropologie de Paris. Compte rendu de la séance du 21 juillet 1898. (Tome IX, IV* série.)

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feraient des savants, c'est-à-dire de la façon la plus désintéressée; nous sommes gens de laboratoire et nous n'avons pas plus à prendre parti que nous ne devons, dans une expérience dà chimie, porter nos préférences sur tel ou tel élément : le carbone ou l'oxygène.

L'étude est fort longue et nécessiterait des volumes. Je ne veux, aujourd'hui, que vous présenter quelques observations sur des points essentiels. Pour rendre plus aisée la lecture d'une note forcément très synthétique, je la divise en paragraphes, dont chacun traitera des sujets dont je veux dire quelques mots.

Les malentendus entre Arabes et Roumis. — La politesse arabe. — Les mœurs. — Entre le E-oumi et l'Arabe, le malentendu est constant; la raison en est qu'ils parlent une langue différente, que leurs mœurs, leurs idées et leur tournure d'esprit ne se ressemblent pas. La politesse des Arabes est fort grande et leur formalisme rappelle celui de nos paysans de France; il est compliqué et implique de longs préliminaires. Reçu par un Arabe, vous devrez accepter ce qui vous est offert; encore faut-il savoir que, dans bien des maisons, il est de bon ton de commencer par un refus léger et poli et de n'accepter qu'à la deuxième invitation. Sur la route, les « salemalecs » sont indispensables. Le Eoumi qui passe, surtout s'il est d'éducation et de culture médiocres, se soucie extrêmement peu de ces procédés. Il ne salue pas et souvent ne rend pas le salut^ s'il demande un renseignement, c'est brutalement, sans échange préalable de politesses, en langue européenne ou dans un arabe inintelligible. L'Arabe est balourd, il est lent, il ne comprend pas; l'impolitesse le choque, il hésite, il prend un air stupide; ici interviennent l'insulte, parfois la cravache ou la matraque (1). Le Roumi

(1) <( Dans la vie courante foi Tuniùe), les autorités indigènes

s'éloigne furieux m déclarant que l'Arabe est une brute grossière.

Cette scène est infiniment fréquente; elle témoigne que l'Arabe a l'intelligence lente et que l'Européen fait preuve d'un manque absolu de connaissance des populations indigènes, souvent de bon sens et de faculté d'observation, souvent aussi de sang-froid et d'humanité.

Youlez-vous des faits? Je pourrais en citer beaucoup; deux me viennent sous la plume.

Un cavalier européen va s'engager dans une ruelle d'une ville arabe. Un indigène se lève et d'un geste de la main, lent et grave, lui fait signe qu'on ne passe pas. Furieux, l'Européen cravaclie l'indigène ; il poursuit sa route et découvre qu'il est dans une impasse; l'avis était charitable, mais quand le cavalier repasse à l'endroit où cet avis lui fut donné, l'Arabe s'esquive, sachant bien que le ridicule et l'odieux d'une brutalité imbécile se paient par de nouvelles brutalités.

Des jeunes gens (je voudrais pouvoir dire des gamins) tendent en travers d'une rue fréquentée leurs cannes au-dessus desquelles tous les passants indigènes, sans distinction, sont tenus de sauter; les uns s'exécutent de bonne grâce, d'autres obéissent la rougeur de la honte au front. Comprendrait-on que cette brimade stupide ne provoquât pas la rancune et le mépris de ceux qui en furent victimes ? Leurs enfants et petits-enfants, auxquels le fait sera conté, auront-ils tout à fait tort

et les colons, surtout les grand.s et les moyens colons, font, en général, bon ménage ; c'est plutôt les Européens de situation inférieure qui, quelquefois, bousculent trop les Arabes d'une éducation et d'une situation sociale très supérieures à la leur ; en chemin de fer et dans les riies, on est parfois clioqiié de ces procédés, où le bon ton et la courtoisie ne sont pas toujours do notre côté. » (P. Leroy -Beaulieu. Tunis, Sjuin 1898.)

d'exécrer les Hoiimis 't La liaine qu'ils leur voueront sera-t-elle sans excuse y

Les mœurs européennes sont, pour l' Arabe, un sujet de scandale; cependant, partout où un Roumi s'est montré juste, ferme, ■ — ■ fût-il dur, — d'une dignité de vie parfaite et de mœurs irréprochables, il a acquis sur les indigènes une influence considérable. Ainsi s'explique que, dans des villages reculés, des agents subalternes ont Cj[uelquefois une autorité r^ue pourraient envier des personnages beaucoup plus puissants. Le Coran n'est pas plus intolérant que tel autre code religieux, peutélre l'cst-il moins. Pour l'Arabe, le Houini, qui atteint à la sainteté ou fait preuve de hautes C[ualités morales, est un marabout; c'est un marabout de secte dissidente, disciple de Christ, un de leurs prophètes. Ils se soumettent à l'autorité de l'homme juste et charitable. Dans bien des campagnes françaises, un homme vertueux, s'il n'est point catholique d'origine, aura bien du mal à désarmer les préjugés amassés contre lui.

L'indigène tunisien est docile; il est malléable. Il est souvent difficile de lui donner à entendre ce que l'on exige de lui, il faut de la patience et de la fermeté. C'est tout le secret du succès de ceux qui &c donnent la peine de se iaire comprendre.

Les mœurs tunisiennes sont douces; elles ne sont pas toujours pures; en certaines villes, dans beaucoup d'oasis, la débauche (celle qu'aiï'ectionne les Orientaux) est fréquente, mais elle se cache.

En règle générale, la pudeur de l'Arabe dépasse toute imagination; l'Arabe est un pharisien; il tient beaucoup à l'apparence extérieure; ce sentiment bannit entre parents certains sujets de conversation, cache comme choses honteuses beaucoup de phénomènes physiologi-

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ques. Aussi les Latins, chez lesquels cette pudibonderie n'existe pas et dont l'esprit est naturellement porté à plaisanter ce qui est malpropre (à preuve le succès d'auteurs comme Armand Sylvestre), choquent et blessent souvent l'Arabe.

Des fonctionnaires, désignés pour commander en des provinces importantes, ont montré, au siège de leur résidence, des femmes auxquelles, au vu et au su de tous, ils obéissaient et dont la mise excentrique et les mœurs ultra-légères choquaient même les Européens. Ils furent tôt déconsidérés, méprisés.

Bien des Européens, en conversant avec des indigènes, ne se doutent point de la répulsion et du dégoût ■que certains de leurs propos, certaines de leurs questions, certains de leurs actes, et non poi/it leur religion, inspirent à leurs interlocuteurs.

L'Européen auquel on fait ces remarques répond qu'il est le maître et se soucie peu de l'opinion qu'ont de lui les « hicots ». C'est exact; il est le maître (1), mais il ne se fait pas estimer. Il peut ne pas en avoir besoin; il est le conquérant, tout lui est permis; le plus bête des Européens se croit supérieur à l'Arabe le plus intelligent, le plus taré méprise les familles indigènes les plus honorables. La plupart des Européens pensent qu'ils ont des titres indiscutables à la reconnaissance éternelle des Arabes à leurs gages, et cela souvent sans raison, ou bien en souvenir de services minimes, parfois rendus avec brutalité. Beaucoup ont la manie de la persécuiion et se croient toujours insultés. Ils ne savent point

(1) « Le colon éloctoral (en Algérie) ne comprend pas qu'on ne lui ait pas donné, en même temps qu'une concession, un certain nombre d'indigènes pour la cultiver sous le bâton. » (Hugues Xe Roux. La crise algérienne, 27 juin 1898.)

la langue du pays et ne se donnent point la peine de contrôler les propos qu'ils jugent offensants (1).

Pendant les insurrections, des cruautés furent commises; comme pendant la Révolution, comme pendant la Commune, des rancunes furent satisfaites, des bienfaiteurs furent tués 'par leurs obligés, des femmes violées, etc. En toute époque troublée, les crimes, les mauvaises actions sont fréquents, mais des actes de dévouement se manifestent; des indigènes ont sauvé des Européens. Des Arabes ne joignirent la révolte qu'après avoir mis en lieu sûr, et souvent au péril de leur tête, des officiers auxquels ils avaient obéi, des coloûs chez lesquels ils avaient travaillé. Ces faits sont hors de contest?. Le loyalisme des chefs vaincus a été remarqué. Même en 1870, l'attitude d'Abd-el-Xader fut parfaitement correcte.

Pour avoir de l'influence sur les indigènes, il faut être sérieux, très ferme, très juste et digne. Beaucoup d'Européens ont ces qualités; ce sont, quelle que soit leur profession, d'excellents agents politiques pour le gouvernement français.

IfCs populations fanatiques — il en est peu ou pas en Tunisie, - — • peuvent être ramenées à la longue. On arrive à faire comprendre la justice au Tunisien, — (et sans espérer cependant qu'il la pratique envers lui) - — même pour le Juif.

(1) (( J'ai parcouru un nombre considérable de régions algériennes et tunisiennes ; je l'ai fait souvent seul, sans guide, sans aucune marque distinctive sur mes vêtements qui pût me recommander à la déférence des populations. J'ai toujours constaté beaucoup de politesse, même dans les premières oasis du Sahara, même dans les villages perdus dans la montagne, dont les habitants ne voient jamais d'Européens. Je n'ai été insulté qu'une seule fois, à Tozeur, par des enfants qui me lancèrent l'épithète usitée entre Arabes qui disputent : (( béni kelb, fils de chien. » (Xotc de l'auieur.)

208 SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉUIE

Les Européens réagiss^ent contre les insultes, d'ailleurs fort rares en Tunisie et dans une grande partie de l'Algérie (1). Ils le font parfois trop mollement, souvent trop brutalement, presque toujours sans mesure, sans logique, à contre sens. Les Européens nouveaux venus, ceux qui ne voient l'Arabe que dans les grandes villes (2) cèdent souvent à des excès de bonté et de faiblesse, par méconnaissance du caractère arabe, désir d'être flatté, manque d'énergie. Ils sont vite la proie d'intrigants indigènes. C'est le danger de rambojjhilie française, je veux dire celle de Paris, qui n'est faite que de •sentiment. Si les Européens ainsi trompés viennent à s'apercevoir de leur erreur, ils prennent en horreur tout ce qui est arabe, tous les Arabes; ce sont d'irréductibles arabopliobes.

Quelques traits de la psyeJioloyie de V Algérien. — L'Algérien existe; j'entends par là que les Français d'Algérie, nés et élevés dans la colonie, ont pris une tournure distincte, une physionomie spéciale; il existe

(1) L'Arabe ne comprend pas facilement ce que lui dit l'Européen ; si celui-ci s'exprime en langue française, l'indigène ne comprend pas du tout. Il est bien rare que le Tunisien mette de la mauvaise volonté à répondre. Je parle l'arabe incorrectement ; quand je m'adresse à un groupe d'indigènes, je les vois rester bouche bée, mais il n'est pas rare que l'un d'eux, plus intelligent ou plus habitué que les autres à la prononciation des roumis, s'efforce tl'expliquer à l'entourage le sens de mes paroles.

(2) C'est dans les grandes villes qu'il existe le plus de déclassés de toute sorte. C'est à Tunis qu'on rencontre l'Arabe distingué et roué, dont le roumi sera victime; c'est à Tunis qu'on trouve, avec l'Italien jouant du couteau, l'Arabe ivrogne, alcoolique, grossier envers l'Européen. Tunis compte environ 200.000 habitants ; l'immense majorité est composée de gens travailleurs et tranquilles, estimables, qu'ils soient ou non mus\dmans ; niais il existe aussi une « lie », d'après laquelle il ne faut pas juger. L'insolence de cette partie de la population, ses mœurs, ses délits, relèvent de la police, mais ne prouvent rien dans les questions de colonisation ou d'assimilation.

un groupe algérien en voie de formation et d'évolution. Le phénomène est dû sans doute aux effets de la transplantation, à l'influence du milieu physique (climat, sol, productions, etc.) et du milieu intellectuel (fréquentation des étrangers et des indigènes); il est dû aussi pour une large part aux croisements, à l'influence du sang espagnol et italien, jeté dans le groupe par les naturalisations et par les mariages mixtes (unions entre Français et étrangers).

Une colonie peut être, au vrai sens latin du mot, un groupe détaché de la mère patrie, en comprenant tous les éléments essentiels, dans leurs proportions normales. Ainsi le Canada fut jadis un fragment détaché de la France, renfermant des représentants de toutes les castes unies entre elles par les lois mêmes du pays d'origine. Ce fut une transplantation d'un morceau entier de la France, complet, intact ; la vitalité et le conservatisme en ont été et en sont encore prodigieux. Tel n'est pas le cas de l'Algérie. Au début, la colonisation officielle a S'cmé dans ce pays des colons honnêtes et travailleurs, mais malheureux en France avant leur émigration (sans quoi ils n'auraient point quitté la mère patrie), des aventuriers, des paresseux; elle n'a introduit, par conséquent, ni capitaux, ni société constituée; à ce fond de valeur très inégale sont venus s'adjoindre de nombreux étrangers. Italiens miséreux. Espagnols ayant de sérieuses raisons pour ne point retourner en Espagne, Levantins et déclassés de toutes espèces. Dans une colonie jeune, beaucoup de ces éléments sont une force. Bien des colonies vivaces furent faites par des irréguliers. Sans parler de l'exemple classique de la fondation de Home, on peut trouver aisément les noms de telles colonies européennes qui, en Amérique ou en Océanie, durent leur prospérité à des aventuriers ne laissant rien derrière eux, n'ayant point le désir d'être

Souv. Tuaisie. 14

rapatriés, par cela même plus hardis, plus courageux, disposant de qualités qui iie sont point à dédaigner. La caractéristique de semblables colonies, c'est une différenciation rapide que l'on commence déjà à remarquer en Algérie, vialgré l'adjonction toujours 'plus considérable de colons sérieux, exclusivement français et venant de France avec des capitaux.

En tout cas, un type algérien se dessine et s'affirme de jour en jour.

L'Algérien est robuste, très intelligent, très apte à s'assimiler les idées, vigoureux, énergique à sa façon et parfois indolent, de morale large. Beaucoup ne connaissent point la France et n'ont point le désir de l'habiter, ils ne s'y plairaient pas; les Algériens aiment leur pays, ils y sont fort attachés.

On ne sait pas encore ce que S'cra la société algérienne, ce que seront ses mœurs, ses manières d'être et ses idées, lorsque les plus travailleurs et les plus chanceux auront fait fortune et auront formé une classe conservatrice. On peut la prévoir assez éloignée de la société française. Il sera certainement fort curieux, à un moment donné, de comparer une vieille colonie, le Canada, avec une jeune, l'Algérie, de savoir qui de l'Algérien ou du Canadien s'éloigne le plus physiquement et intellectuellement du Français de France.

En France, des patriotes s'affligent d'un phénomène cependant bien naturel et qu'il était aisé de prévoir. L'Algérie n'est ni une ferme, ni une exploitation, ni un placement, non plus qu'un prolongement pur et simple de la mère patrie. Certaines conceptions commerciales, possibles à réaliser dans une colonie simplement indigène et à population très dense, sont irréalisables dans une colonie de peuplement, où l'élément non indigène ne veut pas être l'objet d'une exploitation, mais exige ou exigera à un moment donné de larges

SOUVEXIES DE TUNISIE ET d' ALGERIE 211

bénéfices dans les éclianges commerciaux; où l'on trouve non une propriété à gérer, non des métayers à diriger, mais un pays de ressources abondantes, une race jeune, vigoureuse, ennuyée d'être régie par des lois qui ne sont pas faites pour elle, désireuse de vivre, de prospérer, de grandir. De là, en France, des déceptions et l'affirmation, déjà faite par certains, que la colonie est perdue pour la mère patrie.

Ces tendances ne peuvent que s'accentuer à l'avenir et le type algérien ne peut que s'affirmer. Les mariages mixtes et les naturalisations y aident puissamment. "Un acte officiel change la nationalité, mais ne modifie pas rkomme, ses tendances, ses besoins, ses idées.

Les nationaux ne se font point avec des morceaux de papier.

Au début, les naturalisations, accordées en petit nombre, ont fortifié le groupe français par l'introduction d'éléments prolifiques et de résistance considérable au climat; depuis qu'elles sont devenues fort nombreuses et que, jointes aux mariages mixtes, elles ajoutent tous les ans au nombre de nos compatriotes, elles tendent à différencier de plus en plus l'Algérien. Un stock de naturalisations ajoutées, au début ou de loin en loin, à une population compacte ne pourrait produire que de bons résultats; l'infiltration constante, incessante de sang étranger, dans un noyau dont une partie de l'accroissement annuel est dû à la nationalisation d'individus qui ont un ascendant non français, est un des adjuvants les plus certains à la création d'un type original, dont les tendances seront probablement de plus en plus éloignées de celles de la mère patrie.

En Tunisie, les Français ont compris tout autrement la colonisation. Ils ont tout de suite pensé que la qualité des colons était préférable à leur quantité; aussi y voit-on peu de ces déclassés, de ces agités, de ces mi-

séreux vivant d'expédients, qu'a semés eu Algérie la colonisation officielle du début, actuellement condamnée par tous. A la petite colonisation algérienne du début, on peut opposer la grande et la moyenne colonisation tunisienne du début; de belles propriétés sont exploitées, des capitaux ont été fournis. Maintenant c'est un problème de savoir si un mouvement général de conquête du sol, non par les grands propriétaires, mais par les petits et aussi par l'ouvrier, par l'artisan, suivra et complétera une tâclie heureusement conçue, ou bien si tout ce qui a été fait ne sera qu'un cadre à une colonisation non française, mais étrangère et que l'on peut prévoir surtout italienne. C'est un problème de savoir si le Français fera la Tunisie française, ou bien si, par mépris, par méconnaissance de ce que le passé, rkistoire auraient pu enseigner, par libéralisme, par inconscience, par générosité, il fera la Tunisie italienne. Rien n'est encore perdu pour lui, viais il est temps quil avise.

Vémig ration Bcrtholon. — • Un membre éminent de la colonie française de Tunis a proposé récemment qu'une émigration méthodique d'indigènes soit entreprise par la France (1). Selon l'auteur de cette proposition, les indigènes seraient dirigés sur le Fouta-Djallon, le Kong, le pays de Carnotville, etc.. Cette idée, peu développée encore par l'auteur qui ne lui consacre que quelques pages, me paraît a jjviori comporter les objections suivantes :

1" S'il s'agit de la simple émigration de groupes peu nombreux, on peut prévoir qu'ils seront tôt remplacés; les indigènes d'Algérie et de Tunisie sont fort prolifiques;

(1) D"" Bertholon. Quel doit ('ire le rôle de la Fiance dans VAfriquc du Nord? (Bulletin de la Société d^ anthropologie de Paris.)

SOUVENIRS DE ÏUXISIE ET d'aLGÉRIK 213

2° Si, comme le donne à penser M. Bertiiolon, cette émigration doit porter sur des masses considérables d'indigènes, l'entreprise sera coûteuse et périlleuse par les épidémies qu'elle ne manquera point d'occasionner. Cette émigration se fera-t-elle par voie de terre, ce qui suppose la conquête préalable du Sabara? Se fera-t-elle par voie de mer, ce qui implique l'immobilisation de plusieurs flottes pendant des années?

3° Quels moyens emploiera-t-on pour décider à partir ceux qui voudront rester? De quels crédits disposerat-on pour acbeter leurs biens? Que leur permettra-t-on d'emporter ?

4° Les jettera -t-on sans ressources sur des terres inconnues d'eux? Leur donnera-t-on des concessions, des instruments de travail, qu'il faudra d'abord acheter? Refera-t-on pour eux cette colonisation officielle tentée pour les Européens et qui a donné des résultats à la fois si coûteux et si contestables, disons si médiocres ?

Enfin, comment empêchera-t-on les émigrés de revenir? L'indigène est souvent attaché à son pays; il n'aura nul goût pour l'expatriation, surtout si elle lui est imposée; le nomade lui-même aime le changement, mais dans des limites bien déterminées. Ou bien^ et je tiens de M. Bertholon lui-même que tel n'est pas son avis, on les chassera de force, on les jettera sans ressources sur une terre lointaine et, dans ce cas, l'extermination méthodique vaudrait presque autant; ou bien, au prix de transports prodigieusement coûteux, de maladies, d'épidémies certainement déchaînées, d'une mortalité considérable, on fera de la colonisation officielle, avec la quasi-certitude de voir revenir en Algérie les transplantés. Qui pourrait empêcher les indigènes arrivés à destination, les ressources mises à leur disposition gaspillées ou réalisées en or et en argent, de reprendre le chemin du pays natal ? Plusieurs flottes et plusieurs

corps (l'armée seraient nécessaires et devraient veiller sans cesse pour empêcher le retour de gens qui mettraient à revenir autant d'énergie qu'ils auraient dépensé de force d'inertie à ne pas partir. La foi s'attiédit^ même cliez l'xirabe; un grand prophète n'arriverait l>eut-être pas, de nos jours, à diriger cet exode dont on peut, sans malice, prévoir le projet mal accueilli par les colonies qui en devraient être le but et par leurs gouverneurs. En tout cas, le levier religieux serait le seul à essayer.

Puis les Arabes partis, qui niettra-t-on à leur place ? Quelques Français, beaucoup d'Italiens, beaucoup d'Espagnols, c'est-à-dire des éléments qui submergeraient le groupe français, dont la saturation par eux déjà est un danger et qui, de plus en plus, éloigneraient l'Algérie de la mère patrie.

Je regrette de n'être point de l'avis d'un savant aussi remarquable que M. Bertholon, mais à moins que restreinte à des tribus peu nombreuses dont la politique exigerait qu'on se débarrassât, je ne crois point possible l'émigration vers le centre africain des Arabes de l'Algérie et de la Tunisie. Pour le moment, d'ailleurs, la Erance ne paraît guère ni disposée à l'entreprendre, ni capable de la mener à bien.

Les groupes de population en Tunisie. — C'est une banalité de dire que les groupes de population sont fort nombreux en Algérie et qu'ils présentent à l'observation des différences considérables comme esprit, mœurs, faculté de travail, possibilité de rapprochement avec les autres groupes, intolérance religieuse, hostilité au roumi. Il y a des Khroumirs, des Berbères très mélangés, des Arabes plus ou moins purs, des Mzabites, des Couloughis, des Xègres, des Juifs. Il y a des guerriers et des commerçants, des nomades et des sédentaires, des

pacifiques, des industrieux et des belliqueux; au point de vue de la foi : des fanatiques, des intolérants, des ticdcs. J'ai vu, dans le Sud tunisien, des indigènes de tribus autrefois nomades et pillardes assurer en qualité de cavaliers du Maghzen un excellent service de gendarmerie. Certains ont fait preuve pour le compte du gouvernement français d'une bravoure béroïque. Quelques-uns n'ont pas encore pu s'babituer aux maisons et logent sous la tente. Quand on veut les insulter ou les railler, on fait mine de les confondre avec les babifants des oasis du pays même qu'ils babitent ; ils les méprisent.

L'indigène n'est donc pas w?i, en Algérie pas plus qu'en Tunisie. Dans bien des régions tunisiennes, l'intolérance ou n'existe pas, ou est de bien faible poids; elle est très forte pour le juif (et cependant les juifs étaient installés dans la Régence bien avant la conquête française); elle est beaucoup moindre pour l'Européen; plus celui-ci sera religieux, moins peut-être l'Arabe lui sera bostile; pour le musulman, le Cbrist est un marabout respecté. Ce qui indigne et révolte l'indigène, c'est l'amitiié de l'Européen pour le juif, l'appui qu'il lui donne. Jamais il ne perd l'occasion de manifester sa baine; de là les scènes de désordre qui ont souillé Alger. En Tunisie, les colonies juives sont fort intéressantes; le juif est l'âme même du négoce indigène; sagement dirigé et contenu, il peut rendre des services; son expulsion serait une faute (1).

L'élément européen présente autant de variété que le groupe indigène. Les races latines dominent. Les La-

(1) A noter, eu passant, les mœnrs patriarcales des colonies juives, l'attachement des juifs pour leurs enfants, la beaiité des femmes : sans cesse, le touriste trouve des scènes qui sont l'identique reproduction de celles de la Bible ; à la fontaine, il verra Rachel ou Rebecca dans toute la pureté de leur grâce hébraïque.

216 SOUVENIRS DE TUxVISIE ET d'aLGÉRIE

tins, en y comprenant le Trançais, ce qui est excessif, s'assimilent peu et mal aux races étrangères. L'Anglais s'assimile très difficilement. Les individus les plus assimilables sont le Suisse et surtout l'Allemand, qui constituent d'ailleurs, en Algérie, des éléments de médiocre résistance physique.

Malgré tout, en Algérie, l'extrême rapprochement, la communauté d'intérêts ont produit une assimilation puissante, assimilation non des individus, comme cela se produit pour le Suisse et pour l'Allemand, mais plutôt une fusion, une jonction iiar naturalisation et par mariages mixtes, d' éléments disparates (1), français, espagnols, italiens. Le père est Espagnol ou la mère Italienne, mais l'enfant est Algérien. Je n'insiste pas davantage sur ce point; je l'ai déjà signalé; les Européens jetés sur le sol algérien forment un groupe vivace; sur le chiffre de 318.137 Français indiqué par le recensement de 1896, il faut reconnaître une forte proportion de demi-étrangers par l'origine; c'est nn noyau de vitalité puissante, vigoureux, relativement prolifique, qui donnera dans un siècle ou deux une colonie algérienne avant tout.

En Tunisie, les Italiens ont conservé une colonie dont les membres sont forts unis. On peut affirmer sans se tromper que, retirés fonctionnaires et officiers, la Tunisie paraîtrait surtout italienne. Tandis que, dans les départements algériens, sous l'influence de l'éloignement de la mère patrie, de l'isolement des individus.

(1) A l'étranger, l'Allemand a tôt fait de prendre les mœurs, la langue, les coutumes, les idées de sa nouvelle patrie ; le Français, l'Anglais, l'Italien, l'Espagnol résistent davantage à l'influence du milieu et si les mariages mixtes et les naturalisations les englobent dans un groupe étranger, ils apportent à ce groupe leurs qualités et leurs défauts propres ; ils y ajoutent en bien ou en mal.

s JUVEXmS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 2. 1 7

U'Italieu tend à s'unir au Français, en Tunisie, les Italiens groupés, disciplinés, constituent un élément suffisamment puissant pour qu'on puisse appréhender de voir venir le jour où un événement grave les rendrait maîtres de la situation.

L'indigène tunisien est avant tout commerçant, peu belliqueux; il ne se déciderait à prendre parti qu'après bien des lenteurs, uniquement guidé par son intérêt ou par 03 qu'il croirait être son intérêt.

Si l'Italie est l'amie de la France, si beaucoup d'entre nous (et je suis du nombre) comptent de l'autre côté des Alpes de bonnes amitiés et de chaudes sympathies, si tous, enfin, nous voulons l'Italie prospère et heureuse, ce serait toutefois mentir que de celer que l'Italien de Tunisie est le rival du Français et qu'il peut, à un moment donné, si le malheur voulait que nous fussions en guerre avec l'Italie, par exemple, entraîner la masS'B arabe. Les consuls italiens, avant l'occupation, ont fait preuve d'un patriotisme ardent. Le Français est très intelligent, bon, assez peu pratique, très libéral; l'Italien n'est pas assimilable (1); il ne pardonne pas au Français son arrivée dans un pays où, dès longtemps, il était installé; il ne veut pas de la naturalisation (2); il vante son pays (3); ni ses mœurs, ni

(1) En petit nombre et dans les hantes classes de la société, mariages mixtes et natnralisations sont tout profit pour le groupe français de Tunisie; en masse et dans les classes ouvrières, ils auraient -vàte fait de le déformer complètement.

(2) D'après la thèse de VUnione, l'Italien est en Tunisie un sujet loyal et fidèle, mais il est Italien avant tout; il ne doit pas rechercher la naturalisation, il ne la cherchera pas.

(3) Dans une grosse bourgade arabe, les Italiens avaient répandu le bruit suivant : « Le bey a deux fils : l'un est aux mains des Français, mais l'autre est officier dans l'armée italienne, armée foT'te et invincible. » Les indigènes savaient qii'il n'y avait pas de fils du bey héritier de la couronne à ce moment; mais j'ai entendu souvent certains d'entre eux poser à ce sujo-t des questions sur l'armée italienne et sur l'armée française.

218 SOrVE^sIES DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE

son langage (1), ne se plient aux liabitudes françaises; il est depuis trop longtemps en Tunisie; il est trop près de l'Italie, le Français est un intrus.

Pour le Français, cetts rivalité est un péril, d'autant plus qu'elle est souple, souriante, gracieuse, pleine de politesse, faite de procédés aimables et de bon ton, qu'elle évoque volontiers un désir d'union des races latines et qu'elle est servie par de merveilleux instruments que d'anciens traités et peut-être aussi la bonté d'âme naturelle aux Français laissent librement fonctionner.

Tant que la douloureuse nécessité d'anéantir les organes d'union de la colonie italienne ne se sera pas imposée, le Français ne sera pas chez lui en Tunisie. L'élément français commence à réagir ; un décret sur la polie? des étrangers permettra désormais de nettoyer la Régence d'une foule d'individus dangereux ; beaucoup sont Siciliens et Tunis leur doit cette particularité que c'est une des villes du monde oii le couteau joue le premier rôle.

L'indigène iorce utilisable. — L'indigène est une force utilisable; ceci est une vérité évidente; c'est une iorce difficile à utiliser judicieusement, voici qui paraît beaucoup moins net au premier abord. Il est des gens qui, lorsqu'ils se marient, pervertissent leur femme; s'ils ont des domestiques, ils les rendent insolents et paresseux; de même beaucoup d'Européens, par sottise, brutalité, parfois par désir sincère de l'assimiler très vite,

(1) Sauf ceux de certains groupes italiens de Tunis, les Italiens ne savent pas la lansrue française et ne font aucun effort pour l'apprendre. Des Italiens malades ou blessés sont souvent venus me trouver; beaucoup ne font pas le plus petit effort pour dire un mot français, même quand l'intérêt les y pousse. Par contre, ils apprennent aisément l'arabe.

rendent l'indigène un être mauvais et détraqué. Pour manier l'indigène, il faut les qualités que j'ai mentionnées précédemment : être sérieux, digne, très ferme, très juste. On ne trouve point souvent ces quatre qualités réunies ch.ez un même homme; aussi, peu d'h.ommes sont aptes à en diriger d'autres, à moins que dans les situations où la tradition, l'iiabitude, la règle, la vitesse acquise, rendent la tâche facile. De plus, le colon doit savoir la langue du pays, étudier les mœurs, juger et régir l'Arabe d'après sîs besoins, S'es tendances, ses idées, ses coutumes. L'indigène subira sans étonnement et sans révolte une répression dure, mais qui est dans les habitudes de sa raos, et regimbera à une minime qui est dans celles de la nôtre.

Beaucoup d'Européens se soucient infiniment peu de ces considérations; ce dédain leur est à détriment, ils ne tirent point de l'Arabe tout le parti qu'ils en pourraient tirer. Ceci n'empêche point d'ailleurs que pas un Européen ne prétende connaître à fond l'indigène et tout ce qui se rattache à lui. Sous ce rapport, la vanité est universelle; les imbéciles, les plus bêtes, les moins observateurs sont les plus intraitables. Eappelons une fois encore que tout Européen se croit des titres à l'éternelle reconnaissance des indigènes qu'il emploie.

En tout cas, les gens de bonne foi reconnaissent l'influence sur l'Arabe du colon sérieux. Dans un ouvrage qui renferme de bonnes observations, nous trouvons, à peu près ainsi formulé, cet adage : « Tant vaut le colon, tant vaut l'indigène ». En efiet Hugues Le Eoux (1) écrit : « On peut dire que chaque centre de colonisation a les indigènes qu'il mérite... Partout oii l'Européen s'impose par la dignité de sa vie, par l'économie, par un travail intelligent, l'indigène se rapproche... Les

(1) Je deviens colon, p. 154-155.

220 SOL'VEXIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE

indigènes qui travaillent sur nos terres ont une tendance à imiter nos procédés de culture, ils demandent à essayer nos outils, ils reconnaissent à l'occasion leur supériorité. »

L'Arabe n'est inaccessible ni au raisonnement, ni au sentiment (1). Il est bomme, donc on peut trouver le cbemin de son cœur. En tout cas, il faut aussi agir lentement et progressivement sur son cerveau. Il est évident qu'on rencontre des individualités très méprisables; encore, le sont-elles généralement au point de vue arabe même. On trouve aussi des tribus remuantes, belliqueuses, animées de l'esprit de révolte. Ce sentiment se comprend; il est naturel que beaucoup d'Arabes n'aient point accepté le fait accompli. Ceci n'empêcbe nullement, en Algérie et en Tunisie, d'utiliser des groupes considérables de population indigène.

(1) (( Je conseille à ceux qui croient que l'indigène est irréductible de visiter la Kabylie. Ils verront comment une population merveilleusement intelligente et travailleuse a transformé un pays naturellement âpre, en nous empruntant tous nos procédés ■de culture et jusqu'à nos outils.

» Plus loin des grands centres, dans l'Oued-Rir, par exemple, la culture d\\ palmier est, à l'imitation des nôtres, devenue scientifique. La présence d'uii commandant supérieur qui s'intéresse à la prospérité des jardins a transformé la banlieue de Tougourt. Là où dans la dune on enfonçait jusqu'aux jarrets des chevaux, des potagers verdoient. Partout où le Français a réussi, partout où il a donné l'exemple, l'indigène s'est amélioré. Mais là où, pieds et poings liés, on l'a livré aux brigands qni ont exploité tous ses péchés naturels, sa fainéantise, son imprévoyance... que vouliez-vous qu'il devînt!-'... La condition de l'Algérie indigène se résuîne en deux mots : tyrannie et anarchie. » (Hugues Le lîoux : La Crise algérienne, Figaro, 27 juin 1898.)

An sujet des Kabyles, Onésime Reclus signale que les naturalisations en deviennent relativement nombreuses. (.Journal Y Eclair). Rappelons aussi un discours de M. Jonnart. Le gouverneur général de l'Algérie déclare aux membres du Parlement que beaucoup de Kabyles, grâce à leur faculté de travail, à leurs qualités d'économie, parviennent à racheter à des prix élevés celles de leurs terres dont ils furent dépossédés à la suite des insurrections. {Journal officiel, décembre 1903.)

SOrVEXIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 221

L'armée se &ert fort habilement de l'élément indigène; les régiments de spahis et de tirailleurs ont fait preuve^ dans toutes les insurrections, dans toutes les guerres, non seulement d'un loyalisme qui ne s'est jamais démenti, mais encore d'une docilité et d'une bravoure merveilleuses. Il y a souvent beaucoup de sympathie entre l'officier de troupes arabes et ces troupes; si paradoxal que ce puisse paraître à certains, la vie militaire est dune influence appréciable pour le rapprochement entre indigènes et européens. A citer encore l'utilisation heureuse de l'indigène dans la Gendarmerie, dans les Maghzen (1), les Douanes, l'administration des Forêts, etc.

L'indigène peut donc parfaitement être utilisé; le tout est de savoir s'y prendre, de tirer parti du groupe auquel on a affaire; ainsi le Xègre est facile à diriger et se plie au travail manuel; le Kabyle est plus docile C[ue l'Arabe; les indigènes peuvent être employés à peu près à tout; beaucoup sont fort intelligents ; certains sont des hommes d'affaires remarc[uables, à cela près qu'il leur manque la science de la prévoyance, la connaissance de la valeur de l'engagement pris, la crainte d'engager l'avenir. Beaucoup d'Européens spéculent plus ou moins honnêtement sur ce fanatisme.

La main-d'œuvre arabe est recherchée en bien des endroits et donne de bons résultats. Il est important de savoir qu'il est assez long de dresser l'indigène, car souvent il a l'esprit lent et nullement ouvert, faute d'expérience, à des choses de toute simplicité pour nous; une fois dressé, c'est une machine d'un très bon rendement. Beaucoup d'Européens n'ont point de patience; c^est en Algérie et en Tunisie la première de toutes les forces.

(1) Maghzen, sorte de gendarmerie indigène des bureaux militaires dans le Sud.

222 SOUVEXIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRTE

J'ai parlé ailleurs du cerveau arabe et ai préd't que Tunis serait une ville de science arabe. Mes observations ont beaucoup étonné. Cependant l'Arabe est aussi intelligent que le Français ; la race arabe n'est point une race déchue, c'est une race arrêtée dans son développement intellectuel par une poussée formidable et victorieuse de foi religieuse. Le cerveau n'a point acquis héréditaire ment ce que nous devons à la gymnastique intellectuelle de nos pères pendant des siècles : raffinement que nous reconnaissons au nôtre. De là, cliez l'Arabe, des naïvetés, des enfantillages et aussi des finasseries qui nous font penser aux vieux temps de France (1), aux ruses de Maître lienard ou aux fourberies de Patelin. Les Arabes européanisés sont souvent des déclassés ou des plantes artificielles. Mais qu'on arrive à secouer de sa torpeur ce cerveau engourdi, qu'on soulève un peu le voile épais dont le couvre le Coran et rien ne s'opposera à l'apparition d'hommes de science. La science arabe a existé et a été fort brillante. Tunis a des chances d'être le siège de cette résurrection, car la civilisation tunisienne a été poussée beaucoup plus avant que celle de l'Algérie; l'esprit de l'indigène y est ouvert, son intolérance médiocre. Seulement il faut qu'un homme de talent ait en mains tous les éléments nécessaires à la création d'un enseignement semi-musulman (2), c'est-à-dire à hase coranique; qu'il

(1) Même foi ardente, même naïveté, même respect de qui incarne la puissance, même résignation à l'injustice, même docilité sous les coups. Y a-t-il si longtemps que, comme « les bicots » de nos jours, les vianants de France supportaient sans mot dire liumiliations et persécutions, et même le bâton et le supplice ?

7^ y a dans la rie des races des phases ohligatoires. Le hasard, les circonstances font les unes longues chez les uns, brèves chez les autres. L'Arabe ne restera pas ce qu'il est, et nous, que deviendrons-nous ?

(2) Actuellement, les Universités arabes n'enseignent rien de nos sciences: d'autre part, dans les nombreuses écoles où l'on voit

SOrVEXlRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 223

ait riiabileté d'attirer à lui, par la confiance qu'il inspirera, des auditeurs autres que des aventuriers; que des mesures habiles l'aident à faire de ses élèves autre chose que des déclassés ou des révoltés, et la régénéresoence du monde arabe est possible. Les Arabes ainsi élevés, s^ils sont lestés fidèles à leur religion, pourront avoir une influence considérable sur la masse indigène. Il sera d'une politique habile de créer cette caste et de se l'attacher.

Je n'insiste pas sur ces notions qui s'écartent des faits du présent; elles ont leur importance; €n tout cas, l'indigène est parfaitement utilisable. L'Algérie et la Tunisie qui comptent à peine cinq ou six millions d'habitants pourraient aisément en nourrir le double; si l'Européen est gêné, cela tient non à la pléthore, — elle n'existe pas, — mais à ce que la déplorable administration des Turcs et des Arabes a gâché les ressources du pays. Aux Français de faire mieux et d'imiter les Eomains. Les sujets musulmans ne sont, pour la France, une cause d'ennui que parce c^ue celle-ci n'a pas encore trouvé le mo^-en d'en faire un emploi judicieux, de conquérir pratiquement et scientiûquement le pays. Fera-t-elle déchoir l'Arabe, le relèvera-t-elle ? J'ai entendu soutenir sérieusement la théorie de l'extermination, de la profusion de certaines maladies dont se peuvent garder les roumis (ainsi la variole). Cette doctrine a le mérite d'être logique; elle est si loin d'être adoptée que le gouvernement français fait procéder à des vaccinations en nombre considérable.

Pour le moment, roumis et musulmans sont tenus de

de petits Arabes, leurs babouclies déposées près de la porte, accroupis et faisant cercle de façon très pittoresque, le professeur n'a pour devoir que de faire réciter et écrire par les eufauts, do graver dans leur mémoire, des versets du Coran.

vivre ensemble; si ce n'est point un mariage d'inclination, que ce soit au moins un mariage de raison. L'indigène est une force non encore utilisée convenablement; c'est une grande force en puissance. Au roumi de savoir s'en siervir.

Le Coran. Le Protectorat. — On objecte parfois aux arabopLiles et aux partisans de l'assimilation que cette assimilation, si elle devient possible, ne le sera que dans des siècles. Ce reproche ne doit pas anéantir une tendance, ni décourager un effort. Que des individualités ne pensent qu'aux satisfactions du moment, c'est chose naturelle; encore les gens qui réussissent dans la vie sont-ils ceux qui sont capables de sacrifier le présent, qui montrent de la persévérance et de la continuité dans l'effort pour atteindre le but. Toutes les grandes politiques ont ainsi fait. Toutes les grandes œuvres furent ainsi faites. Quand Eome prenait possession d'un sol, elle y jetait, sans compter, le sang de ses soldats, son or, son travail; la génération du début était parfois sacrifiée, mais Rome travaillait pour l'éternité. Aussi les siècles, les invasions ont passé, sou œuvre et son exemple n'ont pas péri; les ruines de ses bourgades nous remplissent d'admiration. Les nations modernes veulent la jouissance immédiate; aussi les œuvres ne sont-elles pas solides. Au lendemain du départ des roumis, que resterait-il d'eux sur le sol algérien, que subsisterait-il dans les mœurs et dans le cerveau des indigènes ?

Chez nos paysans de Trance, les vieux meubl?s que voyaient des générations ont fait place à la pacotille, toujours fragile, toujours cassée, partant très chère en fin de compte. Les gouvernements européens actuels tendent de plus en plus à remplacer le travail par l'à-peu près, l'œuvre par l'expédient. L'homme est d'autant plus fort et fait d'autant mieux qu'il travaill:^ ou croit tra-

SOl'VEXIRS DE TUNISIE ET d'aI.GÉRIE 225

vailler pour l'éternité, que l'intérêt de l'individu disparaît devant la grandeur du dessein à accomplir. J'en veux un exemple : les monuments gothiques.

L'Arabe peut servir dans la mise à exécution d'une prise de possession définitive du sol, dans l'établissement des assises d'une colonie solide et puissante. Ce ne veut pas dire qu'on devra espérer l'assimiler à bref délai; d'ailleurs, assimiler ne signifie pas grand cbose; des objets différents seuls sont assimilés les uns aux autres et sous certains rapports seulement; de nos jours, nous voyons plutôt des lioumis assimilés aux Arabes; quelques-uns rendent à la cause européenne des services fort appréciables.

Je répète que les masses indigènes sont une grande force en puissance, une réserve d'énergie, dont il dépendra d'une politique bonne ou mauvaise de rendre l'emploi bon ou mauvais. La persécution religieuse serait le signal de l'hostilité poussée à ses dernières limites, de la guerre, de la haine à mort. Aucun gouvernement, le voulût-il, ne pourrait mener à bien semblable lutte; ce serait pour des siècles la misère de tous, roumis et musulmans. Quel gouvernement résisterait en Europe, — même chez les nations qui ont le moins de foi religieuse, — à la suppression des Evangiles et de la Bible ?

Toutes les religions passent par des phases d'excessive intolérance. Le catholicisme l'a prouvé en Espagne et ailleurs. Mais lutter contre une religion par la force n'est point seulement en désharmonie avec un passé glorieux et fondé sur les idées de tolérance et de justice; ce n'est point seulement un crime, c'est une maladresse. Ce qui a détruit la foi de beaucoup en Europe, ce ne sont point des édits révolutionnaires supprimant d'un trait de plume les offices religieux, ce sont les ouvrages de philosophes qui, venus à leur heure, en accord

SouT. Tunisie. i-'>

226 souvExms de tuxisie et d'algéeie

avec ks idées (réniancipation lentement et inconsciemment amassées au cours des siècles, ont ébranlé la foi, comme la secousse fait tomber le fruit mûr. Les philosophes peuvent faire du mal aux religions, les soldats jamais. Le christianisme est né des premières persécutions. Le Coran a raison : le fidèle qui lutte contre l'infidèle, le croyant qui lutte contre l'incroyant, sent ses forces décuplées. Tout homme qu'une foi anime, — ne fut-elle en rien religieus^e, — l'emporte sur l'homme que guide la seule raison. Sur ce point, le Coran est d'accord non point seulement avec tous les livres sacrés, mais encore avec l'histoire et avec la vérité. Il ne faut point s'étonner si le monde a parfois été conquis par quelques poignées de croyants.

Détruire le Coran (1), si la chose était possible, ne servirait à rien; des pages brûlées monterait la flamme qui consumerait le pays; la tradition orale, que posséderaient tous les vrais croyants, s'enrichirait de commentaires féroces; de la poussière du sol sortiraient les aèdes et les prophètes qui braveraient la mort pour leur foi. L'Europe connut ces grands élans; elle suivit dans l'inconnu un moine qui disait : « Dieu le veut. » Aujourd'hui elle a oublié sa foi et ne comprend pas celle des autres.

La guerre religieuse, guerre acharnée, sans trêve, sans repos, impie, dans laquelle le Eoumi n'aurait ni le beau rôle ni la victoire, n'est point nécessaire. Les peuples passent tous d'une période de foi vive à une période de foi tiède et de raisonnement; cette observation, que les positivistes dogmatisèrent peut-être plus qu'il ne convient, est juste en tous points. Les peuples commencent par une foi intransigeante pour finir dans l'athéisme, ou par s'accommoder d'une foi très large. Les

(1) On l'a proposé I

souvExms DE TUNISIE ET d'algéeie 227

catholiques romaines des siècles passés frémiraient si, revenus au monde, ils voyaient leurs descendants les plus croyants affrancliis de règles autrefois très puissantes, s'ils savaient leur religion faire de nos jours un assez bon ménage avec celle des protestants, avec celle des musulmans, avec celle des juifs, avec l'irréligion des athées.

Les peuples musulmans subiront la même évolution; il serait fort regrettable que ce fut sans transition, — ce qui ne paraît pas à craindre, — car ce serait le triomphe de l'ivrognerie. C'est cette évolution qu'une politique française, intelligente et arabophile dans le bon sens du mot, doit s'efforcer de préparer, au besoin de créer, puis de conduire et de surveiller. Il ne faut pas détruire le Coran ; il faut s'en emparer et s'appuyer sur lui en tout ce que nous faisons. Les textes ne manquent point qu'une interprétation subtile, procédé cher aux Arabes, peut faire tourner à notre avantage. Beaucoup de roumis connaissent l'influence de la religiosité réelle ou apparente du roumi. Le principe de la politique européenne doit être de gouverner avec, par et contre le Coran.

Quel est l'avenir de la colonisation en Algérie ? Xul ne le peut dire. Si les colons étaient livrés à eux-mêmes, il est probable qu'ils seraient vite en guerre avec les indigènes. Ce serait une guerre d'extermination, que la lassitude &eule ferait cesser. Etant donnée la dissémination des colons, on peut penser qu'ils auraient beaucoup de mal pour se défendre avec succès (1).

La France étant maîtresse et tutrice de la colonie, il faut prévoir le jour où celle-ci Uii demandera plus de

(1) A noter l'influence qu'exercerait certaiueiueiit lo Maroc, surtout s'il tombait, pour notre malheur, au pouvoir d'une nation européenne.

228 SOUVEXJRS UlL TUNISIE ET d'aLGÉRIE

liberté, plus d'uiitonomie. En France, beaucoup s'en effraieront; ce lour paraîtra crime. Une colonie a des besoins spéciaux qui ne cadrent point tous avec ceux de la mère patrie ; son sol est autre ; des institutions différentes de celle du pays d'origine peuvent lui être indispensables. L'iniluence italo-espagnole ne sera pas pour faciliter les relations. La France aura-t-elle la sagesse, — peut-être sera-t-elle contrainte, — d'accorder sinon tout ce qu'on lui demande, du moins de laisser davantage la colonie se conduire seule ? Ferat-elle comme ces familles dont l'enfant, gardé trop longtemps, après éclosion et développement complet, est étouffé par des soins trop jaloux, trop craintifs ? Comprendra-t-elle que l'Angleterre ne conserve d'immenses territoires que par l'application du principe que plus Le lie)} est iiexihle, plus il est solide et durable.

Les études sur la colonisation sont en progrès en France; l'application en Tunisie du régime du protectorat en est une preuve. Développement du pays, régulier et pacifique, maintien du bey, conservation de la justice et de l'administration indigènes, direction unique imposée à des éléments multiples et à tendances contradictoires, impossibilité de conflits ou d'intrigues de politique intérieure, ce sont les avantages, qui, en permettant une utilisation judicieuse des forces arabes, en assurant le bon fonctionnement des affaires et le progrès économique de la colonie, font le triomphe du Gouvernement du Protectorat et le rendent cher aux patriotes français.

Telles sont, Monsieur et cber Collègue, les idées que j-! professe au sujet de l'état et de l'avenir des populations de l'Algérie et de la Tunisie; elles me paraissent d'accord avec les faits; qu'il me soit permis en terminant de constater qu'elles le sont avec les traditions et avec les aspirations de notre pays.

SOTJVEXIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 229

JV

Lettre à M. Ribot, professeur au Collège de France, directeur de la Revue Philosophique, sur le caractère et sur les mœurs des indigènes tunisiens.

(Communication faite à la SorÂété d'Anthropologie de Paris le 3 avril 1902 (1).

L'éducation, le tact inné sont beaucoup plus répandus chez les Arabes que la plupart des Européens ne le croient. Pour ces derniers, l'indigène est inférieur, grossier; c'est un type d'humanité dégradé. C'est une erreur. L'Arabe a d'instinct le sentiment des convenances, le sens des nuances les plus fines de l'âme. Certes, il est des Arabes mal élevés; d'une façon générale, les indigènes, même de condition inférieure, sont fins, polis et dignes. Il est juste de remarquer que les différences de caste ne mettent point autant d'éloignement que chez nous entre les hommes, elles se manifestent avec moins de brutalité; un pauvre homme va s'asseoir à côté de son caïd et cause familièrement avec lui.

Si le tact, la finesse, la politesse arabes sont souvent méconnus, c'est, nous devons l'avouer, que beaucoup d'Européens mal élevés ou maladroits sont incapables de les apprécier. Comment peuvent-ils comprendre les nuances de caractère et de l'esprit, ceux que nous voyons

(1) Voir Bidletins et Mcinoiics de la Société d'Anthropologie de rarîs (1902, fasc. 3).

230 SOLVEXIllS DE ÏL'XISIE ET d'aLGÉEIE

(et ils sont nombreux) évoluer lourdement dans la vie, bouleversant, sans s'en douter, les sentiments les plus délicats, les plus exquis?

L'indigène est menteur. C'est la pure vérité. Il est sans doute plus menteur que l'Européen; c'est encore vrai et cela passe encore; mais il est autrement menteur et ceci est impardonnable.

Chaque peuple est doué d'une vanité admirable qui lui voile ses propres tares. Notre mensonge nous répugne moins que le mensonge italien, notre hypocrisie nous paraît bagatelle au regard de l'hypocrisie anglaise, notre vol est peccadille comparé au vol arabe. Les Italiens, les Anglais, les Arabes, jugent tout à l'opposé. Nos débauches nous paraissent d'élégants baladinages; Londres, c'est Sodome; à Londres, c'est Paris qui est Gomorrhe.

L'Arabe (1) n'a pas encore compris l'intérêt de ne pas voler peu. Chez nous, nos mœurs, nos conventions, notre équilibre social font le vol en petit inutile ou dangereux pour les gens de la société. Un homme du monde vole énormément ou pas du tout. Un honnête homme, riche et pas avaricieux, ne fait pas certaines petites économies; certains caïds font des cadeaux roj'aux et s-e soucient trop de sommes d'argent infimes. Un caïd qui vole, vole beaucoup et peu, indifféremment, selon l'occasion. Chez nous le vol de petites sommes d'argent conduirait tout de suite à sa perte un homme du monde; nos habitudes sociales le veulent ainsi; chez les Arabes, au contraire, les gens des class-es les plus élevées peuvent, s'ils sont voleurs, voler peu, et ils y trouvent profit et non dam comme cela leur arriverait en Europe où l'indulgence

(1) Par Arabe, il faut entendi'e indigène ; les populations tunisiennes reconnaissent des origines variées et comprennent des groupes très distincts.

ne va qu'aux vols de certaine nature et qui en valent vraiment la peine. Cette distinction entre le petit et le grand vol passe l'imagination des Musulmans et beaucoup apprennent à la connaître à leurs dépens. Il est juste d'ajouter que cliez nous même elle échappe à l'observation de beaucoup de nos contemporains.

Sans vouloir aborder les questions religieuses, je crois que le cliristianisme est la religion qui a le plus fait contre le vol et contre le mensonge.

Et cependant...

Le mensonge arabe est exaspérant. Il est absurde et victorieux. Il triomphe aisément du sens critique et de l'habitude de raisonner scientifiquement. Vos domestiques indigènes ne sont jamais pris au dépourvu. A vos questions, ils font une réponse qui r>eut être vraie; ainsi leur mensonge repose sur une possibilité; possibilité invraisemblable mais qui n'en est pas moins une possibilité; généralement elle est telle qu'elle rend le contrôle impuissant. Si vous êtes juste, vous êtes désarmé. Le maître violent châtie tout de suite; il ne s'inquiète pas de ce qu'il se trompe peut-être; il estime que la punition qui tombe à faux réprime aussi les fautes dont il ne s'est pas aperçu et établit une moyenne. Cette conception est mauvaise. Avec l'Arabe, il faut toujours toucher juste. Il faut de la fermeté et davantage encore de finesse pour le confondre.

Le mensonge enfante le mensonge; l'indigène ment avec ferveur pour soutenir un premier mensonge, et parfois aussi pour confirmer une vérité; en ce cas, il estime que la fin justifie les moyens; il ne réfléchit pas que ce sont parfois ces moyens qui gâtent tout.

Souvent le mensonge est outrageusement inintelligent ou enfantin. Vous défendez à votre domestique de

232 SOUVKXIKS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE

fumer dans votre salk à manger et vous l'y surprenez la cigarette à la bouche.

« Tu fumais,

— Xon.

— Je t'ai vu.

— C'est impossible.

— Tu avais une cigarette à la bouche, tu la caches dans ta main; la voilà.

— Alors, c'est Dieu qui l'a mise dans ma main. »

Eu pareil cas, beaucoup d'Européens ne résistent pas au désir naturel de massacrer plus ou moins le délinquant.

L'indigène nie toujours; pris en flagrant délit, il nie; il nie encore sous les coups; près d'expirer, la douleur est parfois impuissante à le faire avouer. La raison de cette obstination est en partie la haute idée qu'il se fait de sa dignité; son orgueil lui interdit l'aveu, parce que l'aveu de son mensonge est à ses yeux infiniment humiliant. La crainte de « perdre la face » est en lui toute-puissante. Le mensonge est d'autant plus méprisé qu'il est plus généralement usité. Eeconnaître la faute est chose plus honteuse que d'avoir commis la faute même. De là l'obstination singulière de l'indigène à nier (1), même quand son intérêt serait d'avouer, obstination qu'il ne manifeste point en d'autres occasions.

A ses propres yeux, l'Arabe légitime parfois le mensonge par des subtilités qui lui réservent, le cas échéant, des moyens de battre en retraite. Vous rentrez tard chez vous et vous dites à votre domestique :

« As-tu soigné mon cheval?

— Oui. »

(1) Il faut signaler qu'en France le paysan n'avoue pas facilement. Keconnaissons aussi que beaucoup de serviteurs européens mentent autant et plus que les serviteurs indigènes

SOUVEMES DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 233

Ce a oui » est iiu mensonge; mais l'astucieux serviteur sous-entend hier ou les jours précédents. Il ne faut pas craindre de préciser les questions.

Si l'Arabe avoue, ce sera sans témoins; si vous le frappez, il vous demandera en grâce que personne n'assiste à la correction. La menace d'une réprimande en public est toute-puissante sur les indigènes jeunes, non vicieux et auxquels la fréquentation d'Européens, ou de Musulmans dévoyés, n'a pas enlevé les caractères originaux.

Dresser un jeune indigène à ne pas mentir ou simplement à ne pas mentir à la façon arabe est un jeu de patience qui eût tenté Socrate.

L'indigène nie obstinément ce qu'on lui reproche; inculpé, il nie en bloc toutes les circonstances, grandes ou petites, du fait dont il est incriminé; il nie même ce qui paraît devoir lui être favorable; il nie l'évidence; c'est un système qui lui permet d'éviter les contradictions et dont les résultats lui sont parfois plus avantageux qu'on ne le pourrait croire. En règle générale, il n'a pas de mentir la même répulsion intime que les Européens de nature loyale. Chez nous, c'est le mensonge qui cherche à triompher de la franchise; chez les Orientaux, c'est à de la finesse que s'opposent plus de finesse encore et de dissimulation.

Comme en tous pays, c'est pour sauvegarder ses intérêts que l'Arabe ment le plus volontiers. Le mensonge, dans ce cas, lui paraît assez légitime. Un indigène me disait : « X'est-il pas permis de mentir j)our se sauver ? » '

Cette propension au mensonge n'indique pas un fond vicieux ou simplement mauvais. Il y a dans le mensonge arabe une part due aux habitudes et aux conventions sociales. Chez nous, il est aussi des mensonges admis et en quelque sorte nécessaires. Souvent l'indigène ment

23\ sorvExms de tuxisie et D'.u.f;ÉEiE

pour être agréable à son maître. Il ne vous dira pas la vérité, mais ce qu'il pensera devoir vous faire plaisir. Il s'étudie à donner non la réponse exacte, mais la réponse qu'il soupçonne désirée par vous. Appréciateur subtil du caractère, il réussira souvent. Ainsi, parfois, son insouci de la vérité ne résulte que du désir de vous plaire. C'est une forme de son dévouement, qui est grand si vous avez su l'acquérir.

L'indigène s'attache à vous, à Tensembls de gens et de bêtes qui forment votre Maison. Il a l'Instinct du çof.

Qu'est le çof!"' C'est la « familia », l'ensemble, auquel s'ajoutent amis et alliés, des bouches que nourrit tout personnage. Le besoin de se grouper autour d'un puissant correspond chez le puissant à un désir de s'entourer par ostentation d'une nombreuse clientèle et aussi à un réel sentiment de fraternité et de charité. L'Arabe est charitable; c'est luie de ses plus belles qualités, sinon la plus belle ; s'il le peut, il nourrit l'aiïamé et vêt l'homme nu. Le trait de bonté qui rendit célèbre saint Martin se renouvelle tous les jours en pays arabe; mais là, comme partout, ce sont les plus pauvres qui sont les meilleurs et c'est chez les riches qu'on trouve l'endurcissement du cœur; ce sont eux qui font le bien par vanité, encore qu'il y ait en tous pays de bons riches, vertueux et pitoyables. Ou ne voit pas de petits musulmans abandonnés; l'orphelin trouve toujours une famille, et, partout, le voyageur, fût-il de race exécrée, est abrité et nourri. On peut s'étonner que les adepte? de Christ soient moins charitables que ceux de Mohammed; rependant il en est ainsi.

Englobé dans un çof, l'indigène en épouse tous les intérêts; il en partage les joies, les douleurs, les querelles et les haines. Avant l'installation des Français

en Tunisie, c'était, en certaines régions, une suite ininterrompue de batailles et de vendettas sanglantes entre çofs ennemis. Aujourd'hui des rivalités subsistent, mais il n'y a plus de sang versé.

L'indigène apporte volontiers au maître européen les mêmes qualités de dévouement et parfois d'abnégation qu'il consacre à son çof. C'est un serviteur dévoué, qui étonne parfois par l'iiabileté et la finesse de ses attentions, par son esprit de sacrifice; il est, de plus, fort sobre et très patient.

^I>es Européens accus<ent en bloc les Arabes de traîtrise. Si on compulse les annales des pays algériens, on constate au contraire que les faits en sont rares.

L'indigène, comme l'Européen, est capable de faillir; il est capable de quitter le maître brutal ou trop exigeant, ou exigeant trop de reconnaissance; en réalité, les indigènes font, en général, de bons et loyaux serviteurs; ils ne sont points parfaits, ils sont souvent paresseux; nous avons dit qu'ils étaient menteurs. Ce pays baigne dans le mensonge; de gré ou de force, il faut vivre avec lui; des Arabes mentent comme nos Tartarins, par imagination, dans un vague désir du plus grand, du plus beau; leur imagination est vive, elle pare de couleurs éclatantes bêtes et gens; elle donne aux choses des dimensions excessives et les déforme parfois. Le mensonge est humain. L'n colon disait cyniquement :

« Personne ne s'en passe. Celui qui pourrait ne jamais mentir serait un homme supérieur ou... un imbécile. »

On parle souvent de la cruauté des Arabes; je ne les ai point vus dans la guerre, ils y doivent être terribles; dans les villes, dans les gourbis, les mœurs tunisiennes sont douces ; l'occupation a apaisé les querelles san-

23G SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE

glantes qui existaient en. certaines contrées. Avec les animaux, les indigènes sont durs (1).

Il ne faut point exagérer ce trait de leur caractère; tel Européen verra sans déplaisir un charretier de sa race rouer de coups ses chevaux, qui se trouvera mal à la vue d'un bourriquot portant une lourde charge. Le bourriquot est d'une résistance très grande; il est têtu, il est récalcitrant; les liens et les triques mordent son derme et y laissent des plaies cruentées; l'indigène, dont le sens pratique ne s'embarrasse pas de considérations sentimentales sur les bêtes, ne cherche point à guérir; en excitant les blessures, il rend docile l'animal et le fait avancer. La sensiblerie des Européens à l'égard des bourriquots passe toute imagination; des gens parlent avec horreur de l'état de ces animaux malheureux, des plaies laides, mais, en somme, peu douloureuses et superficielles de leur cuir épais et dépourvu d'une sensibilité excessive. Certains de ces hommes, prompts à s'émouvoir, ont des serviteurs atteints d'infirmités douloureuses; le maître si pitoyable au bourriquot devient de marbre pour son semblable, et la douleur n'épargne au malade ni un effort, ni une heure de travail. A la vérité, l'Arabe est moins accessible que nous à la pitié envers les bêtes; quand il sacrifie un animal, il assiste impassible à son agonie. Un Européen, fût-il dur, achève l'animal blessé; il lui évite des souffrances inutiles; l'idée de le faire ne vient même pas à l'indigène. Pour lui, comme pour Descartos, 1 animal ne compte pas; notre affection pour

(1) A noter cependant qne les indigènes ne frappent pas les animaux ; le dressage se fait par la douceur. En aucun pays, l'animal ne vit en meilleure intelligence avec l'homme ; le cheval arabe, souvent féroce pour ceux de son espèce, est parfaitement doux avec l'homme. L'Arabe aime beaucoup le cheval et le traite avec égards. En règle générale, il sait, mieux que l'Européen, l'utiliser.

SOUVEXIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE 237

les cLiens lui répugne; elle nous abaisse à ses j^eux. H n'apprécie vraiment que le cheval.

En tout homme sommeille un barbare. L'Européen, généralement si doux en France, a tôt fait d'être, dans les colonies, un brutal. Le premier pas seul coûte; une fois qu'il est franchi, la cruauté est maîtresse et l'animal humain est déchaîné; tout devient possible, même le crime. Des Européens, si pitoyables pour les animaux, sont des Furies pour l'homme, pour les indigènes d'abord, pour leurs compatriotes ensuite; malheur à qui devient leur ennemi.

C'est un danger contre lequel un Européen ne saurait trop se prémunir à son arrivée en Afrique. Le climat, la fièvre facilitent cette e"fferv4scence des instincts mauvais et la disparition du sens moral. Une connaissance exacte du caractère des indigènes conduirait à plus de justesse des appréciations et à plus d'habileté à se servir d'eux. Certains ressentiments et certaines vengeances paraissent incompréhensibles. C'est qu'on ne croit pas l'indigène rancunier. Sous le prétexte qu'il a toujours été battu, on pense c^u'on peut le battre sans péril. C'est vrai encore dans beaucoup de régions. Cela fut vrai longtemps en France pour les manants. iXulle part l'indigène n'est oublieux et partout il commence à sentir qu'il ne doit pas être frappé. Si vous l'élevez à la dignité d'homme, il ne faut plus le frapper. Ce serait humain et habile. On bat trop les indigènes.

Les indigènes, dont l'esprit de çof est si développé, n'ont point de patriotisme. Ce sentiment, dont l'éclosion, inconsciemment favorisée par certaines de nos façons d'agir, nous sera si préjudiciable, se développera certainement. Déjà, à certains symptômes, on sent que les doctrines du panislamisme pénètrent dans les cer-

veaux indigènes. Si elles se développent et gagnent du terrain, Dieu sait ce qu'il en résultera.

Le patriotisme naît du danger commun et de la haine ressentie en commun. Les Anglais firent Jeanne d'Arc et Jeanne d'Arc, c'est l'aurore de la France. Les marchands d'opium, les Japonais et les missionnaires ont fait les Boxers; leur secte, silencieuse pendant des siècles, se mit au premier plan et ses membres se sentirent violemment unis. Ce mouvement révolutionnaire permettra d'apprécier le degré de vitalité du groupe chinois. Si ce groupe est vigoureux, non déchu, le patriotisme chitiois est né; il a surgi dans le sang, dans la hcnte et dans l'horreur, et cependant rien ne l'arrêtera peut-être plus.

En attendant, notre répulsion bien naturelle pour des crimes atroces, notre apitoiement pour les victimes malheureuses et qui, de plus, sont nôtres, ne doit pas nous faire oublier notre propre responsabilité dans ces événements cruels et logiques. On conçoit mal notre indifférence aux massacres de tant de bons chrétiens en pays d'Orient. Ces crimes ei la guerre de Grèce, qui nous émurent si peu, nous sont défavorables. Pour le comprendre, il suffit de savoir que oes événements touchèrent le monde musulman entier, dans ses limites les plus lointaines, et les massacres de Chine en furent sans doute avancés.

Puis, l'imprévoyance fut grande de ceux qui allèrent en Chine tenter de tout bouleverser, sacrifiant à leurs intérêts ou à leur foi la tranquillité même du pays qu'ils venaient civiliser, sapant ce qui est réputé vénérable, méprisant ce qui est divin, exaltant parfois ce qui est condamnable.

Quel prêtre boudhiste viendrait en nos villages. bretons faire fi de nos saints, mépriser Christ et prôner Çakia-Mouni, sans déchaîner haines et peut-être massa-

cres ? Sommes-nous si tolérants ? Il suffit de remarquer comment sont jugés, en milieu catholique, nos frères les protestants.

Et l'on veut que les Chinois nous aiment! Nous vaincrons sans doute cette fois et beaucoup d'autres encore. Il est nécessaire que nous vengions les nôtres; mais, en confisquant un pays et en détruisant une civilisation, sachons reconnaître que c'est parce que la force prime le droit.

Le groupe musulman n'est pas mort, il dort. Sa vieille lutte avec la croix n'est pas terminée. Les musulmans sont braves, ils ne craignent pas la mort; ils se croient supérieurs aux autres hommes; on assure que leur nombre s'accroît par suite de la grande quantité des naissances et par les efforts victorieux du prosélytisme. T7n groupe, dont les éléments constitutifs sont des familles nombreuses et respectées, dans lequel l'individu croit en Dieu et possède l'esprit de sacrifice à la communauté, un tel groupe est vital, puissant, partant redoutable. L'exemple des Boers le prouve.

Il y a, dans certaines nations qui sommeillent et dont la vigueur paraît éteinte, de grandes forces en puissance. Les musulmans ont un Dieu; ils aiment et conservent la famille. Le patriotisme leur fait encore défaut; s'il leur vient, de nouveaux duels avec les peuples chrétiens sont à prévoir. Xos ancêtres engagèrent les premiers, au cri de : « Dieu le veut 1 », avec la foi aveugle et triomphante. Comment nos descendants aborderont-ils ceux qui viendront ?

Quand une civilisation se heurte à une civilisation diiîérente et qu'elle ne peut pénétrer, la conduite des conquérants vis-à-vis des vaincus est pleine de dangers et de difficultés. Je ne parle point de l'extermination méthodique; cette solution logique et brutale serait la

240 SOUVENIRS ]JE TUNISIE ET d' ALGERIE

seule qui fut entièrement satisfaisante, la seule qui permit la prise de possession du paj-s; mais elle n'est plus en usage. Les anciens l'emplo^-aient parfois à l'égard de tous ceux qui n'adoptaient point, séance tenante, la religion du vainqueur. Ils s'en trouvaient bien; c'était la bonne méthode; la religion était le facteur puissant de l'assimilation rapide.

A notre époque, c?s procédés barbares et utiles ne sont plus guère usités. Peut-être refleuriront-ils, car il ne faut désespérer de rien; pour le moment, musulmans et chrétiens sont dans le Nord de l'Afrique côte à côte; ils se supportent et ne s'aiment pas.

Mon avis est que tout indigène devrait avoir la possihilité d'arriver à la dignité sociale, aux charges auxquelles son intelligence, les s-ervioes qu'il a rendus, sa loyauté lui donnent droit de prétendre. Le premier des Arabes ne doit pas pass'er après le dernier des Européens et après le dernier des Juifs.

Ce problème d'apparence simple comporte deux solutions ou plutôt la solution doit permettre à chacun des intéressés ,1e choix entre deux moyens : ou bien rester ce qu'il est, c'est-à-dire simple sujet protégé, dont la seule ambition doit être d'arriver, parmi les siens, au rang social et à la part d'influence dans les affaires du groupe, auxquels son rang, sa caste, son mérite lui donnent droit de prétendre, — (et c'est ce que permet, d'une façon à peu près convenable, le système du Protectorat, par lequel les énergies indigènes peuvent trouver un débouché naturel, suffisant et qui leur est adéquat), — ou bien, s'il a la prétention d'être citoyen français, et si on l'accepte pour tel (faveur qui devra être réservée à un petit nombre), recevoir l'assimilation complète, c'est-à-dire tous les droits du vainqueur avec ses devoirs, mais aussi avec ses honneurs, ses privilèges et s^es espérances.

Cette adoption du vaincu devrait être une faveur accordée aux plus méritants et aux plus dociles par la nation victorieuse. Il ne faudrait pas qu'elle eût beaucoup de ces fils d'adoption. // serait indispensable quelle en eût.

A Home, des Gaulois, des Espagnols, des Africains, des Juifs exercèrent les charges les plus hautes, arrivèrent aux honneurs les plus rares, furent honorés des dignités les plus élevées. Home n'eut point à se plaindre de leur loyalisme. Beaucoup lui furent précieux et ajoutèrent à sa gloire.

On objectera que les indigènes peuvent demander et obtenir la naturalisation; ils ne s'en soucient point, car elle exige d'eux des sacrifices qui en font des renégats. Honni des siens, peu estimé de ceux qui l'ont reçu parmi eux, le renégat est une épave; c'est une force brisée ou mauvaise. La naturalisation en pays conquis ne doit pas être un droit, encore moins un privilège conféré en bloc à tout un groupe; ce doit être une faveur accordée en connaissance de cause; il faut que ce soit un instrument utile pour gouverner en même temps qu'une récompense enviée par le vaincu, qu'elle ne nécessite par conséquent de lui aucune renonciation impossible ou simplement humiliante. Il faut qu'il existe pour l'indigène une naturalisation qui, aux yeux des siens, soit un honneur et non une déchéance. Cette conception serait de nature, si un politique avisé en obtenait l'application, à troubler l'harmonie de nos règlements et de lois qui ont la prétention de régir, de façon uniforme, les peuples les plus dissemblables. La mesure paraîtrait regrettable aux esprits méthodiques affligés par toute exception aux règles.

Qu'importe. Elle sauverait une colonie. Xous commençons déjà à ne plus faire de nos possessions d'outre-mer des départements et des arrondissements. La

Souv. Tunisie. ^>

242 soivj:mr.s m: ïlnisie et d'aluérie

recherche de l'utilisation judicieuse des forces indigènes est le premier devoir de la Métropole; disons mieux : c'est une nécessité.

La naturalisation, telle qu'elle est, ne vaut rien; elle n'est pas applicable. Il en faut trouver une qui soit aux yeux de tous un honneur rare et recherché, mais que tout indigène ait la possibilité d'obtenir par son mérite. Elle n'exigerait pas l'abaissement du vaincu, l'abaudon de ce qui fait aux yeux des siens sa valeur morale; elle susciterait des émulations et, en rendant précieux le titre de citoyen de la nation protectrice, elle augmenterait la force et le prestige de celle-ci.

Le système le plus funeste est celui de la semi-acceptation d'indigènes auxquels on permet l'accès de certains offices, mais auxquels il S'Cmble qu'on dise : « Tu es indigène et, parce que tu es indigène, tu ne pourras pas t'élever aussi haut que des camarades même moins dignes, même moins méritants; tu resteras en chemin. » C'est le moyen de mécontenter tout le monde, de semer haines, rivalités, défiance. On ne fait pas de demi-citoyen. Un demi-citoyen est au moins un demi-étranger. Si vous êtes nôtre, soyez traité comme les nôtres; nous ne voulons pas de demi-nôtres. Les nôtres peuvent tous prétendre aux mêmes droits; une restriction quelconque faite au détriment d'une catégorie d'individus prend, si insignifiante qu'elle soit par elle-même, une importance exceptionnelle aux 3-eux de ceux à l'égard desquels elle est faite; elle excite leur jalousie contre les autres et provoque l'orgueil de ces derniers.

Par là, elle occasionne des divisions. Xous devons adopter en petit nombre des sujets d'élite, mais il faut qu'ils conservent leur statut personnel et que notre acceptation soit complète, sans réticences ni arrière-pensées. Xous ferons ainsi des sujets dignes et loyaux. X'oublions pas d'ailleurs que, quelle que soit la sincérité de

SOUA'EXIIIS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 243

ces nouveaux venus, ils auront à souffrir de l'animosité que la plupart des liommes ressentent pour ceux qui n'ont ni leur religion, ni leur langue, ni leurs mœur?. J'en vais citer un exemple qui prouve la sévérité de l'opinion envers les vaincus. On juge mal ceux qu'on n'aime pas. La plupart des Algériens apprécient les musulmans sans justice; les actes les meilleurs ou les plus naturels sont a priori interprétés avec malveillance.

Fn officier indigène, que son mérite fit colonel, prit sa retrait-e. Il quitta dès lors les habitudes que les convenances et les exigences de sa situation lui avaient imposées; il reprit la vie de l'Arabe riche, à laquelle le ramenaient ses goûts intimes, ses souvenirs d'enfanc3 et d'éducation.

Ce fait si simple est resté et restera toujours peut-être, dans l'histoire des pays algériens, un trait, sans cesse signalé, d'une indélicatesse confinant à la trahison.

« Eh ! quoi, dit-on, fallait-il faire d'un musulman un colonel pour le voir reprendre le burnous ? Est-ce la conduite d'un galant homme ou d'un homme seulement bien élevé ? Conférez à nos Arabes nos charges et nos dignités, vous ne les dégrossirez pas. Le bout de l'oreille passera toujours. »

Il suffit de mettre la conversation sur nos indigènes d'Algérie pour que l'exemple que je viens de choisir soit cité et que les commentaires les plus malveillants y soient joints; aucun n'est davantage connu et il a ceci d'exaspérant qu'il révèle à la fois le manque de réflexion et de la connaissance la plus élémentaire de la psychologie humaine, la facilité agaçante avec laquelle la foule accepte docilement une opinion toute faite, surtout lorsque cette opinion flatte ses goûts et ses préjugés.

Ce ne sont point les idées, les tendances, les actes ou

les propos do B. I)..., que l'on critique, c'est le fait d'avoir abandonné les usages du inonde européen.

J'examine parfois ces maîtres difficiles qui pensent que retourner aux habitudes familiales, c'est déchoir. Il en est de fins qui reproduisent l'opinion générale par étourderie et faute de l'avoir examinée; d'aimables et élégants pscittacistes soutiendraient des idées contraires pourvu qu'elles fussent de mode; d'autres enfin m'amusent vraiment : couverts d'insignes et de chamarrures, mais paj^sans de race, fils de paysans et paysans eux-mêmes sous le vernis, je les vois dans quelques années, de retour dans leurs chères campagnes, les oripeaux officiels déposés, sinon revêtir la blouse, du moins reprendre les coutumes de leur pays avec l'usage du patois.

Peut-être alors leur solide bon sens leur reviendra-t-il et comprendront-ils' leur injustice.

Les plus intraitables sont les arabophobes militants; de ceux-ci rien à espérer. Leur haine déforme les faits, trouble leur intelligence; elle met Terreur et le sophisme dans leurs raisonnements.

Ainsi Cette existence arabe, qui passe dans de grandes maisons, agréables l'été par leur fraîcheur, emplies des senteurs de parfums rares, embellies par la grâce féminine, cette existence où les plaisirs de la conversation entre amis et de l'esprit tiennent une si grande place et s'allient aux voluptés délicates d'un sensualisme affiné, c'est un crime d'y retourner et de ne lui pas préférer notre course fiévreuse à travers la vie, nos exigences nombreuses et parfois sans élégance, étriquées?... Sans doute sont également dignes de mépris et suspects de trahison ceux des Européens qui vivent à la façon indigène, peut-être aussi les Bretons qui portent le costume de leurs pères ou les Provençaux qui parlent le langage de Mistral?

SOrVEXIRS DE TUNISIE ET d'.AXGÉEIE 245

Yoilii notre façon de comprendre et d'apprécier l'indigène. Ainsi, pendant trente ans, pendant quarante ans, tu auras servi avec loyauté, tu auras soumis tes goûts, tes habitudes à ceux de tes vainqueurs, tu auras refoulé tes tendances, tes instincts les plus profonds pour ressembler à ceux qui t'avaient adopté, tu te seras montré digne, fidèle, exact au point d'obtenir d'eux les charges et les récompenses réservées au mérite le plus estimé et, musulman que tu es, maintenant que tu as donné ce que tu pouvais donner, que ton âge et les services passés t'ont imposé le repos, il ne t'est même pas permis, sous peine d'encourir le blâme, de mener l'existence que menaient tes pères et qui n'est point sans charmes, puisque certains de tes vainqueurs l'envient et parfois l'imitent ou même l'adoptent entièrement !

Que voulaient donc ces censeurs difficiles ? Apparemment que tu portasses la redingote et courusses les cabarets à la mode.

Intelligence vraiment débile, point ne te faut te prévaloir de ta fidélité, de tes services passés. Plaire à tes vainqueiirs est à la fois plus compliqué et plus facile : mets un chapeau haut de forme et bois de l'absinthe (1).

Dans les matières qu'ils connaissent peu et qu'ils estiment parfois fort bien connaître, les hommes acceptent volontiers les opinions toutes faites, fussent-elles complètement inexactes ; elles sont commodes ; elles remplacent l'observation et le travail que celle-ci nécessite; elles paraissent des idées et ce sont de vains fantômes; mais elles sont puissantes parce qu'il est plus aisé de les adopter que de s'en faire de personnelles ou d'exactes.

(1) Il n'est que juste de signaler que le personnage dont il s'agit dans ce passage fut récemment élevé à la dignité de grand-officier de la Légion d'honneur. Nul ne s'en réjouit plus sincèrement que l'auteur de la communication précédemment faite à la Société d'Anthropologie de Paris. (G. S. -P.)-

246 SOCJVEXIllS I)F, TTXISIE ET d'aLGÉRIE

Il est (les hommes dont la science du monde et des cLoS'es n'est faite que des notions générales et publiques que chacun de nous peut cueillir partout. Notre siècle, soucieux du vrai, répand heureusement un grand nombre de vérités; par là, il préserve beaucoup de nos contemporains d'erreurs grossières; mais le faux baigne le vrai et l'homme dénué de sens critique pêche au hasard, dans l'immensité des connaissances communes, des vérités et des erreurs qu'il fait siennes.

Il croit avoir des idées, il n'en a pas; il vit de celles des autres. Ainsi ressemble-t-il à certains qui préfèrent à Tamour d'une belle les caresses que tout passant peut acheter.

Ceci nous explique de grandes et de petites choses et nous aide à comprendre à la fois que l'humanité doive tous ses progrès à quelques talents originaux, et que le propos d'un arabophobe avisé sur le costume d'un officier indigène en retraite puisse avoir des conséquences d'une portée incalculable.

Xulle part plus qu'en Algérie, une opinion solidement faus&e n'a chance de rencontrer créance et succès. Beaucoup de gens s'imaginent observer et ils n'observent pas; ils croient regarder et ils ne voient pas, car il nous est plus difficile de juger des musulmans que des chrétiens; hahent oculos...

L'idée que se font de la condition de la femme arabe et de la puissance du mari, la plupart des Européens, vient des erreurs de touiistes qui se laissèrent prendre aux hâbleries de quelques indigènes et dont la sensibilité fut touchée par la vue de femmes lourdement chargées. Il est désormais entendu que la femme arabe est une bête de somme et qu'elle n'a dans la famille aucune influence, que seul l'homme commande et de façon souveraine.

Il y a dans cette manière de voir beaucoup d'exagéra-

SOLVEXmS DE TrXISIE ET d" ALGÉRIE 247

tiou. De quelles femmes uoiis parle-t-oii ? S'agit-il des femmes de douais qui partagent avec la tribu les aventures et les dangers d une existence nomade, vivent en plein air et ne sont pas voilées'? Ou bien de la femme du négociant, du boutiquier arabe, gardée précieusement, pendant le temps qu'elle est faite pour l'amour, à la maison, dont elle ne sort que pour aller, voilée, au cimetière ou au bain, maîtresse de maison, cuisinière, passant les heures que lui laissent libres les occupations du ménage à se parer et à caqueter avec les voisines? Veut-on, au contraire, nous apitoyer sur la femme du riche arabe, incluse en un palais confortable, servie à soukait par des esclaves et dont le travail principal se borne à préparer des mets de choix, à faire des pâtisse-

ries

A quelles femmes européennes allons-nous comparer ces différentes sortes de femmes indigènes ? A la femme moderne qui sait le latin et l'algèbre, monte à bicyclette et n'a pas d'enfants ? A la femme du monde qui conduit une automobile, ne manque ni les premières, ni le vernissage, quitte Paris en été, revient en liiver et a des amants en toutes saisons?

Sera-ce à la bourgeoise, à la femme du petit commerçant ou du fonctionnaire pauvre, qui travaille toute la journée, soigne les enfants, fait la cuisine, achète les provisions, les porte à la maison, tient les comptes, et consume ses efforts en d'infimes et méritoires économies? Sera-ce enfin à la femme du mauvais ouvrier, qui travaille comme une bête de somme et cache le pauvre argent dont son mari, pour boire, s'empare en la

battant ?

L'idée que nous sommes plus heureux que les Arabes et que nos femmes sont plus heureuses que les leurs est, à mon avis, inexacte. Le bonlieur c'est l'équilibre et c'est la foi en quelque chose.

Le moyen âge fut lioureiix, parce que tout le monde avait les mêmes croyances et que ces croyances étaient fermes; quelciues sorciers soûls ne participaient pas au bonheur général, on les brûlait, et c'était justice ; c'étaient des trouble-foi, des trouble-fêtes ; plus tard on guillotina pas mal de croyants et cela fit compensation; c'était encore justice.

Je me demande sur f[Uoi peut reposer le bonheur de la femme française. A Eome, la femme était surtout destinée au plaisir; le christianisme en voulut faire une sainte.

vSous de certains rapports, la femme française ne vaut pas la romaine et ce n'est plus une sainte; elle redoute ou sacrifie la maternité et prie du bout des dents. Le véritable esprit chrétien l'a abandonné, comme il a abandonné presque tout le monde occidental qui vit des formules bien plus que de l'esprit de sa doctrine.

Mal dressée au plaisir, n'ayant plus qu'une foi attiédie et ne voulant pas d'enfants, je me demande quelle est sa destinée, oii le bonheur pour elle ?

La femme a le lot douloureux; ù elle la maternité, l'économie, les soucis cuisants et constants du ménage, la lutte pour la table et pour le feu dans nos ludes climats, parfois, dans le peuple, la violence du mari.

Je ne dis point que la femme indigène soit heureuse; en général, les femmes, en tout lieu de la terre, sont moins heureuses que les hommes; mais je pense qu'on a exagéré les ennuis des musulmanes.

Chez nous aussi des femmes portent les charges lourdes et, dans ceifaines campagnes, ne mangent pas à la table du père de famille; elles le servent et lui parlent avec respect. Ce sont là des mœurs bibliques; certains les admirent en France qui les condamnent en Algérie. La condition de la femme de l'Arabe riche est enviable; elle ne travaille qu'à des ouvrages de luxe et en guise

SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'.AXGÉIIIE 249

de passe-temps; elle est parée et choyée; elle ne sort pas, mais n'en éprouve point le besoin; elle rirait ou s'indignerait d'une proposition aussi absurde et contraiie aux usages que celle de la vouloir promener dans les rues; son intérieur est élégant, parfumé, délicat, agréable; elle a moins de goûts à satisfaire que l'européenne; elle y pourvoit avec plus de facilité; elle est lieureuse; elle est surtout faite pour l'amour et pour la maternité. Elle sait peu et ne désire pas savoir; on ne l'embarrasse pas de connaissances variées; cette précieuse ignorance, que certains indigènes très assimilés déplorent, lui permet d'avoir des enfants en quantité et de conserver étroitement la famille; c'est une force pour l'avenir.

La femme arabe est heureuse à sa façon qui n'est point méprisable; le malheur est, qu'en ce monde, chacun prétende qu'il n'y ait d'autre forme du bonheur que celle qu'il conçoit, d'autre félicité que celle qu'il recherche. Cette erreur trouble la rectitude de nos jugements.

L'opinion que nous avons de l'autorité sans bornes dévolue au mari comporte aussi quelque cNagération. La loi du pouvoir absolu du chef de la famille souffre bien des tempéraments.

Le respect des enfants pour le père est très grand; ils ne mangent pas à sa table, lui témoignent en tout beaucoup de déférence, ne s'asseyent à ses côtés que lorsqu'il les y autorise, ne fument pas en sa présence. Mais la toute-puissance du chef de famille n'abolit pas les sentiments humains d'affection qui existent dans tous les pays. L'homme est essentiellement le même en tous lieux, et le temps modifie les formes et les usages dans les nations, non la nature intime de l'être. L'amour paternel ou maternel a toujours existé et il existera toujours chez les hommes de toutes les races. Les enfants musulmans sont respectueux; ils aiment leurs parents;

250 SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉEIE

oeux-ci les élèvent, ks soignent -et les chérissent; on ne voit pas d'enfants abandonnés; ceux que la mort atteint sont pleures avec les marques extérieures de la plus extrême douleur par la mère, avec une dignité triste par le père. L'éloignement d'un enfant, son départ pour l'armée provoquent chez la mère des manifestations exubérantes, parfois publiques; elles sont fort touchantes. Des gens en rient; quel cœur ont-ils donc ^ Je ne vois point que les liens du sang aient moins de force clieic les musulmans que chez les chrétiens.

L'affection de l'enfant pour la mère implique le respect de la mère par le père. Remarquons, en passant, que le Prophète recommande au bon musulman de n'avoir qu'une femme et aussi, ([ue la rapide éclosion et lu déchéance physique hâtive de l'épouse arabe rendent impossible que les musulmans n'en aient chacun qu'une seule en toute leur existence. La femme vieillit trop vite; la période oii l'amour est son rôle, comporte un nombre d'années trop restreint. En Europe, on prend soin de proportionner l'âge des conjoints de façon telle que le mari soit plus âgé que sa femme; cette précaution explique et légitime qu'en un pays, où l'extrême précocité de la vieillesse féminine rend improbable l'attachement du mari au foyer, à l'époque où, par comparaison, il se trouve beaucoup moins vieilli, il soit d'usage de maintenir la solidité de la famille par l'admission d'une femme plus jeune, qui devra à la première de la soumission et du respect. Ainsi un bon musulman n'a qu'une femme à la fois. Le riche contrevient souvent à la recommandation du Prophète et prend plusieurs épouses. Eu ce cas, ses devoirs envers chacune d'elles sont tracés; une véritable hiérarchie est établie, dont les lois substituent le devoir au caprice; une offense légère, l'oubli ou plutôt le manque d'assiduité peuvent, en des cas précisés et prévus, être réputés injui-es graves

et occasionner le divorce. Le fait d'avoir plusieurs femmes en même temps suppose de la ricliesse, la possession de plusieurs maisons, tout au moins d'appartements spacieux et plus ou moins séparés.

Si les Arabes sont bons pères, ils ne peuvent être tous mauvais maris. Un homme qui aime ses enfants, ne réduit pas leur mère à l'esclavag?. La femme, ici comme ailleurs, aime diriger, et son habituelle tendance à la domination se fait jour malgré les obstacles; les sentiments de tendresse qui éclosent en toute famille lui viennent en aide; un mari amoureux est un mari galant; un bon père est un mari reconnaissant.

Les indigènes s'imaginent que nos femmes nous conduisent. Ils en rient et nous blâment. Ils n'ont pas toujours tort : en beaucoup de ménages européens, c'est la femme qui dirige; parfois il n'en va que mieux ainsi.

Souvent la femme a plus que l'homme le sens des nécessités pratiques; sa direction est plus habile que celle de son conjoint, davantage profitable à la communauté; dans un ménage, le plus sensé prend insensiblement l'avantage; la femme commande avec toutes les apparences de la soumission; c'est une habileté à laquelle la plupart des maris se laissent prendre.

Les Arabes jugent sur les apparences et, ce qui les choque, ce sont les marques extérieures de respect, la déférence que nous témoignons aux femmes. Reconnaissons que cette appréciation est davantage fondée en ce qui concerne les manières qui sont habituelles aux classes élevées et dont le peuple ne s'embarrasse pas.

Si les maris chrétiens sont soumis, beaucoup de maris musulmans sont logés à la même enseigne. Les maris trompés ignorent généralement que leurs femmes ont des amants. Les maris conduits le sont sans s'en douter. Chez les musulmans comme chez nous, il est difficile à

2o2 SOUVENIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE

un mari d'avouer que sa femme le mène; en Europe, on le voit; ici le gynécée est fermé; il ne faut point parler à un arabe de sa femme ou de ses filles nubiles, fût-ce par l'elïet d'une politesse toute désintéressée, ce serait manquer aux convenances; la femme arabe ne paraît jamais aux yeux des étrang^ers; elle ne voit que les parents proches ou les amis très intimes. Ces mœurs la laissent dans le mystère et les maris ont beau jeu pour nous railler et affirmer leur toute-puissance domestique; ils y croient d'ailleurs et témoignent d'une grande répugnance aux libertés que les mœurs laissent à nos femmes. Il leur paraît dégradant pour une nation d'être gouvernée par une femme. S'il n'eût été légitime d'éprouver, à le faire, quelque scrupule, il nous eût été loisible, au temps que vivait la reine Aictoria, d'exploiter ce préjugé en défaveur des Anglais. Il est vrai que beaucoup d'Arabes imaginent volontiers la République sous la forme d'une femme vivante, robuste et belle — et l'argumeiit ne nous eût pas servi. Les petits moyens, qui satisfont les petits esprits, ne vont pas sans inconvénients...

Si les indigènes étudiaient le passé, ils verraient que les femmes ne furent pas étrangères à des événements de leur propre histoire. Chez eux, ils sont quelquefois bernés ou mis en tutelle par leurs femmes. Il est des maisons où l'épouse coquette se joue du mari; ailleurs une vieille mère mène toute la maisonnée.

Les Européens n'ont pas de préjugés. N'est-ce pas évident ? Leurs convictions sont respectables fussentelles absurdes; elles sont toutes légitimes et dignes d'approbation, même lorsqu'elles se contredisent tout à fait les unes les autres. Nos sévérités pour les Arabes font mieux comprendre en Algérie qu'en Europe que, malgré tout, nous gardons de l'indulgence pour ceux des Fran-

SOLVEXIRS DE TUNISIE ET d'aLGÉRIE 253

çais dont ks oi^inions heurtent le plus violemment les nôtres. C'est que nous avons tous des habitudes de concevoir et de raisonner communes. Par contre, pour beaucoup d'Européens, les croyances des Indigènes ne méritent que notre mépris; il en est qui tiennent le Prophète pour un aliéné ou pour un criminel.

Sur le quai, à Tunis, prêt à s'embarquer pour France, comme on dit là-bas, je rencontre un jeune homme de mes amis. Il part sans regrets; il n'aime pas la Tunisie; il exècre les indigènes.

« Les sots ! me dit-il. Sur le paquebot qui nous ramenait de Madagascar, dans la mer Eouge, aussitôt qu'on leur eût montré la direction de la Mecque, je les ai vus jeter leur argent à la mer, puis se prosterner et prier. Quelques-uns se dépouillèrent de toutes leurs économies, si péniblement amassées, au prix de tant de peines et de souffrances; ils ne gardèrent rien et revinrent dans leurs gourbis aussi pauvres qu'ils en étaient partis. »

Je change le sujet de la conversation et demande à mon interlocuteur ses projets d'avenir. Il me répond avec un peu de mystère :

« C'est un secret et je vous le livre. Je vais me marier. Auparavant je ferai avec les parents de ma fiancée et avec elle un pèlerinage, à Lourdes. Xotre-Dame de Lourdes nous bénira; elle protégera notre union. »

Heureux Européens dont toutes les croyances sont admirables ! Heureuses provinces françaises où la morgue ne tient jamais lieu de talent, la naissance d'esprit; où d'afficher ks convictions d'une Société ou d'un groupe ne suffit pas à conférer un certificat de vertu, à constituer une j)reuve d'honorabilité ! Comme il était supérieur, le jeune pèlerin français, aux pauvres indigènes qui, pour témoigner de leur bonne volonté à Allah, pour prouver à leur dieu que ce n'était pas l'économie, mais la nécessité qui les empêchait de faire à la Mecque ce

i'.'Â SOrVKXIRS I)K TIXISIK KT d'aF/JÉRIE

coûteux voyage (lUc tout \'iiii Croyant licjit ;i honneur d'entrepiendic, jetaient lour misérable argent dans los flots!

Je ne pense pas connue mon jeune compatriote; los croyances sincères sont dignes de respect et si les indigènes ont des préjugés, remarquons que les préjugés sont de tous temps et que, dans notre pays même, heancoup d'entre nous en sont farcis d'une façon vraiment excessive. Le fait est regrettable; il est davantage regrettable encore que, tandis que certains tentent de les faire disparaître, travaillent de toutes leurs forces à ce que les hommes s'estiment et s'aiment, d'autres s'ingénient à creuser le fossé qui les sépare.

An bout du fossé

Je termine cette lettre, cher maître, par les quelques mots qui eussent mérité d'en être le début; encore seraitil, tout au contraire, préférable de pouvoir les déclarer indignes de figurer où que ce soit, car ce prouverait ([ue tout le monde, en Algérie et en France, pense comme pensèrent ceux qui firent la France généreuse enfre toutes les nations.

Malheureusement, les nécessités implacables de l'égoïsme national nécessaire obligent, lorsqu'on veut traiter de la condition de nos indigènes, de présenter tout de suite des considérations de l'ordre pratique et utilitaire. Il faut établir que la justice est la meilleure des politiques avant que de déclarer que la justice doit être vénérée et cultivée pour elle-même et seulement parce qu'elle est la justice. La domination la plus humaine est la plus liabile; elle finit toujours par rallier le plus d'iiumanité à elle, au lieu que — l'histoire nous l'enseigne — les pouvoirs fondés sur la seule force et qui ne tiennent pas compte des besoins tant matériels que moraux de ceux qu'ils asservissent, sont exp'.)sés à une se-

lie (le mécomptes que termine, s'ils ne modifient pas leurs procédés, une catastrophe lamentable. Une grande puissance qui réduit à la sujétion des peuples moins civilisés, c'est-à-dire moins avancés qu'elle dans l'évolution fatale des groupes, s'attacke ces peuples d'autant mieux et de façon d'autant plus durable qu'elle trouble moins et lègle avec plus d'kabileté le développement normal des nations sujettes; l'équilibre social de celles-ci n'est pas rompu et les transformations lentes et nécessaires se produisent comme il convient; de là, chez les protégés, d'abord un sentiment de bien-être auquel ajoute la satisfaction d'être défendu contre les ennemis du dehors et contre les agitations à l'intérieur; et ceci permet, à un moment donné, l'éclosion du vrai loyalisme qui s'appuie sur une clientèle de personnalités que la nation protectrice a su attirer à elle en leur accordant libéralement les avantages dont elle dispose et qui aboutit en fin de compte à des tendances d'ordre sentimental, voisines d'un véritable patriotisme.

La science est le dernier mot de la politique. Xous serons prêts à bien coloniser quand nous saurons assez d'histoire, d'anthropologie et de psychologie pour comprendre l'anatomie et la physiologie des groupes humains, aussi bien qu'un physiologiste celles d'un animal, un botaniste celles d'une plante; nous coloniserons bien quand nous cultiverons les groupes protégés, comme le savant cultive des espèces dont il modifie à son gré les milieux de culture.

Mais si les considérations utilitaires n'ont pas encore, pour beaucoup, de valeur foinielle, parce qu'elles s'appuient sur des sciences dont l'étude est seulement ébauchée, il est telles réalités que nous concevons par le seul fait que nous sommes des hommes, c'est-à-dire ce qui est, à notre connaissance, de plus conscient.

L'humanité évolue vers plus dé conscience encore.

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Paiini les mitions, ceUts-là accomplissent normalement et lic'Ui'Cusi'm'ent cette évolution, qui se sont le plus perçues elles-mêmes et ont eu de l'homme la conception la plus exacte. La France a été telle entre toutes et c'est parci' que nous avons eojDiii riioiiinie que nous l'avons aimé.

A un certain degré de connaissance, il n'est plus de haines et, quand s'impose la nécessité douloureuse de mettre des ennemis hors d'état de nuire, nous ne faisons que nous conformer à celles de nos tendances qui nous conduisent à une conscience plus complète en laissant, une fois les adversaires désarmés, le cours libre à nos instincts d'altruïsme, à nos besoins de charité et d'amour régis toutefois par les données de l'expérience et du raisonnement. Alger, le nid des pirates, capturé et l'Algérie conquise, notre rôle est d'aider au développement des populations indigènes, et nous pouvons considérer la légitimité et la nécessité d'un tel rôle à la façon dont les philosophes de l'ancienne école entendaient l'obligation du devoir.

Pour parler leur langue, nous avons tous des devoirs. Est inférieur qui n'atteint pas à cette notion. Xos devoirs envers les indigènes sont apparents; ils le furent tellement à nos prédécesseurs qu'ils leur voulaient concéder, avec une inexpérience touchante et désastreuse, dans leurs moindres détails, toutes nos institutions... — et ils imaginaient qu'elles feraient leur bonheur.

Mieux renseignés, cesserons-nous, pour cela, d'être ce que furent les nôtres qui surent si bien allier l'obligation de faire la France triomphante par sa justice et par sa générosité à leurs besoins d'aimer et de secourir les malheureux et les vaincus? Toujours on la vit mettre son sang et son or au service des humanités persécutées. De quel droit nous vanterions-nous d'être ce que nous sommes, si nous venons à renier les sentiments auxquels

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furent dues, au cours d^es siècles, tant de belles entreprises à travers le monde, partout où des peuples eurent besoin de nous ?

Il serait pitoyable que la nation qui fit s'écrouler un pouvoir cbargé de gloire, mais devenu insoucieux de ses besoins, insensible à ses plaintes, abandonnât la cause de la justice et du perfectionnement bumain. Comme la doctrine de Xazareth terrassa l'esprit païen par le triomphe de l'esclave devenu homme, le cri de liberté et d'amour jeté dans l'univers par le peuple français fit chanceler ou s'abattre les dominations les plus solides.

Envers et contre tout, au besoin contre nos intérêts immédiats ou contre des apparences d'intérêts, nous devons rester fidèles à nos traditions.

Le serons-nous ? On en pourrait douter à entendre certaines gens; en Algérie, en Tunisie, où des colons, avec une énergie digne d'admiration, luttent pour triompher du climat et du sol, l'irritation est parfois vive contre les indigènes, dont la présence leur est souvent une cause de difficultés. C'est à la métropole de gouverner au mieux des intérêts des uns et des autres, de ne délaisser ni les uns ni les autres, d^accorder à tous protection et affection.

Nous avons la conviction qu'elle ne faillira pas à sa tâche. Et je terminerai cette lettre par l'affirmation de ma foi en l'avenir, de ma conviction que la France n'abandonnera rien de ce à quoi elle doit la force et l'éclat de son clair et loyal génie.

(Août 1900.)

SouT. Tunisie.

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