CHAPITRE VU
Voyageurs.
En me proposant de parler des voyageurs qui sont venus de mon temps à Berlin , mon dessein n'est pas de nommer tous ceux que j'y ai vus , mais de me bornera ceux qui sont les plus faits pour intéresser.
En 1767, M. le duc de La Rochefoucauld fit un voyage dans le nord de l'Europe. Son but était d'ajouter à ses connaisances en minéralogie , et de voir quelques savants distingués. Après avoir séjourné en Suède , il vint à Berlin , où il s'arrêta près d'un mois , logé chez M. de Guines , ministre de France auprès de Frédéric. Dès le lendemain de l'arrivée de cet illustre voyageur, M. de Guines me fit faire sa connaissance. Différents renseignements lui devenaient nécessaires : je m'empressai de les lui donner, et même je m'offris de l'accompagner oii le genre de ses études pourrait lui faire désirer d'aller. Nous employâmes huit jours à ces promenades.
FllÉDÉRIG
Je conduisis d'abord M. de La Rochefoucauld chez M. Glédi<tseh,yeélèbreflat^pjiste, l'homme qui était le plus empressé de . coî?nafti:e/ ,e/^^ qhpi Jeqael il est le plus souvent retourné. Comme M. Gléditsclî avait'partagé avec lui une petite portion de fer vierge , miapral in'rHiiÔi(iE»'f rjarê , et que ce cadeau était très-précieux aux 'yèlix du 'duc'; celui-ci me consulta sur la manière la plus QO.^vqûab)éJd;,éfi;té(aoiguer sa reconnaissance. Ma réponse fut uii expose 'd«2ÎUëfe(.dt pénurie et quelquefois de détresse où M. Gléditsch se trouvait. M. de La Rochefoucauld laissa , dans sa dernière visite , un rouleau de louis sur le bureau du savant.
Ce trait m'en rappelle un autre où M. de La Rochefoucauld ne put me cacher sa surprise. Il donna , d'après mes conseils , un ducat à M. Stoss , bibliothécaire du roi , et qui nous montra la bibliothèque publique et le cabinet d'histoire naturelle du château. Le seigneur français n'avait point appris à Paris que , pour quelques moments de complaisance, l'on pût offrir un tel : alaire à un Daubenton , ou au conservateur d'une bibliothèque royale.
Une maison, qui possédait une fort belle terre dans les États prussiens , s'était éteinte , et n'avait laissé pour héritiers collatéraux que des personnes composant une autre famille en France. Le roi écrivit aux chefs de cette famille que s'ils voulaient envoyer sur les lieux quelques-uns des leurs , avec une cession en bonne forme des droits de toute la famille , et que ces délégués voulussent s'établir dans ses États, il renoncerait volontiers en leur faveur au droit d'aubaine , et les ferait mettre en possession de la succession vacante. La famille envoya deux frères que j'ai vus , l'un d'environ dix-neuf ans et l'autre de dix-sept Le roi voulut les connaître ; et le soir même du jour où il les avait fait appeler, il me dit : « 11 n'y a donc plus d'éducation H en France , monsieur ? ou bien la noblesse en abandonne tous « les avantages à la roture? Est-ce que vos écoles, vos collèges « et vos universités sont fermés ? ou vos nobles n'y envoient- « ils plus leurs enfants ? car j'observe depuis quelque temps que
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« tout ce que je vois de nobles français est d'une ignorance « honteuse et inconcevable. Jugez-en par ce qui m'est arrivé ce ce matin. Deux frères, jeunes, nobles et français, qui vont « s'établir en telle province , se trouvent ici : j'ai voulu les voir, « causer avec eux, et les juger. Eh bien, monsieur, ils ne con- « naissent pas même leur propre maison. Après m'être assuré <- qu'ils ne savent absolument rien sous tous les autres rapports, « je me suis avisé de leur demander si le fameux grand maître Cl de Malte , qui n'est connu dans l'histoire que sous leur nom, H était de leur famille. C'était une malice de ma part, car je ce savais bien qu'il n'en était pas. L'aîné des deux , le seul qui « m'ait fait quelques réponses , n'a pas su ce qui en était : je « lui dois pourtant la justice d'avouer qu'il a au moins été hon- « nête. 11 n'a pas osé se targuer d'une alliance aussi glorieuse , « et il s'est borné à me dire qu'il n'en savait rien. »
Dix-huit officiers français furent présentés au roi en une seule fois : on leur avait bien recommandé d'être en uniforme <3omplet , Frédéric ne pardonnant pas aux militaires la moindre négligence en ce qui tient au service , et ne voulant pas même la tolérer chez les étrangers , de crainte que leur exemple ne pût influer sur les opinions de son armée. L'un d'eux, néanmoins, M. le marquis de B***, colonel d'infanterie, croyant être à Versailles , ne tint compte des avis qu'on lui donna , et parut en bas de soie , au lieu d'être en bottes. Le roi , en entrant dans la salle d'audience, vit d'abord cette irrégularité, vint à lui , et lui demanda quel régiment il commandait, ce Le « régiment de Champagne, sire. — Ah! » répliqua le roi en reculant d'un pas , et en fixant les jambes de l'officier , ci nous connaissons le proverbe : Champagne se moque de rordre. » L'anecdote devint publique, et cet officier eut encore la mortification de ne pas être sur la liste des officiers supérieurs étrangers qui furent invités à dîner chez le roi.
En 17G6 vint à Berlin M. de Couflans, habillé eu hussard, traînant partout son grand sabre, et ayant en bouche le très-long
tuyau de sa pipe. Comme le maréchal d'Armentières , son père^ avait traité avec humanité et selon les principes de justice les sujets du roi de Prusse, lorsque, durant la guerre de Sept ans, il avait commandé en Westphalie, Frédéric permit à M. de Conflans de le suivre dans toutes ses revues , ordonna que partout il fût invité à la table de ses généraux , et recommanda que Ton eût pour lui des égards particuliers. Il arriva un soir , en Silésie, que, vers la fin d'un souper où Ton n'avait pas épargné le vin de Champagne , le général de Seydlitz , qui alors était, sans contredit, après le général de Ziethen, le premier des généraux de cavalerie prussiens , dit à M. de Conflans : « Ditesce moi , je vous prie , si vous êtes bien content de vos chevaux « normands. — Très-content, monsieur : quand on sait les « choisir, ce sont, à mon avis, les premiers chevaux de l'Eu- « rope pour la cavalerie. — Cependant ils m'ont paru avoir un « grand défaut durant la dernière guerre. — Et quel est ce « défaut, s'il vous plaît? — C'est qu'ils n'ont jamais voulu avan- « cer en Allemagne. — Monsieur, je vous donne ma parole « d'honneur que durant toute la dernière guerre je n'ai monté a que des chevaux normands, et que je n'ai pas vu un seul cheval « allemand qui n'ait reculé devant moi. Ainsi , vous avez très- « mal vu ; au surplus , nous en ferons l'épreuve quand vous « voudrez; je vous donne à cet égard tous les défis convenables. » Le général Seydlitz connaissait les intentions du roi , et , sentant qu'il avait tort , il chercha à se sauver à force d'assurances qu'il n'avait voulu que faire une plaisanterie ; de quoi M. de Conflans se contenta , ajoutant néanmoins qu'il ne se prêtait pas à toutes sortes de plaisanteries, et qu'il fallait savoir faire un choix. Sa fermeté lui valut de grandes politesses de la part de tout le monde pendant le reste du voyage ; mais lorsqu'on fut de retour à Potsdam , il eut une altercation plus vive encore avec M . d' Anhal t , alors premier aide de camp du roi. Tous deux étaient dans les appartements de Sa Majesté à causer ensemble, lorsque M. d' Anhalt parla de Louis XV en des termes si peu ménagés, que M. de
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Couflans reculant d'un pas, et portant la main à son sabre , lui dit : « Monsieur, vous savez qu'il est mon roi , et que j'ai l'hon- « neur de le servir; vous m'insultez donc, et je vous en de- « mande raison. » Il fallut que M. d'Anhalt lui fît des excuses plus formelles que M. de Seydlitz, attendu qu'il ne pouvait se prévaloir ni du vin de Champagne , ni du prétexte de la plaisanterie (1).
Peu avant la guerre de la succession de Bavière , deux officiers au service de France arrivèrent à Berlin , comme voyageurs, et y restèrent sous divers prétextes, jusqu'au moment où Frédéric se mit en campagne : l'un de ces officiers était le vicomte Louis de Noailles, et l'autre le baron de Rodes, officier dans les gardes suisses. M. Louis de Noailles se fit particulièrement remarquer par son adresse extraordinaire en tout ce qui tenait aux exercices du corps ; il fut également bien venu à raison de ses qualités sociales : le prince Henri fut un de ceux qui l'accueillirent le mieux. On fut assez surpris néanmoins de le voir, ainsi que le baron de Rodes , partir avec les troupes , pour aller faire campagne en qualité d'aides de camp volontaires de Sa Majesté. Mais leur service ne fut pas long : la cour de Vienne fit à ce sujet des plaintes si vives à la cour de Versailles, que ces messieurs furent rappelés en France. M. de Noailles , qui avait servi et campé avec les gardes du corps , leur fît présent , à son départ , de sa tente , de ses chevaux et
(I) Pour nrieux peindre encore M. de Conflans, je rappellerai ici la réponse qu'il lit au prieur d'une des célèbres et riches abbayes d'Allemagne, durant la guerre de Sept ans. Comme alors il commandait la légion qui portait son nom, et qu'il était habituellement à l'avant-garde, il avait souvent à protéger ceux qui levaient les contributions. Une députation de moines ayant leur abbé en tête, vint un jour lui présenter une requête en beau latin, à l'effet d'obtenir une diminution de la taxe à laquelle cette abbaye avait été condamnée. M. de Conflans, voyant du latin, n'eut recours à personne pour en deviner le sens. « Attendez, attendez, » dit-il ; et, prenant un crayon, il écrivit à la marge de la requête : « Si non payatis^ rasibus « vosiras abbatias. Conflans. » Il remit ainsi la requête, et fut très-biea entendu, car l'abbaye paya.
de tout son équipage militaire; procédé noble, et qui acheva de lui concilier tous les esprits.
J'ai également vu dans ce pays le duc de Biron , qui a si malheureusement péri. II se nommait alors le duc de Lauzun, et n'était ou ne paraissait être qu'un homme de plaisir et de jeu. J'y ai vu M. le marquis de Bouillé , homme grave , parlant peu^ et ne cherchant point à faire sensation dans le public : il semblait qu'il fût venu en Prusse pour des affaires politiques, car le roi le vit plusieurs fois, et n'en parla jamais (1). J'y ai vu beaucoup de jeunes seigneurs, qui, à la fin de leur éducation, paraissaient y faire leur entrée dans le monde : il y en eut quelquesuns qui furent très-bien accueillis du roi , et surtout M. le comte de Ghinon, petit-fils du maréchal de Richelieu , dont il porte aujourd'hui le nom.
Un chevalier de Saint-Louis, capitaine de grenadiers dans un régiment très-célèbre, était venu à Berlin , et avait demandé du service à Frédéric. Celui-ci , avant de statuer sur sa demande , avait voulu causer avec cet officier, qui, ayant su combien le roi de Prusse détestait le duc de Choiseul , avait pris le parti de dire beaucoup de mal de son colonel , proche parent de ce duc. Il déclara donc que les injustices et les mauvais procédés de son chef, M. de étaient la cause qui le déterminait à quitter le service de France. Ace propos , Frédéric devint roi militaire et sévère. « Je vois, lui dit-il , que vous ne serez jamais un bon « soldat, vous ne connaissez pas la subordination; or, je veux « dans mes armées une parfaite discipline : vous ne me con- 0 venez donc pas, et je n'ai pas besoin de vos services. » En disant ces mots il lui tourna le dos ; et monsieur le chevalier revint jouer et faire des dettes à Berlin, tant qu'il put, ainsi qu'il l'avait fait en France ; car on ne tarda pas à savoir que c'é-
M) M. le marquis de Bouille, dont les exploits furent si brillants en Amérique, a laissé, sur son séjour en Prusse, line intéressante relation qui probablement fera partie de ce recueil. {Note du nouv, édit.)
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Uiit son inconduite qui seule l'avait mis dans la nécessité de s'expatrier.
Le prince Adam Czertoriski vint, au printemps de 1767, voir les revues et manœuvres prussiennes . il y vint en vrni 'seigneur polonais , et cousin d'Auguste. Son train était grand et sa dépense magnifique , comme devait être celle d'un homme qui avait cent mille ducats de revenus. Il était extraordinairement instruit : il parlait avec une égale facilité , outre le grec et le latin , le polonais , le russe , l'allemand , l'anglais , le français et l'italien. On aperçut, lorsqu'il visita la bibliothèque publique, que non-seulement il connaissait très-bien les ouvrages estimés , dans quelque science ou quelque genre de littérature que ce fût , mais que même il en connaissait les diverses ou principales éditions. C'est , disait-on , un bibliographe savant et consommé. Plusieurs de ses domestiques , laquais , palefreniers ou coureurs, étaient de pauvres gentilshommes polonais , qui ne tenaient qu'à un seul privilège , celui de ne recevoir des coups de canne ou de bâton que couchés sur un matelas. Il m'offrit la place de directeur des cadets de Varsovie, avec des appointements triples de ceux que j'avais à Berlin : la suite a prouvé que je fis très-bien de ne pas accepter cette offre.
Ce fut vers 1767 que madame l'électrice douairière de Saxe, fille de feu l'empereur Charles VII, vint à Berlin, par attachement pour le roi , et peut-être plus encore pour le prince Henri toujours adoré des Saxons. Je n'aurai qu'une anecdote à rapporter sur cette visite.
On donna extraordinairement pour cette princesse , et au château , quelques spectacles français et italiens. Je me trouvais à l'un d'eux, à côté de Bitaubé. Dès qu'on leva la toile, nous vîmes paraître sur la scène Thalle et Melpomène , qui nous débitèrent un dialogue rimaillé de la manière la plus pitoyable : c'était à peine de la prose. Les deux déesses s'annoncent l'une à l'autre l'arrivée d'une grande princesse qu'il s'agit de fêter *
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toutes deux s'exhortent à faire des miracles; toutes deux avouent leur impuissance, et enfin, pour montrer au moins leur bonne volonté , elles se décident à produire les misérables histrions qui leur restent ; et Thalie termine ce beau prologue en disant aux comédiens : « Allons, puisqu'il le faut, avancez, mes bâtards. » Bitaubé , à chaque vers , me disait assez haut : « Dieu ! que cela est mauvais ! mais cela est détestable ! » Et je lui répondais que je le pensais comme lui, mais que je le dirais plus bas. En effet , tous nos voisins Tentendaient» Je pardonne à Frédéric d'avoir fait en cette occasion , comme en quelques autres , de très-méchants vers ; mais lorsqu'on ajoutera qu'il les fit imprimer, et qu'il en adressa des copies à Voltaire et à d'Alembert, on gémira sur la faiblesse humaine ; et si l'on ajoute encore que, dans les réponses de d'Alembert et de Voltaire, que j'ai eu occasion de voir, les quatre pages suffisaient à peine pour exprimer leur admiration , sur quoi ne gémira-t-on pas ?
Tout le monde a su, dans le temps, le voyage que Diderot fit en Russie. On prétendit que lui , et non l'impératrice, en avait d'abord témoigné le désir, et qu'il avait engagé le prince Galitzin , son ami , et ministre de Russie à Paris , à parler à cette souveraine de l'empressement avec lequel il irait mettre à ses pieds l'hommage de son admiration, de sa reconnaissance et de son respect : qu'elle avait simplement répondu que si M. Diderot faisait le voyage de Saint-Pétersbourg, elle le verrait volontiers ; que là-dessus il partit. Du moment où il eut dépassé les frontières de la Russie , il se trouva défrayé de tout. Arrivé à Saint-Pétersbourg , il fut reçu et traité à merveille par l'impératrice , aussi charmée de la fécondité et de la chaleur de son imagination, de l'abondance et de la singularité de ses idées, qu'elle parut s'amuser du zèle, de la hardiesse et de l'éloquence avec lesquels il prêchait publiquement l'athéisme. Néanmoins quelques vieux courtisans, plus expérimentés ou plus faciles à alarmer, représentèrent et persuadèrent à cette souveraine autocrate, que ce genre de prédication pourrait
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avoir de fâcheux effets, à la cour surtout, où une jeunesse nombreuse , destinée aux premiers postes de l'empire , saisissait cette doctrine avec plus d'avidité que d'examen. L'impératrice , frappée de la convenance , de la nécessité même d'imposer silence à Diderot sur ces matières, voulut toutefois paraître n'avoir aucune part aux moyens que l'on emploierait , défendit de faire intervenir l'autorité , mais consentit à ce qu'on annonçât au philosophe français qu'un philosophe russe, savant mathématicien, et membre distingué de l'académie, offrait de lui démontrer l'existence de Dieu algébriquement et en pleine cour. Diderot ayant témoigné qu'il serait bien aise d'entendre une démonstration semblable , à la réalité de laquelle au surplus il ne croyait guère, on prit jour et heure. Le moment étant venu, et en présence de toute la cour, c'est-à dire des hommes, et principalement des jeunes gens , le philosophe russe s'avança gravement vers son adversaire , et du ton de la conviction , lui dit : Monsieur^
— — = x; donc Dieu existe: répondez?
Diderot, indigné , voulut prouver la nullité et l'ineptie de cette prétendue preuve ; mais il ressentit malgré lui l'embarras que produit nécessairement sur nous l'évidence d'une sorte de mystification préparée et concertée : il ne put échapper d'ailleurs à la totalité des plaisanteries auxquelles cette scène donna Ifeu ; enfin d'être blessé de cette aventure , à laquelle Catherine ne pouvait être étrangère. Il témoigna le désir de retourner en France. De son côté l'impératrice ayant déclaré vouloir payer les frais de son voyage , lui fit remettre cinquante mille francs, et le fit défrayer jusqu'à Riga, oii même sa voiture s'étant brisée fut raccommodée aux frais de l'impératrice. Je ne garantis pas la vérité de tous ces faits ; je dis seulement que, dans le temps, ils ont été débités et reçus comme vrais dans tout le nord de l'Europe.
Ce qui m'a engagé à parler ici de ce voyage , c'est que Di-
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derot ayant évité de passer par Berlin en allant et en revenant , Frédéric crut qu'il y avait eu en cela de l'affectation, et pensa que TEuropen'y verrait que le dessein de ne pas le voir, dessein qui ne pouvait que l'offenser sous tous les rapports. Il est assez naturel que l'apparence seule d'une pareille détermination ait blessé le roi de Prusse, comme il est très-possible que Diderot ait cédé à ce motif, sachant bien que ce monarque avait très-fort désapprouvé , dans la première édition de l'Encyclopédie , un passage où le philosophe français , après avoir loué le Salomon du Nord comme roi , comme guerrier, comme philosophe et comme poète, finit en disant que c'est grand dommage que V embouchure de cette belle flûte soit gâtée par les grains de sable du Brandebourg^ allusion qui, en effet, ne pouvait que déplaire, soit qu'on la rapportât aux talents de ce prince , soit qu'on l'expliquât par les qualités ou défauts du sol des États prussiens.
Le roi tenant rancune à Diderot ne manqua pas de l'attaquer indirectement la première fois que je le vis après le retour de ce philosophe en France. « Il ne nous est pas encore arrivé, « monsieur, me dit-il , de confesser entre nous deux combien « les philosophes de notre siècle sont merveilleux et sublimes î « Ah! ne soyons pas ingrats : disons qu'il n'y a jamais rien eu « de pareil ; et bornons-nous à gémir de ce qu'ils ne soient pas « un peu plus à notre portée. Quel malheur en effet que, du haut « de la sphère où ils planent, ils ne puissent descendre jusqu'à » nous ; et que de cette sorte nous autres faibles mortels nous « ne puissions guère profiter de leurs leçons. Cependant , mon - (' sieur, quand une heureuse étoile me fait trouver quelques- « uns de leurs admirables ouvrages , je fais ce que je puis pour » en pénétrer le sens et en profiter : je n'ai rien à me reprocher «à cet égard: je mets aies étudier autant de courage et de per- « sévérance que je le dois. Si je ne réussis pas toujours , j'ai « pourtant quelquefois des succès qui me consolent. Un jour, « par exemple, je trouvai dans un ouvrage d'un des plus grands « coryphées de la philosophie moderne cette pensée aussi pro-
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« fonde que neuve, que Cesprit humain ne peut être saisi que « par lui-même. Je soupçonnais bien qu'il y avait quelque chose u de très-préeieux sous ces paroles si simples, mais je ne pou- «vais pas pénétrer assez avant pour le découvrir. Mon esprit « borné n'y voyait que du galimatias, ou une misérable àbsura dité. Heureusement la nature m'a doué d'un caractère assez « tenace; mon amour-propre d'ailleurs était blessé, et une « voix intérieure me disait : Quoi ! tu ne profiteras pas des iré- « sors que l'on daigne Vofjrirl Enfin , monsieur, ma cons- « tance a été couronnée d'un heureux succès au moment où je « m'y attendais le moins. Un trait de lumière a subitement « brillé à mes yeux : j'ai compris que si l'on venait nous dire a que la main droite peut saisir la main gauche , ou la gauche « saisir la droite , on ne dirait qu'une de ces vérités triviales « que les hommes dédaigneraient d'entendre ou de répéter ; mais « que si l'on nous annonce que la main gauche ne peut être saisie « que par la main gauche, comme il n'y a que la droite qui « puisse se saisir elle-même, vous voyez bien tout ce qu'il y a « de neuf, de beau et de merveilleux dans cette découverte ! « Convenez donc que ce sont de bien grands hommes que les « philosophes de nos jours! S'ils ne nous paraissent qu'entor- « tillés, obscurs ou boursouflés, croyez que c'est vous qui êtes « trop petit pour atteindre à la hauteur de ces rares génies. »
Il ne jugea pas à propos de particulariser davantage ses sarcasmes; mais comme la pensée qui en était le sujet était de Diderot , il ne me fut pas difficile de deviner le reste.
Un autre voyageur, M. l'abbé Raynal , semble nécessiter de plus grands développements , non sans doute à cause de sa personne et de son mérite , mais du moins à cause de sa réputation littéraire. ,
Peu avant la première édition de V Histoire philosophique du Commerce des Européens dans les Indes , nous avions entrepris, à Berlin, un journal littéraire. Ce journal, dédié au roi, était annoncé comme rédigé par une société d'académi-
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cieiis. Ceux qui y travaillaient régulièrement étaient de Castillon père et fils, Toussaint et moi , qui en avais eu la première idée et fait le prospectus ; Sulzer, Mérian , Beaussobre et quelques autres avaient aussi promis de s'en occuper, mais ils tinrent assez mal leur parole ; aussi abandonnâmes-nous cette entreprise après le vingt- quatrième volume (un volume par trimestre ). Mes collaborateurs voulurent que je rendisse compte de l'ouvrage de l'abbé Raynal lorsqu'il parut. Je le fis , après leur avoir vainement représenté que nous aurions à nous repentir d'en avoir parlé. Je savais que le roi avait lu cet ouvrage ; que tous les jours, à son dîner, il en avait parlé avec une sorte d'enthousiasme , jusqu'à ce qu'il fut arrivé à l'apostrophe : « 0
Frédéric ! tu fus roi guerrier Tu fus , etc. Sois plus
« Tu livras tes monnaies à des juifs tes finances à des bri-
« gands étrangers, etc. » Je savais que le roi, dès le jour où ce passage était tombé sous ses yeux, n'avait plus dit un mot ni du livre , ni de l'auteur. Je fis néanmoins un premier extrait , qui parvint au roi, dans le volume du journal littéraire de ce trimestre. Frédéric, irrité de ce que l'on parlait de Y Histoire philosophique , mais ne voulant point s'expliquer sur ce point, écrivit, non aux auteurs du journal, mais à son académie ellemême , une lettre sèche et sévère , oi\ , sans toucher à aucun détail , il ordonnait de mettre plus de soin au journal que l'on publiait , et de faire en sorte que l'honneur de son académie n'en fût compromis en rien. On vit alors que j'avais eu raison : nous ne parlâmes plus ni de l'abbé Raynal , ni de son livre , et les volumes suivants de notre journal furent accueillis de la manière la plus flatteuse et la plus encourageante.
Tandis que V Histoire philosophique de l'abbé Raynal nous causait, à Berlin, le petit chagrin dont je viens de parler, elle donnait en France de bien plus grands soucis à Fauteur : le parlement de Paris eut l'air de se tacher ; le clergé clabauda et intrigua; l'abbé eut peur, et se sauva jusqu'au centre de l'Alleniague j charrié el d( frayé par un Anglais, à qui il promit en
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échange sa haute protection à Berlin, mais à qui il éohappa, pour ne plus s'en souvenir, lorsqu'il fut arrivé à Gotha. 11 s'arrêta en effet à cette cour, où il fut bien reçu , mais où il s'attendait à recevoir, à chaque poste , la nouvelle de la saisie de ses revenus : coup terrible qui l'occupait plus que tout le reste. Cependant , malgré l'accueil très-honorable de madame la duchesse de Saxe-Gotha il ne pouvait se plaire dans cette ville, qui ne lui offrait qu'un théâtre beaucoup trop petit pour un mérite tel que le sien. Son ambition , le désir d'une plus grande célébrité , son propre intérêt , et la pensée que les honneurs qu'il recevrait à la cour d'un roi philosophe auraient, jusque sur Paris et Versailles , un reflet brillant , et en imposeraient à ses ennemis, tout ramenait ses rêveries vers Berlin, lorsque la princesse d'Achkoff passa par Gotha ; et s'y arrêta quelques jours, en revenant de Paris avec son fils. Cette princesse était furieuse contre la France et les Français : l'aventure mortifiante qu'elle venait d'avoir aux Tuileries n'était pas de nature à s'oul)lier de sitôt , surtout chez une personne aussi fière , aussi hautaine, et aussi ardente qu'elle dans toutes ses passions. Cette princesse, forte comme un homme, marchant toujours à grands pas , la tête haute , ayant le regard hardi et impérieux , et loin d'ailleurs d'être belle, s'était rendue aux Tuileries, par un temps qui y avait attiré beaucoup de monde , et elle venait de s'y asseoir lorsqu'elle fut reconnue par quelqu'un , qui , en l'apercevant , s'écria : f^ollà la princesse russe qui a fait étrangler Pierre III. On conçoit que ce mot, passé de bouche en bouche, eut bientôt fait former un cercle épais autour de la princesse , qui , à la fin, en fut déconcertée. Parmi ceux qui la serraient de plus près se trouva un chevalier de Saint-Louis , joignant à l'air d'un homme bien né une physionomie un peu austère. Ce fut à lai qu'elle s'adressa pour avoir raison de cet attroupement : » Monsieur, lui dit-elle , qu'avez-vous donc tant à me consi- « dérer ? — Madame , répondit-il , je vous demande bien par- « don- mais je vous regarde, et ne vous considère pas. ^> A ce
mot, elle se lève en fureur, fend la presse, se rend chez elle, demande des chevaux de poste , et arrive à Gotha.
M. Tabbé Raynal, dans la position oii il se trouvait , n'eut pas grand'peine à pardonner à madame d'Achkoff la mauvaise humeur qu'elle manifestait contre la France , ayant d'ailleurs dessein de profiter de son arrivée pour se faire voiturer plus loin. En effet , il sut si bien faire sa cour, que madame lui offrit dans sa voiture une place qu'il s'empressa d'accepter pour jusqu'à Berlin, où il disait être attendu, et d'où il promit à madame la duchesse de Gotha de revenir sous peu de mois.
En arrivant à Berlin, la princesse envoya demander comment se portait le prince Dolgorouky, ministre de Russie en Prusse ; et ce prince , à son tour, alla faire une visite à sa compatriote , et la pria à dîner pour le lendemain , avec son fils et son compagnon de voyage. Il envoya en même temps prier, pour le même repas , MM. de Lagrange , Form(îy, Mérian et moi.
Dès le début, M. l'abbé Raynal , qui, pour se donner plus d'importance dans le monde, avait fait annoncer dans le plus de journaux et de gazettes qu'il avait pu le prix qu'il venait de proposer sur la question de savoir si la découverte de l'Amérique avait été utile ou nuisible à l'Europe , se hâta de nous en parler, en nous invitant à y concourir, et en nous assurant qu'il n'y avait pas de sujet plus digne d'occuper les savants et les philosophes ; mais il fut un peu embarrassé de l'air d'indifférence avec lequel on reçut son invitation. Personne ne lui répondit, excepté Mérian , qui dit là-dessus un mot ou deux avec plus de courtoisie que d'intérêt. Lorsqu'on fut à table, madame la princesse d'Achkoff, s'adressant à l'abbé, présenta l'affaire de Genève, alors assiégée par les Suisses, les Sardes et les Français , comme une opération fine de M. de Vergennes , qui se terminerait sans doute par faire de ce pays une province de France. Ici, M. Raynal, qui ne voulait pas aller en Russie, et qui n'avait plus besoin de la princesse, redevint Français, « Madame, lui dit-il , le terri-
toire de Genève contient à peine deux lieues de rayon ; et
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« VOUS savez bien que nos provinces sont d'un autre calibre. Si « vous m'objectez que Genève est riche, je répondrai qu'elle n'est « riche que par la contrebande et l'avantage de toucher à nos « frontières. Si nous l'enclavions dans la France, la contrebande (c et les richesses iraient plus loin , bientôt Genève ne serait plus « qu un village. Et pouvez-vous penser, madame, que pour une « pareille bicoque, M. de Vergennes ferait les frais d'une in- '( trigue aussi entortillée, et compromettrait sa réputation d'in- « tégrité? Soyez bien assurée qu'il sait mieux calculer que cela , et que cette politique mesquine et fausse n'est pas la <c sienne. »
La pauvre princesse jeta sur la compagnie un regard inquiet et troublé , qui décelait son embarras , sa confusion , et même sa surprise : on voyait non-seulement qu'elle n'avait rien à répondre, mais qu'elle n'était pas accoutumée à se voir repoussée avec cette fermeté , surtout par l'abbé Raynal ; aussi passa-telle brusquement à un autre objet , en s'adressant à M. de Lagrange, mon voisin..; « Monsieur de Lagrange, lui dit-elle, « vous connaissez sans doute le père Jacquier ? — Je ne l'ai ja- «t mais vu , madame , et n'ai jamais eu aucune correspondance « avec lui. — Mais, monsieur, c'est un mathématicien d'un « grand mérite. — C'est , madame , un de ceux qui ont le plus ' écrit : il a publié, je crois, une soixantaine de volumes, et « comme j'en ai parcouru un certain nombre, je puis dire qu'en ' général son style est bon, et qu'il peut avoir été et être encore « fort utile à la jeunesse ; il a bien saisi et bien présenté la doc- < trinedes autres. — Certainement, monsieur, c'est un homme « d'esprit ; mais, de plus, il est bien reconnu pour un des pre- « miers géomètres de ce siècle, et pour un homme de génie. Le « père Jacquier ira à la postérité. — Ses talents auraient pu l'y <^ conduire, madame ; mais les mathématiciens n'y vont point « par le nombre des volumes. Celui qui compte le plus de \o\u- « mes ne peut pas se flatter d'être encore cité vingt ans après « sa mort, s'il n'a fait aucune découverte ; et c'est malheureu-
« sèment la position où se trouve le père Jacquier ; au lieu qu'un « homme qui n'aurait laissé après lui qu'un bout de papier « grand comme la main, irait avec gloire à la postérité la plus « reculée , si ce chiffon présentait une grande et admirable dé- « couverte , comme l'une des lois de Kepler, etc. « Alors madame la princesse russe, amie de Catherine II, et directeur de l'académie impériale des sciences à Saint-Pétersbourg y battue devant Genève par l'abbé Raynal, et au sujet du père Jacquier, par M. de Lagrange, prit le parti d'abandonner les sciences et la politique. On parla de choses indifférentes, et après le café chacun se retira.
Dès le lendemain de ce dîner, M. le chevalier Gaussen, secrétaire de la légation de France , et alors chargé d'affaires en l'absence du ministre , marquis de Pons Saint-Maurice , vint demander à dîner à M. de la Haye de Launay, administrateurgénéral des droits du roi. « Monsieur, dit-il à M. de Launay, je « vous annonce la visite de M. l'abbé Raynal , pour l'un de ces
jours : il est venu ce matin me voir, et a déjeuné chez.moi ; <c comme nous n'étions que nous deux , je n'ai point fait difficc culté de lui parler à cœur ouvert. Je lui ai demandé s'il vous « verrait. — Certainement, m'a-t-il répondu : c'est bien une des « maisons que je compte fréquenter le plus. — Mais, M. l'abbé, « c'est pourtant le chef des brigands étrangers à qui vous ac-
cusez Frédéric d'avoir confié ses finances. — Cela est vrai; ^ j'avais eu de faux renseignements , aujourd'hui je suis bien « détrompé à cet égard ; je sais que M. de liaunay est un très- < galant homme , et je me ferai un vrai plaisir de faire et de « cultiver sa connaissance. Fort bien , M. l'abbé ; mais puisque
vous avez été entièrement détrompé, dites-moi comment vous avez pu ne pas supprimer cette calomnie dans la se- <^ conde édition que vous venez de faire. — J'ai eu vingt fois la « plume à la main pour changer ce passage et cependant j'ai « fini, par le laisser tel qu'il est , parce que j'ai craint qu'on ne « me soupçonnât de lâcheté. » M; de Launay, conformément à
YOYAGEUUS A BERLIN.
son caractère bienveillant , décida que si l-abbé se présentait, il serait reçu poliment, à condition toutefois qu'il ne parlerait pas de son livre.
Deux jours après, nous l'eûmes pour convive : un motif par ticulier contribuait à cet empressement. M. l'abbé songeait à s'établir à Berlin d'une manière peu coûteuse , agréable , et propre à lui donner quelque relief. Il avait déjà trouvé un gîte qui l'avait sauvé de l'auberge , et qui ne lui coûtait rien , chez un brave et honnête libraire, nommé M. Filtra : c'était beaucoup de vivre aux dépens d'autrui; mais cela ne lui suffisait pas : il lui fallait plus d'apparence. Ainsi il nous annonça qu'il désirait trouver une maison honorable, oii on pût lui céder deux chambres, et un coin pour un domestique, ajoutant qu'il payerait la moitié des dépenses du ménage et ne se réserverait que la faculté d'amener quelques amis à dîner quand l'occasion s'en présenterait. Comme personne ne répondit à cette annonce faite en général, il se détermina à l'offrir particulièrement à chacun de nous. Je fus le premier à qui il s'adressa; et ma réponse fut que, logé par le roi, je n'avais que ce qu'il fallait pour ma famille.
Il passa à M. Morel, alors directeur des finances; de là à ^I. Sapt et à je ne sais combien d'autres personnes, qui trouvèrent également moyen de l'écarter. Il n'y eut que M. Tassaert, le sculpteur du roi, dont j'ai déjà parlé , qui, voyant son embarras, lui dit avec sa bonhomie ordinaire : « Ma maison « n'est pas bien grande, mais elle est à moi, et n'est occupée « que par moi • outre le principal appartement que j'occupe « avec ma femme et mes enfants, il y en a un autre de trois « pièces, placé au-dessus de mon atelier : il est assez agréable « et tout meublé ; s'il peut vous convenir, vous êtes le maître '< de le prendre, au moins jusqu'à ce que vous trouviez mieux. <^ Quant à la dépense, vous verrez quelle est ma manière de « vivre : si vous vous en contentez, j'en serai fort aise; mais « je n'y changerai et n'y ajouterai rien. Ainsi, il n'y aura point
IS FRKDEiaC LE GRAND ET SA COUR^
« (le marché fait entre nous ; je n'accepterai rien, et vous n'inu viterez personne à ma table , parce qu'elle n'est pas assez « bonne pour être offerte, et parce que vos convives nous gé- « ueraient, et pourraient ne pas être admissibles entre ma « femme et mes tilles. » M. l'abbé, enchanté de la proposition, alla voir l'appartement, en fut très-satisfait, ainsi que de la table de M. Tassaert, et s'y installa pour tout le temps qu'il resta parmi nous. Il fit plus , il sollicita M. Tassaert de faire son buste en marbre, pour être placé dans une île du lac de Zurich, et faire ainsi partie d'un monument qu'il y voulait élever en l'honneur de Guillaume Tell.
Quand le buste fut fait, il en demanda des copies en plâtre pour ses parents ; et le bon M. Tassaert fournit marbre, plâtre et travail, et se chargea encore des emballages et de l'expédition. Pour bien marquer sa reconnaissance, M. l'abbé voulut ajouter une aile à la maison de M. Tassaert : il fit venir des architectes; on sonda le terrain; on fit le plan et le devis : il fallait y mettre les ouvriers tout de suite, afin que M. l'abbé , en revenant de placer son monument à Zurich, trouvât son appartement tout prêt. Mais ici, Tassaert, qui commençait à le deviner, l'arrêta. « Je ne vous ai point demandé cette aile , « dont je n'ai pas besoin, lui dit-il : vous avez tout préparé « en mon nom , et ce serait me faire jouer le rôle d'un fanfa- « ron, que d'avoir ainsi affiché une entreprise qui ensuite « n'aurait pas lieu. Je ne vous pardonnerais pas de m'avoir (. donné ce ridicule. Au surplus, je vous déclare que je neper- « mettrai pas l'emploi d'un seul ouvrier, que l'argent ne soit « arrivé pour le payer. » Cette sorte d'arrêt prononcé par Tassaert fit tout suspendre , malgré les plus belles protestations du monde ; d'autant plus qu'il n'était point venu et ne devait point venir d'argent ; M. l'abbé, qui craignait la saisie de ses revenus, ne songeant qu'à se ménager des ressources pour l'avenir, et lui-même ayant bien résolu en secret de ne point revenir de son voyage en Suisse. Aussi Tassaert n'a-t-il jamais
VOYAGEURS A BERLIN
entendu nommer l'abbé Raynal depuis cette époque, sans dire : « C'est un hâbleur et un gascon, n'ayant que de l'effronterie « et de la jactance. »
Lorsque l'abbé Raynal entra chez M. Tassaert, son premier soin fut de publier partout qu'il était parfaitement bien chez son ami, et qu'il y occupait un appartement aussi bien arrangé que bien exposé. 11 voulut même y donner des déjeuners. Il en donna deux, et madame la princesse Ferdinand vint au second. « Monsieur, dit- elle à l'abbé, je vais passer l'été à Fré- « dérics-Feld, qui n'est qu'à peu de lieues de Berlin. Si vous « avez envie de m'y venir voir, je vous y recevrai avec plaisir ; « je vais vous y faire marquer un appartement. » Dès lors, il ne fut plus question que du château de Frédérics-Feld : l'abbé disait à tout le monde que la princesse lui avait fait promettre d'y passer la belle saison ; qu'il ne pouvait pas s'en dispenser, les invitations de cette sorte étant des ordres absolus; et en effet, il tarda peu à s'y rendre. J'y ai dîné une fois avec lui. On ne doute pas que l'abbé n'ait mis tous ses soins à se rendre agréable à cette cour, et surtout à cette princesse, qui réunit beaucoup d'esprit à beaucoup d'amabilité ; mais l'excès de son zèle lui fut nuisible. Il s'attachait principalement à ne laisser jamais tarir la conversation : il y gagnait le plaisir de parler beaucoup, plaisir auquel on sait qu'il a toujours été fort sensible; il y gaguait celui de conter beaucoup d'anecdotes, et l'on sait combien il croyait y exceller. Mais il lui arriva ce qui n'est que trop ordinaire aux vieillards, et même à ceux qui s'en doutent le moins, je veux dire le malheur de se répéter : toujours des histoires , cela devenait un peu monotone, et pouvait ennuyer à la longue ; et combien les redites ne devaient-elles pas fatiguer, surtout de la part d'un homme impérieux, qui ne permettait pas les plus légères distractions à ses auditeurs ! Voilà oii le zèle de l'abbé vint échouer. La princesse ayant résolu de le corriger ou de le punir, lui dit un jour, vers la fin du dîner, et après qu'il eut beaucoup conté : « M. l'abbé, je suis trop franche-
« meut de vos amies pour vous laisser ignorer que l'on vous « joue chez moi un tour perfide. — Comment, madame? et « quel tour peut-on me jouei:? — Un tour dont vous ne vous « doutez pas. et qui peut vous nuire. — Et qui donc, madame, « aurait conçu ce dessein ? — Mon chambellan, le comte de « Néal, que vous voyez là. — Lui, madame? Et que lui ai-je « fait? Que peut-il me faire? — Mou cher abbé, je vais vous « dire ce qu il fait. Tous les jours après dîner, lorsque vous « avez eu la complaisance de nous apprendre quelques-unes de « ces précieuses anecdotes, en quoi personne n'est aussi riche « que vous, il n'a rien de plus pressé que d'aller se renfermer « chez lui, et de transcrire de mémoire tout ce que vous avez « conté. 11 en a un recueil très- volumineux , où l'on trouve « non-seulement les histoires, mais la date des jours oii vous « nous les avez dites ; et lorsqu'il vous arrive de vous répéter, « ou de changer quelque chose à vos histoires, ce que la fai- « blesse humaine ne nous permet guère d'éviter, il va noter les « variantes sur la marge de son cahier et y ajouter les mots, « bis, ter, fel jour, etc. Vous voyez combien cela peut vous (t compromettre : pour moi, dès que j'en ai été instruite, j'ai « senti qu'il était de mon devoir de vous le dire, quoique d'ail- « leurs je n'aie point à me plaindre de mon chambellan. » L'abbé comprit ce que ce persiflage renfermait de sérieux , et il ne lui fallut plus qu'un motif plausible pour revenir chez M. ïassaert ; motif qu'il trouva dans la nécessité de faire les préparatifs de son voyage en Suisse.
Ce que j'appelle ses préparatifs se réduisait à deux points : l'un, de tâcher d'avoir au moins une entrevue avec le roi , et l'autre, de chercher les moyens de faire sa route à peu de frais. Mais comment obtenir le premier point, et comment, pour le second, espérer de rencontrer un milord ou une princesse d'Achkoff? Enfin, partir de Berlin sans avoir vu le roi de Prusse , c'était perdre tout le fruit de son voyage, c'était n'avoir à remporter qu'une humiliation complète. Aussi que n'avait-il pas fait
VOYAGEURS A BERLIN. l'I
pour éviter ce malheur? S'il avait taut cherché à se former quelques liaisons avec des princesses , des hommes en place , et même avec ceux qui entouraient le roi, c'était principalement pour se frayer une route jusqu'à lui : et, en effet, on avait souvent parlé de lui à Frédéric, qui n'avait jamais rien répondu. Ce monarque, qui savait si bien que cet abbé était à Berlin, y était venu plusieurs fois, et ne l'avait point fait appeler. Il ne restait donc plus qu'à intriguer auprès de quelques subalternes , à qui tel brave homme qui vit encore a été dépêché de Berlin à Potsdam , je ne sais combien de fois, mais sans obtenir aucune espèce de succès. L'abbé était au désespoir, et ses amis étaient au bout de toutes leurs ressources, lorsqu'on lui conseilla d'aller voir Potsdam. « L'officier de garde, lui dit-on, poi - « tera le soir votre nom et votre adresse au roi; et si celui-ci « n'est pas malade ou de mauvaise humeur, il vous fera ap- « peler ; autrement vous pourrez compter qu'il a résolu de ne « vous voir jamais. » L'abbé suivit ce conseil dans une grande anxiété ; mais enfin il fut appelé. « M. l'abbé, lui dit le roi, aset seyons-nous : nous sommes vieux l'un et l'autre. II y a long- « temps que je vous connais de nom. J'ai lu, il y a bien des « années, et je m'en souviens à merveille, votre Histoire du « stathoudérat, et votre Histoire du parlement d'Angleterre. « — Sire, dit l'abbé, j'ai fait des ouvrages plus importants « depuis. — Je ne les connais pas, » Cette réplique fut vive comme l'éclair ; et elle eut le degré de fermeté nécessaire pour faire comprendre à l'abbé qu'il ne fallait pas parler de ces autres ouvrages, quelle que pût être leur importance. « Mais votre « Histoire du stathoudérat et votre Histoire du parlement d'An- « gleterre, je les connais bien. » L'abbé eut beau faire, le roi ne sortit pas de là ; et ce fut toute la vengeance qu'il voulut tirer de la maudite apostrophe, O Frédéric ! etc.
L'abbé fut appelé une seconde fois, et ne fut pas plus heureux en ce qui tient à ses ouvrages. 11 semble même que le roi n'ait voulu le revoir que pour mieux l'humilier; ce qu'il y a
*i2 FRÉDÉKIC LE GRAND ET SA COUR.
de certain, c'est qu'à Berlin Tabbé n'eut rien à dire de ce dernier entretien , et que moi-même je n'en ai pas su davantage , jusqu'à ce que nous ayons lu, dans la correspondance de Frédéric avec d'Alenibert^ la lettre oii il dit : fai vu votre abbé Raynal; il parle beaucoup. Ces deux entretiens, je le répète, sont les seuls que l'abbé ait obtenus ; et tel est le fond sur lequel ce prêtre revenu en France disait à tout le monde : <c Je « voyais le roi de Prusse tous les jours; il me consultait sur « ses affaires les plus secrètes, etc. «
L'abbé Raynal laissa à Berlin des souvenirs peu honorables. II faisait une cour assidue à M. le pasteur Erman, supérieur du séminaire et du collège français , et aujourd'hui membre de l'académie de Berlin. Ce M. Erman avait entrepris, avec M. Réclam , son collègue , un recueil de faits intéressants relatifs aux Français réfugiés dans les Etats prussiens : on en avait déjà publié deux ou trois petits voluuies, et M. l'abbé Raynal , sachant très-bien commeat on fait un gros livre avec le secours d'autrui, résolut de s'emparer de leur travail et de tous les fruits de leurs recherches , en annonçant qu'il travaillait à une Histoire complète de la révocation de Tédit de Nantes. M. Erman, très-occupé d'ailleurs, et bien plus zélé pour la chose que pour son intérêt personnel, fut d'autant plus charmé du dessein de l'abbé, que Touvrage lui semblait devoir obtenir un plus haut prix par la célébrité d'un pareil auteur. Il souriait de joie à l'idée que les réfugiés seraient loués par un abbé catholique et philosophe. Un jour, à dîner chez un ancien de la colonie (l), M. Erman, je ne sais à quel propos, dit à M. Raynal : « Ce- « pendant, M. l'abbé, vous êtes toujours prêtre; c'est un ca- « ractère indélébile chez vous. — Non, répondit l'abbé, je ne « l'ai jamais été ; et si j'en ai pris le costume, c'est que cet ha- « bit était un passe-partout honnête et peu coûteux. » Quelque temps après ce dîner on cita la réponse de l'abbé à M. le
(5) Chez M. Empeytaz.
VOYAGEURS A BERLTN.
comte d'Estcrno , ministre de France à Berlin , et aussi respectable par ses qualités sociales que par son caractère public ; M. d'Esterno répliqua : « Dites à M. Erman que M. l'abbé Ray- « nal lui a fait une réponse lâche et mensongère ; qu'il est si " vrai qu'il a été prêtre, qu'il a fait les fonctions de vicaire <^ pendant quelques années à la paroisse de Saint-Sulpice , à Paris , et qu'il en a été chassé , non pas tant pour avoir en- « terré beaucoup de protestants comme bons catholiques, que " pour n'avoir rendu ce service qu'à ceux qui lui apportaient « avant tout la rétribution simoniaque particulière et secrète « d'au moins soixante francs : que jamais il n'en a enterré à u moins ; et que c'est la découverte de ce commerce qui l'a « forcé de quitter cette carrière , et qui en a fait un philosophe. »
J'ai dit, et tout le monde sait, combien l'abbé Raynal aimait à conter, et comment il voulait être écouté. Un jour qu'il devait dîner en nombreuse société chez M. de Launay, les sept dames qui s'y trouvaient, et dont trois vivent encore, craignant les importunités de l'abbé , qui ne cessait de leur prendre les mains et de les baiser, et qui déplus voulait qu'on fût toujours bouche béante à l'entendre , formèrent le complot de ne point se séparer, et de se mettre toutes les sept de file dans la partie de la table opposée à celle où serait cet abbé , projetant de former entre elles une conversation particulière, et tout à fait indépendante de ce que l'abbé pourrait dire. Au scandale de ce dernier, ce projet fut exécuté dans tous ses points : les sept dames cependant causèrent assez bas entre elles pour ne point gêner la conversation des vingt hommes qui étaient rangés de file tant à leur droite qu aieur gauche. Mais cette discrétion ne suffisait pas à M. l'abbé : il était indigné , il trépignait, il se dépitait de voir qu'aucune d'elles ne fît attention à lui : il finit même par ne pouvoir plus y tenir, et frappant avec force de la main sur la table, il s'écria : a Paix, là-bas, mesdames, écoutez ce que je «■ dis! cela vaut mieux que toutes vos sornettes! » Les dames surprises, se regardèrent l'une l'autre , puis se mirent à sourire.
reprirent leur à parte comme auparavant , sans daigner dire un mot à l'abbé. Elles décidèrent néanmoins qu'elles en tireraient vengeance , et pour cela elles se promirent en rentrant dans le salon d'y former un cercle; dans Tenceinte duquel on pourrait recevoir tous les hommes , excepté l'abbé Raynal, à qui même on ne répondrait pas s'il se présentait. Elles exécutèrent effectivement ce second projet : presque tous les hommes vinrent , l'un après l'autre, leur faire une sorte de cour ou de guerre, et furent plus ou moins bien accueillis. L'abbé , qui sentit toute la part qu'il avait à cet arrangement , rôda une ou deux fois autour d'elles, et n'osa leur parler. Il ne lui serait resté qu'à s'en aller, s'il n eût eu pour refuge M. l'abbé de Francheville , chanoine et curé de Glogaw , qui , se trouvant à Berlin pour affaires et ayant été de ce dîner, était charmé d'avoir cette occasion de connaître et d'entendre un homme aussi célèbre que l'abbé Raynal. lisse retirèrent donc devant la cheminée, où ce dernier contait une de ses plus longues histoires, lorsqu'un des autres convives , frappé , en rentrant dans le salon , de la solitude à laquelle ils semblaient être condamnés , crut , par courtoisie, devoir les joindre, et se mit à écouter le conteur jusqu'à ce qu'il eût fini son récit. Par courtoisie encore, ce dernier auditeur demanda à l'abbé Raynal le nom de la dame dont il venait de parler, ce nom étant la seule circonstance qu'il n'eût pas devinée dans ce qu'il avait entendu. L'abbé Raynal , trèsirrité du rôle auquel il se voyait condamné , et ne pouvant plus conserver de politesse que pour un étranger à qui il était bien aise de plaire , répondit durement et sèchement : « Monsieur, « je ne me répète pas : demandez ce nom à M. le curé de Glo- « gaw, qui vousie dira, s'il le juge à propos. — Monsieur, ré- « pliqua le questionneur, je ne le lui demanderai pas : je ne vous « le demandais à vous-même que par honnêteté. Car, au fond , (t croyez que je prends trop peu d'intérêt à toutes vos histoires, " pour qu'elles puissent m'inspirer la moindre curiosité. « Et là-dessus il se retira.
VOYAGEURS A BERLIN. 25
Je ne quitterai poiol Tabbé Raynal sans dire ici ce que je sais sur ses ouvrages : c'est un nouveau détail où je dois entrer pour justifier ce que j'ai dit de l'opinion que tant de faits m'ont donnée de sa personne.
On sait que , durant la Révolution, il a chanté la palinodie de la manière la moins honorable. 11 est mort annonçant une nouvelle édition de son Histob^e philosophique , dans laquelle il devait, disait-il, supprimer tout ce qui était philosophique; pensée aussi lâche qu'extravagante , et qu'il n'était pas au pouvoir de cet abbé d'exécuter. Au reste , était-il changé ? Non ; il cédait à l'opinion dominante chez ceux qu'il courtisait alors. L'amour- propre, la vanité , et plus encore l'orgueil , la cupidité la plus âpre , l'avarice, la jactance, et le besoin d'occuper toujours et partout les autres de lui, voilà les passions qui , toutesa vie , ont perpétué dans son cœur une guerre interminable et violente : voilà les passions qui l'ont successivement rendu vicaire simoniaque, écrivain riche des oeuvres d'autrui,^ philosophe exagéré , dominateur incorrigible , et enfin dévot hypocrite. Le roi de Prusse se vengea cruellement de lui , en s'obstinant à ne lui parler que des seuls ouvrages qu'il ait faits lui-même , de deux ouvrages que l'abbé savait bien n'avoir jamais été estimés, et que personne ne connaît. Tout le monde sait, en effet, que son Histoire philosophique n'a presque de lui que son nom. Tous les faits, les détails et les résumés qui ne concernent que le commerce , ont été remis , pour la France, par le duc de Choiseul , qui , pour les recueillir, avait fait faire de grandes recherches et de grands travaux dans les bureaux de Versailles ; pour la Hollande , par un Français connu , et qui y demeurait alors ; pour l'Espagne , par le général des gardes wallones, qui, à la prière de son neveu , comte de Nesselrode, grand ami de Diderot , et de qui je sais ce fait, s'est donné des peines et des soins incroyables à Madrid , pour répondre à la confiance qu'on lui témoignait ; etpour les Indes , par un M. Liston et d'autres Anglais , et par un M. de Knyphausen , frère
aîné de notre baron , lequel , après avoir vécu longtemps dans les Indes , était venu vivre à Paris , où il est mort. C'est ainsi que , grâce au zèle de ses amis, il avait été servi de toutes parts. Quant aux épisodes , aux morceaux philosophiques ou littéraires, tout le monde sait aujourd'hui qu'ils sont tous de la composition de Diderot, du baron d'Olbach et de quelques autres. Cent personnes connaissent Texeuiplaire qui existe encore dans la bibliothèque d'un ancien magistrat , et où l'on est averti , de la main de Diderot , et à la marge, de tout ce que l'abbé a reçu de lui.
Je me rappelle qu'après la nouvelle du combat de San-Yago , cet abbé nous redit vingt fois qu'il en savait tous les détails par une lettre de huit pages que M. le bailli de Suffren lui avait écrite après l'action. Quand nous lui disions qu'il devrait la faire imprimer, il nous répondait que c'était une lettre confidentielle et d'amitié, où l'on parlait de plusieurs autres choses, et qu'il ne devait communiquer ni par copie, ni par extrait. En 1788, je me suis trouvé voisin du bailli de Suffren à un dîner prié , chez le marquis d'Aoust : cet homme , qui avait autant de simplicité et de bonhomie que de mérite , me parla beaucoup de Berliu et de Frédéric. Cela me donna occasion de lui dire que j y avais vu un de ses amis, M. l'abbé Raynal ; à quoi il répondit qu'il n'avait j'amais eu aucune liaison avec cet abbé. N'ayant pu lui dissimuler la surprise que me causait sa réponse, il ajouta : « J'avais sur ma flotte un de ses neveux, brave homme
et bon sujet. L'abbé m'a écrit une fois , je pense , pour me « recommander ce neveu , pour lequel j'ai fait , non ce que « j'aurais voulu y mais ce que j'ai pu. Voilà tout ce qu'il y a « eu de rapports entre nous. — Mais il nous assurait avoir « reçu de vous les détails du combat naval de San-Yago? — « Ce sera de sou neveu. Je n'ai jamais songé à lui en donner <c aucun. » C'est ainsi que Ton retrouve le même homme partout
J'ai l'air ici de poursuivre l'abbé Raynal : est-ce haine per-
VOYACtEUES a BERLIN.
sonnelle et vengeance ? ou est-ce respect pour la vérité et la justice ? Te dois au lecteur de faire à ce sujet une confession bien sincère, et la voici : Je déclare que feu l'abbé Raynal ne m'a jamais offensé en rien ; car les défauts que je lui ai connus ne m'ont pas nui, et en avoir été quelquefois ennuyé ne constitue point une offense. Mais j'ai des principes dont je ne puis m'écarter, qui seuls m'ont guidé dans cette occasion comme dans toutes les occasions semblables, et qu'il convient d'énoncer, afin que l'on puisse me juger avec connaissance de cause. Je ne regarde comme philosophiques que les points de doctrine qui sont tout à la fois conformes à la raison ou au bon sens, fondés sur la vérité, et suffisamment discutés et développés par le raisonnement : toute doctrine qui ne réunit pas ces conditions n'est , à mes yeux , que sophistique ou hasardée , jeu d'esprit , verbiage , ou charlatanisme. J'avoue que je serais infiniment humilié que quelqu'un eût un respect plus vrai et un attachement plus sincère que moi pour la philosophie, prise dans le sens que je viens d'indiquer ; mais j'ajoute que je suis loin et très-loin de penser que l'honneur et les succès de cette philosophie pussent jamais dépendre delà réputation de tel ou tel homme, et qu'au contraire je suis bien convaincu que c'est pour avoir accordé trop de considération à beaucoup d'hommes qui se disaient philosophes, que la philosophie semble avoir perdu de son lustre et de son crédit. On fait un crime à celle-ci de tous les vices , travers ou ridicules de ceux-là. Pour rétablir la première dans tous ses droits , il ne faut que dépouiller et montrer à nu tous les charlatans qui osent en prendre le manteau pour se faire valoir.
Je pense donc que tous ceux à qui la philosophie est chère, doivent déclarer la guerre à quiconque en usurpe le nom, et en porte la livrée, sans en avoir l'esprit et les qualités; et pour s'assurer que je n'ai pas tort, que faut-il de plus, que de calculer le mal que les faux philosophes ont fait au genre homaiu? Lorsque tous les jours nous entendons déclamer
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contre la philosophie , pouvons-nous ne pas observer que Ton n'a contre elle d'autres arguments que les vices et les sottises de ceux qui n'en ont été que les singes? Je doute que personne au monde puisse faire plus de mal aux hommes que ceux qui nuisent aux véritables progrès de la raison humaine , et je doute que personne puisse y nuire plus que ceux dont la conduite, d'une part, et les mascarades, de l'autre, fondent ou autorisent le discrédit de la philosophie. Tels sont les motifs qui me font regarder comme un devoir de démasquer ceux qui se rendent coupables de ce crime , et de faire tomber sur eux le blâme qu'ils ne craignent pas d'attirer sur la plus respectable autorité qu'il y ait en ce monde. C'est d'après ces principes que j'ai cru devoir parler comme je l'ai fait de l'abbé Raynal, l'un des hommes qui, dans les derniers temps , ont le plus généralement passé pour philosophes , et qui l'ont été le moins.
Deux autres Français nous arrivèrent en même temps de Paris : un garde du corps , voyageant pour son plaisir, et le célèbre acteur Le Rain , attiré surtout par les invitations du prince Henri. Le garde du corps, dont je ne me rappelle pas le nom, était fort poli, bien né et ayant tout ce qu'il faut pour plaire partout : ce qu'il avait de singulier, c'est qu'il voyageait sans domestique , toujours avec son cheval d'ordonnance , qu'il appelait son premier ami , et qu'il soignait lui-même. 11 voulut absolument nous donnera Berlin un somptueux dîner à quarante couverts , et dont M . Le Rain fut en quelque sorte le héros. Au reste, Le Rain fut en cette occasion tout ce que peut être de mieux l'homme simple ^ naturel , et dirigé par le bon sens, la convenance et la plus louable bonhomie. 11 satisfît également tous ses convives sous tous les rapports; il n'y eut pas plus chez lui d'indice de fausse modestie que de prétention déplacée.
Je dirai peu de chose du séjour de cet acteur à Rheinsberg , où le prince Henri le retint plusieurs semaines : on pense bien
VOYAGEURS A BERLIIV.
qu'il y joua presque tous les jours, et qu'il y reçut autant d'applaudissements que de politesses. On ne peut pas douter que le prince ne lui ait noblement payé son voyage ; mais luimême y justifia le reproche qu'on lui a fait en général , détenir à une excessive économie. Durant le peu de temps qu'il fut à Potsdam , il joua trois fois devant le roi ; et rien peut-être ne peint mieux ce qu'est fart théâtral pour ceux qui n'ont jamais vu de véritables acteurs, et qui d'ailleurs ont des connaissances et du génie , que l'effet que I^e Rain produisit sur l'esprit de Frédéric. La première fois que Le Kain joua , ce monarque , pour le mieux juger , se tint constamment debout derrière l'orchestre; et, la lorgnette en main, il ne le perdit pas de vue un instant. Lorsqu'ensuite il fut à souper, il déclara être extrêmement surpris de la grande réputation de cet acteur : il observa que s'il y avait de fart dans son jeu , cet art était excessivement exagéré, et toujours infiniment au delà de la nature : tout lui semblait forcé : rien ne lui parut vrai ; et enfin Le Rain fut à ses yeux , non-seulement un mauvais acteur, mais, de plus, un acteur d'un exemple très-dangereux et vraiment propre à corrompre le goût.
Après le spectacle du lendemain soir, le roi modifia son jugement de la veille. Le Rain lui parut bien encore n'avoir que de l'art dans son jeu , mais il convint que cet art était savamment calculé et très-adroit ; que la simple nature produirait moins d'effet , et qu'enfin cet homme devait avoir les succès qu'il avait obtenus. Il se rappela que les arts n'imitent pas une nature ordinaire, et qu'ils doivent toujours s'élever à ce qu'il y a de plus héroïque et de plus parfait. Sa conclusion fut , non que cet acteur ne méritât pas de reproches , mais qu'il avait dans son art d'assez grandes qualités pour se faire une brillante réputation.
Enfin, le troisième jour annula entièrement le premier jugement de Frédéric, et modifia le second d'une manière frappante. « Pour bien juger deschoses qui tiennent à l'art, dit-il, il ne suffit
0 frédéiâic le grand et sa cour..
pas (le voir avec beaucoup d'attention, il faut voir plusieurs lois. Toutes les bonnes et justes observations ne se présentent pas ensemble, ou bien on n'en sent pas d'abord toute l'importance. Voilà ce que j'ai éprouvé envoyant jouer Le Kain. Jene l'ai comparé, le premier jour, qu'avec la nature telle qu'elle s'offre habituellement à nous : j'ai trouvé qu'il n'y ressemblait pas , et je l'ai regardé comme acteur faux , exagéré et dangereux. La seconde fois que je l'ai vu sur la scène , j'ai senti qu'il exerçait un art, et que cet art avait des règles qu'il avait bien étudiées, et qu'il suivait avec beaucoup d'intelligence . J'ai cru néanmoins encore qu'il donnait trop à cet art, et qu'il aurait dû s'écarter moins de la nature. Aujourd'hui, il me semble que je suis enfin arrivé au vrai point de vue où il faut être pour le bien juger. La poésie ne doit peindre qu'une nature choisie : ce principe doit surtout diriger les auteurs dramatiques , et principalement les auteurs tragiques. Ainsi l'acteur ne peut , sans infidélité , copier la nature ordinaire, telle qu'on la trouve partout et tous les jours. Mais , de plus, l'action que le poète met sur la scène n'est point une action qui se passe seulement dans un cercle de société , ou dans le sein d'une famille ; elle est transportée sur un grand théâtre, et placée sous les yeux des nations. Combien ne demandet-elle pas d'appareil? Et l'acteur, s'il a bien calculé les convenances, oubliera-t-il cette grande et importante considération ? Enfin , cet acteur lui-même est-il sur le même sol que nous ? Won ; nous ne le voyons que dans une sorte de lointain indéterminé, et en perspective ; ne faut-il pas qu'il agrandisse tous ses traits selon les distances et les rapports? Tout dans Le Kain prend des formes gigantesques, ou plutôt héroïques et colossales. Eh î sans doute , il est sur un piédestal ! il ne pourrait pas se montrer autrement qu'il ne fait, sans devenir gauche , maladroit, inconséquent et infidèle. Ma déclaration est donc , en dernier résultat , que c'est ur grand et admirable acteur ; à quoi j'ajouterai qu'il est le pre-
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« mier que j'aie vu dans le genre tragique. Jusqu'à lui, je n ai « pas su ce que c'était que déjouer la tragédie; et j'aurai « beaucoup plus de plaisir à relire les pièces où nous l'avons « vu (1). »
(l) Voilà ce que l'éditeur de la 2^ édition raconte à propos de Le Kain : « Le jugement que Frédéric porta sur le jeu profond et savant de Le Kain atteste un goût très-juste, une impartialité rare, surtout chez les grands, et une heureuse délicatesse de sensations . Peu de temps après, un autre acteur ne recueillit que des signes de l'humeur railleuse du monarque. Aufresne , doué de talents , d'intelligence et d'une imagination entreprenante, prétendit ouvrir une route nouvelle à l'aride l'acteur dramatique. Il se proposa d'en bannir l'enflure, et de lui substituer la simplicité. Sans discuter si ce système, qui ramenait au naturel, n'effaçait pas trop les traces de la noblesse^; si, en le suivant, le sublime tragique ne brillerait plus que d'un éclat passager; si enfin le drame ne semblerait pas le réclamer de préférence, bornons-nous à dire qu'Aufresne obtint un très-brillant succès. Les applaudissements passionnés du public devinrent des outrages pour les autres acteurs. La haine et la jalousie persécutèrent l'audacieux novateur. Force ue descendre du théâtre de Paris, il voulut s'éloigner de la France, Catherine et Frédéric lui adressèrent leursv envoyés. Pétersbourg et Berlin lui offrirent à l'envi un asile; mais l'économie de la cour de Prusse ne put soutenir la concurrence avec la pro* digalité de celle de Russie. Aufresne se mit en route, et, traversant les États du plus grand homme du siècle, ne put résister au désir de le voir, de J'admirer et de s'en faire applaudir.
Frédéric se trouvait à Potsdam ; il accéda yolonliers à la demande d'Aufresne, de lui payer son tribut d'hommage. Il n'épargna ni les prévenances, ni même les cajoleries au célèbre acteur; il le nommait alternativement le restaurateur de la scène française, le Roscius moderne. Il lui témoigna le désir d'entendre des passages du rôle d'Auguste dans la pièce de Cinna ; ses louanges eurent le caractère du goût, de la délicatesse et de l'intérêt. Aufresne, hors de lui, enivré de joie, d'orgueil et de reconnaissance, s'épuisa par trois grandes heures de déclamation des passages les plus remarquables de nos chefs-d'œuvre. Frédéric mêle aux choses aimables et flatteuses qu'il prodigue l'aveu que lui-même s'amuse souvent à rendre des scènes des tragiques français. Aufresne exprime une curiosité respectueuse : sans se faire le moins du monde presser, Frédéric prend un volume de Voltaire, et débite de longues tirades. On juge bien que l'auditeur n'épargna ni les éloges ni les témoignages de surprise et d'admiration. Ils se séparèrent avec les signes d'un contentement réciproque.
Plusieurs jours se passent. Frédéric aperçoit Aufresne dans les cours du
château. Il demande à son premier aide de camp par quel motif ce Français n'est point encore sur la route de Pétersbourg. L'oflicier balbutie une réponse vague. Le roi insiste : alors l'aide de camp avoue qu'Aufresne s'attendait à une marque de la bienveillance de Sa Majesté. « Com- « ment, reprit Frédéric, il a déclamé devant moi, et m'a fort plu ; à mon « tour j'ai lu plusieurs morceaux, et rl m'a paru satisfait : nous voilà « quittes; il ne reste qu'à lui souhaiter de ma part un heureux voyage. » L'aide de camp s'acquitte le moins mal possible d'une commission peu agréable. Aufresne, triste et confus, répliqua : « Si du moins le roi vou- « lait me donner le volume dans lequel je l'ai entendu lire ! » Frédéric sourit de cette demande, s'approche de ses tablettes, prend le livre, et le remet à son aide de camp sans proférer une parole. ( Pr. éd.^