CHAPITRE III
Classe de mathématiques.
Frédéric n'ayant pu réussir à retenir Euler, pria M. d'Alenibert de lui indiquer un savant qui fût digne de le remplacer. « Je « ne puis proposer à Votre Majesté, répondit d' A lembert, qu'un « seul homme, parce que je n'en connais qu'un qui soit capable « de remplir le vide immense que M. Euler laisse dans votre Aca* « démie. Celui que je vous propose , avec la plus grande court fiance. Sire, c'est M. de Lagrange, académicien à Turin. Il « est encore bien jeune, car il n'a pas trente ans , et néanmoins « il est déjà au moins mon égal dans la haute géométrie : ce « langage n'est, de ma part, ni une vaine modestie, ni un corn- « pliment que je veuille faire à M. de Lagrange; c'est une jus- « tice que je lui dois , et je ne crains pas de prédire que , par la « suite, il ira plus loin que ses devanciers. »
Ce fut en conséquence de cette lettre honorable que M. de La~ grange fut nommé directeur de la classe de mathématiques , à la place de M. Euler : il passa de Turin à Paris , de Paris à Londres , et ensuite arriva à Berlin par Hambourg.
Le rang de M. de Lagrange est fixé et pour nous, et pour la postérité. Mais, en m'abstenant déjuger l'homme de génie, et même le législateur, ou l'homme d'État (1), je puis néanmoins parler du sage, du confrère et du citoyen ; et en cela je ne serai point arrêté par les preuves si constantes de son attachement.
'1) Il est membre du sénat conservateur.
ACADÉMIE ROYALE. CLASSE DE MATHÉMATIQUES. 2Gî>
M. de Lagrange épousa à Berlin une de ses parentes , à Fauiitié de laquelle ma femme eut une véritable part, et qui avait un esprit excellent et une aménité parfaite. Ce ménage était aussi édifiant que tranquille : l'un et l'autre de ces deux époux aimaient également le calme d'une société choisie et bornée. Au précieux avantage d'avoir la paix au dedans, M. de Lagrange joignit celui d'avoir toujours la paix au dehors. Jamais il n a été accessible à aucune sorte d'intrigue ou d'esprit de parti; et si quelquefois'il y a eu de légères divisions dans l'Académie ^ il a su y rester étranger, et même il a paru les ignorer. Ce n'est pas qu'on pût l'intimider. Je me souviens que M. le ministre de Sch*"*, homme d'esprit, mais vif et accusé de fierté , ayant fait adopter au roi un projet de caisse pour les veuves , M. de Lagrange lut , à l'Académie , un mémoire où il démontrait que cette caisse finirait nécessairement par une banqueroute assez, prompte. Le ministre fit dire à l'académicien, qu'au lieu de publier ce mémoire , il aurait dû le remettre au gouvernement : sur quoi ce dernier répondit , qu'il n'avait point publié son mémoire ; qu'il s'était contenté de remplir un devoir d'amitié , en avertissant ses confrères du danger qu'il y aurait pour eux à s'intéresser à ce projet ; que n'ayant pas été engagé pour être aux ordres des ministres , il ne se croyait point tenu d'aller faire antichambre chez eux, ou de leur offrir des lumières qu'ils ne lui demandaient pas ; que c'était à eux à mieux choisir les personnes auxquelles ils s'en rapportaient pour les calculs dont ils avaient besoin ; et qu'enfin il n'y avait aucun reproche à lui faire , tant qu'on n'avait pas eu recours à lui. Cette réponse modérée , autant que ferme et juste , réduisit M. de Sch*** au silence.
Les journées de M. de Lagrange étaient réglées et remplies sur un plan très-uniforme. Ses matmées étaient consacrées à sa correspondance et à la lecture ; occupations qu'il plaçait aux heures où l'on peut être distrait, parce qu'elles peuvent être interrompues sans de graves inconvénients. Immédiatement après
ACADÉMIE EOYALE.
son dîner, il donnait quelques heures aux visites qu'il avait à faire , et à une promenade qu'il faisait seul , parce que , d'une part, il croyait devoir marcher vite pour que cet exercice lui fût plus salutaire ; et que , de l'autre , le temps de ses promenades était en partie consacré à ses méditations. A six heures du soir, il rentrait dans son cabinet, et s'y renfermait jusqu'à minuit, de manière à n'y pas être troublé, et à cette heure il prenait quelques tasses de thé au lait et se couchait. C'est dans ces six heures de solitude qu'il a fait les immenses travaux dont les Mémoires de TAcadémie sont remplis , et qui lui assurent une si glorieuse réputation. Que dirai-je de plus ? philosophe toujours égal, toujours sage et toujours tolérant; réunissant à son génie pour les mathématiques , des connaissances aussi étendues que variées sur les diverses branches de la littérature.; ayant dans le caractère une aménité douce et naturelle , il a été chéri et respecté par ceux qui l'ont connu , et vivement regretté par ceux dont la destinée l'a séparé.
La classe de mathématiques a compté pendant assez longtemps pour second membre, M. de Castillon le père, homme simple^ droit et très-loyal , ayant d'ailleurs une véritable et précieuse érudition dans presque tous les genres. Il était arrivé à Berlin environ un an avant moi. Italien d'origine, il avait passé une partie de sa jeunesse en Suisse , et avait ensuite été pendant de longues années professeur à l'université de Leyde. Nous avons de lui un grand nombre d'ouvrages estimés , comme une réfutation du Système de la Nature ^ une traduction des Académiques de Cicéron , etc. Il a eu une part principale à la rédaction des vingt-quatre volumes qui ont paru d'un Journal liltéraire dédié au roi par une société d'académiciens. M. de Castillon est mort fort âgé, il a laissé un fils qui est aujourd'hui l'un des directeurs de l'Académie , et qui , à vingt-trois ans , a mérité d'être nommé professeur de mathématiques à l'école militaire , lors de la création de cette école , où il est encore.
Après MM. de Castillon, je trouve M. Bernouilly, héritier