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CHAPITRE V

7 octobre.

« Je trouverai mes meilleurs alliés sur les bords de la Seine, et la Révolution combattra pour nous dans Paris. » Si M. de Bismarck a réellement dit cette parole, je l'estime un demi-prophète. Clubs et comités s'apprêtent à lui donner raison.

Vaincus le 1 1 septembre, ils s'étaient, après ce premier échec, renfermés dans le silence. On les croyait évanouis , ils concentraient leurs forces : on les croyait intimidés, ils mûrissaient leur plan, ils cherchaient, pour en faire leur mot d'ordre, un de ces noms qui ont le privilège d'aveugler et

d'entraîner les foules. Or ils l'ont trouvé ce nom magique : c'est la Commune.

Ce matin, des affiches rouges, collées sur tous les murs, résument, en cinq articles, les convoitises ardentes, les revendications sociales de ce parti qui prétend nous sauver :

Art, icr. — Suppression des ordres religieux, confiscation de leurs biens.

Art. 2. — Transformation des églises en ambulances.

Art. 3. — Visites domiciliaires et perquisitions pour la mise en commun des vivres et approvisionnements. Rations délivrées gratuitement aux pauvres: aux riches, contre payement.

Art. 4. — Réquisition des bronzes et aciers : colonne Vendôme et becs de gaz, pour les fonderies de canons.

Art. 5. — Tous les hommes valides employés à la fabrication des armes. Confection des cartouches sur toutes les places publiques.

D'autres placards invitent les citoyens à se réunir le lendemain sur la place de l'Hôtel-de-Ville pour signifier au gouvernement les volontés du peuple.

Auprès de ces affiches, des meneurs haranguent la foule attroupée : en attendant, histoire de se faire la main et de se donner du cœur, on pourrait visiter les Jésuites de Vaugirard, de la rue de Sèvres et de la rue Lhomond.

Rien de rassurant pour nous dans ces visites ; rien de rassurant surtout dans le programme dont la manifestation de demain doit imposer l'exécution. Allons., mes Pères, mettez en sûreté les objets précieux des sacristies, cherchez des refuges dans Paris, préparez vos habits laïques!... Nous passons une partie de la nuit à faire des ballots que le fourgon emporte silencieusement par la rue Lacretelle. Peut-être la nuit prochaine serait-il trop tard. Quelles transes, mon Dieu! Faudra-t-il vivre longtemps ainsi, au milieu de continuelles alertes, entre l'ennemi du dehors et l'ennemi de la rue?

8 octobre.

La manifestation des clubs vient de subir un éclatant échec.

Vers midi, une foule bigarrée de gardes nationaux, d'hommes en blouse, de femmes et d'en-

fants encombrait les quais et la place de l'Hôtelde- Ville, agitant des drapeaux rouges, s'ameutant et se poussant contre les portes en criant : « La Commune, la Commune de Paris ! »

Mais, à deux heures, dix-sept bataillons de l'ordre, accourus des quartiers du centre, débouchèrent, tambours battants, de toutes les rues voisines. En un moment, la place s'est trouvée dégagée et le général gouverneur, sortant de F Hôtel, a été salué par les acclamations répétées de : « Vive la défense ! vive le Gouvernement ! Pas d'émeute devant l'ennemi ! Vive l'ordre! »

Décidément, l'idée de la Commune n'est pas mûre encore; nous pouvons respirer en paix... pendant quelques jours.

9 octobre.

Étant donné que jusqu'ici nous ayons été en vacances, voilà nos vacances finies. Le collège de Vaugirard rouvre ses cours. Comment, une rentrée en temps de siège? Mais, oui, malgré le canon, malgré l'émeute; peut-être même à cause de l'émeute.

Dès le 5 octobre, les principaux lycées ont recommencé les classes ; plusieurs établissements libres, imitant cet exemple, rappellent successivement leurs élèves ; le Recteur de Vaugirard ne peut rester en arrière. Il a donc été décidé que l'avis d'une prochaine rentrée serait adressé aux familles résidant à Paris. En outre du service rendu aux enfants, cette mesure affirmera notre existence, maintiendra nos droits et rendra plus odieuse une agression de nos ennemis.

Cent une lettres sont parties ce soir. Le collège recevra les élèves comme externes, bien entendu, de midi à quatre heures et demie. Les omnibus de la maison prendront et ramèneront à domicile les enfants les plus faibles et les plus éloignés.

La rentrée des classes est fixée au 13 octobre. Pourvu qu'il n'y ait, ce jour-là, ni sédition ni bataille. Espérons-le.

1 1 octobre.

Violente canonnade. Le Mont-Valérien, les batteries de la Seine, les canonnières, les forts d'Issy,

de Vanves et de Montrouge s'allument l*un après l'autre, et font rage.

Sur quoi tirent-ils? on l'ignore.

Le bruit court qu'une sortie sérieuse sera dirigée demain vers Choisy-le-Roy.

De fait, on remarque de grands mouvements de troupes, et le Val-de-Grâce vient d'évacuer ses blessés sur notre ambulance.

A demain, les nouvelles.

i 2 octobre.

Rien, calme plat, toute la journée. A peine quelques coups de canon, aux approches de la nuit. Il n'y a pas eu de sortie.

Aussi bien, quand un mouvement est annoncé la veille, il est sage de ne pas l'opérer le lendemain. Tout ce qui se passe, tout ce qui s'écrit dans Paris, les Allemands le savent, les Allemands le lisent. Dans les premiers jours du siège on voyait des espions où il n'y en avait pas ; maintenant qu'ils nous inondent, on ne veut plus les voir.

13 octobre.

Aujourd'hui, à midi, rentrée des classes.

RENTRÉE DES CLASSES 6j

Tout sera prêt. Depuis l'aube, les domestiques lavent, balaient, époussettent, alignent les pupitres, rangent les bancs et les tables, vissent les encriers. Peu à peu, l'étude et les classes de première division — c'est là que travailleront les élèves — reprennent leur physionomie accoutumée.

De leur côté, les professeurs tirent de leurs cartons thèmes et vers latins, secouent la poussière de leurs livres, jettent un coup d'œil sur les auteurs.

Comme matière d'explication latine, je relis le second livre de Y Enéide.

Il est de circonstance.

Soudain, à la même minute, au coup de dix heures, les batteries de Vanves et d'Issy ont tonné à la fois. C'était un signal, car aussitôt la fusillade éclata roulant et se prolongeant dans les taillis de Clamart.

Quelques instants après, le Père Clerc entrait dans ma chambre.

— Est-ce sérieux?

— Je le crois; venez-vous?

- Mais vos élèves.

— Le Père deGabriac les réunira aux siens; partons.

En traversant la cour du parloir, nous croisons un officier du secteur : il nous apporte Tordre de marcher sur Clamart avec l'ambulance volante.

A Saint-Joseph, on mettait les chevaux aux omnibus pour aller chercher les élèves. Je prends la première voiture attelée et nous rallions au canon. Les élèves viendront à pied ; tant pis si la rentrée tombe un jour de sortie.

Clamart est au pouvoir de nos troupes. Nous recueillons, dans une auberge, six blessés, un lieutenant et cinq hommes, et nous revenons à Vaugirard pour repartir immédiatement, car l'action se développe sur une ligne étendue et tourne vers Châtillon, Fontenay et Bagneux.

Sortant par la porte de Versailles, nous prenons la route de Vanves à Montrouge et, contournant le fort, dont les volées d'obus passent en sifflant sur nos têtes, la voiture enfile la côte de Bagneux.

Par ici, l'affaire est chaude.

Un bataillon de la Côte-d'Or vient d'enlever, à

la baïonnette, l'entrée du village ; mais les Bavarois tiennent encore dans les maisons, dans les jardins. Du plateau de Châtillon, de toutes les positions dominantes, l'artillerie allemande crible la partie occupée par nos soldats de coups habilement ajustés.

Le Père Clerc m'a quitté, selon son habitude, et je reste seul à m'occuper des blessés. Ils ne manquent pas, malheureusement. A chaque instant, on en apporte : des mobiles, des soldats du 33e de ligne, brave régiment que nous avons rencontré plus d'une fois. Ma voiture, promptement remplie, est mal abritée derrière une terrasse basse surmontée d'une rangée de tilleuls. Les feuilles et les branches tombent sur nous, hachées par les balles ; nos chevaux prennent peur. Un major nous presse de partir : « Pourquoi restez-vous là? vos chevaux vont briser la voiture, renverser les blessés! » Le conseil est prudent, mais où est le Père Clerc ? Je le cherche un moment... personne ne l'a vu. Impossible d'attendre; nous reprenons, à fond de train, le chemin de Paris.

Devant la grille de Vauçirard, le R. P. P.ecteur

s'apprête à partir avec le second omnibus. Troisième départ; il est quatre heures et demie.

Un peu au delà du fort de Montrouge, assis sur un tas de pierres, au bord de la route, sans se troubler du bruit des caissons qui roulent ni du canon qui gronde encore, le Père Clerc récitait tranquillement son bréviaire. Il était entré, durant le combat, dans une des premières maisons de Bagneux, où se trouvaient des mourants en grand nombre: puis, son ministère achevé, il avait abandonné le village et, ne me retrouvant plus, attendait une voiture vide pour rentrer à Paris.

Nous le faisons monter et nous tournons bride; L'action est finie. Châtillon n'ayant pas été enlevé, on a évacué Bagneux qu'on ne pouvait conserver sous le feu plongeant de l'ennemi, mais on l'a évacué dans le meilleur ordre et en ramenant deux cents prisonniers. C'est un malheur, ce n'est pas une défaite.

Quarante élèves sont venus au collège, cette après-midi. Le Père de Gabriac a recueilli les miens dans sa classe; il m'offre d'en faire autant les jours de bataille. Je lui promets, à mon tour, de m'occu-

perde ses rhétoriciens, s'il vient à s'absenter. Contrat synallagmatique auquel l'excellent Père ne gagnera pas. je crois.

17 octobre.

Eu égard aux circonstances, notre rentrée est fort belle. Les quarante élèves du premier jour ont vu doubler leur nombre. Aujourd'hui lundi 17 octobre, quatre-vingt-trois élèves assistaient aux cours.

Ces élèves sont répartis dans toutes les classes, depuis la Sixième jusqu'à la Rhétorique inclusivement. La Rhétorique en compte vingt et un ; les Humanités, dix-sept; la Troisième, quinze; la Quatrième , douze ; la Cinquième , onze , et la Sixième, sept1.

Tous les différents groupes se réunissent, pour

1. Chiffres du 17 octobre 1870. A cette date, les professeurs étaient :

En Rhétorique, P. de Gabriac.

En Humanités, P. Prampain.

En Troisième, P. Chabin.

En Quatrième, P. Hériveau (remplacé depuis).

En Cinquième, P. Martin.

En Sixième, P. Broquet.

Surveillant d'Etude, P. Legouis.

Surveillant de Récréation, P. Broquet.

le travail, dans L'étude de première division ; mais. afin d'épargner aux blessés le tapage et les cris, c'est dans la cour de seconde division que les récréations se prennent.

Inutile de dire que l'ancien règlement de Vaugirard a été singulièrement modifié. Voici le nouveau., affiché hier au parloir :

De midi a une heure : Étude.

De une heure à trois heures : Classe.

A trois heures : Récréation.

A trois heures et demie : Étude.

Quatre heures et demie : Départ.

O journée de collège qui sera l'envie des âges futurs !

Jusqu'ici , du moins , tout fonctionne à merveille. Les élèves sont exacts, studieux, pleins d'enthousiasme. Combien de jours ce beau feu durera-t-il? Combien de jours! mais au temps où nous sommes, qui peut compter sur un jour1 ?...

i . A part quelques légèretés inévitables, la conduite et le travail des élèves du Siège turent incontestablement meilleurs qu'on ne pouvait s'y attendre dans des circonstances aussi exceptionnelles

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