CHAPITRE VI
Dans toute situation provisoire il y a deux partis à prendre : ne rien faire et différer toujours, sous prétexte que cela ne durera pas; c'est le mauvais parti, car cela dure souvent très longtemps et l'on est très longtemps fort mal; s'installer, au contraire, immédiatement et le mieux possible, sans indécision, sans repentirs, c'est le parti le plus sage.
Nous l'avons adopté.
Seulement, de même que pour mettre la poule au pot, il faut un pot et une poule; ainsi, pour s'installer quelque part, il faut nécessairement un contenant et un contenu, un local et un mobilier.
Le local, nous en jouissons et je l'ai décrit ; mais le
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mobilier manque, ou du moins il est si rare, si rare, que, malgré le dernier sauvetage des Moulineaux, plusieurs parmi nous, Pères et élèves, n'ont pas même le strict nécessaire.
Quand on manque de mobilier, me direz-vous, on en achète ; le raisonnement est juste, pourvu que l'argent ne manque pas en même temps que le mobilier, et c'est précisément ce qui nous arrivait à Saint-Germain.
« J'ai quarante-quatre francs en caisse, » me disait un jour le Père Hériveau, qui cumule ici» les fonctions de Préfet et de Procureur : cette détresse financière s'explique très bien. Des trente mille francs rapportés de Paris, le 4 avril, la plus grosse part consistait en obligations du chemin de fer d'Orléans, aujourd'hui cotées si bas que les vendre serait une opération désastreuse. Le peu d'or et de billets que renfermait le sac noir a vite passé entre les mains des fournisseurs de la ville qui ne nous livreraient pas à crédit un paquet d'enveloppes, tant le nom de la maison Boussarie inspire une confiance... limitée.
Aussi, notre installation fût restée précaire et
misérable sans de généreux dévouements dont le récit s'impose à nos reconnaissants souvenirs.
Près de Saint-Germain, dans un beau site de la forêt, aux Loges, s'élève une des trois maisons des orphelines de la Légion d'honneur. Le pensionnat, licencié depuis la guerre, n'était pas rouvert encore; mais les religieuses de la Mère de Dieu, ses directrices, demeurées vaillamment à leur poste, occupaient l'établissement qu'elles avaient su préserver. Dès que l'on connut aux Loges l'embarras et la gêne où se trouvaient les émigrés de Vaugirard, des offres de services arrivèrent rue des Ursulines, et jamais offres ne furent plus sincères. Du mobilier appartenant à l'État ces dames ne pouvaient rien distraire; mais elles disposaient du leur et elles en disposèrent avec une abnégation absolue. Pour nous fournir des tables et des chaises, elles vidèrent leurs cellules, et je crois que plus d'une sœur coucha sur la paille pour nous envoyer des matelas, des sommiers, des lits. J'omets de parler ici des voitures de légumes et de fruits qui, chaque matin, arrivaient au collège si nombreuses qu'on ne les pouvait compter, et de tant d'autres secours si dis-
çrètement offerts qu'on ne les pouvait connaître.
Vers le commencement de mai, le nombre de nos élèves avait plus que doublé et le collège, à l'étroit dans 1a maison Boussarie, débordait au dehors.
Ce fut d'abord tout près de cette maison et dans la même rue, au n° 14, que s'ouvrit la première annexe. Un jardin assez négligé, mais très vaste, offrait aux enfants du Père Chalet un lieu charmant de récréation et même de travail, sous les salles vertes. Les appartements supérieurs servaient de dortoirs et d'études ; le rez-de-chaussée, moins la salle à manger, naturellement destinée au réfectoire, devenait la propriété du Frère Scharff, car, malheureusement, des indispositions nombreuses et quelques cas graves nécessitaient la création d'une infirmerie en règle. Vous pouvez penser que le Frère Scharff la monta, son infirmerie. En dépit des circonstances, il l'installa même si bien, il sut si largement arrondir son petit État, que bientôt le n° 14 reçut le nom de Scharffbpolis.
La troisième division se trouva de la sorte, au grand bonheur des Pères Mangeon et Chalet, logée fort agréablement et surtout complètement isolée.
Plus tard, il fallut pourvoir à son tour la seconde division, non pas d'un établissement complet, mais d'un dortoir. Après bien des recherches on découvrit, rue Cloche-Perce, un ancien hôpital que la municipalité nous loua pour un prix minime. Le Père de Nadaillac y conduit tous les soirs son troupeau : huit à dix minutes de marche. C'est un peu loin quand il pleut, et il pleut souvent à Saint- Germain ; mais les élèves de seconde division ont de grandes jambes et le Père de Nadaillac aussi.
Lentement, l'organisation du collège se complétait, s'achevait, se perfectionnait. Pour des exilés, nous n'étions pas trop à plaindre.
Personne ne se plaignait non plus — sérieusement, je veux dire, car les élèves se plaignent toujours un peu — on travaillait bien, on jouait bien, mais on s'ennuyait à mourir. Pourquoi? Ah ! c'est que :
L*ennui naquit un jour de 1 "uniformité,
et la vie de Saint-Germain devenait terriblement uniforme. Jamais de parloir, des lettres fort espacées, des nouvelles presque toujours inquiétantes.
quand il y avait des nouvelles, et, le reste du temps, des versions et des thèmes l....
Mais il y avait les promenades, la terrasse, le vieux château, la forêt?
Certainement, la forêt est verdoyante ; le château très vieux ; la terrasse commande une vallée superbe ; eh bien, nos Parisiens prétendent qu'après avoir, durant un mois et demi, passé deux fois chaque semaine devant le château pour prendre la terrasse qui mène à la forêt, l'enthousiasme s'éteint, le point de vue perd son charme et la verdure sa fraîcheur.
Oui, les élèves s'ennuient, mais d'un ennui particulier, complexe, où l'on trouve, quand on veut
1 . De temps à autre, cependant, une fête rompait cette monotonie.
Entre toutes, la séance académique, donnée en juillet par les élèves du P. de Gabriac, est encore présente à nos souvenirs. Quelle mémoire, en effet, pourrait oublier le récit plein de verve des Tribulations d'un Garde national par un exsergent du Siège redevenu rhétoricien ; la délicieuse musique des chœurs d'Esther, composée par M. Arthur Coquard, et le chant de deuil, disons mieux de victoire, dédié au R. P. Olivaint, l'ancien Recteur de Vaugirard, tombé, rue Haxo, sous Us balles des insurgés?
l'analyser, l'inquiétude, les regrets d'un passé meilleur, l'amour de la famille, et peut-être, chose étrange, l'absence des grandes émotions des premiers jours.
Combien de temps notre séjour à Saint-Germain se prolongera-t-il ? C'est demander combien de temps se prolongera le second siège de Paris. L'attaque est vigoureuse ; mais, il faut l'avouer, la résistance déconcerte toutes les prévisions. Voilà près de cinquante jours que l'armée de l'ordre assiège vainement la capitale rebelle. Il est vrai que les Allemands y ont mis cinq mois et ne l'ont point forcée.