‹ Souvenirs de Vaugirard;Chapitre 7 sur 38 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

18 septembre.

Le cercle d'investissement qui entoure la capitale s'est resserré pendant la nuit. Chaîne invisible qui vous étreint, qui vous étouffe! Depuis trois jours, les lignes du Nord, de l'Ouest et de Lyon — la ligne de l'Est a été coupée la première — ont cessé tout service avec la province. Ce matin, le dernier train d'Orléans est entré en gare. Après l'avoir fusillé au passage, un parti de hussards allemands a rompu la voie derrière lui... Nous sommes séparés du monde.

Combien de fois n'ai-je pas entendu dire que le

blocus de Paris était une impossibilité, un rêve. Eh bien, l'impossible s'est réalisé, le rêve a pris corps. Paris ne communique plus avec la France, il ne communique plus même avec la banlieue. Paris est bloqué.

Quand et comment le cercle de fer se rouvrirat-il ? Élèves de Vaugirard. chers amis, quand et dans quel état reverrez- vous Paris et votre collège? C'est la fortune de la guerre et le secret de Dieu.

19 septembre.

On se bat... la fusillade, mêlée à de violentes décharges d'artillerie, éclate sur toutes les collines du Sud. Châtillon,Meudon,Saint-CIoud nous apparaissent enveloppés de fumées bleuâtres rayées, de temps à autre, par un rapide éclair. Le Mont- Valérien tire avec les pièces de ses batteries hautes.

Il est neuf heures. La bataille est perdue. C'est plus qu'une défaite, c'est une affreuse déroute.

Du faubourg d'Issy aux portes de notre ambulance, un troupeau de fuyards encombre la rue. Ils arrivaient affolés, sans sacs, sans munitions, la

plupart sans armes. Les premiers que nous apercevons sont des zouaves.

Vainement des officiers du secteur s'efforcent-ils de mettre un peu d'ordre dans cette cohue. Les soldats débandés n'écoutent personne.

« Nos chefs nous ont trahis, criaient-ils; le canon nous a décimés. Oh! nous nous sommes bien battus. »

Un commandant arrache les fusils des mains qui les conservaient encore ; il ouvre les culasses : la poudre n'en avait pas terni l'acier... J'ai vu la honte lui monter au front et de grosses larmes lui couler sur les joues.

Dire la terreur que jeta dans les quartiers voisins l'apparition de ces troupes éperdues serait impossible. La panique augmenta encore quand l'amiral, autant pour arrêter les fuyards que par mesure de prudence, ordonna de lever les ponts de la porte de Versailles, d'abaisser la passerelle devant les blessés seulement et d'appeler les gardes nationaux au son du tambour.

Signalons un fait caractéristique : ces gardes nationaux, qui dévastaient tout à Saint-Louis, ont

refusé de se rendre aux avancées « vu leur ignorance du métier, vu leur qualité de pères de famille et la gravité des circonstances ». A quoi sont-ils bons alors? à chanter la Marseillaise?

Cependant, nous ne cessons de diriger les blessés sur le collège. De neuf heures à onze heures du matin, l'ambulance en a reçu quatre-vingt-quatre. Heureusement, lits, charpie, linge à pansements, cordiaux, tout était prêt; pas un de nos soldats n'a dû se repentir d'être tombé chez les Jésuites.

Dans la soirée, en vertu d'un laisser-passer gracieusement accordé par le général gouverneur, plusieurs Pères ont parcouru le champ de bataille, assistant les blessés, offrant aux mourants les consolations suprêmes. Leur œuvre de charité n'a pas été troublée.

A l'instant où j'écris ces lignes, le R. P. Recteur rentre très ému. Il explorait la terrasse déserte du château de Meudon quand il a découvert, à demi cachés dans un massif sous lequel ils s'étaient traînés, cinq blessés oubliés là depuis la déroute de la matinée. Ces malheureux le suppliaient de ne pas les abandonner, de les arracher, en même temps,

aux angoisses d'une nuit de souffrances et à l'ennemi qui ne manquera pas de les faire prisonniers le lendemain.

Seul, sans moyens de transport, le Père Recteur n'a pu que leur promettre de les signaler aux voitures d'ambulance qu'il rencontrera. Il n'en a rencontré aucune et revient navré.

— Voulez-vous me permettre, mon Père, d'aller ce soir à Meudon ?

— Allez.

La nuit est venue. Muni d'un ordre de réquisition, je me procure une charrette bien garnie de paille; le propriétaire de l'équipage m'accompagne. L'expédition ne semble pas de son goût... pourtant, ne voulant pas paraître moins bon qu'un cure. il fouette ses chevaux d'assez grand cœur.

Jusqu'à l'entrée d'Issy, tout va bien; mais arrivés là, nous sommes arrêtés net. Une colonne de la division Ducrot, restée la dernière sur le champ de bataille, rentre dans Paris avec ses canons et ses voitures. Impossible de remonter le torrent. Les soldats jurent... un officier s'approche et poliment nous invite à tourner bride. Il faut obéir.

Pauvres blessés de Meudon, je rêverai de vous toute la nuit.

20 septembre.

— Êtes-vous toujours décidé à partir pour Meudon ce matin?

— Toujours, dis-je en m'éveillant.

— Venez, alors; tout est prêt.

A la grille, un des grands omnibus du collège attend, en effet, pavoisé des drapeaux blancs à croix rouge, réglementaires. Le Frère Mouly, homme de cœur et de sang-froid, cocher excellent, tient les guides. Nous partons.

Belle matinée, route déserte et silencieuse. Seuls quelques traînards d'hier, attardés dans les cabarets du faubourg, regagnent Paris en chancelant.

Au coin du parc d'Issy, une barricade au travers du chemin. Les sentinelles — des sergents de ville mobilisés — nous présentent les armes, mais nous avertissent qu'on ne va pas plus loin. Nous exhibons nos laisser-passer. Le chef de poste se présente : il est désolé, personne ne peut franchir les grandgardes. Meudon est occupé par l'ennemi, les hu-

lans battent le val et la plaine, et puis, c'est la consigne.

Rien n'est plus brutal, mais rien n'est plus respectable qu'une consigne. D'ailleurs, nous savons que deux Pères de la rue des Postes, que leur zèle a entraînés hier dans les lignes allemandes, n'ont pas encore reparu f. Leur sort nous tente peu. Rebroussons chemin !

Une heureuse inspiration nous pousse à diriger notre course vers Montrouge, Bicêtre et Villejuif. Ce village est au pouvoir de l'ennemi : toutefois des paysans nous indiquent cinq blessés abandonnés dans une ferme écartée. Vite nous les recueillons, vite nous roulons vers Paris. La journée n'a pas été perdue.

On a des détails sur la panique d'hier. L'aile droite, occupant les positions de Meudon et de Montretout, était formée du 38e de ligne et du 2e zouaves. Des volontaires parisiens, séduits par l'uniforme, s'étaient engagés en foule dans ce der-

1 . Les Pères Montazeau et Rathouis. Ils invoquèrent vainement la Convention de Genève et furent dirigés sur Versailles.

nier régiment. Aux premiers obus, des cris de : « Sauve qui peut, trahison ! » partirent de leurs rangs, ils perdirent cœur et s'enfuirent. Cet exemple devint fatal. Oh! les jeunes troupes!...

Il y a à l'ambulance un zouave du 2e régiment : trois chevrons, barbe grisonnante, le pied droit fracassé par un éclat d'obus. Quand on lui demande s'il souffre de sa blessure il répond toujours d'un signe de tête négatif, et cependant des larmes brillent parfois dans ses yeux. Il pleure l'honneur de son régiment et la tache faite à son drapeau 1 .

23 septembre.

Roulement de mitrailleuses et fusillade dans la direction du Sud. Les grosses pièces de Montrouge et de Bicêtre font les basses du concert. Allons de ce côté.

C'est à Villejuif qu'a eu lieu l'action. Action peu sérieuse en soi, mais importante par ses résultats. Nos troupes ont réoccupé, après un léger

1. Cette tache n'existe plus. Le 2e régiment de zouaves l'a héroïquement lavée dans son sang à Bry-sur-Marne, le 50 novembre 1870.

combat, les positions de Villejuif et des Hautes- Bruyères abandonnées, comme tant d'autres, dans la douloureuse journée du 19.

Quand nous sommes arrivés sur le champ de bataille, il était trop tard. Plus de blessés, plus de services à rendre. Nous sommes encore un peu novices. Une autre fois nous ferons mieux.

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