‹ Souvenirs de Vaugirard;Chapitre 25 sur 38 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le second jour que le R. P. Recteur passa au collège, après l'entrée des troupes dans Paris, un homme vêtu de la blouse des domestiques se présenta devant lui.

« Mon Père, dit-il, les circonstances et mes convictions politiques m'ont entraîné dans la Commune. Membre du Comité central, puis ministre ou délégué au Commerce, j'ai été, dans la suite, chargé de l'administration du collège de Vaugirard et de la répartition de son matériel. Tant que j'ai agi librement, c'est-à-dire jusqu'à l'occupation du collège par les francs-tireurs de La Cécilia d'abord, par les Vengeurs de Flourens ensuite, tout s'est

passé régulièrement. Les bons de réquisition indiquant où se trouve chaque partie du mobilier de l'établissement, je les ai soigneusement conservés ; les voici : ils vous aideront à recouvrer ce qui vous appartient. Maintenant je me remets à votre discrétion ; mon nom est Victor Grêlier, on me cherche ; si je suis découvert, je serai fusillé sur l'heure ; ma vie est entre vos mains. »

Dans l'âme du Père Recteur dut se livrer un combat étrange. Fallait-il sauver, fallait-il cacher sous son toit un des auteurs de cette insurrection criminelle?

Cependant il y avait dans le ton, dans les traits de ce malheureux un je ne sais quoi d'honnête; puis on n'envoie pas à une mort certaine — car la justice militaire, en ces premiers jours de combats et d'incendies, était prompte et impitoyable — l'homme qui vient, avec une confiance même calculée, se livrer à vous.

La réponse du R. P. Recteur fut ce qu'elle devait être :

— Puisque vous êtes ici inconnu, monsieur, restez-y, provisoirement du moins. Je vous assure

ainsi, non pas l'impunité, mais des juges. Dès que le calme reviendra, dès que les tribunaux réguliers reprendront l'exercice de la justice, vous irez vous constituer prisonnier. Ces conditions vous paraissent-elles raisonnables?

— Je les accepte et merci.

C'est ainsi que la vie d'un des membres de la Commune fut sauvée par les Jésuites.

Toutefois, comme l'affaire s'ébruita et fut diversement interprétée, comme les journaux du temps firent quelque tapage autour d'elle, je crois utile à la vérité de reprendre en détail et d'un peu loin cette histoire. Elle vaut la peine d'être racontée.

Victor Grêlier servit en Afrique où il gagna les galons de sergent-major. Cassé pour indiscipline et remis dans le rang, il fut peu de temps après distingué par le général Baraguey-d'Hilliers,qui l'attacha à sa personne en qualité d'ordonnance. Le fantassin Grêlier possédait d'instinct la science culinaire. En plusieurs circonstances il improvisa au général de si triomphants déjeuners, que celui-ci .lui confia définitivement le gouvernement de sa cuisine et voulut l'emmener en Italie avec lui.

En quittant leservice du général, Grêlier s'établit restaurateur, puis blanchisseur à Belleville où il acquit par sa rondeur et son savoir-faire une certaine popularité. Porte-drapeau, pendant le siège, d'un bataillon de Belleville, élu par ce bataillon membre du Comité central et, par le suffrage universel membre de la Commune, il signa la proclamation de l'Hôtel de Ville, mais se fit remarquer par une modération relative. Il contribua même à sauver le général Chanzy lors de son arrestation à Paris.

Du cuisinier d'autrefois la Commune fit un ministre. Nommé délégué au Commerce, Grêlier conclut avec les Prussiens des marchés assez importants pour le ravitaillement de Paris, à travers les lignes allemandes. Plus tard, ses collègues, le trouvant trop modéré peut-être, lui confièrent la mission de présider à l'exploitation en règle du collège déclaré bien communal par un récent décret.

Grêlier vint donc à Vaugirard avec sa femme qu'il installa dans le salon du docteur, à l'infirmerie ; lui, habitait d'ordinaire la chambre du R. P. Provincial. Ce qu'il fit au collège, pendant son règne

éphémère, nous le savons par ce qui précède. Quand il vit sa cause perdue il se mêla aux domestiques restés fidèles, prit leur costume qui lui allait à ravir et se fit passer pour l'un d'entre eux. On lui sut gré alors de quelques bons offices rendus aux temps de sa toute-puissance ; personne ne le dénonça.

Tel était l'homme qui se confiait à la générosité du R. P. Recteuret lui demandait la vie1.

Au bout de quelques semaines, les exécutions sommaires ayant cessé et les conseils de guerre jugeant à Versailles, Grêlier, suivant sa promesse, fit connaître à la Préfecture de police son existence et le lieu de son refuge. Le R. P. Recteur avait, de son côté, exposé la situation à des personnages influents : « Puisque cet homme a rendu des services au collège, fut-il répondu, qu'il y

i . Je tiens ces détails de la bouche même de Grêlier. Tous ceux que j'ai pu contrôler se sont rencontrés exacts. Un seul point est demeuré obscur, c'est l'intervention de Grêlier dans l'affaire Chanzy. J'ai bien eu entre les mains une lettre du général attestant qu'il devait son salut à l'intervention de plusieurs membres de la Commune, mais il ne se rappelait ni le nom ni la physionomie de Grêlier.

reste. Il est mieux là qu'à Satory; quand le tour de son affaire viendra, nous saurons où le trouver. »

Au collège, 'Grêlier resta, en effet, toujours confondu parmi les domestiques. Il voulut occuper ses loisirs, autant pour dérouter les soupçons que pour éviter l'ennui. Le ministre redevint cuisinier et, je crois pouvoir l'affirmer, remplit ces fonctions avec beaucoup plus de compétence que les précédentes. Sur ces entrefaites, Mmc Grêlier, internée à la prison de Clermont-sur-Oise,fut remise en liberté et revint à Paris.

On logea alors les deux époux dans un pavillon isolé des Moulineaux, l'ancien presbytère. Son travail terminé, Grêlier s'y rendait tous les soirs.

Tout alla bien pendant plusieurs mois ; mais, à la longue, l'ex-ministre se dégoûta d'une position si humble et rêva la liberté. Son affaire n'était pas appelée ; il se crut oublié, se procura, je ne sais comment, un passe-port pour la Belgique, assuré, croyait-il, d'y trouver asile et travail.

Or, on ne l'avait point oublié. La veille même xlu jour fixé pour son départ, un piquet de gendarmerie cerna les Moulineaux, et les malheureux

époux furent arrêtés au gîte. Au procès, qui se déroula devant le conseil de guerre, on admit plusieurs circonstances atténuantes ; mais le nom de Victor Grêlier se trouvait apposé à presque tous les décrets de la Commune, Victor Grêlier fut condamné à la transportation perpétuelle 1,

Muni des indications et des pièces fournies par Grêlier, le R . P . Recteur, avec une activité infatigable, se mit à la recherche du mobilier dispersé de Vaugirard.

Les renseignements donnés se trouvèrent exacts et précis.

Dans différentes ambulances, on recouvra la plus grande partie des lits de fer, des matelas et des sommiers; les draps avaient été emmagasinés à Belleville, au lavoir de Grêlier qui se proposait sans doute de les blanchir. Le ministère du Commerce restitua le vin en futaille ; le ministère de l'Instruction publique, les instruments du cabinet de physique et du laboratoire de chimie ; quant à la

1. La perpétuité ne dura pas longtemps. Après un internement à la Nouvelle-Calédonie, Victor Grêlier profita d'une des premières amnisties et revint en France.

bibliothèque, elle avait été transportée aux Artset-Métiers, où elle fut mise en lieu sûr et fidèlement gardée par M. Tresca, ancien élève de Brugelette, alors directeur. C'est de ses mains que le Père Recteur reçut les vingt-cinq mille volumes annoncés. Les romans et les nouveautés avaient seuls disparu.

Une importante indemnité accordée par le gouvernement, pour les dégâts subis pendant les deux sièges, permit de réparer promptement les toits et les murs. A l'intérieur, tout fut lessivé, gratté, repeint à neuf, et, quand au mois d'octobre 1871 , la rentrée nous ramena nos cinq cents élèves, des épreuves du siège allemand et des souillures de h Commune il ne restait que le souvenir.

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