‹ Souvenirs de Vaugirard;Chapitre 9 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

VAUG1RARD AMBULANCE

La période qui s'écoula du 30 septembre au 1 2 octobre fut un temps sinon d'inaction , du moins de calme. Au dehors, les Prussiens remuaient de la terre, fortifiaient leurs positions, élevaient des batteries, mais ne se montraient nulle part. Dans Paris, on se recueillait, on préparait la défense; l'émeute indécise, ou momentanément découragée, ne troublait point la rue.

En tournant les pages de mon journal, je ne trouve annoté aucun fait, aucun événement digne de mémoire.

Nous profiterons de ce temps d'arrêt pour raconter en quelques pages, résumer en un seul chapitre l'histoire de notre ambulance. Pendant la guerre,

en effet, l'ambulance fut la grande œuvre et la grande gloire du collège de Vaugirard.

Cette histoire comprend deux phases distinctes, séparées par le blocus de Paris.

Dans la première, l'ambulance reçoit les blessés de l'armée du Rhin.

Pendant la seconde, elle recueille les blessés tombés autour de nos murs, elle soigne les malades victimes des fatigues et des privations du siège.

Aussitôt après les défaites du 4 et du 6 août, le R. P. Recteur mit, pour la durée des vacances, le collège et son matériel à la disposition du ministre de la guerre. L'offre fut acceptée avec empressement. Il y avait à Nancy et dans les villes frontières des hôpitaux assez bien pourvus. A Paris, rien n'était prêt. On comptait sur la victoire et sur une marche en avant.

Vaugirard proposait : douze chambres d'officiers et cent vingt lits militaires installés dans la grande salle1, vaste local bien aéré qui fut très facilement

1. Savoir : quatre-vingt-dix lits dans la salle même, vingt lits sur la scène et dans le Dessin; dix lits de sous-officiers

transformé en ambulance. Au matériel se joignait le personnel nécessaire.

Un ancien lieutenant de vaisseau, le Père Alexis Clerc, reçut la direction générale. Sous ses ordres, le Frère infirmier du collège, l'habile et regretté Frère Scharff, assisté d'une quinzaine de novices d'Angers, faisait exécuter les pansements et les prescriptions médicales. Le service de santé était assuré par le concours, spontanément offert, du docteur Maisonneuve et du docteur Bucquoy : l'un chirurgien, l'autre médecin de l'établissement.

Le 13 août 1870, vers le soir, un convoi de nombreux fourgons s'arrêtait, au milieu d'une foule émue, devant la portedu collège. Quatre-vingt-deux soldats de toutes armes en descendirent péniblement. Ces premiers blessés confiés à nos soins étaient les glorieux vaincus de Reischoffen. Ils arrivaient de Nancy. A l'approche des hulans, on les avait entassés, à la hâte, dans des wagons à

dans les salles de musique contiguës. — La scène ouvrait alors, non comme aujourd'hui au fond de la salle, mais sur le côté latéral, à droite en entrant.

bœufs. Leur douloureux voyage durait depuis une nuit et un jour.

De ces rudes véhicules, les pauvres gens passaient dans les délices. Des sommiers, des matelas et des oreillers douillets, des draps fins, quel luxe! et puis... quels repas friands! M. Maisonneuve n'aimait, pour ses patients, ni le régime ni la diète. La maxime du célèbre docteur était que plus le sang est riche, plus vite il refait la chair et ferme les blessures. Autant que possible, il prescrivait donc une succulente nourriture et du vin. Certes, nous exécutions l'ordonnance en conscience. Deux fois par jour, aux heures réglementaires, on servait aux blessés le menu des élèves : le matin, deux rations de viande, du bouillon et des légumes, à discrétion ; le soir, du bouillon, une ration de viande, des légumes et quelquefois des confitures. C'était le bon temps alors!

Mais l'homme ne vit pas seulement de pain. Dans la journée, les Pères visitaient l'ambulance, interrogeant l'un sur sa famille, l'autre sur ses campagnes, laissant à tous une parole affectueuse, un de ces mots qui relèvent l'âme et pénètrent le

cœur. Souvent même ils partageaient les jeux des blessés ou leur racontaient de joyeuses histoires. Quand l'esprit est calme le corps est à moitié guéri.

Les soldats sont de grands enfants : parlez-leur avec une douce fermeté, avec franchise surtout, nourrissez-les bien, amusez-les, en quelques jours vous serez leur ami, leur idole.

Aussi nos nouveaux pensionnaires furent-ils bientôt gagnés par le bien-être qui les entourait, par la rondeur toute militaire du Père Alexis Clerc, par la gaieté des novices, par la sympathie générale. Ils nous donnèrent leur confiance loyalement, comme des soldats la donnent, et les préventions — il y en avait quelques-unes au début — s'évanouirent d'elles-mêmes.

Je me souviens d'un caporal de chasseurs à pied, vieil Africain, vieux pécheur, vieux diable que ses camarades appelaient Satané. Évidemment, se trouver chez des curés ne lui plaisait guère. Les premiers temps, il se tint sur la défensive, buvant bien, mangeant ferme, mais observant tout d'un œil goguenard et dormant volontiers quand on

approchait de son lit. Enfin, le quatrième jour, sous l'influence de je ne sais quelle douce parole que lui glissa le Père Hériveau, son cœur se fondit. Il marmotta d'abord une sorte de remerciement, et, comme le Père lui demandait s'il ne désirait pas être transféré dans une autre ambulance, la vérité s'échappa tout à coup de ses lèvres. « Non, dit-il, ailleurs, aussi bien peut-être; mieux, pas! » Satané était vaincu... Le soir il répondit à la prière; le dimanche suivant, il brossait son uniforme et sollicitait la faveur d'assister à la messe militaire.

Cette messe avait lieu tous les dimanches, à dix heures. Y allait qui pouvait et qui voulait. Liberté absolue pour tous, c'était notre règle.

Dans la salle, comme seul exercice religieux, la courte prière que l'aumônier récite le soir à bord des navires de guerre; comme seul emblème, un grand crucifix, l'image du Dieu qui s'est fait homme pour souffrir.

Une sage tolérance produit souvent d'heureux fruits : le troisième dimanche après leur arrivée, tous les blessés valides se rendaient volontairement à la chapelle.

Par suite des événements que nous avons racontés, le personnel de l'ambulance se trouva modifié : les novices quittèrent Paris le 3 septembre ; ils étaient remplacés par des Frères coadjuteurs.

Bientôt, les blessés eux-mêmes disparurent.

Jour après jour, l'ambulance se vidait; non, Dieu merci, que la mort y fît son œuvre; mais tantôt un blessé s'en allait guéri, tantôt un groupe était dirigé sur un hôpital de l'intérieur, quelquesuns recevaient leur conçé.

Bref, quand, le 8 septembre, arriva l'ordre d'évacuer nos blessés sur le Val-de-Grâce, à peine les fourgons en emmenèrent-ils une trentaine.

Les premiers combats livrés sous Paris comblèrent, hélas! trop promptement les vides.

Au commencement d'octobre, l'ambulance se trouvait de nouveau remplie. Elle reçut alors une organisation définitive et subit de notables changements.

Rattachée au Val-de-Grâce, elle en devenait la succursale officielle, aux portes de l'enceinte.

Sur la demande de l'intendance militaire, elle

recevait désormais les soldats malades aussi bien que les soldats blessés.

Ce n'est pas le canon qui fait dans une armée les plus grands ravages. L'anémie, les fièvres,, l'angine, en un mot les nombreux désordres causés dans les organes par les fatigues d'une campagne, les nuits humides ou glacées, le séjour dans les tranchées boueuses, ont des effets autrement meurtriers. En ce cas, il est vrai, la mort est moins foudroyante, moins imprévue ; mais elle est plus cruelle, car elle vient sans la gloire.

Placer les malades à côté des blessés était impossible. L'hygiène s'y opposait, l'espace faisait défaut. Il fallait créer un service spécial. Dans l'étude, dans les classes de seconde division, on aménagea de nouvelles salles; dans les Colles on prépara des chambres d'officiers. Dès lors, le total des lits militaires dépassa le nombre de deux cents.

Dès lors aussi il y eut à l'ambulance deux services au lieu d'un, et, par conséquent, double responsabilité, double labeur.

Pour accomplir cette double tâche, le personnel se divisa.

Au quartier des malades, le Père de Plas, ancien capitaine de vaisseau, ancien major de la flotte, prit en main la surveillance et l'autorité. Le docteur Bucquoy y donnait les soins médicaux, assisté et suppléé, en dehors des heures de visite, par le Père Legouis dont les connaissances en médecine nous furent alors d'une utilité précieuse.

A la salle des blessés restée, cela va sans dire, sous la direction du Père Alexis Clerc, le docteur Maisonneuve était également suppléé par un interne de l'Hôtel-Dieu, M. Bourthère, établi à poste fixe à Vaugirard, au titre auxiliaire d'aidemajor.

Hâtons -nous d'ajouter que tous les dévouements s'unirent pour venir en aide aux soldats confiés à nos soins. Des hommes du monde briguaient l'honneur de veiller au chevet des malades ; un comité de dames pieuses s'assemblait chaque jour dans l'ancienne étude de Saint-Stanislas, confectionnant de chauds vêtements de laine, réparant le linge, roulant les bandes, effilochant de vieux draps en charpie.

Ainsi que la première population de l'ambu-

lance la seconde se laissa facilement gagner. Les mêmes procédés amenèrent les mêmes résultats : confiance illimitée dans leurs aumôniers, cordialité franche, docilité complète au règlement.

Ce réglementai est vrai, n'était pas d'une observation difficile :

Jusqu'à neuf heures du matin, silence.

De neuf heures à onze heures, visite et pansements.

A onze heures, déjeuner, temps libre.

Le temps libre, voilà le bon moment de la journée : les plus valides se lèvent et vont s'asseoir, au milieu de la salle, autour d'un grand calorifère. On lit, on cause, on joue aux jeux favoris du soldat. Chez les blessés, on fume, car le major estime que, dans une salle bien aérée, les vapeurs du tabac, loin d'être nuisibles, assainissent l'atmosphère et combattent efficacement les miasmes d'hôpital. Les Pères se mêlent aux jeux, se mêlent aux conversations;— c'est une coutume que nous avons prise au début et que nous conservons, car elle est bonne. Tout en flattant le soldat, elle prévient le désordre et maintient la décence.

VAUGIRARD AMBULANCE y)

Quatre heures sonnent; chacun regagne son lit. Seconde visite et pansement du soir.

A cinq heures, dîner, puis une courte prière — trois Noire Père et une invocation à Marie, — puis le sommeil... pour ceux que la douleur aiguë ne condamne pas à l'insomnie ou que le bruit du canon n'empêche pas de dormir.

Inutile de répéter que, le dimanche, à dix heures, tous assistent à la messe militaire, parce que personne n'est contraint d'y aller.

Ainsi les jours s'écoulaient. Ainsi notre œuvre, lentement, mais sans relâche, tendait à son double but : rendre des soldats à la patrie, ramener des âmes à Dieu.

Exercer cette action salutaire, dans les limites du collège, était beaucoup sans doute. L'étendre et la prolonger au delà, jusque sur les champs de bataille, était mieux encore. Tel fut le rôle que, durant tout le siège, Y ambulance volante de Vaugirard essaya d'accomplir.

Qu'était-ce que l'ambulance volante?

Le collège possédait deux grands omnibus bien attelés, bien suspendus, destinés, avant la guerre,

au service du demi-pensionnat. En y joignant le fourgon aux provisions également suspendu, on disposait de trois voitures parfaitement aménagées pour coucher des blessés et les transporter sans cahots ni douleurs.

Dès le commencement des hostilités, le R. P. Recteur eut la pensée d'employer, à cet usage, un matériel momentanément inutile. On se souvient de nos tentatives, le lendemain de Châtillon et le jour du combat de Villejuif : plus de bonne volonté déployée que de résultats obtenus. Mais l'expérience instruit ; les autorisations nécessaires furent obtenues, des perfectionnements furent introduits, et, vers la fin de septembre, à la sortie sur l'Hay, l'ambulance volante de Vaugirard fonctionnait régulièrement.

Par humilité, sans doute, le Père Alexis Clerc en avait refusé la direction, se contentant du titre d'aumônier. Cette direction me fut alors confiée. Si l'honneur était grand, la responsabilité était lourde. Mais le Père Clerc m'accompagna toujours et j'avais pour conducteurs deux hommes à la fois hardis et calmes : le Frère Oswald et le Frère Mouly.

En nous reconnaissant officiellement, l'intendance nous avait laissé nos chevaux déjà réquisitionnés pour l'artillerie. Chaque voiture restait constamment pourvue de brancards-civières, d'une caisse à pansements et de bidons remplis d'eau légèrement aiguisée de rhum, car la première prière que vous adresse un blessé c'est : « A boire ! » Tout étant ordonné de la sorte, atteler et partir ne demandait qu'un instant. Dès qu'un ordre venait du secteur, dès qu'à la canonnade habituelle se joignait la mousqueterie. une, deux ou trois voitures roulaient vers le lieu du combat.

Arrivés sur le champ de bataille, nous nous orientons à la hâte. On abrite les voitures, le plus près possible des lignes de feu, derrière un mur, un talus, sur lequel on plante le drapeau de Genève; puis on se quitte, après un serrement de main. Les conducteurs restent à la tète des chevaux, le Père Clerc cherche des mourants pour les absoudre, je cherche des blessés pour les diriger ou les faire transporter vers notre poste. Là, on leur fait un pansement provisoire, on les asseoit ou on les couche dans une voiture qui, aussitôt pleine,

part au grand trot pour Vaugirard, avec ordre de revenir si l'action se prolonge.

Ordinairement, ce n'était pas plus compliqué que cela; mais quelquefois, pendant une de ces trêves tacites qui s'établissent au milieu de la bataille, on apprenait que des blessés demeuraient au pouvoir de l'ennemi. Alors il fallait engager les attelages à travers les champs défoncés ou couverts de neige ; il fallait s'avancer en parlementant jusqu'aux tranchées allemandes. Officiers et soldats — rendonsleur cette justice — s'y montraient humains et courtois. Us apportaient eux-mêmes avec des précautions infinies, ils plaçaient dans nos voitures les blessés tombés dans leurs lignes et, quand nous partions, les officiers saluaient de l'épée, les sentinelles présentaient les armes. On dira que tout cela n'est qu'une vaine parade, que les Prussiens nous rendaient seulement les soldats grièvement touchés dont ils n'entendaient pas alourdir leurs colonnes, encombrer leurs hôpitaux; n'importe, j'aime, entre ennemis, ce respect de la souffrance, cet hommage aux vaincus; c'est, avec un souvenir de chevalerie, une lueur de civilisation chré-

VAUG1RARD AMBULANCE 57

tienne qui domine encore la fureur des batailles.

Relever des soldats tout sanglants, les soigner et les guérir, les aimer et s'en faire aimer est une chose bien simple, une tâche bien facile; mais il faut aussi pourvoir à leurs besoins. Là se rencontra l'obstacle.

En moyenne, la population de notre ambulance variait de cent quarante à cent soixante malades ou blessés. Plusieurs fois elle atteignit le chiffre de deux cent vingt. Or, dans une ville assiégée, où les ressources allaient diminuant chaque jour, comment se procurer les médicaments nécessaires ; comment, surtout, se procurer des vivres pour un si grand nombre?

Au commencement, ce fut chose aisée. Grâce aux sages précautions de M. Clément Duvernois. l'abondance régnait dans Paris. On trouvait, argent comptant, jusqu'au superflu et l'argent ne manquait pas encore à Vaugirard.

Mais, le 28 septembre, un décret parut limitant le nombre des animaux journellement destinés aux abattoirs.

Le 2 octobre, second décret supprimant les bou-

chéries libres, instituant les boucheries municipales et subordonnant l'achat des viandes à la présentation de cartes personnelles délivrées par les mairies aux chefs de famille établis dans l'arrondissement.

On rationnait, et c'était juste ; mais comprend-on qu'aucune mesure spéciale n'ait assuré l'alimentation des ambulances?

Naturellement les blessés ne recevaient pas de cartes de mairie; l'administration civile ne se mêle pas du militaire. De son côté, l'intendance déclarait ne devoir la ration qu'aux seuls combattants. A qui s'adresser alors, que devenir?

« Débrouillez-vous ! arrangez-vous ! »

Voilà ce qu'on nous répondait dans les bureaux. Il y avait pourtant une variante plus polie :

« Voyez donc au Commerce. »

Et dans ce ministère :

« Voyez donc à la Guerre. »

Ce chassé-croisé dura six semaines. Pendant ce temps, nous obtînmes de diverses administrations cent cinquante kilos de bœuf, vingt boîtes de conserves et six kilos de mouton. Si nous

n'avions pas tué trois chevaux pour nourrir nos blessés, il aurait fallu fermer l'ambulance.

Enfin, le 3 décembre 1870. une situation si intolérable fut régularisée. A partir de ce jour, l'hôpital Necker nous délivra gratuitement, en riz et en viande de cheval, les rations quotidiennes des militaires certifiés présents sur nos rôles. De ce côté du moins les tribulations étaient Unies.

Le Ie* mars 1871, nos derniers convalescents nous quittèrent.

A cette date, le total des journées de blessés ou malades soignés à l'ambulance du collège de Vaugirard s'élevait à vingt et un mille deux cent cinquante '.

1. Je n'ai pu retrouver ni à l'intendance ni dans les papiers du Frère Scharff un exemplaire du rapport officiel. Le chiffre que je donne existe sur mes carnets ; je n'en garantis pas l'exactitude absolue, mais je ne crois pas qu'il s'écarte beaucoup de la vérité.

Page 1