CHAPITRE Vil
Victoire ! les troupes de Versailles sont entrées dans Paris au lever du jour; le maréchal Mac-Mahon est maître du Trocadéro, de l'Arc de Triomphe et du rond-point des Champs-Elysées; l'armée s'éte nd, à droite et gauche, vers Passy et Vaugirard.
Telle était la nouvelle annoncée au son du tambour, dans les rues de Saint-Germain, le dimanche soir, entre quatre et cinq heures. Depuis le matin, des bruits de bataille traversaient la vallée. Le drame touche à sa fin ; mais le dénouement sera tragique.
Malgré le combat furieux qui se livre, le R. P. Recteur est parti pour Paris.
On dit les troupes maîtresses du quartier de Vaugirard ; peut-être pourra-t-il reprendre possession du collège, peut-être contribuera-t-il à le sauver; mais dans les dernières phases d'une lutte désespérée, les chances sont bien petites, les dangers bien grands.
De la terrasse de Saint-Germain on apercevait, cette après-midi, des tourbillons de fumée noire flottant sur Paris. Paris brûle. En se retirant devant l'armée victorieuse, les insurgés livrent aux flammes les quartiers qu'ils abandonnent. A la nuit, des lueurs ardentes enveloppèrent la grande ville, des gerbes d'étincelles jaillirent de tous les points à la fois. Parmi ces colonnes de feu, qui montaient rougissant le ciel, laquelle avait pour foyer le collège de Vaugirard ?
24 mai.
Il est sauvé, ce cher collège, et pourtant sa perte était résolue, préparée.
Hier, le R. P. Recteur, sain et sauf lui-même, nous apporta des nouvelles. J'omets dans son récit maints détails poignants, maintes scènes d'horreur, pour noter d'une façon plus précise, plus sûre, les faits qui concernent directement Vaugirard.
Après mille démarches, après d'innombrables permissions refusées d'abord, puis obtenues, le Père Recteur entra dans Paris, le 22 mai. Sa première pensée fut de courir au collège. Il le trouva debout. Comment avait-il échappé? Par un heureux effet du hasard, selon les uns; selon nous, par une protection marquée de la Providence.
Depuis trois semaines, environ, seize cents Vengeurs de Flourens casernes au collège le remplissaient d'ordures et d'orgies. Quand ils virent approcher la fin de leurs saturnales, ils convinrent de ne laisser derrière eux que des ruines et s'apprêtèrent à flamber l'immeuble au moment opportun. Dans les chambres, dans les classes, dans les corridors, nos livres déchirés, des tas de paille et de vieux papiers mêlés de paquets de cartouches furent arrosés d'huile ou de pétrole. Le long des escaliers, couraient des traînées de poudre reliant tous ces
bûchers. Il suffisait de la flamme d'une allumette, du feu d'un cigare, et l'édifice instantanément s'embrasait du sous-sol aux combles.
L'entrée soudaine de nos troupes dans Paris, leur manœuvre enveloppante, par les fortifications, déconcertèrent les mesures prises.
Si rapide fut l'attaque, si imprévue l'alarme, que les Vengeurs, oubliant leurs projets incendiaires au milieu des effrois d'une panique immense, jetèrent leurs armes ' et s'enfuirent sans tourner la tète.
Désormais tout danger a disparu : un détachement d'infanterie occupe le collège militairement; la Prévôté y siège en permanence : aussitôt la lutte terminée, on effacera les traces immondes laissées par les insurgés et, peut-être, dans quelques semaines, célébrerons-nous, à Vaugirard, la fête de son Recteur.
Après les jours noirs, comme on salue avec bonheur le premier rayon d'espérance!
1. On ramassa, les jours suivants, près de quinze cents fusils, dans le parloir et dans les caves.
20 mai.
D'amères douleurs attristent nos joies. La nouvelle du massacre de nos Pères, à la Roquette et à la rue Haxo, nous est arrivée ce matin. Pour être prévue, la catastrophe n'en est pas moins cruelle. Pour être sainte et enviée, la mort n'en est pas moins un déchirement profond. A ceux qui meurent, le ciel, le gain et la gloire; à ceux qui survivent, la terre, la perte et les longs regrets.
Par les derniers jours de sa vie, l'une des victimes appartenait à Vaugirard. Le Père Alexis Clerc dirigeait, pendant le siège, l'ambulance des blessés; avec quel zèle, il vous en souvient peut-être? Plus d'une fois, aux jours de bataille, en relevant un soldat frappé à la tête ou au cœur, il m'avait dit : « C'est ainsi que je désirerais mourir. » Votre dernier vœu est exaucé, mon Père; vous êtes tombé sous les balles ennemies, non pas, il est vrai, sur un champ de victoire, mais à côté de votre Recteur dont vous avez choisi de partager les derniers instants... Dieu vous refusait la mort du guerrier, parce qu'il vous réservait la mort du martyr.
3 juin.
« Chère maman,
« Mercredi prochain, grande sortie à Paris. Quel « plaisir de vous revoir tous; quel plaisir de dîner « dans notre vieux collège ! Les Pères n'en savent « rien ; aussi gardez-vous bien d'en rien dire ; c'est « une surprise qu'on nous ménage. »
Cette lettre, moins l'orthographe, est l'œuvre textuelle d'un élève de troisième division. Si la vérité, comme dit l'Écriture, sort de la bouche des enfants, le 7 juin nous reverrons Paris et Vaugirard.
7 juin.
Grand congé. Sept heures, départ à pied, pour Saint-Cloud. Neuf heures, train spécial pour Asnières et Paris1. Dix heures, arrivée à la gare Saint-Lazare. Promenade dans Paris. Midi, second déjeuner à Vaugirard, visite du collège. Deux heures, les élèves qui ont des parents à Paris se
1. La rupture des ponts et ouvrages d'art nous obligeait à suivre cet itinéraire.
rendent dans leurs familles. Six heures, rendez-vous à la gare Saint- Lazare. Départ.
Conformément à ce programme, deux cents élèves environ et tous les Pères du collège descendirent le matin à Saint-Lazare et se massèrent dans la cour de la place du Havre.
On nous avait avertis de ne pas traverser Paris, en rangs. Des coups de feu isolés partent encore, çà et là, des fenêtres ou des soupiraux des caves. Les haines sont ardentes et quelque désespéré pourrait, en jouant sa vie, chercher à venger, sur les élèves des Jésuites, la ruine de son parti.
C'est donc divisés par petits groupes d'une douzaine au plus, que nous accomplîmes cette première excursion dans la capitale reconquise.
Triste et lugubre tableau que celui d'une ville forcée ; plus lugubre et plus triste celui que présentait Paris, huit jours à peine après la lutte suprême. Le long des rues désertes et des maisons trouées par le canon, filent, trois par trois, des fantassins, l'arme à volonté, l'oeil au guet; de temps à autre, une patrouille de cavalerie, l'escorte d'un officier supérieur passe, au grand trot, le pistolet
au poing. A chaque pas, l'œil effrayé s'arrête sur un vide énorme et noirci : c'est un quartier dévoré par l'incendie; sur des monuments, aux toits effondrés dont les baies calcinées et rougies se découpent toutes grandes sur le fond du ciel : ces monuments se nomment l'Hôtel de Ville, les Tuileries, la Cour des Comptes. En comparaison de ces décombres amoncelés, de ces blessures béantes, qu'étaient les égratignures des obus allemands?
« Voici Vaugirard! le collège! allons voir! » Ces cris sont sortis de toutes les bouches: pas de règlement qui tienne; les élèves s'envolent, gravissent les escaliers, courent dans les corridors, courent dans les classes, visitent les études, les dortoirs, les chapelles. Tant d'impatience ne pouvait se contenir; pour cette fois, le Préfet détournera les yeux bien sûr car... les Pères ont fait comme les enfants.
Oui, grâce à Dieu, il est encore debout, notre collège, mais dans quel état le revoyons-nous?
L'artillerie de Versailles l'a couvert de ses feux : trois fenêtres du bâtiment Joly ne forment qu'une seule brèche, ses toits sont criblés de mitraille et
de balles1 ; un obus de marine, pénétrant dans la chambre du Père Ministre2, a crevé les planchers et foudroyé la chambre du Père Recteur où il a éclaté 3. Tout cela n'est rien; un peu de chaux et de sable en effacera les traces.
Mais ce qui ne s'effacera qu'avec beaucoup de temps et beaucoup d'or, ce sont les pilleries, les dégâts, les ravages exercés par les agents de la Commune et par leurs soldats : plus de mobilier dans les chambres, plus de lits dans les dortoirs, plus de vin dans les caves. Le cabinet de physique est vide, la lingerie est vide, les sacristies et les chapelles non seulement sont vides mais sont profanées.
Et ce qui ne s'effacera jamais de nos mémoires, ce sont précisément les inscriptions, les emblèmes impies et obscènes étalés sur les murs des sanctuaires où nous avons prié, les ignominies lubriques
1. On fit dans le toit en zinc du bâtiment Joly plus de deux mille soudures.
2. Actuellement, chambre de l'aumônier, directeur de la première congrégation. i